AMATEUR
médiocrité la complaisance, l'adulation, la bassesse qui leur convient : ils protègent donc ce qui se présente , n'ayant pas à choisir; et de là les brigues , les cabales pour élever leurs esclaves au-dessus des hommes libres, qu'ils détestent, parce qu'ils en sont méprisés. Ils ne peuvent leur ôter la gloire , mais ils n'ont que trop souvent assez de crédit pour leur dérober tous les autres prix du talent.
C'est encore pis lorsqu'ils s'attachent à un homme de génie, pour se donner une existence et un reflet de considération : ils se constituent ses valets les plus bassement dévoués ; ils se passionnent pour lui d'un fanatisme de commande, et d'un entbousiasme froidement outré; ils couvrent de ce zèle toutes leurs haines pour les autres talents, ils semblent les traîner aux pieds de leur idole; et en feignant d'élever un grand homme, de qui leur culte est méprisé, ils croient mettre au-dessous d'eux tout ce qui est au-dessous de lui. Ils se permettent pour lui, à son insu et à sa honte , des manèges dont il n'a pas besoin , et dont il rougirait; ils croient devoir étouffer des rivaux qu'il n'a pas à craindre : ils lui attribuent la bassesse de leurs pensées et de leurs sentiments; sont pour lui envieux, fourbes, méchants, et lâches; le rendent lui-même suspect d'être l'instigateur et le complice de leurs pratiques odieuses ; et le déshonorent , s'il est possible, en affectant de le servir.
A l'égard des lettres, l'amateur s'appelle plus communément connaisseur ; et malheur au siècle où cette engeance abonde ! Ce sont les fléaux des talents et du goût ; ils veulent avoir tout prévu , tout dirigé, tout inspiré, tout vu, revu et corrigé. Ennemis irréconciliables de qui néglige leurs avis, et tyrans de qui les consulte, leurs décisions sont des lois qu'ils font un crime à l'écrivain de n'avoir pas religieusement observées. Tous les succès sont dus à leurs conseils , et tous les revers sont la peine de n'avoir pas voulu les croire. Mais en les écoutant on n'en est pas plus sûr de se les rendre favorables , et ce qu'ils ont approuvé la veille avec le plus d'enthousiasme, ils le condamnent le lendemain , si le public ne le goûte pas. Le public a raison; ils ont pensé de même, ils ont prédit que cela déplairait; on n'a pas voulu les entendre. Les plus adroits , lorsqu'ils sont consul-
tés , gardent sur les endroits critiques un silence mystérieux , ou prononcent comme les oracles, en se ménageant , par l'ambiguïté de leurs réponses, les deux envers d'une opinion qu'ils laissent flotter jusqu'à l'événement , afin de ne jamais se compromettre.
En fait de musique , de peinture , etc. , Vamatett* ne s'érige qu'en juge du talent, et ce n'est là qu'un demi-mal ; mais en fait de littérature , il croit rivaliser avec le talent même , et en est jaloux en secret. Il n'est pas possible de se croire peintre , musicien, statuaire, si on ne l'est pas : mais pourquoi Vamatenr ne serait-il pas bel esprit autant et plus que l'écrivain ? S'il ne oroduit rien , ce n'est pas le talent % c'est la volonté qui lui manque; il aurait fait au moins ce qu'il a inspiré, s'il eût voulu s'en donner la peine.
De là ce sentiment d'envie contre les talents qui s'élèvent, et cette haine des vivants qui lui fait exalter les morts. « Qui plus que moi , vous dira-t-il , est passionné pour les lettres ? Voyez avec quelle chaleur je me transporte d'admiration pour ces hommes de génie, qui, malheureusement, ne sont plus! » Ils ne sont plus; mais s'ils étaient encore ils auraient à ses yeux le tort de s'élever sans lui, de briller devant lui, de l'offusquer, de lui faire sentir une supériorité humiliante : autant de crimes pour la vanité.
. Ainsi les prétendus amis des lettres ne sont rien moins, le plus souvent, que les amis de ceux qui les cultivent. Les vrais amis des talents sont ceux qui les jugent par sentiment et sans prétendre les juger; qui ne demandent qu'à jouir , qu'à être amusés, éclairés, ou agréablement émus, qui, sans connaître l'homme, s'en tiennent à l'ouvrage, en profitent s'il est utile, s'en amusent s'il est amusant , et n'ont point la cruelle et ridicule vanité d'être jaloux du bien qu'il \eur fait , ou envieux du plaisir qu'il leur cause.
Plistarque , fils de Léonidas , apprenant qu'un homme connu pour être envieux et méchant, disait du bien de lui , répondit : // me croit donc mortf
Le seul moyen pour les gens de lettres de capituler avec l'amour-propre de l'amateur à prétentions serait donc de s'ense-
AMENITE. 123
velir , je veux dire , de vivre obscurs et retirés ; en sorte que dans le monde il ne rencontrât que leurs livres, et qu'il n'eût jamais avec leur personne ni débats d'opinions , ni assaut de raison , de goût et de lumières , ni aucune espèce de rivalité à soutenir ; alors, sa vanité n'ayant rien à démêler avec eux face à face, il leur pardonnerait peut-être une existence idéale qui ne lui ferait plus d'ombrage. Mais s'il les trouve dans le monde ; s'il les y voit estimés, applaudis ; s'ils lui enlèvent l'attention; si leur esprit a quelquefois le malheur d'éclipser le sien ; s'ils ont surtout un caractère qui ne se plie pas assez aux complaisances, aux déférences, aux adulations qu'il exige, ils sont perdus dans son opinion; ils peuvent compter sur sa haine; il les dénonce comme des hommes d'une présomption, d'un orgueil, d'une arrogance insupportable , comme des hommes qu'on ne peut trop rabaisser et humilier. Il les a soupçonnés de croire valoir mieux que lui, c'est assez ; il affirmera qu'ils n'estiment rien tant qu'euxmêmes; que, du côté des rangs et des conditions , ils n'admettent à leur égard nulle espèce d'inégalité , et que, du coté des talents , ils pensent avoir surpassé tout ce qu'il y a de plus illustre. Sur ces deux points, il leur attribue toutes les sottises qu'il imagine ; et il a bien de quoi en être libéral.
Je ne serais donc pas surpris que dans un siècle où les gens de lettres se seraient trop répandus, et où cette espèce d'envieux secrets, et honteux de l'être, se serait trop multipliée, ce fut la principale cause de l'animosité qu'un certain monde aurait conçue contre les talents littéraires, et de la protection clandestine et sourde que l'on accorderait à leurs plus insolents et plus vils détracteurs.
Aménité. C'est, dans le caractère , dans les mœurs , ou dans le langage, une douceur accompagnée de politesse et de grâce. U aménité prévient, elle attire, elle engage, elle fait souhaiter de vivre avec celui qui en est doué.
Un peuple sauvage peut avoir de la douceur; mais Y aménité n'appartient qu'à un peuple civilisé.
La société des hommes entre eux , et sans les femmes , au-
124 ELEiMENTS DE LITTEBA.TUBE.
rait trop de rudesse ; ce sont elles qui, par l'émulation d'à* gréments qu'elles leur inspirent , leur donnent de V aménité.
Aménité se dit aussi, et dans le même sens, du style d'un écrivain ; et cette qualité convient particulièrement au familier noble et aux ouvrages de sentiment. Le style d'Ovide , celui d'Anacréon , celui de Fontenelle est plein d1 'aménité. On peut aussi le dire du style héroïque ; et c'est une des qualités de la prose de Télé maque.
Un modèle d'aménité, chez les anciens , ce sont les dialogues de Cicéron sur l'orateur. Il n'y eut jamais d'entretien littéraire plus animé; il n'y en eut jamais de plus doux ; c'est à la fois un monument d'éloquence et d'urbanité. Qui peut, en lisant ces dialogues, ne pas sentir un désir très-vif d'être sous ce platane, sous ce portique de Tusculum, où les plus éloquents des Romains s'expliquent sur leur art, chacun avec unemodestie aimable en parlant d'eux-mêmes, et avec une estime sentie et motivée, quelquefois avec un enthousiasme sincère , quand ils parlent de leurs rivaux? Partout de la chaleur, partout de la lumière. C'est enfin, ce qui est si rare, de la contrariété sans aigreur et sans amertume, de la politesse sans fard, delà louange sans fadeur. Que n'avons-nous sur l'art du théâtre un pareil entretien entre Corneille, Molière et Racine, composé par Voltaire! cet ouvrage apprendrait aux jeunes gens à travailler et à disputer.
Amplification. Manière de s'exprimer qui agrandit les objets ou qui les diminue. Cette définition d'Isocrate a été contestée , et on la croit désavouée par Cicéron; mais on se trompe; c'est dans ce même sens que Cicéron nous dit que Y amplification est le triomphe de l'éloquence. Somma autem laits eloquentix amplificare rem ornando : quod valet non solum ad augendum aliquid et tollendum altius dicendo , sed etiam ad extenuandum alque abjiciendum. De Orat. 1. n ».
1 « Le grand mérite de l'éloquence est d'amplifier les choses en les ornant , et cet arl d'agrandir un objet et de l'élever au-dessus de lui-même sert aussi à le diminuer et à le rabaisser. »
Et quoique Aristote distingue ces deux effets de l'éloquence, il les met de pair à côté l'un de l'autre, comme un seul et même secret de l'art. Mais cet art-là serait, dit-on, celui d'un sophiste ou d'un déclamateur. Colonia, dans sa Rhétorique, a fait cette observation , et on l'a répétée.
Pour y répondre, observons d'abord qu'agrandir n'est pas tout à fait synonyme d'exagérer. Le développement d'une idée, ou son accroissement par une aggrégation d'idées incidentes , une comparaison qui la fortifie , un contraste qui la rend plus saillante, une gradation qui l'élève; tout cela, dis-je, l'agrandit, sans en exagérer l'objet. Alors amplifier n'est pas donner aux choses une grandeur fictive, mais toute leur grandeur réelle. On peut de même, par la diminution, ne les réduire qu'à leur valeur. L'un et l'autre sera sensible dans une fable de la Fontaine.
Un mal qui répand !a terreur,
Mal que le Ciel, en sa fureur, Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste , etc.
C'est là ce qu'on appelle amplifier pour agrandir.
L'àne vint à son tour, et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de moines passant , La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
C'est là ce qu'on appelle diminuer en amplifiant ; et, par ces deux exemples, on voit que Y amplification est si bien compatible avec la vérité, avec la sincérité même, qu'elle se trouve dans le récit le plus simple et le plus naïf.
Observons de plus que , lorsque c'est l'enthousiasme ou la passion qui exagère, comme fait l'indignation, l'admiration, la douleur, Y amplification est encore sincère, quoiqu'elle excède la vérité; car l'orateur s'exprime comme il sent, et si le sentiment qui l'anime est louable, son éloquence est sans reproche. Il n'est pas obligé d'être calme, impassible, et modéré comme le juge; c'est à celui-ci a réduire Y amplification aux termes de la vérité.
12G ELEMENTS DE LITTEBÀTUBE.
Observons enfin, que lors même que de propos délibéré l'orateur grossit ou atténue, relève ou. rabaisse l'objet de V amplification, comme fait Cicéron pour aggraver le crime de Verres : Facinus est vincire civem romanum; prope parricidium necare; quid dicam, in crucem tollere ? « ou pour laver Milon et ses esclaves du meurtre de Clodius : Fecerunt id servi Milonis, neque imperatite, neque sciente, neque prxsente domino, quod suos quisque servos in tali re voluisset *; observons, dis-je, qu'alors même, si l'on garde la vraisemblance, on manquera aux règles de la bonne foi, mais non à celles de l'éloquence ; et sans parler des avocats modernes , il faut avouer que c'était là toute la religion des anciens; le succès , le gain de leur cause , et le salut de leur client. Voyez Orateur et Barreau.
Le grand vice de l' amplification, du côté de l'art, c'est d'en dire plus que l'orateur n'en peut lui-même penser et croire. En perdant jusqu'à l'apparence de la sincérité, il perd l'estime de ses juges, souvent même, comme Longin l'observe , il les blesse et les indispose; car ils prennent son impudence pour une marque de mépris.
Réduisons-nous donc à distinguer deux sortes (ïamplification : l'une, déclamatoire et mauvaise, qui outrepasse visiblement les bornes de la vérité ; l'autre, qui se renferme dans celles de la vraisemblance, et qui est la seule oratoire, l'oyez Vérité
RELATIVE , HVPEBBOLE.
Ainsi, pour l'orateur, amplifier ce n'est qu'exposer amplement la vérité, ou ce qui lui ressemble, soit pour frapper plus vivement l'esprit ou l'âme de l'auditeur d'une impression qui nous est favorable ; soit pour y affaiblir, ou pour en effacer une impression qui nous est contraire.
« En divisant une chose , dit Aristote , on l'agrandit par le seul développement de ses parties (et il le dit encore des circonstances qui la distinguent). « Plus une action est difficile et rare,
1 « C'est un crime que de charger de fers un citoyen romain ; c'est presque un parricide que de le mettre à mort: qu'est-ce donc que de le mettre encroix? »
2 « Les esclaves de .Milon firent , sans l'ordre de leur maître, à son insu , en son absence , ce que chacuu aurait voulu qu'en pareille rencontre eussent fait ses esclaves. »
plus elle est grande. Comme si quelqu'un a exécuté une entreprise au-dessus de ses forces , au-dessus de son âge , au-dessus de ses pareils , seul , ou le premier, ou avec peu de secours , et surtout s'il a fait ce qu'il y avait de plus important , et s'il l'a fait souvent de même. » Voilà des formules d'amplification que la vérité même avoue. ..
C'était là le grand art des anciens orateurs ; et ils en convenaient eux-mêmes : Summa laus eloquentiae amplificarerem ornando. (De Orat. I. III.) C'était là qu'ils se permettaient les expressions les plus hardies, et presque celles des poètes. Verba prope poètarum. (De Orat. 1. I. ) C'était à ce grand caractère que l'homme éloquent se distinguait de l'homme simplement disert '.
C'était par cette plénitude , par cette abondance de pensées et d'expressions, que le style de l'orateur s'élevait au-dessus du style subtil, aigu, mais effilé , mince, concis , aride, exténué, des philosophes. C'était enfin par là que l'éloquence différait de cette plaidoirie aigre et litigieuse, dont le langage était trivial, sec et pauvre, tandis que celui de l'éloquence était enrichi d'une foule de connaissances, et d'une affluence de choses pareilles à l'abondance qu'on faisait arriver des extrémités de l'empire, pour nourrir le peuple romain 2 .
Telles étaient , pour l'éloquence grecque et romaine, les sources de V amplification. C'était à des hommes à qui les monuments de l'antiquité, ses exemples, ses moeurs, ses lois, ses usages étaient connus ; à qui l'histoire de leurs ancêtres était présente à la pensée; qui sortaient des écoles de la philosophie pleins des idées les plus profondes de morale et de politique, analysées, discutées, agitées dans tous les sens , qui s'étaient nourris de la lecture , non-seulement des orateurs célèbres , mais des poètes
1 Dissrrtum , qui possel satis acute ac dilucide , apud médiocres homines, ex communi quadam hominum opinione dicerc ; eloquentcmvero quimirab'dius et magnificentius augere possel utque ornnre quœvellet, omnesque omnium rerum quœ ad dicendum périmèrent fontes animo ac memoria continent. (De Orat. 1. I.)
2 Instrumentum hoc forense liiigiosum, acre , tractum ex vutgi opinionihus, exiguum sanc aique mendicum est... Apparalu nobis opus est , et rébus exquisitis /indique et collectîs, accersitis , compara tis, ut tibi, Cœaar, faciendum est ad annum. (De Orat. 1. III.)
ï 28 ELEMENTS DE LITTERATURE.
éloquents ; qui avaient traduit , commenté de mémoire ou par écrit, dans leur jeunesse, les plus beaux modèles de l'élocution ou oratoire ou poétique ; c'était à de tels hommes, dis-je, que l'art d'étendre, d'agrandir, d'élever les idées, devenait comme naturel. Ils l'employaient dans l'exorde pour se concilier les esprits ; dans l'exposition et la preuve , pour fortifier leurs moyens et affaiblir ceux de l'adversaire ; dans la narration , pour la rendre intéressante et persuasive à leur avantage ; dans la déGnition, pour la graver plus avant dans l'esprit des juges, et la soustraire à la discussion d'une logique rigoureuse : Etenim definitio, primum reprehenso verbo uno, aut addito, autdempto, ssepe extorquetur e manibus '. (DeOrat. 1. II.) Ils l'employaient surtout quand il s'agissait d'émouvoir. Eaeque causât sunt ad augendum et ad ornandum gravissimx atque plenissimx, qux plurimos exitus dant... ut... animorum bnpetus... aut impeltantur aut reflectantur 2. (De Orat. 1. II.) Et pour la louange et le blâme, ils la regardaient comme le don suprême, le talent propre de l'orateur : Nihilest enim ad exagerandam et amplificandam oralionem accommodatius , qaam utrumque horion {laudandi et vituperandi) cumulatissime facere posse3. (De Orat. 1. II. )
Or, qu'on me dise comment cet art, le triomphe de l'éloquence, una taux et propria oratoris maxima, peut être à la portée des écoliers de nos collèges. Qu'on me dise quels sont les faits, quelle est l'espèce de questions politiques ou morales dont un rhétoricien soit assez pleinement instruit pour l'amplifier de lui-même par l'accumulation des circonstances, des accidents, des conséquences, des exemples, des causes; des effets, des ressemblances , des contrastes; par les comparaisons et les gradations du plus au moins, du moins au plus ; par rénumération des parties,
1 « Car il ne faut souvent que reprendre un mot dans la définition . i u en ajouter, ou en.retrancher un, pour nous arracher cette arme de la main.
2 « Les causes dans lesquelles l'art d'agrandir et d'orner trouve le plus de gravité et de plénitude sont celles qui présentent le plus d'événements propres à exciter les passions ou à les réprimer. »
3 « Rien n'est si favorable à l'amplification que ces deux genres d'éloquence , la louange et le blâme, lorsqu'on est en dtat d'en accumnli :r les movens.
et par ces développements de qualités et de rapports que les rhéteurs ont appelé un amas de définitions.
La bonne manière, je crois, d'exercer à Y amplification les disciples de l'éloquence, c'est d'abord de leur eu faire lire les modèles à haute voix, et de les laisser, après la lecture, se retracer de souvenir, par écrit, dans une autre langue, ce qu'ils en auront retenu. Que si l'on veut, sur un sujet donné , qu'ils composent d'après eux-mêmes , au moins faut-il les y avoir préparés par des études préliminaires et relatives au sujet.
Mais avant que d'en venir là, et tandis qu'ils seront endore attachés au modèle , qu'on prenne soin de le choisir , qu'on se souvienne qu'il s'agit de la partie la plus développée, la plus majestueuse de l'éloquence ; et qu'on n'en donne pas pour exemple un mot de Sénèque, ou une épigramme de Martial.
Est-ce une amplification que ce vers de Virgile où il peint en deux mots les chevaux de Turnus ?
Qui candore nives anteirent , cursibus auras '.
En est-ce une que cette métaphore prise des flots , pour exprimer le trouble du cœur de Didon ?
Magnoque irarum fluctuât œstu *.
Quoi qu'en dise Quintilien, ce n'est point, dans Homère, amplifier l'idée de la force de ses héros , que d'exagérer le poids de leurs armes ; ce n'est point amplifier l'idée de la beauté d'Hélène, que de faire changer à sa vue l'indignation des vieillards troyens en une tendre admiration. Cette manière d'agrandir est une hyperbole passagère; l'amplification demande un développe» ment orné.
Une amplification poétique est cette peinture sublime de l'état de Didon lorsqu'elle a résolu sa mort :
Al trépida, etcœptis immanibus effera Dido, Sinir/hineam volvens aciem, maculisque trementes Interfusa gênas , et pallida morte futur a,
1 i Qui surpassaient la neige en blancheur, et les vents en vitesse. » : « Son cœurest agité du grand orage de sa colère. »
Interiora domus irrumpit limina, et altos Conscendït furibunda rogos, ensemque recludit Dardanium , non nos quœsïtûm munus in usus '.
Une amplification poétique, dans Homère, est cette circonstance ajoutée à l'ébranlement de la terre sous le trident de Neptune.
L'enfer s'émeut au bruit de Neptune en furie : Plulon sort de son trône; il pâlit ; il s'écrie ; . 11 a peur que ce dieu , dans cet affreux séjour, D'un coup de son trident ne fasse entrer le jour.
Une amplification oratoire, c'est l'éloge de César, dans la harangue pour Marcellus , et dans cet éloge la comparaison de la gloire de vaincre avec celle de pardonner.
Une amplification bien plus sublime encore, dans l'oraison pour Ligarius, c'est l'éloge de la clémence.
Mais en nous occupant de Yamplification qui agrandit , n'oublions pas celle qui diminue. Écoutons Phèdre excusant le crime de son amour pour Hippolyte.
Toi-même, en ton esprit rappelle le passé.
C'est peu de t'avoir fui, je t'ai chassé :
J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine.
Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.
De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus , je ne t'aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J'ai langui , j'ai séché dans les feux , dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t'en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Ecoutons Cicéron diminuant le tort du jeune Cœlius, d'avoir fréquenté une femme perdue; non pas en alléguant, comme le dit Quintilien, qu'il n'a fait que la saluer un peu trop familièrement ; car ce n'est point \h sa défense, et Quintilien s'est
1 « Didon, tremblante et L'esprit troublé de son effroyable dessein, roulant des yeux rougis de sang , tout le visage frémissant et semé de taches livide-, et portant sur le front la pâleur de sa mort prochaine, sort égarée de son palais, monte sur le bûcher, tire l'épée du Troyen, cette épée dont elle-même lui avait fait don pour un tout autre usage. »
trompé ; mais en avouant sans détour la liaison la plus intime de Cœlius avec Clodia , et eu attribuant aux mœurs du temps ce dérèglement d'un jeune homme. « Romains, dit-il, Ja sévérité des mœurs de nos ancêtres n'existe plus que dans les livres : le& livres mêmes où elle est décrite ont vieilli et sont oubliés. Tous les sages n'ont pas regardé comme incompatibles la dignité et la volupté. La nature a des attraits auxquels la vertu même résiste difficilement; elle présente à la jeunesse des sentiers si glissants , qu'il est bien difficile de n'y pas faire quelque chute. Ne regardons plus cette ancienne route de la sagesse , si peu fréquentée aujourd'hui, qu'elle est remplie de buissons. Accordons quelque chose à l'âge. Que la jeunesse ait quelque licence. Ne refusons pas tout à ses plaisirs; que cette exacte et droite raison ne domine pas toujours ; que l'ardeur du désir, que la volupté quelquefois en triomphe. Qu'un jeune homme se dispense d'avoir de la pudeur, pourvu qu'il revienne de temps en temps à ses affaires domestiques, à celles du public, à celles de l'État. Après tout, il s'est vu de notre temps, et du temps de nos pères, et du temps même de nos aïeux, nombrede très-grands hommes, de frès-illustres citoyens, qui, après avoir passé la jeunesse la plus brûlante du feu des passions, ont montré dans un âge plus mûr et plus solide les plus éclatantes vertus. »
C'est une chose assez étrange que d'entendre Cicéron faire l'apologie du libertinage ; mais au barreau tout moyen était bon , pourvu qu'il fût bon à la cause.
V amplification est l'âme de l'éloquence de Cicéron , moins serrée, moins énergique, mais plus somptueusement ornée que celle de Démosthène. Cependant, après les exemples de l'orateur romain dans l'art d'amplifier ; après ses péroraisons pour Muréna , pour Ligarius , pour Milon , et toutes celles où il déploie une éloquence pathétique : après celle pour Sextius , où , de la condition d'un homme de bien dans les grandes places , il fait une amplification si affligeante et malheureusement si ressemblante à la vérité; après ces accusations contre Verres, où l'on voit le crime renchérir sur le crime : Non enimfurem, sedraptorem ; non adulterum, sed expugnatorem pudicitix; non sacrilegum, sed hostem sacrorum religionumque ; non sicarium ,
secl crudelissimum carnificem civium sociorumque in vestrum
judiciumadducimus • ; après ces invectives amplifiées contre Catilina, contre Pison , contre Antoine; après tous ces modèles ù" 'amplification, et tant d'autres dont l'orateur romain abonde, on en peut voir encore dans Démosthène de belles et grandes leçons.
L'éloquence de celui-ci , presque toute adonnée aux affaires publiques , est plus austère et moins variée; mais il ne laisse pas d'v employer à propos cet art d'orner et d'agrandir. On peut le voir dans ce plaidoyer où, se disculpant du malheur de la bataille de Chér-onée et du conseil qu'il avait donné de faire la guerre à Philippe , il jure , non pour engager les Athéniens à la renouveler encore , comme l'a cru Longin : car Philippe était mort, et Alexandre avait soumis l'Asie; mais, comme je l'ai dit, pour se justifier d'avoir conseillé cette guerre; il jure par les mânes des grands hommes qui, pour la défense de la liberté, sont morts dans les batailles de Marathon, de Platée, de Salamine et d'Artémise , et qui reposent dans les tombeaux publics , il jure , dis-je, qu'en se dévouant pour le salut du reste de la Grèce, les Athéniens n'ont point failli, et n'ont fait que suivre en cela les exemples de leurs ancêtres. ,
C'est là qu'après avoir justifié et ses conseils dans la tribune , et sa conduite dans les affaires, Démosthène termine ainsi son éloquente apologie:» Après cela, vous me demandez, Eschine, pour quelles vertus je prétends qu'on me décerne des couronnes. Moi, sans hésiter, je réponds : Parce qu'au milieu de nos magistrats et de nos orateurs, que Philippe et Alexandre ont universellement corrompus, à commencer par vous, je suis le seul que ni conjonctures délicates, ni paroles engageantes, ni promesses magnifiques , ni crainte , ni faveur, ni rien au monde, n'a jamais pu pousser ni induire à rien relâcher de ce que je croyais favorable aux droits et aux intérêts de la patrie, parce qu'autant de fois que j'exposai mon avis , ce ne fut jamais
' n Ce n'est pas un voleur, c'est un déprédateur ; ce n'est pas un adultère , c'est le persécuteur de la pudicité; ce n'est pas un sacrilège, c'est l'ennemi déclaré de la religion et des autels; ce n'est pas un assassin, c'est le bourreau le plus cruel de nos citoyens et de nos alliés , que nous amenons devant vous. »
comme vous, en mercenaire, qui, semblable à une. balance, penche du côté qui reçoit le plus; mais qu'éternellement un esprit droit, justeet incorruptible dirigea toutes mes démarches ; parce qu'enfin, appelé plus qu'aucun homme de mon temps aux premiers emplois, je les exerçai tous avec une religion scrupuleuse et une parfaite intégrité : c'est pour cela que je demande qu'on me décerne des couronnes. »
La manière dont Démosthène agrandit les objets ne tient jamais à l'imagination ; elle consiste à donner à ses raisonnements de l'ampleur, delà force et de la dignité. Il étend moins qu'il n'approfondit ; il grave au lieu de peindre ; et, pour changer d'image , il déploie ses bras avec moins de grâce , mais il les serre avec une vigueur plus nerveuse que Cicéron.
Parmi les orateurs modernes ( j'entends parmi les orateurs chrétiens ) , les amplifications ne sont que trop fréquentes ; mais dans le nombre , il en est d'admirables ; il s'agit de faire un bon choix. Celles de Bourdaloue, comme celles de Démosthène, sont des raisonnements appuyés et fortifiés ; celles de Massillon, des développements de pensées, des effusions de sentiment : l'un et l'autre sont des modèles.
C'est dans les oraisons funèbres que Y 'amplification a le plus de luxe et de pompe. Dans Fléchier, l'exorde de Turenne ; dans Bossuet, les révolutions de la fortune d'Henriette, l'éloge de Condé, et cent autres morceaux , sont des chefs-d'œuvre de ce genre. De tous nos orateurs, Bossuet est celui qui a le mieux connu l'art d'agrandir: c'était le sceau de son génie.
-Mais dans cet art, les poètes, surtout, sont de grands maîtres d'éloquence : et qui enseignera mieux adonner de la gran« deur et de la majesté à un sujet que l'exposition de Brutus.
Destructeurs des tyrans , vous qui n'avez pour rois Que les dieux de Numa, vos vertus et nos lois ; Enfin notre ennemi commence à nous connaître. Ce superbe Toscan qui nous parlait en maître, Porsenna, de Tarquin ce formidable appui, Ce tyran, protecteur d'un tyran comme lui, Qui couvre de son camp les rivages du Tibre, Respecte le sénat et craint un peuple libre, etc.
Qui enseignera mieux à amplifier une action que la harangue de Cinna à ses conjurés ?
Je leur fais le tableau de ces tristes batailles
Où Rome, par ses mains , déchirait ses entrailles,
Où l'aigle abattit l'aigle, etc.
Qui enseignera mieux à aggraver le malheur par l'accumulation des circonstances , que le monologue de Camille , terminé par ce mouvement d'indignation si sublime et si déchirant?
Mais ce n'est rien encore auprès de ce qui reste : Ou demande ma joie en un jour si funeste ; Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur, Et baiser une main qui me perce le cœur! En un sujet de pleurs si grand , si légitime, Se plaindre est une honte, et soupirer un crime ! Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux ; Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux.
QuienseigneramieuxenfinquePhèdre, dans sa jalousie, à tirer des contrastes tout ce qui peut contribuer à rendre une situation plus cruelle et plus accablante?
Œnone , qui l'eût cru ? j'avais une rivale.
Hippolyte aime, et je n'en puis douter.
Ce farouche ennemi , qu'on ne pouvait dompter, Qu'offensait le respect, qu'importunait la plainte, Ce tigre , que jamais je n'abordai sans crainte , Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur : Aricie a trouvé le chemin de son cœur.... Hélas ! ils se voyaient avec pleine lieence , Le Ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence; Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux; Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux ; Et moi , triste rebut de la nature entière , Je me cachais au jour, je fuyais la lumière. La mort est le seul dieu que j'osais implorer, .l'attendais le moment où j'allais expirer : Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,
Encor dans mon malheur de trop près observée, Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir, Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir ; Et sons un front serein déguisant mes alarmes , Il fallait bien souvent me priver de mes lai mes.
Celui de tous les poètes qui a le plus agrandi les objets, Homère, abuse quelquefois de cette liberté accordée au génie ; mais dans le ixe livre de Y Iliade, on trouvera deux des plus beaux modèles de Y amplification oratoire que nous offre l'antiquité; je parle du discours d'Ulysse et de la réponse d'Achille.
Virgile, plus sage qu'Homère, plus continuellement, plus vraiment éloquent, est parmi les anciens, pour l'amplification, ce que Racine est parmi nous : ce sont là les livres classiques d'un jeune homme qui aspire à la haute éloquence. J'y joins le théâtre de Voltaire, jusqu'à Tancrède inclusivement, etdans le cabinet du jeune élève , je les place tous trois auprès de Démosthène , de Cicéron , de Massillon et de Bossuet.
C'est là , bien mieux que dans les formules des rhéteurs, qu'il verra de combien de manières Y amplification se varie ; ou plutôt que, dans la nature, les formes et les sources en sont inépuisables , et , comme dit Longin, divisibles à l'infini.
Mais parmi ces espèces, il n'y en a aucune qui soit amplification de mots.
Colonia donne pour telle cette apostrophe, la plus vive, la plus éloquente peut-être qui soit dans Cicéron : « Et toi, Tubéron, que faisais-tu de cette épée nue à la bataille de Pharsale? quel était le flanc que cherchait la pointe de ce fer? à quel dessein avais-tu pris les armes? où tendaient ta pensée, tes yeux, ta main, l'ardeur qui t'animait? quel était l'objet et le but de tes désirs et de tes vœux?»
Cicéron parlait devant César; il lui peignait l'accusateur de Ligarius; il le lui faisait voir tout occupé lui-même à le chercher dans la mêlée, à lui plonger l'épée dans le sein, et le rhéteur appelle cela une amplification de mots! Sans doute, gladius, mucro, arma ; sensus, mens , animas ; cupiebas,optabas, sont des mots synonymes ; mais commentée rhéteur n'a-t-il pas vu que des synonymes gradués par leur emploi dans l'expression
redoublent la force de la pensée , et que cette gradation ne fait qu'exprimer celle de l'idée et du sentiment?
Lorsque Longin a défini Y amplification un accroissement de paroles, il y a donc compris la pensée: V amplification, sans cela, ne serait rien que de l'enflure. Mais quoi qu'il en soit de la définition de Longin , celle de Cicéron est expresse et non équivoque : f "ehementius quoddam dicendi genus, quo reivel dignitatem et amplitudinem, velindignitatem, et atrocitatem, pondère verborumet enumeratione circumstantiarum demonstramus z. Il ajoute qu'en amplifiant il faut éviter les petits détails : Nihil tenuiter enucleandum; et surtout les paroles vides : Vitandas vacuas voces, et inanem verborum sonitum.
La première règle de Y amplification sera donc que le sujet en soit digne. « Il n'y a point de figure plus excellente , nous dit Longin,-que cellequi est tout à fait cachée, et lorsqu'on ne reconnaît point que c'est une figure. » Tel est le natujrel de Y amplification , lorsque le sujet la soutient. Si elle est déplacée , elle est froide; si elle est démesurée, elle est ridicule ou choquante. Ces* comme disait Sophocle, ouvrir une grande bouche pour soufflt dans un chalumeau.
La seconde règle, c'est que le fait ou le fond de l'idée soit solidement établi ; car Y amplification qui porte à faux n'est qu'une déclamation vaine : il y en a beaucoup de ce nombre.
La troisième règle est que Y amplification se lie à la preuve , et y ajoute. L'art d'embellir un discours sérieux est le même que l'art d'orner un édifice : c'est de rendre l'utile et le nécessaire agréables, et de faire servir la décoration à la solidité. Columnx ettempla et porticus sustinent ; tamen habent non plus uti/itatis quamdignitatis. Capitolii fastigium istud , et caeterarum sedium , non venustas sed nécessitas ipsa fabricata est 2. De Orat. 1. III. Tout le reste est déclamation.
1 « C'est un genre de discours plus véhément, dans lequel , parla force des paroles et l'énumératiou des circonstances, nous démontrons ou la dignité et la grandeur d'une action , ou son indignité et son atrocité. »
- « Les colonnes soutiennent les temples et les portiques , et cependant elles n'ont pas moins de dignité que d'utilité. Ce beau faite du Capitale, ainsi que de tant d'autres édifices, ce n'est pas la magnificence qui l'a construit, c'e?t la nécessité. »
Quand on dit tout ce qu'on doit dire , on n'amplifie pas , dit Voltaire ; et, après avoir cité ces beaux vers de Virgile :
Nox erat, et placidum carpebant fessa soporem Corpora, etc.,
il ajoute : « Si la longue description du règne du sommeil dans toute la nature ne faisait pas un contraste admirable avec la cruelle inquiétude de Didon, ce morceau ne serait qu'une ampliftcat ion puérile : c'est le moto/ non infelix animi Phoznissat qui en fait le charme. »
Rien n'est plus vrai ; mais cela prouve que l'amplification est un défaut lorsqu'elle est sans objet , et une beauté lorsqu'elle est bien placée. Quand on dit tout ce qu'on doit dire, on dit plus que l'idée vague ou précise ne dirait elle-même; et la présenter aux esprits avec tous les traits qui peuvent l'agrandir , l'élever , la rendre plus sensible et plus intéressante, c'est ce qu'on appelle amplifier. Ce beau rôle de Phèdre, que Voltaire donne pour exemple , n'est lui-même qu'une éloquente amplification de ces mots : J'aime , je suis coupable , je le suis malgré moi : j'aime; et ma rivale est aimée.
Quant aux défauts qu'on observera dans ce genre de composition , de la part des jeunes élèves , les principaux seront la stérilité, la futilité, la timidité, la surabondance, et l'audace.
La stérilité est affligeante; mais il n'en faut pas désespérer. La culture et l'étude peuvent en être le remède. On prend trop souvent pour un manque d'esprit ce qui n'est qu'un manque d'idées.
La futilité est bien pire , car celui qui attache de l'importance à des minuties, qui amplifie des bagatelles, qui veut faire valoir des riens, a rarement le sens droit, l'esprit juste, et le talent de la vraie éloquence.
La timidité n'est souvent, dans un jeune homme heureusement doué, que le sentiment trop vif de sa faiblesse ou des difficultés de l'art : il faut estimer en lui cette défiance modeste , l'en louer, et l'en corriger.
La surabondance est un excès qu'Antoine aimait dans ses disciples. J'olo seefjerat in adolescente fœcunditas. Mais il vou-
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lait aussi qu'on modérât cette première végétation, comme celle des blés naissants, lorsque l'herbe en est trop épaisse. In summa iibertatehiestluxuries qusedam, quœ, stylo depascenda est.
Il faut aussi , dans un jeune homme, réprimer l'emportement de l'expression comme celui de la pensée ; et, soit avec une imagination trop fougueuse, soit avec un esprit trop craintif et trop lent , imiter Tsocrate, qui employait, disait-il , selon le génie de ses élèves, ou la bride, ou les éperons : Alterum enim exsultante m verborum audacia reprimebat; alterum cunctantem et quasi verecundantem excitabat « .
« Le genre d'éloquence auquel VampliJicatlo?icomient\e mieux, dit Aristote, c'est le genredémonstratif; mais elledoit porter sur des faits reconnus, de façon qu'il ne reste plus qu'à les orner et à les agrandir. »
Ampoulé. Le projicit ampullas d'Horace semble avoir donné lieu à cette expression figurée. On appelle un style , un vers, un discours ampoulé , celui où l'on emploie des grands mots à exprimer de petites choses; où la force de l'expression se déploie mal à propos; où la parole excède la pensée, exagère le sentiment.
Il n'est point d'expressions dont l'énergie ou l'élévation ne trouve sa place dans le style : mais il faut que la grandeur de l'objet y réponde; et de la justesse de ce rapport dépend la justesse de l'expression. Qu'une autre que Phèdre pensât que son amour pût faire rougir le soleil, ce serait du style ampoulé. Mais après ces vers :
Noble et brillant auteur d'une illustre famille, Toi, dont ma mère osait se vanter d'être lille ;
il est tout simple et tout naturel que la fille de Pasiphaé ajoute : Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois.
Il n'est pas moins naturel que la fille de Minos, juge des morts,
1 » Dans L'un , il réprimait l'audace des paroles; dans l'autre, il excitait l'irrésolution et la timidité. »