Ce que nous avons dit des termes univoques et ana
(i) /n lib. I Sent., Dist. XIV, a. i, q. 2 resol,
(2) Clément d'Alexandrie a exposé les diverses espèces d'analogues; 5/;'om., lib. VIII, c. 8. Voir cgalement S. Grégoire de Niz., Oratio XXXVJI advenus Arianos.
(3) Cf. S. Thom., I, q. XIII, a. 5 c.
(4) Cf. S. Thom., Qtj. dispp., De Verit., q.II, a. 11 ad 2.
logues principalement s'applique soit à Tattribution des genres et des espèces "relativement aux choses qui leur sont subordonnées dans chaque catégorie, soit aux divers modes suivant lesquels Têtre, qui est le fondement des catégories, s'énonce de chacune d'elles. Car, si Ton compare les genres et les espèces de chaque catégorie avec les choses qui leur sont subordonnées, on trouve qu'ils s'énoncent d'elles d'une façon iinivoqite. Dans la première catégorie, par exemple, la substajice s'attribue sous le même rapport et à la substance corporelle et à la substance incorporelle ; car l'une et l'autre, en tant que substance, signifie une chose qui n'a point son être dans une autre. Mais si l'on considère les catégories en tant qu'elles dénotent les divers modes suivant lesquels Vêtre peutleur convenir, Fe/re s'énonce alors de chacune d'elles d'une manière analogue ; puisque chaque chose contient l'être suivant le mode qui lui est propre (i). Ainsi « par le nom de substance, dit saint Thomas, on exprime une manière d'être spéciale, à savoir l'être par soi, il en est de même dans les autres genres » (2).
ARTICLE QUATRIEME
Des Prêdicaments ou Catégories
26. Les catégories, comme nous le disons plus haut (3), sont les notions suprêmes auxquelles peuvent se ramener les notions des autres choses. On les appelle encore genres suprêmes d'attribution.,pa.Tce qu'elles embrassent tout ce qui peut être dit, ou énoncé des choses (4). Aristote en compte dix ; saint Augustin les accepte (5), et saint Bonaventure les énumère ainsi : « Il y a dix prêdicaments, à savoir la substance, la quantité, la relation, la qualité, l'action, la passion, le lieu, le temps, la situation et l'habitude [6).
(i) In lib. I Sent., Dist. XXII, q. I, a. 3 ad 2
(2) Ç^q. dispp., de Ver., q. I, a. i c.
(3) Voir page 18.
(4) Cf. Ibid.
(5) De Trin., lib. V, c. 7, n. 8.
(6) Breviloq., part. I, c. 4.
27. Commençons par la catégorie de substa7ice. Une première distinction à faire entre les choses qui se rencontrent dans la nature, c'est qu'elles ont ou bien Te/re en soi, l'hoinme par exemple, ou bien dans un autre^ comme la couleur. D'où il est arrivé que Fintellect a3'ant voulu développer la notion d't^/7't', a conçu celui-ci comme pouvant convenir à une chose en tant qu'elle existe en soi et non dans une autre.^ ou bien en tant qu'elle existe <i<3/z5 //;zeaz//re seulement. Ce qui possède Vêtre en soi prend le nom de substance et ce qui a Vêtre dans un autre s'appelle accident. C'est pourquoi saint Thomas définit la substance : une chose à laquelle il convient de n'être point dans un sujet {i), c'est-à-dire une chose à laquelle Vêtre convient tellement qu'il ne saurait s'attacher à rien autre comme à son sujet. Or, dire d'une chose qu'elle n'a point son être dans autre chos^ c'est affirmer qu'elle a naturellement l'être en soi ou par soi. La substance est par conséquent une chose à laquelle il appartient d'être en soi ou par soi. Par où l'on voit que la notion de substance consiste en ce que telle chose possède Vêtj^e sans avoir besoin de s'attacher à un sujet quelconque et non en ce qu'elle n'a pas besoin d'une cause dont elle dépende. Car ce qui ne dépend d'aucune cause est non-seulement en soi ou par soi., il est encore de soi, a se : propriété qui ne convient qu'à Dieu seul. Mais nous reviendrons plus tard là-dessus.
28. Suivant la manière diverse dont on la considère, la substance est appelée première ou seconde. La substance première^ ou substance propj^ement dite ^ n'est autre qu.Q.V individu^ ou, comme dit Aristote, telle chose singulière, hoc aliquid. Les substances secondes^ ce sont les espèces et les genres : car les espèces et les genres n'ont Vêtre en soi qu'après leur détermination dans l'individu. Par exemple, Vhumanitê ne subsiste réellement que dans Pierre, dans Paul, ou dans quelque autre individu déterminé.
29. C'est la substance pi^emière qui constitue la première catégorie. Néanmoins, les catégories logiquement considérées marquant les genres suprêmes des choses, la substance première, comme catégorie, doit être non un individu
(i) Contr. GeiiL, lib. I, c. 25.
déterminé, mais l'individu pris dans un sens vague (i) et général. Voilà pourquoi Aristote préfère dire de la substance première qu'elle est telle chose singulière, hoc aliquid, que de l'appeler individu.
3o. Entre toutes les propriétés de la substance, il en est une que le logicien doit principalement connaître, c'est que les substances premières ne peuvent en aucune façon s'énoncer d'un sujet, parce que les individus, n'étant d'aucune manière dans un sujet, ne peuvent aucunement s'énoncer d'un sujet -, ainsi cette attribution serait impropre : Socrate est cet homme-ci. Au contraire les substances secondes s'énoncent des substances premières, comme de leurs sujets, en un mot elles s'énoncent des individus, parce que les espèces et les genres sont d'une certaine façon dans les substances premières, ou dans les individus, non sans doute comme acccidents, car on ne pourrait, dans cette hypothèse, les concevoir comme des subtances ; mais en tant que les notions supérieures sont dans les inférieures, puisqu'elles forment l'essence de l'mdividu. Par conséquent, la notion supérieure pouvant s'énoncer de l'inférieure, les espèces et les genres, qui sont des substances secondes, s'énoncent des substances premières, c'est-à-dire des individus, comme de leurs sujets. Par exemple l'humanité peut être proprement énoncée de Socrate. On ne saurait nous objecter que la substance première, ne pouvant s'énoncer d'aucun sujet, ne peut être mise au nombre desprédicaments. Car la substance première, entant que prédicament, désigne, comme nous l'avons expliqué, non point tel individu, Pierre ou Paul par exemple, mais un mode d'existence commun à tous les individus et qui s'énonce par
• conséquent des substances singulières telles qu'elles existent hors de l'intellect.
3i. En voilà assez sur la substance. Toutefois,avant de passer à l'explication de la quantité et des autres catégories, nous croyons devoir faire quelques observations. i° Puis-
(I) La différence entre un individu déterminé ou d^^z^ne et l'individu pris dani un sens vague est ainsi expliquée par S. Thomas : « I/^d^du au se^.s vague par exemple quelque homme, signihe une nature générale avec la manfre d'être déterminée qui convient aux choses singulières, comme d. subsister en soi e distinctement des autres. Mais sous le nom d'md.v.du i«..^«., on signTfie une détermination distinctive, par exemple, en parlant de Socrate, telle chair, telle figure » ; I, q. XXX, a. 4 c.
que « toute chose est substance ou accident » (i), comme dit saint Thomas, les neuf autres catégories sont nécessairement des accidents. Par suite, si le propre de la substance est d'avoir Vêtre en soi et nofi dans un aiitre^ les catégories qui restent doivent désigner ce qui possède Yêtj^e dans un aiitre^ comme dans son sujet. — 2" Le sujet auquel ces neuf catégories s'attachent ne peut être que la substance. En ejffet, si la substance n'était pas leur sujet ce serait sans doute un autre accident ; mais cet accident exigeant, comme tout autre, un sujet auquel il puisse adhérer, il faudrait admettre une série infinie d'accidents. Or une pareille série, de l'aveu général, est absurde (2). Donc la substance est le sujet des neuf autres catégories. — 3° Dans chacune de ces neuf catégories, outre la raison commune d'accident^ ou d'inhérence à un sujet, on doit considérer, comme Tobserve saint Thomas (3), le mode particulier d'inhérence qui détermine chacune d'elles et la distingue des autres ; car les neuf catégories sont diverses, en tant que les modes suivant lesquels l'accident adhère à la substance sont eux-mêmes divers.
32. Ces observations faites, nous allons expliquer les catégories de quantité, de relation et de qualité. Pour les autres, outre que leur connaissance approfondie n'est pas nécessaire en logique, nous nous réservons de les examiner ailleurs avec toute l'étendue désirable.
33. Puisque nous commençons par la catégorie de quantité, disons tout dabord qu'elle peut être considérée suivant son être absolu, ou bien d'après le mode d'apparition de son concept dans notre entendement. Considérée sous le premier rapport, elle 7'éside^ comme l'enseigne saint Thomas, dans une certaine divisibilité (4). En effet, quoique la quantité soit quelque chose qui ait son unité^ elle ne peut se concevoir cependant sans rétendue, c'est-à-dire sans une multitude de parties ; or, une multitude de parties ne peut exister dans ce qui est
(i) Qq. dispp., De Pot., q. VIII, a. 2 c. Cf. p. 36-
(2) S. Thomas .remarque, à ce propos, que si parfois il arrive qu'un accident soit ie sujet d'un autre accident, comme la surface par exemple qui est le sujet de la couleur, cela lui vient de la substance dont il est l'accident; In lib. I Sent., Dist. III, q. IV, a. 3 ad 2.
(3) I, q. XXVIII, a. 2 c.
(4) In lib. I Sent., Dist. XIX, q. I, a. i ad i.
un, si cette unité n'est elle-même divisible ; l'essence de la quantité trouve par conséquent sa raison d'être dans la divisibilité. Mais, si nous considérons la quantité sous le second rapport, elle est, suivant le même saint Thomas, /a mesure de la substance (i). Nous concevons en effet la quantité comme divisible en parties et conséquemment comme un tout composé de parties, parce que nous supposons une partie mtnime à laquelle nous en ajoutons successivement d'autres par la pensée ; ainsi, de même que le nombre est le résultat de plusieurs unités, de même une quantité certame et définie résulte de cette accumulation de parties. Or, cette partie minime, à laquelle nous concevons que les autres s'ajoutent, s'appelle mesure, de même que l'unité est appelée le principe et la mesure du nombre. La mesure est, par conséquent, ce qui nous fait connaître la quantité des choses. Mais si la mesure est cause que la quantité nous est connue, il faut avouer que le concept de quantité trouve en elle son origine (<2). Ce qui le prouve encore, c'est que nous attribuons une plus grande quantité à telle substance et une moins grande à telle autre,parce que nous aurons constaté qu'un plus grand nombre départies avaient été ajoutées à cette partie minime, prise pour mesure, dans la première substance que dans la
seconde.
34. La quantité se divise en continue et en discrète. On nomme continue la quantité dont les parties sont réunies par un lien commun ; la quantité discrète est celle dont les parties, n'ayant aucun lien commun, sont séparées les unes des autres. La substance corporelle, à laquelle, comme étant composée de parties, appartient véritablement et au sens propre la quantité, se présente à nous avec les trois dimensions de la quantité continue, savoir : h longueur, la /argeur et la profondeur ; car tout corps est en effet long, large et profond. Quoique ces trois dimensions existent toujours réunies dans un corps, il est néanmoins possible de concevoir la longueur sans largeur ni profondeur, ou la longueur et la largeur sans la profondeur. La longueur sans largeur ni profondeur est cette quantité que nous appelons la %«e ; la longueur
(i) I, loc. cit.
(2) Cf. Alb. M., Met., lib. I, tract. II, c. 3.
et la largcur,abstraction faite de la profondeur,forment la quantité appelée surface. Toute quantité qui a les trois dimensions est un corps (i).
35. A cause des trois dimensions qui existent en elle, la quantité continue a reçu le nom d'étendue mesurable^ et, parce qu'elle est propre à la substancecorporelle, elle est aussi connue sous le nom do. masse. N'oublions pas cependant que la quantité s'attribue aussi, dans un sens métaphorique, aux substances spirituelles, mais, dans ce sens, elle se nomme quantité virtuelle et non quantité mesurable, parce qu'elle désigne alors quelque perfection qui se rapporte à la nature ou à Fe/re, à la durée ou à la puissance d'agir (2).
36. La relation considérée en général dénote proprement ce par quoi une chose se rapporte à une autre. Il faut par conséquent trois choses pour constituer une relation, savoir : un sujet qui soit rapporté à autre chose, un terme auquel le sujet ait rapport, et un fondement ou principe en vertu duquel le sujet se rapporte au terme. Si Ton dit, par exemple, que le cygne ressemble à la colombe à raison de sa blancheur, on établit une relation dont le C3^gne est le sujets la colombe le terme et la blancheur lo. fondement .
37. Cela suffit à faire comprendre en quoi la relation diffère des autres accidents. Il appartient à la relation, comme aux autres accidents, d'être inhérente à une substance qui lui sert de sujet; elle s'en distingue en ce que les autres accidents modifient le sujet sans le rapporter à autre chose, tandis que la relation établit un certain rapport entre un sujet et quelque autre chose. Par exemple, l'étendue et l'égalité, qui sont deux accidents du bois, lui sont l'une et l'autre inhérentes ; mais avec cette différence que l'étendue se borne à marquer les dimensions du bois, tandis que l'égalité établit un rapport entre ce bois et un autre objet ; car, en disant qu'il est égal, on le compare nécessairement à un autre objet avec lequel il a un rapport d'égalité. C'est pourquoi, les scolastiques désignèrent la relation sous le nom d'accident relatif pour la
(i) Sous la dénomination de corps il faut entendre ici non le cor y>s physique , c'est-à-dire le corps accompagné de ses qualités sensibles, mais le corps mathématique qui n'a que la seule quantité, parce que l'on considère les dimensions, abstraction faite de la matière sensible.
(2) Cf. S. Thom., I, q. XLIl, a. i ad i.
distinguer des autres accidents qui peuvent être appelés accidents absolus.
38. Les relations peuvent être ou strictement réelles, om logiques, ou mixtes. Suivant saint Thomas, la relation réelle consiste dans l'ordre d'une chose pour une autre (i). C'est en effet celle que Tintellect perçoit (2) entre les choses qui existent véritablement et qui, étant naturellement ordonnées les unes pour les autres, ont aussi les unes pour les autres une inclination réciproque (3). Telle est la relation qui se trouve entre le père et le fils. Comme le fondement de la relation proprement réelle existe réellement dans les deux termes, c'est-à-dire dans le sujet et dans le terme, elle est mutuelle et en prend le nom. Par exemple, la relation entre le père et le fils est mutuelle, parce que le père a rapport au fils, comme le fils a rapport au père.
39. La relation logique ou de raison consiste, comme dit le même saint Docteur, dans le rapport des conceptions, en d'autres termes dans l'appréhension de Vintellect comparant une chose à une autre (4). C'est, dit saint Bonaventure, la relation par laquelle une chose se rapporte à une autre, non d'apj^ès la manière dont elle existe, mais d'après la manière dont elle est conçue (5). Elle résulte, conséquemment, de ce que l'entendement établit un certain ordre entre ses concepts et les rapporte ainsi l'un à l'autre. Ce qui a lieu, par exemple, lorsque l'intellect rapporte au genre animal la notion <ïhomme,Qn tant que cette notion représente l'espèce humaine;
(i) Qq. dispp., De Pot., q. VII, a. i c.
(2) Nous avons dit, que l'intellect perçoit, pour signifier que, dans la notion de relation, se trouve renfermé l'acte de la raison rapportant une chose à une autre. Car, quelle que soit la nature des termes entre lesquels une relation existe, la relation n'est dans ces termes qu'en puissance, c'est-à-dire comme aptitude, en ce sens que les termes sont constitués de manière que l'esprit peut les rapporter l'un à l'autre ; mais la relation est en acte dans l'entendement, parce que l'entendement, ayant reconnu qu'une chose est ordonnée relativement à une autre, les rapporte l'une à l'autre. Quoique la relation soit en acte dans l'esprit, et en puissance seulement dans les termes, sa nature doit être cependant jugée non d'après la nature de l'acte intellectuel, mais d'après la nature des termes formant l'objet de l'opération de l'intellect (cf. S. Thom., Qiiod lib. IX, a. 4 ad 2); car la nature de toute opération intellectuelle dépend non de l'opération elle-même, mais de la nature de l'objet qu'elle concerne.
(3) I, q. XXVIII, a. I c.
(4) Qq. dispp., De Pot., loc. cit., et I, q. cit., ibid.
(5) In lib. ISent., Dist. XXVIII, dub. 3.
OU bien, lorsque Tintellect concevant une seule et même chose au moyen de plusieurs actes distincts, il perçoit un certain rapport entre cette chose et lui-même, et la rapporte ainsi à soimême. Pour quelques auteurs, il y a relation logique « alors seulement que Tordre ou la disposition ne peut exister entre certaines choses qu'à la faveur d'une appréhension de la raison » (i).
40. Enfin la relation est mixte toutes les fois que le rapport qui existe entre les deux extrêmes est tel qu'il a, dans Tun des deux, un fondement naturel et qu'il est, dans l'autre, l'ouvrage de l'esprit (2). La relation mixte s'appelle encore relation en partie logique et en pai^tie réelle^ ou relation réelle non mutuelle ; par la raison que , dans cette sorte de relation, l'un des extrêmes seulement possède un rapport réel avec l'autre. Le rapport de création qui existe entre Dieu et les choses créées est une relation de cette nature ; car, les choses créées recevant de Dieu par l'acte créateur tout ce qu'elles sont, et Dieu ne retirant des créatures aucune espèce de perfection, il est évident que la relation de création,qui se trouve réelle dans les choses créées, n'est en Dieu qu'une simple relation logique.
41. Nous pouvons conclure de là que l'opinion de Renouvier (3) et de quelques autres philosophes qui veulent que la relation ne soit point une catégorie spéciale, mais quelque chose de commun à toutes les catégories, ne peut être admise. Car, nous l'avons déjà remarqué (4), le propre de chaque catégorie est de désigner la manière spéciale dont Vêtre peut se trouver modifié dans les objets ; or la relation désigne un mode spécial suivant lequel Vêti'e réside dans les choses, à savoir celui par lequel une substance se rapporte à quelque autre ; la relation est donc une catégorie spéciale. Cela doit s'entendre de la relation réelle, car, comme ledit saint Thomas, « rien de ce qui est seulement dans l'âme ne peut être placé dans un genre déterminé » (5).