H AVERTISSEMENT
tion : elle doit avoir la mobilité d'une conversation libre et variée; et mon ambition , dans cet ouvrage, serait de paraître m'entretenir et causer avec mes lecteurs.
D'un autre côté, plusieurs de ces articles élémentaires ayant chacun divers rapports, j'aurais été forcé, par la méthode analytique , de les décomposer ; et le plaisir de voir ensemble et d'un coup-d'œil, si je puis m'exprimer ainsi , la ramification des idées radicales et génériques aurait été détruit par cette décomposition.
Si cependant quelqu'un voulait faire de ces éléments uue étude raisonnée et suivie , j'ai présumé qu'il me serait facile de lui eu tracer le cours, par une table méthodique, où j'aurais soin de classer les articles dans l'ordre le plus naturel. C'est ce que je ferai à la fin de la collection ; et si l'on craint de s'égarer dans cette espèce de labyrinthe , cette table en sera le fil.
Bien des détails où je suis entré paraîtront inutiles à des lecteurs instruits : je leur en demande pardon , mais ce n'est pas pour eux que ces détails sont faits.
Mon excuse sera la même pour un petit nombre d'articles , que j'appellerais mécaniques, et qui n'intéressent que l'art, tels que vers, rime, prosodie , accent, nombre , période , harmonie, muet, articulation nasale, distique, césure, hémistiche , alexandrin, asclépiade, hexamètre , etc. Je les indique exprès , afin qu'on les laisse aux jeunes artistes.
Quant aux passages pris d'une langue que tout le monde ne sait pas, j'ai eu soin de traduire en notes ceux dont le sens n'est pas énoncé dans le texte : on peut passer les autres, sans que le sens du texte en soit interrompu.
On trouvera dans ce recueil plusieurs morceaux que je n'ai pas donnés dans Y Encyclopédie, comme enthousiasme, éloquence, histoire , oraison funèbre , usage, etc. Ces articles ayant été faits par d'autres mains, et par des maius habiles , je ne m'en étais pas mêlé; mais ici que tout doit être à
A.VEBTISSEMBNT. III
moi, n'ayant pas le droit de rn'enrichir du bien d'autrui , il a fallu, selon mes moyens, y suppléer et remplir les vides. Puissent les peines que je me suis données en épargner aux jeunes gens qu'un naturel heureux rend impatients de produire et presse d'abréger les études de l'art, pour se livrer à ce génie, qui sans doute vaut mieux que l'art, mais qui ne saurait s'en passer : car, dans tous les sens , il est vrai , comme l'a dit un sage, que l'imperfection de la nature a éléïorigine de l'art ( Va.uvenargufs).
Le goût , dans l'acception la plus étroite de ce mot pris figurément , est le sentiment vif et prompt des finesses de l'art , de ses délicatesses, de ses beautés les plus exquises, et de même de ses défauts les plus imperceptibles et les plus séduisants.
Le goût, dans une acception plus étendue, est la prédilection ou la répugnance de l'âme pour tels ou tels objets du sentiment ou de la pensée.
Dans le premier sens, on dit d'un homme qu'il a du goût; dans l'autre , on dit que chacun a son goût.
On a remarqué avant moi l'analogie du goût physique avec le goût intellectuel, c'est-à-dire du sens qui juge les saveurs, avec le sens intime qui juge en nous les productions des arts d'après l'impression de plaisir ou de peine qu'en reçoivent l'esprit et l'âme. Je me bornerai donc à dire, que l'un comme l'autre de ces deux sens est une faculté naturelle , perfectible mais altérable ; que l'un comme l'autre varie et diffère selon les temps , les lieux , les mœurs , les habitudes ; qu'enfin l'un comme l'autre ne laisse pas d'avoir ses principes d'analogie, ses moyens d'assimilation.
Commençons par examiner si dans cette diversité de goûts qui semble être dans la nature il peut y avoir un goût par excellence , et si ce qu'on appelle éminemment le goût a jamai?, d'autre prérogative que d'être le goût dominant. Le goût physique semble avoir son caractère de bonté dans
» Ce morceau est fait pour servir d'introduction aux Éléments de Litii rature.
ÉLÉM. DE L1TTÉH. — T. I. I
la préférence qu'il donne aux nourritures les plus saines; et combien les raffinements du luxe n'ont-ils pas encore altéré ce discernement de l'instinct ? Le goût intellectuel a-t-il été plus inaltérable? et, soit dans la multitude, soit dans le petit nombre, a-t-il le droit de se croire plus infaillible dans son cboix ? L'opinion a pour objet la vérité, qui n'est qu'un point; et il est possible qu'à la longue les opinions particulières se réunissent au même centre, puisque de tous côtés la raison tend au même but; mais y a-t-il de même pour les goûts un point de ralliement et une tendance commune ? L'agréable comme l'utile a-t-il un caractère évident et invariable?
Nous vivons en société , et par la communication des sentiments et des idées , par l'exercice habituel de notre sensibilité sur des objets communs , par cet attrait qui nous rapproche et qui nous fait trouver tant de plaisir à penser, à sentir de même, nos goûts, il est vrai, s'assimilent si bien, qu'on dit communément d'une société, qu'elle a songoût, comme on le dirait d'un seul homme; mais jusque-là ce goût n'est que le sien.
Cette société s'étend: ce n'est plus un cercle, c'est une ville, un pays, tout un peuple; et par une longue cohabitude le goût y devient uniforme. C'est alors qu'il commence à prendre une sorte d'autorité, et si la nation est réellement plus éclairée, plus cultivée que ses voisines , si elle est plus fertile en objets d'agrément , elle aura quelque droit de servir de modèle dans l'art de plaire et de jouir ; mais encore chaque nation peut-elle prétendre , de son côté , savoir aussi ce qui lui est convenable ; et comme , en raison de son caractère , il est possible que ses affections aient quelque singularité , elle aura droit aussi de les prendre pour règle : son goût ne sera pas le goût de ses voisins , mais ce sera le bon goût pour elle.
A présent, supposons qu'à de longs intervalles , soit dans le temps, soit dans l'espace, que , par exemple, à deux mille ans et à deux mille lieues de distance, le goût d'une nation se communique et se répande, et que, malgré les différences d'usages, de mœurs, de coutumes, malgré la diversité même des climats et leur influence sur le caractère des peuples, ce goût soit presque universellement reconnu pour être le bon goût : rien de plus
décisif sans doute que ce témoignage unanime ; et toutefois, si quelque nation s'excepte et se réserve le droit d'avoir un goût qui lui soit propre, ou de modifier à son gré le goût universel, personne encore n'aura le droit de la soumettre à la loi commune ; et il ne sera point prouvé pourelle que le goût dominant soit meilleur que le sien.
Il n'y a doue qu'un juge suprême, un seul juge qui, en fait de goût, soit sans appel ; c'est la nature. Heureusement presque tout est soumis à cet arbitre universel.
Avant qu'il y eût des arts, il y avait des hommes sensibles et bien organisés ; avant qu'il y eût des arts , il y avait , pour le sens intime , des objets de prédilection et des objets d'aversion, des sources de plaisirs et des sources de peines; et ce sens , exercé par la natureavant que l'art se fit un jeu de l'émouvoir , avait pour juge, dans le choix des objets , leur attrait ou sa répugnance.
Ainsi les convenances qui intéressent le goût ne sont pas toutes accidentelles et factices ; il en est d'immuables , il en est d'éternelles comme les essences des choses.
Or le sentiment des convenances accidentelles en suppose l'étude; et quoique la faculté de les apercevoir soit donnée par la nature, elle a besoin que l'usage l'instruise des conventions qu'il établit. Ainsi le goût qui les fait observer, comme le goût qui juge si elles sont observées , est un discernement acquis ; mais, pour les convenances essentielles et immuables , il doit y avoir un goût indépendant , comme elles , de toute espèce de convention : la nature les a établies , la nature les fait sentir.
Lorsqu'on a défini le goût , le sentiment des convenances, on a donc reconnu un goût naturel et antérieur à toute espèce de convention , et un goût soumis aux mêmes variations que les mœurs et les conventions sociales. Or la règle de celui-ci sera toujours de garder avec l'autre le plus d'affinité possible, et de s'attacher aux objets qui peuvent les concilier.
Supposons d'abord l'homme sauvage et purement sauvage, comme on n'en a point vu, mais comme on peut l'imaginer, en qui nulle convention, nulle habitude sociale n'ait encore altéré la pensée et le sentiment ; il est difficile de concevoir comment il
peut manquer aux convenances naturelles , puisqu elles ne sont que l'accord de la nature avec elle-même, et que ni l'opinion, ni la coutume, ni le caprice de l'usage, n'ont rienïalsifié en lui; tout y est vrai, simple, ingénu ; il aime ce qui lui ressemble ; rien d' artificiellement composé ne le touche, rien d'affecté ne le séduit. Dans les sauvages même, tels que nous les voyons, réunis en société, quoique l'exemple, l'opinion, la coutume, aient déjà travaillé à corrompre le naturel , il est facile encore de voir que plus l'homme est près de la nature , plus il a d'ingénuité. On sait quelle est en eux la bonté de la vue et la finesse de l'ouïe; et si le sens intime, auquel répondent ces deux organes, n'a pas la même subtilité , au moins doit-il avoir la même netteté de perception et la même justesse. Il est moins exercé dans le sauvage que dans l'homme civilisé, sans doute; mais aussi est-il moins troublé. L'analyse, l'abstraction, la combinaison des idées, l'art de les composer, de les décomposer, d'en saisir les nuances , d'en apercevoir les rapports , ce travail de l'esprit, d'où naissent tant de lumière et tant de nuages , n'éclaire pas son entendement, mais aussi ne l'offusque pas. Ses idées sont des images; sa pensée est le résultat prompt et rapide de ses sensations, mais elle n'en est que plus vive. Sa morale n'est pas sublime , mais aussi n'est-elle point fardée ; et les vertus qui sont à son usage , la bonté , la sincérité , la bonne foi, l'équité, la droiture, l'amitié, la reconnaissance, l'hospitalité, le mépris de la douleur et de la mort, ont, à ses yeux , toute leur noblesse et toute leur beauté ; il y attache la gloire, qu'il préfère à la vie ; il a donc en lui-même le sentiment du beau moral ; il l'a de même du beau physique. Le soleil , le torrent , la foudre , la tempête , sont les objets de son étonnement quelquefois de son culte. La familiarité des grands tableaux de la nature n'épuise pas son admiration; et lorsqu'il parle de lui-même avec orgueil, c'est toujours à ce qu'il y a de plus naturellement noble qu'il se compare. Toutes nos- figures de rhétorique, tous nos mouvements oratoires, il les invente , il les emploie , mais à propos ; et c'est toujours le sentiment qui les lui inspire. Il adresse la parole aux absents, aux morts, il croit les voir et les entendre; il parle aux choses insensibles , et il croit en être entendu ; mais c'est lorsque son
âme est fortement émue et son imagination exaltée: c'est le délire de la passion , mais d'une passion véritable et sincère dans ses erreurs. Écoutez-le au moment qu'il a perdu son ami , qu'il pleure son fils ou son père, qu'il vient de recevoir une injure et qu'il en médite la vengeance , ou qu'il rend grâce d'un bienfait; il sent tout ce qu'il doit sentir, il le sent au degré où il doit le sentir, et, autant que sa langue peut le permettre, il le dit comme il doit le dire. Pas un tour qui ne rende le mouvement de sa pensée , pas une épithète ambitieuse ou superflue ; pas une hyperbole excessive; pas une fausse métaphore, quoique tout, y soit en images; pas un trait de sensibilité qui ne soit juste et pénétrant. Pourquoi cela? Parce que la nature est toujours vraie, et que tout ce qui est exagéré , maniéré , forcé , mis hors de sa place, est de l'art.
Dans les harangues des sauvages , qui sont leurs discours préparés, on aperçoit, il est vrai, des formules traditionnelles ; mais la manière même en est encore décente et noble; leur laconisme a de la dignité , leurs figures de la justesse , leur éloquence de la franchise et quelquefois de l'élévation. On voit bien qu'ils ont peu d'idées ; mais cette pauvreté même a je ne sais quoi d'imposant. On reconnaît ce caractère de simplicité et de noblesse dans la poésie des bardes et de tous les peuples du Nord , pris dans les temps où leur génie , comme leurs mœurs, était encore à demi sauvage ; et lorsqu'on les a fait parler, il n'a fallu , pour les rendre éloquents à leur manière, que leur prêter fidèlement le langage delà nature. Voyez, dans Tacite, la harangue du Breton Galgacus; dans Quinte-Curce, la harangue du député des Scythes à Alexandre; dans La Fontaine, celle du paysan du Danube au sénat romain.
Comment se pourrait-il, en effet, que l'homme qui ne parle que pour exprimer ce qu'il sent , dit autre chose que ce qu'il sent , et ne le dît pas comme il convient à son âge, à son caractère , à sa situation? Son langage n'est que l'effusion ou l'explosion de son âme. Pourquoi , dans ses récits, dans ses descriptions , emploierait-il des détails superflus, des circonstances inutiles? Il ne songe à dire que ce qu'il a vu , et dans ce qu'il a vu que ce qui l'a frappé. En un mot, il ne veut pas être spirituel ,
singulier , merveilleux, il veut être vrai , ou plutôt il Test sans le vouloir et sans songer à l'être.
Pourquoi nous-mêmes avons-nous donc aujourd'hui tant de peine à être simples et naturels? C'est que nos institutions nous ont plies et repliés de cent manières toutes contraintes ; qu'après avoir, comme dirait Montaigne , artialisé la nature, nous sommes obligés de naturaliser l'art. Je dis l'art , dans nos habitudes les plus familières et les plus libres, et à plus forte raison dans nos compositions, dans nos imitations, dans notre poésie inventive, dans notre éloquence factice, dans nos peintures étudiées, dans nos passions de commande , où il faut prendre à chaque instant une âme étrangère et nouvelle , croire voir ce qu'on ne voit pas , penser et sentir et parler, non comme soi , mais comme un autre; en un mot , se faire à soi-même l'illusion qu'on veut répandre , et se tromper si bien dans ses propres mensonges , que tout le monde y soit trompé. C'est là surtout qu'il est difficile de retrouver en soi ces mouvements naturels , ces accents , ces tours d'expression, qui échappent à l'homme sauvage sans qu'il y pense , et mieux que s'il y avait pensé.
Voyez les grâces de l'enfance, la facilité, la souplesse, le charme de ses attitudes et de ses mouvements ; bientôt vient l'éducation qui détruit tout cela, et qui met à la place la gêne et l'affectation. Alors , que l'on regrette ces grâces fugitives ! que de soins , que de peines ne se donne-t-on pas pour en retrouver quelques traces ! Ce n'est de même qu'à force d'art que l'art peut se rectifier.
Mais la grande difficulté, pour accorder l'art avec la nature , c'est que le naturel comme nous l'entendons n'est pas celui de l'homme inculte. Aux convenances universelles , qui seraient des règles constantes, les institutions sociales, la coutume, l'opinion , la fantaisie , en ont mêlé d'artificielles et de changeantes comme leurs causes ; et c'est à l'égard de celles-ci que le goût, n'ayant plus de type inaltérable , est devenu lui-même variable et divers. Les idées de bienséance , de noblesse , de dignité , de politesse, d'élégance, d'agrément , de délicatesse, enfin tous les raffinements de l'art de plaire et de jouir , étant venus successivement , et puis en foule, solliciter l'attention du goût, il
en a été comme étourdi; et au milieu de cette multitude de lois nouvelles et fantasques, il s'est trouvé comme un jurisconsulte, que ses études même et sou habileté rendent encore plus incertain et plus irrésolu dans ses opinions.
A mesure donc que l'art de plaire est devenu plus compliqué , le goût , qui en est le juge , le conseil et le guide, a dû être plus indécis. La nature n'a qu'une route , l'habitude a mille sentiers tortueux et entrecoupés. Aussi l'art le moins composé est-il toujours le plus infaillible ; et l'avantage des arts naissants comme des sociétés naissantes, c'est leur grande simplicité.
Homère, en comparaison de Virgile et de Racine, était presque un sauvage. Encore tout près de la nature, les convenances qu'elle avait établies étaient presque les seules dont il eût l'idée et le sentiment. Je suis loin de penser qu'il fût né dans un siècle absolument inculte, et qu'il eût lui seul inventé ses fables, ses dieux, ses héros , sa langue poétique ; mais on se tromperait si par un siècle de culture on entendait , en parlant du sien , un siècle de lumière pareil à ceux qui l'ont suivi. Il n'y avait de son temps rien de semblable aux fêtes qu'on célébrait du temps de Périclès, et aux spectacles qu'on y donnait à toute la Grèce assemblée. Il n'y avait aucune ville comme Athènes et Corinthe, où la poésie et l'éloquence, la philosophie et les arts, rassemblés, cultivés avec émulation, s'éclairassent mutuellement. Mais clans un climat où les hommes avaient reçu de la nature une sensibilité vive, une imagination facile à exalter , une finesse , une délicatesse, une subtilité d'organes dont on n'a jamais vu d'exemple ; dans un climat où le commerce, l'agriculture, le soin des troupeaux, peu de luxe , assez d'abondance , et , pour délassement , des fêtes , des sacrifices et des festins formaient le tableau de la vie ; dans ce climat, dis-je, de longues paix donnaient aux peuples et aux princes un loisir que les arts embellissaient à peu de frais ; et comme les mœurs étaient simples , et que le naturel des hommes n'était pas encore altéré , le goût se réduisait au choix d'une nature intéressante.
La politesse n'avait point appris aux héros d'Homère à se quereller noblement , et la crudité des injures qu'Achille dit à Agamemnon n'était encore que de la franchise. Il n'était pas encore
indigne d'une princesse de laver dans les eaux d'un fleuve les tuniques du roi son père; il n'était pas indigne d'un héros de faire lui-même griller la chair des animaux qu'il avait immolés ; tout cela peut hlesser notre délicatesse : les bouffonneries de Vulcain ne nous semblent pas plus décentes ; la querelle d'Irus avec Ulysse ne nous choque pas moins ; et quant à ces formes locales, accidentelles et mobiles, Homère n'était pas et ne pouvait pas être ce que trois mille ans après lui on appelle un homme de goût; mais la partie essentielle des mœurs , qui jamais l'a saisie et exprimée mieux que lui ? Dans les trois harangues d'Ulysse, de Phénix et d'Ajax, dans les adieux d'Hector et d'Andromaque, dans la douleur d'Achille sur la mort de Patrocle , dans celle de Priam suppliant aux genoux du meurtrier de ses enfants , y at-il un mot qui s'éloigne des convenances? Elles y sont gardées avec un naturel qui étonne l'art et le confond. Pourquoi cela? c'est que la mode , le caprice , les conventions , les petites formules de la société, n'ont presque point touché aux grands objets de la nature. Nous sourions en voyant Hélène et Ménélas si bien ensemble dans leur palais, après la ruine de Troie; et Ménélas nous semble avoir bien doucement oublié le passé ; mais lorsque avant de connaître Télémaque, Ménélas lui parle d'Ulysse avec une estime si tendre, et que le fils, en entendant l'éloge de son père , se couvre le visage pour cacher les larmes qui coulent de ses yeux , alors nous tressaillons de joie et d'attendrissement , en reconnaissant , dans ce trait de sensibilité , le maître de Virgile , le modèle de Fénelon. Nous ne voulons plus entendre dans la bouche d'Achille enfant le gazouillement du vin que Phénix lui fait boire ; et cette espèce de naturel n'a plus assez de noblesse pour nous; mais que Phénix, pour émouvoir Achille, fasse parler le vieux Pelée; que pour lui rendre la colère odieuse , il lui raconte incidemment, qu'un jour lui-même, dans un accès de cette passion funeste, il fut tenté de tuer son père ; c'est un genre de vérité que le temps et la mode respecteront toujours.
Un sentiment plus exalté de l'héroïsme nous fait trouver mauvais que l'ombre d'Achille, dans l' Odyssée, regrette si fort la lumière, et qu'il aimât mieux vivre encore dans le pénible état d'un homme obscur, que de réguer aux enfers sur des ombres ;
mais ce n'est pas nous, c'est la nature qu'Homère a consultée dans cette révélation naïve des faiblesses du cœur humain. Telle est la différence des convenances inaltérables et des convenances passagères qui dépendent de l'opinion.
L'analogie et la simplicité étaient le grand secret d'Homère. Dans la composition de ses caractères, ce n'est pas lui, c'est la nature même qui en assortit les couleurs et les traits. S'il donne à Ulysse la prudence, il l'accompagne , non pas à la manière des temps modernes , de qualités purement nobles et louables , mais comme la nature même , de dissimulation , d'artifice , de patience à tout endurer, jusqu'aux dernières humiliations; d'un courage dont le sang-froid prévoit tout , ne hasarde rien , ne craint pas de se montrer timide, met sa gloire, non pas à braver le péril, mais à voir dans le péril même les moyens de s'y dérober et d'y engager son ennemi ; necompte la force pour rien tant que la ruse peut agir , laisse l'audace à l'homme à qui manque l'adresse, et ne regarde la témérité que comme la ressource du désespoir.
Si dans Achille , c'est la colère dont il veut faire craindre les funestes effets, la sensibilité, la bonté, la droiture, la valeur au plus haut degré, une fierté que l'orgueil irrite, une équité que L'injure soulève, sont les éléments de ce caractère à la fois aimable et terrible; et par un trait sublime de vérité donné par la nature, il fait de l'ennemi le plus inexorable dans ses ressentiments l'ami le plus doux, le plus tendre, le plus passionné dans ses affections. Voilà le goût par excellence, le sentiment juste et profond de ce qui doit plaire, attacher, intéresser dans tous les temps.
C'est à ce même sentiment des convenances immuables qu'Euripide et Sophocle ont dû ce long succès que leurs beautés ont encore parmi nous. Du Philoctète de Sophocle notre délicatesse n'a retranché que l'appareil rebutant de la plaie; les deux Œdipe et les deux Iphigénie sont d'un goût aussi pur que les belles scènes d'Homère ; enfin dans aucun temps le goût n'a été plus sain que lorsque en s'abreuvant aux sources de cette antiquité voisine encore de la nature , elle y a puisé le sentiment des convenances inaltérables et de ces vérités de mœurs qui sont universellement inhérentes au cœur humain.
La simplicité, qui fut toujours le caractère de la nature, est aussi très-distinctement le caractère du goût antique et le vrai symbole des Grecs. En sculpture, en architecture, en poésie, leurs compositions étaient simples , leurs formes étaient simples, leurs ornements même étaient simples; on n'y voyait rien de compliqué , rien de confus , rien de péniblement composé , surtout rien qui ne fût ensemble , et qui dans les rapports de la cause à l'effet ne fût réduit à l'unité.
Denique sit quod vis simples duntaxat et union. (Horat.)
C'était la devise, la règle et la magie de leurs arts.
Mais ce caractère de simplicité était lui-même pris dans les mœurs; car les mœurs des Grecs étaient simples , si on les compare avec les nôtres. D'abord, elles étaient plus libres et plus généralement populaires , par cela seul qu'elles étaient républicaines; elles étaient aussi moins façonnées et moins polies, parce que l'absence des femmes laissait au naturel des hommes sa franchise et son abandon.
Qu'on veuille donc faire attention à cette foule de nouvelles idées, de nouveaux sentiments, de manières nouvelles , de bienséances multipliées, qu'ont dû introduire dans nos mœurs le commerce des femmes , la galanterie , le point d'honneur , le manège des cours; à ces raffinements de l'art de flatter et de feindre, de taire ce qu'on veut faire entendre , de voiler à demi ce qu'on veut laisser entrevoir , de dire et de ne dire pas ; à toutes ces lois de décence , de ménagement et d'égards qu'impose une société où les deux sexes vivent ensemble, où l'inégalité des conditions et des rangs doit se laisser sentir , sans que la vanité ait à se plaindre de l'orgueil , où la pudeur, l'innocence même , admise aux plaisirs de l'esprit, n'y doit rien trouver qui la blesse; on ne sera plus étonné que l'opinion, la coutume, l'exemple, et, plus que tout , la métaphysique de l'amour et de l'amour-propre , ayant successivement et diversement associé aux convenances immuables de la nature une foule de. convenances accidentelles et factices, qu'il a fallu sentir, démêler, observer, la théorie du goût soit devenue si compliquée, si savante, et enfin si problématique.
Le goût chez les Romains fut d'abord analogue à la rudesse de leurs mœurs, à l'âpreté de leur génie , à l'état d'inculture de leur société: et si de cet état il passa tout à coup et sans gradation à un si haut degré de politesse et d'élégance , c'est qu'il leur vint tout formé de la Grèce, d'où le prirent les Scipions, et d'où Ménandre le transmit à ïérence ; mais cène fut jamais dans Rome que le goût des hommes instruits ; celui du peuple se ressentait, même du temps d'Horace, de son ancienne grossièreté. Cette nation politique et guerrière ne fit jamais assez de cas des arts purement agréables, pour y appliquer une attention sérieuse ; le caractère de son génie n'était pas la délicatesse ; et si elle montra un discernement juste et fin , ce ne fut qu'en fait d'éloquence , le seul des talents de l'esprit qu'elle estima sincèrement , et dont , par un long exercice , elle devint un excellent juge. Mais les écoles de. l'éloquence furent des écoles àegoût, et l'histoire et la poésie profitèrent de ses leçons.
Ce fut surtout à la cour d'Auguste , et dans l'élite des esprits cultivés, que le goût des Athéniens se conserva et se polit encore, comme il est naturel au goût républicain de se raffiner en passant par l'oisive cour d'un monarque. Seulement pour les bienséances les Romains , ainsi que les Grecs , furent toujours moins sévères que nous.
On a dit que leur langue était moins chaste que la nôtre; c'était leur politesse qui était moins délicate. La langue de Térence, de Cicéron et de Virgile, était chaste quand on voulait et tant qu'on voulait : Y Enéide en est bien la preuve; mais V Enéide devait être lue dans le salon de Livie, et c'était pour le cabinet de Julie que l'Art d'Aimer était écrit. Virgile et Ovide, Tacite et Pétrone, Sénèque et Juvénal , parlaient la même langue, et non pas le même langage. Horace était sévère et chaste le matin , licencieux le soir, selon qu'il écrivait pour le lever d'Auguste , ou pour le souper de Mécène.
Si donc le goût moderne a des lois plus austères, c'est dans l'esprit de la société, non dans le génie de la langue qu'en est la véritable cause ; c'est parce que l'imprimerie donne aux écrits tant de publicité, que la licence n'a plus de voile; c'est parce qu'un style trop libre manquerait aux égards que l'usage près-
crit ; c'est que tout ce qu'on met au jour doit pouvoir passer sous les yeux de ce sexe aimable et difficile , dont le point d'honneur est dans la décence , et qui ne consent à venir animer , adoucir, embellir la triste société des hommes, qu'à condition que leur liberté respectera sa fière modestie. Ainsi la première des grâces à laquelle nos écrivains doivent sacrifier , c'est la pudeur.
De là tous ces ménagements , toutes ces adresses de style , toutes ces expressions vagues ou détournées , ces demi-jours , ces demi-teintes, en un mot ces délicatesses et ces finesses de langage qui rendent aujourd'hui si difficile l'art d'écrire avec goût les choses de pur agrément. Et combien cet art d'éluder, de voiler, de dissimuler, de rendre l'expression timide et modeste , lors même que la pensée ne l'est pas , combien cet art a dû se raffiner dans une langue où la galanterie et l'amour ont été si subtilement et si savamment analysés ! De combien de nuances devait être assortie la palette d'un peintre comme Racine, pour exprimer le caractère de Phèdre de manière que d'honnêtes femmes pussent l'admirer sans rougir! Ainsi le désir de leur plaire , le devoir de les ménager, l'avantage que la nature leur a donné sur nous, pour la finesse des organes et l'extrême délicatesse de perception dans les détails; enfin un droit acquis et assez légitime de juger les arts d'agrément, une influence continuelle sur l'esprit de société, et un empire presque absolu sur l'opinion et l'usage , ont érigé les femmes en arbitres du goût; et il leur doit en même temps ses finesses les plus exquises, sa mobilité perpétuelle, et son excessive timidité.
Après avoir considéré le goût dans ses deux grandes relations, d'un côté avec la nature , de l'autre avec la société , il sera aisé de concevoir ce qu'il a dû souffrir de la dépravation des esprits et des âmes dans des siècles de barbarie , à quelle perfection il a pu s'élever dans des temps de culture et d'émulation , et quelles ont été depuis !e§ causes de sa décadence.
Entre l'état de l'homme sauvage et l'état de l'homme civilisé, et dans le pasage de l'un à l'autre , est l'état de l'homme barbare. Le sauvage, comme je l'ai conçu , serait l'homme de la nature; le barbare , au contraire , est un homme dénaturé : sa raison ,
ses mœurs, ses idées, ses sentiments, sont pervertis par des conventions et par des habitudes , tout aussi artificielles que les modes du luxe et de la vanité.
Lorsque des hommes vagabonds , incultes, effrénés, se réunissent pour vivre ensemble , leurs passions ne tardent pas à fermenter ; et de leur mélange s'exhalent des opinions insensées, d'absurdes superstitions, des moeurs bizarres ou atroces. C'est par ces dégradations qu'on a vu passer, dans tous les temps, l'espèce humaine , avant de recevoir les formes régulières de la civilisation.
Or on sent bien que dans cet état toutes les idées de convenances doivent être obscurcies; que toutes les sources des plaisirs intellectuels sont corrompues; et que l'homme, ainsi dépravé, n'est plus susceptible d'aucun discernement dans les prédilections du sentiment et de la pensée,
Tirer les hommes de la barbarie, c'est donc commencer par les rendre à la nature, en corrigeant en eux tous ces vices acquis, tous ces travers de l'esprit et de l'âme ; et à mesure que l'un et l'autre se relèvent et se rectifient, le sentiment du vrai , dubien, du beau moral, enfin tous les rapports, soit de l'homme avec l'homme, soit de l'homme avec la nature, se rétablissent par degrés.
Mais dans ce passage , il doit y avoir un temps où les opinions, les mœurs , les formes sociales , à demi-dégagées de leur ancienne rouille, sont un mélange de barbarie et de civilisation. D'un côté , l'on commence à retrouver dans l'homme les traits d'une belle nature; et de l'autre, on y voit les marques encore récentes de l'abrutissement par où il a passé, et d'où il commence à sortir. Les nations alors ressemblent à ces figures monstrueuses, qu'on a peut-être imaginées pour exprimer allégoriquement l'état de l'homme à demi barbare, lorsqu'il commence à s'éclairer et à reprendre sa première noblesse. On voit dons ces symboles l'assemblagebizarre de la figure humaine et de celle des animaux. Tel a été l'esprit de l'homme et son caractère moral, dans de longues suites de siècles ; et la discordance de ses idées et de ses sentiments a produit celle de ses goûts. Les erreurs de l'esprit, les écarts de l'imagination, les fictions absurdes, les compositions déréglées , n'ont pas été l'effet de l'ignorance, mais de la
dépravation : car l'ignorance ne produit rien ; c'est la nuit , le néant de l'âme ; la barbarie en est le chaos : Discordia scmina rerum. Mais le propre de l'ignorance est de faire tout admirer. Les ébauches les plus grossières , les productions les plus informes de l'art naissant, lui ont paru merveilleuses. Les poésies de Ronsard , les tragédies de Jodelle , ont été , dans leur temps , des chefs-d'œuvreinimitables. L'art et le goût ontfait un pas de plus, et sont tombés dans une autre erreur.
L'art s'est persuadé que son mérite consistait dans des tours de f )rce et d'adresse , dans de vaines subtilités, dans de puérils raffinements, dans une recherche pénible de sentiments outrés, d'expressions étranges , d'antithèses forcées , d'hyperboles extravagantes. La danse noble et simple n'est venue que longtemps après les sauteurs et les voltigeurs; il en est de même de la saine éloquence et de la belle poésie. Rappelons-nous ce qu'on a raconté des sauvages de la Louisiane, lorsque dans le butin fait sur des Espagnols, ayant trouvé des ornements d'église, ils s'en firent des vêtements si ridiculement bizarres. C'est ainsi que des écrivains ignorants et grossiers s'ajustent par lambeaux la dépouille des anciens :
Purpureus , laie qui splcndeat , unuset aller Assuitur pannus. (Horat).
Et s'ils ont eux-mêmes quelque génie, leurs propres idées ne sont encore qu'un tissu bigarré, de quelques beautés de rencontre et d'une foule d'inepties ou de grossières absurdités.
De ce mélange les exemples sont rares dans les ouvrages des anciens, parce que rien ne reste de leurs siècles de barbarie. Parmi nous, Français, le contraste n'est pas encore assez marqué, parce que nos premiers artistes n'ont pas été des hommes de génie, et que dans leur grossièreté ou ne retrouve rien du grand caractère de la nature; chez nous le génie et le goût sont presque nés en même temps. Mais l'Angleterre nous présente deux exemples fameux de cet étonnant assemblage des plus grandes beautés de l'art et de ses plus bizarres difformités.
Que dans un extrait fait avec choix quelqu'un rassemble tous les traits de vérité, de naturel, d'éloquence et de force vraiment
tragique, dont le génie de Shakspeare a été l'inventeur; il n'est personne qui ne s'écrie : Voilà le peintre de la nature, le confident de ses profonds secrets, l'homme de goût de tous les temps. Mais que dans ses ouvrages on trouve à chaque instant les plus absur des invraisemblances, les plus dégoûtantes horreurs; que les mœurs en soient un mélange de bassesse et d'atrocité; que l'action la plus noble y soit interrompue par de froides bouffonneries ; que les héros et la canaille s'y confondent, et qu'à côté d'un mot simple, et sublime, se présente l'expression la plus outrée , la plus grossière, la plus rampante , on dira de lui : Voilà le poëte de la nature, que la barbarie de son siècle et de son pays a dépravé.
Milton est d'un temps plus récent; et l'on ne laisse pas de voir encore dans son poème, à côté des tableaux les plus touchants , les plus sublimes , les traces de cette barbarie qui dégrade l'esprit humain. Quoi de plus fortement conçu que ce caractère de Satan , qu'Homère lui aurait envié? Quoi de plus pur, de plus aimable, que la peinture de l'innocence et de la félicité de nos premiers pères, dans ce jardin où l'imagination du poëte a reproduit l'univers naissant et l'ouvrage de la création dans sa plus naïve beauté? Quoi de plus absurde et déplus monstrueux que cet amas de fictions dont il a chargé son poème ? Et peut-on ne pas reconnaître les rêves de la barbarie dans la transformation de l'ange rebelle en crapaud , dans ce vilain amas d'accouplements incestueux de Satan avec le péché, et du péclié avec la mort, et dans l'atelier des démons fabriquant du canon pour foudroyer les anges, et dans ces batailles où les démons sont cuirassés et où les anges sont pourfendus , etc. , etc.
Cet exemple et mille autres prouvent que l'imagination est la plus corruptible des facultés de l'âme. C'est par elle que la barbarie fait produire ses monstres , la superstition ses fantômes , l'erreur ses systèmes bizarres; et de là toutes les fantaisies qui obscurcissent l'entendement et corrompent le sens intime , soit dans l'opinion et dans les mœurs des hommes, soit dans les conceptions du génie et les productions des arts.
La première cause de ces écarts de l'imagination, c'est sa liberté naturelle. Feindre et errer lui semble être pour elle un privilège sans limites, qui l'affranchit de toutes les règles de .vrai-
semblance et de convenance. Ainsi, plus la raison s'altère et le sentiment s'obscurcit, plus on voit que l'imagination est hardie mais vagabonde, impétueuse mais déréglée, et fertile en inventions qui ne différent plus des rêves d'un malade.
Vcluf œgri somnia, vanœ Finguntur species. (Horat. )
A cet égard , rectiûer l'esprit, ce n'est donc que \e ramener à la raison et à la nature; c'est le bon sens qui est le précurseur, le restaurateur du bon goût.
rsous en voyons les effets dans la Grèce , où trois siècles après Homère , et plus d'un siècle avant Sophocle et Euripide , la philosophie précéda les arts, et fut, pour ainsi dire, l'institutrice du génie. L'opinion, les préjugés, les conventions qui l'avaient devancée, la forcèrent de composer avec la superstition, et de capituler avec la barbarie; de là une foule d'erreurs qu'elle fut obligée de laisser subsister; mais dans tout le domaine qui lui fut accordé, et jusque dans ses fictions ( car elle-même elle. eut ses fables) , l'analogie et les convenances furent ses règles et ses lois. Aussi , dès la renaissance des lettres dans la Grèce , au temps d'Eschyle et de Sophocle , le goût se trouva-t-il formé : il n'y eut que Thespis de barbare.
Il n'en a pas été de même pour l'Europe moderne , où la philosophie n'est venue que très-longtemps après les arts ; il a fallu que par instinct le génie se soit rendu lui-même à la nature , et que de sa propre lumière il ait percé l'épais nuage où dix siècles de barbarie l'avaient enseveli.
Mais à cet avantage, qu'eurent sur nous les Grecs, se joint une autre cause des progrès que , d'un pas égal , firent chez eux l'art et le goût\ et cette cause fut l'importance sérieuse et réelle qu'eurent d'abord les talents de l'esprit, et l'essor que prit le génie , animé par de grands objets.
Je ferai bientôt remarquer ailleurs quel était dans la Grèce l'objet politique et moral de la poésie héroïque, et surtout de la tragédie ; quel était le rôle, ou plutôt le ministère du [ oëte lyrique, dans les conseils, dans les armées, dans les jeux solennels et à la cour des rois. On verra de même quelle était lî
SUR r.E GOUT. 1 7
fonction de l'orateur dans la tribune : il était le conseil , le guide , le censeur de la république; il attaquait, il protégeait les premiers hommes de l'État.
L'historien, avec moins de crédit, n'avait pas moins de dignité : dépositaire de la gloire, organe de la renommée, témoin permanent de son siècle auprès de la postérité , quoi de plus imposant pour une nation amoureuse de la louange ? Et quel ascendant de tels hommes n'avaient- ils pas sur l'opinion et sur le goût de la multitude? En cherchant à lui plaire, ils l'instruisaient eux-mêmes. Ses écoles étaient le théâtre, la tribune, les fêtes olympiques, ses maîtres étaient ceux qu'elle y allait applaudir. C'est de Sophocle, d'Euripide, de Périclès , de Démosthène , qu'elle apprenait à sentir le prix et l'excellence de leur art.
Mais si le peuple s'élevait à la hauteur des hommes de génie, ceux-ci, quelquefois, descendaient et s'abaissaient jusqu'au niveau du peuple. C'est une condition que le goût doit subir dans les États républicains : car lorsqu'il s'agit de remuer une multitude assemblée , si les bienséances y peuvent moins qu'une grossière liberté, les lois du goût doivent dormir ou se taire pour un moment. Les invectives dont s'accablaient Eschine et Démosthène ne nous blessent pas moins que les sales plaisanteries et les injures dégoûtantes qu'Aristophane faisait vomir à ses acteurs. Mais ce n'est pas à nous que parlait Démosthène, ce n'est pas nous qu'Aristophane voulait soulever contre Cléon; l'un et l'autre auraient manqué leur but si à la place de ces grossièretés ils avaient mis ou la politesse d'Isocrate ou l'élégance de Ménandre; et Cicéron savait comme eux ce qu'il faisait lorsque, pour accabler Antoine, pour dégrader et avilir Pison, il oubliait les bienséances. Le peuple est toujours peuple ; et il est des moments où , pour s'en rendre maître , il faut savoir lui ressembler. Catilina prenait toute espèce de mœurs ; l'éloquence républicaine prend toute espèce de langage. 11 est impossible qu'à Londres un poète comique soit un homme de goût; et un orateur des communes perd son temps s'il s'occupe à l'être.
Il n'en est pas moins vrai que plus l'art en lui-même a de
puissants moyens , plus il est dispensé de ces indignes condescendances ; et ce sera toujours l'avantage de la haute littérature : car, tandis que les petites choses éprouvent les révolutions des mœurs locales , des modes fugitives , et attendent tout leur succès des convenances du moment, les grandes choses participent de la stabilité des principes de la nature et de ses rapports éternels.
L'art d'étonner l'imagination , d'élever les esprits, de remuer les âmes , d'exciter , d'apaiser les passions du cœur humain , est presque le même aujourd'hui que du temps de Sophocle et que du temps de Démosthène ; au lieu que les frivoles jeux de l'esprit de société sont soumis à tous les caprices d'un goût fantasque et passager.
Chez les Grecs, lorsque l'éloquence devint oiseuse, elle fut vague et vaine. Il y avait parmi les sophistes des hommes de génie auxquels il ne manquait qu'une tribune, un peuple libre, et un Philippe, un Catilina, un Verres, pour les émouvoir. La preuve eu est que lorsque l'éloquence, dans ces temps de corruption , rencontra des objets véritablement dignes d'elle , on la vit reprendre aussitôt sa simplicité, sa vigueur et sou antique majesté : je n'en veux pour témoins que Libanius et Thémiste. Ce n'est donc jamais que par l'importance de ses fonctions que l'art est averti de sa dignité naturelle. Si sa propre gloire lui manque, il en cherche une autre, et celle-ci n'est que vanité. Ce fut le vice d'Isocrate, et de tous ceux qui, comme lui , ne s'occupantque dusoiude plaire, firent servir à divertir la Grèce l'art que Périclès et Démosthène employaient à la dominer ; et ce que je dis de l'éloquence , je le dis des lettres en général. L'affaire du goût dans les petites choses, c'est la parure , dans les grandes c'est la décence et une noble simplicité.
Dans les arts intellectuels, comme dans les arts mécaniques , tout n'est pas riche par le fond ; c'est assez souvent le travail qui fait le prix de la matière, et ce prix est souvent aussi une valeur de convention. Alors ce n'est pas la beauté , mais la singularité du travail qui obtient la faveur de la mode. Au contraire, quand la nature en elle-même a sa beauté , son éclat , sa valeur , comme l'or et le diamant , peu d'industrie la met en œuvre; une forme
simple, élégante et régulière lui suffit; et le génie, en produisant une grande pensée, un grand caractère, une situation pathétique, un sentiment sublime et vrai, un mouvement de passion entraînant par sa véhémence , déchirant par son énergie, défend en même temps à l'art de le gâter et de l'embellir. Le goût consiste alors à respecter l'ouvrage de la nature, et à la laisser se montrer dans sa belle ingénuité. Telle est la différence des productions durables du génie et des curiosités brillantes et fragiles qu'on appelle ouvrages de goût.
Mais dans les plus petites choses la Grèce avait encore le sentiment d'un naturel aimable. Les modèles de la délicatesse se trouvent dans l'Anthologie ; des grâces et delà volupté, dans les poésies d'Anacréon; delà sensibilité la plus vive, dans l'ode de Sapho, ainsi que dans les élégies que les Latins ont imitées de Mimnerme et de Callimaque. Théocrite a quelques détails dont la grossièreté nous blesse ; mais il a des peintures d'une grâce touchante et d'un naturel précieux. Enfin , dès que la comédie cessa d'être satirique et mordante, et qu'au' lieu d'irriter le peuple, elle ne voulut que l'instruire en l'amusant, rien ne fut comparable à l'élégance de Ménaudre , si l'on en juge par celle de Térence, qui Tavait, nous dit-on, si fidèlement imité.
Ainsi , dans tous les genres de littérature , les Romains eurent de bons modèles; et s'ils ne furent pas toujours assez heureux pour les atteindre, ils le furent assez pour les surpasser quelquefois. Ceci demande quelques réflexions sur les moyens, donnés par la nature , d'étendre la sphère des arts.
Il en estdu goût comme des mœurs : ce n'est pas en s'éloignant du naturel que les mœurs se perfectionnent, c'est en le redressant lui-même , en corrigeant ce qu'il a d'âpreté, de grossièreté, de rudesse , en lui donnant , s'il a trop de mollesse , plus de vigueur et de ressort. De même, en fait de goût, l'art ne consiste pas à contrarier la nature, mais à l'améliorer, à l'embellir en l'imitant, à faire mieux qu'elle , en faisant comme elle , en suivant ses inclinations, ses directions, ses mouvements, en observant ses révolutions et ses diverses métamorphoses, surtout en choi« sissant en elle les traits, les formes , les aspects, les accidents où la vérité donne le plus de charme à l'imitation. Je m'explique.
La vérité dans les sciences exactes n'a qu'un point, ou n'a qu'une ligne que doit suivie l'observateur. La vérité dans les arts d'agrément a une grande latitude. De là les différences et les gradations du bien au mieux, du commun à l'exquis, du médiocre à l'excellent, en fait de goût comme en fait de génie.
Une pensée, un sentiment, une image, un tableau, un caractère , une action a de la vérité toutes les fois qu'on y reconnaît la nature; et telle est, comme je l'ai dit, la vérité que l'on voit exprimée dans l'éloquence des sauvages. Mais le naturel se compose de qualités et d'accidents qui varient selon les âges , les conditions , les climats, les formes de la société , et les plis divers qu'elle donne à l'esprit et au caractère. Ainsi la vérité diffère d'elle-même, non-seulement d'un peuple à l'autre, d'un siècle à l'autre, mais dans le même lieu et dans le même temps, d'un homme à l'autre, et dans le même homme au gré des passions et des événements. Tout se ressemble au premier coup d'œil; mais bientôt parmi ces ressemblances génériques on aperçoit des différences spéciflques et locales , et puis encore des différences individuelles et accidentelles à l'infini. De là mille peintures du même caractère, de la même passion , du même vice, de la même vertu , qui ont toutes leur vérité. Mais cette vérité sera plus ou moins curieuse et intéressante , plus ou moins finement saisie , ou ingénieusement exprimée ; elle attachera plus ou moin= l'esprit et l'âme, elle aura plus ou moins d'agrément et d'attrait, selon le choix de son objet et les couleurs dont il sera peint. C'est ici que le goût s'exerce dans l'invention et le discernement du bien, du mieux, du mieux encore; et qu'on voit l'art, réfléchi sur lui-même , s' observant , s'essayant , déployant ses moyens , creusant plus avant dans ses sources, enfin se corrigeant, se surpassant lui-même, et, non content de ses succès, se provoquant à de nouveaux efforts.
Voyez cent élèves rangés autour d'un modèle commun : leurs dessins lui ressemblent tous , et il n'y en a pas deux qui se ressemblent ; telle est la nature, au milieu des orateurs et des poètes. De là cette diversité inépuisable dans les productions de l'esprit 8t du génie imitateur.
Si donc chacun , dans son point de vue, a bien saisi •"objet *;
l'a bien exprimé, chacun, me direz-vous, n'a-t-il pas réussi? Non ; car ils n'ont pas tous également rempli l'intention de l'art, qui est d'intéresser et de plaire. C'est un talent que de bien rendre ce que l'on voit ; mais tout ce qui frappe la vue n'est pas digne de la fixer; tous les événements ne sont pas mémorables; tous les caractères ne sont pas attachants; toutes les situations, tous les accidents, tous les détails de la vie humaine ne sont pas curieux à peindre; et dans l'action même la plus intéressante toutes les circonstances ne le sont pas. Une nature froide, commune, indifférente, une nature qui ne dit rien à l'âme et à l'esprit , ou qui ne dit pas ce que l'objet de l'art veut qu'elle dise, ou qui le dit trop faiblement , aura sa vérité , mais une vérité sans énergie, sans intérêt, sans agréaient. Trouver en soi, ou dans la nature , la vérité relative à l'effet que se propose l'art , c'est l'invention du génie; la choisir ou la composer, comme le peintre sa couleur, et telle que l'art la demande, c'est l'inspiration du goût , et du goût le plus éclairé. Or, on sent bien qu'il ne peut l'être ainsi que par une étude assidue et profondément réfléchie, non-séulement de la simple nature, non-seulement de la nature cultivée et modifiée, mais des moyens, des procédés et des productions de l'art, des tentatives qu'il a faites, des succès qu'il a obtenus, des progrès qu'il peut faire encore ; et tel fut le goût des Romains.
Le mérite éminent des Grecs , et une gloire qui les distingue, est d'avoir été inventeurs, et de n'avoir eu pour modèles et pour objets de comparaison que la nature et leurs propres ouvrages. Les Romains, au contraire, furent imitateurs. La Grèce leur transmit les arts : ce fut sa plus riche dépouille.
Grœcia capta ferum victorem cœpit, et artes ïntulit agresti Latio. ( Hokat. )
Tous ces arts ne leur semblèrent pas également dignes de leur émulation ; mais dans celui de parler et d'écrire, après avoir été les disciples des Grecs, il en devinrent les rivaux; et en s'efforçant de les atteindre, ils eurent quelquefois la gloire de les surpasser.
A ne regarder la poésie et l'éloquence que du côté du naturel,
de l'énergie, et de ces beautés principales que le génie enfante, rien sans doute n'est au-dessus d'Homère, de Sophocle et de Démosthène. Mais si l'on réfléchit aux nouveaux degrés de perfection où l'art s'est élevé, toujours guidé par la nature, dans la poésie de Virgile, dans l'éloquence de Cicéron, l'on avouera que l'abondance , la variété , la souplesse , l'artifice prodigieux et les ressources infinies de Cicéron dans ses harangues ; que la richesse , l'économie, la perfection des détails, le mélange et l'accord de toutes les beautés et de toutes les grâces , dans les deux poèmes de Virgile, sont, au moins du côté du goût, des avantages que les imitateurs se sont donnés sur leurs modèles; et ces deux exemples suffisent pour marquer les progrès du goût, lorsque l'art veut se consulter en même temps que la nature, voir dans ce qu'il a fait ce qui lui reste à faire , et se donner pour règle l'exemple de César :
Nil actum reputans, si qu'ici super esset agendum. (Lie )
J'ai dit qu'à Rome la poésie s'était formée à l'école de l'éloquence; et, en effet, de l'une à l'autre l'art d'intéresser et de plaire a tant d'analogie et tant d'affinité, que tous les grands moyens en sont presque les mêmes , et que les règles de vraisemblance, de convenance, de bienséance, sont presque absolument communes au poëte et à l'orateur : est finitlmus oratori poêla (Cic).
Voyez dans les livres de Cicéron , sur les procédés de son art , quelles sont les sources du pathétique, et quelle espèce d'émotion il est possible de tirer de la nature et du fond de la cause , delà condition, de l'âge, du caractère, de la fortune, de la situation des personnes et de leurs relations diverses ; c'est pour le poëte tragique la plus profonde des études. Voyez pour la narration, les circonstances où l'orateur doit appuyer, celles qu'il doit omettre, ou sur lesquelles il doit glisser rapidement, ce qu'il doit relever, ce qu'il doit affaiblir, ce qu'il doit esquisser ou peindre , comment il peut rendre sensible l'action qu'il décrit , et de quels mouvements il la doit animer ; c'est encore là pour l'épopée la meilleure des théories. Consultez enfin ce grand maître sur les manœuvres du plaidoyer, sur l'attaque et sur la défense,
la preuve et la réfutation, l'emploi des moyens pathétiques; ce même art , s'il est appliqué à la scène passionnée ( sauf le degré de véhémence et de chaleur qu'elle doit avoir); cet art, dis-je, nous donnera le dialogue le plus naturel , le plus vif et le plus pressant.
Je ne doute pas que les Grecs n'eussent la même théorie; mais les Romains me semblent l'avoir portée encore plus loin , soit parce qu'ils partaient du point jusqu'où les Grecs étaient allés, soit parce qu'ils étaient pressés par cette ingénieuse et inventive nécessité qui, dans l'urgence continuelle des grands périls et des grauds besoins, aiguise l'industrie des hommes comme l'instinct des animaux.
Dans Athènes comme dans Rome, un citoyen fait pour les grandes places avait un intérêt pressant et capital de se rendre éloquent. Sa fortune, son rang, ses fonctions publiques , l'exposaient tous les jours à la censure de la haine, aux délations de l'envie ; il fallait qu'il fût en défense. Mais à Rome il avait à remuer et à conduire un peuple différent du peuple athénien. Il s'agissait pour lui de ménager, non-seulement l'arrogance républicaine et l'orgueil des maîtres du monde, mais l'esprit plus jaloux, plus ombrageux encore des partis et des factions. De Là cette frayeur avec laquelle Cicéron regardait les détroits , les écueils, les naufrages de l'éloquence populaire; de là ces précautions timides avec lesquelles il naviguait sur cette mer si dangereuse, scopulosum atque inf est uni ; précautions que Démosthène ou négligait ou prenait rarement avec un peuple qui n'était difficile que sur l'article de ses dieux ; qui se laissait tout dire avec franchise, pourvu qu'on dît tout avec grâce; et qu'on pouvait, en flattant son oreille, réprimander comme un enfant.
Aussi , comme pour la vigueur et la hardiesse de l'éloquence, Rome n'avait rien de semblable aux harangues de Démosthène, la Grèce n'eut-elle jamais , dans l'éloquence insinuante, rien de pareil aux plaidoyers et aux harangues de Cicéron. L'un n'eut besoin que du courage d'un citoyen libre et sincère; l'autre, au sénat et devant le peuple , autant et plus que devant César, eut besoin de toute la souplesse du plus habile courtisan.
Or, ces tours, ces détours, ces finesses de style, ces mou-
vements si mesurés, même avec l'air de l'abandon, ces couleurs si bien ménagées, ces touches quelquefois si fermes et quelquefois si délicates, et toujours au plus haut degré la convenance et l'à-propos, furent autant de leçons de goût que la poésie reçut de l'éloquence. Ajoutons-y l'urbanité, qui répondait à l'atticisme, mais qui tenait plus aux mœurs qu'au langage; un sentiment de dignité plus délicat et plus exquis, une philosophie qui , dans les bons esprits , ainsi que dans les belles âmes, avait acquis plus de maturité ; enûn une connaissance du cœur humain , une analyse des passions plus méditée et plus profonde; et nous ne serons plus surpris de trouver dans les ouvrages des Latins des beautés, des nuances, des développements, des traits d'un naturel exquis, que les Grecs ne connaissaient pas. On peut, je crois, dire avec assurance , que ni les plaidoyers pour Ligarius et pour Milon, ni la harangue pour Marcellus, n'avaient de modèle dans la Grèce; et l'on peut assurer de même que la Grèce ne fut jamais en état de produire un poëte galant comme Ovide, solide et brillant comme Horace, et accompli comme Virgile.
Le siècle même de Périclès ne concevait rien au-desssus d'Homère ; et du côté de l'invention et des belles formes poétiques, il n'a point encore son égal- Toutes les hautes conceptions qui appartiennent au génie , la grandeur de l'action, celle des caractères, leur variété , leur contraste, leur vérité frappante, l'abondance et l'éclat des images , la rapidité des peintures , le mouvement, la chaleur, et la vie répandue dans les récits , ont fait d'Homère le premier des poètes, et Virgile lui-même ne l'a point détrôné. Mais du côté du goût, combien n'a-t-il pas sur lui d'avantages ! quelle dignité dans les mœurs de ses dieux , quelle noblesse dans leur langage, quel sentiment délicat et juste des convenances, des bienséances, dans les harangues de .js héros! quel choix dans tous les traits qui expriment la douleur de la mère d'Euryale et les regrets d'Évandre sur la mort de leurs fils! quelle supériorité d'intention et d'intelligence dans tous les moyens qu'il a pris d'annoncer les destins de Rome et de flatter Auguste et les Romains! quel art dans le bouclier d'Énée que d'y faire tracer, de la main d'un dieu, l'histoire future de
sa patrie, et de manière à pouvoir dire, lorsque Enéea reçu de la main de sa mère ee divin bou lier et qu'il le charge sur ses épaules :
Attollcns humero famamque et f cita nepotum!
Quel art plus merveilleux encore et quel sublime accord du génie et du goût dans la description des enfers! Tu Marcellus eris, his dantemjura Catonem, ne sont pas du siècle d'Homère.
Homère a pu trouver dans la nature la scène des adieux d'Hector et d'Andromaque, et celle de Priam aux pieds d'Achille; aurait pu imaginer de même celle d'Euryale et de Nisus : mais il fallut toute l'éloquence du théâtre et de la tribune pour préparer Virgile à peindre le caractère de Didon. Euripide lui-même n'avait pas tait encore des études assez savantes de la passion de l'amour pour l'exprimer comme Virgile : la preuve en est le rôle de Phèdre , dans lequel Racine a laissé Euripide si loin de lui. Virgile devait être égalé, peut-être suspassé dans l'art de faire parler une amante, mais ce ne pouvait être que dans un siècle où le sentiment de l'amour serait encore plus développé, plus exalté que dans le sien; et entre Virgile et Racine , il devait s'écouler de longs siècles de barbarie.
A la renaissance des lettres , l'Italie moderne eut le même bonheur qu'avait eu l'Italie ancienne, d'être voisine delà Grèce et d'en tirer immédiatement ses lumières et ses exemples.
L'Orient, sous les empereurs jusqu'à l'invasion des Turcs, n'avait jamais été barbare ; les muses y étaient endormies, mais n'en étaient pas exilées *. Les lettres n'y fleurissaient pas, mais elk" y étaient cultivées. Ce fut de là que l'Italie en tira comme les'seoiences. Un siècle avant la chute de l'empire, on voit déjà les Grecs venir les répandre à Venise, à Florence , à Pavie , à Rome. Pétrarque et Boccace furent les disciples d'un savant de Thessalonique; mais à la prise de Constantinople par Mahomet II ce fut une émigration de gens de lettres , échappés des ruines de leur patrie et réfugiés en Toscane , où l'immortel Laurent de Médicis les reçut comme dans son sein.
Il ne faut donc pas s'étonner de l'avantage que l'Italie eut , au
1 Photios est du neuvième siècle, et Suidas- est du dixième.
quinzième et au seizième siècle, sur tout le reste de l'Europe: de plus, elle avait eu celui d'être le centre de l'Église, dont le latin était la langue, corrompue à la vérité, mais assez analogue encore à celle du siècle d'Auguste pour en faciliter l'étude et en accélérer l'usage. L'italien lui-même en était dérivé , et son affinité avec elle la rendait comme populaire. Enfin, pour l'Italie . la lumière des lettres n'eut jamais d'éclipsé totale.
Le commerce avec l'Orient, les relations des deux Églises, leur rivalité, leurs querelles, le mouvement que donnaient aux esprits les hérésies et les conciles, la lecture habituelle des livres saints, l'étude des Pères de l'Église, dont le plus grand nombre étaient nourris d'une saine littérature , et dont quelques-uns ne manquaient ni d'éloquence ni de goût; d'un autre côté, le souvenir, l'exemple de l'ancienne Rome, les monuments de ses beaux-arts, et je ne sais quelle ombre de son génie qui errait toujours sur ses débris , n'avaient cessé d'entretenir une communication d'idées entre l'Italie et la Grèce, entre la Rome d'Auguste et la Rome de Léon X. Ainsi, tout s'accorda pour hâter les progrès des lettres renaissantes en Italie.
A Rome, on courronnait Pétrarque ; Dante et Boccace fleurissaient ; et nous en étions à Joinville. Jodelle, Ronsard et Garnier, faisaient l'admiration et les délices de la France ; et ses seuls écrivains en prose, au moins dans la langue vulgaire, étaient Commine et Rabelais ; tandis que l'Italie avait déjà produit Léonard l'Arétin, l'historien de Florence, AngePolitien, Machiavel, Paul Jove, Guichardin, Jovian Pontanus; et en poètes, Fracastor, Sannazar, Vida, l'Arioste, Lasca, le Rusante, Dolcé; enfin le Tasse avait précédé Brébeuf et Chapelain de soixante à quatre-vingts ans ; et le siècle des Médicis, qui fut pour l'Italie le règne le plus florissant des lettres et des arts, était pour nous à peine le faible crépuscule d'un siècle de lumière.
Ce n'est pas qu'il n'y eut en France des hommes très-instruits et très-judicieux : dans aucun temps on n'en a vu à côté desquels on ne put nommer l'Hôpital , Turnèbe, Muret, Amiot , Montaigne, Bodin, Charon, la Boétie, d'Ossat, deThou, Duvair, Jeannin, les deux Etienne; mais le savoir était isolé , la raison presque solitaire : ni l'esprit de la nation n'était eucore assez débrouillé,
SUH Liî GO 11.
ni ses mœurs assez dégrossies, ni sa langue assez défrichée, pour que les lettres, transplantées dans un climat si nouveau pour elles, y pussent de longtemps prospérer et fleurir.
La Franceavaitde bons esprits, d'habiles politiques, de grands jurisconsultes , et même quelques philosophes; mais le public y était encore superstitieux et fanatique.
L'astrologie, la magie, les possédés, les revenants, les sortilèges, les maléfices, les combats judiciaires, les lois qui les autorisaient, la théologie des écoles, la morale des casuistes, le batelage de la chaire, les farces pieuses du théâtre, les prestiges religieux dont on frappait la multitude, le zèle aveugle et sanguinaire dont l'enivraient des imposteurs, tout se ressentait du mélange d'un peuple esclave des druides et du peuple barbare qui l'avait subjugué. Ainsi du reste de l'Europe. Partout la lumière des lettres avait a dissiper les ténèbres de l'ignorance; partout il fallait enlever cette rouille épaisse et profonde que dix siècles de barbarie avaient cemme incrustée dans les esprits et dans les âmes ; rendre l'entendement humain aux lumières de la nature ; et redonner un caractère de noblesse et de dignité aux mœurs publiques , défigurées et dégradées jusque à l'abrutissement.
Sans cette grande métamorphose, quel moyen d'assimilation pouvait-il y avoir entre le goût des nations antiques et le grossier instinct des nations modernes? Tirer l'homme de cet état et lui donner le discernement du vrai dans ses justes rapports, du bien, du beau, dans sa juste mesure, ne pouvait être que l'ouvrage du temps.
Cependant, comme il est des erreurs compatibles avec le génie des arts, le grand obstacle à la régénération des lettres et du goût ne venait pas de cette cause; et, en effet, au milieu même des superstitions et des préjugés fanatiques, le Tasse avait fait un beau poème et l'Arioste un poëme charmant. Mais, à la faveur d'une langue déjà épurée et polie, ils avaient su tout ennoblir ; et la langue française, quoique assez abondante , était encore loin d'acquérir ce caractère de noblesse, d'élégance et de pureté, que Pétrarque et Machiavel, avant l'Arioste et le Tasse, avaient donné à la langue toscane. C'était cet instrument du génie et du goût qu'il fallait d'abord façonner.
Une langue répugne aux ouvrages dégoût, non-seulement lorsqu'elle est pauvre, rude et grossière, mais aussi lorsqu'elle n'a qu'un ton, ou que tous les tons s'y confondent. C'est la souplesse et la vérité qui font la grâce et le charme du style; c'est par ses modulations qu'il s'élève ou s'abaisse au gré de la pensée, et qu'il se met d'accord avec les caractères et à l'unisson des sujets. Or, une langue n'est susceptible de ces convenances du style qu'autant qu'elle a des tons gradués et distincts, depuis l'humble jusqu'au sublime, depuis le populaire jusque à l'héroïque, et qu'elle a de même des modes analogues à la douceur, à la mollesse, à l'énergie, à tous les sentiments, à toutes les passions, à tous les mouvements de l'âme ; et c'est ce qui manquait, même à la langue de Montaigne.
Cette langue est franche, énergique et d'un tour vif et pittoresque , mais elle est trop souvent ignoble ; et quoique par sa liberté, sa familiarité même, elle plaise dans des écrits dont l'abandon est le caractère, il n'en est pas moins vrai que dans les genres qui demandent toutes h? nuances du style et toutes ses délicatesses , dans les sujets surtout où la majesté du langage en est la bienséance, cette familiarité continue aurait été peu convenable. Lorsque Montaigne fait parler Auguste à Cinna, ou qu'Amiot traduit quelques vers d'Euripide, il n'est personne qui ne sente combien ce vieux langage manque de dignité.
Qu'on ne m'accuse pas de vouloir déprimer deux écrivains si recommandables : ce vieux naturel de leur style a son attrait, et je le sens; mais plus il était convenable dans un récit naïf et simple, et dans le libre épanchemeut des pensées d'un philosophe, moins il était propre à la majesté de l'éloquence et delà poésie; et Montaigne lui-même nous l'aurait avoué, lui qui a si bien apprécié les écrivains de l'antiquité, même du côté du langage; lui qui avait l'oreille et l'âme assez sensibles aux beautés de style pour avoir reconnu que le poème des Géorgiques et le cinquième livre de Y Enéide étaient ce que Virgile avait le mieux écrit. Il savait comme nous, sans doute , quelle diversité de couleurs et de tons une langue devait avoir pour s'élever à la hauteur de l'éloquence de Cicéron , de la poésie de Lucrèce , pour se donner la dignité et les grâces décentes du stvle de Virgile; et
SUit LE GOUT. 29
pour s'abaisser noblement à l'clegante familiarité du style de Térenee, qu'il appelait lui-même la mignardise du langage latin.
Je dirai plus : si du temps de Montaigne quelqu'un avait été capable d'assigner à la langue ses divers caractères, et d'en classer les mots , les tours et les images, comme on a fait depuis, pour varier les tons et les degrés du style, c'eût été Montaigue lui-même ; mais son inclination pour un genre d'écrire libre , indolent, abandonné , coulant de source au gré de son bumeur et de sa fantaisie, l'éloignait trop de ces recherches. Tout dans sa langue lui a été bon, parce que tout lui était commode; et ce qu'il nous dit de ses études, nous pouvons l'appliquera ses compositions : « Il n'est rien pourquoi je me veuille rompre la « tête, non pas pour la science, de quelque grand prix qu'elle « soit. »
Marot, qui , dans quelques épigrammes , eut un peu de délicatesse, fut trop souvent grossier et bas. Les poètes du même temps qui voulurent hausser le ton donnèrent dans l'enflure, et furent durs et guindés sans noblesse. Malherbe, le premier, sentit quel heureux choix de mots pouvait donner aux vers français de la pompe et de l'harmonie, et jusqu'où le style de l'ode pouvait s'élever sans effort. Ce fut uue grande leçon de goûù pour les poètes à venir.
Balzac essaya d'ennoblir de même et d'élever la prose au ton de l'éloquence ; mais il l'essaya dans des lettres , et avec une emphase et une affectation tout opposée au naturel et à la liberté du style épistolaire. Cette tentative ne laissa pas d'avoir un succès éclatant; et Balzac parut un prodige pour avoir appris à son siècle que notre prose, comme nos vers, pouvait être nombreuse et noble.
Dès lors le secret de donner à la langue de l'harmonie et de l'élévation cessa d'être inconnu. Lingende en proGta ; et il fut le premier qui mit de la décence et de la dignité dans le langage de la chaire.
Mais le grand apôtre du goût, le grand maître dans l'art d'écrire et de parler la langue sur tous les tons, ce fut Pascal.
Corneille, qui l'avait devancé, avait brillé d'une lumière plus éclatante, mais moins pure. 11 avait créé les deux théâtres; il
avait dorme, dans le Meilleur, le modèle du bon comique; il avait inventé un genre de fable tragique , qui n'était pas celui des Grecs, et qui était plus analogue à nos mœurs ; en l'inventant, il l'avait élevé au plus baut degré du sublime; il en avait pris le vrai ton , parlé souvent le vrai langage; et ses beaux vers sont beaux si naturellement, si simplement, si pleinement, qu'il n'y a rien de plus accompli. Personne enfin n"a autant fait que lui pour agrandir en nous l'idée du beau moral en poésie, et pour nous en faire éprouver le sentiment dans toute sa hauteur ; et en cela le goût lui a dû infiniment plus qu'on ne pense. Je dis le goût, quoique ce fût ce qui lui manquait à lui-même; car des inspirations lumineuses et fréquentes lui en tenaient lieu ; et pour profiter des exemples d'un homme de génie , ce n'est pas à ses fautes que les habiles gens s'arrêtent, ils s'attachent à ses beautés; et lorsqu'il a fait le mieux possible, ils tâchent de faire comme lui, aussi bien que lui, mieux que lui. Qu'importait à Racine et à Voltaire que Corneille eût fait Tliéoclore , et Per- Iharite, et Surêna ? Tout cela était nul pour eux , comme il devrait l'être pour nous. Ce sont les belles scènes du Cid, de Cinna, des Horaces , de Polyeucte , de Rodogune, qu'ils méditaient dans leur jeunesse, et qui étaient pour eux des leçons de goût dans ce qu'il y a de plus rare, de plus difficile à saisir , le beau idéal dans les mœurs , le sublime dans l'expression. Mais si Corneille fut pour le goût un merveilleux inspirateur, il fut encore un plus dangereux guide ; il donna de hautes leçons , mais il donna de mauvais exemples, même dans ses plus beaux ouvrages : et la gloire d'être infaillible était réservée à Pascal.
Cet esprit à la fois original et naturel , et aussi simple que transcendant, semblait fait pour être le symbole, l'image vivante du goût. Ce fut de lui que son siècle apprit à cribler, si j'ose le dire , et à purger la langue écrite des impuretés de la langue usuelle, et à trier, non-seulement ce qui convenait au langage de la satire et de la comédie, mais au langage de la haute éloquence, mais au style plus tempéré de la saine philosophie. Les premières des Provinciales furent des leçons pour Molière; les dernières , pour Bossuet; et ses pensées ont appris aux philosophes qui l'ont suivi , quelle devait être la pureté et la dignité de leur langue.
Jamais homme n'a eu dans un plus haut degré de justesse le sentiment des convenances et des convenances durables : aussi voiton qu'il n'a point vieilli , et il ne vieillira jamais.
Avec tant de délicatesse dans l'organe du goût, il put ne pas aimer Montaigne ; mais il l'estimait plus qu'il ne croyait, ou qu'il n'osait se l'avouer; il parcourait ce champ fécond et négligé en botaniste habile et sage ; c'est là qu'il s'était enrichi ; et il est aussi vraisemblable que sans Montaigne on n'eût pas eu Pascal, qu'il l'est que sans Corneille on n'eût pas eu Racine. Les Romains, chargés des dépouilles de leurs voisins, les méprisaient : Port-Royal et Pascal eurent le même orgueil. Soyons plus justes à leur égard , et reconnaissons que le goût sévère et pUr de cette école contribua grandement à former celui des gens de lettres et celui du public.
Dans la jeunesse de Louis XIV, l'amour des lettres , passion nouvelle , était dans toute sa ferveur. L'Académie française était fondée , et s'occupait assidûment à former , à fixer la langue en assignant à chaque mot son vrai sens, sa valeur, ses acceptions diverses , et le caractère de noblesse ou de familiarité qui devait lui marquer sa place. En même temps les mœurs de la société se polissaient. La fleur de la noblesse , attirée à Paris par le cardinal de Richelieu , formait la cour d'un roi jeune, heureux , galant, magnifique, passionnément épris de toutes les sortes de gloire, délicat sur les bienséances , sensible à tous les plaisirs nobles, fait pour être lui-même un modèle de dignité , et par un naturel qui suppléait en lui aux lumières qu'il n'avait pas , juste appréciateur du mérite dans les lettres et dans les arts. Autour de lui , et à son exemple, sa cour attentive aux progrès des talents, occupée de leurs travaux , intéressée à leur rivalité , à leurs succès, à leurs querelles, se plaisant à les animer pour jouir de leur jalousie et de leur émulation; la ville, àl'envi de la cour, s' étudiant à suivre tous les goûts du monarque; enfin, soit l'attrait de la mode, soit l'attrait de la nouveauté, tout un monde passionné pour les productions du génie, s'instruisant pour en mieux jouir, et faisant foule avec la même ardeur autour des chaires de Rourdaloue , de Bossuet , et de Fléchier , et aux théâtres de Corneille, de Molière et du jeune Racine;
32 essai
telle fut , dans tous les esprits , l'action et la réaction des gens de lettres sur le public, du public sur les gens de lettres *. 11 fallait alors, ou jamais, que le goût se perfectionnât.
On conçoit bien pourtant qu'il y eut d'abord, dans ce coucours d'écrivains et de connaisseurs, une infinité de prétentions manquées et fausses lueurs d'esprit, de talent et de goût. Chaque société eut ses prédilections , chaque bel esprit eut son cercle, chaque talent ses ennemis. Avant de juger, c'était peu de ne pas entendre, on se passionnait. Les tribunaux les plus célèbres étaient souvent les plus injustes. Ici, Pradon avait des Mécènes, et Racine des détracteurs; là, Chapelain était admiré en récitant les vers de la Pucelle; ailleurs , c'étaient les Scudéri qu'on exaltait, en déprimant Corneille; Boursault avait des partisans qui le préféraient à Molière. Tout semblait confondu. C'était dans ce moment de fermentation et de trouble que l'esprit public s'épurait, comme le vin en jetant son écume. Tout ce que demande l'opinion pour se rectifier, tout ce que demande le goût pour se polir , c'est du mouvement. Ce n'est même qu'à force d'agitation, de combats, de révolutions en tous sens, que la vérité se dégage ; car, après ce tumulte, les passions se calment, les partialités cessent, les préventions se dissipent, l'opinion se fixe à la fin ; et regardez au fond du creuset, la vérité y reste pure comme l'or.
Ce n'est donc pas ce flux et ce reflux de sentiments contraires, de jugements épars, d'opinions hétérogènes, qui décident du goût de tout un siècle; c'est leur résultat, c'est l'ensemble et la somme de l'opinion publique. Or , voyez sous Louis XIV quels furent les hommes vraiment célèbres, et à leur tête vous trouverez les auteurs de Cinna, du Misanthrope , d'Iphigénie, des oraisons funèbres de Turenne et du grand Condé; vous y trouverez c ■
1 « C'était un temps digne de l'attention des temps à venir, dit Voltaire, jue celui où les héros de Corneille et de Racine, les personnages de Molière, les voix des Bossuet et des Bourdaloue, se faisaient entendre à Louis XIV, à me, si célèbre par son goût, à un Condé, à un Turenne, h un Coll)crt , et à celte foule d'hommes supérieurs en tout genre. Ce temps ne se trouvera plus où un duc de la Rochefoucaull, l'auteur des Maximes, au -ortir de la conversation d'un Pascal , d'un Arnauld, allait au théâtre de Corneille. ►
la Fontaine que la cour dédaignait et mettait en oubli; ce Féuelon, que Louis XIV avait le malheur de ne pas aimer, et le malheur plus grand de regarder comme un bel-esprit chimérique ; vous y trouverez ce Boileau, qui s'était fait tant d'ennemis ; et ce Quinault , que Boileau lui-même s'efforçait inutilement de décrier et d'avilir. Tout le monde avait eu ses torts; le public seul enfin se trouva juste. Concluons que le siècle du génie fut aussi le siècle du goût : ajoutons, et d'un goût plus délicat, plus fin, plus éclairé que celui de Rome et d'Athènes.
Les Romains, je l'avoue, ont, en fait d'éloquence, l'avantage d'un artifice plus savant et plus raffiné; et quoique Bourdaloue et Massillon m'étonnent, l'un par l'accord parfait de sou langage avec son ministère, et par le- secret merveilleux de concilier, comme sans art, l'esprit de l'Évangile avec celui du monde , et toutes les bienséances du caractère apostolique avec le ton et le langage que la cour la plus spirituelle et la plus polie de l'univers exigeait de son orateur; l'autre, pour avoir su jeter sur l'éloquence la plus soignée, la plus étudiée, un voile de décence, de dignité, de simplicité même, qui, en déguisant le soin de plaire, n'y laisse voir que le don naturel de persuader et de toucher ; enfiu , dans l'éloquence de Bossuet, tout inculte qu'elle veut paraître, quoique je sois bien éloigné de prendre pour un manque de goût ces négligences réfléchies, ces licences préméditées, ces savantes incorrections, qui lui donnent en même temps plus de force et de vérité ; cependant, vu la différence de la tribune et de la chaire, la liberté, l'autorité, la sécurité que donne celle-ci, et les détresses continuelles où l'autre engageait l'orateur, je crois encore que, du côté du goût comme de l'art et du génie, notre éloquence n'a rien d'égal à l'éloquence des Romains. Il était plus facile d'excuser Turenne devant un auditoire pour qui la guerre civile était un songe, que de justifier Ligarius devant César.
Mais, à l'égard delà poésie, j'oserai dire que le génie antique n'a rien produit, en fait de goût, d'aussi dificile et d'aussi parfait que nos chefs-d'œuvre dramatiques. Pour s'en convaincre, il suffirait de comparer la Phèdre et Vlphigénîe de Racine à celles d'Euripide ; il suffirait de mettre Aristophane, Plaute , et Térence
lui-même à côté de Molière. Ce beau tissu de l'action , où tout est si bien à sa place , si bien lié , si bien d'accord ensemble, ces gradations , ces nuances dans la peinture des caractères, cette profonde intelligence des affections de l'âme et de ses passions , tous ces secrets que nos deux poètes ont dérobés à la nature, et si subtilement tires du fond du cœur humain ; tout cela , dis-je , aurait peut-être fort étonné Ménandre et Euripide. Le rôle de Joad, ni celui de Roxane , ni celui d'Hermione , ni ceux de Néron , d'Agrippine , et de Narcisse , et de Burrhus, quoique tracés d'après Tacite, ne sont pas esquissés à la manière antique ; ils sont peints et finis d'un goût que les Grecs ne connaissaient pas.
Souffrez quelques froideurs, sans les faire éclater ; Et n'avertissez pas la cour de vous quitter,
sont des vers faits au retour de Versailles. Il y en a mille dans Racine qui n'auraient jamais pu venir à un poète grec ou latin. Ce sont des fruits uniquement propres au climat qui les a fait naître, je veux dire, les fruits d'une société continuellement occupée à démêler tous les mouvements , tous les intérêts, tous les ressorts du cœur humain , à épier toutes ses faiblesses , et à saisir , dans les caractères , tous les reflets des vertus sur les vices , et des vices sur les vertus. Ce fut ce monde , plus raffiné que le peuple d'Athènes et que celui de Rome , qui fut l'école de Racine.
Les mœurs comiques sont plus locales que celles de la tragédie. Mais l'idée que nous avons du comique ancien ne nous y fait rien voir d'un discernement aussi vif, d'une science aussi profonde et de l'homme et des hommes , que le comique de Molière ; et, dans leur genre, le Tartufe, le Misanthrope, les Femmes savantes, ne sont pas moins, comme ouvrages de goût, que comme ouvrages de génie , ce qu'il y a de plus rare au monde. Molière a su , comme les anciens , faire parler des valets fourbes , des vieillards chagrins ou crédules; mais lequel des anciens aurait fait parler comme lui , un Alceste, une Célimène, uu Tartufe, une Agnès, un Chrysale? Aristophane et Plaute ne sont que des farceurs auprès d'un comique si vrai , si fin, si naturel. Térence est plus délicat , il est vrai , mais est-il aussi pénétrant?
son comique a-t-il le relief et la vigueur de celui de Molière? Térencea-t-il ce coup d'œil, à la fois philosophique et poétique, auquel un ridicule n'a jamais échappé? Cette pénétration, me direz-vous , est du génie. Oui , j'en conviens ; mais cette justesse est du goût.
L'art dramatique n'est pas le seul où la finesse du sens du goût soit plus marquée dans les modernes. Athènes et Rome n'ont jamais eu rien de comparable au naturel ingénieux, sensible, animé, plein de grâces de madame de Sévigné; au naturel plus précieux encore de ce bon la Fontaine , qui a laissé Phèdre si loin de lui. Dans les lettres de Sévigné , l'on voit distinctement ce que l'esprit de société avait acquis de politesse , d'élégance , de mobilité, de souplesse, d'agrément dans sa négligence, de finesse dans sa malice, de noblesse dans sa gaieté, de grâce et de décence dans son abandon même et dans toute sa liberté ; on y voit les progrès rapides que le bon esprit avait fait faire au goût, depuis le temps peu éloigné où Balzac et Voiture étaient les merveilles du siècle. Dans les Fables de la Fontaine, on voit tout ce que l'art avait appris à faire, sans se déceler un moment, et sans cesser de ressembler au pur instinct de la nature. Madame de Sévigné a laissé douter si elle avait le goût des grandes choses ; mais celui des petites ne fut jamais plus pur, plus délicat que dans ses lettres; elles en sont un modèle achevé. La Fontaine a persuadé qu'il n'y avait dans son talent qu'une simplicité naïve; et jamais la sagacité de l'intelligence et de l'observation n'a été à un plus haut point. Le goût dans Sévigné était le sentiment exquis des convenances sociales; le goût dans la Fontaine était le sentiment profond des convenances naturelles ; et ce sentiment il l'avait appliqué non-seulement aux mœurs des hommes , mais à celles des animaux. Phèdre est simple , élégant , précis : c'est beaucoup , ce n'est rien au prix de la Fontaine. Celuici est riche, abondant, varié, brillant d'invention dans les idées, de coloris dans les images, et d'un bonheur si imprévu, si singulier dans tout ce qu'il invente, qu'on croit toujours que c'est une rencontre, tant ce qu'il a de plus ingénieux paraît simple et peu réfléchi.
L'Arioste a mêlé le plaisant avec le sublime; mais on voit que
ce n'est qu'un jeu : on dit, l'Arioste s'égaye ; et l'on veut bien s'égayer avec lui. La Fontaine a mêlé le sublime avec le naïf; il a changé de ton et de couleur aussi hardiment que l'Arioste, plus souvent même et plus rapidement, non pas en poète folâtre et qui se joue de son art , mais sans y entendre finesse , et de l'air de la bonne foi; cependant, telle est sa niagie, que ce mélange est d'un goût exquis, parce que l'à-propos en fait la vraisemblance , et que sur tous les tons il conserve son naturel. Examinez bien les peintures où il a mis le plus de poésie; vous n'y trouverez pas un trait que l'art se soit permis comme pur ornement de luxe. L'esprit, le génie y étincelle, sans qu'une seule fois on le soupçonne d'avoir voulu briller. Ce qu'il a dit, il fallait le dire, et pour le dire le mieux possible, et le plus naturellement, il fallait le dire comme il l'a dit, quoiqu'il soit dans l'expression le plus hardi de tous nos poètes. Assurément cet art de dissimuler l'art n'était pas connu des anciens
Le goût en était là lorsque Boileau composa V Art poétique. Cet ouvrage, qui mit le comble à sa célébrité et à l'autorité qu'il avait dans les lettres, fut donc un peu tardif: il ne laissa pas d'être utile. Il n'apprit rien aux maîtres de l'art; mais il grossit le nombre de leursjustes appréciateurs. Il acheva d'apprendre à la multitude à n'estimer que des beautés réelles ; il acheva de la guérir de ses vieilles admirations pour des poèmes sans poésie, pour des romans sans vraisemblance ; il acheva de décrier ce faux bel-esprit dont Molière avait fait justice en plein théâtre, et qui ne laissait pas encore de se produire dans le monde. Ainsi Boileau, critique peu sensible, mais judicieux et solide, ne fut pas le restaurateur du goût ; il en fut le vengeur et le conservateur. 11 n'apprit pas aux poètes de son temps à bien faire des vers; car les belles scènes de China et des Horaces, ces grands modèles de la versification française, étaient écrites lorsque Boileau ne faisait encore que d'assez mauvaises satires; et le Misanthrope, le Tartufe, les Femmes savantes, Britannicus , Andromaque, Iphigénie, et les Fables de la Fontaine, avaient précédé l'Art poétique : mais il fit la guerre aux mauvais écrivains, et déshonora leurs exemples ; il fit sentir aux jeunes gens les bienséances de tous les stvles ; il donna de chacun des genres une idée nette
et précise; et s'il n'eut pas cette délicatesse de sentiment qui démêle, comme dit Voltaire, une beauté parmi des défauts , un défaut parmi des beautés ; s'il mit Voiture à côté d'Horace ; s'il confondit Lucain avec Brébeuf, dans son mépris pour la PJiarsale; s'il ne sut point aimer Quinault (1); s'il ne sut point admirer le Tasse; si, dans X Art poétique, il oublia ou dédaigna de nommer la Fontaine, il connut du moins ces vérités premières qui sont des règles éternelles ; il les grava dans les esprits avec des traits ineffaçables ; et c'est peut-être grâce aux lumières qu'il nous transmit dans sa vieillesse, que la génération suivante a été plus juste que lui.
Je vais hasarder un paradoxe que je tâcherai d'expliquer : c'est que notre siècle a été en même temps l'époque de la perfection du goût et de sa décadence. Il s'annonça d'abord sous de mauvais auspices, par la trop célèbre dispute sur les anciens et les modernes. Je crois avoir fait voir ailleurs que dans cette querelle tout le monde avait tort. Mais ce qu'on y aperçoit bien clairement, du côté des modernes, c'est que le goût des lettres avait perdu de son attrait; que dans un grand nombre de bons esprits une raison analytique avait éteint l'imagination , et que des arts où elle domine, le charme était presque détruit et l'illusion dissipée. Alors on donna dans l'excès opposé à l'enthousiasme. La critique devint subtile, et fut sèche et minutieuse. L'esprit, pour juger le génie, se mita la place de l'âme. On voulut tout assujettir aux lois de nos usages fugitifs , ne. rien céder à la nature , ne rien passer aux mœurs antiques, rien à l'essor de l'imagination et aux élans de la pensée ; réduire la poésie à la précision des idées métaphysiques , et la contraindre à raisonner ce qui n'est fait que pour être senti. C'en était fait du goid si ce système eût prévalu.
C'en était fait encore si la doctrine du parti des anciens avait été prise à la lettre; car pour avoir la foi que demandaient leurs zélateurs , il aurait fallu renoncer aux lumières du sens intime ,
1 « Si on trouvait dans l'antiquité un pcëme comme Armidc ou comme Aiys, avec quelle idolâtrie il serait recul Mais Quinault était moderne... il manquait â Boileau d'avoir sacrifié aux Grâces. Il chercha en vain toute sa vie à humilier un homme qui n'était connu que par elles. » (VOLTAIRE.
ÉLÉM. DE UTTÉR. — T. I. 3
tout admirer , jusqu'au sommeil et aux rêveries du bou Homère, et au moyen des commentaires , des autorités , des exemples , il n'était rien qu'on n'eût fait passer pour être beau et clans le goût antique. Le poëme de Chapelain avec des notes à la Dacier eût été une œuvre admirable.
Heureusement il s'éleva un homme digne d'apprécier et les anciens et les modernes , qui commença par les étudier avec l'avidité d'une jeunesse ardente , et qui bientôt, s' égalant lui-même aux plus illustres , acquit le droit de les juger.
Jamais homme de lettres , dans aucun siècle , n'a essuyé autant de contradictions et d'iniquités que Voltaire en éclairant le sien. Mais tout sensible qu'il était à l'injure, il eut le courage de la souffrir; et après avoir soixante ans lutté contre l'envie, il a fini par l'étouffer. Cette gloire , si longtemps disputée, à celui qui faisait celle de son siècle, est venue enfin, aux acclamations de tout un peuple reconnaissant et juste, couronner la vieillesse de ce grand homme et environner son tombeau.
C'était sous lui que s'était formée cette école de goût qui , sans distinction ni de temps ni de lieux, sans partialité, sans envie, etrespritégalementlibrede superstition pour les anciens, de complaisance pour les modernes , les pesa tous dans la même balance, en connut le fort et le faible , et , tenant un juste milieu entre une admiration folle et un dénigrement encore plus insensé , reçut les impressions de l'art, comme celles de la nature, avec cette bonne foi simple que doit toujours avoir la conscience du goût.
Ce fut alors que les beaux siècles de Périclès , d'Alexandre et d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV, eurent de vrais estimateurs; ce fut alors que cet Homère, qui fait son époque à lui seul, fut admiré, non pas comme un dieu infaillible, mais comme un génie étonnant; et qu'en faveur de ses grandes beautés on lui passa ses contes puérils , ses comparaisons exubérantes, ses harangues hors de saison, ses combats trop accumulés, ses faiblesses et ses longueurs. Virgile, son rival, fut apprécié de même et avec la même équité. Jamais admiration plus pure que celle dont jouit encore cette belle moitié de l'Énéïde qu'il avait perfectionnée; et dans celle qu'il a laissée ira-
parfaite en mourant , s'il n'y a pas un défaut que l'on n'ait aperçu et modestement observé, y a-t-il une seule beauté qu'on n'ait pas vivement sentie?
Quelques faux brillants dans le Tasse ont-ils détruit pour nous l'effet de ses peintures? Tancrède, Herminie et Clorinde, Renaud et Armide , ne sont-ils pas aussi présents à nos esprits que Hector, Achille Andromaque et Didon? Et dans les combats qu'il décrit, dans les scènes attendrissantes qu'il y mêle avec tant de charme, dans ces tableaux si variés, dans cette poésie aimable , et belle encore auprès de celle de Virgile , est-ce par du clinquant que nous nous laissons éblouir ?
Il en est de la tragédie comme de l'épopée. Dans les anciens, la simplicité, la vérité, le pathétique, le naturel dans le dialogue; chez les modernes , la belle ordonnance de l'action , le tissu de l'intrigue, l'art, plus savant qu'il ne le fut jamais, d'amener les situations , et d'en préparer les effets , le jeu des passions actives, leurs développements et leurs gradations? la grande manière de :ondre l'histoire dans la poésie, tout a été senti et justement apprécié.
Quels monuments de goût que les éloges de Fénelon , de Molière, de la Fontaine, que nous avons vus couronnés! Quels monuments de goût que les éloges de Bossuet, de Massillon, de Deslouches, par d'Alembert ! Quel monument de goût que cet ouvrage que Thomas a eu la modestie d'intituler : Essai sur les éloges , et auquel nul ouvrage de critique , soit ancien, soit moderne , à la réserve du livre de Cicéron sur les illustres orateurs , n'est digne d'être comparé !
Enfin, quel monument de goût que les notes de Voltaire sur le théâtre de Corneille !
Mais, ce qui est plus rare encore que ce goût de critique et de spéculation, quels modèles de goût dans les écrits de ce grand homme! Depuis le ton le plus familier jusqu'au ton le plus héroïque , qui jamais a eu comme lui ce sentiment délicat et fin des propriétés du style et de ses différences, et qui jamais avec plus de justesse nous en a marqué les degrés ? Quelle élégance et quelle aisance noble dans ses poésies fugitives! Quelle belle simplicité dans le style attrayant dont il écrit l'histoire! Quelle
«.race et quel enjouement il prête à la philosophie ! Quelle majesté , quel éclat , quelle diversité de tons et de couleurs il donne au langage tragique! moins fini que Racine, moins châtie, moins pur, moins attentif , ou, si l'on veut, moins adroit à lier ensemhle tous les ressorts de l'action ; mais plus véhément , plus fécond , plus varié , plus profondément pathétique , et plus lidèle aux mœurs locales, auxquelles Racine , quelquefois, avait trop mêlé de nos mœurs.
Je ne dis pas que dans le poëme épique, du côté de l'invention, il ait égalé ses rivaux. Le dessein de la Henriade avait été conçu dans un âge où la pensée n'a pas encore acquis tout son accroissement , ni le génie toutes ses forces : l'ouvrage s'en est ressenti. Mais du côté du goût, y a-t-il rien de plus achevé? Récits, descriptions, images, comparaisons, portraits, détails de toute espèce , emploi du merveilleux et de l'allégorie , discours et scènes dramatiques , tout dans ce poëme est aujourd'hui d'une correction presque irrépréhensible. S'il n'a pas l'intérêt du Tasse, le charme de Virgile, la magnificence d'Homère, au moins n'a-t-il aucun de leurs défauts.
Mais le goût de Voltaire a-t-il été le goût du siècle où Voltaire a fleuri? D'abord, il a été le goût de presque tous les écrivains célèbres; et si on m'oppose cette foule de critiques ineptes, de satires obscures, de productions éphémères dont le public a été inondé, je répondrai qu'une douzaine de bons auteurs ont décidé le caractère et la réputation du siècle de Louis XIV ; qu'il n'en reste pas même autant du beau siècle d'Auguste , ni de celui de Périclès ; qu'il en reste encore moins du temps des Médicis ; et qu'il est juste de ne compter de même du siècle où nous vivons que ce qui est digne de mémoire.
Si de loin nous jetons les yeux sur une prairie émaillée, nous n'en voyons que la surface; elle nous paraît tout en Heurs : si nous la traversons , nous y trouvons à chaque pas des chardons hérissés et des ronces rampantes ; les fleurs, plus clairsemées , ne nous enchantent plus. C'est là notre façon de voir les siècles passés et le nôtre. Mais supposons-nous à la même distance où seront nos neveux, de ce champ que nous parcourons ; et de ce temps si décrié par des gens qui se vantent de n'être
SUR LE GOUT. Il
d'aucun siècle, et qui en effet ne seront d'aucun, ne voyons plus que ce qui domine , et ce qui seul en restera : au barreau , les Cocliin, les le Normand, les de Gènes, et les élèves qu'ils ont formés : en chaire, non pas des émules de Bossuet et de Massillon, mais des hommes qui par le goût, et quelques-uns par l'éloquence, sont dignes d'être appelés leurs disciples : sur la scène tragique, un Voltaire (j'ajouterais un Crébillon si je parlais seulement de génie ) , et sur les traces de Voltaire , d'heureux talents qu'il a cultivés de ses mains : sur le théâtre de Molière, le Philosophe marié, le Glorieux, la Métromanie, les Dehors trompeurs , le Méchant , et un grand nombre de petites pièces comiques d'une touche fine et légère, riants tableaux qui attesteront des mœurs frivoles , mais un goût épuré : dans le genre lyrique, un Rousseau, aussi harmonieux que Malherbe, et supérieur à lui pour l'éclat des images, la richesse, la majesté et la pompe de l'expresion : dans le didactique, des poèmes d'un style pur, mélodieux , sensible, d'un coloris brillant et vrai, tels que Racine les eût écrits, tels que Boileau eût voulu les écrire s'il eût célébré la campagne et les saisons, s'il eût enseigné l'art d'embellir les jardins , s'il eût traduit les Géorgiques : des poésies familières , du tour le plus ingénieux, du naturel le plus aimable, moins négligées que celles de Chaulieu, et d'un sel plus fin, plus piquant que les poésies de Deshoulières et que celles de Pavillon : des romans d'un goût aussi pur que ceux de la Fayette, et d'un style plus animé, les uns brillants d'un coloris qui était inconnu à la prose , les autres brûlants de passion et d'un intérêt déchirant : des morceaux d'histoire aussi dignes d'être comparés à Salluste, que le chef-d'œuvre de Saint-Réal : des traductions dont quelques-unes ont effacé les originaux : enfin, dans presque tous les genres, des ouvrages du meilleur ton et du meilleur esprit : voilà du côté des gens de lettres ce qui marquera notre siècle ; et je n'en ai pas dit assez.
Voltaire a loué Bossuet d'avoir appliqué l'éloquence à l'histoire : ne peut-on pas le louer lui-même, et un grand nombre d'écrivains après lui , d'avoir associé l'éloquence ave<; la philosophie, et celle-ci avec l'art des vers? Dans quel autre siècle a-t-on vu les idées morales et politiques si abondamment répandues,
si éloquemment exprimées? La prose avait-elle autrefois cette précision, cette rapidité, ce mouvement, cette couleur, cette âme enfin . qu'elle a reçue de nos modernes écrivains ? Le siècle de Louis XIV a-t-il un ouvrage philosophique à mettre à côté de Y Emile? Et si le goût par excellence consiste à réunir l'utile et l'agréable, dans quel temps l'un a-t-il donné à l'autre plus d'attrait et plus d'influence ? Les sciences , même les plus abstraites, ne doivent-elles pas au goût cette facilité d'accès qui nous les rend familières , ce charme qui de leur étude nous a fait un amusement? Le siècle de Louis XIV a-t-il entendu parler des lois avec une précision aussi énergique et aussi lumineuse que l'a fait Montesquieu? de l'homme et de ses facultés intellectuelles, avec un intérêt plus doux, plus attrayant que Vauvenargue? avec une sagacité plus pénétrante qu'Helvétius? avec une clarté plus limpide que Condillac? A-t-il entendu parler de la nature avec la verve, l'élégance et la majesté de Buffon? des progrès de l'esprit humain dans les sciences, avec la supériorité de lumières et la noble simplicité d'élocutionde d'Alembert? des talents, des travaux, des vertus des grands hommes, avec la splendeur, l'abondance, la force et l'élévation de l'éloquence de Thomas ? des qualités , des fonctions, des devoirs de l'homme public , avec la chaleur, la noblesse , l'ingénuité d'âme et de langage de celui qui a loué Colbert , et qui nous a rappelé Sully? Et quel est de ces écrivains celui qui , pour la pureté du goût, n'est pas digne d'être classique?
Or, dans l'hommage que je leur rends, je ne suis que l'écho de la voix publique. Leur réputation est dès à présent aussi unanimement établie qu'elle peut jamais l'être; et ils ont trouvé dans leur siècle cette justice impartiale qu'on ose à peine espérer d'obtenir d'une tardive postérité. Cela prouve que le goût du public a suivi de près celui des gens de lettres ; et ce qui le prouve encore mieux, c'est la docilité avec laquelle son opinion est tant de fois revenue sur elle-même et a reconnu ses erreurs. Pour relever Brutus , Oreste , Sémiramis , Adélaïde du Guesclin, il. n'a pas fallu, comme pour Phèdre et Athalie, attendre un siècle plus équitable : le même public qui entraîné par les factions littéraires, et dans des moments de vertige, avait réprouvé ces
ouvrages , a senti l'injustice de ses arrêts , et les en a vengés. Enfin, qu'on examine quel choix il a fait des écrits que lui laissait le siècle précédent, et la préférence éclairée qu'il a donnée aux beautés durables, on avouera que dans aucun temps ce discernement n'a été aussi juste , aussi délicat , aussi fin. Ce n'es! donc pas (et je l'ai déjà dit en parlant du siècle de Louis XIV j sur l'opinion tumultueuse, précipitée et passagère, qui s'élève et qui se dissipe du jour au lendemain, qu'il faut juger le goùl de tout un siècle ; mais sur l'opinion réfléchie et dominante, qui se fixe et qui s'affermit, quand tous les débats de l'envie , de la rivalité, de la malignité, des partialités pour et contre, sont apaisés dans les esprits , et que le public , calme et désintéressé , se consulte soi-même , et ne juge que d'après soi.
Comment donc se peut-il que ce même temps où le goût semble si perfectionné soit le temps de sa décadence? C'est que le goût perfectionné est un goût de spéculation , et que le goût de sentiment ne tient pas aux mêmes principes : l'un est l'amour delà beauté réelle, l'autre est l'amour de la nouveauté.
« Quiconque approfondit la théorie des arts purement de « génie doit savoir, dit Voltaire , s'il a quelque génie lui-même , « que ces premières beautés, ces grands traits naturels, qui ap- « partiennent à ces arts, et qui conviennent à la nation pour « laquelle on travaille, sont en petit nombre. Les sujets , et les >< embellissements propres aux sujets , ont des bornes bien plus « serrées qu'on ne pense. Il ne faut pas croire que les grandes « passions tragiques et les grands sentiments puissent se varier « à l'infini. Il n'y a dans la nature humaine qu'une douzaine, « tout au plus, de caractères vraiment comiques et marqués à « grands traits. Les nuances , à la vérité, sont innombrables, » mais les couleurs éclatantes sont en petit nombre; et ce sont « ces couleurs primitives qu'un grand artiste ne manque pas « d'employer »
Voilà , dans tous les temps , une première cause de la décadence des lettres après un règne florissant. On dirait que chaque climat n'ait pu donner qu'une seule moisson, et que , le sol épuisé une fois par sa propre fécondité, il ait fallu des siècles de repos pour le renouveler et le rendre fertile.
En effet, ce qui rajeunit l'esprit humain et donne lieu à de nouvelles générations de pensées, ce sont les grandes révolutions , les grands changements arrivés dans les empires , dans les lois , dans les mœurs , dans le culte , dans les usages , dans les idées morales, dans les opinions religieuses, dans la guerre et la politique , dans les sciences et dans les arts. Voyez ce que les différences de la Henriade et de Y Enéide, du poëme du Tasse et de ceux d'Homère, supposent de diversité dans le cours des choses humaines.
Après un siècle de culture et de grande ahondance, il semhlerait donc qu'il faudrait laisser le temps et la nature reproduire les germes de la fécondité. Mais au lieu de jouir modérément des hiens acquis, ce qui serait si sage , on en veut toujours de nouveaux , résolu même à perdre au change plutôt que de ne pas changer; et c'est ici la grande cause de la corruption du goût.
Un exercice continuel de notre sensibilité sur des objets du même genre a deux effets contraires : d'abord, il aiguise nos goûts, mais bientôt il les use, et finit par les émousser. L'âme se lasse de ses plaisirs , comme elle s'endort sur ses peines : c'est par faiblesse qu'elle a besoin, dans ses émotions, de nouveauté et de variété. Supposez donc les arts d'agrément à leur plus haut degré de charme , il n'y a qu'un seul moyen d'en perpétuer les jouissances, c'est de les rendre peu fréquentes. Si elles sont communes, elles s'attiédiront et n'auront plus aucun attrait.
Dans la Grèce , où la tragédie était réservée pour les grandes fêtes , le goût d'une belle simplicité pouvait se conserver toujours. Dans l'intervalle d'un spectacle à l'autre, la sensibilité reposée avait le temps de se ranimer , et le goût le temps de reprendre sa sagacité naturelle. Mais dans une ville où , depuis cent cinquante ans, le même genre de spectacle se reproduit sans cesse, où une habitude journalière eu a rendu tous les moyens familiers, tous les tableaux présents, comment veut-on que le goût conserve quelque vivacité, à moins qu'il ne varie, et que l'art ne change avec lui? Or, varier sans cesse est un moyen sans doute de faire une fois le mieux possible, mais un moyen plus infaillible encore de faire mal mille, autres fois.
J'entends dire que telle et telle des plus belles pièces de Cor-
neille , et même de Racine, auraient aujourd'hui peu de succès si ou les donnait pour la première fois; que le tragique en paraitrait faible, et que l'éloquence qui les anime suppléerait mal aux mouvements et aux coups de théâtre qu'on demande à présent pour être ému comme on se plaît à l'être. Cela est affligeant à croire; mais cela n'est que trop croyable. Voltaire, qui l'a pressenti, a mis dans l'action théâtrale plus de chaleur et d'énergie ; il a donné aux passions, surtout à celle de l'amour dans les hommes, plus de force et de véhémence; il a trouvé dans les liens du sang de nouvelles sources de pathétique; il a su prendre habilement du théâtre anglais des moyens de rendre la terreur plus profonde et la pitié plus déchirante ; et par lui , le tragique a fait sur notre scène un pas de plus vers la perfection. Mais après ces nouveaux ressorts, qu'il a su manier avec tant d'art et de génie , après ces nouvelles combinaisons d'intérêt et de caractères , si l'on demande encore du nouveau et du plus tragique, d'où le tirer, si ce n'est du milieu des tortures et des supplices ? Et lorsque l'habitude nous aura refroidis sur les spectacles de Tancrède , de Mahomet et de Sémiramis , que nous resterat-il ? que les dernières atrocités du crime et les horreurs de l'échafaud ? On commence en effet à les risquer sur le théâtre ; et si notre sensibilité y répugne encore , ce n'est pas pour longtemps : l'habitude l'y endurcira.
Observez ce qui arrive à nos Trimalcions , dans les délices de leur table. Nul art d'assaisonner les mets ne peut surmonter les dégoûts d'une longue satiété; et ni les sels les plus stimulants, ni les liqueurs les plus brûlantes, ne réveillent plus les langueurs d'un sens blasé à force de jouir. C'est ainsi que l'intempérance des plaisirs de l'esprit nous les rendra tous insipides; et l'art même aura beau s'épuiser en recherches et en raffinements pour ranimer le goût. La sobriété seule aurait pu le sauver de cette espèce de paralysie; et aux excès qui en sont la cause s'il est quelque remède, c'est l'abstinence et le besoin. Mais ce serait demander l'impossible. Le public veut jouir, au risque même de détruire tout ce qu'il peut avoir de sensibilité.
On va me dire, qu'à la génération dont le goût s'affaiblit et s'altère de jour en jour, en succède une dont le goût sera jeune
4 fi ESSAI
et ingénu comme elle , et que d'un âge à l'autre le public est renouvelé. Je conviens en effet qu'au premier essor de la jeunesse dans le monde, elle se livre avec une sensibilité vive et neuve encore à tous les plaisirs de l'esprit ; mais dans l'usage de ces plaisirs, comme de tous les autres, ne voit-on pas avec quelle impatience les jeunes gens se pressent de vieillir; avec quelle rapidité la contagion de l'exemple et de l'opinion les gagne, et comme à peine arrivés dans le monde , ils en ont déjà pris les goûts et les dégoûts? Ne les entendez-vous pas dire qu'on sait Racine et Molière par cœur; que, grâce au ciel, on ne lit plus Virgile; qu'on a été bercé avec Télémaque : qu'ils laissent Massillon aux dévotes , Pascal aux jansénistes, la Fontaine aux enfants: qu'on ne lit pas deux fois la Henriade ; et que le goût des vers est un goût suranné?
Leurs pères au moins se souviennent d'avoir aimé ce qu'ils n'aiment plus ; et en le négligeant, ils l'estiment encore , et l'admirent de souvenir. J'en ai vu quelquefois qui faisaient l'aveu de Médée.
Video meliora, proboque, Détériora sequor. (Ovide.)
Mais la jeunesse érige tous ses goûts en système, et ne connaît, dans l'art de l'amuser, d'autre règle que son plaisir. Essayez de lui faire entendre que ce qui lui plaît n'est pas digne de lui plaire, elle vous répondra par un sourire dédaigneux. Que veut-on qu'elle estime, si ce n'est pas ce qui lui plaît et ce qui plaît à la société qu'elle fréquente obscurément? C'est là que ses idées et ses sentiments se dégradent; c'est là que son goût s'avilit , et que, perdant toute pudeur et toute délicatesse , elle habitue son oreille et son âme à la bassesse, à l'indécence, à la grossièreté de mœurs et de langage qui caractérise le nouveau genre dont elle fait ses amusements.
Ce qui fonde un État le peut seul conserver.
C'est une maxime applicable à la culture de tous les arts, et singulièrement au goût. Or, dans tous les temps où il a fleuri comment s'est-il formé? Par l'instruction et l'exemple, de proche
en proche , à la faveur d'une communication habituelle des esprits cultivés et des esprits qui demandaient à l'être. Ceux-ci daignaient écouter et s'instruire; ou si la déférence personnelle était pénible pour l'amour-propre , au moins recevait-on des morts les inspirations de goût qu'on eût rougi de prendre des vivants. On lisait de bons livres, on étudiait ceux qui, de l'aveu des gens instruits, étaient les modèles de l'art. Le temps en est passé. Depuis qu'une culture superficielle a établi entre les esprits un apparence d'égalité, tout le monde décide, personne ne consulte. Ou ne lit plus; et pourquoi lirait-on? Désormais la littérature, je dis l'ancienne et la plus exquise, n'étant plus dans la société un objet d'entretien où l'on puisse briller, la vanité, le grand mobile de l'émulation, n'est plus intéressée à donner à l'étude des moments qu'elle croit pouvoir mieux employer.
Ce n'est pas que dans cette société renaissante il n'y ait une élite de jeunes gens très-cultivés, très-éclairés, et d'un goût délicat et pur : mais je parle ici du grand nombre; et dans tous les temps le grand nombre ne cultive de son esprit que les facultés usuelles. Les lumières et les talents, qui le soir trouveront leur place, font l'occupation du matin. On n'entendra parler dans le monde où l'on vit, ni d'Euripide , ni de ïérence , ni de Virgile , ni d'Horace ,ni de Bossuet, ni de Massillon, et rarement de la Bruyère. On aura lu la brochure du jour, on va voir la pièce nouvelle ; et si de l'une ou de l'autre on ne sait que penser, on sait du moins où en prendre un jugement très-décidé : seulement , qu'on ait parcouru à sa toilette une feuille volante, on a son mot à dire , on s'est mis au courant, on est au pair de tout le monde.
Il est difficile de motiver un sentiment que l'on emprunte et qu'on adopte sans examen; mais dans un monde où rien ne se raisonne, et dont la mobilité perpétuelle ne laisse aucun repos à la pensée , l'opinion n'est jamais compromise. Un mot tranchant suffit pour éviter toute espèce de discussion; et si ce mot est un trait piquant, il est dispensé d'être juste.
L'amour des lettres, dans sa première ardeur, faisait du jugement des ouvrages de goût une occupation sérieuse; aujourd'hui c'est à peine un jeu. L'avis courant passe de bouche en bouche . on le reçoit et on le donne avec la même indifférence; ou si d( ;i\
sentiments se croisent, c'est en glissant l'un à côté de l'autre, et tout au plus avec un choc léger, d'où ne sort aucune lumière. Personne n'a besoin d'examiner ce qu'un autre pense : chacun prétend se suffire à soi-même ; et cette suffisance est ce qu'il y eut jamais de plus funeste pour le goût : car l'ignorance toute simple se laisse guider par la nature, et le sentiment lui tient lieu souvent des lumières qu'elle n'a pas; mais avec de fausses lueurs la vanité , qui se croit éclairée, s'égare, et ne revient jamais.
J'ai ouï dire plus d'une fois à une actrice très-célèbre, que les jours de réjouissance, où les spectacles sont ouverts gratuitement au peuple, elle avait peine à concevoir la promptitude, la justesse, la rapidité unanimeavec laquelle, non-seulement les endroits frappants d'une tragédie, mais le sublime simple les mots touchants, les vers de situation, les traits de sensibilité les plus délicats, étaient saisis par cette multitude inculte. Et c'est précisément parce qu'elle est inculte, qu'en elle au moins rien n'est factice, qu'elle se livre de bonne foi à l'impression qu'elle reçoit, et que tout ce qui est naturellement beau la touche et la ravit. Elle n'a pas ce goût de relation et de comparaison qui fait apercevoir les finesses de l'art et les adresses de l'artiste; qui démêle dans un ouvrage ce qu'il y a de rare et d'exquis, d'avec ce qu'il y a de commun; qui mesure et la difficulté et le talent qui l'a vaincue, et considère les effets dans leur rapport avec les moyens : elle n'a pas non plus ce goût d'éducation qui, comme je l'ai dit, peut seul juger des convenances d'opinion et de fantaisie : mais aussi n'at-elle pas ce goût de personnalité qui dans l'ouvrage ne considère que l'auteur ; ce goût de vanité et de malignité qui s'attache à des minuties, et parmi des beautés qui ne le touchent point attend avec impatience quelque ridicule à saisir ou quelques défauts à reprendre ; ce goût de parodie et de dénigrement qui s'applaudit d'avoir trouvé le faux jour d'une allusiou ou d'une grossière équivoque; l'a propos d'un méchant bon mot, ou quelque moyen de travestir un caractère noble ou une scène intéressante : elle a ce sens droit et naïf des convenances de la nature, qui dans Mérope, dans Idamé, dans Inès, dans Zaïre, saisit avidement la vérité des mouvements du cœur humain.
Pourquoi donc, me dira quelqu'un, les gens du monde n'auraient-ils pas au moins ce goût naturel qui est donné même au peuple? Parce que le goût naturel est réservé à des âmes neuves, et que les leurs ne le sont pas; qu'en eux le goût est aussi factice que les manières et les mœurs ; que leur esprit n'ayant aucune consistance, il obéit comme une cire molle aux impressions de l'exemple ; et qu'à moins de s'instruire, et de se prémunir de lumières et de principes qui donnent à leur jugement un peu de rectitude et de solidité, ils seront toujours à la merci de l'opinion du moment.
Cependant, au milieu de tant de variations, de contrariétés et d'inconséquences, que deviendra le goût des gens de lettres ? Dans quelques-uns il restera fidèle à la nature et aux vrais modèles de l'art, au risque même de n'obtenir que les suffrages du petit nombre : dans tous les autres, il sera incertain , étourdi , égaré, variable au gré de la mode, et se contentera de succès passagers.
Ce qui rend l'art si difficile, comme Ta dit Voltaire, c'est que dans le temps même où l'on est le plus avide de nouveautés , il semble qu'il n'y ait presque plus rien de nouveau à produire dans aucun genre. Environné de toutes parts de modèles inimitables, chacun veut être original. .Mais l'originalité doit être dans le génie et non pas dans le goût. C'est l'idée, le sentiment, l'image, la pensée, qui doit distinguer l'écrivain ; c'est l'invention des traits de caractère, des mouvements de l'âme, de l'accent des passions, des moyens d'instruire et de plaire, de séduire et d'intéresser, de persuader et d'émouvoir; c'est aussi l'invention du mot piquant, du mot sensible, du mot juste dans sa nuance, du mot rare et propre à la fois, du tour élégant et précis, de l'expression vive et saillante, souvent inattendue, mais toujours naturelle; enfin , c'est l'invention du style, mais d'un style analogue au sujet que l'on traite, et dont le ton et la couleur répondent à l'objet que l'on peint.
C'est ainsi que sans rien outrer, sans forcer l'art ni la nature, Virgile a su se rendre original après Homère; Horace, après Pindare ; Cicéron, après Démostbène ; Racine, après Euripide et Corneille; Voltaire, après Racine; et que Molière , la Fontaine et la Bruyère, ont passé de si loin tout ce qui dans leur genre les avait
50 ESSAÎ
précédés. Aucun d'eux ne s'est donné la peine de sortir de son caractère : chacun a obéi à son propre génie; et par la raison même qu'ilsétaient naturels, ils ne se sont point ressemblés, c'est ce qui n'est donné qu'au vrai talent; mais c'est ce que le vrai talent sera sûr d'obtenir toujours, s'il résiste à l'ambition d'être mieux que naturel et simple.
L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.
Ce vers dit ce qui est arrivé partout, à la décadence des lettres : chez les Grecs, du temps des sophistes; chez les Romains, après le beau siècle d'Auguste ; en Italie, après le siècle de Léon X ; en France, dès la fin du règne de Louis XIV; et je n'ai pas besoin de rappeler à combien d'excellents esprits a nui l'envie de renchérir sur les autres et sur eux-mêmes.
Mais c'est surtout lorsqu'on n'a pas à soi un talent propre et véritable, et qu'on veut se donner, à force d'art, une originalité factice; c'est, dis-je, alors qu'il faut que l'on épuise les raffinements d'un faux goût , et les inventions d'une fausse industrie.
De lace fard, ce vernis, cette enluminure du style, qu'on donne pour du coloris; cette manière de contourner uneidée commune, ou de l'entortiller d'une expression fausse, qu'on appelle de la finesse; ce vain fracas de mots incohérents et de métaphores outrées qu'on fait passer pour de l'éloquence; enfin , cette prétention de créer des genres nouveaux, et de passer pour inventeur, en ramassant tout ce qui, jusqu'à nous, avait été le rebut de l'art.
.Mon dessein n'est pas de faire une satire. J'observe seulement qu'il n'est aucune de ces ressources des hommes sans talent, qui n'ait eu et qui n'ait encore des partisans et des succès; et c'est ce qui les encourage. Par exemple, puisque Molière ne nous attire plus, ou ne nous fait que faiblement sourire, qui sait si quelques facéties, quelque grossière caricature, quelque scène bouffonne et triviale, ne nous fera pas rire avec le peuple des guinguettes? Si un public, dès longtemps fatigué de son admiration pour les beautés sublimes, ne daignera pas s'occuper d'un amas d'incidents pris dans les moeurs des halles? Si le tableau de l'indigence , de la mendicité , n'aura pas quelque attrait? Si
le pathétique des galetas, des prisons et des hôpitaux n'aura pas ses succès comme de viles bouffonneries ? On n'osera pas dire, on ne croira pas même que ces spectacles soient préférables à ceux qu'on aura désertés pour y courir en foule, trois mois de suite, et avec plus d'ardeur qu'on ne courut jamais à Cinna, au Tartufe, à Britannicus , au Glorieux, à Zaïre, àMérope; mais on dira que ce sont là des amusements d'une autre espèce ; qu'il ne faut rien exclure; qu'à la fln tout vieillit; que dans les plaisirs du public il faut de la variété; et que, sans renoncer aux goûts et aux passe-temps de nos pères, on se permet d'en avoir de nouveaux. En un mot, toutes les raisons dont l'homme blasé s'autorise pour excuser de mauvaises mœurs, il les alléguera de même pour justifier de mauvais goûts.
Voilà comment s'explique bien naturellement, cette soudaine métamorphose du public, en passant d'un lieu dans un autre. Ou n'a qu'à l'observer lorsqu'il va quelquefois encore admirer d'anciennes beautés. Aucun trait de génie , aucune finesse de l'art , aucune délicatesse de pensée , de sentiment , ou d'expression ne lui échappe ; il en saisit la vérité dans ses éclairs les plus rapides; et j'oserais bien assurer que de leur temps Corneille, Racine et Molière auraient été flattés d'avoir un parterre aussi clairvoyant.
Est-ce donc là, me direz-vous , le même public qui va se délecter cent fois de suite à des spectacles si différents de ceux-là? C'est le même, mais son goût change , ou , pour mieux dire , il a deux goûts. Là , c'est un goût traditionnel qui s'est épuré d'âge en âge , et qui se rend sévère et difficile jusqu'au dernier scrupule, lorsqu'on lui donne à juger des ouvrages qui prétendent à son estime. Ici, c'est un goût de complaisance et d'indulgence qui s'interdit tout examen , qui réduit l'aine à l'usage des sens , en intercepte la lumière , met en oubli toutes les règles de bienséance et de vraisemblance , et ne veut que de l'émotion. Que si l'on demande pourquoi cette délicatesse qu'on témoignait hier n'a plus lieu aujourd'hui, c'est que la vanité du spectateur n'y est plus intéressée; ou ne veut que le divertir sans rien prétendre a ses éloges ; son amour-propre est à son aise : même en applaudissant, il pourra mépriser.
11 s'agit maintenant de voir lequel de ces deux goûts nous voulons préférer : car les concilier ensemble , et laisser germer le mauvais sans qu'à la fin le bon soit étouffé , c'est ce que je crois impossible. Il n'est que trop aisé de voir, dès à présent, ce qui résulte de leur mélange. Il fut un temps où le petit nombre influait sur la multitude; alors le progrès de l'exemple était en faveur du bon goût; aujourd'hui c'est la multitude qui domine le petit nombre; et la contagion du mauvais goût se répand dans tous les états. Que la révolution s'achève, c'en est fait des arts et des lettres ; tous les soins que l'on aura pris de les faire fleurir et prospérer seront perdus; c'est ce que leur patrie ne peut voir sans quelque regret.
Pour tout le reste, la France a des émules : c'est dans les arts d'agrément et de goût, c'est surtout dans les belles-lettres qu'aucune nation ne lui dispute cette supériorité, cette célébrité brillante qui, d'un côté, répand sa langue, ses usages, ses productions industrieuses aux extrémités de l'Europe et qui, de l'autre, attire dans son sein ces étrangers dont l'affluence ajoute à sa richesse et contribue à sa splendeur. Il serait donc intéressant pour elle d'examiner comment ce goût national, ce goût du beau, du vrai, de l'exquis en tous genres, se pourrait ranimer encore , et s'il serait possible de le perpétuer.
Ce goût existe en sentiment dans la plus saine partie du public, et il existe en spéculation dans la partie la plus nombreuse. Peut-être même est-il encore, au fond des Ames, comme ces germes de vertu que le vice enveloppe et qu'il ne peut détruire.
Mais l'habitude est comme un ruisseau auquel il faut tracer son cours, si l'on ne veut pas qu'il s'égare ; et les moyens de diriger nos inclinations et nos goûts se réduisent presqu'à deux points : l'un, de nous présenter l'attrait du bien ; l'autre, plus essentiel encore, de ne jamais nous exposer à la tentation du mal. C'est l'abrégé de l'éducation des peuples comme de celle des enfants ; et c'est d'abord parcelle des enfants que commence celle des peuples. La source du goût sera donc la même que celle des mœurs publiques, une première institution; et le succès dépend du soin de pourvoir les écoles de professeurs habiles, et de les y attacher par de solides avantages. Un Porée, un Rollin. un
(e Beau, sont des hommes dont il est juste d'honorer la vieillesse et de couronner les travaux.
Une école plus solennelle est celle du théâtre : car il y a pour les esprits une électricité rapide, dont chacun, an sortir d'une grande assemblée, remporte chez soi l'impression, et dont il est presque impossible que le sens intime, le sens du goût ,. ne soit pas habituellement et profondément affecté. Si donc un monde poli s'accoutume aux divertissements du peuple, il est à craindre qu'il ne finisse par devenir peuple lui-même. Heureusement, ce qui peut le sauver de la contagion est aussi simple que salutaire, c'est de rendre exclusivement populaires les spectacles faits pour le peuple; de ne les donner que les jours de repos , afin, surtout, que la dissipation ne prenne rien sur le travail; de les tenir à un prix très-modique; enfin, de n'y laisser aucune distinction de places, et de réduire les gens du monde, ou à s'en abstenir, ou à s'y voir mêlés et confondus avec la foule, moyen que je crois infaillible pour les en éloigner sans violence et sans retour.
Quant aux spectacles destinés pour un public au-dessus du peuple , ce public lui-même y fera justice de ce qui blessera le goût et la décence, et l'on peut s'en fier à lui , lorsqu'il ne viendra plus de voir et d'applaudir ailleurs l'indécence et le mauvais goût. Mais en attendant qu'il ait perdu des habitudes qui le dégradent, le plus sûr, à ce qui me semble, serait d'exclure de nos grands théâtres ce qui est indigne d'y paraître; et surtout de ne pas souffrir que pour favoriser des genres méprisables , on y prodiguât sans mesure tout ce qui peut les décorer. Car en déguiser la bassesse et la grossièreté par toute espèce d'embellissements, c'est, pour nous faire avaler à longs traits un poison qui nous abrutisse , renouveler l'art de Circé.
Enfin , la sauvegarde et en même temps le fléau du goût, c'est la critique. Impartiale , juste et décente, rien de plus utile sans doute; aussi modeste dans ses censures, que mesurée dans ses éloges, elle éclaire sans offenser : mais passionnée, insultante, sans discernement, sans pudeur, elle fait plus qu'importuner et que rebuter les talents, elle accrédite la sottise ; elle ôte au goût naturel du public sa candeur et sa rectitude; et à la place d'un
sentiment naïf et juste qu'il aurait eu s'il n'eût consulté que. lui-même, il reçoit d'elle une impression fausse, qui lui altère le seDS intime et lui déprave le jugement.
Mais comme le remède à ce mal est encore infaillible, lorsqu'on daignera l'employer, rien n'est désespéré pour le salut du goiïtet la prospérité des lettres ; et si depuis près de deux siècles , la poésie et l'éloquence semblent avoir tari les sources du génie, au moins ce règne peut-il être celui d'une raison solide et lumineuse, parée des fleurs de l'imagination, et revêtue avec décence de toutes les grâces du style.
Peut-être même y aura-t-il encore dans cette mine, que l'on croit épuisée , quelques veines d'or échappées aux recherches et aux travaux de ceux qui nous ont devancés ; et le jeune homme que la nature aura doué d'un esprit pénétrant, d'une âme active . élevée et sensible , se souviendra de ces vers de Voltaire :
La nalure est inépuisable; Et le travail infatigable Est un dieu qui la rajeunit.
Abondance. Il y a dans le style une abondance qui en fait la richesse et la beauté; c'est une affluence de mots et de tours heureux pour exprimer les nuances des idées , des sentiments et des images.
Il y a aussi une abondance vaine, qui ne fait que déguiser la stérilité de l'esprit et la disette des pensées par l'ostentation des paroles.
Soit qu'on veuille toucher ou plaire, ou même instruire simplement, Y abondance du style suppose V abondance des sentiments et des idées que produit un sujet fécond digne d'être développé. C'est alors que la pensée et l'expression coulent ensemble à pleine source; rerum enim copia verborum copiam gignit. ( Cic. )
Dans les sujets qui demandent l'ampleur et la magnificence de l'expression, le même orateur regarde la brièveté comme un vice ; mais il appelle de vains sons des paroles vides de sens; sonitus inanis, nulla subjecta sententia.
La peine qu'on se donne pour enrichir des sujets stériles , pour agrandir de petits objets, est au moins inutile, souvent importune.
Chapelain , qu'on a voulu donner pour un homme de goût en fait de poésie, et qui n'avait pas même l'idée de la grâce et de la beauté poétique , emploie à décrire les charmes et la parure d'Agnès Sorel quarante vers dans le goût de ceux-ci :
On voit , hors des deux bouts de ses deux courtes manches, Sortir, à découvert, deux mains longues et blanches
56 ÉLÉMENTS DE LITTÉBATOBE.
Dont les doigts inégaux , mais tout ronds et menus, Imitent l'embonpoint des bras longs et cbarnus.
L'art de peindre , en poésie, est Part de toucher avec esprit; et Y abondance consiste alors à faire beaucoup avec peu , c'està-dire à donner à l'imagination, par quelques traits jetés légèrement, de quoi s'exercer elle-même.
Voyez, dans trois vers de Virgile , comme Vénus est peinte en chasseresse, l'arc sur l'épaule, les cheveux épars, la jambe nue jusqu'au genou, et un simple nœud relevant les plis de sa robe flottante :
Xamque humeris de more habilem suspenderat arcum Venatrix, dederatque comam diffundere vends , Nudagenu, nodoque sinus collecta fluentes.
Cependant, lorsque la poésie est du genre de ces petits tableaux qui veulent être vus de près, et que le mérite essentiel en est dans les détails , comme dans les Métamorphoses d'Ovide et dans les sonnets de Pétrarque, Y abondance du style peut s'v répandre. Il en est de même dans l'épopée, quand le sujet et l'action principale n'attachent pas assez pour exclure l'amusement d'une description détaillée: ainsi, dans son poème héroï-comique, l'Arioste s'est permis une peinture de la beauté d'Alcine, que le Tasse et Virgile n'ont pas osé ou n'ont pas daigné l'aire de la beauté d'Armide et de Didon.
Une sage abondance a lieu, non-seulement dans la poésie descriptive, mais dans l'expression des sentiments où l'âme se répand, dans les réflexions où elle se repose. Virgile et Racine, son rival , en offrent mille exemples.
C'est une précieuse abondance que celle qui, réunie avec la précision, dont on la croirait ennemie , rassemble dans le plus plus petit espace tous les traits d'un riche tableau . comme dans ces vers d'Horace, qu'on ne traduira jamais.
Quapinus ingens albaque populus
Umbram hospitalem consociare amant Ilamis , et obliquo laborat Lympha fugax trepidare rivo '.
1 « C'est là (]ue le haut pin et le blanc peuplier, mariant leurs rameaux,
Un nouveau charme de Y abondance, c'est l'air de négligence et de facilité dans celui qui prodigue les richesses du style avec celles de la pensée. Cette rare félicité, si j'ose m'exprimer ainsi, règne dans le style de la Fontaine et dans celui d'Ovide; mais Yabondance de la Fontaine est celle de la nature dans sa heauté simple, naïve et variée à l'infini ; elle est d'autant plus merveilleuse, qu'elle naît de sujets que l'on croirait stériles, et qu'elle en naît sans l'effort du travail : celle d'Ovide, sans être plus pénible, tient de l'art et va jusqu'au luxe. Des différentes faces sous lesquelles Ovide présente une pensée, ou des nuances variées qu'il démêle dans un sentiment, chacune plairait, si elle était seule ; mais la foule en est fatigante , et à côté de la richesse ou aperçoit enfin l'épuisement.
La poésie allemande surabonde en détails dans les peintures physiques; la poésie italienne, dans l'analyse des sentiments, donne souvent dans le même excès.
La passion donne lieu à Y abondance du style dans les moments où l'âme se détend et se soulage par des plaintes :
Les faibles déplaisirs s'amusent à parler.
Mais lorsque le cœur est saisi de douleur, enflé d'orgueil ou de colère, la précision et l'énergie en sont l'expression naturelle. 11 arrive cependant quelquefois que Y abondance contribue à l'énergie, comme dans ces vers de Didon :
Sed mihi vel tellus optem prius ima dehiscat, Yel paler omnipotens adigat me fulmine ad timbras. Patientes umbras Erebi, noctemque prqfundam, An/e, Pudor, quant te violo, aul tua jura resolvo '
On voit là une femme qui sent sa faiblesse, et qui , tâchant de s'affermir par un nouveau serment, le fait le plus inviolable et
aiment h réunir leur ombre hospitalière; c'est là qu'une onde fugitive roule avec peine ses flots tremblants dans les replis de son lit tortueux. »
1 « Que sous mes pas la terre entr 'ouvre ses abimes , et que d'un coup de foudre le tout-puissanl maître des dieux me précipite au séjour des ombres, des pales ombres de l'Érèbe , et dans la profondeur de l'éternelle nuit , o ruieur, avant .jue je t'oublie et que je viole tes lois. »
58 ELEMENTS DE LITTERATUBE.
le plus effrayant qu'il lui est possible : ainsi, cette redondance de style,
Pallentes timbras Erebi, noctemqueprofundam ,
est l'expression très-naturelle de la crainte qu'elle a de manquer a sa foi.
Il en est de même toutes les fois que la passion s'accroît à mesure qu'elle s'exhale, comme dans les imprécations de Didon, et de Camille dans les H or aces ; comme dans les protestations que fait Achille , au neuvième livre de l'Iliade, de ne jamais se laisser fléchir.
Quand le caractère de celui qui parle est austère et grave, l'expression doit être pleine, forte et précise. Fernond Cortès, à son retour du Mexique, rebuté par les ministres de Philippe II, et n'ayant pu approcher de lui , se présente sur son passage, et lui dit : Je m'appelle Fernand Cortès , j'ai conquis plus de terres à votre majesté qu'elle n'en a hérité de l'empereur Charles-Quint, son père; et je meurs de faim. Voilà de l'éloquence.
Merville, évêque de Chartres, en demandant au feu roi quelque argent pour les pauvres de son diocèse, dans une grande cherté de grain , lui dit : Sire, vous vivez dans l'abondance, et vous ne connaissez- pas la famine; mais la famine amène la peste, et la peste est pour tout le monde. C'est encore là de l'éloquence sans aucune amplification.
L'entretien de Caton et de Brutus, dans la Pharsale, serait sublime s'il n'était pas diffus. Lucain était jeune, et l'ambition d'un jeune homme est d'étonner en renchérissant sur lui-même. Le comble de l'art est de s'arrêter où s'arrêterait la nature. Virgile et Racine sont des modèles de cette sobriété; Homère et Corneille n'ont pas ce mérite.
Partout où la philosophie est susceptible d'éloquence, elle permet au style une abondance ménagée. Voyez Plutarque exprimant le délire et les angoisses de l'homme superstitieux ; voyez. dans l'histoire naturelle, toutes l^s richesses de la langue employées à décrire la beauté du paon et la férocité du tigre.
Mais en général le style philosophique veut être plein , clair et précis. Lycurgue voulait qu'on accoutumât les enfants , par un
long silence, à avoir la repartie vive et aiguë; car, ajoute Plutarque , comme la débauche rend les hommes inféconds et stériles, l'intempérance de la langue rend de même le discours insipide et vain. Paroles simples et d'un grand poids , vivacité piquaute , qui partait comme un trait, et qui allait droit au but : ce fut l'éloquence lacédémonienne.
Le genre oratoire est celui où les richesses de la pensée et du style peuvent se répandre le plus abondamment. l'oyez Amplification. Les anciens orateurs en aimaient l'excès, même dans leurs disciples. Marc Antoine disait de l'un des siens : Hune ego (Sulpicium) cumprimum , in causa parvula , adolescentulum audivi.... oratione céleri et concitata (quod erat ingenii), et verbis effervescentibus et paulo nimium redundanlibus (quod erat œta/is), non sum aspernatus. J'olo enim se efjerat in adolescente fecunditas : nam facilius , sicut in vitibus , revocantur ea quse sese nimium profuderunt , quant, si nihil valet materies, novasarmenta cultura excitantur . Ita volo esse in adolescente unde aliquid amputem : non enim potest esse ineo succus diuturnus, quod nimis celeriter est maturitatem asse- Cîttum *.
Le vice du style opposé à cette abondance est la sécheresse et la stérilité. On s'en aperçoit aisément, lorsque, sur un sujet qui demande à être approfondi et développé , l'écrivain demeure , comme Tantale au milieu d'un fleuve , haletant , si j'ose le dire, après l'expression , ou plutôt après la pensée, qui semble lui échapper au moment qu'il croit la saisir.
Mais un défaut plus fatigant encore est cette loquacité importune qui s'est introduite parmi nous dans le barreau et dans la chaire.
1 « Lorsque , pour la première fois, j'entendis ce Sulpicios, jeune encore, plaidant une petite cause, et que je remarquai dans son discours de la rapidité et de la véhémence ( ce qui était de son génie", et dans les mots de l'effervescence et de la redondance (ce qui était de son âge», je ne l'en estimai pas moins. Je veux que dans l'adolescence s'annonce la fécondité; et il en est du talent comme de la vigne , dont il est plus facile de retrancher di s rameaux superflus , que d'obtenir, si le fonds est mauvais, qu'elle en produise de nouveaux. Je veux de même dans la jeunesse trouver quelque chose à énionder : les fruits qui mûrissent trop \ ite ne sauraient conserver longtemps leur suc et leur saveur. »
Ce n'est plus ce luxe qu'Antoine estimait daus ses disciples et qui supposait des richesses ; c'est une indigence prodigue ; c'est une vaine superfluité de locutions communes, et qui ne prouvent rien, qu'un vide absolu dans l'esprit. Comment démêler la vérité dans le chaos des plaidoiries ? Combien de fois les juges ne pourraient-ils pas dire aux avocats ce que les Lacédémoniens disaient à un certain harangueur prolixe : Nous avons oublié le commencement de ta harangue : ce qui est cause que, n'ayant pas compris le milieu , nous ne saurions répondre a la fin .
C'est encore pis, s'il est possible, pour l'éloquence delà chaire. L'usage de parler une heure sur un sujet stérile ou simple, la méthode établie de diviser, de subdiviser, de prouver ce qui est évident, ou d'expliquer ce qui est ineffable, d'analyser, d'amplifier ce qui demanderait, pour frapper les esprits, des touches fortes et de grands traits; voilà ce qui ne fait que trop souvent de l'éloquence de la chaire un babil dont la volubilité nous étourdit et dont la monotonie nous endort.
Il est certain que les grandes vérités morales et religieuses , dont la chaire doit retentir , exigent quelquefois des développements ; et c'est là que le style doit employer son abondance, mais avec l'économie que le goût et la raison prescrivent.
Le sage est ménager du temps et des paroles,
surtout lorsqu'il occupe tout un peuple assemblé.
Écoutez Massillon, parlant de la tolérance religieuse. «L'Église n'opposa jamais aux persécutions que la patience et la fermeté ; la foi fut le seul glaive avec lequel elle vainquit les tirans. Ce ne fut pas en répandant le sang de ses ennemis qu'elle multiplia ses disciples ; le sang de ses martyrs , tout seul, fut la semence des fidèles. Ses premiers docteurs ne furent pas envoyés dans l'univers comme des lions, pour porter partout le meurtre et le carnage, mais comme des agneaux, pour être eux-mêmes égorgés. Ils prouvèrent, non en combattant, mais en mourant pour la foi, la vérité de leur mission. »
' Écoutez le même, prêchant la bienfaisance à un jeune roi. • Toute cette vaine montre qui vous environne, lui dit-il, est pour
ABONDANCE. 6l
les autres; ce plaisir (de faire du bien) est pour vous seul. Tout le reste a ses amertumes, ce plaisir seul les adoucit toutes. La joie de faire du bien est tout autrement douce et touchante que la joie de le recevoir; revenez-y encore; c'est un plaisir qui ne s'use point ; plus on le goûte, plus on se rend digne de le goûter. On s'accoutume à sa prospérité propre , et on y devient insensible ; mais on sent toujours la joie d'être l'auteur de la prospérité d'autrui. »
On voit là sans doute la même idée revenir, et se présenter sous des traits qui semblent les mêmes, mais dont chacun la rend plus vive et plus touchante , çt qui , pour émouvoir le cœur, ont la force de l'eau qui tombe goutte à goutte sur le rocher qu'elle amollit enfin.
On trouvera dans Cicéron mille exemples de cette abondance. 11 faisait un précepte de l'employer à tenir l'esprit de l'auditeur longtemps attaché sur une même pensée; et de cet art qu'il enseignait, il est lui-même le plus parfait modèle : je n'en citerai qu'un seul trait, pris de la harangue pour Marcellus, à qui César avait fait grâce. In armis, militant virtus , locorum opportunitas , auxilia sociorum, classes, commeatus multum jurant : maximaux vero partent, quasi suo jure, Fortuna sibi rindicat; et quidquid est prospère gestum, id pêne omne durit suum. At vero hujus glorix, C. Caesar, quant espaulo ante adeptus ( clementiae et mansuetudinis), soc ium habes neminem : totum hoc, quant umeumque est, quod certe maximum est; totum est, inquam, tuum ; nihil sibi ex ista laude centurio, nihil prxfectus , nihil cohors, nihil turma decerpit. Quin etiatn, illa ipsa rerum humanarum domina, Fortuna, inistius se societatem glorix non offert; tibi cedit; tuant esse totam et propriam fatetur '.
1 « Dans les combats, la valeur des troupes, l'avantage du lieu, le secours des allié» , les flottes , les convois , servent beaucoup à celui qui commande. La Fortune, de plein droit, s"attribue la plus grande part au succès; et presque tout ce qui s'est fait d'heureux , elle s'en empare comme de son bien ; mais la gloire , César, que tu viens d'acquérir par la douceur et la clémence, tu ne la partages avec nul autre. Quelque grand que soit ee triomphe, et il est très-grand en effet , il t'appartient dans son entier ; et de la louange qui t'en revient , tu n'as rien à restituer au centurion , rien au préfet, rien aux
Uabondance du sentiment n'est pas fatigante, comme celle de l'esprit; aussi n'y a-t-il que les sujets pathétiques sur lesquels il soit possible de parler d'abondance : expression qui peint vivement cette sorte d'éloquence , où , sans préparation , comme sans ordre et sans suite, une âme, pleine d'un grand sujet et profondément pénétrée, répand avec impétuosité les sentiments dont elle est remplie , et fait passer dans toutes les âmes ses rapides émotions.
On a vu dans nos chaires des effets surprenants du pouvoir de cette éloquence ; le véhément Bridaine a déchiré plus de cœurs et fait couler plus de larmes que le savant et profond Bourdaloue, et, si j'ose le dire, que le sublime Bossuet.
Mais lorsque la force de l'éloquence doit résulter de l'ordre et de l'enchaînement des idées, c'est une imprudence de se livrer a l'inspiration du moment; à moins qu'une longue habitude de l'élocution n'ait mis l'orateur en état de s'abandonner à sa véhémence , sans jamais s'oublier ni se détourner de son but. Ce sont des exceptions rares à ce que Plutarque avait observé des oraisons faites à l'imprévu. « Elles sont pleines, dit-il, de grande nonchalance et de beaucoup de légèreté ; car ceux qui parlent ainsi à l'étourdie ne savent là où il faut commencer, ni là où ils doivent achever; et ceux qui s'accoutument ainsi à parler à la volée, outre les autres fautes qu'ils commettent , ils ne savent sarder mesure ni moyen en leurs propos , et tombent dans une merveilleuse superfluité de langage. »(A.>iiot.)
On raconte à ce propos, qu'en Italie, où les prédicateurs parlent assez communément d'abondance, l'un d'eux, prêchant sur le pardon des ennemis, après s'être efforcé de persuader à ses auditeurs qu'il fallait non-seulement pardonner à ses ennemis et ne pas leur vouloir du mal, mais encore les aimer et leur faire du bien, emporté par sa véhémence , reprit ainsi : Mais, me direz-vous, je n'ai point d'ennemis. Tous n'avez point d'ennemis, mesfrères! et le monde, le péché, la chair, ne sont-ils pas vos ennemis?
cohortes, rien à la multitude. La Fortune elle-même, ce grand arbitre de* choses humaines, n'a rien à prétendre a ta gloire : elle te la cède; elle avoue qu'elle est à loi en propre et sans partage. »
C'est ainsi qu'un orateur dont la marche n'est point réglée risque souvent de s'égarer. Un prédicateur , après avoir battu la campagne en prêchant devant le cardinal de Richelieu, lui dit : « Je demande pardon à votre éminence : je me suis aba?idonné au Saint-Esprit; une autre fois je me préparerai , et f espère que je ferai mieux. »
11 faut avouer cependant qu'il n'y a que cette façon de produire les grands effets de l'éloquence, et de saisir tous les avantages du lieu, du moment, de son émotion propre, et de celle des auditeurs ; et voilà pourquoi Bourdaloue disait d'un missionnaire de son temps : On rend à ses sermons les bourses que l'on vole aux miens. Les missionnaires ont en effet cet avantage inestimable sur les prédicateurs étudiés. Il est le même au barreau , pour les avocats qui parlent d'abondance, sur ceux qui froidement récitent le plaidoyer qu'ils ont écrit. Ce talent rare, que Fenelon voulait que l'on acquît, demande un grand travail , et suppose les dons les plus précieux de la nature; il est cependant quelquefois porté si loin par l'habitude, qu'il y a des orateurs dont l'élocution même gagne à n'être point travaillée, et qui parlent mieux d'abondance qu'ils n'écrivent en composant.
Dans les écoles de rhétorique, la jeunesse romaine s'exerçait à parler ainsi; et Crassus, qui, en reconnaissant l'utilité de cet usa^e, trouvait cependant préférable celui de s'appliquer à écrire avec réflexion « ; Crassus était lui-même, de tous les orateurs, le plus en état de parler d' abondance , par les études infatigables qu il avait faites , par l'immense trésor de connaissances et de pensées qu'il avait amassé, mais surtout par les exercices habituels de sa jeunesse. Voyez l'article Rhétorique.
Voici un exemple de cette promptitude avec laquelle il parlait sur-le-champ. Comme il plaidait en faveur de Plancus , contre un M. Brutus, son accusateur, homme peu digne de son nom, et au moment qu'il lui reprochait sa dissipation et ses vices , il vit du haut de la tribune passer le convoi d'une vieille femme de la famille Junia. Il s'interrompit, et, adressant la parole à Brutus : Lève-toi, lui dit-il , regarde cette femme que l'on porte
1 Etsi utile etiam subito serpe dicere, tamen illud utilius, sunipto spatio ad cogitandum , paratius atquc accuralius dicere. (De Orat. )
au tombeau. Que veux-tu qu'elle dise de toi à ton père , à tes ancêtres, à ces illustres morts , dont les images l'accompagnent; à ce Rrutus, par qui ce peuple fut délivré de la domination des rois? A quoi , de quelle gloire ou de quelle vertu leur ciira-t-elle que tu t'occupes? A augmenter ton patrimoine? cela serait peu digne de ta noblesse, à la bonne heure; mais pour la soutenir il ne te reste rien , ta débauche a tout dissipé. Dira-t-elle que tu t'appliques à l'étude du droit civil? ce serait imiter ton père; mais des débris des meubles de sa maison, que tu as vendue, tu n'as pas même conservé le siège où il était assis lorsqu'on le consultait. A la science militaire ? tu n'as vu de ta vie un camp. A l'éloquence? mais tu n'en as aucune : tout ce que tu peux faire, et de ta voix et de ta langue , c'est de gagner quelque salaire à ce honteux métier de calomniateur. Et tu oses voir la lumière, envisager ce peuple , te montrer au forum, paraître dans la ville en présence des citoyens ! Et tu ne frémis pas de honte en regardant cette femme morte, et les images de tes ancêtres, dont tu es non-seulement hors d'état d'imiter les exemples, mais de loger les simulacres ■ ! » L'original de ce morceau est dans le second livre de l'orateur; et l'un des interlocuteurs du dialogue, Antoine, en le citant, s'écrie : Proh d'à immortelles! quxfuit illa, quanta vis! quant inexpeciata! quant repentina!
Longtemps avant Crassus, Galba avait montré une facilité prodigieuse à parler, sinon d'abondance, au moins avec trèspeu de préparation. Voyez , au livre des orateurs célèbres, ce que Cicéron en raconte. Laclius , l'ami de Scipion , doué d'une éloquence douce et polie , mais peu nerveuse , avait plaidé deux fois une cause importante sans en décider le succès. Il eut la modestie de conseiller à ses clients de recourir à Galba : celui-ci se défendit d'abord de parler après Lselius; mais enfin, cédant aux instances qu'on lui faisait, il employa, dit Cicéron , une demi-journée à étudier la cause. Le lendemain ses clients le trouvèrent au milieu de ses scribes, dictant à plusieurs à la fois, avec la même véhémence que s'il avait plaidé. C'était l'heure de l'audience. Il sortit tout ému, et en arrivant au barreau il parla
1 Tu illam mortuam, tu imagines ipsas non perhorrescis , quibus non modo imita ndis , s?d ne collocandis quidem tibi itllum locum rcliquisti.1
avec tant d'éloquence, que d'un bout à l'autre de son plaidoyer il fut applaudi par acclamation '.Ce coup de force, vanté par Cicéron, nous fait entendre cependant que de pareils exemples étaient rares chez les Romains.
Chez les Grecs, l'habitude de parler sur-le-champ devait être moins étonnante. Écoutons Démosthène, dans sa harangue pour la couronne, rappelant ce qui s'était passé lorsqu'on avait appris que Philippe avait fait sa paix avec les Thébains. « Le héraut ^dans l'assemblée du peuple et du sénat) demande à haute voix : Qui veut monter dans la tribune? Aucun de vous ne lui répond. Il répète à plusieurs reprises la même invitation : personne encore ne se lève, quoique tous vos généraux et vos orateurs fussent là présents, et que la voix commune de la patrie les conjurât d'ouvrir un avis salutaire... Or celui qui dans cette conjoncture décisive se présenta, ce fut moi; je montai dans la tribune, etc. »
Ainsi, toutes les fois qu'un événement imprévu obligeait d'assembler le peuple athénien , celui qui , à ce cri du héraut , qui veut parler? montait dans la tribune , y parlait d'abondance.
Cicéron , qui ne voyait pas sans frayeur le danger de parler ainsi , quoiqu'il en sentît l'avantage , voulait au moins qu'une partie du discours fut écrite avec soin; parce qu'alors, dit-il, ce qu'on ajoute prend le ton et le caractère de ce que l'on a préparé; et il compare le discours à un vaisseau une fois lancé, qui va longtemps encore lorsque les rameurs se reposent. Ut concitato navigio, cum rémiges sustinuerunt , retinet tamen ipsa navis motum et cursum suum, intermisso impetu, pulsuque remorum : sic, in oratione perpétua, cum scripta deficiunt, parem tamen obtinet oratio reliqua cursum, scriptorum simi/itudine , et vi roncitata. ( De Orat., 1. I. )
Quel fut, dans Rome et dans Athènes , le grand secret des orateurs pour être prêts à parler sur-le-champ quand l'occasion était pressante ou favorable? Cochin le savait parmi nous. Pri-
' Quid rnulta ? mayna txpectatione , plurimis audientibiis , coram ipso Lœlio, sic illam causant , tenta vi , tantaque gravitate dixisse Galbant, ut nulla fere pars oratïonis silentio pralerirctur.
mura sîùva rerum ac .sentent iarum comparanda est. « Il faut commencer par un grand amas de connaissances et de pensées. » (DeOrat. , 1. 1.)
Accent. Il ij a dans la parole une espèce de chant, dit Cicéron. Mais ce chant était-il noté par la prosodie des langues anciennes ? On nous le dit , on nous assure que dans le grec et le latin {'accent marquait l'intonation de la voix sur telle et sur telle syllabe; et c'est ce qu'on appelle Y accent prosodique , distinct de Y accent oratoire , ou des inflexions données à la parole par la pensée et par le sentiment. Il est pourtant bien difficile de concevoir cet accent prosodique adhérent aux syllabes, à moins que , dans la prononciation animée par les mouvements de l'éloquence, il ne cédât la place à l'accent oratoire; et voici la difficulté.
Qu'on donne à un musicien des paroles déjà notées par Yaccent de la langue : il est évident que, s'il veut laisser aux syllabes leurs intonations prosodiques , il sera dans l'impossibilité de donner du naturel et du caractère à son chant; et que, s'il veut au contraire plier le son des paroles à l'expression que l'idée ou le sentiment sollicite , il faut qu'il les dégage de Y accent prosodique, et se donne la liberté de les moduler à son gré. Or il en est de la prononciation oratoire comme de la musique.
\S accent prosodique qui nuirait à l'une, s'il était invariable, nuirait donc également à l'autre : des paroles déjà notées par la prosodie supplieraient et menaceraient avec les mêmes inflexions.
Il ne faut pas confondre ici la quantité avec Yaccent. La durée relative des syllabes peut être fixe et immuable dans une langue, sans que l'expression en soit gênée , au moins sensiblement. Par exemple, que l'on prolonge la pénultième ou qu'on appuie sur la dernière , la différence n'est que dans les temps , et non pas dans les tons. La quantité peut donc être fixe et prescrite ; mais les intonations , les inflexions de la parole doivent être libres, et au choix de celui qui parle ; sans quoi il ne saurait y avoir de vérité dans l'élocution.