‹ Élements de la philosophie chrétienne comparée avec les doctrines des philosophes anciens et des philosophes modernesChapitre 3 sur 106 · DANS L'HOMME · texte numérisé non relu

DANS L'HOMME

ARTICLE PREMIER

Exposition des principales opinions des Philosophes

3. Tous les philosophes (i) qui ont admis qu'il y a dans l'homme, non pas un corps seulement, comme le prétendent Dicéarque et un petit nombre d'anciens, ainsi que les Mate-

rne s'unit avec les substances incorporelles et les natures intelligentes, puisqu'il raisonne sur tout, conçoit tout, et juge de tout... C'est pourquoi il est placé sur les confins et de l'animal qui jouit de la seule sensibilité et des natures qui conçoivent par l'intelligence seule ; en etfet, comme nous l'avons expliqué plus haut, l'homme ressemble par le corps et les qualités corporelles aux autres animaux et aux corps inanimés, mais par la raison il approche des substances incorporelles» {De natura hominis, c. i, p. ii, ed. Christ. Frid Mailhaei, Halœ Magdeburgicte 1802). Ce livre a été longtemps répandu dans le public sous le nom de saint Grégoire de Nysse ; aussi, saint Thomas et les autres Scolastiques l'aitribuent-ils à ce dernier Père. La remarque faite ici par Némcsius se trouve également dans saint Grégoire de Nysse ; De Opific. homin., c. H ; dans saint Grégoire dj Nazianze, Orat. XXXVIII ; dans saint Augustin, Liber ad Orosium., c. 8, n. 11 ;voiraussi le passage cité dans la Cosmologie, ch. V, art. I, pag. 474, not. i ; dans saint Grégoire le Grand. Homil. XXIX in Evangel. ; dans saint Jean Damascène, De Fide Orthodoxa, lib. il, c. 12.

(i) Nous reviendrons plus loin sur ces philosophes.

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rialistes modernes, mais un corps et une ânie, enseignent d^un commun accord que Thomme n'est pas constitué par Tâme seule, ou le corps seul, mais qu'il est un être composé d'un corps et d'une âme. Cette persuasion est généralement répandue dans le commun des hommes, puisqu'on ne trouverait personne, même parmi les hommes les moins instruits, qui donnât le nom d'homme à un cadavre, ou à l'âme séparée du corps, et qui ne mît une grande différence entre un cadavre^ une âme et un homme. Mais, comme l'unité, ainsi qu'on Ta vu dans V Ontologie (i), peut être substantielle, ou accidentelle, les philosophes ne s'entendent plus lorsqu'il s'agit de décider si l'unité de l'homme, ou l'unité du composé humain, ainsi qu'on l'appelle encore, est substantielle, ou accidentelle. De fait, un certain nombre d'anciens et de modernes enseignent ouvertement que l'âme n'est unie quQ par accident avec le corps, ou définissent l'homme de manière à ne faire aucune mention du corps.

4. Il nous paraît indubitable que Platon regardait l'union de rame avec le corps comme purement accidentelle ; car il répète souvent que l'âme est unie avec le corps de même que le moteur avec le mobile, et qu'elle s'en sert comme le maître se sert de son esclave, l'ouvrier de son instrument, ou le musicien de sa lyre (2). Son opinion par conséquent est que l'homme n'est autre chose que Vâme (3). Il est probable qu'il embrassa cette opinion, parce qu'il crut, à l'exemple de Pythagore (4) et d'Empédocle (5), que les âmes, avant cette vie terrestre, avaient joui d'une vie céleste et que.

(i) Ontologie, ch. II, art. 6, pag. 77.

(2) Voir, sans citer tous les passages, Phcedr., part. 2, vol. I, pag. 39-47, ed.Bekker, pag. 246 seqq., H-S.; Ds legib., lib. X, part. 3», vol. III, éd. Bekk., pag. 896 et 897, H. -S., pag. 895 et 896; Epinomis, vol. cit., part, cit., pag. 357 et 338, éd. Bekk., pag. 983, H. -S.

(3) Alcibiad. /, Opp., part. 2a, vol. III, pag. 339 et 36o, éd. Bekk., pag. 129 et i3o, H^-S.

(4) Vid. Baeckh, PA/'o/iiM5 (en AUera.), pag. 181 et saiv., Berlin 1819, et Meiners, Histoire des sciences dans la Grèce etc., lib. III, c. 4, t. II, pag. 268 et suiv., éd. cit.

(5) Voir Karsten, qui, après Siurz {Empedocles Agrigentinus, De vita et philosophia ejits, etc., Lipsiae i8o5), ï*cy von [Empedoclis et Parmenidis fragmenta, Ljps']?^ 18 10), et Scina {Memoric sulla vita e filosofia di Empedocle, Palermo i8i3), a publié des fragments d'iimpédocle sous ce titre : Empedoclis Agrigentini carminum reliquice etc., pag. 5o8 seqq., Amstelodami i838.

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s ' ANTHROPOLOGIE

pour quelque crime commis, ou pour quelque autre cause inconnue de nous, elles avaient été enfermées dans des corps terrestres (i). Plotin," que suivirent un grand nombre de philosophes de son école, expliquant Topinion de Plat'on d'après les principes de son émanatisme, enseigna que les âmes étaient déchues delà vie céleste à la vie terrestre actuelle en punition du désir qu'elles avaient eu de s'unir à la matière (2). C'est pourquoi ce même philosophe (3) et plusieurs autres de récole néoplatonicienne prescrivent à Thomme divers moyens pour se dégager des liens du corps et pour remonter à son ancienne vie céleste (4). Par où Ton peut voir que, d'après Platon et d'après Plotin, comme selon Pythagore, Empédocle et leurs disciples, l'union de l'âme avec le corps n'est pas substantielle, parce que Tâme ne constitue pas avec le corps une substance unique; elle est purement accidentelle, parce que l'âme fut enfermée dans le corps en punition d'une faute, ou y descendit par affection pour la matière.

5. Aristote, au contraire, défendit l'union substantielle de l'âme avec le corps; car il enseigna que l'âme est le principe formel par lequel le corps devient un corps humain, et en vertu duquel il opère et se distingue des autres corps. Les rapports d'affinité qui existent entre cette opinion et les enseignements de la Foi catholique sont si marqués que les saints Pères et les autres écrivains ecclésiastiques l'adoptèrent avec empressement : il suffit de nommer saint Justin (5), Athéna-

(1) Phœdr,, part, u, vol. l, pag. 39-47, éd. Bekker, pag. 246-249, H. -S. Il est froè<36/e, avons-nous dit, parce que les commentateurs de Platon sont divisés sur la question de savoir si les paroles de son Phèdre, que nous avons citées, doivent être entendues dans un sens historique, ou dans un sens mytiquc, d'après la pensée de Platon. Cf. Van Heusde, Initia philosophiœ Platonicce, pag. 53 et i3i, éd. 2% Lugd. Batav. 1842.

{z) Ennead. J, lib. I, c. 12 ; Ennead. IV, lib. III, c. 9-17 ; Ibid., lib. VIII, c. x-4, etc.

(3) Ennead. /, lib. I, c. 1 1 ; Ibid., lib. 11, c. 4, etc.

(4) Saint Augustin parlant de ces philosophes dit: « Ils prétendent que, pour être heureuse, l'âme a besoin de tuir non-seulement ce corps mortel mais encore toute espèce de corps»; De Civit. Dei, lib. Xlil, c. 17, n. 2.

(5) 0 Qu'est-ce donc l'homme, sinon un animal raisonnable composé d'un corps et d*une âme.' Est-ce que l'âme seule constitue l'homme i Nullement. L'âme est une partie de l'homme. Dirons-nous que le corps est tout l'homme ? Point du tout. Le corps doit être regardé oomme lui appartenant. C'est pourquoi, si ni l'âme prise séparément, ni le corps n'est l'homme, il reste que l'homme soit le résultat de leur union » ; Fragm. libri De resurrect. carnis^ n. », Of;?,, éd. Maran, App., pars II, pag. 393.

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gore (i), saint Irénée (2), Tertullien (3), et saint Augustin (4) ; elle fut adoptée aussi par les Scolastiques pendant toute la durée du moyen âge.

6. Mais, après que la philosophie, entraînée par les efforts impies des Protestants, eut déserté le camp de la Foi catholique, la théorie de Platon et de Plotin touchant Tunion accidentelle de rame avec le corps, tout en s'appuyant sur des principes divers, fit de nouveau son apparition sur la scène. Grâce à Fautorité de Descartes, elle fit des progrès si considérables qu'elle éclipsa presque entièrement la théorie aristotélico-scolastique. Les motifs rationnels qui persuadèrent à Descartes que Pâme est Thomme à elle seule peuvent se ramener à ce court argument : L'essence de Pâme, dit-il, consiste en ce qu'elle pense (5), c'est-à-dire non-seulement en ce qu'elle conçoit, veut et imagine, mais encore en ce qu'elle

(i) Athénagore répète souvent que l'homme est composé d'une âme et d'un corps, et que les deux réunis forment l'animal {De resurrect., c. 12, i3, 18 et 21). Ainsi Clarisse est dans une complète erreur lorqu'il écrit qu'Athénagore avait adopté l'anthropologie platonicienne {Comment. De Athenagorce vita, scriptis et doctrina, pag. 109, Lugd. Batav. 1819). Il est bon d'observer que, de cette doctrine, Athénagore tire un très-bel argument de convenance pour établir la vérité de la résurrection des morts; voici cet argument : Puisque l'homme est composé d'une âme et d'un corps, ils ne doivent avoir l'un et l'autre qu'une seule et même fin. Or cela ne peut avoir lieu à rhoins que les éléments auxquels le corps se résout par la décomposition ne se réunissent de nouveau pour recomposer le même corps, en d'autres termes, à moins que le corps ne ressuscite. Il est donc nécessaire d'admettre la résurrection des corps. Vid. Ibid,, c. i 5,

(2) Cet illustre évêque et martyr écrit que les hommes sont naturellement composés et qu'ils subsistent par l'union d'un corps et d'une dme {Contr. Hceres., lib. II, c. i3, n. 3, éd. Migne) ; un peu plus loin (lib. V, c. 8, n. 2) il dit que notre substance résulte de l'union de Vdmeet de la chair.

(3) « L'homme est composé de deux substances, savoir d'un corps et d'une âme... M {Adv. Marcion.^ lib, IV, c. 3j) ; et dans un autre passage : « L'homme est formé par l'union de cette double substance {de V esprit et du corps)»; De pœnit.^ c. III.

(4) Le saint Docteur cite l'opinion de Varron, lequel se demandant si l'âme seule est l'homme, comme le pense Platon, ou si c'est le corps seul comme le veut Épicure, ou enfin si c'est l'une et l'autre, embrasse cette dernière opinion. « De ces trois opinions il choisit la troisième, dit-il, car il pensait que l'homme n'est ni l'âme seule, ni le corps seul, mais l'âme et le corps réunis » {DeCivit. Dei^ lib. XIX, c. 3). Il enseigne lui-même cette doctrine en plusieurs endroits ; il nous suffira de citer les suivants : u L'homme conste du corps et de l'esprit » {Serm. CXXVIILDe verbis Evang. Joann. V, c. 6: n. 9) ; « De quoi sommes-nous composés ? D'un esprit et d'un corps yi{Epist. III, ad Nebrid., n. 4); « L'homme se compose d'une âme raisonnable et d'une chair mortelle » ; {Serm. CI, De verbis Act. Apost. XVII, c. 4, n. 5,

(5) Méditation 6% g 8, pag. 164, éd. cit.

sent (i). Or Thomme existe par là-même qu'il pense (2). Donc rame est Thomme. Mais, si Tame est Thomme, elle ne constitue pas avec le corps une substance complète, elle est une substance complète par elle seule ; son union avec le corps est donc accidentelle et non substantielle.

7. Les systèmes de roccasionalisme^ de V harmonie préétablie et de r influx physique^ qui tous les trois détruisent l'union substantielle de Tâme et du corps, n'ont pas d'autre origine que cette doctrine de Descartes (3). En effet, Foccasionalisme et l'harmonie préétablie, comme nous le dirons bientôt, n'admettent d'autre union entre l'âme et le corps que celle qui résulte de la correspondance des pensées de l'âme et des mouvements du corps, sans que l'âme et le corps aient la moindre action l'un sur l'autre ; quant au système de V influx physique^ il reconnaît, il est vrai, la mutuelle influence que Pâme et le corps exercent l'un sur l'autre , mais il ne l'attribue pas à l'union substantielle de l'âme avec le corps.

8. La théorie cartésienne conduisit Kant à placer toute Tessence de l'homme dans la conscience seule, abstraction faite de la substance de Tâme, ou, comme il dit, abstraction faite de tout sujet, et par conséquent à séparer entièrement l'âme du corps. Par le fait, persuadé que la nature de l'âme et du corps nous est inconnue, Kant ne reconnaît pas même le moi^ ou l'homme, dans Tâme considérée comme sujet pensant ; mais il prétend que l'homme, ou le moi^ doit être placé dans la pensée seule, en tant qu'elle se replie sur elle-même par la réflexion, c'est-à-dire en tant qu'elle a conscience de soi. En conséquence il enseigne que l'homme, ou le moi^ réside dans la seule conscience de ses pensées. Mais, comme il admet deux consciences, la conscience pure^ ou la connaissance de ses propres concepts tels qu'ils sont en eux-mêmes, ou a priori^ et la conscience empii^ique^ ou la connaissance de ces mêmes concepts en tant qu'ils s'appliquent aux phénomènes de la sensibilité et qu'ils forment l'expérience; c'est

{\) Les principes de la philosophie, i" part., ^ 8, t. I. pae. i3o et 23 1, éd. cit.

(2) Descartes, comme on s'en souvient, désigne souslenom de pensées toutes les opérations de l'âme. \o\t Les principes de la philosophie, i" part., g 9, Œuvr.,éd. cit., l. I, pag. 23i, et r« Méditât., ch. 7, ibid., pag. 104.

{"i) Les principes de la philosophie, i" part., g 9, pag. 281 et 232.

NATURE DE l'uNION DE l'aME ET DU CORPS II

pour cela qu'il reconnaît Texistence d'un double moi^ savoir Texistence d'un moi nouménique^ ou intelligible^ qui est placé dans la conscience pure, et l'existence d'un moi phénoménal ou apparent^ qui consiste dans la conscience empirique (i). Cette doctrine de Kant, que ses successeurs ont accueillie et développée, a été cause que la plupart des philosophes de ces derniers temps se sont persuadé que la personne humaine, ou le suppôt humain, était constitué par la conscience de soi (2), et en sont venus à placer dans la personne, entendue dans ce sens, toute l'essence de l'homme. Parmi eux, il faut citer en première ligne Théodore Jouffroy (3).

9. Enfin Rosmini en Italie suit une route intermédiaire entre Kant et Descartes : il enseigne que le moi n'est ni Tâme toute seule, ni la conscience, mais qu'il réside dans l'àme en tant qu'elle a conscience d'elle-même (4).

ARTICLE DEUXIEME

OÙ Von prouve Vnnion substantielle de l'âme et du corps dans Vhomme

10. Après avoir esquissé les principales opinions des philosophes sur cette question, il est nécessaire que nous démontrions brièvement, mais avec autant de solidité que de clarté, la vérité de la doctrine aristotélico-scolastique, laquelle enseigne l'union substantielle de l'âme avec le corps (5).

(i) Cette opinion du philosophe de Kœnigsberg, que Franck résume et expose très-bien, d'après la Critique de la raison pure, et surtout d'après V Esthétique transcendantale, dans le Dictionn. des sciences philos., à l'art. Moi, a été adoptée en Italie par Terenzio Mamiani, dans l'ouvrage qu'il a publié sous le titre : // rinnovamento délia filosojia in Italia^ part. 2*, c. 4,§ 3, et c. 7, § 7, Firenze i836.

(2) Cf. Ontolog.,c\i. III, art. 3, pag. 162 et i63.

(3) Mémoire sur la légitimité de la distinction de la psychologie et la physiologie, Nouveaux mélanges philosophiques, publiés par Damiron, pag. i63- 2o3, Paris 1861.

(4) Psicologia, Definizioni, defin. XIII, g 55, t. I, pag. 48, et lib. I, c. 2, g 65, et c, 3, g 69, t. cit., pag. 53 et 55.

(5) C'est donc avec beaucoup de sens que le Docteur Séraphique affirme que l'union de l'âme et du corps est essentielle-, puisque ce n'est pas l'âme seule, mais l'âme et le corps réunis qui constituent l'essence de l'homme : « L'union de l'âme avec le corps, dit-il, n'est pas accidentelle à l'âme, elle lui est essentielle » ; In lib. III Sent., Dist. V, a. it, q. 3 resol. C'est pourquoi, comme il dit ailleurs, « il appartient à la nature humaine d'être unie à un corps m ; In

ib, II Sent., Dist. I, p. 2», a. i, q. 2 ai^ arg.

L'unité substantielle du composé humain est en effet un dogme capital de la philosophie ; car, cette unité méconnue, on ne peut établir qu'une anthropologie absurde et incomplète, d'ailleurs c'est elle qui sert de fondement à la théorie de la connaissance humaine que nous avons adoptée dans la Dj'namilogie.

1 1 . Saint Thomas, traitant de l'union de Tâme avec le corps, dit, suivant la pensée des saints Pères : « L'union de l'âme et du corps constitue en chacun de nous une double unité, l'unité de nature et l'unité de personne (i). » Il nous sera facile de démontrer la vérité et la justesse de cette proposition. Et d'abord r unité de la nature de l'homme se prouve par une foule d'arguments d'une grande clarté, parmi lesquels nous choisirons les deux suivants (2). Le premier repose sur ce fait d'expérience, que nous sommes le sujet d'opérations qui ne sont l'œuvre ni du corps seul, ni de l'âme seule, mais de l'un et l'autre (3). Par exemple, il est certain que la sensation n'appartient pas au corps tout seul; parce que, la sensation, comme nous l'avons indiqué en Djniamilogie et comme nous le montrerons bientôt, étant une opération immatérielle, ne peut provenir uniquement d'un principe tout matériel tel que le corps, ce que l'expérience confirme de son côté. Qui n'a remarqué en eifet que le cadavre, ou le corps après sa séparation d'avec l'âme, est désormais incapable de toute sensation ? Il n'est pas moins certain que la sensation ne peut être attribuée à l'âme seule ; car, l'âme étant immatérielle, les choses matérielles ne peuvent agir sur elle par elles-mêmes, c'est-àdire immédiatement (4). Cela posé, il nous est permis d'argumenter ainsi avec saint Thomas : Les choses qui sont de nature diverse ne peuvent produire une seule et même opéra-

(i) 3, q. II, a. I ad 2.

(2) On trouvera de trcs-belles rédexions sur ce sujet dans l'ouvrage de J.-B. Pianciani de la Comp. de Jésus: Saggi filosojici, Saggio l, Della combina:{ione deli anima col corpo-, passim, pag. 128 seqq., Napoli i836.

(3) « Puisque l'opération sensitivea lieu par le moyen d'un organe corporel, il convient à l'âme humaine, suivant la condition de sa propre nature, qu'elle soit unie à un corps, et qu'elle forme une partie de l'espèce humaine ne contenant point en soi l'espèce complète » ; Q(j. dispp., q. un. DeAnim., a. 7 c.

(4) « Rien de corporel ne peut faire impression sur une chose incorporelle »j I, q. LXXXIV, a. 6 c. Cf. vol. I, Dynam., ch. Il, art. 4, pag. 3o5-

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tion, par la raison très-sivnple que, toute cause agissant conformément à sa nature, Teffet doit être conforme à la nature de la cause. Or, dans l'homme se rencontrent des opérations qui sont communes à Tâme et au corps , par exemple les sensations ; mais, si on les considère chacun à part, Tâme et le corps sont des substances diverses. Il faut donc tenir pour certain que, dans Thomme, Pâme et le corps s'unissent entre eux de manière que de leur union résulte une substance unique complète (i).

12. L'autre argument se tire de ce que Ton observe dans le corps uni avec Pâme certaines propriétés qui sont propres à Pâme, et réciproquement dans Pâme unie avec le corps, des propriétés qui sont propres au corps. Par exemple, le corps de sa nature ne se meut que sous l'impulsion d'un principe extérieur ; mais, grâce à son union avec Pâme, le corps est capable de se mouvoir lui-même en vertu d'une force intérieure. De son côté. Pâme de sa nature est privée d'étendue, parce qu'elle est immatérielle ; mais, par suite de son union avec le corps qu'elle informe^ elle reçoit une certaine étendue, parce qu'elle exerce son action partout où s'étendent les dimensions du corps (2). En effet, nous attribuons au corps

(i)« Il est impossible que les choses qui sont diverses par leur être aient une même opération. Jj ne veux pas aire par là que l'action ne puisse être la même, du côté du terme auquel l'action aboutit, je parle de l'action en tant qu'elle provient de l'agent : car plusieurs chevaux qui traînent une barque produisent une même action, c'est-à-dire une même œuvre, mais l'action est multiple si on considère les chevaux qui traînent la barque, parce qu'il y a plusieurs efforts réunis pour la traîner. De fait, comme l'action suit la forme et la puissance, il faut que les opérations soient diverses là où les formes et les vertus sont diverses. Or, bien que l'âme possède telle opération propre, par exemple l'inicllection, où elle n'a rien de commun avec le corps, il y en a d'autres cependant, telles que la crainte, la colère, la sensation etc., qui sont communes à l'âme et au corps ; car ces dernières opérations affectent l'âme à l'occasion d'un ébranlement qui se produit dans quelque partie déterminée du corps; par où l'on voit clairement que ce sont là des opérations qui sont communes aux deux parties du composé humain. Il est donc nécessaire que de l'âme et du corps résulte une certaine unité, et que l'âme et le corps, considérés dans l'être, ou l'existence, ne soient pas deux choses diverses » ; {Contr. Gent., lib. II, c. Sy). Il dit plus brièvement ailleurs :« Chaque chose estconstituée par ce qui produit en elle ses opérations; ainsi l'homme consiste dans ce qui produit les opérations de l'homme Or nous avons montré que l'action de sentir n'est pas une opération de l'ilmc seule; et, comme sentir est une opération de l'homme, il est manifeste que l'homme n'est pas l'âme seule, mais un composé de l'âme et du corps » ; 1, q. LXXV^ a. 4 c.

(2) Comme on le voit, lorsque nous disons que l'âme s'étend par le moyen du corps, nous ne faisons pas l'âme étendue au sens des matérialistes ; car, suivant la pensée de saint Thomas [Qq. dispp.. q. un. De spir. créât. , a. 4

certaines opérations de rame, et à Tâme certaines opérations du corps, parce que nous voyons le corps concourir à certaines opérations de Fàme et rame concourir de même à certaines opérations du corps. Ainsi nous disons que notre corps sent, quoique la sensation soit une action propre à Tâme, parce que les sensations, comme on Ta vu dans la Dynamilof[ie^ sont produites à la fois par le corps et par Tâme; et d'autre part nous disons que l'âme se porte d'un lieu dans un autre, parce que le corps se meut d'un lieu dans un autre lieu, à raison de son union avec Tâme (i). Or tout le monde comprend que cela provient uniquement de ce que Pâme communique son être au corps, de telle sorte que de Tunion de Viwwt et du corps résulte une substance complète unique, qui n'est ni le corps, ni Tâme, mais un composé de Tun et de l'autre ; car si l'âme et le corps étaient des substances complètes, l'une et l'autre auraient des opérations propres, puisque c'est là le propre de la substance complète (2). Cela ressort très-clairement de la notion même de corps animé; en effet le corps animé, ce n'est ni le corps tout seul, puisque de lui-même le corps est privé d'âme et de vie; ni l'âme seule, puisque l'âme est naturellement incorporelle: c'est un troisième être qui résulte de là, savoir un corps qui est informé par une âme

i3. Pour démontrer V unité de personne dans l'homme, un seul argument nous suffira. Les opérations, dans une nature quelconque, s'attribuent au suppôt ou à la personne^ suivant cette maxime de l'École, que nous avons expliquée dans

ad 5), nous disons que la quantité virtuelle de l'âme s'étend au moyen de Tétendue réelle ou physique du corps, et non que l'âme humaine s'étend d'une extension corporelle.

(i) Puisque l'âme humaine communique son être au corps, en tant qu'elle posscde la puissance sensitive, et non point en tant qu'elle jouit de la puissance intellectuelle, de là vient que les propriétés qui appartiennent à l'intellect et à la volonté de Ihomme. ne conviennent pas à son corps et ne peuvent par conséquent lui être attribuées. Ainsi on peut dire: Le corps sent, le corps a des convoitises, il souffre ; mais on ne peut dire : // pense, il veut. Écoutons saint Thomas: « (Quoique V être du l'âme soit d'une certaine manière r^7re du corps, cependant celui-ci ne participa pas à Vêtre dj l'âme suivant toute sa noblesse et toute sa puissance ; il y a certaines de ses opérations que l'âme ne communique pointa son corps»; ilq. dispp., q. un. De Anim., a. i ad iS.

(2) rt Comme de l'âme et du corps résulte un être unique, ni Tâme ni le corp» ne sont une nature.., parce que ni l'un ni l'autre ne contiennent un être Complet, mais chacun d'eux fait partie d'une même nature » ; Contr Getît , lib. IV, c. 33. , . ,

NATURE DE lY'NION DE l'aME ET DU CORPS 15

VOntologie: Actiones sunt siippositorum (t). Or, en chacun de nous, le principe auquel nous attribuons les opérations de rame et du corps est unique. Par conséquent Tâme et le corps par leur union constituent dans Thomme une personne unique. La vérité de la jninenre se prouve soit a posteriori^ soit a priori. La preuve a posteriori peut être présentée de cette manière : Nous avons conscience, ou comme on dit encore, nous éprouvons en nous-mêmes que ce qui conçoit et veut en nous est le même être qui sent, qui végète, qui marche etc. ; ainsi, de même que chacun de nous dit, je pense et je veux (2), de même nous disons : je souffre, je marche^ etc. Or ces opérations, comme nous Pavons montré, appartiennent les unes à Fâme seule, et les autres appartiennent à la fois à Tâme et au corps qu'elle informe. Il est donc bien certain, d'après le témoignage de la conscience, c'est-àdire d'après l'expérience interne, que ce à quoi Ton attribue les opérations de l'âme et du corps constitue un seul et même être (3). Voici maintenant la preuve a priori: L'âme et le corps, comme nous le disions ci-dessus, sont par eux-mêmes des substances incomplètes qui forment une substance complète unique. Or la personne doit être une substance complète, parce que la personne, ainsi que nous l'avons prouvé ailleurs (4), doit être une substance parfaite ; mais les substances incomplètes sont perfectionnées dans le composé subs-

(i) Ontolog.,c\\. III, art. 3, pag. i6i.

(2) Saint Thomas fait observer dans le même sens que la conception des idées est attribuée à tout le composé, c'est-à-dire à l'homme, quoiqu'elle soit propre à l'âme: « L'intellection, dit-il, est une opération de l'âme humaine qui surpasse la proportion de la matière corporelle et qui conséquemment ne s'exerce point par le moyen d'un organe corporel. On peut dire cependant que le composé, ou l'homme, est doué d'inîellection, en tant que l'âme qui en est la partie formelle possède cette opération en propre ; ainsi l'opération d'une partie quelconque est attribuée au tout, car de même que l'homme voit par l'œil, marche par le pied, de même il a des conceptions intellectuelles par son âme » ; Qq. dispp.^ q. un. De spirit. créât., a. 2 ad 2.

(3)«... C'est le même homme,- dit saint Thomas, qui perçoit etqu'il ades conceptions intellectuelles et qu'il éprouve des sensations. Mais on ne peut §entir sans le corps. Le corps fait donc partie de l'homme » ; I, q. LXXVI, a. 3 c.

(4) O«^o/o^., ch. m, art. 3, pag. iSy-iôi. «Toute substance particulière n'est pas une hypostase ou une personne, il n'y a que la substance qui possède la nature complète de l'espèce. C'est pourquoi ni le pied, ni la main ne peuvent s'appeler des hypostases ou des personnes ; il en est de même de l'âme, puisque l'âme n'est qu'une partie de l'espèce humaine » ; I. q. LXXV, a. 4 ad I Cf. Qq. dispp., q. un. De Anim., a. 2 ad 16.

l6 ANTHROPOLOGIE

tantiel qu'elles constituent (i). Donc de Tâme et du corps se forme dans l'homnic une personne unique. Saint Thomas enseigne clairement cette vérité dans ces quelques mots : a Dans l'homme pur, la personne est constituée par Tunion de rame et du corps (2) ; >> D'ailleurs il suit en cela saint Augustin, qui fait remarquer à ceux qui s'étonnent comment la personne unique du Christ a pu résulter de l'union de Dieu avec rhomme, que la même chose a lieu pour Thomme, car en lui l'âme s'unit avec le corps de telle sorte « qu'il en résulte Punique personne de l'homme (3). » Il nous faut donc conclure, avec saint Thomas, que « Fhomme est composé de rame et du corps, comme un troisième corps est produit par la combinaison de deux autres sans être ni celui-ci ni celui-là: car l'homme n'est ni une âme ni un corps (4). » Si

(1) Écoutons saint Thomas : « L'âme n'étant qu'une partie de la nature humaine n'acquiert la perfection de sa nature que par son union avec le corps»; Qq. dispp.y q. un. De Anim., a. 2 ad 5.

(2) 3, q. Il, a. 5 ad i.

(3) Voici comment le saint Docteur développe cette comparaison : « De même que l'âme s'unit au corps dans l'unité de personne pour constituer l'homme, de même Dieu s'unit à l'homme en unité de personne pour constituer le Christ. Dans la personne humaine, la nature résulte de l'union de l'âme et du corps ; dans la personne du Christ, il y a un composé de Dieu et de l'homme. Donc la personne humaine est composée de l'àme et du corps, de même que la personne du Christ est composée de Dieu et de l'homme» {Epist. CXXXVII ad Volusianum, c. 3, n. 11). Comment donc Genovese a-t-il pu dire que saint Augustin lui semblait partager sur cette question le sentiment de Platon, lequel prétend que(( l'âme est unie au corps comme le moteur à la machine qu'il fait mouvoir » {Elem. Met., pars III, prop. XXII, schol., t. III, pag. i35 ; cf.. prop. XX, schol., pag. 149, Bassani 1779)? Certes le moteurne se mêle pas à la machine qu'il meut de manière à faire une même personne du moteur et de la machine mise en mouvement. Genevose, à l'appui de son dire, cite avec quelque embarras les chapitres 3i et 32 du livre De quantitate ajiimœ ; or dans ces deux chapitres il n'y a rien qui confirme le soupçon de Genovese. Nous ferons observer seulement que les mots mixtura et misceri dont saint Augustin se sert ne doivent pas être pris au pied de la lettre, en ce sens que, dans l'union personnelle, Dieu et l'homme, l'âme et le corps perdent leurs natures propres ; le même saint Docteur ajoute en effet, après les paroles citées: « Il faut cependant se garder de confondre cette union avec le mélange qui se fait de deux liqueurs, dont ni l'une ni l'autre ne conservent leur intégrité. » .\insi ces expressions mixrwra et m/scer/, comme il est facile d'en juger par la doctrine du saint Docteur, doivent s'entendre de l'union personnelle de la nature Divine etde la nature humaine en Jésus-Christ, et de l'union naturelle et personnelle de l'âme et du corps dans l'homme.

(4) De ente et essent., c. 3. Cf. Contr. Gent., lib. Il, c. b-j. Nous pouvons cclaircir cela par l'exemple de l'Incarnation du Verbe, parce que l'union personnelle de Dieu et de l'homme dans le Christ, et l'union personnelle de l'âme et du corf>s dans l'homme, ont entre elles une certaine ressemblance, ainsi que saint Augustin nous l'a dit; elles s'éclairent mutuellement, et l'une confirme l'autre. Car de même que, en Jésus-Christ, à cause de l'union hypostatique de la nature Divine et de la nature humaine, les noms appellatifs de l'une et

NATURE DE l'uNION DE l'aME ET DU CORPS I7

ceux-là mêmes qui reconnaissent que Thomme est formé d'un corps et d'une âme donnent quelquefois le nom d'homme à rame seule, cela vient uniquement, d'après l'observation du même saint Thomas, de ce que l'âme est la partie principale de l'homme (i).

ARTICLE TROISIÈME

Observations diverses au sujet des opinions opposées

14. L'opinion scolastique, qui est la seule vraie, une fois bien établie, à peine est-il besoin d'ajouter quelques observations sur les opinions contraires, parce que les principes sur lesquels on les fait reposer ont été déjà réfutés en partie, ou le seront plus loin.

i5. Pour ce qui regarde Platon et ses anciens partisans, ils inféraient à tort, de ce que Tâme se sert de son corps comme d'un instrument, qu'elle s^unit avec lui à la manière du moteur qui s'unit au mobile. En effet, bien qu'on puisse dire du corps qu'il est l'instrument de l'âme/ parce que Tâme se sert des organes du corps pour exercer ses opérations sensitives, on doit

de l'autre nature peuvent senoncer de l'une et de Tautre in concretOy c'est-à-dire en tant qu'elles se rapportent à la personne; de même, dans l'homme, les propriétés de l'âme et du corps peuvent s'énoncer mutuellement les unes des autres in concreto, parce que l'âme et le corps constituent dans l'homme une substance unique. Par exemple, on dit: Dieu est né de la Vierge Marie, comme on dit l'homme est fils de Dieu le Père ; nous disons pareillement : // existe un être intelligent qui est corporel ; aussi bien que : Il existe un être corporel qui est intelligent. Entre Jésus-Christ et l'homme il y a cette différence que, la nature divine et la nature humaine s'unissant en Jésus-Christ sans cesser d'être tout à fait distinctes, les deux natures ne se communiquent pas l'une avec l'autre leurs attributs, en sorte que ce qui se dit de la divinité ne peut se dire de l'humanité et vice versa ; mais comme de l'âme et du corps il résulte non-s&ulement une personne, mais encore l'unique substance complète de l'homme, certains attributs qui se disent de l'âme se disent aussi du corps et vice versa. Ainsi on peut dire et que le corps sent dans Vhomme et que lame est mobile en lui. Certains attributs, disons-nous, et non tous; car l'âme, comme nous l'avons observé ci-dessus, ne communiquant pas son être au corps, en tant qu'elle est douée d'intelligence, on ne peut attribuer au corps les opérations qui appartiennent soit à l'intellect, soit à la volonté'. Voir sur ce sujet le P. Liberatore, Del composto umano, c. i, art. 4, pag. 21 et 22, éd. cit,

(i) « D'après le Philosophe {In Ethic. IX, c. 9), un être paraît être plus particulièrement ce qui est principal en lui; comme on attribue à l'Etat luimême ce qui est le fait du chef de l'État. C'est ainsi que la partie principale de l'homme est quelquefois désignée par le nom d'homme » ; I, q. LXXV, a. 4 ad I.

l8 ANTHROPOLOGIE

cependant tenir pour certain que le corps, ainsi que le remarque saint Thomas, n*est pas un instrument qui s'unit par accident avec Tàme, mais un instrument qui produit avec Tâme une même hypostase (i). La nature seule des sensations, indépendamment des preuves que nous fournirons plus loin, suffit pour nous le prouver. En etfet le principe des sensations, comme nous Tavons montré dans la Djniamilogie^ ce n'est ni rame seule, ni le corps seul, mais le composé^ conjunctum^ comme dit F École, c'est-à-dire l'âme et le corps réunis. Or il est impossible de concevoir comment Tâme et le corps sont en même temps le principe des sensations, à moins de supposer que rame s'unit avec le corps de manière à constituer avec lui une substance unique. Car en dehors de cette union ils ne pourraient former un seul et même principe. On peut donc dire du corps qu'il est l'instrument de l'âme, mais en ce sens seulement qu'il concourt avec elle à produire une même et unique hypostase.

i6. L'opinion de Platon et de ses partisans peut aussi se réfuter par plusieurs arguments directs que nous fournit saint Thomas. Nous en choisissons deux: i"* Le corps dans Thomme tire son espèce de Tâme, avec laquelle il est uni; c'est en effet parce qu'il s'unit avec l'âme, que le corps diffère spécifiquement de tous les autres et qu'il est appelé le corps humaifi. Or, si l'âme se rapportait au corps, comme le moteur se rapporte au mobile, le corps ne pourrait tirer de l'âme sa raison spécifique; car ce dont une chose tire sa raison spécifique constituant son essence doit être intrinsèquement inhérent à cette chose. Donc les rapports de l'âme et du corps sont tout autres que ceux d'un moteur et d'un mobile. 2** Le mobile ne dépend pas tellement du moteur que le commencement de son

(0 « Tout ce qui est pris comme instrument, dit saint Thomas, n'appartient pas toujours à l'hypostase qui s'en sert; comme la chose est manifeste s'il s'agit d'une hache ou d'une épée. Cependant rien n'empêche que ce qui est pris dans runiidd'hypostase ne se comporte à la manière d'un instrument; ainsi en est-il du corps le l'homme et de ses membres » (3, q. II, a. 6, ad 4). Saint Bonavcnture enseigne la même doctrine dans ce passage: « Il y a tel instrument qui est séparé et tel autre instrument ou organe qui est uni à son sujet, non-sculcmeni pour accomplir certaine opération particulière, mais encore pcjur constituer une forme, qu'il perfectionne: il se réunit avec son moteur dans l'unité d'une même forme totale et partant d'une même opération ; sans un tel instrument, k raison de sa liaison avec lui, le moteur serait privé d'un complément indispensable »; In lib. IV Sent., Dist. XLllI, a. i, q. i ad argum.

NATURE DE L^UNION DE l'aME ET DU CORPS I9

existence soit dû à son union avec lui et que sa séparation d'avec lui entraîne sa destruction. Mais la dépendance du corps humain par rapport à rame est telle que son union avec rame et sa séparation d'avec elle marquent le commencement de son existence, ou le terme de sa vie (i). Par conséquent les rapports de Tâme avec le corps dans Thomme sont d'une tout autre nature que ceux d'un moteur avec un mo^ bile (2).

17. L'opinion de Descartes n'est pas moins absurde que celle de Platon. Elle repose en effet sur cette assertion, qui en est comme le fondement et le principe : L'essence de l'âme consiste dans la pensée, c'est-à-dire dans l'ensemble de ses opérations tant intellectuelles que sensitives. Or cette assertion est fausse, comme nous le verrons un peu plus loin : i" parce que ce n'est qu'en Dieu, substance infiniment simple, que l'être et l'opération ne font qu'un; i"" parce que les opérations sensitives, étant communes à l'âme et au corps, et non point particulières à l'âme seule, ne peuvent appartenir à l'essence de l'âme prise à part. Maintenant, si cette assertion de Descartes est fausse, il est clair que la conclusion qu'il en tire, savoir que l'homme est constitué par là même qu'il pense, est pareillement erronée. Car, l'homme étant composé d'une âme et d'un corps, sa constitution doit comprendre non-seulement ce qui est propre à l'âme seule, mais encore ce qui lui appartient en commun avec le corps, c'est-àdire l'intelligence, la faculté de sentir et la puissance végétative (3). Mais, puisqu'il n'est pas possible que l'homme possède la vie sensitive et la vie végétative, s'il n'existe une véri-

(i) Saint Augustin s'exprime ainsi : « L'âme elle-même est la vie de son corps.... C'est pourquoi le corps meurt dès que l'âme, qui est sa vie, l'abandonne»; Senn. CCLXXIII, c. i, n. i.

(2) Contr. Cent., lib. Il, c. 67, n. 2 et 3. Cf. Qq. dispp., q. un. De Anitn.^ a. I c. La de'finition de l'homme donnée par le vicomte de Bonald, L'homme est une intelligence servie par des organes, mérite par conséquent les mêmes reproches que l'opinion du philosophe athénien. Comme celle-ci, elle suppçse en effet que le corps et ses différents orgmes ne font point partie intégrante de l'homme. Nous venons de voir d'après les saints Docteurs en quel sens seulement le corps pouvait être considéré comme un instrument, ou un organe, sous l'action de l'âme qui le compénètreet l'anime.

(3) « Nous répondons, dit saint Thomas, que l'âme unie au corps possède des opérations et des facultés qui sont communes à l'une et à l'autre : telles sont les puissances nutritives et sensitives » ; Qq. dispp., q. un. De Anim., a. 2 c.

table union substantielle entre Tàme et le corps, il est manifeste que Tame ne constitue point rhomme à elle seule, comme le veut Descartes, mais que celui-ci se compose de rame et du corps substantiellement unis (i).

i8. Pour maintenir intacte la doctrine de TÉglise sur Tincarnation du Verbe, les anciens Pères combattirent avec autant d'énergie que de constance cette théorie qui fait consister rhomme dans Tàme seule et que Descarte renouvela au début de Tère moderne (2). Saint Jean Damascène marchant sur les traces des premiers Pères détermine ainsi la vraie doctrine sur la nature de Thomme: « Pierre est composé d'un corps et d'une âme ; mais ni Tâme considérée isolément n'est rhomme complet, ou Pierre, ni le corps (3). » Ce qui revient à ce court argument d'une clarté parfaite: Les choses identiques ont même définition ; or la définition de Thomme ne convient ni à Fàme seule, ni au corps seul, mais au composé de Tune et de l'autre; donc ni Pâme seule, ni le corps seul n'est l'homme, mais l'homme est composé de l'une et de l'autre (4).

(i) Descartes, comme on le verra ci-après, ne nie pas que l'union de l'âme et du corps ne soit substantielle, il l'enseigne même ouvertement ; mais, tandis qu'il l'affirme en parole, il le nie en réalité. Car l'union substantielle, cela est évident, se fait suivant l'être-, en sorte que l'être composé qui résulte de l'union des parties composantes est unique ; mais l'union de l'âme et du corps, telle que Descartes l'explique, n'a lieu ni par le moyen de l'être, ni même au moyen de l'opération.

(2) On sait qu'il y eut des hérétiques qui enseignèrent, les uns que le Verbe de Dieu avait pris un corps sans âme, et d'autres qu'il avait pris une âme sans un vrai corps. Pour réfuter l'une et l'autre erreur, les saints Pères s'appliquent à démontrer que l'homme ne doit être placé ni dans l'âme seule, ni dans le seul corps, mais qu'il est un composé de l'une et de l'autre. Ainsi, puisqu'il est de foi caiholique que le Verbe divin, par l'assomption de l'humanité dans sa divine personne, est devenu vrai homme, nous sommes tenus de reconnaître que, par l'Incarnation, le Verbe de Dieu n'a pris ni l'âme toute seule, ni le corps tout seul, mais l'âme et le corps (voir saint Grégoire de Nazianze, Epist. adCledonium prœsbyteru-.n adv. Apollinarium, Opp., éd. Montf., t. Il, p. II ; Euloge d'Alexandrie, Cap. VII, De Duabus naturis Domini, Deique Salvatoris, dans Photius. cod. CCXXV et GCXXVI : saint Ambroise, De Incarn. Dom. sacr., c. 7, n. 62 seqq., éd. Maur. ; saint Fulgence, Libri très ad Trasimundum, lib. I, c. 18 ; et, sans en citer d'autres, saint Jean Damascène, De Fide orthod., lib. III, c. 6 et 18). Ce qui était très-convenable, comme l'observe saint Augustin, puisque le Verbe de Dieu s'est incarné « pour guérir l'homme tout entier de la maladie du péché » ; De Civit. Dei, lib. X, c. 27.

(3) Dialect.y c. 1 1 ; cf. c. 10. « L'essence de l'homme, dit encore saint Thomas, consiste dans l'union de l'âme et du corps » ; Qq. dispp., q. un. D2 unione Verbi incaniati, a. i c.

(4) « En outre, l'espèce divisée transmet son nom et sa définition aux in-

NATURE DE L^UNION DE l'aME ET DU CORPS 2 I

19. Laissant de côté les systèmes de Tinflux physique, de Toccasionalisme, et de Tharmonie préétablie, dont nous traiterons dans le chapitre qui va suivre, nous ferons remarquer, au sujet de Topinion de Kant et de tous ceux qui affirment avec lui que le moi est constitué par la conscience, que leur opinion est réfutée par les arguments que nous avons déjà fait valoir contre ceux qui ont défini la personne une Jiatiire qui a conscience de soi (i) ; car, selon Kant et les autres modernes que nous avons cités, le moi ne dénote pas autre chose que la personne. Kant donne même à sa théorie un caractère plus absurde encore, en ce qu'il reconnaît dans Thomme un moi nouménique ou intellectuel, et un moi phénoménal^ par làmême qu'il admet en lui une double conscience, savoir la conscience pure et la conscience empir^ique. En effet, outre que les principes dont il dérive la distinction d'une double conscience et d'un double moi sont absurdes, i** comme le sujet qui conçoit, qui veut et qui sent en nous est un, ainsi qu'on l'a vu dans la D/namilogie^ le sujet qui appréhende les opérations sensitives par le sens commun et qui par la réflexion de l'intellect se perçoit lui-même et perçoit ses opérations intellectuelles doit être pareillement un. Pour se connaître elle-même et pour connaître ses opérations l'âme n'a donc nul besoin de la double conscience de Kant, le sens commun et la réflexion intellectuelle lui suffisent. 2*^ Le philosophe de Kœnigsberg enseigne que l'intellect construit le monde sensible en ce qu'il applique ses propres conceptions aux faits qui nous sont connus par l'expérience. Or si les faits de Texpérience se rapportaient à un autre moi que les conceptions de rintellect, il est manifeste que l'entendement ne pourrait aucunement appliquer ses conceptions aux faits de l'expérience. Par où Ton voit que, d'après les principes mê-

dividus qui en dépendent ; mais, lorsque Pierre est divisé en deux, âme et corps, il ne transmet sa définition et son nom ni au corps ni à l'âme, car ni l'âme seule n'est Pierre, ni le corps, mais les deux ensemble » ; {Ibid., c. lo). Déplus, si l'homme était formé par l'âme seule, et non par l'âme et'le corps, il ne serait pas un être qui tombe sous les sens: « L'animal et l'homme, dit-il, sont des choses sensibles et naturelles. Or cela n'aurait pas lieu si le corps et les parties du corps n'entraient pas dans l'essence de l'homme et de l'animal; car l'essence de l'un et de l'autre serait tout entière dans l'âme » j Contr. Gent., lib. Il, c. Sy.

(0 Ontolog., ch. m, art. 3, pag. 162,

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