‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernes (volume 2)Chapitre 65 sur 99 · DE L"'ORIGINE DES IDEES EN GENERAL · texte numérisé non relu

DE L"'ORIGINE DES IDEES EN GENERAL

VU en effet : i ° que notre esprit Tobtenait par le premier acte de rintellect possible, considérant Tessence d'une chose dépouillée des conditions matérielles; 2" que Tobjet revêtu de ses conditions matérielles se présente à notre esprit au moyen du fantôme que nous avons dégagé de la perception sensible par le , travail de Fimagination ; 3° enfin que notre esprit, par un acte de rintellect agent, ou de la lumière intellectuelle, dont il est en possession, dépouille Fessence de Tobjet que le fantôme lui présente des conditions de la matière. Il suffit de ne point perdre de vue cette doctrine, elle nous convaincra que notre esprit possède naturellement des forces suffisantes pour acquérir la connaissince directe des choses. Car notre esprit, comxme on peut en juger par ce que nous avons dit ailleurs, a besoin, pour acquérir la connaissance directe d'une chose, et de la présence d'un objet, et d'une lumière intellectuelle qui débarrasse l'essence de l'objet des conditions matérielles qui l'accompagnent. Or l'objet lui devient présent par l'imagination, qui est une faculté sensitive de l'âme, et la lumière intellectuelle n'est autre chose que l'intellect agent de ITime elle-même. Par conséquent l'esprit humain peut, par des moyens naturels, c'est-à-dire par ses propres forces, acquérir la connaissance directe des choses.

58 1. Afin de mieux saisir la force de cette preuve, rappelons-nous que toute faculté intellectuelle est naturellement constituée de manière à se porter nécessairement vers son objet, dès qu'il s'offre à elle. Or toutes les fois que l'imagination a formé un fantôme et que l'intellect agent a dépouillé l'essence de la chose des conditions matérielles qui l'enveloppaient, l'intellect possible, qui a pour fonction spéciale de connaître les choses, se trouve en présence de son objet propre. Il est donc impossible, après que l'imcigination a créé le fantôme et que l'intellect agent l'a séparé de ses conditions matérielles, que l'intellect possible ne prenne pas connaissance de l'objet. D'où l'on voit que l'esprit n'a aucun besoin de l'enseignement social pour acquérir la connaissance directe des choses, et que ses forces naturelles lui suffisent.

582. Mais, si l'esprit humain possède naturellement en luimême les forces nécessaires pour obtenir la connaissance directe des choses, il est facile d'en déduire que non-seulement la parole n'est point la cause efficiente de la connaissance

65o DYNAMILOGIE

directe, mais qu'elle n'en est pas même la condition indispensable, ou sine qiia non. On appelle condition sine qua non la condition qui, sans concourir à la production de l'effet, se trouve cependant indispensable pour que Teffet se produise. Or Thomme peut, comme nous Pavons montré, acquérir la connaissance directe des choses, lors même qu'il ignore les mots qui les expriment. Par conséquent la parole n'est pas même la condition sine qua ?ion de la connaissance directe. Nous disons plus, la connaissance de la chose est ellemême la condition sans laquelle la parole ne peut exister ; car le verbe extérieur, comme nous Tavons répété après saint Augustin (i), ne saurait s'employer que pour exprimer le verbe intérieur que l'esprit forme en lui-même, lorsqu'il conçoit quelque chose ; il ne mérite même le nom de verbe qu'à raison du rapport qu'il conserve avec le verbe intérieur.

583. En veut-on une autre preuve aussi solide et non moins évidente ? La voici : puisque les noms ne signifient pas les choses par leur nature, mais en vertu seulement d'un acte libre de la volonté, il en résulte : i** que la connaissance des choses a dû précéder la découverte des noms ; car, lorsque les hommes ont voulu imposer des noms aux choses, ils n'ont pu faire autrement que de les dénommer d'après la connaissance qu'ils en avaient acquise ; 2° que ceux qui entendent les noms par lesquels on désigne les choses ne peuvent savoir ce qu'ils signifient, s'ils ne connaissent d'avance les concepts que ceux qui ont inventé ces mots ont voulu exprimer. Or, si la parole exige, soit dans l'esprit de celui qui parle, soit dans l'esprit de l'auditeur, la connaissance des choses que les' noms signifient, il est clair qu'elle n'est pas nécessaire à l'acquisition delà connaissance directe; car il faudrait dire, sans cela, que la cause, ou la condition Sine qua non, est postérieure à l'effet; ce qui renferme une absurdité (2).

(0 Cf. pag. 386.

(2) Citons ce beau passage de saint Augustin : « Je fais tous mes. efforts pour vous persuader, si je puis, que nous n'apprenons rien au moyen des signes que l'on appelle mots. Car nous apprenons bien plutôt, par là connaissance de la chose exprimée, la valeur du mot, ou la signification cachée dans le son qui nous frappj, que nousne percevons la chose sous la signification du mot... Les mots nous avertissent seulement de chercher à connaître les choses, mais ils ne .font pas que nous les connaissions... On fait un raisonnement très-vrai et l'on dit tres-justemenî : Ou l'on sait ce que signifient les paroles que l'on prononce, ou on Tignorc; si nous le savons, elles réveillent

DE l'origine des IDEES EN GENERAL 65 1

584. Pour ce qui regarde la connaissance réflexe, il est certain également que Tesprit humain n'a besoin, pour la former, ni de la parole, ni d'aucun secours de la société, mais qu'il se suffit à lui-même. Car, pour la formation delà connaissance réflexe, comme pour celle de la connaissance directe, deux conditions suffisent: il faut que l'objet de la connaissance soit présent dans l'âme, et que l'âme ait la puissance de le percevoir. Or i" ce que l'âme connaît directement se trouve présent devant elle ; parce que, la connaissance étant une modification du sujet qui connaît, elle doit être inhérente à l'âme, qui est elle-même ce sujet; i° par la puissance de réfléchir dont l'intellect est doué, l'âme peut se replier sur elle-même et sur tous ses actes. Donc pour acquérir la connaissance réflexe des choses, l'âme n'a nul besoin du secours de la parole, mais se suffit parfaitement à elle-même.

585. Puisque l'esprit humain a le pouvoir, sans le secours de la parole, non-seulement d'arriver à la connaissance directe des choses, mais d'arriver même à leur connaissance réflexe; il est manifeste que ceux-là se trompent également qui enseignent que l'esprit humain peut bien former, sans le secours de la parole, les notions abstraites et universelles des choses sensibles, mais qu'il ne saurait s'élever aux vérités métaphysiques et morales. En effet, l'esprit humain connaît les vérités métaphysiques et morales par le raisonnement, car il les déduit de la considération de soi-même, ou de la contemplation des choses qui l'environnent, au moyen de certains principes abstraits (i). Par exemple, comme il reconnaît qu'il est resserré dans d'étroites limites, ainsi que les choses qu'il contemple hors de lui-même, l'esprit humain, s'appuyant sur le principe de causalité, en conclut qu'il existe un être exempt de

nos souvenirs sans rien nous apprendre ; si nous l'ignorons, elles n'ont pas même la vertu de rappeler nos souvenirs, tout au plus si elles nous avertissent qu'il faut en chercher le sens ; » De Magistro, c. X et XI, n. 34-3(3.

(i) « De ces princ-pes universels, dit saint Thomas, (c'est-à-dire des premières conceptions de l'intellect, lesquelles, grâce à la lumière de l'intellect agent, sont aussitôt connues au moyen des spèces, abstraites des choses sensibles) se déduisent tous les autres principes, comme d'autant de raisons sémi-^ nales. Lors donc que notre esprit, en partant de ces connaissances universelles,' arrive à connaître en acte les choses particulières, qui n'étaient d'abord connues qu'en puissance, et d'une manière générale, alors seulement l'on peut dire de nous que nous possédons la science ; » Q.q- dispp.,De Ver., q. XI, a. 1 c. ; Cf. ibid., q. X, a. 6 c.

652 DYNAMILOGIE

limites, c'est-à-dirc un Dieu, car tout ce qui est fini étant un effet réclame impérieusement une cause infinie. Or, l'^del'aveu des philosophes mêmes que nous combattons, Tesprit humain peut connaître, sans le secours de la parole, les choses qui tombent sous les sens, et en retirer, par le moyen de Tabstraction, des principes abstraits et généraux ; 2" notre esprit possède la puissance, comme nous Pavons montré, non-seulement de percevoir les choses, mais encore de connaître, à l'aide des choses perçues, d'autres choses qui ne tombent pas directement sous notre perception. L'esprit humain a donc le pouvoir, sans nul secours de la parole ou d'aucun enseignement social, de connaître les vérités métaphysiques et les vérités morales (i).

586. Nos contradicteurs appu3^ent leur opinion sur divers raisonnements qui sont tirés de la raison, ou de l'expérience, et que nous allons maintenant réfuter.

587. Objection. L'esprit humain ne peut rien connaître sans fantôme; or le fantôme de toute intellection réside dans la parole ; donc l'esprit humain ne peut rien concevoir sans le secours de la parole.

588. Réponse : Conc. maj. ; iteg. minor. ; neg. conseq. En effet, quoique la parole puisse être utile à Tesprit humain, à l'instar d'un fantôme d'une grande importance, capable de fixer et de retenir son attention sur l'objet qu'il considère, elle ne constitue pas néanmoins le fantôme qui lui sert à connaître les choses. En voici la preuve : Comme l'esprit humain connaît l'essence de chaque chose, alors seulement qu'il l'a dégagée des conditions de la matière qui la tiennent, pour ainsi dire, cachée sous le fantôme, il est évident qu'il peut, avec le secours de ce fantôme, concevoir les choses, et au besoin, à Taide dumêmefantôme,les appréhender de nouveau. Mais ce fantôme ne diffère en rien de celui que l'esprit forme lui-même au moyen de son imagination. Le fantôme qui concourt à l'intelligence des choses diffère, par conséquent, du verbe, ou de la parole. Qu'on ne dise pas que le verbe est ce fantôme dans le-

(i) Personne ne doit conclure de là que l'homme est capable, d'après nous, de composer, sans aucun enseignement de la société, un système complet de vérités métaphysiques et morales, exempt de toute erreur. Car nous sommes d'avis au contraire, comme nous le dirons en son lieu, que l'homme ne peut atteindre ce but même avec le secours de renseignement social le plus long et le plus irréprochable.

DE l'origine des IDEES EN GENERAL 653

quel rintellect possible contemple la chose représentée par l'espèce intelligible, pour former le verbe intérieur. En effet ce fimtôme est formé dans Vimagination sous Vempiro. de rintellect^ ainsi que nous l'avons dit avec saipt Thomas, et comme il doit servir à faire connaître en acte Tobjet que Tespècc intelligible représente, il est nécessaire qu'il soit conforme au fantôme dont Tespècc intelligible est tirée (i).

589. Les philosophes que nous réfutons ici croient pouvoir appuyer leur opinion sur Texpérience. Car ils prétendent prouver par les faits : i ° que tous les hommes qui possèdent quelque connaissance intellectuelle des choses l'ont reçue par le canal delà société ; 2" que les individus qui ont été privés du bienfait de l'éducation sociale, ont été dépourvus par là même, aussi longtemps qu'ils sont restés dans cet état, de toute connaissance intellectuelle, ou du moins des connaissances qiii ont rapport à la métaph^^siqueet à la morale. Gomme exemple se rapportant à la première assertion, ils citent les enfants qui sont élevés dans la société ; et, comme exemple de la seconde, les sourds-muets qui n'ont reçu aucune éducation, et certains hommes élevés dans les bois, ou dans quelque lieu écarté, loin de tout commerce avec les hommes.

590. Ces exemples, et tout autre qu'on pourrait apporter, ne prouvent nullement la vérité de l'opinion de ces philosophes. Parlons d'abord des enfants élevés dans la société. Les enfants apprennent, sans contredit, des personnes avec lesquelles ils vivent en société plusieurs vérités, particulièrement les vérités métaphysiques et morales. Cela est certain et tout le monde le reconnaît, mais le nœud de la difficulté n'est pas là : il s'agit de savoir si les enfants privés des secours de l'éducation seraient capables de découvrir, au moins en partie, les vérités universelles, sans en excepter les vérités métaphysiques et morales. Voilà pourquoi l'exemple tiré des enfants qui sont élevés dans la société n'a aucune valeur pour définir cette controverse. Ajoutons que ces philosophes regardent à tort, comme une chose certaine, que les enfants n''ont aucune conception des choses, avant d'avoir reçu de la société une certaine instruction. En effet, si cette assertion n'est pas évidemment fausse, elle peut être du moins re-

(i)Cf. pag. 39^.

654 DYNAMILOGIE

voquée en doute. Car nous voyons que les enfants, avant de commencer cà parler, émettent certains sons de voix, font des gestes, pleurent, ou se mettent en colère, parce qu'ils ne sont pas compris par ceux auxquels ils adressent ces gestes ou cessons inarticulés. Or rien n'empêche de supposer que les enfants expriment, par ces signes, certaines conceptions, et que les personnes qui vivent avec eux ne comprennent pas ce qu'ils veulent, parce qu'elles ignorent la signilication de leurs signes. On suppose en outre comme certain que, même après qu'ils ont appris, de leur commerce avec la société, plusieurs vérités, les hommes sont encore incapables, sans le secours de l'instruction, d'en découvrir d'autres, et surtout de s'élever à la connaissance des vérités métaphysiques et morales. Or c'est là une erreur; car les hommes, comme nous l'avons prouvé, ayant les forces nécessaires pour former naturellement des conceptions abstraites, même des conceptions métaphysiques et morales, on doit leur accorder le pouvoir de découvrir ces vérités par eux-mêmes, au moins après que leur raison s'est quelque peu développée parle fait de la première instruction (i).

Nous pouvons conclure de cette discussion que la preuve tirée de l'exemple des enfants élevés dans la société est sans aucune valeur; i'' parce que le fait sur lequel elle s'appuie ne touche pas à la question dont il s'agit; 2" parce qu'elle repose sur deux assertions dont l'une est au moins douteuse et l'autre entièrement fausse.

591. Pour ce qui regarde le second exemple, nos adversaires nomment un certain nombre d'instituteurs de sourdsmuets qui attestent que les sourds-muets ne possèdent aucune notion des choses avant' d'avoir été soumis à un enseignement méthodique. L'abbé Montaigne, zélé partisan de cette opinion, a reproduit ces témoignages (2). Mais il est admis aujourd'hui, parmi les instituteurs des sourds-muets, que ces enfants, lorsqu'ils sont assez avancés en âge, s'ils n'ont d'ailleurs aucun autre vice organique,possédent déjà, en entrant dans les

(i) Les Rédacteurs de la Revue de Louvain en conviennent eux-mêmes. Car, dans la Lettre citée, ils affirment que l'homme peut découvrir et connaître, par sa raison seule, un grand nombre de vérités, après que sa raison a été développée par son commerce avec la société humaine.

(2) Recherches sur les connaissances intellectuelles des sourds-muets, Paris iS'iij.

maisons d'éducation, un certain nombre d'idées et de connaissances. Berthier, instituteur distingué des sourds-muets, entre autres écrivains, en a récemment fourni les preuves; son témoignage a d'autant plus de poids qu'il est lui-même sourd-muet (i). On peut lire dans Degérando(2), Carton (3), et Bouvet {4), un grand nombre d'exemples cités qui viennent à l'appui de ce que nous avançons. Or il est manifeste que l'opinion de nos adversaires se trouve infirmée par un seul exemple contraire ; car, s'il est certain que même un seul sourd-muet a pu, sans le secours d'aucune instruction méthodique, acquérir plusieurs vérités, non-seulement abstraites, mais encore religieuses et morales, personne dès lors n'est en droit d'affirmer que les sourds-muets sont dépourvus de toute espèce d'idées et principalement de toute idée religieuse et morale, avant d'avoir reçu une instruction suivie ; on ne saurait donc conclure que les hommes, sans le secours de l'éducation, et partant de la parole, ne peuvent connaître aucune vérité. Mais si, avant d'entrer dans une maison d'éducation, le sourd-muet a déjà reçu quelque instruction dans sa famille, il doit être considéré par là-même comme l'enfant élevé dans la société ; ainsi la question du sourd-muet revient à celle de l'enfant qui est élevé au milieu de la société. ^ 592. Il nous reste à dire quelques mots des hommes élevés au milieu des forêts. Déjà saint Thomas avait ouvertement enseigné que ces hommes, élevés dans les bois au milieu des loups ^pouvaient suivre la direction de la raison dans la poursuite du bien et dans la fuite du 7Jial(5), Quant aux exemples que citent nos adversaires, ils ne prouvent rien non plus. Et d'abord plusieurs de ces exemples ne sont que de pures fictions ; on ne leur assigne qu'un seul témoin, témoin qui vivait à une époque très-reculée (6) ; ou, du moins, ils ne sont pas en-

(i) Voir son opuscule, Sur l'opinion du docteur Stuard. etc., Réfutation, Paris i852.

{2) De l'éducation des sourds-muets, Paris 1827.

(3) Carton, Notice sur l'aveugle sourde-muette, Anna Temmermans , Gand 1843.

(4) Bouvet, Démonstration des fondements de la foi, Malines 1845.

(5) Qq dispp., De Ver., q. XIV, a. 1 1 ad i. ■'

(6) Telle est la narration que nous a laissée Hérodote au sujet d'un enfant quePsammétique, roi d'Egypte, avait fait élever, en défendant qu'aucun homme lui adressât jamais la parole. Voir Hist. lit., II , c. 2.

666 • DYNAMILOGIE

tourés des circonstances nécessaires pour résoudre la question (i). D'autres faits nous présentent des enfants privés de tout langage, mais non dépourvus de toute connaissance intellectuelle (2). Certainement Hanser Gaspar, connu sous le nom d'enfant de Nuremberg, et dont nos adversaires citent triomphalement Tcxemple, ne se servait d'aucun idiome connu, mais il faisait entendre certains sons de voix et employait des signes pour communiquer aux autres ses propres idées (3). Enfin il est prouvé que les hommes qu'on a trouvés dans les bois étaient naturellement idiots et imbéciles, tels qu'il n'est pas rare d'en rencontrer dans la société ^Ile-même.

693. Comme corollaire de cette discussion, nous dirons quelques mots de la question de Torigine du langage ; question qui, malgré les apparences contraires, n'a pas une connexion logique avec la précédente. Car il n'y a aucune contradiction à soutenir, d'une part, que l'intelligence peut se développer jusqu'à un certain point, sans le secours de la parole, et de l'autre que l'homme est incapable, par ses seules forces, d'accomplir ce chef-d'œuvre de l'invention du langage.

1° L'opinion des rationahstes qui, à l'exemple de Reid (4), soutiennent que la parole est née spontanément chez l'homme est complètement absurde. Car, premièrement, si la parole naissait spontanément en nous, non-seulement tous les hommes n'auraient qu'un même langage, mais ils pourraient même s'entendre et lier conversation entre eux sans y être préparés par l'instruction ; or tout le mondeconvient que l'instruction est la condition indispensable de tout commerce intellectuel entre les hommes (5) ; en outre, c'est un fait bien constaté

(i) C'est, en particulier, le jugement qu'i.1 faut porter sur l'histoire de ces trente enfants que Akebar, empereur du Mogol, prit soin de faire élever loin de tout commerce avec les hommes. Voir le P. Jouvency, Hist. societ. Jes., pars V, lib. XVIII.

(2) C'est le cas des trente jeunes gens dont parle le P. Jouvency, Op, cj7.,ibid.

Ci) Voir Breton, Dissert, sur l'origine des idées, p. 100, Louvain 1842.

{^) Recherches etc., c. 4, sect. 2, Œiivr., t. II, p. 88 et suiv., éd. cit. Telle est, entre autres, l'opinion d'Ancillon, Essais de philos , de polit. .et de littér., t. 1, c. 4, Paris i832 ; de Damiron, Hist. de la phil. en France au XIX siècle, art. de Bonald,éd, cit.; deJul. Simon, Revuedes deux mondes, Août 1841, et de Renan, De l'origine du langage, c. 12.

(5) Ecoutons saint Augustin : « Ainsi je rassemblais peu à peu des mots pour diverses pensées, je les mettais à leur place, et, à force de lesentendre^ ils devenaient pour moi les signes de certaines choses ; ensuite, au moyen de ces mots, je faisais connaître mes volontés, après que ma bouche eut été assujétie à la prononciation de ces mots qui sont les signes de nos idées; » Confess., lib. I, c. 8* n. i3.

DE l'origine des IDEES EN GENERAL 667

que riiomme ne parle pas avant d'avoir entendu parler.

2" Même parmi les philosophes catholiques, il y en a plusieurs qui enseignent que les hommes, ayant Tusage de la raison et le don delà parole, ont pu par eux-mêmes inventer au moins un langage imparfait. Voici les motifs sur lesquels ils fondent leur opinion. D'abord on ne peut douter, disent-ils, qu'un homme n'ait pu désigner aux autres, au moyen de quelque signe, la chose dont il possédait la perception sensible. Or, l'homme ayant la faculté innée de la parole, il ne répugne nullement qu'il ait proféré un son formé de plusieurs syllabes, et comme il était raisonnable, il a pu déterminer à son gré que tel son signifierait la chose qu'il indiquait, et faire entendre ce son dans le dessein d'être com'pris par les autres ; comme ceux-ci étaient raisonnables de leur côté, ils ont très-bien pu comprendre dans quel but on employait tel son en s'adressant à eux. Pour ce qui regarde les choses spirituelles, la difficulté ne paraît pas plus grande ; car.il ne fut pas difficile à l'homme de transporter certains noms des choses matérielles aux choses spirituelles, à cause de l'analogie que l'esprit perçoit entre les unes et les autres (i). En effet « notre intelligence, dit saint Thomas., nomme les choses de la manière qu'elle les appréhende » (2) ; c'est pourquoi, de riiême que « l'esprit est conduit des choses perçues par les sens à d'autres plus cachées », et que « la perception des choses sensibles nous conduit à la connaissance des perfections divines » (3) ; de même notre esprit a pu s'élever des noms qui expriment les choses matérielles à ceux par lesquels nous désignons les spirituelles (4), à raison principalement d'une certaine analogie qu'il perçoit entre les unes et les autres,

3" Si nous consultons Thistoire, nous verrons qu'il est trèsprobable, sinon complètement certain, qu'une langue fut donnée à l'homme en même temps que la parole dans l'acte même de la création, soit parce que les saintes Écritures nous représentent l'homme faisant usage de la parole dès le commencement (5),

(i) Cf. Liberatore, Inst. phil-, Psych., c. 4, art. 4, pag. 729, Romae 1861.

(2) I, q. XIII, a. 3 c.

(3) Qq. dispp., de Ver., q. X, a. 6 ad 2,

(4) « Notre intellect..., dit le m(jme saint Docteur, appréhende à sa manière les choses divines, et les nomme suivant quelles se trouvent dans les choses sensibles, par où il commence à connaître »; I, q. XXXII, a. 2 c.

(3) Nous disons qu'il est très-probable, sinon complètement certain, parce

658 DYNAMILOGIE

soit parce que le premier homme, comme auteur et instituteur de tout le genre humain, a dû être créé par Dieu dans l'âge parfait, et pourvu de tout ce qui est nécessaire à l'instruction et au gouvernement des autres (i), et par conséquent du langage, qui est pour cela de première nécessité.

Page 1