APOSTROPHE
dis vous , je dis la république. Mais qui cousaerait au salut de la république ses discours, ses couseils, ses actions? qui se dévouait totalement pour elle ? Moi. » Le mouvement oratoire est vif, pressant, irrésistible.
Quelquefois Y apostrophe est double ; et les deux mouvements, se succédant avec rapidité, donnent à l'éloquence le plus haut degré de chaleur. Tel est , contre Aristogiton , cet endroit du même orateur, rappelé par Longin : « Il ne se trouvera personne entre vous, Athéniens , qui ait du ressentiment et de l'indignation de voir un impudent, un infâme, violer insolemment les choses les plus saintes! Un scélérat, dis-je, qui... O le plus méchant de tous les hommes! rien n'aura pu arrêter ton audace effrénée! » etc.
J'ai cité ailleurs la plus belle des apostrophes de Cicéron : Quid enim, Tubero, tuus ille district us in acie pharsalica yladius agebat ? • Mais cette figure se reproduit à chaque instant dans ses harangues. Je ne sais pas pourquoi nous le citons en détail ; il faut le lire tout entier , et le relire après l'avoir lu. Tantôt on le verra prendre à la gorge son adversaire , le terrasser, le couvrir d'opprobre , et , après l'avoir foulé aux pieds et traîne dans la fange , l'abandonner avec mépris à l'indignation publique : c'est ainsi qu'il traite Pison ; tantôt s'adresser à ses juges , comme dans la défense de Milon, et invoquer leur témoignage : Sed quid ego argumentor ? quidplura disputo ? Te, Q. Petilli, appetlo, optimum et Jortissimum civem ; te, M. Cato, testor ; quosmihidivina quœdamsors dédit judices 2 : tantôt s'adresser à son client, et le mettre en scène : Te quidem, Milo , quodisto animoes (scilicet fortissimo) satis laudare non possum ; sed quo est ista magis divina rir/us, eo majore a te dolore divellor*; tantôt, enfin, chercher dans l'auditoire des amis et des
1 « Toi-même , Tuberon , que faisait ton épée dans le champ de Pharsale ? »
2 « liais pourquoi m'arrcter à des raisonnements? pourquoi disputer davantage? C'est à vous, vertueux et vaillant Q. Petilius, c'est à vous, M. Catou, que je m'adresse , a vous qu'une providence divine semble m'avoir donnés pour juges. »
3 « Je ne puis, Milon, trop louer la force et l'élévation de ton aine; mais plus je vois dans ta vertu ce noble et divin caractère, plus grande est pour moi la douleur de me séparer de toi. »
défenseurs : Fos , vos appello, fortissimi viri, qui multum pro republicâ sanguinem effudistis; vos in viri et in ci vis invicli appello periculo , centuriones , vosque milites. Vobis non solum inspectantibus , sed etiam armatis et huicjudicio prsesidentibus , hxc tanta virtus ex hac urbe expelletur, exterminabitur , progiciel ur '.
Voilà le véritable genre de ^apostrophe oratoire. Celle qui s'adresse aux absents , aux morts , aux êtres invisibles ou inanimés , peut être pathétique lorsque le sujet la soutient et que la situation l'inspire ; mais elle est beaucoup moins pressante , et le plus souvent elle tient de la déclamation.
Sa place naturelle c'est la poésie passionnée.
Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible?
{Phèdre.) Mânes de mon amant , j'ai donc trahi ma foi?
{Alzire.) O cendres d'un époux ! ô Troyens! ô mon père ! O mon fils! que tes jours coûtent cher à ta mère!
( Andromaque .) Quoi ! pour noyer les Grecs et leurs mille vaisseaux , Mer, tu n'ouvriras pas des abymes nouveaux ?.... Et toi , soleil, et toi, etc. ( Clytemnestre.
Elle interrompt le dialogue, se mêle au récit et l'anime, s'échappe à tout moment d'un cœur que possède l'amour, la jalousie, la colère, l'indignation, etc. Elle soulage aussi la douleur plaintive et solitaire; et c'est l'expression la plus familière et la plus louchante de cette mélancolie qui se nourrit de souvenirs et de regrets.
Autrefois, l'usage d'adresser la parole à son cœur, à ses yeux, à son âme, à son bras était fréquent dans la poésie pathétique; et il n'est pas absolument hors de la vraisemblance de se deta-
1 « C'est vous que j'implore, braves guerriers , qui avez tant répandu de votre sang pour 'a patrie; c'est vous que j'appelle au secours d'un vaillant citoyen, d'un homme invincible, vous, centurions, vous, soldats, qui, nonseulement assitez, mais qui, sous les armes, présidez à ce jugement SouïTrirez-vous que du sein de Rome on écarte, on bannisse, on extermine tant de vertu? >•
cher ainsi d'une partie de soi-même. Ce guerrier qui au moment du combat se sentant frémir disait à ses compagnons : Ce corps frémirait bien davantage s'il savait où je vais le mener, exprimait un sentiment naturel et sublime. Homère, qui est toujours si simple et si vrai, n'a pas laissé dédire qu'Ulysse avait tancé son cœur rugissant de colère, et lui avait dit : Supporte encore cet affront. Rien de plus vif et de plus touchant que cette apostrophe de don Diègue à son épée.
Et loi , de mes exploits glorieux instrument,
Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,
Fer, jadis tant à craindre , et qui , dans cette offense ,
M'as servi de parade, et non pas de défense,
Va , quitte désormais le dernier des humains ;
Passe, pour me venger, en de meilleures mains.
Ces vers de Chimène, tant critiqués,
Pleurez , pleurez, mes yeux, et fondez- vous en eau, La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau.
Ces vers nous font encore verser des larmes : c'est que la passion a dans son délire des mouvements et des illusions que la froide critique ne connaît pas.
Scudéri trouvait là trois moitiés. Eh ! malheureux! ne vois-tu pas que le père et l'amant sont tout; que Chimène n'est rien, qu'elle s'oublie , et que dans sa douleur elle doit s'oublier?
Application. Nouvel emploi d'un passage, soit de prose, soit de poésie.
Plus le nouveau sens ou le nouveau rapport que ^application donne au passage est éloigné de son sens primitif, plus X application est ingénieuse, lorsqu'elle est juste.
De tous les jeux de l'esprit, c'est peut-être celui où il brille le plus par la justesse, la finesse , la singularité piquante, et surtout l'a propos de ces rencontres heureuses que l'occasion semble lui offrir d'elle-même, espèces de hasards qui n'arrivent qu'à lui.
L'archevêché de Paris venait d'être érigé en pairie. Les du-
170 ÉLÉMENTS DE LITTÉBATURE.
chesses, en corps, allèrent en faire compliment à l'archevêque de Harlai , l'un des plus beaux hommes de son temps. « Monseigneur, lui dit celle qui portait la parole, les brebis viennent féliciter leur pasteur de ce qu'on a couronné sa houlette. » L'archevêque, en regardant ces dames, dit à sa cour sacerdotale :
Formosi pecoris custos t.
Madame de Bouillon, qui savait le latin , répliqua : Formosior ipse2.
L'abbé de Villeroi n'avait pu obtenir des chanoines de Lyon d'être reçu dans leur chapitre. Le roi le fit archevêque de Lyon ; et le chapitre lui rendit les devoirs accoutumés. Villeroi voulut se prévaloir de son avantage, et leur dit ces mots du psaume 117 : Lapidem quem reprobaverunt xdificantes , hic foetus est in capitt anguli 3. L'un des chanoines lui répondit par le verset qui suit immédiatement celui-là : ./ domino faction est istud, et est mirabile oculis nostris -t.
Il fut un temps où il était permis, en chaire, de citer des auteurs profanes. Le P. Arnoux, jésuite, confesseur de Louis XIIF, en prêchant la passion, vit entrer la reine, Marie de Médicis, et obligé de recommencer , selon l'usage , il lui adressa ce vers de Virgile :
Infandum, regina, jubés renovare dolorem5.
L'emblème de Louis XIV était , comme on sait , le soleil. Le jésuite Bouhours prétendait même que depuis que le roi avait fris un soleil pour son symbole, et qu'il s'était approprié ce bel astre, pour parler de la sorte, les personnes un peu éclairées prenaient le soleil pour lui. Quoi qu'il en soit, Louis XIV avait été instruit de ce qui se tramait en Angleterre en faveur du prince d'Orange, et il en avait averti le roi Jacques II , qui
' « ne quel beau troupeau je suis pasteur ! »
2 « Le pasteur est plus beau lui-même. »
■ « La pierre qu'ils avaient rejetée est devenue la pierre de l'angle. »
* " C'est le Seigneur qui a fait cela , et c'est un miracle à nos yeux. »
5 « Reine . vous m'ordonnez de renouveler une horrible douleur. »
n'avait pas voulu le croire. Mais quand l'événement justifia l'avis qu'il avait négligé, on dit que Jacques s'écria :
Solemquis dicere falsum Audeat ? ille etiam cœcos instare tumultus Sœpe monet ', fraudemque, etoperta tumescere bella '.
Voilà sans contredit une des plus belles applications qui se soient jamais faites, mais une présence d'esprit bien étrange, dans un roi menacé de perdre sa couronne !
Ce même Jacques II nous rappelle le malheur de la Hogue , et la réponse trop heureuse que firent les Anglais aux flatteurs de Louis XIV. Les flatteurs avaient imaginé une médaille où Louis XIV était représenté sous la figure de Neptune menaçant les vents, avec cette légende , Quos ego. Le combat fut perdu; et toute l'habileté de Tourville et toute la valeur des Français ne purent empêcher qu'on ne succombât sous le nombre. Alors les Anglais, à leur tour, firent frapper une médaille , dont l'emblème était aussi l'image de Neptune, mais avec ces vers pour légende :
Maturate fugam , regique hœc dicite vestro, Non illi imperium pelagi 2.
ils n'ajoutaient pas encore , comme ils ont fait depuis ,
Sed mihi sorte datum *.
vanité aussi imprudente que celle du Quos ego.
Tout le monde sait le trait d'arrogance attribué aux Hollandais à l'égard de Louis XIV : Sla, sol, par allusion à son emblème.
Une application trop ingénieuse pour convenir à la douleur est celle que fit, dit-on, la sœur de M. de Thou, en voyant le tombeau du cardinal de Richelieu : Domine, si fuisses hic, frater meus nonfuisset mortuus 4 .
1 « Qui osera dire que le soleil nous trompe? C'est lui qui souvent noua avertit des troubles secrets qui nous menacent, des trahisons, et des guerres sourdes qui commencent à s'allumer. »
1 « Hâtez-vous de prendre la fuite, et allez dire à votre roi que ce n'est pas à lui qu'appartient l'empire des mers. »
3 « C'est à moi que le sort l'a donné. »
* « Seigneur, si vous aviez été ici , mon frère ne serait pas mort. »
Les applications n'ont pas toujours un caractère aussi sérieux. Tout le monde connaît celle que fit Calvin de ce vers au clergé de Rome.
Vobis picta croco et fulgentï murice vestis Desidiœ cordi.
Le cardinal Baronius avait une dévotion si particulière à saint Marcel, qu'on ne doutait pas qu'il n'en prît le nom s'il arrivait à la papauté . Un devin lui dit , pour sa bonne aventure :
Si qua fa ta aspera rumpas, Tu Marcellus eris.
Ce jeu de mots fait souvenir d'une réplique bien singulièrement beureuse , d'un homme d'esprit qui quelquefois s'amusait à fair des rébus. Quelqu'un disait de lui , en badinant à sa manière ,
Natum rébus agendis :
Il répondit :
Et mihi res, non me rébus subjungere conor.
Le pape Innocent XI ayant mis un impôt sur le papier timbré et sur le tabac, on fit dire à Pasquin : Contra folium quod vento rapitur ostendis potentiam tuam , et stipulant siccam persequeris « .
Ménage écrivant à madame de Sévigné, sur les folies du carnaval, lui disait, par allusion à la cérémonie des cendres:
Hic motus animorum atquc hœc certamina tanta Pulveris exigui jactu compressa quiescent2.
Rappellerai-je ici une gaieté de collège assez curieuse dans son espèce ? Quelque mauvais plaisant ayant fait entrer un àne dans une de nos écoles de théologie , ce fut, parmi les écoliers , a qui traiterait le nouveau venu avec le plus d'incivilité ; ils firent tant qu'ils le chassèrent. Quand le tumulte fut apaisé , le pro-
1 « Tu as exercé ta puissance sur la feuille qui est le jouet des vents , et tu persécutes le faisceau d'herbe sèche. »
2 "■ Tous ces mouvements des esprits et tous ces grands combats seront apaisés par un peu de poussière. »
fesseur ( l'abbé L. F.), dit gravement, pour leur apprendre à vivre : In propria venil, et sui eum non receperunt '.
Ce qui donne à Y application le caractère le plus piquant, c'est lorsqu'on emploie un dicton populaire , un proverbe, à cacher la finesse de la pensée , ou la malice de l'intention , sous l'air delà simplicité.
Un soi-disant homme de cour offrait sa protection à un gentilhomme de province. Je l 'accepte, monsieur , lui dit le gentilhomme, les petits présents entretiennent l 'amitié.
On disait devant Fontenelle que Dieu avait fait l'homme à son image. Vous savez sa réponse : L'homme le lui rend bien.
Madame D. D. entendant raconter que saint Denis , après qu'on lui eut coupé la tête, la porta dans ses mains à deux lieues de distance : Je n'ai pas de peine à le croire, dit-elle : il n'y a que le premier pas qui coûte.
La même ayant ouï dire qu'une femme de sa connaissance avait repris la fantaisie de coucher avec son mari, Cest peut-être, dit-elle, une envie de femme grosse.
Le talent des applications suppose , avec un esprit juste , subtil et prompt, une mémoire richement meublée. Voilà pourquoi Virgile, que tout le monde sait par cœur dès l'enfanc,e, est de tous les auteurs profanes celui dont on a fait le plus et de plus heureuses applications.
A l'égard des livres saints, on sait l'usage qu'en ont fait la morale et l'éloquence de la chaire. Parmi les applications de ce genre, on cite avec raison le texte de l'oraison funèbre de Turenue, Fleverunt eum omnis turba Israël planctu mag?w, etc. : et le texte de l'oraison funèbre du duc et de la duchesse de Bourgogne, où le père de la Rue appliqua si heureusement au désastre de 1712 ce passage de Jérémie. « Pourquoi vous attirez-vous par vos péchés un tel malheur, que de voir enlever par la mort, du milieu de vous, l'époux , l'épouse, et l'enfant au berceau ? » Quare facitis malum grande contra animas vestras, ut intereat ex vobis, vir, mulier, et parvulus, de medio Judie.
» « Il est venu dans son propre domaine, et les siens ne l'y ont pas reçu. »
Les prédicateurs se sont permis souvent de mutiler, de tronquer les passages qu'ils empruntaient des Livres saints , d'en altérer le sens, et quelquefois de leur en donner un tout contraire à l'esprit du texte. Voyez dans l'article Citation, de Y Encyclopédie, combien le sens de ces mots Multi vocati, pauci vero electi , a été corrompu. Il en est de même du Compelle intrare. Un tel abus est de conséquence , et peut servir à consacrer les plus dangereuses erreurs.
Ariette. Air de musique vocale dont le caractère est la légèreté. Ce mot est nouveau dans notre langue ; et quoiqu'il y eût dans la musique de Lulli, de Mouret, de Campra, quelques morceaux de chant mesuré , d'un mouvement vif et d'un tour agréable , on ne disait point les ariettes ; mais les airs de Lulli, de Mouret, de Campra. Ce fut lorsqu'on eut quelque idée de la musique italienne, et qu'on essaya d'eu imiter les passages brillants, que du mot aria on fit le mot ariette ; et on donna ce nom distinctif aux airs français que l'on croyait composés à l'italienne : ainsi, l'on dit les ariettes de Rameau, les ariettes de Mondon- \ille, l'ariette des Talents lyriques, Y ariette de Pygmalion, Yarictte de Tithon et l'Aurore.
Ce chant léger, qui était la partie de la musique italienne la moins estimable et la plus facile à imiter, fut introduit à l'Opéra- Comique , et il y eut beaucoup de succès. Le nom à'ariette lui convenait alors plus que jamais; il le retint, et l'on distingua Y ariette et le vaudeville. Mais l'Opéra-Comique ayant pris dans la suite un caractère plus élevé, et les sentiments qui l'animaient l'ayant rendu susceptible d'une musique plus variée , plus expressive, on sentit qu'on pouvait faire mieux que d'y donner à des voix légères des modulations brillantes à exécuter: on fit des chants qui avaient eux-mêmes du caractère et de l'expression ; et ce fut alors qu'on s'aperçut, quoi qu'en eût dit Rousseau, que notre langue était susceptible des beautés véritables de la musique italienne. Il eût donc fallu distinguer, dès ce moment, Yariette qui n'était que brillante, de l'air expressif et passionné. Mais l'usage était établi d'appeler ariette tous les airs.de l'Opéra-Co-