‹ Éléments de littérature (volume 2)Chapitre 10 sur 58 · RÉCITATIF · texte numérisé non relu

RÉCITATIF

Alexandrin. Ce vers, qu'on appelle héroïque, nous tient lieu du vers hexamètre , et à sa place nous l'employons dans la haute poésie; mais quant au nombre et au mètre, c'est au vers asclépiade latin que notre vers héroïque répond. Composé de douze syllabes ainsi que l'asclépiade, il en a la coupe et le rhythme, avec cette différence que le premier hémistische de l'asclépiade n'est pas essentiellement séparé du second par un repos dans le sens , mais seulement par une syllabe qui reste en suspens après le second pied ; au lieu que dans le vers français , c'est dans le sens que doit être marquée la suspension de l'hé» mistische.

ALEXANDBIN. 107

Plus le vers héroïque français approche de l'asclépiade par les nombres, et plus il est harmonieux. Or ces nombres peuvent s'imiter de deux façons, ou par des nombres semblables, ou par des équivalents.

On sait que les nombres de l'asclépiade sont le spondée et le dactyle , et que chacun de ces deux pieds forme une mesure à quatre temps. Ainsi, toutes les fois que le vers héroïque français se divise à l'oreille en quatre mesures égales, que ce soit des spondées, des dactyles, des anapestes , des dipyriques , ou des amphihraques, il a le rhythme de l'asclépiade, quoiqu'il n'en ait pas les nombres. J'oyez Nombre.

Le mélange de ces éléments étant libre dans nos vers français, il les rend susceptibles d'une variété que ne peut avoir l'asclépiade, dont les nombres sont immuables. Cependant nos grands vers sont encore monotones ; et cette monotonie a deux causes : l'une , parce qu'on ne se donne pas assez de soin pour en varier les césures; l'autre parce que, dans nos poëmes héroïques, les vers sont rimes deux à deux ; et rien de plus fatigant pour l'oreille que ce retour périodique de deux finales consounantes , répété mille et mille fois.

Il serait donc à souhaiter qu'il fût permis , surtout dans un poème de longue haleine, décroiser les rimes, en donnant, comme a fait Malherbe, une rondeur harmonieuse à la période poétique. Peut-être serait-il à souhaiter aussi que, selon le caractère des images et des sentiments qu'on aurait à peindre , il fût permis de varier le rhythme et d'entremêler, comme a fait Quinault, le vers de huit avec celui de douze.

Corneille, dans sa vieillesse, essaya d'écrire la tragédie d\lgésilas en vers entremêlés et de différente mesure. Ce faible ouvrage n'était pas fait pour servir de modèle; l'essai ne fut point imité.

M. de Voltaire a croisé les vers de la tragédie de Ta.ncrède ; et au moins cette singularité n'a-t-elle pas nui au succès de la pièce, l'une des plus intéressantes du plus pathétique de nos poètes.

Dans le conte charmant des Trois Manières, le même poète a employé , avec choix , trois mètres différents, et analogues aux

caractères des personnages et des sujets. C'est là qu'en comparant le vers de dix syllabes à celui de douze il dit , dans le style de Despréaux :

Apamis raconta ses malheureux amours, En mètres qui n'étaient ni trop longs ni trop courts. Dix syllabes, par vers, mollement arrangées, Se suivaient avec art, et semblaient négligées. Le rbytlime en est facile; il est mélodieux. L'hexamètre est plus beau, mais parfois ennuyeux.

La plus petite suspension suffit au milieu du vers héroïque français pour le diviser en deux parties égales ; c'est assez qu'il n'y ait pas, d'un hémistiche à l'autre, une continuité absolue dans le sens; mais indépendamment de ce repos, que la règle prescrit , les poètes qui ont de l'oreille savent de temps en temps couper différemment le vers, pour en varier la cadence.

Je fuis. Ainsi le veut la fortune ennemie... Je suis vaincu. Pompée a saisi l'avantage D'une nuit qui laissait peu de place au courage.

(Mithridate.)

Voilà mon cœur. C'est là que ta main doit frapper. Impatient déjà d'expier son offense , Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance. Frappe. ( Phèdre. )

C'est surtout dans la coupe des phrases, et dans l'heureux mélange des incises et des périodes, que consiste l'art de varier l'harmonie et le mouvement des vers alexandrins ; et ce secret, qu'on ne peut expliquer, ne s'apprend bien qu'en lisant les bons poètes, et surtout Racine et Voltaire. T'oyez l'article Vers.

Allégorie. On n'a pas assez distingué M allégorie d'avec l'apologue ou la fable morale.

Le mérite de l'apologue est de cacher le sens moral , ou la vérité qu'il renferme, jusqu'au moment de la conclusion , qu'on appelle moralité.

Le mérite de Y allégorie est de n'avoir pas besoin d'expliquer la vérité qu'elle enveloppe; elle la fait sentir à chaque trait par la justesse de ses rapports.

L'apologue, par sa naïveté , doit ressembler à un conte puéril , afin d'étonner davantage , lorsqu'il finit par être une grande leçon. Son artifice consiste à déguiser son dessein, et à nous présenter des vérités utiles sous l'appât d'un mensonge frivole et amusant. C'est Socrate qui joue l'homme simple, au lieu de se donner pour sage.

L 'allégorie, avec moins de finesse, se propose, non pas de déguiser, mais d'embellir la vérité et de la rendre plus sensible. C'est, comme on l'a très-bien dit, une métaphore continuée. Or une qualité essentielle de la métaphore est d'être transparente ; il fallait donc aussi donner pour qualité distinctive à Y allégorie cette clarté, cette transparence qui laisse voir la vérité , et qui ne l'obscurcit jamais.

Les détours , comme je l'ai dit , sont convenables à l'apologue ; sans perdre son objet de vue, il feint de s'amuser et de s'égarer en chemin; il fait même quelquefois semblant de s'occuper sérieusement de détails qui n'ont aucun trait au sens moral qu'il se propose; c'est le grand art de la Fontaine.

Il n'en est pas de même de Y allégorie ; on la voit sans cesse occupée à rendre son objet sensible , écartant, comme des nuages , tout ce qui altère la justesse de l'allusion et des rapports.

Quelquefois, dans l'apologue, la justesse des rapports est aussi précise que dans Y allégorie ; mais alors, en se rapprochant de celle-ci, l'apologue s'éloigne de son vrai caractère, qui consiste à faire un jeu d'une leçon de sagesse, et à ne laisser apercevoir son but qu'au moment qu'on y est arrivé.

Uallégorie est quelquefois aussi une façon de présenter avec ménagement une vérité qui offenserait si on l'exposait toute nue ; mais elle la déguise moins : c'est un conseil discrètement donné , mais dont celui qu'il intéresse ne peut manquer de sentir 5 chaque trait l'application. L'ode d'Horace tant de fois citée

0 navis, réfèrent in mare te novifluctus , ?n est l'exemple et le modèle. Entre un vaisseau et la répu-

ÉLÉM. DE L1TTÉR. — T. T. 7

blique , entre la guerre civile et une mer orageuse , tous les rapports sont si frappants, que les Romains ne pouvaient s'y méprendre; et la vérité n'eut jamais de voile plus fin ni plus clair.

Quintilien, en nous disant que Y allégorie renferme un sens caché, ajoute que ce sens est quelquefois tout contraire à celui qu'elle présente d'abord; mais il ne nous donne aucun exemple de cette contrariété , et je ne crois pas qu'il en existe. L' allégorie, par sa ressemblance et par la justesse de ses rapports, doit toujours laisser entrevoir la vérité qu'elle enveloppe. Son objet est manqué si l'esprit s'y trompe, ou si, satisfait d'en apercevoir la surface, il ne désire pas autre cbose, et n'en pénètre pas ie fond.

C'est ce qui arrive toutes les fois que Yallégorie peut être elle-même une vérité assez intéressante pour laisser croire que le poète n'a voulu dire que ce qu'il a dit ; car rien n'empêche alors l'esprit de s'y arrêter , sans rien soupçonner au delà ; et c'est pourquoi il est souvent si difficile de décider si la fiction est allégorique , ou si elle ne l'est pas.

Que de l'exemple d'une action épique , il y ait quelque, vérité morale à déduire ( ce qui arrive naturellement sans que le poète y ait pensé ) , le père le Bossu en infère que la fable du poëme épique est une allégorie, un apologue. Il va plus loin, il veut que la vérité morale soit d'abord inventée, qu'après cela on imagine un fait qui en soit la preuve et l'exemple , et qu'on ne nomme les personnages qu'après avoir disposé l'action. Assurément ce n'est pas ainsi qu'Homère et Virgile ont conçu l'idée et le plan de leurs poèmes.

Plutarque a raison de comparer les fictions poétiques aux feuilles de vigne sous lesquelles le raisin doit être caché ; mais toutes les fois que le sujet en lui-même a son utilité morale, c'est un raffinement puéril que d'y chercher un sens mystérieux.

Ce n'est pas que dans les poèmes épiques, et particulièrement dans ceux d'Homère, il n'y ait bien des détails où l'allégorie est sensible ; et alors la vérité voilée y perce de façon à frapper tous les yeux : telle est l'image des prières , tel est l'in-

génieux épisode de la ceinture de Vénus. Mais regarder Y Iliade comme une allégorie continue, c'est attribuer à Homère des rêves qu'il n'a jamais faits.

C'est particulièrement dans les présages, dans les songes, dans le langage prophétique, que les poètes emploient Y allégorie. Dans

Y Iliade, tandis qu'Hector et Polydamas attaquent le camp des Grecs , un aigle audacieux vole à leur gauche , tenant dans ses serres un énorme dragon, qui, palpitant et ensanglanté, ose combattre, se replie, et blesse son vainqueur. L'oiseau sacré laisse tomber sa proie. *

C'est de cette image qu'Horace semble avoir pris la comparaison de l'aiglon avec le jeune Drusus : Qualem ministrum fulminis alitem, etc.

« L'art de Y allégorie consite à peindre vivement et correctement, d'après l'idée ou le sentiment, la chose qu'on personnifie : comme la Renommée, dans Y Enéide de Virgile; l'Envie, dans les Métamorphoses d'Ovide et dans la Henriade; les Prières, dans

Y Iliade, etc. Observons en passant que Yallégorie des Prières a été un peu altérée. Voici le sens d'Homère : La déesse du mal, Aie, l'injure, parcourt le monde; elle est prompte, légère, audacieuse ; \esLites, les expiations, les prières la suivent d'un pas timide et chancelant, pour guérir les maux qu'elle a faits : voilà qui répond clairement, et à l'orgueil d'Agamemnon dans sa querelle avec Achille, et à l'humiliation où il est réduit dans l'ambassade qu'il lui envoie. Mais lorsque les Lites sont rebutées, elles s'élèvent jusqu'au trône de Jupiter, et le conjurent d'attacher Atè à l'homme superbe et impitoyable qu'elles ont en vain supplié : voilà qui annonce l'indignation et les vœux des Grecs contre Achille, s'il ne se laisse pas fléchir. Il n'y a peut-être jamais eu d'allégorie ni plus belle , ni plus adroite, ni plus éloquemment employée que celle-ci.

Des modèles parfaits de Yallégorie en action sont la fable de l'Amour et la Folie, dans la Fontaine; l'épisode de la Haine dans l'opéra à'Armide; la Mollesse, dans le Lutrin. Mais quelque belle que soit l'allégorie, elle serait froide si elle était longue. Un poème tout allégorique ne serait pas soulenable, eût-il d'ailleurs mille beautés. Voyez Merveilleux.

Presque toute la mythologie des Grecs, comme celle des Égyptiens , est allégorique ; et ces fictions étaient peut-être , dans leur nouveauté, ce que l'esprit humain a jamais invente de plus ingénieux ; mais à présent qu'elles sont rebattues , la poésie descriptive a bien plus de mérite et de gloire à peindre la nature toute nue qu'à l'envelopper de ces voiles depuis longtemps usés. Celui qui dirait aujourd'hui que le soleil va se plonger dans l'onde et se reposer dans le sein deThétis, dirait une chose commune ; et celui qui , avec les couleurs de la nature, aurait peint le premier le soleil couchant , à demi plongé dans des nuages d'or et de pourpre, et laissant voir encore au-dessus de ses vagues enflammées la moitié de son globe éclatant ; celui qui îurait exprimé les accidents de sa lumière sur le sommet des montagnes, et le jeu de ses rayons à travers le feuillage des forêts, tantôt imitant les couleurs de l'arc-en-ciel, tantôt les flammes d'un incendie , celui-là serait aussi peintre et poëte.

Les emblèmes ne sont que des allégories que peut exprimer le pinceau. C'est ainsi qu'on a représente le JNil la tête voilée, pour faire entendre que la source de ce fleuve était inconnue; c'est ainsi que pour désigner la paix on a peint les colombes de Vénus faisant leur nid dans le casque de Mars. Voyez Emblème.

C'est une idée assez heureuse, pour exprimer la crainte des maux d'imagination, que X allégorie d'un enfant qui souffle en l'air des boules de savon, et qui, s'effrayant de leur chute, inspire la même frayeur à une foule d'autres enfants, sur qui ces boulets vont retomber. Ainsi les peintres, à l'exemple des poètes , ''ont quelquefois usage de ces fictions allégoriques, mais rarement avec succès.

Lucien nous a transmis l'idée d'un tableau allégorique des noces d'Alexandre et de Roxane : le peintre était Aétion. Son tableau, qu'il exposa dans les jeux Olympiques, fit l'admiration de la Grèce assemblée: et Raphaël l'a dessiné tel que Lucien l'a décrit.

Le sonnet deCrudeli, pour les noces d'une dame de Milan, serait le sujet d'un joli tableau : c'est la Virginité qui parle à la nouvelle épouse.

Del letto nuzzial quesla è la sponda : Più non lice seguirti : Io parto : addio.

Ti fui compagna dalV et;x pi îi bionda;

E per te glorïa crebbe al regno inio.

Sposa e madré or sarai , se il ciel seconda La nostra speme, ed il commun desio.

Già vezzegiando li carpisce , e sfronda Que' gigli Amor, cbe di sua mano ordio.

Disse, et disparve in un balen la dea; E in van tre volte la chiamô la bella Yergine , che di lei pur ancbe ardea.

Scese frattanto sfolgorando in viso Fecondilà, la man le prese, e di ella Al caro sposo; e il duol cangiossi in riso *•

Les philosophes eux-mêmes emploient souvent le style allégorique. Platon, que la nature avait fait poëte, exprime assez souvent ainsi les idées les plus sublimes. C'est lui qui a dit que la divinité est située loin de douleur et de volupté. On doit à Xénophon la belle allégorie du jeune Hercule entre la Volupté et la Vertu. Mais qui avait imaginé celle des Furies, néesdu sang d'un père répandu par son fils , du sang de Célus , mutilé par Saturne ? C'est là le sublime de Y allégorie. Cette façon de s'énoncer faic le charme du style de Montaigne. Dans ses écrits, l'idée abstraite ne se présente jamais nue : il voit tout ce qu'il pense ; il peint tout ce qu'il dit.

Plus un peuple a l'imagination vive , plus X allégorie lui est familière : c'est à cette faculté de saisir les rapports d'une idée abstraite avec un objet sensible , et de concevoir l'une sous ia forme de l'autre, que l'on doit toute la beauté de la mythologie des Grecs ; et à mesure que ce peuple ingénieux devient plus phi-

1 « Te voilà arrivée au bord du lit nuptial. 11 ne m'est plus permis de te suivre ; je me retire : adieu. J'ai été ta compagne dans l'âge le plus tendre : et tu as donné un nouvel éclat à la gloire de mon empire. Tu seras épouse et mère . si le ciel seconde mon espérance et le vœu général. Je vois déjà l'Amour qui moissonne et qui effeuille en folâtrant, les lis qu'il a cultivés luimême. A ces mots, la déesse disparaît comme un éclair ; et trois fois la rappelle en vain cette jeune beauté, qui brûle encore pour elle. Alors descend la Fécondité, avec un visage rayonnant; et, la prenant par la main, elle la prési nte à son jeune époux- Dès ce moment, les pleurs font place au doux souri n >

losophe, ses allégories présentent un sens plus juste et plus profond. Quoi de plus beau, par exemple, que d'avoir fait Cérès l'inventrice des lois et la fondatrice des villes ? Quoi de plus sage , dans les mœurs des Spartiates , que de sacrifier à Vénus armée ?

Quoique Y allégorie semble être une façon de s'exprimer artificielle et recherchée, cependant elle est usitée même chez les sauvages. Quand ceux de l'Orénoque veulent témoigner à un étranger que son arrivée leur est agréable, le chef lui dit, dans sa harangue, qu'il a vu passer sur sa cabane un oiseau remarquable par la beauté de ses couleurs; ou qu'il a songé la nuit que les fruits de la terre périssaient par la sécheresse, et qu'il est survenu une pluie abondante qui les a ranimés.

Rien de plus naturel en effet, chez tous les peuples et dans toutes les langues , que d'emprunter ainsi les couleurs des choses sensibles pour exprimer, par analogie , des idées qui, sans cela, seraient vagues , faibles , confuses. Ce qui ne se peint point à l'imagination échappe aisément à l'esprit. T'oyez Image.'

Allégorique. Un personnage allégorique est une passion, une qualité de l'âme, un accident de la nature, une idée abstraite personnifiée. Presque toutes les divinités de la fable sont allégoriques dans leur origine : la Beauté, l'Amour , la Sagesse, le Temps, les Saisons, les Éléments, la Paix, la Guerre, etc. Mais lorsque ces idées abstraites personnifiées ont été réellement l'objet du culte d'une nation , et que dans sa croyance elles ont eu une existence idéale, elles sont mises , dans l'ordre du merveilleux , au nombre des réalités ; et ce n'est plus ce qu'on appelle des personnages allégoriques.

Il est vraisemblable que, dans le langage des premiers poètes, l'allégorie fut la pépinière des dieux : l'opinion en prit ce qu'elle voulut pour former la mythologie , et laissa le reste au nombre des fictions.

Le même personnage est employé comme réel dans un poème, et comme allégorique dans un autre , selon que le système re-

ligieux dans lequel ce personnage est réalisé convient ou non au sujet dupoëme. Ainsi, par exemple, dans V Enéide l'Amour est pris pour un être réel ; et dans la Henriade ce n'est qu'un être allégorique, de la même classe que la Politique et la Discorde.

Nos anciens poètes ont porté à l'excès l'abus des personnages allégoriques. Le Roman de la Rose les avait mis en vogue. Dans ce roman, l'on voit en scène Jalousie , Bel-Accueil, Faux- Semblant, etc. Et, d'après cet exemple, on mettait sur le théâtre, dans les sotties et les mystères, \etien, le mien, le bien, le mal, Vesprit, la chair, le péché, la honte , bonne compagnie, passe- temps , je bois à vous, etc. Et tout cela était charmant ; et dans ce temps-là on aurait juré que de si heureuses fictions réussiraient dans tous les siècles.

Non-seulement on faisait des personnages , mais encore des mondes allégoriques ; et l'on traçait sur des cartes, de poste en poste , la route du Bonheur , le chemin de l'Amour : par exemple , on partait du port d'Indifférence , on s'embarquait sur le fleuve d'Espérance , on passait le détroit de Rigueur, on s'arrêtait à Persévérance, d'où l'on découvrait l'île de Faveur, où faisait naufrage Innocence. Ces curieuses puérilités ont été à la mode dans le siècle du bel esprit et du précieux ridicule. Le bon esprit les a réduites à leur juste valeur ; et on n'en voit plus que sur des écrans, ou dans quelques livres mystiques. C'est là que peut être placée X allégorie du Temps et de la Fortune, jouant au ballon avec le globe du monde.

Alluston. Application personnelle d'un trait de louange ou de blâme.

Diogène reprochait à Platon de n'avoir jamais offensé personne. Grâce aux allusions, il est peu d'écrivains célèbres de nos jours qui aient le même reproche à craindre.

Rien de plus odieux sans doute que la satire personnelle; et quoiqu'on puisse imaginer un degré de dépravation des mœurs publiques où le vice, impuni, toléré, allant partout la tête haute, ferait souhaiter qu'il s'élevât un homme pour l'insulter

en face et le flétrir , ce vengeur ne laisserait pas d'être encore un personnage détestable.

Que chacun dans la société se fasse raison par le mépris, et par un mépris éclatant , du vice insolent qui le blesse , rien de plus noble et de plus juste. Mais le métier d'exécuteur, quoique très-utile , est infâme ; et s'il se trouvait un homme doué d'un génie ardent, d'une éloquence impétueuse, du don de peindre avec vigueur , et que cet homme eût commis un crime digne de la rigueur des lois , c'est lui qu'il faudrait condamner à la satire personnelle. Voyez Satire.

Mais autant la satire personnelle est odieuse , autant la satire générale des mauvaises mœurs est honnête. Celle-ci diffère de l'autre à peu près comme le miroir diffère du portrait : dans le miroir , malheur à celui qui se reconnaît : la honte n'en est qu'à lui seul.

La satire , me dira-t-on, porte avec elle une ressemblance. Il est vrai; mais cette ressemblance est celle du vice, à laquelle il dépend de vous qu'on ne vous reconnaisse pas.

C'est là cependant cette espèce de satire innocente et juste, qu'on trouve le moyen de rendre criminelle par la méthode des allusions.

On sait tout le chagrin qu'elles ont fait à Fénelon. Heureusement le vertueux Montausier fut flatté que l'on crût qu'il ressemblait au Misanthrope; heureusement il ne dépendit pas de quelques puissants personnages de faire brûler, comme ils l'auraient voulu , le Tartufe avec son auteur.

C'est une façon de nuire, aussi basse qu'elle est commune, que d'appliquer ainsi des traits, qui par eux mêmes n'ont rien de personnel , pour faire un crime à l'écrivain de l'intention qu'on lui suppose. L'envie et la malignité y trouvent d'autant mieux leur compte, que c'est un fer à deux tranchants.

C'est par allusion que, dans la tragédie &*OEdipe, on voulut rendre répréhensibles ces vers :

Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense ; Notre crédulité fait toute leur science.

Un jour, au spectacle, un de ces misérables qui sont payes

pour nuire, faisant remarquer un vers qui attaquait fortement je ne sais quel vice, s'écria que l'allusion était punissable. Trèspunissable , lui dit quelqu'un qui l'avait entendu; mais c'est vous qui la faites.

L'allusion est surtout dangereuse lorsqu'elle rend personnelle aux souverains ou aux hommes en place une peinture générale des faiblesses et des erreurs où peuvent tomber leurs pareils. Malheur au gouvernement sous lequel il ne serait permis ni de blâmer le vice ni de louer la vertu !

Rien de plus effrayant alors, et de plus nuisible en effet pour les lettres, que cette manie des allusions. De peur d'y donner lieu , on n'ose caractériser avec force ni le vice ni la vertu ; on se répand dans le vague; on glisse légèrement sur tout ce qui peut ressembler: on ne peint plus son siècle; on craint même souvent dé peindre à grands traits la nature; on n'ose dire ni bien ni mal , que de loin, à perte de vue ; et alors on mérite le reproche que Phocion faisait à l'orateur Léosthène, que ses propos ressemblaient aux cyprès, qui sont , disait-il, beaux et droits, mais qui ne portent aucun fruit.

11 serait digne des hommes en place de répondre aux vils délateurs qui leur dénoncent les traits de blâme qui peuvent les regarder , ce qu'un roi philosophe ( Archélaus , roi de Macédoine ) , sur qui quelqu'un, de sa fenêtre , avait laissé tomber de l'eau , répondit à ses courtisans, qui l'excitaient à l'en punir : Ce n'est pas sur moi qu'il a jeté de l'eau, mais sur celui qui passait. Cela seul serait noble et juste; et ce serait alors que l'homme de lettres, avec la franchise et la sécurité de l'innocence, pourrait blâmer le v-ice et louer la vertu, sans que personne prît la satire pour un affront ni l'éloge pour une insulte. V oy. Satire.

Quant aux allusions qu'on fait soi-même, en parlant ou en écrivant, c'est quelquefois ce qu'il y a de plus fin dans le langage et dans le style. Un soldat salue en espagnol le maréchal de Berwick. « Camarade, lui dit le maréchal, où as-tu appris l'espagnol? » — A Jlmansa, mon général.

On parlait de généalogie devant M. de Catinat. «Pour moi, dit-il eu souriant, je descends de Catilina. » De Calon, monseigneur, lui répondit quelqu'un. L'heureuse repartie!

A la représentation d'une pièce nouvelle, que protégeait le grand Condé, on faisait du bruit au parterre. Le prince, qui était sur le théâtre , crut distinguer le cabaleur; et , le montrant du doigt, il dit : « Que Ton prenne cet homme-là. » Mais l'homme désigné se sauvant dans la foule : On ne me prend point , dit-il au prince : je m'appelle Lérida.

Un de nos ministres des finances ayant fait donner une déclaration qui alarmait le clergé , l'abbé C était un de ceux qui

s'en plaignaient le plus hautement. « Vous sonnez le tocsin , » lui dit le ministre. En étes-vous surpris, répondit l'abbé, quand vous mettez le Jeu partout ?

Catulus accusait de péculat, devant le peuple, un Romain appelé Philippe, lequel, l'interrompant, lui dit : « Tu aboies, Catulus. » f aboie, répondit Catulus, parce que je vois un voleur. (Il faut savoir qu'en latin catulus veut dire, un petit chien. )

C'est un exemple ingénieux de cette justesse d'allusion, que le petit dialogue fait à l'installation du pape Urbain VIII , Barberin , dont les armoiries étaient des abeilles.

Gall. Gallis radia dabunt, Hispanis spiculajigent. Hisp. Spicula sifigant, emôrientur apes. Ital. Mella dabunt cunctis; nulli sua spiculajigent : Spicula nam pr inceps Jigere nescit apum.

En voici une qui , dans son espèce , est aussi rare qu'elle est plaisante. Des chasseurs affamés n'avaient à leurdiner que des côtelettes fort dures. C'est ici, dit l'un d'eux, le combat des voraces contre les coriaces.

Euripide, et, mieux que lui, Racine indique, par allusion, l'objet du délire de Phèdre : c'est un trait de génie.

Dieux , que ne suis-je assise à l'ombre des forêts ! Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière, Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière?

C'est par allusion qu'Ulysse, dans le XIIIe livre des Métamorphoses , reproche à Ajax d'avoir eu dans sa famille un banni pour le crime de fratricide.

Mihi Lacrtes pater est; Arcetius, illi ,

Jupiter, huic; neque in his quisquam damnatus ctexul.

1J allusion est propre surtout à la comédie et à la satire. L'une des plus comiques est celle que fait le Misanthrope à la querelle qu'il vient d'avoir avec Oronte.

On n'a point à louer les vers de messieurs tels.

Mais de tous les poètes , la Fontaine est celui qui fait le plus à' allusions. Je ne parle pas de cette allusion générale, des animaux à nous, qui est de l'essence de l'apologue, je parle de mille traits répandus dans ses Fables, qui touchent plus expressément à quelque particularité de langage, de caractère, d'usage, de condition, de mœurs locales, d'opinion, d'érudition, etc.

Ratopolis était bloquée....

Thémis n'avait point travaillé.

De mémoire de singe, à fait plus embrouillé... Don pourceau raisonnait en subtil personnage... Certain renard gascon, d'autres disent normand... Quand il eut ruminé tout le cas dans sa tète... Le loup enfuit sa cour, daube au coucher du roi, Son camarade absent...

Le renard dit, branlant la tète, Tels orphelins, seigneur, ne me font point pitié...

Faites-en les feux dès ce soir;

Et cependant viens recevoir

Le baiser depaix fraternelle...

Chacun fut de l'avis de monsieur le doyen... Un lièvre, apercevant l'ombre de ses oreilles,

Craignit que quelque inquisiteur iVallàt interpréter à cornes leur longueur... Miraud sur leur odeur ayant philosophé... Le maître du logis en ordonne autrement... J'ai passé les déserts ; mais nous n'y bûmes point...

Je sais que la vengeance Est un morceau de roi; car vous vivez en dieux...

11 leur apprit à leurs dépens, Que l'on ne doit jamais avoir de confiance

En ceux qui sont mangeurs de gens...

Ces traits, dis-je, et une infinité d'autres, aussi fins et aussi rapides, réveillent en passant une multitude d'idées qui rendent

le plaisir de cette lecture inépuisable; et c'est, dans les Fables de la Fontaine, un genre d'agrément dont Ésope et Phèdre n'avaient pas soupçonné que l'apologue fût susceptible.

Amateur. Ce serait une classe d'hommes précieuse aux arts et aux lettres, que celle qui , par un goût naturel , plus ou moins éclairé mais sincère et juste , jouirait de leurs productions , s'intéresserait à leur gloire, et, selon ses divers moyens, encouragerait leurs travaux. C'est réellement ainsi qu'un petit nombre d'àmes sensibles aiment les lettres et les arts, sans que la vanité s'en mêle. Heureux l'écrivain qui peut avoir de pareils amateurs pour conseils et pour juges ! Non-seulement ils l'éclairent sur les fautes qui lui échappent ; mais, comme il les a sans cesse présents devant les yeux en écrivant , il en devient plus difficile et plus sévère envers lui-même ; et le pressentiment de leur goût règle et détermine le sien. Despréaux avait pour amis le prince de Conti, le marquis de Tresmes, Bossuet,Bourdaloue, Arnauld, l'abbé de Châteauneuf, le président de Lamoignon, d'Aguesseau, depuis chancelier : ils étaient pour lui ce qu'étaient pourTérence Lélius et Scipion. Aussi Térence et Despréaux sont-ils les écrivains les moins négligés de leurs siècles. Le goût de Despréaux, formé à cette école , put former celui de Racine ; et en lui apprenant à écrire pour le petit nombre , il lui apprit à écrire pour la postérité.

Mais la foule des amateurs est composée d'une espèce d'hommes qui, n'ayant par eux-mêmes ni qualités ni talents qui les distinguent, et voulant être distingués, s'attachent aux arts el aux lettres comme le gui au chêne ou le lierre à l'ormeau.

Cette espèce parasite n'apporte dans ce commerce que de la vanité, de fausses lumières , des prétentions ridicules , et des manœuvres souvent déshonorantes, toujours désolantes pour les lettres et pour les arts. Juges superficiels et tranchants, leur manie est de protéger; et comme les grands talents sont communément accompagnés d'une certaine élévation d'âme, qui répugne aux protections vulgaires, qui les repousse , ou du moins les néglige , ces faux amateurs ne trouvent que dans l'extrême

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