CHAPITRE V
De la teinture en bleu par le moyen du prussiatê
de fer,
f^OMME le prussiate de fer ou bleu de Prusse, fournit à la peinture une couleur belle et solide, on a tâckè d’en étendre l’usage à la teinture. C’est Macquer qui , après avoir donné des observations importantes sur la nature de cette substance , a cherché à la rendre utile à cet art.
lies propriétés chimiques du principe qui forme le bleu de Prusse avec l’oxide de fer , donnent naissance à des combinaisons et à des phénomènes très-variés , et dont nous nous bornerons à donner une idée moins rigoureusement exacte , que propre à diriger dans les opérations où on les met en usage.
Ce principe est dû à une combinaison qui se forme lorsqu’après avoir calciné avec un alcali un charbon qui contient de l’azote , tel qu’est celui des substances animales , on l’humecle l’eau se décompose; son hydrogène forme d’une
n£ LA TEINTURE '
part de rammoniaque avec Fazote , et de l’autre le principe colorant du bleu de Prusse avec de l’azote et du carbone , pendant que son oxigène produit de l’acide carbonique. Si le charbon a été exposé à une trop forte chaleur , il se trouve privé de l’azote , comme l’a observé Gay-Lussac, et alors il ne peut plus produire ni ammoniaque , ni le principe colorant du bleu de Prusse.
On donne le nom d’acide à ce principe colorant; cependant il n’a pas par lui -meme cette propriété , mais il l’acquiert en se combinant avec un oxide métallique, particulièrement avec l’oxide de fer ; car alors il sature les propriétés alcalines ; comme c’est dans cet état qu’il se trouve dans les prussiates alcalins , nous l’appellerons ainsi indépendamment de sa surcomposition.
Lors donc que l’on fait agir un alcali sur le prussiate de fer, l’acide prussique qui retient de l’oxide de fer , sature l’acali , et l’on obtient par là les prussiates d’alcali ; cependant l’oxide de fer retient une certaine proportion d’acide prussique : ce dernier composé a une couleur jaune : dans cet état un acide fait un partage de l’oxide de fer , jusqu’à ce que le prussiate jaune soit ramené à l’état de prussiate bleu; à ce terme, les acides ne peuvent plus détruire la combinaison ^ à moins qu’on n’emploie la chaleur.
' Les acides ne peuvent également décomposer
E W G N É R A L. lOI
ies prnssiates d’alcali , sans ime élévation de température ou sans l’action de la lumière ; alors une partie de l’acide prussique prend l’état élastique et se volatilise, pendant qu’une autre se précipite avec l’oxide , en prussiate bleu.
Si Ion mêle une dissolution de fer avec un prussiate d’alcali , l’oxide se combine avec l’acide prussique et se précipite ; mais il retient une partie de 1 alcali dans sa composition, en sorte que le prussiate d’alcali et le prussiate de fer doivent être considérés l’un et l’autre comme des combinaisons triples ; dans l’une c’est l’oxide de fer qui domine ; dans l’autre c’est l’alcali. Examinons les moyens par lesquels on peut fixer cette première combinaison sur les étoffes.
Macquer essaya d’abord de tremperdu fil de coton , de la laine et de la soie dans une dissolution d alun et de sulfate de fer , ensuite dans une dissolution alcaline qui était en partie saturée d acide prussique , puis ‘dans une eau acidulée d acide sulfurique, qui devait dissoudre la partie de 1 oxide de fer qui n’est pas combinée avec l’acide prussique , et qui a été précipitée par l’alcah non combiné avec cet acide. Il répéta des immersions successives. 11 obtint un beau bleu , mais très-inégal : la laine et la soie étaient devenues rudes au toucher par* l’action de l’alcali , ainsi que par celle de l’acide sulfurique.
Il est facile de voir que ce 'procédé ne doit
pas avoir de succès * car comme l’on se sert d’mi alcali qui n’est pas sature d’acide prussique , dans une seconde immersion , la partie de l’alcali non saturée doit dissoudre plus ou moins du bleu qui s’était fixé dans la première. Si donc l’on voulait reprendre ces expériences , il faudrait employer un alcali saturé d’acide prussique , ou l’eau de chaux, et sur-tout la magnésie, qui ont aussi la propriété de se combiner avec cet acide.
Dans un second procédé, ce savant chimiste fit bouillir ses échantillons dans une dissolution d’alun et de tartre , et les passa ensuite dans un bain où il avait mêlé mécaniquement du bleu de Prusse. Ils s’y teignirent également et étaient doux au toucher, mais la nuance était faible^ sans qu’il fût possible de la rendre plus foncée.
Menou proposa un autre procédé pour le fil et le coton ; il consiste à teindre d’abord l’étoffe en noir, et à laisser ensuite tremper quelques minutes dans une dissolution de prussiate d’alcali ; on la fait bouillir après cela dans une dissolution d’alun , où elle prend un bleu très-foncé. Il s’est formé une combinaison bleue, et l’alun dissout les parties qui sont restées noires ; mais l'effet doit être très -inégal, selon les circonstances.
On a fait plusieurs épreuves pour tirer avantage de ces expériences, et sur-toutdela première méthode; mais quelques soins qu’on ait pris , la
E N Cx É N K R A L. Io5
coulciiF était souvent faillie , terne et mal unie. On y avait renoncé pour se borner à Tiisage d’im procédé qui a beaucoup de rapport avec le second de Marquer : seulement on délaie le bleu de Prusse par le moyen de l’acide muriatique , qui n’en fait pas une véritable dissolution , mais qui l’atténue assez par son affinité pour le faire pénétrer plus abondamment dans les étoffes de coton f i). On va rapporter littéralement la description qu’en donne Roland de la Platiere y et qui est conforme à la pratique de quelques teinturiers.
Sur du beau bleu de Prusse pulvérisé et passé au tamis très-fin , mis dans un vase de faïence en dose indéterminée, maisàraison de o,5 kilogr. par pièce d’étoffe, versez de l’acide muriatique jusqu’à ce que la matière vienne en consistance de sirop ÿ remuez toujours , lors de la fermentation , pendant environ une demi • heure , délayez bien et remuez encore d’heure en heure pendant une journée , jusqu’à ce qu’enfin on n’aperçoive plus de fermentation, que la division des parties entre elles soit très-grande , que leur union avec l’acide soit intime.
Dans un baquet plus étroit que les baquets ordinaires et plus évasé par le haut , de deux pieds de diamètre par bas , et de deux pieds et
(i) L’art du fabricant de velours de coton.
’IO/J T) F. LA TEITTTURE
demi par haut, de hauteur égalé à son évasement, mettez sept à huit seaux d’eau pour une pièce de velours ; ajoutez - y de la composition qu’on a bien délayée avec de l’eau , dans un vase à part ; versez-la dans le bain à travers un tamis bien lin , et aussitôt que la pièce est disposée sur le tourniquet placé au-dessus du baquet, palliez fortement le bain , et abattez promptement , travaillant avec le plus d’activjté qu’il est possible pendant une , deux , trois heures , en passant la pièce successivement du tourniquet à la planche et de la planche au tourniquet.
Comme le bleu de Prusse n’est réellement pas dissous , qu’il n’est que très-atténué ,* et qu’il a du poids, il se dépose rapidement sur la matière, et toujours en plus grande quantité sur la première qui se présente : il en résulte que la couleur est d’abord ondée et souvent placardée , quelque soin qu’on prenne : on ne doit point s’en étonner ; il faut cependant éviter ces accidents ' le plus qu’il est possible ; travailler et retravailler l’étoffe ; laver avec le bain même les parties trop atteintes ; retravailler tantôt un bout le premier, tantôt l’autre , faire sécher ; enfin retravailler de nouveau , toujours le plus également et le plus promptement ; faire sécher encore une fois , s’il en est besoin , et retravailler encore , jusqu’à ce que la nuance soit au point qu’on la desire , et que la couleur soit bien unie : c’est la couleur
EK général.
pour laquelle il faut un ouvrier des plus exerces. On lave 1 étoffé entre chaque sec : on la bat : il faut en toutes sortes de bains , que l étoffé y soit toujours bien liumectee ; sèche , elle ne se pénétrerait qu’avec beaucoup de peine et toujours très - inégalement. Définitivement on ne lave point , on fait sécher à la rame, au grand air , au soleil ou à l’ombre , pourvu que la pièce soit bien étendue.
Cette coideur, une des plus belles que lait puisse produire , est inaltérable à 1 air et à toutes ses intempéries , lorsqu elle est bien faite : Roland de la Platiere en a exposé ainsi des échantillons pendant six mois de suite ; elle a remonté pendant long-temps j elle a enfin perdu. Les acides ne lui sont pas contraires ; le déjaouilli même à l alun ne l’altère que faiblement ; mais la poussière , et le frottement sur le dos des plis la ternissent bientôt.
Les moyens que l’on a indiques jusqu ici pour fixer la belle couleur du bleu de Prusse sur les étoffes n’ont pas rempli cet objet : les premiers qui produisent une combinaison , ne donnent qu’une couleur ou faible ou très - inégalé ; le dernier ne procure presque qu’une fixation mécanique de molécules bleues , qu’un léger frottement peut séparer. On a cherché à donner plus d’utilité au moyen de combinaison (i).
On ne peut produire une combinaison entre
(i) Arm, Je Cliim. tom. XXL
loG DE LA TEirrTÜRE.
le prnssiate de fer et une étoffé , que lorsque 1 oxide de fer est d’abord combiné avec l’étoffe , pour recevoir l’acide prussique , parce qu’il est insoluble , et il ressemble à cet égard à l’indigo ; mais en imprégnant directement une étoffe d’une dissolution de fer pour qu elle se combine avec 1 oxide de ce métal , on ne peut éviter des inégalités qui deviennent très-sensibles, lorsqu’on les change en prussiate ; on prévient cet inconvénient en teignant d’abord l’étoffe en gris ou en nuance plus foncée , selon le bleu que l’on veut obtenir ; car dans cette première teinture il s’est fait une combinaison plus uniforme d’oxide de fer et d’astringent avec l’étoffe.
Un prussiate alcalin ne céderait pas l’acide prussique à l’étoffe ; mais en ajoutant un acide tel que l’acide sulfurique, l’action que celui-ci exerce sur la base alcaline du prussiate, détermine la séparation de l’acide prussique qui entre alors en combinaison avec l’oxide de fer uni à l’étoffe , en chassel’astringentetse substitue à sa place en donnant une belle couleur bleue. Tous les prussiates solubles peuvent être employés pour cet effet.
Le procédé qui a été suivi , consiste à étendre de trois ou quatre parties d’eau , le prussiate de chaux , ou à dissoudre une quantité correspondante de prussiate d’alcali dans l’eau ; à tenir la liqueur à une chaleur de 20 à 3o degrés, et à y plonger pendant quelques minutes, l’étoffe
Eie général. loy
tdnte préliminairement d’une nuance plus ou moins foncée du gris au noir : il est bon de commencer par la tremper dans 1 eau chaude , et au sortir de la liqueur , on la passe dans l’eau froide. L’acide sulfurique a mieux réussi que l’acide muriatique. C’est sur - tout pour obtenir de beaux verts , que ce moyen peut être utile ; nous en parlerons ailleurs.
Les épreuves n’avaient été faites que sur le coton et sur la soie : Bancroft a trouvé que le procédé avait le même succès avec la laine.
La propriété qu’ont les prussiates de former du bleu en cédant l’acide prussique à l’oxide de fer , peut les rendre utiles , en les employant de la même manière , pour rétablir la couleur des étoffes noires dont l’astringent a été détruit par la vétusté , et dans lesquelles l’oxide de fer devenu dominant , produit une teinte rousse : ils peuvent aussi foncer les 'noirs imparfaits : par-là se fait un mélange de bleu et de noir qui augmente , comme on l’a vu, l’intensité du dernier.
JjCs effets de l’acide prussique que nous venons d’exposer, ont le grand inconvénient d’être détruits par l’action des alcalis et du savon , parce que les alcalis décomposent le prussiate qui s’est formé. Cet inconvénient est sur-tout grave pour les étoffes de coton : si donc on s’en sert pour ces étoffes , il faut , pour les nettoyer , employer le son ou d’autres détersifs au lieu de savon.
«oo T>E LA TEINTURE
Bancroft a fait plusieurs expériences inte'ressautes pour appliquer les autres prussiates métalliques aux étoffes : il a sur- tout obtenu une belle couleur de cuivre rouge en se servant des dissolutions du cuivre : nous avons eu cette couleur en imprégnant le coton d’une dissolution de cuivre , et en suivant pour le reste le procédé que nous venons de décrire. Hathett s’est aussi servi des dissolutions de cuivre pour former par le moyen des prussiates alcalins, un prussiate de cuivre d une couleur tirant sur le brun, qui a présenté des propriétés intéressantes , en l’appliquant comme couleur (i).
On fesait autrefois le vert céladon par le moyen du sulfate de cuivre ; mais cette couleur qui approche beaucoup du bleu, n’a jioint de solidité et n est plus d’usage : cependant on va indiquer les procédés qu’on employait. On passait le drap lavé au foulon et humecté d’eau chaude, dans une dissolution bien saturée de savon, pendant environ une heure, ensuite on le passait pendant une demi-heure ou trois quarts-d’heure dans une dis-
(i) BIblioth. britan. vol. 22.
Dans les épreuves sur les prussiates métalliques, il ne faut pas perdre de vue que les prussiates alcalins contiennent du prussiate de fer qui est précipité dans l’opération , et dont la couleur peut faire varier celle de l’autre prussiate ; si celui-ci se trouve soluble, ou peut lui attribuer un résultat qui n’est réellement du qu’au prussiate de fer.
en général. 109
solution de sulfate de cuivre ou vitriol bleu ; on empêchait par le moyen d’un filet que le drap ne se ternît par le depot du savon et du sulfate de cuivre ; quelquefois , pour obtenir un vert plus décide , 011 mêlait une dissolution de cuivre au bain de gaude ; quelquefois on subsituait le vertde-gris au sulfate de cuivre. Hellot décrit un procédé un peu différent , par lequel les Hollandais obtenaient très - bien cette couleur. Il dit qu’ils mêlaient parties égales de chaux et de sulfate de cuivre dans un sac , et que de la chaudière qui contenait la dissolution de savon , ils fesaient •tourner le drap dans une autre chaudière contiguë , où les molécules de cuivre qui s’échappaient à travers le sac , le verdissaient.
Les couleurs bleues que l’on obtient par le moyen du campêche, et dont nous parlerons plus particulièrement , en traitant des propriétés de cette substance colorante , ne peuvent être comparées sous le rapport de la solidité , à celles qui sont dues à l’indigo et au prussiate de fer.
1 lO