‹ Éléments de littérature (volume 2)Chapitre 3 sur 58 · ACCENT · texte numérisé non relu

ACCENT

Dans la langue française, telle qu'on la parle à Paris, il n'y a point d'accent prosodique. Il est vrai que la finale muette n'est jamais susceptible de l'élévation de la voix , et qu'on est obligé ou de l'abaisser, ou de la tenir à l'unisson : mais c'est la seule voyelle qui , de sa nature , gêne la liberté de Yaccent oratoire. C'est le repos, le sens suspendu, le ton suppliant, menaçant , celui de la surprise, de la plainte, de la frayeur, etc. , qui décide de l'élévation ou de l'abaissement de la voix sur telle ou telle syllabe; et quelquefois le même sentiment est susceptible de différentes inflexions. Je n'en citerai qu'un exemple, pris du rôle de Phèdre, dans la tragédie de Racine :

Malheureuse! quel mot est sorti île ta bouche !

Ce vers peut se déclamer de façon que la voix, élevée sur la première syllabe de malheureuse , s'abaisse sur les trois dernières , que la voix se relève sur la première de quel mot, et descende sur la seconde ; et qu'elle remonte sur la troisième de ce nombre , est sorti, et retombe sur la fin du vers.

Malheureuse! quel mot est sorti de ta bouche!

On peut aussi, et peut-être aussi-bien, le déclamer dans une modulation contraire , en abaissant les syllabes que nous venons d'élever, et en élevant celles que nous avons abaissées.

Malheureuse ! quel m6t est sorti de ta bouche 1

Le choix de ces intonations fait partie de l'art de la prononciation théâtrale et oratoire; et l'on sent bien que s'il y avait dans la langue un accent prosodique déterminé et invariable , le choix des intonations n'aurait plus lieu , ou serait sans cesse contrarié par Yaccent.

La nature, dit Cicéron , comme si elle eût voulu moduler la parole, a mis dans chaque mot une voyelle aiguë, et le plus loin qu'elle l'ait placée en décade la finale, c'est à la pénultième1. Cela est difficile à entendre pour nous, si cet accent était immuable. Mais ce que je vois clairement dans Quintilien , c'est

1 Ipsa enim natura , quasi modularetur hominum oralioncm , in omni verbo posuit acittam vocem, nec una plus, nec a poatrema syllaba cilra tertiam.

que Yaccent grave et V accent aigu changeaient souvent de place, pour favoriser l'expression. Dans les mots quale et quantum, par exemple, l'accentuation était différente pour l'interrogation ou l'exclamation , et pour la comparaison simple. C'est ce qui arrive dans notre langue toutes les fois que, sans altérer la prosodie, la prononciation peut indifféremment appuyer ou glisser, élever ou baisser le ton, sur telle ou telle autre syllabe : comme, par exemple , elle appuie sur la première du mot cruel, dans Vaccent du reproche tendre; et sur la dernière, dans Yaccent de l'effroi : cruel, que t'ai-je fait1} cruel! que dites-vous?

Cette facilité nous est donnée presque partout où l'une des voyelles n'est pas muette, ou absolument brève, comme l'est la première des mots désir, douleur, mourir, retour, dont la dernière seule peut être accentuée. Mais alors même rien n'empêche de les tenir toutes les deux à l'unisson, et de placer Yaccent, ou en deçà sur le mot qui précède, ou au delà sur le mot suivant, comme dans ces exemples : Impatients désirs. Mes honteuses douleurs. Je le perds sans retour. Mourir sans me venger !

Ce qu'on appelle Yaccent des provinces consiste en partie dans la quantité prosodique : le Normand prolonge la syllabe que le Gascon abrège. Il consiste encore plus dans les inflexions attachées, non pas aux syllabes des mots, mais aux mouvements du langage : par exemple, dans Yaccent du Gascon, du Picard, du Normand, l'inflexion de la surprise, delà plainte, de la prière, de l'ironie, n'est pas la même. Un Gascon vous demande, Comment vous portez-vous? d'un ton gai , vif et animé , qui se relève sur la fin de la phrase ; le Normand dit la même chose d'un son de voix languissant, qui s'élève sur la pénultième, et retombe sur la dernière, à peu près du même ton que le Gascon se plaindrait.

Ce que nous disons de la langue française doit s'entendre de toutes les langues vivantes : leur prosodie est dans la durée relative des syllabes ; leur accent est dans les inflexions de la parole , dans le fort et le faible de la voix , ses modulations . ses appuis, selon l'idée, le sentiment, ou la passion qu'elle exprime, le mouvement de l'âme qu'elle imite ; mais d'accent prosodique

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