‹ Éléments de littérature (volume 2)Chapitre 22 sur 58 · BAS · texte numérisé non relu

BAS

prenait à Lacédémone , de faire passer l'opinion d'un mauvais citoyen, lorsqu'elle était salutaire, par la bouche d'un homme de bien, comme pour la purifier.

Bas. Ce mot, appliqué au caractère des idées, des sentiments, des expressions, ne signifie pas la même chose.

La bassesse des idées et des expressions tient absolument à l'opinion et à l'habitude; et bas, dans cette acception, est synonyme de trivial. La bassesse des sentiments est plus réelle; elle suppose dans ràmel'unde ces caractères, fausseté, lâcheté, noirceur, abjection, etc.

Ce qui étonnera peut-être, c'est que le genre noble, soit d'éloquence, soit de poésie, n'exclut que la bassesse de convention, et admet, comme susceptible d'ennoblissement, ce qui n'est bas que de sa nature.

Félix, dans Pohjeucte, dit en parlant des sentiments qui s'élèvent dans son âme , J'en ai même de bas, et qui me font rougir; et ces sentiments de crainte, d'intérêt, de basse politique , développés eu beaux vers , ne sont pas indignes de la tragédie. Rien de plusèa.s moralement que le caractère de Narcisse; et poétiquement il a autant de noblesse que celui d'Agrippine et que celui de Néron.

Que l'on nous présente au contraire ou une image ou une idée à laquelle la mode et l'opinion aient attaché le caractère de bassesse , elle nous choquera : qui pourrait entendre aujourd'hui , sur nos théâtres, la fille d'Alcinoùs dire qu'Ulysse l'a trouvée lavant la lessive? qui pourrait entendre Achille dire qu'il va mettre à la broche les viandes de son souper ; ou Agamemnon dire que , lorsque Briséis sera vieille , il l'emploira a lui faire son lit ?

Boileau, dans ses remarques sur Longin, s'évertue à prouver qu'il D'est pas vrai qu'Homère ait comparé Ulysse , daus son inquiétude, à du boudin qu'on fait griller et qu'on roule sur des charbons. Il faut avouer cependant que des intestins farcis de sang et de graisse , comme le dit Homère, ne sont autre chose

que du boudin; mais chez les Grecs les entrailles de la victime étant un reste du sacrifice, l'idée en était consacrée. Voilà pourquoi le même poète qui vient de dire d'Ulysse , que son cœur rugissait comme un lion qui rôde autour d'une bergerie où il ne peut pénétrer, ne craint pas de le dégrader en disant de lui, que dans l'irrésolution qui le tourmente, il ressemble à ce qu'aujourd'hui nous appelons du boudin. L'habitude, l'opinion , l'alliance des idées, avilissent tout, ou ennoblissent tout, selon les temps et les moeurs.

A force d'art on peut déguiser en termes figurés ou vagues la bassesse de l'idée sous la noblesse de l'expression ; mais ce qui est bas dans les termes aurait beau être sublime et grand , soit dans le sentiment , soit dans la pensée : la délicatesse du goût est inexorable sur ce point.

La difficulté n'est pourtant pas d'éviter la bassesse dans le genre héroïque, mais dans le familier qui touche au populaire , et qui doit être naturel saus être jamais trivial. l'oyez Analogie.

Beau. Tout le monde convient que \ebeau, soit dans la nature ou dans l'art, est ce qui nous donne une haute idée de l'une ou de l'autre, et nous porte à les admirer; mais la difficulté est de déterminer, dans les productions des arts et dans celles de la nature , à quelles qualités ce sentiment d'admiration et de plaisir est attaché.

La nature et l'art ont trois manières de nous affecter vivement, ou par la pensée, ou par le sentiment, ou parla seule émotion des organes. Il doit donc y avoir aussi trois espèces de beau dans la nature et dans les arts : le beau intellectuel, le beau moral , le beau matériel ou sensible. Voyons à quoi l'esprit , l'âme et les sens peuvent le reconnaître. Ses qualités distinctivesse réduisent à trois : h force, la richesse, et Yinlel/igence.

En attendant que par l'application le sens que j'attache à ces mots soit bien développé, j 'appelle Jorce l'intensité d'action;

richesse, l'abondance et la fécondité des moyens; intelligence, la manière utile et sage de les appliquer.

La conséquence immédiate de cette définition est que si par tous les sens la nature et l'art ne nous donnent pas également de leur force , de leur richesse et de leur intelligence , cette idée qui nous étonne et qui nous fait admirer la cause dans les effets qu'elle produit, il ne doit pas être également donné à tous les sens de recevoir l'impression du beau : or il se trouve qu'en effet l'œil et l'oreille sont exclusivement les deux organes du beau, et la raison de cette exclusion, si singulière et si marquée, se présente ici d'elle-même : c'est que des impressions faites sur l'odorat, le goût et le toucher, il ne résulte aucune idée, aucun sentiment élevé. La saveur, l'odeur, le poli, la solidité , la mollesse, la chaleur, le'froid, la rondeur, etc., sont des sensations toutes simples et stériles par elles-mêmes, qui peuvent rappeler à l'âme des sentiments et des idées , mais qui n'en produisent jamais.

L'oeil est le sens de la beauté physique , et l'oreille est, par excellence , le sens de la beauté intellectuelle et morale. Consultons-les ; et s'il est vrai que de tous les objets qui frappent ces deux sens, rien n'est beau qu'autant qu'il annonce, ou dans l'art . ou dans la nature, un haut degré de force, de richesse ou d'intelligence ; si , dans la même classe , ce qu'il y a de plus beau est ce qui paraît résulter de leur ensemble et de leur accord ; si, à mesure que l'une de ces qualités manque, ou que chacune est moindre, l'admiration, et avec elle le sentiment du beau, s'affaiblit en nous, ce sera la preuve complète qu'elles en sont les éléments.

Qu'est-ce qui donne aux deux actions de l'âme , à la pensée et à la volonté , ce caractère qui nous étonne dans le génie et dans la vertu? Et, soit que nous admirions, dans l'une et l'autre, ou l'excellence de l'ouvrage ou l'excellence de l'ouvrier, n'est-ce pastoujours/orce, richesse ou intelligence1?

En morale, c'est la force qui donne à la bonté le caractère de beauté. Quel est, parmi les sages, le plus beau caractère connu? celui de Socrate; parmi les héros? celui de César ; parmi les rois? celui de Marc-Aurèle ; parmi les citoyens? celui de Régulus. Qu'on en retranche ce qui annoncé la force avec ses attributs ,

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Ja constance , l'élévation , le courage, la grandeur d'âme : la bonté peut s'y trouver encore, mais la beauté s'évanouit.

Qu'on fasse du bien à son ami ou à son ennemi , la bonté de l'action eu elle-même est égale; mais d'un côté facile et simple elle est commune; de l'autre pénible et généreuse, elle suppose de la force unie à la bonté, c'est ce qui la rend belle. Brutus envoie à la mort un citoyen qui a voulu trahir Rome : nulle beauté dans cette action; mais pour donner un grand exemple, Brutus condamne son propre fils-, cela est beau : l'effort qu'il en a dû coûter à l'âme d'un père en fait une action héroïque. Qu'un autre qu'un père eût prononcé le Qu'il mourût du vieil Horace ; qu'un autre qu'une mère eût dit à un jeune homme, en lui donnant un bouclier : Rapportez-le, ou qu'il vous rapporte ; plus de beauté dans le sentiment , quoique l'expression fût toujours énergique. Alexandre entreprend la conquête du monde , Auguste veut abdiquer l'empire de l'univers ; et de l'un et de l'autre on dit, Cela est beau, parce qu'en effet il y a beaucoup de force dans l'une et l'autre résolution.

Il arrive souvent que, sans être d'accord sur la bonté morale d'une action courageuse et forte, on est d'accord sur sa beauté : telle est l'action de Scévolaet celle deTimoléon. Le crime même, dès qu'il suppose une force d'âme extraordinaire ou une grande supériorité de caractère ou de génie, est mis dans la classe du beau : tel est le crime de César, le plus illustre des coupables.

On observe la même chose dans les productions de l'esprit. Pourquoi dit-on de la solution d'un grand problême en géométrie, d'une grande découverte en physique, d'une invention nouvelle et surprenante en mécanique, Cela est beau ? C'est que cela suppose un haut degré d'intelligence et une force prodigieuse dans l'entendement et la réflexion.

On dit dans le même sens , d'un système de législation sagement et puissamment conçu , d'un morceau d'histoire ou de morale profondément pensé et fortement écrit, Cela est beau.

On le dit d'un chef-d'œuvre de combinaison , d'analyse; des grands résultats du calcul ou de la méditation; et on ne le dit que lorsqu'on est en état de sentir l'effort qu'il en a dû coûter. Quoi de plus simple et de moins admirable que l'alphabet aux

yeux du vulgaire? Quoi de plus sec et de moins sublime aux yeux d'un écolier que la logique d'Aristote ? Quoi de moius étonnant que la roue, le cabestan , la vis aux yeux de l'ouvrier qui les fabrique ou du manœuvre qui s'en sert ? Et quoi de plus beau que ces inventions de l'esprit humain aux yeux du philosophe, qui mesure le degré de force et d'intelligence qu'elles supposent dans leurs inventeurs ? J'ai vu un célèbre mécanicien en admiration devant le rouet à filer.

Ici se présente naturellement la raison de ce qu'on peut voir tous les jours, que les deux classes d'hommes les plus éloignées, le peuple et les savants, sont celles qui éprouvent le plus souvent et le plus vivement l'émotion du beau : le peuple, parce qu'il admire comme autant de prodiges les effets dont les causes et les moyens lui semblent incompréhensibles; les savants, parce qu'ils sont en état d'apprécier et de sentir l'excellence et des causes et des moyens; au lieu que, pour les hommes superficiellement instruits, les effets ne sont pas assez surprenants, ni les causes assez approfondies. Ainsi le Nil admirari d'Horace, appliqué aux événements de la vie, peut être la devise d'un philosophe; mais à l'égard des productions de la nature et du génie, ce ne peut être que la devise d'un sot, ou de l'homme superficiel, frivole et suffisant , qu'on appelle un fat.

Dans l'éloquence et la poésie, la richesse et la magnificence du génie ont leur tour: l'affiuence des sentiments, des images et des pensées, les grands développements des idées qu'un esprit lumineux anime et fait éclore, la langue même , devenue plus abondante et plus féconde pour exprimer de nouveaux rapports, ou pour donner plus d'énergie ou de chaleur aux mouvements de l'âme ; tout cela, dis-je , nous étonne ; et le ravissement où nous sommes n'est que le sentiment du beau.

ïl en est de même des objets sensibles ; et si dans la nature nous examinons quel est le caractère universel de la beauté, nous trouverons partout la force, la richesse, ou l'intelligence; nous trouverons dans les animaux les trois caractères de beauté quelquefois réunis, et souvent partagés ou subordonnés l'un à l'autre. Dans la beauté de l'aigle, du taureau, du lion, c'est Va force de la nature; dans la beauté du paon , c'est la richesse; dans la beauté de l'homme , c'est Y intelligence qui paraît dominer.

Ou sait ce que j'entends ici par Y intelligence de la nature; je parle de ses procédés, de leur accord avec ses vues, du choix des moyens qu'elle a pris pour arriver à ses fins. Or, quelle a été l'intention delà nature à l'égard de l'espèce humaine? Elle a voulu que l'homme fût propre a travailler et à combattre , h. nourrir et à protéger sa timide compagne et ses faibles enfants. Tout ce qui, dans la taille et dans les traits de l'homme, annoncera l'agilité , l'adresse , la vigueur, le courage ; des membres souples et nerveux , des articulations marquées , des formes qui portent l'empreinte d'une résistance ferme, ou d'une action libre et prompte; une stature dont l'élégance et la hauteur n'aient rien de frêle, dont la solidité robuste n'ait rien de lourd ni de massif; une telle correspondance des parties l'une avec l'autre, une symétrie, un accord, un équilibre si parfaits, que le jeu mécanique en soit facile et sûr; des traits où la fierté , l'assurance, l'audace, et (pour une autre cause) la bouté, la tendresse, la sensibilité , soient peintes ; des yeux où brille une âme à la fois douce et forte , une bouche qui semble disposée à sourire à la nature et à l'amour ; tout cela , dis-je, composera le caractère de la beauté mâle; et dire d'un homme qu'il est beau , c'est dire que la nature, en le formant, a bien su ce qu'elle faisait et a bien fait ce qu'elle a voulu.

La destination de la femme a été de plaire à l'homme, de l'adoucir, de le fixer auprès d'elle et de ses enfants. Je dis de le fixer , car la fidélité est d'institution naturelle : jamais une union fortuite et passagère n'aurait perpétué l'espèce; la mère, allaitant son enfant , ne peut vaquer, dans l'état de nature, ni à se nourrir elle-même, ni h leur défense commune ; et tant que l'enfant a besoin de la mère , l'épouse a besoin de l'époux. Or l'instinct, qui dans l'homme est faible et peu durable, ne l'aurait pas seul retenu ; il fallait à l'homme sauvage et vagabond d'autres liens que ceux du sang : l'amour seul a rempli le vœu delà nature ; et le remède à l'inconstance a été le charme attirant et dominant delà beauté.

Si l'on veut donc savoir quel est le caractère de la beauté de la femme , on n'a qu'à réfléchir à sa destination. La nature l'a faite pour être épouse et mère , pour le repos et le plaisir, pour adoucir les mœurs de l'homme, pour l'intéresser, l'attendrir.

Tout doit donc annoncer en elle la douceur d'un aimable empire. Deux attraits puissants de l'amour sont le désir et la pudeur : le caractère de sa beauté sera donc sensible et modeste. L'homme veut attacher du prix à sa victoire; il veut trouver dans sa compagne son amante et non son esclave; et plus il verra de noblesse dans celle qui lui obéit , plus vivement il jouira de la gloire de commander : la beauté delà femme doit donc être mêlée de modestie et de ûerté ; mois une faiblesse intéressante attache l'homme, en lui faisant sentir qu'on a besoin de son appui : la beauté de la femme doit donc être craintive; et pour la rendre plus touchante , le sentiment en sera l'âme , il se peindra dans ses regards, il respirera sur ses lèvres , il attendrira tous ses traits; l'homme, qui veut tout devoir au penchant, jouira de ses préférences , et dans la faiblesse qui cède il ne verra que l'amour qui consent. Mais le soupçon de l'artiflce détruirait tout : l'air de candeur, d'ingénuité, d'innocence, ces grâces simples et naïves qui se font voir en se cachant, ces secrets du penchant, retenus et trahis par la tendresse du sourire, par l'éclair échappé d'un timide regard, mille nuances fugitives dans l'expression des yeux et des traits du visage, sont l'éloquence de la beauté : dès qu'elle est froide, elle est muette.

Le grand ascendant de la femme sur le cœur de l'homme lui vient de la secrète intelligence qu'elle se ménage avec lui et en lui-même, à son insu : ce discernement délicat, cette pénétration vive doit donc aussi se peindre dans les traits d'une belle femme, et surtout dans ce coup d'œil fin qui va jusqu'aux replis du cœur démêler un soupçon de froideur, de tristesse, y ranimer la joie, y rallumer l'amour.

Enfin , pour captiver le cœur qu'on a touché et le sauver de l'inconstance il faut le sauver de l'ennui , donner sans cesse à l'habitude les attraits de la nouveauté, et, tous les jours la même aux yeux de son amant, lui sembler tous les jours nouvelle. C'est là le prodige qu'opère cette vivacité mobile qui donne à la beauté tant de vie et d'éclat. Docile à tous les mouvements de l'imagination, de l'esprit et de l'âme, la beauté doit, comme un miroir, tout peindre, mais tout embellir.

Pour analyser tous les traits de ce prodige de la nature , il

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faudrait n'avoir que cet objet , et il le mériterait bien. Mais j'en ai dit assez pour faire voir que l'iutelligence et la sagesse de la première cause ne se mauifestent jamais avec plus d'éclat qu'eu formant cet objet divin.

Je sais bien qu'on peut m'opposer la variété infinie des sentiments sur la beauté humaine ; et j'avoue en effet que la vanité , l'opinion, le caprice national ou personnel, ont trop influé sur les goûts pour qu'il nous soit possible , en les analysant , de les réduire à l'unité. Laissons là ce qui nous est propre; et pour juger plus sainement cherchons les principes du beau dans ce qui nous est étranger.

Sur quelque espèce d'être quenous jetions les yeux, nous trouverons d'abord que presque rien n'est beau que ce qui est grand, parce qu'à nos yeux la nature ne paraît déployer ses forces que dans ses grands phénomènes. Nous trouverons pourtant que de petits objets , dans lesquels nous apercevons une magnificence ou une industrie merveilleuse, ne laissent pas de donner l'idée d'une cause etonnammant intelligente, et prodigue de ses trésors. Ainsi, comme pour amasser les eaux d'un fleuve et les répandre, pour jeter dans les airs les rameaux d'un grand chêne , pour entasser de hautes montagnes chargées de glaces ou de forêts, pour déchaîner les vents . pour soulever les mers , il a fallu des forces étonnantes; de même pour avoir peint de couleurs si vives, de nuances si délicates, la feuille d'une fleur, l'aile d'uu papillon, il a fallu avoir à prodiguer des richesses inépuisables ; et de l'admiration que nous cause cette profusion de trésors naît le sentiment de beauté dont nous saisit la vue d'une rose ou d'un papillon.

Nous trouverons que ceux des phénomènes de la nature auxquels l'intelligence, c'est-à-dire l'esprit d'ordre, de convenance , et de régularité, semble avoir le moins présidé , comme un volcan, une tempête , ne laissent pas d'exciter en nous le sentiment du beau , par cela seul qu'ils annoncent de grandes forces ; et au contraire, que l'intelligence étant celle des facultés de la nature qui nous étonne le moins , peut-être à cause que l'habitude nous l'a rendue trop familière , il faut qu'elle soit très-sensible et dans un degré surprenant, pour exciter ennous le sentiment

du beau. Ainsi, quoique l'intention, le dessein , l'industrie de la nature soient les mêmes dans un reptile et dans un roseau , que dans un lion et dans un chêne, nous disons du lion et du chêne , Cela est beau ! mouvement que n'excite en nous ni le roseau ni le reptile. Cela est si vrai, que les mêmes objets qui semblent vils lorsqu'on n'y aperçoit pas ce qui annonce dans leur cause une merveilleuse industrie , deviennent précieux et beaux dès que ces qualités nous frappent : ainsi , en voyant au microscope ou l'œil ou l'aile d'une mouche, nous nous écrions, Cela est beau !

Enfin dans la beauté par excellence, dans le spectacle de l'univers, nous trouverons réunis au suprême degré les trois objets de notre admiration, la force, la richesse et l'intelligence ; et de l'idée d'une cause infiniment puissante , sage et féconde, naîtra le sentiment du beau dans toute sa sublimité.

Le principe du beau naturel une fois reconnu , il est aisé de voir en quoi consiste la beauté artificielle; il est aisé de voir qu'elle tient , 1° à l'opinion que l'art nous donne de l'ouvrier et de lui-même, quand il n'est pas imita tif; 2° à l'opinion que l'art nous donne, et de lui-même, et de l'artiste , et de la nature, son modèle, quand il s'exerce à l'imiter.

Examinons d'abord d'où résulte le sentiment du beau dans un art qui n'imite point, par exemple, l'architecture. L'unité, la variété , l'ordonnance , la symétrie , les proportions , et l'accord des parties d'un édifice en feront un tout régulier; mais sans la grandeur, la richesse, ou l'intelligence portées à un degré qui nous étonne , cet édifice sera-t-il beau? et sa simplicité produira-t-elle en nous l'admiration que nous cause la vue d'un beau temple ou d'un magnifique palais?

Au contraire , qu'on nous présente un édifice moins régulier, tel que le Panthéon , ou le Louvre : l'air de grandeur et d'opulence, un ensemble majestueux, un dessin vaste, une exécution à laquelle a dû présider une intelligence puissante, l'homme agrandi dans son ouvrage , l'art rassemblant toutes ses forces pour lutter contre la nature, et surmontant tous les obstacles qu'elle opposait à ses efforts; les prodiges des mécaniques étalés à nos yeux dans la coupe des pierres, dans l'élévation des

colonnes et des corniches, dons la suspension de ces voûtes, dans l'équilibre de ces masses dont le poids nous effraye et dont la hauteur nous étonne; ce grand spectacle enûn nous frappe, nous nous écrions, Cela est beau! La réflexion vient ensuite: elle examine les détails , elle éclaire le sentiment, mais elle ne le détruit pas. Nous convenons des défauts qu'elle observe ; nous avouons que la façade du Panthéon manque de symétrie, que les différents corps du Louvre manquent d'ensemble et d'unité. Plus régulier, cela serait plus beau sans doute. Mais qu'est-ce que cela signifie? Que notre admiration , déjà excitée par la force de l'art et sa magnificence, serait à son comble si l'intelligence y régnait au même degré.

Je ne dis pas qu'un édifice où les forces de l'art et ses richesses seraient prodiguées fut beau s'il était monstrueux, ou bizarrement composé. L'intelligence y peut manquer au point que le sentiment de beauté soit détruit par l'effet choquant du désordre : car il n'en est pas ici de l'art comme de la nature. Nous supposons à celle-ci des intentions mystérieuses : accoutumés à ne pas pénétrer la profondeur de ses desseins, lors même qu'elle nous paraît aveugle ou folle, nous la supposons éclairée et sage; et pourvu que dans ses caprices et dans ses écarts elle soit riche et forte , nous la trouverons belle ; au lieu qu'en interrogeant l'art nous lui demanderons pourquoi, à quel usage, il a prodigué ses richesses ou épuisé ses efforts. Mais en cela même nous sommes peu sévères; et pourvu qu'à l'impression de grandeur se joigne l'apparence de l'ordre, c'en est assez : la force et la richesse sont, du côté de l'art, les premières sources du beau.

Du reste, il ne faut pas confondre l'idée de force avec celle d'effort : rien au monde n'est plus contraire. Moins il paraît d'effort , plus on croit voir de force ; et c'est pourquoi la légèreté, la grâce, l'élégance, l'air de facilité, d'aisance dans les grandes choses , sont autant de traits de beauté.

Il ne faut pas non plus confondre une vaine ostentation avec une sage magnificence : celle-ci donne à chaque chose la richesse qui lui convient, celle-là s'empresse à montrer tout le peu qu'elle a de richesses , sans discernement ni réserve , et dans sa prodigalité décèle son épuisement.

Ces colifichets dont l'architecture gothique est chargée ressemblent aux colliers et aux bracelets qu'un mauvais peintre avait mis aux Grâces. Ce n'est point là de la richesse , c'est de l'indigente vanité. Ce qui est riche en architecture, c'est le mélange harmonieux des formes, des saillies et des contours; c'est une symétrie en grand , mêlée de variété; c'est cette belle touffe d'acanthe qui entoure le vase de Callimaque; c'est une frise où rampe une vigne abondante, ou qu'embrasse un faisceau de chêne ou de laurier. Ainsi l'air de simplicité et d'économie ajoute à l'idée de force et de richesse , parce qu'il en exclut l'idée d'effort et d'épuisement. Il donne encore aux ouvrages de l'art, comme aux effets de la nature, le caractère d'intelligence. Un amas d'ornements confus ne peutavoir de raison apparente ; une variété bizarre , et sans rapport ni symétrie , comme dans l'arabesque ou dans le goût chinois , n'annonce aucun dessein.

L'intention d'un ouvrage pour être sentie doit être simple ; et indépendamment de l'harmonie , qui plaît aux yeux comme à l'oreille sans qu'on en sache la raison , une discordance sensible entre les parties d'un édifice annonce dans l'artiste du délire et non du génie. Ce que nous admirons dans un beau dessein , c'est cette imagination réglée et féconde qui conçoit un ensemble vaste et le réduit à l'unité.

On voit par là rentrer dans l'idée du beau celle de régularité, d'ordre, de symétrie, d'unité, de proportion, de rapports, de convenance, d'harmonie; mais on voit aussi qu'elles ne sont relatives qu'à l'intelligence, qui n'est pas la seule ni la première cause de l'admiration que le beau nous fait éprouver.

Ce que j'ai dit de l'architecture doit s'appliquer à l'éloquence, à la musique, à tous les arts qui déploient de grandes forces et de prodigieux moyens. Qu'un orateur, par la puissance de la parole , bouleverse tous les esprits, remplisse tous les cœurs de la passion qui l'anime , entraîne tout un peuple, l'irrite, le soulève, l'arme et le désarme à son gré ; voilà, dans le génie et dans l'art, une force qui nous étonne , une industrie qui nous confond. Qu'un musicien, par le charme des sons, produise des effets semblables , l'empire que son art lui donne sur nos sens nous paraît tenir du prodige; et de là cette admiration dont les Grecs

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étaient transportés aux chants d'Epiménide ou de Tyrtée , et que les beautés de leur art nous font éprouver quelquefois.

Si, au contraire, l'impression est trop faible, quoique très-agréa ble , pour exciter en nous ce ravissement , ce transport, comme il arrive dans les morceaux d'un genre tempéré, nous donnons des éloges au talent de l'artiste et au doux prestige de l'art ; mais ces éloges ne sont pas le cri d'admiration qu'excite en nous un trait sublime, un coup de force et de génie.

Passons aux arts d'imitation. Ceux-ci ont deux grandes idées à donner au lieu d'une , celle de la nature imitée et celle du génie imitateur.

En sculpture , l'Apollon, l'Hercule, l'Antinoiis, le Gladiateur, la Vénus, la Diane antique; en peinture, les tableaux de Raphaël , du Corrége et du Guide réunissent les deux beautés. Il en est de même en poésie, quand la nature, du coté du modèle, et l'imitation, du côté de l'art, portent le caractère de force , de richesse , ou d'intelligence , au plus haut degré. On dit à la fois, du modèle et de l'imitation : Cela est beau! et l'étonnement se partage entre les prodiges de l'art et les prodiges delà nature.

On doit se rappeler ce que nous avons dit du beau moral : la force en fait le caractère. Ainsi, le crime même tient du caractère du beau, lorsqu'il suppose dans l'âme une vigueur, un courage, une audace, une profondeur, une élévation qui nous frappe d'étonnement et de terreur. C'est ainsi que le rôle de Cléopàtre dans Rodogune et celui de Mahomet sont beaux, considérés dans la nature , abstraction faite du génie du peintre et de la beauté du pinceau.

Une idée inséparable de celle du beau moral et physique est celle de la liberté, parce que le premier usage que la nature fait de ses forces est de se reudre libre. Tout ce qui sent l'esclavage, même dans les choses inanimées, a je ne sais quoi de triste etde rampant, qui l'obscurcit et le dégrade. La mode, l'opinion, l'habitude ont beau vouloir altérer en nous ce sentiment inné, ce goût dominant de l'indépendance; la nature à nos yeux n'a toute sa grandeur, toute sa majesté, qu'autant qu'elle est libre ou qu'elle semble l'être. Recueillez les voix sur la comparaison d'un parc magnifique et d'une belle forêt : l'un est la prison du luxe ,

de la mollesse et de l'ennui : l'autre est l'asile de la méditation vagabonde, de la haute contemplation et du sublime enthousiasme. En voyant les eaux captives baigner servilement les marbres de Versailles , et les eaux bondissantes de Vaucluse se précipiter à travers les rochers, on dit également : Cela est beau! Mais on le dit des efforts de l'art, et on le sent des jeux de la nature : aussi l'art qui l'assujettit fait-il l'impossible pour nous cacherles entraves qu'il lui donne; et dans la nature livrée à ellemême le peintre et le poète se gardent bien d'imiter les accidents où l'on peut soupçonner quelques traces de servitude.

L'excellence de l'art, dans le moral comme dans le physique, est de surpasser la nature , de mettre plus d'intelligence dans l'ordonnance de ses tableaux , plus de richesse dans les détails , plus de grandeur dans le dessin, plus d'énergie dans l'expression, plus de forcedans les effets, enfin plus de beauté dans la fiction qu'il n'y en eut jamais dans la réalité. Le plus beau phénomène de la nature, c'est le combat des passious, parce qu'il développe les grands ressorts de l'âme, et qu'elle-même ne reconnaît toutes ses forces que dans ces violents orages qui s'élèvent au fond du cœur. Aussi la poésie en a-t-elle tiré ses peintures les plus sublimes : on voit même que , pour ajouter à la beauté physique , elle a tout animé , tout passionné dans ses tableaux ; et c'est à quoi le merveilleux a grandement contribué.

Voyez combien les accidents les plus terribles de la nature, les tempêtes, les volcans, la foudre, sont plus formidables encore dans les fictions des poètes. Voyez ia terreur que porte aux enfers un coup du trident de JNeptune; l'effroi qu'inspire aux Vents, déchaînés par Éole, la menace du dieu des mers ; le trouble que Typhée, en soulevant l'Etna, vient de répandre chez les morts ; et l'effroi qu'inspire la foudre dans la main redoutable de Jupiter tonnant du haut des cieux.

Quand le génie , au lieu d'agrandir la nature , l'enrichit de nouveaux détails , ces traits choisis et variés , ces couleurs si brillantes et si bien assorties , ces tableaux frappants et divers font voir, en un moment et comme en un seul point, tant d'activité, d'abondance, de force, et de fécondité dans la cause quiles produit, quela magnificence de ce grand spectacle nous jette dans

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l'étonnement; mais l'admiration se partage inégalement entre le. peintre et le modèle , selon que l'impression du beau se réfléchit plus ou moins sur l'artiste ou sur son objet, et que le travail nous semble plus ou moins au-dessus ou au-dessous de la matière.

En imitant la belle nature, souvent l'art ne peut l'égaler ; mais de la beauté du modèle et du mérite encore prodigieux d'en avoir approché résulte en nous le sentiment du beau. Ainsi, lorsque le pinceau de Claude Lorrain ou de Vernet a dérobé au soleil sa lumière, qu'il a peint le vague de l'air ou la fluidité de l'eau; lorsque dans un tableau de Van Huysum nous croyons voir sur le duvet de fleurs rouler des perles de rosée, que l'ambre du raisin, l'incarnat de la rose y brille presque en sa fraîcheur, nous jouissons avec délices, et de la beauté de l'objet, et du prestige de l'imitation.

La vérité de l'expression, quand elle~est vive et qu'on suppose une grande difficulté à l'avoir saisie, fait dire encore de l'imitation qu'elle est belle , quoique le modèle ne soit pas beau. Mais si l'objet nous semble, ou trop facile à peindre, ou indigne d'être imité, le mépris, le dégoût , s'en mêlent ; le succès même du talent prodigué ne nous touche point; et tandis que le pinceau minutieux de Girard Dow nous fait compter les poils du lièvre sans nous causer aucune émotion, le crayon de Raphaël, en indiquant d'un trait une belle attitude, un grand caractère de tête, nous jette dans le ravissement.

Il en est de la poésie comme de la peinture : quel effet se promet un pénible écrivain, qui pâlit à copier fidèlement une nature aussi froide que lui ? Mais que le modèle soit digne des efforts de l'art, et que ces efforts soient heureux, les deux beautés se réunissent, et l'admiration est au comble. L'ouvrage même peut être beau, sans que l'objet le soit, si l'intention est grande et le but important ; c'est ce qui élève la comédie au rang des plus beaux poèmes, et ce qui mérite à l'apologue ce sentiment d'admiration que le beau seul obtient de nous.

Que Molière veuille arracher le masque à l'hypocrisie, qu'il veuille lancer sur le théâtre un censeur âpre et vigoureux des vices criants de son siècle ; que la Fontaine , sous l'appât d'une poésie attrayante, veuille faire goûter aux hommes la sagesse et

la vérité ; et que l'un et l'autre aient choisi clans la nature les plus ingénieux moyens de produire ces grands effets , tout occupés du prodige de l'art et du mérite de l'artiste, nous nous écrions , Cela est beau! et notre admiration se mesure aux difficultés que l'artiste a dû vaincre et à la force de génie qu'il a fallu pour les surmonter.

De là vient que , dans une poëme , des vers où l'énergie , la précision, l'élégance, le coloris et l'harmonie se réunissent sans effort, sont une beauté de plus, et une beauté d'autant plus frappante, qu'on sent mieux l'extrême difficulté de captiver ainsi la langue et de la plier à son gré.

De là vient aussi que si l'art veut s'aider de moyens naturels pour faire son illusion et pour produire ses effets, il retranche de ses beautés, de son mérite et de sa gloire. Qu'un décorateur emploie réellement de l'eau pour imiter une cascade, l'art n'est plus rien; je vois la nature en petit, et chétivement présentée; mais qu'avec un pinceau ou les plis d'une gaze on me représente la chute des eaux de Tivoli ou les cataractes du Nil , la distance prodigieuse du moyen à l'effet m'étonne et me transporte de plaisir.

Il en est de même de l'éloquence. 11 y a de l'adresse, sans doute, à présenter à ses juges les enfants d'un homme accusé, pour lequel on demande grâce , ou à dévoiler à leurs yeux les charmes d'une belle femme qu'ils allaient condamner et qu'on veut faire absoudre ; mais cet art est celui d'un adroit corrupteur ou d'unsolliciteur habile, ce n'est point l'art d'un orateur. Lesdernières paroles de César, répétées au peuple romain , sont un trait d'éloquence de la plus rare beauté; sa robe ensanglantée , déployée sur la tribune, n'est rien qu'un heureux artifice. A ne comparer que les effets, un charlatan l'emportera sur l'orateur le plus éloquent; mais le premier emploie des moyens matériels, et c'est par les sens qu'il nous frappe; le second n'emploie que la puissance du sentiment et de la raison , c'est l'âme et l'esprit qu'il entraîne : et si on ne dit jamais du charlatan , qu'il fait de belles choses, quoiqu'il opère de grands effets, c'est que ses moyens, trop faciles, n'annoncent, du côté de l'art et du génie , aucun des caractères qui distinguent le beau; tandis que les

ÉLÉM. DE LITTÉR. — T. I. jj

moyens de l'orateur, réduits au charme de la parole, annoncent la force et le pouvoir d'une âme qui maîtrise toutes les âmes par l'ascendant de la pensée, ascendant merveilleux, et l'un des phénomènes les plus frappants de la nature.

Le pathétique, ou l'expression de la souffrance, n'est pas une belle chose dans son modèle. La douleur d'Hécube , les frayeurs de Mérope, les tourments de Philoctète, le malheur d'OEdipe ou d'Oreste, n'ont rien de beau dans la réalité, et c'est peut-être ce qu'il y a de plus beau dans l'imitation : beauté d'effet, prodige de l'art , de se pénétrer avec tant de force des sentiments d'un malheureux , qu'en l'exposant aux yeux de l'imagination , on produise le même effet que s'il était présent lui-même, et que par la force de l'illusion on émeuve les cœurs , on arrache les larmes , on remplisse tous les esprits de compassion ou de terreur.

Ainsi , soit dans la nature , soit dans les arts , soit dans les effets qui résultent de l'alliance et de l'accord de l'art avec la nature, rien n'est beau que ce qui annonce, dans un degré qui nous étonne, la force, la richesse, ou Y intelligence, de l'une ou l'autre de ces deux causes ou de toutes deux à la fois.

On peut dire qu'il y a du vague dans les caractères que nous donnons au beau. Mais il y a aussi du vague dans l'opinion qu'on y attache : l'idée en est souvent factice, et le sentiment relatif à l'habitude et au préjugé. Par exemple , la même couleur qui est riche et belle aux yeux d'une classe d'hommes n'est pas telle aux yeux d'une autre classe, par la seule raison que la teinture en est commune et de vil prix. Pourquoi ne dit-on pas du lever du soleil , ou de son coucher, qu'il est beau quand le ciel est pur et serein ? Et pourquoi le dit-on lorsque sur l'horizon il se rencontre des nuages sur lesquels il semble répandre la pourpre et l'or? C'est que l'or et la pourpre sont dans nos mains des choses précieuses ; qu'à leur richesse nous avons attaché le sentiment du beau par excellence; et qu'en les voyant briller d'un éclat merveilleux sur les nuages que le soleil colore, nous les comparons à ce que l'industrie, le luxe et la magnificence offrent de plus riche à nos yeux. A des idées invariables il faut des caractères fixes; mais à des idées changeantes, il faut des

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