AVANT-PROPOS
Depuis quelque temps nous avions formé , M. Morelet et moi, le projet de faire un voyage aux îles Açores dans un but zoologique, quand nous pûmes enfin le mettre à exécution au commencement de l’année 1857. Partis de Nantes, le 25 mars, nous étions à Lisbonne le 29 du même mois. A cette époque, les occasions pour l’archipel açoréen n’étaient pas fréquentes; il n’y avait point encore de service direct et spécial fourni par des bateaux à vapeur, lacune qui s’est trouvée depuis comblée; et nous dûmes attendre jusqu’au 18 avril suivant le moment de nous embarquer sur une goélette à voiles, en destination de Pernambuco, qui touchait aux
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Açores. Je me hâte de dire que l’accueil bienveillant et flatteur qui nous fut fait à Lisbonne, par une Cour amie des sciences, des lettres et des arts, abrégea beaucoup pour nous la durée de ce séjour dans la capitale du Portugal, et l’entoura dans tous les cas de toutes les faveurs capables de nous dédommager amplement de la perte du temps. Il m’est doux, à ce propos, de donner à M. le docteur Bernardino Antonio Gomés, médecin du roi et botaniste distingué, un témoignage public de reconnaissance pour les prévenances et les attentions de toute sorte dont il s’est complu à nous combler pendant tout le temps que nous passâmes à Lisbonne.
Une heureuse navigation nous porta en huit jours à San-Miguel, la première des îles Açores, et le 25 avril, nous débarquions à Ponta-Delgada, ville capitale de celte terre des orangers, où nous devions trouver, comme à la métropole, l’accueil le plus bienveillant et le plus empressé. Si nous voulions rendre hommage à la vérité et dire toutes les personnes qui, par un moyen ou par un autre, nous ont facilité l’exécution de nos recherches, il faudrait nommer toutes celles avec lesquelles nous avons eu des rapports sur ce sol hospitalier, dont nous avons emporté le meilleur souvenir ; mais nous ne pouvons nous dispenser de citer, entre toutes, M. José do Canto, comme nous ayant fourni, dans ce concours obligeant, les moyens les plus nombreux et les plus efficaces. L’île de San-Miguel, qu’on ne peut mieux définir qu’en la comparant à un vaste jardin volcanique planté d’orangers, étant la plus grande, la plus riche et la plus populeuse des Açores, nous avons cru devoir apporter à son exploration
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une attention plus scrupuleuse et, par conséquent, y faire un séjour plus prolongé. Par suite de ces vues et de la difficulté des communications avec les autres îles de l’archipel, nous sommes restés là deux mois entiers, constamment occupés de recherches zoologiques ou botaniques, et agréablement récréés de temps à autre par les distractions de plus d’un genre que l’on s’empressait de nous procurer. Dans l’intervalle, à la vérité, nous avons trouvé l’occasion d’aller à Santa-Maria, où nous sommes restés du 1 er au 9 juin, poursuivant sans relâche le but de nos études. Le 8 juillet, nous quittions San-Miguel, et le 12 du même mois nous étions à Ilorta, ville capitale de l’île Fayal. Là, le môme accueil hospitalier nous était réservé, et nous retrouvions M. llartung, géologue prussien plein de zèle et de savoir, que le hasard avait amené presqu’en même temps que nous dans l’archipel açoréen, dont il étudiait la constitution géognostique comparativement à ceux des Madères et des Canaries. Une occasion s’étant presque aussitôt offerte pour les îles de Graciosa, de Florès et de Corvo, je quittai M. Morelet, qui restait avec la mission d’explorer Fayal et Pico, et je partis avec M. Hartung sur un assez mauvais petit yacht du plus faible tonnage, ainsi d’ailleurs que nous dûmes presque toujours le faire dans le cours de ce voyage où, pour ma part, je ne me suis pas embarqué moins de treize fois, à peu près dans les mêmes circonstances. Je consacrai ainsi la seconde moitié du mois de juillet à visiter Graciosa et les deux îles du groupe occidental, non sans peine et non sans fatigue à vrai dire, un violent coup de vent ayant surpris notre frêle esquif entre Graciosa et Florès, et nous ayant
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fait mettre six longs jours et sept nuits pour opérer un trajet d’environ cinquante lieues. De retour à Fayal le 5 août, je trouvai M. Morelet ayant terminé d’explorer Fayal et Pico, et partant le même jour pour Terceira : M. Hartung s’étant réuni à lui, je restai seul à Fayal pour reprendre des forces, compléter l’exploration de cette île et de Pico, et rejoindre ensuite mes deux compagnons à Terceira. J’étais à Pico depuis le 10 août, mêlant aux recherches d’histoire naturelle les charmes de l’hospitalité qui m’était généreusement offerte par M. Guillaume ltibeiro, vice-consul de France à Fayal, et comptant clore cette exploration par l’ascension du Pic, quand une hépatite inflammatoire m’arrêta le 15 août et suspendit, pour un temps, la partie active de mon voyage. Pendant ce temps-là, M. Morelet visitait attentivement Terceira et revenait en France avec M. Hartung, retour que je ne pus effectuer que le 18 octobre suivant, après bien des péripéties et un nouveau séjour à Lisbonne, cette fois dans des circonstances pleines de la plus solennelle et de la plus émouvante gravité (1).
Ainsi, sur neuf îles dont se compose l’archipel açoréen, huit ont été visitées par nous : une seule, San-Jorge, échappe à nos investigations. Notre sé-
(1) Allusion à la fièvre jaune qui décimait aiors la ville, calamité pendant laquelle le jeune monarque qui gouverne le Portugal montra un courage au-dessus de tout éloge. Consulter, au sujet de cette épidémie, le savant rapport publié par le Conseil extraordinaire do salubrité publique du Portugal, sous le titre de Relalorio da epidemia de febre arnarella cm Lisboa no anno de 1857 (Lisbonne, 1859; in-8° maxim.).
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jour dans l’archipel s’est prolongé cinq mois entiers, de la fin d’avril à la fin de septembre. Notre exploration s’effectuant dans un but essentiellement zoologique, c’est le résultat de ces recherches et de ces observations que je me propose de faire aujourd’hui connaître dans leur ensemble, sous le litre de : Éléments de la Faune açoréenne. Des divers embranchements du règne animal, celui des mollusques a le plus fixé notre attention. J’ai déjà fait connaître dans deux mémoires le résultat de nos investigations en ce qui touche les mollusques marins et les insectes coléoptères. De son côté, M. Morelet vient de publier récemment un ouvrage du plus haut intérêt sur l’histoire naturelle générale des îles Açores, et en particulier sur les mollusques terrestres de cet archipel. Enfin, et presque dans le même temps, M. Hartung mettait au jour un savant aperçu de ses laborieuses études géologiques.
Un petit nombre de naturalistes avait, avant nous, porté leur attention vers ces îles, mais leurs observations s’étaient plutôt adressées à la flore de cet archipel. L’un des premiers naturalistes qui aborda aux Açores est vraisemblablement Adanson qui, au retour de son voyage au Sénégal, relâcha à Fayal et y passa trois semaines, en 1753; du reste, la zoologie a peu profité de ce séjour. Depuis, l'archipel n’a guère été visité que par des botanistes ou des géologues, tous anglais, allemands ou américains. C’est ainsi que Forster (1772), Masson (1777), Gulnick et Hochstetter (1838), Watson (1842), ont exploré ce groupe d’îles pour en reconnaître la végétation, pendant que Webster (1820), Mouzinho d’Albuquerque
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(1825), Boid (1835), Vargas de Bédémar (1835), Gy* gax (1838), Darwin (1839), l’ont surtout étudié sous le rapport de sa constitution géologique. D’un autre côté, Bullar, Hunt, et quelques autres ont observé les phénomènes météorologiques et le climat, tandis que l’on doit à l’espagnol Tofino, à l’anglais Vidal, et au français Ph. de Kerhallet, des documents précieux sur la nature des côtes et leur hydrographie. Citons encore deux zoologistes, le docteur Tams et M. Albers, comme ayant touché, l’un à San-Miguel, l’autre à Payai, et M. Forbes comme paraissant avoir connu quelques mollusques terrestres de cet archipel. On trouvera dans un appendice bibliographique l’indication des principaux écrits publiés sur l’archipel qui nous occupe et se rattachant à sa description physique. (Voir appendice E. Bibliographie açoréenne).
Quoique nous ayions apporté, M. Morelet et moi, dans notre exploration, toute l’activité dont nous étions susceptibles, bien que j’aie profilé depuis des quelques faits relatés sur le môme sujet par les différents auteurs, je ne me dissimule pas que cette faune est encore incomplètement connue, et je ne me fais pas illusion sur l’imperfection de mon ouvrage. Mais je m’estimerai heureux si, appelant l’attention des zoologistes sur les branches les plus marquantes de la série animale et montrant celles qui peuvent être l’occasion d’intéressantes découvertes, je provoque des observations ultérieures et la constatation de nouveaux faits. 11 y a, en Portugal et aux Açores môme, une pléiade de jeunes hommes véritablement instruits et pénétrés d’aspirations généreuses que je convie à l’étude si noble de la na-
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ture : guidés par les principes consignés dans les immortels ouvrages de Linné, de Cuvier, de Lamarck, de Humboldt, et secondés par les travaux des zoologistes contemporains, ils ne manqueront pas de construire sur ces Éléments un édifice plus solide et plus complet, ou du moins ils apporteront leur part des matériaux nécessaires à son entier achèvement.
La reconnaissance me fait un devoir d’adresser ici mes remerciements aux savants et aux amis des sciences qui ont bien voulu venir en aide à mon insuffisance par leurs conseils éclairés, leurs bibliothèques ou leurs collections. M. Gerbe, collaborateur de M. Coste, au collège de France, s’est chargé du soin de revoir et de déterminer la majeure partie des animaux vertébrés. M. Deshayes a de môme révisé la détermination de la plupart des mollusques marins. M. le D r H. -G. Bronn, professeur à l’Université de Heidelberg, à qui j’ai remis les fossiles de Santa-Maria, les a déterminés en môme temps que ceux rapportés par M. Hartung, et m’a communiqué la diagnose du nouveau genre llartungia. M. Cotteau, juge à Coulommiers, bien connu par ses éludes sur les échinides, a vérifié les échinodermes. M. le D r Eudes Deslonchamps, doyen de la Faculté des sciences à Caen, a revu les zoophytes. M. Jules Ray, conservateur des galeries zoologiques du Musée de Troyes, et auteur de la Faune des animaux vertébrés de l’Aube, a mis obligeamment à ma disposition sa bibliothèque et son cabinet. Indépendamment de ces secours, j’ai puisé des observations empreintes d’une judicieuse critique et des do-
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cuments précieux dans mes excellentes relations avec mon savant compagnon de voyage, M. Arthur Morelet, de Dijon, lequel a recueilli en même temps que moi une bonne partie des animaux de l’archipel, notamment les mollusques terrestres et les insectes, ainsi que dans son récent ouvrage sur l’histoire naturelle des Açores. Enfin, j’ai soumis mon manuscrit à M. José do Canlo, de San-Miguel, que ma bonne fortune m’a fait retrouver récemment à Paris, et je lui suis redevable de plusieurs observations dont je me suis empressé de profiter pour tâcher de rendre mon livre moins indigne des lecteurs auxquels il est destiné.
Troyes, le 16 novembre 1860.