‹ Éléments de littérature (volume 2)Chapitre 13 sur 58 · ANACRÉONTIQUE · texte numérisé non relu

ANACRÉONTIQUE

Dont les boutons vermeillets Imitent les lèvres closes Que j'ai baisé par trois fois, Marchant tout beau dessous l'ombre De ces buissons que tu vois; Et n'ai su passer ce nombre , Pour ce que la mère étoit Auprès de là , ce me semble, Laquelle nous aguettoit.

De peur encore j'en tremble.

Or je te donne ces fleurs ; Mais si tu fais ma rebelle Aussi piteuse à mes pleurs Comme à mes yeux elle est belle , Un myrte je dédierai Dessus les rives de Loire , Et sur l'écorce écrirai Ces quatre vers à ta gloire :

« Un amant, sur ce bord-ci, « A Vénus consacre et donne « Ce myrte , et lui donne aussi « Ses troupeaux et sa personne. >•

Au nom de Ronsard , on croit voir fuir les grâces , et surtout les grâces anacréontiques. On va lire pourtant de ce Pionsard deux morceaux dont l'un me semble digne de Catulle, et l'autre d'Anacréon.

Voici les bois que ma jeune Angelette Sur le printemps réjouit de son chant ; Voici les fleurs où son pied va marchant, Quand à soi-même elle pense seulette...

Ici chanter, là pleurer je la vi, Ici sourire; et là je fus ravi De ses discours , par lesquels je desvie; Ici s'asseoir, là je la vis danser.

Sur le métier d'un si vague penser Amour ourdit la trame de ma vie.

Cette simplicité naïve ne vaut-elle pas ces tournures métaphysiques que le sentiment ne connut jamais? ]Ne vaut-elle pas le

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reproche qu'un amant adressée son cœur dans ce madrigal de Bô'ileau?

Voici les lieux charmants où mon âme ravie

Passait à contempler Silvie Ces tranquilles moments, si doucement perdus. Que je l'aimois alors ! que je la trouvois belle ! Mon cœur, vous soupirez au nom de l'infidèle : Avez- vous oublié que vous ne l'aimez plus?

C'est bien ici que le Misanthrope dirait :

Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure, Et ce n'est point ainsi que parle la nature.

J'entends les zélateurs de Boileau s'écrier que je lui préfère Piousard. Non, messieurs : Ronsard n'a fait ni le Lutrin, ni r .irt poétique; mais il a fait un sonnet où il y a du naturel et de la sensibilité ; et Boileau a fait un madrigal où il n'y a que de l'esprit.

Ce même Ronsard a fait aussi une jolie ode anacréontique; et comme elle n'est pas longue, je la transcris encore.

Mignonne , allons voir si la rose Qui ce matin avoit déclose Sa robe de pourpre au soleil , N'a point perdu, cette vèprée , Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vôtre pareil. Las ! voyez comme en peu d'espace , Mignonne, elle a dessus la place Toutes ses beautés laissé choir !

O vraiment marâtre nature , Puisqu'une telle (leur ne dure Que du matin jusques au soir!

Donc , si vous me croyez , mignonne, Tandis que votre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez , cueillez votre jeunesse :

Comme à cette (leur, la vieillesse Fera ternir votre beauté.

Quelle différence y avait-il donc entre les poètes de ce temps-là ,

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et ceux d'un siècle où le goût fut plus épuré? La justesse et la sûreté du discernement et du choix. L'homme de talent, que le goût n'éclaire pas, fait bien de temps en temps, lorsque l'idée ou le sentiment lui commande , lorsqu'un petit tableau , que lui présente sa pensée , porte avec lui son caractère et sa couleur ; et plus ce poète a de naturel , plus souvent il écrit comme ferait l'homme de goût. Mais à côté d'un morceau exquis , on en trouve chez lui vingt de mauvais , qu'il croyait bons , et que l'homme de goût rejette. Marot conte souvent comme a fait depuis la Fontaine ; mais la Fontaine est toujours , pour le moins , aussi bon que Marot quand il est excellent.

Au reste, partout où une certaine philosophie naturelle sera assaisonnée d'enjouement, la seule verve de la gaieté, la seule grâce de l'indolence, feront produire des chansons anacréontiques. En voici une qui, quoique chinoise, ne laisse pas de ressembler assez aux poésies d'Anacréon.

« Que m'importe que les diamants brillent d'un éclat plus vif que le cristal et le verre? Ce qui me frappe, c'est qu'ils ne perdent rien de leur prix pour être dans l'argile. Il en est de même du vin. Il est aussi bon dans une tasse de terre que dans la plus belle coupe de jaspe. Le vin est l'appui de la vieillesse, la consolation de ses maux ; plus j'en bois, plus je ris des vains soucis qui tourmentent des dormeurs éveillés. L'empereur sur son trône trouve- t-il le vin meilleur que moi? Si son cœur est empoisonné de vices, cent rasades ne lui ôtentpas un remords; et une seule medonnecent plaisirs. Les riches boivent pour boire; et moi , pour apaiser ma soif. Buvons , amis , à tasse pleine. La joie de nos repas n'a jamais coûté un soupira la vertu. L'Amitié et la Sagesse sont assises à nos côtés. La bouteille à la main, écoutons leurs leçons. C'est à table que Chuss (sage empereur chinois) reçut leurs couronnes immortelles. Buvons comme lui, et leur main couronnera notre front. »

Si telle est la philosophie à la Chine, les sages y sont assez heureux.

Analogie du style. Sans compter l'accord de la parole tl de la pensée, qui est la première règle de l'art de parler et d'é-

crire , nous avons encore dans le style plusieurs rapports à observer, lesquels peuvent être compris sous le terme à" analogie.

Par l'analogie du style en lui-même on entend l'unité de ton et de couleur. Le langage a différents tons, celui du bas peuple , celui du peuple cultivé , celui du monde et de la cour . qu'on appeUefamilier noble , celui de la haute éloquence, celui de la poésie héroïque , et dans tout cela une infinité de gradations et de nuances qui varient encore selon les âges, les conditions et les mœurs.

Par l'unité de ton et de couleur, on ne doit pas entendre la monotonie ; le style peut être homogène sans uniformité. C'est dans la variété des mouvements et des images que consiste la variété du style. Les tons différents dont je parle sont à la langue ce que les divers modes sont à la musique; chaque mode a son système de sons analogues entre eux ; chaque style a de même un cercle de mots, de tours, et de figures qui lui conviennent, et dont plusieurs ne conviennent qu'à lui. C'est dans ce cercle que la plume de l'écrivain doit s'exercer ; et plus elle y conserve de liberté , de vivacité , et d'aisance , plus , dans ces limites étroites , le style a de variété.

Le ton le plus aisé à prendre et à soutenir, après celui du bas peuple , c'est le ton de la haute éloquence et de la haute poésie: parce qu'il est donné par les bons écrivains , et qu'il ne dépend presque plus des caprices de l'usage. Un homme au fond de sa province peut , en étudiant Racine , Fénelon et Voltaire, se former au style héroïque.

Le ton le plus difficile à saisir et à observer avec justesse est celui du familier noble; parce qu'il est le plus sujet de tous aux variations de la mode ; que les couleurs en sont aussi délicates que changeantes; et que pour les apercevoir il faut un sentiment très-fin et habituellement exercé. C'est sur quoi les gens du monde sont le plus éclairés et le moins indulgents : toute la sagacité de leur esprit semble appliquée à remarquer les expressions qui s'éloignent de leur usage , ou plutôt, sans étude et sans intention, ils en sont frappés comme par instinct; et les bienséances de style ont en eux des juges aussi sévères que les bienséances de mœurs. Voilà pourquoi un ouvrage dans le genre fa-

milier noble ne peut guère être bien écrit, dans notre langue, qu'à Paris, et par un homme qui vive habituellement dans cette société choisie qu'on appelle le monde.

C'est encore moins par la diversité des tons que par l'incertitude et la variation continuelle de leurs limites, qu'il est difficile d'observer, en écrivant, une parfaite analogie de style. Parler la langue simple de l'honnête bourgeois, sans tomber jamais dans celui du bas peuple; parler le langage noble et familier de la cour et du monde, sans s'élever jusqu'au ton de la poésie et de l'éloquence, sans s'abaisser jusqu'au ton bourgeois; donner à chacun la couleur et la nuance qui lui est propre, et conserver sans monotonie cette analogie constante dans le degré de noblesse ou de simplicité qui lui convient : voilà l'extrême difficulté.

A mesure qu'une langue se polit , que le goût s'épure, les divers styles se divisent et leur cercle se rétrécit. Le goût leur faisant le partage des termes et des tours propres à chacun d'eux , une partie de la langue est réservée à chacune des classes dont nous avons parlé, une partie aux arts et aux sciences, une partie au barreau , une partie à la chaire et aux ouvrages mystiques ; la prose même est obligée de céder aux vers une foule d'expressions hardies et fortes, qui l'auraient animée, ennoblie, élevée si l'usage les y eût admises.

Bien des gens regrettent la langue d'Amyot et de Montaigne, comme plus riche et plus féconde : c'est qu'elle admettait tous les tons; mais elle les confondait tous. Le goût, qui les a démêlés, a rendu l'art d'écrire plus difficile, mais plus savant, plus habile à tout exprimer. Il était impossible que sans distribuer ses tons, ses couleurs, ses nuances, cette langue pût se donner un Molière et un Bossuet, un Racine et un la Fontaine.

On a prétendu que la diversité des tons, dans une langue , tenait à la distinction des rangs. Mais la nature a ses distinctions ainsi que l'usage et la mode. L'égalité civile n'exclut pas la noblesse des idées et des images. Cratinus et Sophocle, Plaute et Pacuvius étaient républicains, et n'avaient pas le même ton. En comparant Lucrèce avec Térence, les satires d'Horace avec ses

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odes, ou avec Y Enéide, on sent que leur langue avait , comme la nôtre, ses tons gradués et distincts. Les nuances nous en échappent ; mais elles n'échappaient ni à Laelius ni à Mécène. Soit république ou monarchie , il y aura donc pour tous les peuples cultivés des différences dans le langage, populaire , noble , héroïque; et cette analogie du style avec le genre en fait la convenance et la propriété. Mais cette analogie n'est pas la seule à observer en écrivant : en voici encore trois espèces.

Quand la parole exprime un objet qui , comme elle , affecte l'oreille, elle peut imiter les sons par des sons, la vitesse par la vitesse , et la lenteur par la lenteur , avec des nombres analogues. Des articulations molles, faciles et liantes , ou rudes, fermes et heurtées, des voyelles sonores, des voyelles muettes, des sons graves, des sons aigus , et un mélange de ces sons, plus lents ou plus rapides, sur telle ou sur telle cadence, forment des mots qui, en exprimant leur objet à l'oreille, en imitent le bruit ou le mouvement, ou l'un et l'autre à la fois : comme en latin , boatus , ululatus , fragor , frendere , fremitus ; en italien, rimbonbare , tremare; en français, hurlement, gazouiller, mugir.

C'est avec ces termes imitatifs que l'écrivain forme une succession de sons qui, par une ressemblance physique, imitent l'objet qu'ils expriment :

OUI inter sese magnâ vi brachia tollunt

In numerum

Yidi , atro cum membra Jluentia tabo

Manderet, et tepidi tremerent sub dentibus artus.

Les exemples de cette expression imitative sont rares, même dans les langues les plus poétiques. On a mille fois cité une centaine de vers latins ou grecs qui, par le son et le mouvement, ressemblent à ce qu'ils expriment. Mais plût au ciel que notre langue n'eût que cet avantage à envier à celles d'Homère et de Virgile !

Une analogie plus fréquente dans les poètes anciens et dans nos bons poètes modernes, est celle du style qui peint, non pas le bruit ou le mouvement , mais le caractère idéal ou sen-

sible de son objet. Cette analogie consiste non-seulement dans l'harmonie , mais surtout dans le coloris. Alors le style n'est pas l'écho, mais l'image de la nature; impétueux dans la colère, rompu dans la fureur, il peint le trouble des esprits comme celui des éléments. Mais il s'amollit dans la plainte.

Qualis populea mœreris Philometa sub umbra Amissos quéritur foetus , qiios duras aralor Observons, nido implumes détraxit; at Ma Flet noclem, ramoque sedens miserabile carmen

Intégrât , et mœstis laie loca quest'ibus implet.

Cette sorte d'analogie suppose un rapport naturel et une étroite correspondance du sens de la vue avec celui de l'ouïe, et de l'un et de l'autre avec le sens intime, qui est l'organe des passions. Ce qui est doux à la vue nous est rappelé par des sons doux à l'oreille, et ce qui est riant pour l'âme nous est peint par des couleurs douces aux yeux. Il en est de même de tous les caractères des objets sensibles; le tour, le nombre, l'harmonie, le coloris du style peut en approcher plus ou moins; mais cette ressemblance est vague , et par là peut-être plus au gré de l'âme qu'une imitation fidèle : car elle lui laisse plus de liberté de se peindre à elle-même ce que l'expression lui rappelle ; exercice doux et facile qu'elle se plaît à se donner.

Une autre espèce d'analogie est celle que des impressions répétées ont établie entre les signes de nos idées et nos idées ellesmêmes.

C'est, comme nous l'avons dit, la première règle de l'art de parler et d'écrire, que l'expression réponde à la pensée. Mais observons que cette liaison , qui le plus souvent est commune à toute une filiation d'idées et de mots , est quelquefois aussi particulière et sans suite, surtout dans le langage métaphorique. On dit la vertu des plantes, on ne dit pas des plantes vertueuses. On dit que le travail est rude, et on ne dit pas la rudesse du travail. On dit volera fleur d'eau, et on ne dit pas que l'eau est fleurie. On dit le mystère pour le secret, et on ne dira point (comme a fait le traducteur d'un poète allemand ) les myrtes mystérieux , pour dire qui sont l'asile du mystère. Mais en prenant une. idée plus vague , on dira , un ombrage mystérieux. Quelquefois même un

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simple déplacement des mots change le sens : achever de se peindre , et s'achever de peindre , ne signifient point la même chose. V analogie des mots entre eux n'est donc pas une raison de les appliquer à des idées analogues entre elles : l'usage n'est pas conséquent.

Observons aussi que la liaison établie entre les mots et les idées est plus ou moins étroite, selon le degré d'habitude, et que de là dépend surtout la vivacité, la force, l'énergie de l'expression.

Toutes les fois qu'on veut dépouiller une idée d'un certain alliage qu'elle a contracté dans son expression commune , en s'associant avec des idées basses, ridicules ou choquantes, on est obligé d'éviter le mot propre, c'est-à-dire le mot d'habitude. De même, lorsque par des idées accessoires on veut relever, ennoblir une idée commune, au lieu de son expression simple et habitu le on a raison d'y employer l'artifice de la périphrase ou de la métaphore.

Lorsque Égisthe, parlant à Mérope, veut lui donner de sa naissance l'idée noble qu'il en a lui-même, il ne lui dit pas, Mon père est un honnête villageois ; il lui dit :

Sous ses rustiques toits mon père, vertueux,

Fait le bien, suit les lois, et ne craint que les dieux.

Lorsque don Sanche d'Aragon , avec plus de hauteur et plus de fierté, veut reconnaître sans détour l'obscurité de son origine , il dit avec franchise :

Je suis fils d'un pêcheur.

Ces deux exemples font assez sentir dans quelle circonstance ilestavantageux d'employer le mot propre, et dans quelle autre il faut user de métaphore ou de périphrase.

Mais où le mot propre a l'avantage et ne peut être suppléé, c'est dans les choses de sentiment, à cause de son énergie, c'està-dire à cause de la promptitude et de la force avec laquelle il réveille l'impression de son objet. Voyez cette exclamation de Bossuet , qui fit une si forte impression sur son auditoire clans l'oraison funèbre d'Henriette ; Madame se meurt, Madame est morte! C'est le mot simple et commun qui en t'ait toute la force.

S'il eût dit : Madame est expirante, Madame expire , il n'eût produit aucun effet.

Comme les lieux qui nous ont vus naître , et que nous avons habités dans l'âge de l'innocence et de la sensibilité, nous rappellent de vives émotions , et occasionnent des retours intéressants sur nous-mêmes; ainsi, et par la même raison, notre première langue réveille en nous , à tout moment , des affections personnelles dont l'intérêt se réfléchit. Ce qu'on nous a dit dès nos plus jeunes ans, ce que nous avons dit nous-mêmes d'affectueux et de sensible, nous touche bien plus vivement, lorsque nous l'entendons redire dans les mêmes termes, et dans des circonstances à peu près semblables. Ah! mon père, ah! mon /ils, sont mille fois plus pathétiques pour moi qui suis Français, que Heu pater! heu fui ! et l'expression s'affaiblit encore si l'on traduit les noms defds et de père par ceux de nate et de genitor , dont le son n'est plus ressemblant.

L'abbé du Bos explique l'affaiblissement de la pensée ou du sentiment exprimé dans une langue étrangère, par une espèce de traduction qui se fait, dit-il, dans l'esprit; comme lorsqu'un Français entend le mot anglais god, il commence par le traduire , et se dit à lui-même Dieu ; ensuite il pense à l'idée que ce mot exprime , ce qui ralentit l'effet de l'expression , et par conséquent l'affaiblit.

Mais la véritable cause de cet affaiblissement , c'est que le mot étranger, quoique je l'entende à merveille, sans réflexion ni délai, n'est pas lié dans ma pensée avec les mêmes impressions habituelles et primitives que le mot de ma propre langue ; et que les émotions qui se renouvellent au son du mot qui les a produites ne se réveillent pas de même au son d'un mot étranger, et, si j'osais le dire, insolite à mon oreille et à monàme. Ainsi, quoiqu'il y ait beaucoup à gagner, du côté de l'abondance et de la noblesse, à écrire dans une langue morte, parce qu'elle n'a rien de trivial pour nous, il y a encore plus à perdre du côté de Y analogie et de la sensibilité.

Pour ce qui regarde le style métaphorique et Yanalogie des

images, soit avec la pensée, soit avec elles-mêmes, royez

Images.

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Anapeste. L'un des nombres ou pieds, des vers grecs et latins, composé de deux brèves et d'une longue.

Les Grecs, dont l'oreilleavaitune sensibilité si délicate pour le nombre, avaient réservé Y anapeste aux poésies légères, comme le dactyle aux poèmes héroïques; et en effet, quoique ces deux mesures soient égales, le dactyle — ^, frappé sur la première syllabe , a plus de gravité dans sa marche que Y anapeste ^ — , frappé sur la dernière.

On a remarqué que la langue française a peu de dactyles et beaucoup d'anapestes. Lully semble être un des premiers qui s'en soit aperçu , et son récitatif a le plus souvent la marche du dactyle renversé.

On n'en doit pas conclure que nos vers héroïques, où Yanapeste domine, ne soient pas susceptibles d'un caractère grave et majestueux ; il suffit pour le ralentir d'y entremêler le spondée; et Y anapeste , alors assujetti par la gravité du spondée, n'est plus que coulant et rapide, et cesse d'être sautillant.

J'observerai même, à ce propos, que dans notre déclamation, ainsi que dans notre musique , rien n'est moins invariable que le caractère que les anciens attribuaient aux différents pieds, que Y ïambe ) par exemple , « — , le pied tragique, est, dans nos vaudevilles et dans nos airs de danse, aussi sautillant que lechorée^— ; le dactyle, le pied favori de l'épopée, imite, quand on veut, tout aussi bien que Y anapeste, un galop rapide, et d'autant plus léger que les derniers temps sont en l'air ; et au contraire Y anapeste exprime, quand on veut, la langueur et l'abattement , en glissant mollement sur les deux premières syllabes, et en appuyant sur la dernière , comme dans ces vers :

iVallons point plus avant. Demeurons, chère Œnone.

Le rhythme est donc un moyen d'expression, changeant selon le mouvement et l'inflexion de la voix ; et lorsqu'on lui attribue un caractère inaltérable, on est préoccupé de quelque exemple particulier, que mille autres exemples démentent.

"Anciens. Il se dit particulièrement des écrivains et des artistes de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Rome.

Dans les dialogues de Perrault, intitulés : Parallèledes anciens et des modernes, l'un des interlocuteurs prétend que c'est nous qui sommes les anciens. « .N'est-il pas vrai, dit-il, que la durée du monde est communément regardée comme celle de la vie d'un homme; qu'il a eu son enfance, sa jeunesse et son âge parfait, et qu'il est présentement dans la vieillesse? Figurons-nous de même que la nature humaine n'est qu'un seul homme. Il est certain quecet homme aurait été enfant dans l'enfance du monde, adolescent dans son adolescence, homme parfait dans la force de son âge, et que présentement le monde et lui seraient dans leur vieillesse. Cela supposé, nos premiers pères ne doivent-ils pas être regardés comme les enfants; et nous, comme les vieillards et les véritables anciens du monde? »

Ce sophisme ingénieux , d'après lequel on a dit plaisamment , Le monde est si vieux qu'il radote, a été pris un peu trop à la lettre par l'auteur du Parallèle. Il peut s'appliquer avec quelque justesse aux connaissances humaines, aux progrès des sciences et des arts, à tout ce qui ne reçoit sou accroissement et sa maturité que du temps. Mais qu'il en soit de même du goût et du génie, c'est ce que Perrault n'a pu sérieusement penser et dire. Ici les caprices de la nature , les circonstances combinées des lieux , des hommes et des choses, ont tout fait, sans aucune règle de succession et de progrès. Où les causes ne sont pas constantes, les effets doivent être bizarrement divers.

L'avantage que Fontenelle attribue aux modernes , d'être montés sur les épaules des anciens , est donc bien réel du côté des connaissances progressives, comme la physique, l'astronomie, les mécaniques; la mémoire et l'expérience du passé, les vérités qu'on aura saisies, les erreurs où l'on sera tombé, les faits qu'on aura recueillis, les secrets qu'on aura surpris et dérobés à la nature, les soupçons même qu'aura fait naître, l'induction ou l'analogie, seront des richesses acquises; et quoique pour passer d'un siècle à l'autre il leur ait fallu franchir d'immenses déserts d'ignorance, il s'est encore échappé , h travers la nuit des temps , assez de rayons de lumière pour que les obser-

vations, les découvertes, les travaux des anciens aient aidé les modernes à pénétrer plus avant qu'eux dans l'étude de la nature et dans l'invention des arts.

Mais en fait de talents, de génie, et de goût, la succession n'est pas la même. La raison et la vérité se transmettent , l'industrie peut s'imiter ; mais le génie ne s'imite point; l'imagination et le sentiment ne passent point en héritage. Quand même les facultés naturelles seraient égales dans tous les siècles, les circonstances qui développent ou qui étouffent les germes de ces facultés se varient à l'infini; un seul homme change, tout change? Qu'importe que sous Attila et sous Mahomet la nature eût produit les mêmes talents que sous Alexandre et sous Auguste.

Il y a plus : après deux mille ans, la vérité ensevelie se re trouve dans sa pureté, comme l'or; et pour la découvrir il ne faut qu'un seul homme. Copernic a vu le système du monde, comme s'il fût sorti tout récemment de l'école de Pythagore. Combien d'arts et combien de sciences, après dix siècles de barbarie, ont repris leurs recherches au même point où l'antiquité les avait laissées?

Mais quand le flambeau du génie est éteint; quand le goût, ce sentiment si délicat, s'est dépravé; quand l'idée essentielle du beau , dans la nature et dans les arts, a fait place à des conceptions puériles et fantasques , ou absurdes et monstrueuses ; quand toute la masse des esprits est corrompue dans un siècle , et depuis des siècles, quels lents efforts ne faut-il pas à la raison et au génie même pour se dégager de la rouille de l'ignorance et de l'habitude; pour discerner, parmi les exemples de l'antiquité ceux qu'il est bon de suivre et ceux que l'on doit éviter?

Perrault, ses partisans, et ses adversaires, ont tous eu tort dans cette dispute; aux uns , c'est le bon goût qui manque, et aux autres la bonne foi.

Quelle pitié de voir , dans les Dialogues sur les anciens et les modernes , opposer sérieusement Mézerai à Tite-Live et à Thucydide, sans daigner parler de Xénophon, de Salluste, ni de Tacite ; de voir opposer l'avocat Lemaître à Cicéron et à Démosthène ; Chapelain , Desmarets , Lemoine , Scudéri , à Homère et

à Virgile; de voir déprimer l' Iliade et Y Enéide, pour exalter le Clovis , le Saint-Louis , Y Marie, \& Pucelle; de voir donner aux romans de Y Astrée, de Cléopâtre, de Cyrus , de Clélie , le double avantage de n'avoir aucun des défauts que l'on remarque dans les anciens poètes , et d'offrir une infinité de beautés nouvelles , notamment plus d'invention et plus d'esprit que les poèmes d'Homère, de voir préférer les poésies de Voiture, de Sarazin, de Benserade, pour leur galanterie fine , délicate, spirituelle , à celles de ïibulle , de Properce , et d'Ovide ! etc.

Il n'est pas étonnant, je l'avoue, qu'un parallèle si étrange ait ému la bile aux zélateurs de l'antiquité. Mais aussi dans quel. autre excès ne sont-ils pas tombés eux-mêmes? Une si bonne cause avait-elle besoin d'être soutenue par des injures? Était-ce à la grossièreté pédantesque à venger le goût ? Leur mauvaise foi rappelle ce que l'on raconte d'un homme qui par système ne convenait jamais des torts de ses amis. On lui en demanda la raison. Si j'avouais, dit-il, q ue mon ami est borgne, on le croirait aveugle. Mais les amis des anciens n'avaient pas cette injustice à craindre; et d'ailleurs ne voyaient-ils pas que ne rien céder, c'était donner prise sur eux et présenter un côté faible ? Avait-on besoin de leur aveu, pour savoir que les grands hommes qu'ils défendaient étaient des hommes? Oii sait bien que l'inégalité est le partage du génie. Avaient-ils peur que les beautés d'Homère ne fissent pas oublier ses défauts ? Pourquoi ne pas reconnaître que de longues harangues étaient déplacées au milieu d un combat; que des comparaisons prolongées au delà de la similitude choquaient le bon sens et le goût; qu'une foule de détails pris dans les mœurs antiques, mais sans noblesse et sans intérêt, n'étaient pas dignes de l'épopée; que le langage des héros d'Homère était souvent d'un naturel qui ne peut plaire dans tous les temps; que si Homère avait voulu se jouer de ses dieux, eu les représentant railleurs, colères, emportés , capricieux, il avait tort; que s'il les avait peints de bonne foi, d'après la croyance publique, il avait tort encore de n'avoir pas été plus philosophe que son siècle; et que, s'il les avait imaginés tels luimême , il avait dormi et fait de ridicules songes? Après avoir reconnu ces défauts, n'avait-on pas à louer en lui la poésie au

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plus haut degré ; le coloris et l'harmonie; la hardiesse du dessin et la heauté de l'ordonnance; la plus étonnante fécondité, soit dans l'invention de ses caractères , soit dans la composition de ses groupes; la véhémence de ses récits et la chaleur de ses peintures ; la grandeur même de son génie dans l'usage du merveilleux ; le premier don du poëte enfin , l'art de tout animer et de tout agrandir, cet art créateur et fécond, qui a frappé , rempli, échauffé tant de têtes dans tous les siècles , et tant donné à peindre, après lui, et à la plume et au pinceau?

Après avoir avoué que dans Y Enéide l'action manquait de rapidité, de chaleur , et de véhémence; que les passions s'y mêlaient trop rarement , et laissaient de trop grands intervalles vides; que tous les caractères, excepté Didon, étaient faiblement dessinés; que celui d'Énée , surtout, n'avait ni force ni grandeur ; que les six derniers livres étaient une très-faible imitation de Y Iliade, etc. N'avait-on pas à dire que les six premiers étaient une imitation merveilleusement embellie et ennoblie de Y Odyssée? que jamais la mélodie des vers, l'élégance du style, la poésie des détails , l'éloquence du sentiment , le goût exquis dans le choix des peintures , n'avaient été à un si haut point dans aucun poëte du monde?

Après avoir avoué que Sophocle et Euripide étaient inférieurs à Corneille et à Racine pour la belle ordonnance de l'action théâtrale, l'économie du plan, l'opposition des caractères, la peinture des passions, l'art d'approfondir le cœur humain , d'en développer les replis , n'avait-on pas à faire valoir le naturel , la simplicité, le pathétique des poètes grecs, et surtout leur force tragique ?

Après avoir mis fort au-dessous de Molière , Aristophane , Plaute , et Térence, ne leur eût-on pas laissé la gloire d'avoir formé eux-mêmes dans leur art celui qui lésa surpassés? Et si la Fontaine a porté dans la fable le génie de la poésie ; si , par le charme du pinceau , et par cette illusion si douce que nous fait sa naïveté, il a passé de très-loin Ésope et Phèdre ses modèles, n'ont-ils pas, comme lui, le mérite essentiel à l'apologue, le naturel , la grâce et la simplicité ?

Quel avantage du côté d'Ovide , de Tibulle et de Properce ,

sur la froide galanterie du bel-esprit de Rambouillet, sur les Voiture, les Benserade, les Sarazin, etc. ! Quel avantage que celui d'Horace sur Boileau , son faibie et froid copiste ! Quelle philosophie dans l'un, quelle abondance de pensées 1 Et dans l'autre, quelle stérilité dans les sujets les plus riches ! combien peu de profondeur dans ses vues et d'imagination dans ses plans!

En général, rien de plus imprudemment engagé que cette fameuse dispute. On ne conçoit pas même aujourd'hui comment elle put s'élever. N'avait-on pas vu du premier coup d'œil l'avantage prodigieux que l'un des deux partis devait avoir sur l'autre ? qu'en opposant toute l'antiquité depuis Homère jusqu'à Tacite, au nouveau règne des lettres, depuis le Dante jusqu'à Despréaux, on embrassait mille ans d'un côté, et tout au plus quatre cents ans de l'autre ? Et que pouvait-on comparer ?

Les orateurs? Mais Rome et Athènes avaient des tribunes : les droits des nations, leur salut, les intérêts de la patrie et de la liberté, la grande cause du bien public et quelquefois du salut commun, étaient confiés à un homme; et le sort d'un État, celui des nations dépendait de son éloquence. Qu'a de commun cet emploi sublime avec celui de nos avocats ? Où était, dans l'Europe moderne, la place d'un homme éloquent ? Était-ce dans notre barreau que devaient naître des Démosthènes? Y a-t-il d'éloquence sans passions ? Et ne sait-on pas que le langage des passions est presque toujours déplacé partout où la loi seule est juge? T'oyez- Barreau, Orateur.

Rien de plus important, sans doute, que l'objet de l'éloquence de la chaire. Mais la seule passion qu'on y excite est la crainte, quelquefois la pitié. La haine, l'orgueil, la vengeance, l'ambition, l'envie, la rivalité des partis, les discordes publiques, les mouvements du sang et de la nature, le fanatisme de la patrie et de la liberté, tous les grands mobiles du cœur humain,tous ces grands ressorts de l'éloquence républicaine, n'ont point passé de la tribune dans la chaire. Foyez Chaire.

Les historiens? Mais, de bonne foi, quelque talent que la nature eût accordé à ceux de nos temps de ténèbres, de barbarie, et de servitude, auraient-ils pu donner au fer le prix de l'oi :

D'un côté, le tableau des républiques les plus florissantes, des plus superbes monarchies, des plus merveilleuses conquêtes, des plus grands hommes de l'univers, étaient sous les yeux de l'histoire. De l'autre, qu'avait-elle à peindre? Des incursions , des brigandages, des esclaves et des tyrans. Exceptez-en quelques règnes ; et dites-moi ce qu'auraient fait de nos misérables annales les Tite-Live , les Tacite, les Thucydide, les Xénophon? Quand le génie n'aurait pas manqué à l'histoire moderne, l'histoire elle-même, cet amas de crimes sans noblesse, de nations sans moeurs, d'événements sans gloire, de personnages sans caractère, sans vertu ni talent que la férocité, n'aurait-elle pas rebuté le génie? Des hommes éclairés, sensibles, éloquents, se seraient-ils donné la peine d'écrire des faits indignes d'être lus?

Les poètes ? Mais a-t-on pu prétendre que deux règnes, celui de Léon X et celui de Louis XIV , pussent entrer dans la balance avec toute l'antiquité? Ce sont les siècles de Périclès, d'Alexandre, et d'Auguste, et tous les règnes des empereurs, que l'on réunit contre le premier âge de la renaissance des lettres. Mais pour juger combien le temps fait à la chose, on n'a qu'à joindre cinquante ans au siècle de Louis XIV, et l'on a de plus du côté des modernes, qui? Pope, Addisson. Métastase, nombre de poètes français estimés et dignes de l'être , et cet homme prodigieux , qui pèserait lui seul dans la balauce dix anciens des plus admirés.

Cette réflexion nous ramène aux moyens qu'on aurait encore de réclamer en faveur des modernes, contre l'injuste parallèle qu'on a fait d'eux et des anciens. Ce serait d'abord, comme nous l'avons dit, de comparer les espaces des temps, de faire voir d'un côté mille ans écoulés, seulement depuis Homère jusqu'à Tacite, et de l'autre côté , tout au plus un ou deux siècles de culture ; d'observer ensuite ce qu'un demi-siècle a mis depuis dans la balance. On pourrait dire alors : Voilà ce qu'a donné l'espace de soixante années. Qu'on attende encore quelques siècles ; et quand les temps seront égaux, on aura droit de comparer les hommes.

On rapprocherait ensuite les circonstances locales, celles des hommes et des temps. Et combien, du côté de la poésie, comme

de l'éloquence et de l'histoire, les modernes n'auraient-ils pas de gloire d'avoir surmonté tant d'obstacles pour approcher des anciens ? J'oyez l'article Poésie.

C'était ainsi, ce me semble, que cette cause devait être plaidée. Si on ne se passionnait que pour la vérité, on serait juste, impartial comme elle : mais on se passionne pour son opinion; et la vanité veut avoir raison, à quelque prix que ce soit.

Le parallèle de Perrault, dans la partie des arts, est d'un homme plus éclairé, mais présumant trop de ses forces, ou plutôt donnant trop à l'adulation. Quand il serait vrai que les modernes auraient égalé les anciens en sculpture, en architecture, la gloire de ces deux arts n'en serait pas moins tout entière ou presque tout entière à ceux qui, les ayant créés, les ont portés a un point d'élégance, de correction, de noblesse, digne de servir de modèle. On a beau dire qu'on peut ajouter aux beautés de l'architecture ancienne : cela n'est pas arrivé encore. On a donné plus de hardiesse et de commodité aux édifices, c'est le fruit de l'expérience; mais plus d'élégance et de majesté , non : or c'est là le fruit du génie.

Quant à la peinture et à la musique, il faut savoir douter des prodiges que l'on nous vante , mais ne pas assurer, sur des preuves légères, que ces arts n'étaient qu'au berceau; que les anciens, qui chantaient sur la lyre, ne se doutaient pas des accords; que dans la peinture ils n'avaient ni la magie du clairobscur ni l'une et l'autre perspective : ne pas juger d'Athènes d'après Pompéia; et présumer qu'un peuple dont les organes étaient si délicats et le goût si fin et si juste ne se serait point passionné pour ces deux arts s'ils n'avaient pas été à peu près de niveau avec ceux où il excellait. Apelles , limante , Aétion en auraient-ils imposé aux juges de Praxitelle et de Phidias? Une musique faible aurait-elle produit des effets qu'on oserait à peine attribuer à l'éloquence, et fait craindre, même aux plus sages, son influence sur les mœurs et son ascendant sur les lois? Ce préjugé favorable aux anciens méritait qu'on ne né«li<:eàt aucun des avantages du côté des modernes ; et l'Italie eût été d'un grand poids dans la balance des beaux arts. D'où vient donc que Perrault a eu la vanité de n'y faire entrer que l'école fran-

çaise? II avait fait un mauvais petit poëme, dans lequel, pour flatter Louis XIV, il avait opposé sou règne à toute l'antiquité. Ou trouva la louange outrée; il voulut la justifier, et fit un livre où, avec de l'esprit , il s'efforçait d'avoir raison : moyen presque assuré de faire un mauvais livre.

Ainsi lui-même il avait affaibli une cause déjà trop faible, en détacbant du parti des modernes tout ce qui n'appartenait pas au règne de Louis le Grand; et s'il appelle à son secours Malherbe , Pascal et Corneille, surtout l'Arioste et le Tasse, c'est qu"il s'oublie et perd de vue l'objet qu'il s'était proposé.

Mais ce qui l'avait mis encore plus à l'étroit , c'est l'alternative comique à laquelle il était réduit, ou de louer ses adversaires et les amis de ses ennemis , ou de renoncer à tout l'avantage que leurs talents donneraient à sa cause. Racine, Despréaux, Molière, la Fontaine, étaient bien d'autres hommes à opposer aux anciens , que Chapelain et Scudéri. Il eût fallu avoir le courage et la franchise de les louer autant qu'ils méritaient de l'être ; et cette vengeance était en même temps la plus noble et la plus adroite qu'il pût tirer d'un injuste mépris.

Antithèse. Le pèreBouhours la compare au mélange des ombres et des jours dans la peinture , et à celui des voix hautes et basses dans la musique. IS'ulle justesse dans cette comparaison.

Il y a dans le style des oppositions de couleurs , de lumière , et d'ombres, et des diversités de tons , sans aucune antithèse ; et souvent il y a antithèse sans ce mélange de couleurs et de tons.

L' antithèse exprime un rapport d'opposition entre des objets différents, ou, dans un même objet, entre ses qualités ou ses façons d'être ou d'agir : ainsi , tantôt elle réunit les contraires sous un rapport commun; tantôt elle présente la même chose sous deux rapports contraires. Cette sentence d'Aristote : Pour se passade société, il faut être un dieu ou une bête brute ; ce mot de Phocion à Antipater : Tu ne saurais avoir Phocion pour ami et pour flatteur en même temps; et celui-ci : Pendant la paix, les enfants ensevelissent leurs pères, et pendant la guerre les

ANTITHESE. JC3

pères ensevelissent leurs enfants , sont des modèles de l'antithèse.

L'on a dit que peut-être les sujets extrêmement sérieux ne la comportent pas. On a voulu parler, sans doute, de Yantithèse trop soutenue, trop étudiée, trop artistement arrangée; mais Yantithèse passagère et sans affectation est un tour d'esprit et d'expression aussi naturel , aussi noble , aussi sérieux qu'un autre, et convient à tous les sujets.

Quoi de plus noble et de plus naturel que cet éloge de Roscius dans la bouche de Cicéron ? // est si excellent acteur, que vous diriez qui! est le seul qui ait dû monter sur le théâtre; il est si honnête homme, que vous diriez qu'il n'y aurait jamais dû monter.

La plupart des grandes pensées prennent le tour de Yantithèse, soit pour marquer plus vivement les rapports de différence et d'opposition, soit pour rapprocher les extrêmes.

Caton disait : J'aime mieux ceux qui rougissent que ceux qui pâlissent : cette sentence profonde serait certainement placée dans le discours le plus éloquent. Écoutez, vous autres jeunes gens, disait Auguste, un v ieillard que les vieillards ont bien voulu écouter quand il était jeune : cette antithèse manquerait-elle de gravité dans la bouche même de Nestor ? Et cette pensée si juste et si morale : La jeunesse vit d'espérance , la vieillesse vit de souvenir; et ce mot d'Agésilas, tant de fois répété : Ce ne sont pas les places qui honorent les hommes, mais les hommes qui honorent les places ; et celui de Dion à Denis, qui parlait mal de Gélon : Respectez la mémoire de ce grand prince : nous nous sommes fiés à vous à cause de lui; mais a cause de vous, nous ne nous fierons à personne; et ce motd'Agis, en parlant de ses envieux : Ils auront à souffrir des maux qui leur arrivent et des biens qui m' arriveront ; et celui dHenri IV à un ambassadeur d'Espagne: Monsieur r ambassadeur, voila Biron;je le présente volontiers a mes amis et à mes ennemis ; et celai de Voiture : C'est le destin de la France de gagner dis batailles et de perdre des armées ; seraient-ils indignes de la majesté de la tribune ou du théâtre?

Le moins maniéré, le plus simple des écrivains de l'antiquité

Plutarque, dans ses parallèles, emploie fréquemment l'antithèse. Thémistocle, dit-il,/^ banni, après avoir sauvé sapatrie, Camille sauva sa patrie, après avoir été banni. Camille est le plu? grand des Romains avant son exil; et après son exil il est supérieur à lui-même. Y a-t-il rien de moins recherché et de plus naturel que cette opposition ?

L'abhé Mallet renvoie X antithèse aux harangues, aux oraisons funèbres, aux discours académiques; comme si Y antithèse n'était jamais qu'un ornement frivole ; et comme si, dans une oraison funèbre, dans une harangue, dans un discours académique, le faux bel esprit n'était pas aussi déplacé que partout ailleurs. L'affectation n'est bonne que dans la bouche d'un pédant , d'une précieuse ou d'un fat.

. L' 'antithèse est souvent un trait de délicatesse ou de finesse épigrammatique. Cette réponse d'un homme à sa maîtresse, qui faisait semblant d'être jalouse d'une honnête femme : Aimable vice, respectez la vertu; et celle de Phocion à Demadès, qui lui disait : Les Athéniens te tueront s'ils entrent en fureur. — Et toi, s'ils rentrent dans leur bon sens ; et ce mot d'Hamilton: Dans ce temps-là, de grands hommes commandaient de petites armées, et ces années faisaient de grandes choses; sont des exemples de ce genre.

Mais souvent aussi Yantithèse prend le ton le plus haut; et l'éloquence, la poésie héroïque, la tragédie elle-même, peuvent l'admettre sans s'avilir.

Ce vers de Racine , imité de Sapho ,

Je sentis tout mon corps et transir et brûler; ce vers de Corneille ,

Et monté sur le faite, i! aspire à descendre; ce vers de la Henriade,

Triste amante des morts , elle hait les vivants ; ce vers de Crébillon ,

La crainte fit les dieux , l'audace a fait les rois ;

amiti; !.-... 165

ces paroles de Junon dans Y Enéide,

Flecterc si nequeo superos, acheronta movebo l ; et ce présage du destin de Rome,

Imperium terris, animos œquabit olympo a ; et cette réponse de Médée,

Servare potui ; perdere an possim rogas i ?

et ces mots de Sénèque, en parlant de l'Être suprême et de ses immuables lois : Semper par et , semeljussit* , ne sont-ils pas du style le plus grave ? Ces mots d'Alexandre : Malo me jortunx pœniteat quam victor'm pudeat 5 ; et ce trait du caractère de César , Meruitque timeri, nil metuens 6 ; et cette conclusion de l'apologie de Socrate en parlant à ses juges : 11 est temps de nous en aller, moi pour mourir, et vous pour vivre, n'est-ce que du faux bel esprit?

Il en est de Y antithèse comme de toutes les figures de rhétorique; lorsque la circonstance les amène et que le sentiment les place, elles donnent au style plus de grâce et plus de beauté. Il faut prendre garde seulement que l'esprit ne se fasse pas une habitude de certains tours de pensée et d'expression, qui, trop fréquents, cesseraient d'être naturels. C'est ainsi que Yantithèse, trop familière à Pline le Jeune et à Fléchier, paraît dans leur éloquence une figure étudiée , quoique peut-être elle leur soit venue sans étude et sans réflexion.»

Apostrophe. Rien de plus commun, dans les livres que l'on nous donne pour classiques, que le manque d'exactitude dans les définitions et de justesse dans les exemples. Longin, en citant de Démosthène un mouvement oratoire vraiment sublime , a

* « Si je ne puis fléchir les dieux du ciel, je soulèverai ceux des enfers. » : « Son empire embrassera la terre ; son génie atteindra les cicux. »

3 « J'ai pu le sauver ; et tu demandes si je puis le perdre ? >

* « lia commandé une fois; il ne fait plus qu'obéir. »

5 « J*aime mieux avoir à me plaindre, de ma fortune, que d'avoir à rougir de ma victoire. »

û Inaccessible à la crainte, il mérita de l'inspirer. »

166 ÉLÉMENTS DE LITTÉRATUBE.

dit : Par cette forme de serment, que f appellerai ici apostrophe, il défie, etc. Longin ne pensait pas alors à définir rigoureusement Y apostrophe : le sublime était son objet. Il ne fallait donc pas, sur la foi de Longin , donner pour apostrophe ce qui n'en est pas une. Et qui ne sait pas que cette figure ou ce mouvement oratoire consiste à détourner tout à coup la parole, et à l'adresser, non plus à l'auditoire ou à l'interlocuteur, mais aux absents, aux morts, aux êtres invisibles ou inanimés, et le plus souvent à quelqu'un ou à quelques-uns des assistants? Or, dans le serment de Démosthène il n'y a rien de détourné : il s'adresse aux Athéniens.

« Non , non , leur dit-il ; en vous chargeant du péril ( de la guerre contre Philippe) pour la liberté universelle et pour le salut commun, vous n'avez point failli. Non! j'en jure par ceux de vos ancêtres qui bravèrent les hasards de Marathon, et par ceux qui soutinrent le choc à la bataille de Platée, et par ceux qui sur mer livrèrent les combats de Salamine et d'Artémise, et par un grand nombre d'autres qui reposent dans les tombeaux publics. »

Si dans ce moment Démosthène eût employé X apostrophe, il aurait dit : « Je vous eu atteste , ou j'en jure par vous , illustres morts, etc. » Mais ce tour, plus artificiel et plus commun, aurait été moins beau. Et en effet , ce n'est pas dans le fort d'une argumentation aussi serrée que l'est celle de Démosthène dans cet endroit de son apologie, ce n'est point là que l'orateur doit làcher prise et se dessaisir de ses juges pour s'adresser aux absents ou aux morts.

Dans ces moments , c'est la partie adverse qu'on attaqua , c'est un témoin présent que l'on atteste , c'est un accusateur qu'on presse, ou un protecteur qu'on implore, c'est quelquefois ses juges mêmes qu'on met -en scène et qu'on prend à témoin. Ainsi , dans la harangue que je viens de citer , soit que Démosthène provoque son adversaire et lui demande : « Pour qui voulez-vous, Eschine , qu'on vous répute? pour l'ennemi de la republique, ou pour le mien? » Soit qu'il interroge ses juges et qu'il leur demande à eux-mêmes : « Qui empêcha que l'Hellespont ne tombât sous une domination étrangère? Vous , messieurs. Or , quand je

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