DES NOTIONS
ARTICLE PREMIER
Comment en Logique on traite des Notions
I. La Jiotion est Pacte par lequel Pesprit appréhende simplement quelque chose, sans en affirmer ou en nier aucune
(i) « La raison, dit Albert le Grand, ne peut obtenir l'instrument dont elle a besoin pour dégager du connu la connaissance de l'inconnu sans une triple opération. La première ordonne les idées l'une par rapport à l'autre, la seconde les compare l'une avec l'autre, et la troisième conclut certaines propositions composées au moyen du raisonnement qui se fait en passant d'une chose à une autre. C'est ainsi, et non autrement, que la raison parvient à la connaissance de l'inconnu par ce qui est connu » ; Prcedicam., lib. II, tract. I, c. i.
propriété ; elle est encore appelée par les auteurs idée, intellect ion ou concept (i). Mais, comme le mot notion peut ctre pris en divers sens (2), nous allons d'abord examiner en quel sens les notions appartiennent à Tobjetde la logique. 2. Parmi les notions, les unes se rapportent aux choses singulières, comme, les notions de Socrate et de Platon ; d'autres se rapportent à ce en quoi plusieurs choses conviennent entre elles, ou diflerent les unes des autres, c'est-à-dire
(1 ) Les scolastiques lui donnent encore le nom d'intention, intentiOy parce que l'esprit acquiert la notion d'une chose en dirigeant sur elle, intendendo, l'attention de son intelligence.
(2) Les logiciens considèrent aussi, ordinairement, la manière dont notre esprit conçoit les choses qui s'offrent à lui ; parce que tantôt il les perçoit avec une netteté qui lui permet de les distinguer les unes des autres, tantôt il ne les perçoit pas avec cette netteté. Par exemple, nous connaissons si bien l'olivier, le figuier et la vigne, que nous sommes à même de les discerner entre eux et de les discerner de tous les autres arbres ou arbustes. Au contraire, si nous rencontrons plusieurs plantes étrangères, nous sommes incapables d'en faire la différence. Les notions du premier genre sont dites claires, celles du second genre obscures. Or, il est évident que nous ne sommes pas capables de distinguer ainsi une chose d'une autre, à moins que nous ne connaissions certaines qualités propres à chacune d'elles, et que nous appelons caractères. Mais, comme l'expérience nous l'apprend, nous démêlons parfois très-bien les uns des autres les caractères de certaines choses, mais parfois aussi nous ne les démêlons que très-imparfaitement ; en d'autres termes, nous avons tantôt une notion claire, tantôt une notion obscure de ces caractères. Ainsi, il y a des personnes qui discernent l'olivier des autres arbres, mais qui n'en connaissent pas clairement les caractères; il y en a d'autres par contre, qui distinguent parfaitîment l'écorce, les feuilles, les fleurs et les fruits de l'olivier. Or si, non contents de discerner une chose des autres, nous distinguons même les caractères par lequels elle en diffère, notre perception devient distincte ; elle reste confuse si nous discernons une chose d'une autre, sans être en état de distinguer, les uns des autres, les caractères eux-mêmes. En outre, il n'est pas rare que celui qui s'applique à l'étude particulière d'une chose n'arrive à connaître clairement, non-seulement les caractères de cette chose, mais encore les propriétés intimes de ces caractères. Un savant botaniste, par exemple, ne se contente pas de la claire connaissance de l'écorce, des feuilles et des autres caractères extérieurs de l'olivier, il vise à connaître parfaitement la nature et les propriétés intimes des diverses parties de l'arbre. La notion qui présente l'idée claire des caractères d'une chose, s'appelle notion adéquate, différemment elle se nomme notion inadéquate. Leibnitz, qui divise ainsi les notions dans les Acta Eruditorum (an. 1684), avait tiré cette doctrine de S. Thomas (Inlib. I Post., lect. XIX et I, q. LXXXV, a. 3); nous la trouvons ensuite expliquée dans Wolf [Log., part. I, sect. Il, c. i). Ce dernier prétend que l'idée distincte peut en outre être complète ou incomplète. Elle est complète, si les caractères qu'elle présente sont capables de la faire reconnaître en tous lieux, et de la distinguer des autres sous ses différents états ; elle est incomplète, si les caractères qu'on lui assigne ne sont pas suffisants pour qu'elle puisse toujours être liistinguée des autres. Cette addition de Wolf nous paraît parfaitement inutile, car si les caractères connus d'une chose ne sont pas assez nombreux, ou assez particuliers, pour nous la faire distinguer entre toutes les autres, la notion que nous en aurons sera plus ou moins claire, mais elle ne sera jamais distincte.
aux divers genres de choses et à leurs diverses espèces • par exemple, les notions d'animalité et àliwuanité ■ d\iutres enfin qui ont reçu le nom de notions ^//^rcW^, se rapportent à ce quiest commun à divers genres de clioses : par exemple les notions de substance, de quantité, de relation et autres semblables. Or il est reconnu que les notions suprêmes seules regardent la logique. Car le propre de la logique n^est pas d étudier tel ou tel genre de choses, mais bien de rechercher et de faire connaître la manière générale dont chaque genre de choses doit être étudié par resprit humain; son rôle est donc d enumérer et d^e.xpliquer, non pas les notions des choses quifom 1 objet des différentes sciences, mais seulement les notions auxquelles les diverses notions des différents obiets des sciences peuvent se ramener, c^est-à-dire ces notions indispensables à tout homme qui se livre à Tétude particulière dun genre quelconque de natures. Or ces notions, auxquelles se ramènent les notions des choses qui appartiennent aux différentes sciences, sont celles-là même que nous avons appelées notions suprêmes, ou très-générales. Par conséquent il n y a que les notions suprêmes qui regardent la logique ^
3. En outre, les notions se divisent en notions ^^m^n'ère^ et en notions ..co;/ie,. La notion ;;rm/èr. est la notion d^une chose considérée en soi, par exemple la notion dliomme, en tant qu elle représente Vêtre même de Fhomme. La notion seconde est la -notion d^une chose considérée non en soi, mais relativement ala manière dont elle est conçue par l'intellect • amsila notion d'homme, entant que Phomme est conçu comme une certame ..^.èc., à laquelle Platon, Socrate et d'autres individus peuvent se ramener, est une notion seconde. Il en est de même de la notion très-générale de substance; elle peu se prendre en tant qu'elle embrasse toutesleschos;sqm sont par so^, et qu'elle les distingue de celles qui, existant
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telle' cho.'"'^ par son moyen, nous connaissons que telle chose a rapport à telle autre, comme substance et non comme accident. Cette distinction, entre les notions ou idées vient de ce que l'intellect a non-seulement le pouvoir de porter son attention sur les choses, mais de ce qu'il possède en outre la faculté de réfléchir sur lui-même. Or, en portant son attention sur les choses, Imtellect en acquiert la notion
l8 LOGIQUE
première, et en repliant son attention sur les notions déjà obtenues, il acquiert des notions de ces notions premières ; telles sont les notions secondes^ ainsi appelées, parce qu'elles supposent que les notions premières sont déjà formées. Or il est certain que celles de ces notions suprêmes qui se rapportent à la logique, ce sont les notions secondes. Car le logicien considère les notions dans le but de connaître la manière de les employer dans la construction des jugements ; il ne considère donc pas les choses mêmes que ces notions concernent, mais le rapport qu'elles ont avec d'autres notions qui en dépendent, afin de pouvoir comprendre par là comment telle notion particulière, celle àliomme par exemple, peut être ramenée à une notion suprême, comme serait celle de substance. Par conséquent, la logique ne s'occupe que des notions supj^êmes^ et des notions suprêmes considérées comme notions secondes.
4. Les notions suprêmes, entendues comme on le fait en logique, sont appelées catégories ou prédicaments. Car la logique, comme nous l'avons dit, traite de ces notions en tant qu'elles ont rapport avec d'autres, c'est-à-dire en tant qu'elles peuvent être attribuées à d'autres notions dépendantes d'elles. Or, dans l'école, l'attribution d'une chose à une autre se nomme prédicament . C'est donc à bon droit que l'on appelle catégories ou prédicaments les notions suprêmes, entendues comme on le fait en logique. Mais remarquons en outre que le logicien ne peut connaître comment les notions suprêmes peuvent être énoncées d'autres notions, s'il ne connaît déjà les modes généraux dont une chose peut être énoncée d'une autre. Ces notions, qui présentent les modes généraux d'attribution, l'école les appelle catégo?'èmes ou prédicables (i). Il est donc nécessaire que nous fassions précéder l'étude des catégories de l'examen des catégorèmes. Ce premier chapitre intitulé Des notions, aura donc
(1) Aristote a traité des notions suprêmes des choses ou des prédicaments dans le livre que ses commentateurs ont intitulé des Catégories et dont ils ont t'ait le premier livre de VOrganum. Il n'a composé aucun livre spécial sur les prédicables, mais Porphyre (/H/ro<iMCfio ^e quinque vocibiis inter Arisiotelis Opéra, éd. Theoph. Buhle, vol. I, p. 3o() seqq., Biponti 1791) a recueilli, en un seul corps de doctrine, tout ce que le Stagirite a écrit sur ce sujet dans ses divers livres, principalement dans les l^opiques et dans la Métaphysique, arin de rendre plus prompte et plus facile l'intelligence des catégories d'Aristote.
pour objet spécial les catégories et les catégorcmes ou prédicables (i).
ARTICLE SECOND
Des Prédicables
5. On appdlQ prédicables, \qs notions universelles qui présentent les modes généraux suivant lesquels une chose peut être énoncée d'une autre. Pour nous rendre bien compte de leur nombre et de leur nature, nous avons besoin de nous^ rappeler certains points. Les propriétés qui peuvent être énoncées des choses, constituent leur essence (2), ou en dérivent. Celles qui constituent Tessence peuvent ou bien Tembrasser toute entière, ou ne comprendre qu'une partie des prmcipes dont elle est formée. De plus, parmi les principes qui font partie de la constitution d'une essence, ceux-ci en sont comme rébauche et appartiennent en commun à cette chose et a d'autres, ceux-là perfectionnent et complètent l'essence, de manière à la distinguer d'une autre quelconque. Par exemple, dans l'homme, l'a)iimalité et la raison forment son essence entière, c'est-à-dire Vhumanité \ mais Vaniî7ialité forme la première ébauche de son essence, elle lui appartient en commun avec les bêtes, tandis que la raison est la partie de l'essence qui complète l'humanité, parce qu'elle constitue réellement
(0 II est clair et évident que ce traité est utile et même nécessaire à l'esprit humain pour lui faciliter l'exercice régulier de ses opérations intellectuelles. Car, pour distinguer les notions et les comparer entre elles avec ordre et facilité, ce qui est indispensable dans tout jugement, il faut connaître en combien de manières ces notions peuvent se rapporter les unes aux autres, et comment elles peuvent s'énoncer ou dépendre 1 une de l'autre. Or l'étude générale des ;;rei/c^meH/s et des prcdicables est seule capable de nous donner cette connaissance. Aucun philosophe digne de ce nom ne peut, par conséquent, révoquer en doute l'utilité d'un traite spec.a sur les prédicables et sur les catégories. Nous devons donc féliciter les^ philosophes modernes qui ont restauré l'étude des catégories et leur savoir grc de ce que l'utilité de cette connaissance est aujourd'hui universellement admise Un ^ se rappelle que, dans une réunion tenueà Gotha en 1844, plusieurs philosopnes allemands ont déclaré que la doctrine des catégories était le fondement de toute la philosophie.
(2) L'essence, comme nous le dirons plus loin, signifie ce par quoi une chose est ce qu'elle est et se distingue des autres clioscs.
rhomme et le distingue de la bête. Parmi les propriétés qui découlent de l'essence, les unes sont nécessairement jointes avec elle, comme la Hsibilité chez Thomme, et d'autres n'accompagnent Tessence que d'une manière fortuite : telle est, pour rhomme, la qualité d'être philosophe.
6. Toutes ces propriétés peuvent convenir à la fois à un même sujet. Socrate, par exemple, est à la fois homme^ animal, raisonnable, doué de la faculté de rire et philosophe. Notre esprit a le pouvoir néanmoins de considérer certaine propriété séparément des autres ; il peut même supposer que telle propriété existe dans un grand nombre d'autres êtres. Il obtient ainsi ces notions universelles, au moyen desquelles il discerne, comme par autant de caractères distinctifs, de quelle manière une chose peut être énoncée d'une autre. Ces notions, comme il ressort des explications qui précèdent, sont au nombre de cinq : le ' genre, la différence, Y espèce, le propre, et V accident (i). Ce qui s'énonce d'une chose comme genre, nous l'avons appelé la première ébauche, ou le fondement de l'essence ; la différence est ce qui complète une essence et la distingue des autres ; Vespèce est ce qui embrasse l'essence entière ; \t propre, ce qui suit nécessairement l'essence ; quant à V accident, il n'accompagne l'essence que d'une manière fortuite. Ainsi, nous disons que Socrate est animal par le genre, raisonnable par la différence, homrhe par Vespèce, doué de risibilité par le propre, et philosophe par accident.
7. Après avoir énuméré ces notions d'une manière générale, nous devons les expliquer chacune en particulier. Le genre est une notion U7iiverselle qui s'énonce, suivant leur essence incomplète, de plusieurs choses spécijîquement différentes. Telle est, par exemple, la notion (Ranimai. 1° Nous disons que le genre s'énonce de plusieurs choses spécifiquement différentes, parce qu'il dénote en quoi plusieurs espèces conviennent ensemble. Ainsi, animal se dit de l'homme, du cheval, des oiseaux et d'autres bêtes qui diffèrent entre elles par l'espèce. Si parfois le genre s'énonce également des individus ou des choses singulières, par exemple, si l'on dit
(i) Dans son poC-me De natiira renim, lib. V, vers. 432 et .py, Lucrèce employant des expressions plus élégantes désigne le propre par conjunctum,et l'accident par eventum.
de Socrate qu'il est un animal, c'est une attribution impropre ; car Socrate n'appartient pas au genre animal par hiiniême^ c'est-à-dire, comnie tel individu déterminé m^xspar son espèce, en tant qu'il fait partie de l'espèce humaine (i). 2° Nous avons ajouté que le genre s'énonçait, suivant l'essence incomplète^ parce qu'il dénote ce qui ébauche simplement l'essence d'une chose, et ne la représente que d'une façon incomplète. Ainsi, l'idée d'animal ne constitue pas l'essence complète et déterminée de l'homme, elle en marque l'essence incomplète et seulement ébauchée.
8. L'espèce est une notion universelle qui s'énonce, suivant leu?^ essence complète, de plusieurs choses ^ne différant entre elles que par le seul nombre. Telle est, par exemple, l'idée d'homme. Nous avons dit que l'espèce s'énonce de plusieurs choses qui diffèrent par le nombre : en effet,commeelle dénote ce en quoi plusieurs choses singulières conviennent, elle doit s'énoncer des choses individuelles. Ainsi, l'idée d'homme s'attribue à Socrate, cà Platon et à chaque hom^mc pris en particulier. Mais nous ajoutons qu'elle s'énonce, suivant l'essence complète., parce que, contrairement à ce qui a lieu pour le genre, l'espèce présente l'essence de la chose, complète et parfaitement déterminée.
•4- ()• Nous devons remarquer ici que l'espèce peut encore être considérée en tant que dépendante d'ungenre; mais, con-' sidérée de cette seconde manière, elle n'est plusunprédicable, parce que, si l'espèce est rapportée au genre, elle ne s'énonce d'aucune chose : c'est au contraire le genre qui s'énonce d'elle. Ainsi, prenons Yhomme^ par exemple, en tant qu'il fait partie du genre. ani77tal : l'animal s'énonce de lui, sans pouvoir lui-même s'énoncer de personne. Ne dites pas que l'espèce doit s'énoncer des individus par cela seul qu'elle dépend d'un genre et qu'elle en est une certaine détermination universelle. Car, comme dit très-bien Goudin, « quoique le magistrat qui est placé immédiatement au-dessous du prince soit supérieur relativement au peuple, ce n'est pas cependant parce qu'il est au-dessous du prince, qu'il est supérieur, c'est parce qu'il est préposé au peuple ; de même en est-il pour ce qui regarde
(i ) C'est pour cela que nous pouvons former la notion de genre sans ia notion d'individu, nnais non sans la notion d'espèce.
Tespèce; bien qu'elle soit universelle, son universalité ne vient pas de ce qu'elle est sous un genre, mais de ce qu'elle est supérieure relativement à certains individus (i). -n
10. Pour ce qui concerne la différence, observons d'abord qu'on en distingue trois sortes : la différence commune, la différence /TO/re et la différence absolument propre. La différence commune est une qualité accidentelle, séparable du sujet auquel on l'attribue. Elle peut servir, par exemple, à distinguer Platon, qui est assis, de Socrate, qui est debout. La différence jt7ro;7re est cette qualité par laquelle une chose se distingue d'une autre, et qui, bien qu'accidentelle, se trouve cependant inséparable de son sujet : par exemple, la couleur blanche, laquelle distingue la colombe du corbeau. Enfin, la différence absolument propre est celle, qui non-seulement est inséparable de la chose qu'elle différencie, mais qui fait même partie intégrante de son essence, comme la raison, qui distingue essentiellement rhomme de la bête. Cette dernière différence est ordinairement surnommée spécifique , parce qu'elle constitue ce par quoi une chose diffère spécifiquement d'une autre ; elle forme le troisième prédicable, que nous allons maintenant expliquer.
11. La différence spécifique i" divise le genre en plusieurs espèces : ainsi, la différence marquée par l'idée de raison divise l'animal en j^aisonnable et en non raisofmable ; 2" elle détermine le genre : par exemple,r<3;2/m<3/, considéré comme genre, désigne indifféremment Thomme et la bête ; mais, si l'on y ajoute le qualificatif raisonnable^ l'essence totale de Vanimal se trouve restreinte à la seule nature de Vhomme : cette détermination a donc pour effet de compléter ce qui ne se trouve qu'imparfaitement et comme en germe dans le genre, en d'autres termes, elle place en acte, dans le genre, ce qui ne s'y trouvait qu'en puissance; 3° il est certain que la différence constitue l'espèce, par là même qu'elle détermine le genre : ainsi, l'espèce homme est constituée par la différence raison^ ajoutée au genre animal. Voilà pourquoi nous disons que l'espèce est formée par l'union du genre et de la différence, ce qui signifie que l'essence de chaque espèce consiste dans
(1) Philosophia jiixta inconcussa tutissimaque D. Thomœ dogmata., Logica
lirtr. n. I- n I a i .
major, p. 1, q. I, a. 4.
Tessence du genre complétée par la détermination que lui apporte la différence spécifique (i).
12. Parmi les diverses définitions de ce prédicable, données par Porphyre, nous choisissons celle-ci : La différence est une notion universelle qui s'énonce de plusieurs choses différant spécifiquement les unes des autres par quelque qualité essentielle. Et d'abord, la difterence, disons-nous, s'énonce de plusieurs choses : car, le propre de toute notion universelle étant de pouvoir se dire de plusieurs choses, la différence doit aussi posséder ce caractère. On ajoute qu'elle s'énonce de choses qui diffèrent spécijiquemeut en quelque qualité essentielle, pour la distinguer, soit du genre et de l'espèce, soit des autres universaux. Premièrement, pour la distinguer du genre : car elle s'énonce de plusieurs choses qui diffèrent spécifiquement, non pas suivant l'essence simplement considérée, comme le genre, mais suivant l'essence déjà déterminée par quelque qualité, c'est-à-dire suivant l'essence par laquelle une chose reçoit sa qualité caractéristique. En second lieu, pour la distinguer de l'espèce : car, l'espèce contenant en soi l'essence du genre déjà déterminée par une différence, s'énonce de plusieurs choses qui différent par le nombre, mais non par l'espèce. Enfin, pour la distinguer du propre et de l'accident : parce que ces deux universaux, comme nous le dirons ci-après, s'énoncent de plusieurs choses, mais suivant une qualité accidentelle. Lorsqu'on dit que la différence s'énonce de plusieurs espèces^ il ne faut pas entendre ces paroles en ce sens qu'une même différence se trouve en plusieurs espèces et s'énonce de chacune d'elles, mais en ce sens qu'elle constitue plusieurs espèces sous un même genre ; dès lors, en effet, qu'une différence divise un genre, elle le rend apte à former plusieurs espèces (2). On peut aussi l'expliquer d'une autre manière : l'espèce qui est formée par la différence est ellemême un nouveau genre qui embrasse plusieurs espèces ;
(0 Cf. S. Thom., In lib. II, Sent., Dist. III, q. I, a. 5 sol. On peut juger par là combien les scolastiques sont dans le vrai lorsqu'ils enseignent que la définition rce//e doit être formée du genre et de la différence- Le but de la définition est en effet d'expliquer l'essence déterminée ou complète d'une chose. Or c'est l'espèce, comme nous l'avons dit, qui représente l'essence complète; mais, puisque l'espèce se compose du genre et de la différence, il faut que la défini^ tion fasse connaître et le genre et la différence de la chose définie
(2) Cf. Alb. M., De Prœdicabil., tract. V. c. 4.
cette même différence peut donc s'énoncer de plusieurs espèces. Ainsi la différence vivant, qui constitue l'espèce appelée substance vivante, s'énonce de toutes les espèces d'êtres que la substance vivante comprend. D'oià il suit que la dernière différence ne mérite pas proprement ce nom ; parce que Fespèce qu'elle constitue n'est plus un genre qui se divise en d'autres espèces : par conséquent, elle ne saurait constituer plusieurs espèces.
i3. Si l'on veut avoir une connaissance plus étendue de cette notion, il faut tenir compte des observations qui suivent : 1° la différence n'est pas contenue en acte dans le genre, elle y est seulement contenue en puissance. Et d'abord, elle n'y est pas en acte ; car, si elle y était contenue en acte, l'addition de la différence n'ajouterait rien au genre, et l'espèce qui est formée du genre et de la différence ne contiendrait rien de plus que ce qui existe déjà dans le genre. Or l'espèce comprend en réalité quelque chose qui se conçoit comme en dehors de l'essence du genre (i). Il est donc certain que la différence ne se trouve pas contenue en acte dans le genre. Nous ajoutons qu'elle sv trouve en puissance^ ou, comme s'exprime saint Thomas, elle s'y trouve implicitement et virtuelleme?it (2). Le genre possède en effet quelque chose qui le dispose à recevoir la différence et qui en est comme le germe; c'est pourquoi nous disons que le genre est déterminé, complété, perfectionné par la différence (3). 2° Les différences divisent le genre, non en ce qu'elles partagent l'essence simple du genre en plusieurs parties, mais parce qu'elles la déterminent de diverses manières. Voilà pourquoi toutes les choses, entre lesquelles un genre est divisé par les différences, possèdent l'essence entière du genre, et diffèrent entre elles d'espèces, parce que ces choses comprennent l'essence générique déterminée de diverses manières par les différences spécifiques. 3° Puisque les différences divisant le genre, qui est quelque chose de commun, elles doivent être évidemment opposées; car il n'y a que les propriétés qui répugnent entre elles d'une certaine manière qui soient susceptibles de diviser ce qui est
(i) Cf. s. Thom., Qq, Dispp., De pot., q. III, a. i6 ad 4.
(2) In lib. II Sent., Dist III, q. I, a. h ad i, et l« la; q. XXXV, a. 8 c.
(3) Vid. Alb. M., op. cit., tract. V, c. 4.
commun (i). Cette opposition est du nombre de celles que les logiciens nomment oppositions contraires. Car, ainsi que nous le dirons en son lieu, on appelle contraires certaines choses opposées qui, bien qu'elles ne puissent subsister en acte simultanément dans le même sujet, conviennent cependant à un même sujet qui est apte à les recevoir successivement. Or les différences appartiennent au même sujet, puisqu'elles divisent un même genre, au moyen de diverses qualités essentielles ; par exemple, elles déterminent le genre animal, au moyen des qualités raisonnables et irraisonnables. L'opposition des différences par lesquelles un genre est divisé en espèces est conséquemment du nombre de celles que nous avons nommées oppositions contraires (2).
(i) Vid. S. Thom., In lib. VIII Met., lect. X.
(2) Nous devons expliquer aussi en quoi le genre et l'espèce diffèrent l'un de l'autre en tant qu'ils se rapportent à plusieurs choses. La notion d'espèce, laquelle est quelque chose d'universel, doit pouvoir, par sa propre nature, s'énoncer de plusieurs individus, mais son concept n'exige pas qu'elle s'y rapporte en acte (cf. B. Alb. M., D2 Prœiicab., tract. IV, c. 6, et S. Thom., I, q. XIII. a. 9 c. ; In lib. VII Met., lect. XUI ; In lib. I Sent., Dist. XIX, q. IV, a. 3 sol.) Au contraire si, pour constituer la notion du genre, il n'est pas nécessaire de concevoir celui-ci actuellement divisé en plusieurs choses, il est nécessaire toutefois de le concevoir comme pouvant être énoncé de plusieurs espèces et de concevoir en même temps plusieurs espèces actuellement sous sa dépendance (cf. B. Alb. M., Op. cit., tract. III, c. 3, et S. Thom.,/n lib. I Post. Anal., lect. XII ; In lib. I Sent., loc. cit.). La distinction qui existe, à ce sujet, entre le g^nre et l'espèce vient de ce que les différences qui partagent un genre en espèces existent virtuellement ou en puissance dans le genre, même, et partant le principe en vertu duquel le genre est conçu comme se rapportant aux espèces est intrinsèque aussi bien qu'essentiel au genre luimême. Or rien ne peut être conçu sans les choses qui lui sont essentielles. Donc le genre ne peut être l'objet d'une conception actuelle sans être rapporté aux espèces. Mais la preuve que le genre ne peut être actuellement conçu s'il n'est rapporté à plusieurs espèces, c'est qu'il ne peut être divisé qu'au moyen de différences multiples et opposées. Or plusieurs différences constituent plusieurs espèces. Donc le genre ne peut se concevoir sans un rapport actuel à plusieurs espèces. Mais, le principe en vertu duquel l'espèce se rapporte aux individus, ne fait point partie de son essence ; car le principe qui, dans chaque individus, détermine l'espèce, c'est la matière; par exemple Socrate est tel homme, parce qu'il a telle chair et tels os. Or ce qui se conçoit comme ne faisant point partie de l'essence d'une chose n'est pas indispensable à la conception de cette chose, parce qu'il ne lui appartient qu'accidentellement. Il est donc possible de concevoir l'espèce sans la rapporter actuellement à plusieurs individus. S. Thomas observe que cela se présente en effet dans certains composés matériels et dans toutes les substances spirituelles, o^ l'espèce ne comprend qu'un seul individu. On peut le constater dans les choses matérielles, lorsque un seul individu, par exemple, absorbe toute la matière,. « Dans toutes les choses, dit-il, dont la matière se trouve en entier renfermée sous un seul individu, chaque espèce ne comprend qu'un individu, comme on le voit par l'exemple du soleil, de la lune et choses semblables.» (I, q.
14. Après avoir traité des trois premiers universaux, nous allons les comparer ensemble : il nous sera plus facile maintenant de saisir les rapports qui existent entre eux. Les différences a3^ant pour effet de déterminer le genre, on comprend que le gc;nre sera plus ou moins déterminé, suivant que les différences qui lui sont ajoutées seront plus ou moins nombreuses. Donnons un exemple : si au genre substance, qui signifie indifféremment soit la substance corporelle, soit la substance incorporelle, j'ajoute la différence corporelle, je le restreins à ne plus désigner que le genre des substances corporelles. Ce nouveau genre embrasse à son tour les corps vivants et les corps sans vie ; mais si l'on y ajoute, comme différence nouvelle, l'idée de vwant^ on forme le genre des substances vivantes. De même la substance vivante^ qui comprend des êtres vivants doués de sensibilité, les animaux, et des êtres vivants qui en sont privés, les végétaux, se trouvera limitée au genre animal^ par la différence sensible. Enfin le genre animal^ dans lequel sont contenues l'espèce humaine et l'espèce 4es bêtes, représentera uniquement l'espèce humaine^ avec l'idée de raisonnable., comme nouvelle différence. De là vient la distinction des genres, des espèces et des différences en supi^êmes, iîitermédiaires et infimes. Le genre suprême est celui qui domine tous les autres genres, sans dépendre d'aucun. Les ge.nre.s intermédiaires sont ainsi nommés parce qu'ils dépendent d'un genre supérieur et qu'ils en ont d^autres au-dessous d'eux. Le genre infime est le dernier genre et précède immédiatement les espèces. Par exemple, dans le tableau qui précède, la substance formo-le. gtnro. suprême; Vanimal^ le genre infime ; enfin les termes corporel et vivant déterminent les genres intermédiaires, ainsi appelés parce qu'ils tiennent le milieu entre le genre suprême et le genre infime. Le genre suprême ne devient jamais espèce, parce qu'il se rapporte uniquement à des choses qui lui sont inférieures;
CXIX,a. I c.). Quant aux substances spirituelles, chaque espèce ne comprend qu'un individu, parce que la substance spirituelle, étant privée de toute matière, ne contient aucun principe de multiplicité, et, comme elle est incorruptible, sa conservation est sauvegardée par l'existence d'un seul individu. « La distinction matérielle est pour la distinction formelle, comme la matière est pour la forme. Ainsi nous voyons qu'il n'y a, dans les choses incorruptibles, qu'un seul individu pourchaqu'j espèce, parce que cela suffit à sa conservation ; » Ibid.,
mais le genre moyen et le genre infime sont à la fois genres et espèces : genres, par rapport aux espèces, et espèces eu égard à quelque genre supérieur. Par exemple, lecor^^, relatitivement à la substance, est une espèce, il est genre relativement à l'être rzVa«^ parce qu un corps peut être vivant ou non vivant. De même, Yanimal est espèce relativement à vivant, et genre par rapport à la bête et à l'homme. En outre, le genre, en tant qu'il est rapporté aux espèces qui sont immédiatement sous lui, prend le nom de genre prochain ; il s'appelle au contraire genre éloigné, s'il ne se rapporte à l'espèce que médiatement, c'est-à-dire au moyen d'autres espèces. Ainsi, Yanimal est le genre prochain de l'homme et de la bête, vivant en est le genre éloigné, parce que Thomme et la bête dépendent immédiatement d^animal et médiatement de vivant.
i5. Quant aux espèces, on appelle suprêmes celles qui n'en reconnaissent point d'autres avant elles, comme Tidée de corps, dans le tableau précédent ; V intermédiaire est celle qui en admet d'autres, soit avant, soit après elle, comme l'idée d'animal ; l'espèce infme est celle qui n a plus au-dessous d'elle aucune espèce, mais qui préside immédiatement aux choses singulières : l'idée dVzowme, par exemple. Partant Tespèce infime ne peut jamais devenir un genre. Enfin, les différences s Rpp^lhroni suprêmes, intermédiaires ou inf mes, suivant qu'elles détermineront un genre suprême, intermédiaire ou infime. Par exemple, corporel et incorporel sont des différences suprêmes ; animé, inanimé, des différences intermédiaires, raisonnable et irrésonnable, des différences infimes.
i6. Voilà ce que nous avions à dire des trois premiers prédicables. Nous allons expliquer maintenant les deux derniers : le propre et V accident. Le propre est ««e notion universelle, qui s'énonce, comme qualité nécessaire, de plusieurs choses différant par le nombre: citons, comme exemple, la î^isibilité dans rhomme. Nous disons i"que cette notion s'énonce comme qualité, parce qu'elle indique une chose qui fait partie de l'essence, mais qui résulte de l'essence déjà constituée. Nous disons 2° que cette notion s'énonce comme qualité yiécessaire, parce qu'elle présente ce qui découle nécessairement des principes réunis et adéquats qui entrent dans la composi-
tion de l'essence (i). "Nous disons en dernier lieu qu'elle s'énonce àz plusieurs choses différant par^ le nombr^e^ parce que le propre s'énonce des mêmes individus que l'espèce, quoique ce ne soit pas de la même manière, car l'espèce se dit de Vessence^ et le propre se dit seulement de la qualité nécessaire.
17. D'après ces explications, on voit manifestement que le propre, dont il s'agit ici, est celui-là même qui convient, suivant le langage de Porph3a'e, à toute l'espèce, à elle seule et toujours. A toute l'espèce ; parce que l'essence entière de l'espèce se rencontrant dans chaque individu, aucun individu ne peut être privé de ce qui suit nécessairement l'essence de Tespèce. A elle seule:, car, comme l'essence ne peut convenir qu'à une espèce seulement, parce qu'elle constitue ce par quoi une espèce diffère d'une autre, il en résulte que ce qui découle de tous les principes d'une essence ne peut convenir qu'à une seule espèce. Enfin il lui convient toujours ; parce que, si aucun individu ne peut jamais être dépouillé de l'essence de son espèce, il ne peut jamais perdre, non plus, ce qui découle nécessairement de son essence. C'est là ce qui permet de distinguer le propre dont nous parlons, soit du propre qui ne convient qu'à une espèce seule^ mais non à toute l'espèce, comme d'être géomètre^ soit du propre qui convient à toute l'espèce, mais non à celle-là seule, comme d'être bipède^ soit enfin du propre qui appartient à toute l'espèce et à elle seule., mais non toujours^ comme la propriété, pour l'homme, de blanchir avec l'âge. Ce qui précède nous fera suffisamment comprendre la définition du propre^ telle que Porphyre nous la donne : C'est une notion universelle^ dit-il, qui accompagne nécessairement la nature d'une espèce et qui., par elle .,s' énonce de plusiem^s choses différajit par le 7iombre.
18. Enfin le cinquième prédicable, connu sous le nom d'accident., est celui qui s'énonce des choses comme qualité contingente (2), parce qu'il désigne, ce qui non-seulement ne
(i) D'où l'on voit que la différence p-o^re (cf. p. 22) ne doit pas être confondue avec le propre dont il s'agit est ici question.
(2) 11 y a une conclusion à tirer de ce que nous venons de dire sur le mode d'attribution des cinq universaux, c'est que les scolastiques avaient raison d'enseigner que toute attribution porte ou sur la quiddité des choses ou sur la
fait point partie de l'essence d'une chose, mais ce qui n'en dérive même que d'une manière contingente, de telle' sorte qu'on peut l'affirmer ou la nier de cette chose sans détruire sa notion. D'après Porphyre, l'accident est un concept universel, qui s' énonce de plusieurs choses auxquelles il peut être imi ou n'être pas uni, sans que leur nature en souffre. Telle est, par rapport à l'homme^ la propriété à.' être philosophe [i). Pour bien comprendre cette définition, il est bon d'observer que la notion d'accident ne demande pas que ce prédicable soit réellement séparabie de son sujet, il suffit qu'il puisse s'en séparer par la pensée. Ainsi, quoique la couleur noire soit €71 fait inséparable du corbeau, elle n^en est toutefois qu'un accident, parce que l'intellect peut concevoir l'essence du corbeau séparée de sa couleur, il peut même lui supposer une qualité opposée, sans en détruire la notion.
iq. Comme les prédicables dont nous venons de parler sont tout autant de notions universelles, nous allons expliquer ce qu'il faut entendre par notion universelle et marquer en quoi elle diffère de la notion particulière et de la notion singulière. La notion universelle présente quelque chose qui est un, mais qui peut s'énoncer de plusieurs. La notion singulière au contraire présente Tessence d'une chose conjointement avec tous les principes qui la déterminent dans la réalité. Ainsi la notion de Socrate est une notion singulière, parce qu'elle désigne l'humanité, non telle qu'elle est en elle-même, mais telle qu'elle est déterminée en Socrate. Or la notion singuHère, signifiant l'essence déterminée d'une
qualité, in quid vel in qiiale ; le genre et l'espèce s'énoncent en effet de la quiddité ou de l'essence, tandis que la différence, le propre et l'accident se disent de la ^.7<3//^t'. Le genre et l'espèce diffèrent entre eux, en ce que l'un s'énonce de l'essence incomplète et l'autre de l'essence complète. Les trois autres se distinguent ainsi : la différence se dit de la qualité essentielle ; le propre, de la qualité accidentelle nécessaire et l'accident de la qualité accidentelle contingente .
(i) Pour enlever tout sujet d'équivoque, nous avertirons que l'accident peut être considéré ou en tant qu'il désigne ce que l'on conçoit hors de l'essence du sujet, ou en tant qu'il désigne ce qui n'existe point par soi, mais seulement dans une autre chose, c'est-à-dire dans la substance, entendu dans ce dernier sens, l'accident n'est point un prédicable; c'est, comme nous le dirons plus loin Vétre qui est commun à toutes les catégories, la première, celle de substance exceptée. Entendu dans le premier sens, il signifie tout ce qui survient à l'essence, soit nécessairement, comme \c propre qui est appelé accident de l'espèce, soit d'une façon c(^ntingente, comme celui dont nous parlons ici et qui est appelé pour cela .xcident de l'individu, ou accident commun.
3o LOGIQUE
chose , est tellement propre à cette chose qu'elle ne peut être énoncée d'aucune autre ; tandis que la notion universelle peut s'énoncer de plusieurs choses, parce qu'elle représente l'essence d'une chose séparée des principes qui la déterniinent dans la réalité. C'est pourquoi la notion singulière peut encore se définir : une notion qui se rapporte à quelque individu. On appelle individu une chose qui ne peut se diviser en plusieurs autres semblables ; c'est, en d'autres termes, ce qui est formé de propriétés tellement déterminées qu'elles ne peuvent convenir toutes ensemble à un autre être, par exemple Soa^ate. Aristote a donc pu le définir : ce qui lie peut s'énoncer de plusieurs choses. La notion singulière, présentant la chose telle qu'elle existe déterminée en elle-même, est une notion concrète ; au contraire la notion universelle, représentant l'essence séparée des qualités qui la déterminent, est une notion abstraite. Enfin une notion est appelée particulière^ en tant qu'elle se rapporte à quelque chose d'universel dont elle dépend ; car toute notion, considérée comme dépendante d'une notion universelle, dénote ce même universel pris non plus universellement , mais partiellement. Ainsi la notion quelques hommes^ par exemple, est une notion particulière relativement à la notion d'homme., et la notion ai homme Test de son côté relativement à la notion d'animal.
20. Il ne faut pas confondre, comme l'ont fait NizzoH (i) et plus tard Robinet (2), Smith (3) et quelques autres, les notions universelles avec les notions collectives. On appelle collectives les notions qui présentent plusieurs choses singulières disposées dans un certain ordre (4). Telle est la notion d'armée qui convient à un grand nombre d'hommes associés pour faire la guerre. Les notions collectives diffèrent
(i) Antibarbarus, lib. III, c. 7, Francofurti 1674.
(2) De la nature, part. V, g i5, vol. II, p. 56 et suiv., Amsterdam 1763.
(3) De l'origine des langues, dans Dugald Stewart ; Éléments de pliil., trad. Peisse, c. 4, sect. I, t. I, p. 116, Paris 1845. Sur Nizzoli voir Leibnitz, Dissert, de stylo phil. Marii Ni:^olii, g 3i. Opp., t. IV, part. I, p. 61-62, éd. cit.; au sujet de Robineton peut consulter Galluppi, 5a^or/o//o5. sulla critica délia conoscen^a, lib. I, c. 2, g 3o, t. I, p. 42 sqq., Napoli i832; et au sujet de Smith voir Rosmini, Nuovo Saggio etc., sez. III, c. 4, c. 4, a. 2-18, Opp., vol. II, p. 60 seqq., Napoli 1842.
(4) Cf. S. Thom., I, q. XXXI, a. i ad 2.
des universelles sous deux rapports. En effet : i° Tuniverselle se dit de tous les individus de Tespèce ou du genre, tandis que la collective ne se dit que de quelques-uns ; 2° celle-là convient à tous et à chacun des individus qu'elle embrassejTî^ à par^t ; celle-ci ne peut être attribuée qu'à tous les individus pris ensemble. Ainsi on peut dire de chaque homme qu'il est homme ; mais on ne peut dire de chaque soldat qu'il est l'armée.
2 1 . Enfin, pour ne rien omettre de ce qui peut servir à l'intelligence de la notion universelle, nous ajouterons encore ces deux remarques : 1° chaque notion possède une certaine compréhension^ c'est-à-dire un certain nombre d'éléments constitutifs, et une certaine extejision^ ou un certain nombre de sujets auxquels elle s'étend (i); 2° la compréhension et l'extension sont en raison inverse^ de telle sorte que la compréhension est d'autant plus grande que l'extension l'est
(i) Les cartésiens et les disciples de Wolf désignèrent sous les noms de Comprehensioel d'extensio ce que les scolastiques désignaient sous les noms de complexiis Qld'avibitiis.Cest à. raison de V extension que nous avons divisé la notion en universelle, particulière et singulière. Mais, à raison de la compréhension, elle se divise en simple et en composée. La notion simple est celle qui présente seulement l'essence ou la substance de la chose ; la notion composée embrasse au contraire l'essence avec les accidents. Ainsi la notion d'homme est simple, quoique l'homme soit composé d'un corps et d'une âme, parce qu'elle présente uniquement l'essence de l'homme; mais la notion d homme blanc est composée, parce qu'elle est formée de l'essence de l'homme et de la propriété appelée blancheur. — Les philosophes modernes, comme Leclerc, Heinecke, Genovese et beaucoup d'autres enseignent communément, à l'exemple de Locke {Essai sur l'entend, hum. ,\ih. Il, c. 2, § i, trad. Coste, Paris 1758), que les notions simples sont celles oit l'on ne peut distinguer plusieurs choses même par la pensée (voir Jean Leclerc, Log., c. 2, n. i), par exemple les idées de couleur, de saveur, d'odeur. Le P. Buffier prouve avec beaucoup de clarté combien Locke se trompe ; il le démontre par plusieurs preuves, mais principalement par cette raison qu'il n'y a pas de notion dans lesquelles nous ne puissions découvrir plusieurs choses (voir Prem. logiq., lett. 2, n. i5 ; Second, logiq., art. 7, dans le Cours des sciences, p. 750, 795, Paris 1732). En eftet les notions de couleur, de saveur et autres qu'ils donnent de préférence comme exemple, sont mises avec raison par Leibnitz au nombre des notions qui sont le plus composées. « Lorsque nous percevons les couleurs ou les odeurs, dit-il, nous avons la perception de figures et de mouvements si multiples que l'esprit humain, dans son état actuel, est incapa'ole de les percevoir tous distinctement, en sorte qu'il ne remarque pas que sa perception est composée d'autres perceptions formées de figures et de mouvements très-déliés» {Médit, de cogitatione etc., publiées dans les Acta eruditorum de Leipsick 1684; vid. 0pp., éd. Dulens, tom. 11, part.l, p. 18, Genevae 176S). Nous avons suivi, pour ce qui nous regarde, la doctrine de S. Thomas, telle que l'exposent ordinairement les auteurs scolastiques. Voir de préférence And. Spagni, De ideis mentis humanœ, pars 1, sect. V, art. i, t. I, Romas 1772, et Salv. Roselli, Summa philos., Log., q. VIII, art. 2.
moins, et d'autant plus petite que Textension est plus considérable. Par exemple, la compréhension du mot homme est plus grande que celle d'animal, parce que dans ïhomme V animal se trouve perfectionné par la raison ; mais son extension est plus petite, parce que la notion d'animal s'étend et à rhomme et à la béte. D'où Ton peut facilement tirer ces conclusions : i" Dans la série des idées universelles, le genre suprême possède l'extension la plus grande et la compréhension la plus petite ; la dernière espèce possède au contraire la plus petite extension et la compréhension la plus grande ; 2° comme il existe une plus grande compréhension dans la notion inférieure et une plus petite dans la notion supérieure, il en résulte que tout ce qui est contenu dans la notion supérieure se rencontre également dans la notion inférieure, mais non vice versa. Exemple: tout ce qui se trouve dans le genre animal se trouve aussi dans Vhomme^ et tout ce qui convient à l'homme convient à chaque, homme pris individuellement ; mais tout ce qui convient à Vhomme ne convient pas à Vanimal., et toutes les qualités de Socrate ne sont pas le fait de chaque homme, parce que la notion inférieure se forme de la notion supérieure en y ajoutant une autre différence. Partant, il est permis de conclure du genre à l'espèce, de l'espèce aux individus, mais non de l'individu à l'espèce et de l'espèce au genre.
ARTICLE TROISIEME
Que faut-il entendre par termes Univoques, Equivoques et Analogues
22. Il est d^usage dans l'école, avant d'aborder l'explication des catégories, d'expliquer certains termes dont l'intelligence peut servir beaucoup à celle des catégories ; on les appelle, pour cette raison, antépj^êdicaments. Nous tenons surtout à faire connaître ce qui regarde les termes univoques, équivoques et analogues. Les univoques^ appelés synonimes par les Grecs, sont définis par saint Damascène a certaines choses qui ont un nom commun et dont l'essence si-
gnifiée par ce nom est la même » (i). Par exemple Thomme et la bête, si on les considère non tels qu'ils sont en soi, c'està-dire en tant qu'ils forment diverses espèces et possèdent des essences diverses, mais en tant qu'ils se réduisent au genre animal^ sont imivoques^ par.ce que le nom d'animal leur est commun et que l'essence signifiée par ce nom leur est également commune.
23. Les équivoques^ nommées lioinonjmes chez les Grecs, sont, suivant le même saint Damascène, « certaines choses dont le nom seulement est commun, mais qui diffèrent par la définition ou la description ; ainsi le mot chien est un terme équivoque, parce qu'il s'applique au chien de terre et au chien de mer ; or la définition du chien de terre ne convient pas au chien de mer, attendu que leur nature est diverse» (2j. On distingue deux genres principaux d'équivoques : les i(\\i\- \oques foî^tuites et les équivoques fondées e?i raison. Les premières s'appliquent aux choses qui ont le même nom par un effet du hasard, sans qu'il j'^ait entre elles aucun rapport de ressemblance ou de subordination, par exemple le nom de chien qui est donné à un animal et à une constellation. Les autres comprennent certaines choses qui ont le même nom, parce qu'il existe entre elles une certaine ressemblance, ou un certain rapport d'où elles ont reçu, comme d'un même principe, leur nom commun (3). Le mot sain, sanus^ qui peut se dire du corps, d'un remède, du pouls, est équivoque de cette seconde manière, à cause du rapport que ces choses ont avec la santé ; car le corps est appelé sain^ parce que la santé réside en lui comme dans son sujet ; le remède est nommé sai^i parce qu'il rétablit la santé dans le corps, et le pouls est sain lorsqu'il manifeste l'état de santé du corps. Les auteurs scolastiques donnaient le nom d'équivoques pures à celles que nous avons appelées équivoques fortuites, ox désignaient sous le nom particulier d'analogues les équivoques fondées en raison. D'où l'on voit que le terme analogue, comme
(i) Dialect., c. XXXII. Les synonimes, comme on le voit par cette définition, ne doivent pas être confondus avec les multivoqiies ou polyonimes qui désignent les noms divers auxquels correspond un même concept, par exemple les noms épées, glaives etc.
(2) Op. cit., c. XXXI.
(3^ Cf. S. Thom., In lib. I Sent. Dist. XXXI, q. II, a. i ad 2.
Texplique saint Bonavcnture, tient en partie delà nature de la pure équivoque, parce que toute notion qui est désignée sous un nom commun est simplement diverse, et en partie de la nature du terme univoque^ parce qu'il existe toujours quelque principe sur lequel est fondée cette communauté de nom (i).
24. Nous ne devons pas omettre de dire ici que les scolastiques distinguaient deux sortes d'analogues : les axiaXoguesd'attribution et les analogues de />7'o/7or/îo;2 (2). Les premiers tirent leur nom commun de ce qu'ils ont rapport à certaine chose dans laquelle se trouve une essence principalement ou proprement appropriée à ce nom ; les seconds ne tirent point leur nom commun de ce qu'ils sont subordonnés à quelque chose de principal, mais de ce qu'il règne entre eux un certain ordre, tellement que, tout en étant simplemejit diverse, l'essence signifiée par le nom commun peut cependant leur convenir sous quelque rapport. Par exemple, la nourriture, le remède et le pouls sont appelés sains^ grâce à une certaine analogie d'attribution ; parce qu'iis ont un rapport de subordination avec l'animal auquel convient proprement et principalement la santé. Mais l'animal et la nourriture sont également appelés sains^ en vertu d'une analogie de proportion^ parce que la propriété d'être sain se trouve, suivant une certaine proportion, dans l'animal qui en est le sujet et dans la nourriture qui sert à la conserver (3). L'analogie de proportion comprend à son tour deux modes divers. Car elle marque parfois un certain ordre et une certaine convenance entre les termes d'une même proportion ; d'autres fois elle marquera l'ordre et la convenance entre deux proportions, c'est-à-dire la proportion de deux proportions. Deux et un sont analogues de la première manière, parce que le nombre deux est double de l'unité ; mais six et quatre sont analogues de la seconde façon, parce que six est à trois comme quatre est à deux : quatre et six sont eji effet le double de deux et de trois (4).