‹ Éléments de littérature (volume 2)Chapitre 21 sur 58 · BALLADE · texte numérisé non relu

BALLADE

Ballade. Petit poëme régulier composé de trois couplets et d'un envoi envers égaux, avec un refrain, c'est-à-dire avec le re« tour du même versa la lin des couplets, ainsi qu'à la fin de l'envoi.

Dans la ballade, les trois couplets sont symétriquement égaux, soit pour le nombre des vers, soit pour l'enlacement des rimes. C'est une stance de huit, de dix, de douze vers, en deux parties. L'envoi n'en est qu'une moitié, et il répond communément à la seconde partie de la stance. Les parties correspondantes des trois couplets sont sur les mêmes rimes ; et l'envoi conserve les rimes de la partie à laquelle il répond.

Ce petit poëme a de la grâce et de la régularité dans sa forme ; et quand le refrain en est heureusement amené à la fin des couplets, il leur donne un tour très-piquant.

Nos anciens poètes, comme Villon etMarot, n'y ont employé que les vers de dix et de huit syllabes : celui de douze n'était guère en usage , et sa gravité semblerait déplacée dans un poëme qui doit garder la naïveté du vieux temps.

La ballade a passé de mode depuis madame Deshoulières ; mais si quelqu'un veut s'y amuser encore , il fera bien de lui conserver le tour du style de Marot, sans trop affecter son langage. La Fontaine est un excellent maître dans l'art de rajeunir cette ancienne naïveté.

Comme la force de la ballade est difficile à décrire avec précision, en voici un modèle pris de Marot, et dans lequel ou remarquera, comme une singularité, qu'il y a deux refrains au lieu d'un.

Ballade du frère Lubin.

Pour courir en poste à la ville, Vingt fois , cent fois , ne sais combien ; Pour faire quelque chose vile , Frère Lubin le fera bien.

Mais d'avoir honnête entretien , Ou mener vie salutaire, C'est à faire à un bon chrétien :

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour mettre (comme un homme habile) Le bien d'autrui avec le sien , Et vous laisser sans croix ne pile , Frère Lubin le fera bien.

On a beau dire , je le tien , Et le presser de satisfaire; Jamais ne vous en rendra rien :

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour débaucher, par un doux style, Quelque fille de bon maintien, Point ne faut de vieille subtile ; Frère Lubin le fera bien.

Il prêche en théologien ; Mais pour boire de belle eau claire , Faites-la boire à notre chien :

Frère Lubin ne le peut faire.

Envoi.

Pour faire plutôt mal que bien , Frère Lubin le fera bien ; Mais si c'est quelque bonne affaire , Frère Lubin ne le peut faire.

Le temps de la galanterie fut celui de la ballade, ainsi que de tous ces petits poëmes qui composaient, nous dit Marot, le bréviaire du temple de l'amour.

Ce sont rondeaux, ballades, virelais, Mots à plaisir , rimes et triolets , Lesquels Vénus apprend à retenir A un grand tas d'amoureux nouvelets, Pour mieux savoir daines entretenir.

La régularité sévère de ces petites pièces de poésie en a fait

abandonner legenre, et c'est ce qui aurait dû le rendre intéressant- Le sentiment de la difficulté vaincue entre plus qu'on ne pense dans le plaisir que nous font les arts ; et lorsque cette difficulté n'est pas trop gênante, qu'il y a de l'adresse à la vaincre , et qu'il en résulte un agrément de plus , elle est précieuse à conserver. C'est peut-être ce qui nous rend si chère l'habitude des vers rimes; c'est aussi ce qui nous doit faire regretter ces petits poèmes qui, dans leur forme prescrite, avaient de l'élégance et de la grâce , et dans lesquels la facilité unie à la contrainte était un objet de surprise, et par conséquent un plaisir de plus. Tels étaient le sonnet , le rondeau , le virelai , le triolet , le chant, et la ballade.

Le sonnet est peut-être le cercle le plus parfait qu'on ait pu donnera une grande pensée, et la division la plus régulière que l'oreille ait pu lui prescrire. Le couplet ne peut guère avoir de plus jolie forme que celle du triolet. Le tour du rondeau et du virelai donne de la saillie au badinage et à l'épigramme. La ballade , comme le chant, donne , par son refrain , de l'élégance et de la grâce aux stances qui la composent. Chacun de ces petits poèmes avait son caractère particulier et ses règles prescrites, c'est-à-dire des guides surs pour le talent et pour le goût.

Ce qu'on appelle aujourd'hui poésies fugitives n'a plus ni forme ni dessein ; elles sont libres , mais trop libres. La facilité , que suit la négligence, en fait produire avec une abondance qui ajoute encore au dégoût de leur insipidité. Des hommes de génie dont ces poésies légères sont les délassements y excelleront toujours; mais le génie est rare; et le talent médiocre , qui aurait peut-être réussi à bien tourner une ballade ou un rondeau, ne fera , dans une pièce de vers libres, qu'enfiler des rimes communes et des idées plus communes encore , sans aucune peine, il est vrai, mais aussi sans aucun mérite, ni du coté du goût, ni du côté de l'art.

Barreau. C'est le lieu où l'on plaide devant les juges; et le genre de style ou d'éloquence en usage dans la plaidoirie s'appelle style du barreau , éloquence du barreau.

On a souvent confondu , en parlant des anciens, le barreau avec la tribune, et les avocats avec les orateurs, sans doute'à cause que l'un de ces emplois menait à l'autre, et que bien souvent le même homme les exerçait à la fois.

Il y avait à Athènes trois sortes de tribunaux : celui de l'aréopage, qui ne jugeait qu'au criminel , et d'où l'éloquence pathétique était bannie ; celui des juges particuliers , devant lesquels se plaidaient les causes qui n'étaient pas capitales; et celui du peuple, auquel on déférait une loi qu'on croyait mauvaise, et qui avait droit de l'abroger. Les deux premiers de ces tribunaux répondaient à notre barreau, le dernier répondait au Forum ou à la tribune romaine. Il y avait de plus les assemblées publiques , où le peuple et le sénat siégeaient ensemble, et dans lesquelles s'agitaient les affaires d'État. Démostbène nous a décrit la forme de ces assemblées , que les prytanes , ou les chefs du sénat , avaient seuls droit de convoquer , et auxquelles le peuple présidait par tribus. Voyez Délibératif.

Tant que Rome fut libre, le forum, où le peuple était juge, fut le tribunal suprême. Le tribunal des préteurs, celui des censeurs, celui des chevaliers, celui du sénat même était subordonné à celui du peuple. Mais depuis César, et sous les empereurs, toutes les grandes causes furent attribuées au sénat ; l'autorité des préteurs s'accrut; celle du peuple fut anéantie ; etl'éloqueuce de la tribune périt avec la liberté.

Ainsi, dans Rome et dans Athènes , tantôt les causes se plaidaient devant les juges , esclaves de la loi ; tantôt devant le législateur, qui avait le droit d'abroger la loi, de l'adoucir, delà changer, de la laisser dormir, de lui imposer le silence, en un mot, de mettre sa volonté à la place de la loi même. Voilà ce qui distingue essentiellement le barreau d'avec la tribune. l'oyez Orateur.

Autant les fonctions de l'orateur étaient en honneur dans Athènes et dans Rome, autant la profession d'avocat y fut avilie par la vénalité, la corruption et la mauvaise foi. Démosthène, qui l'avait exercée , se vantait d'avoir reçu cinq talents pour se taire, dans une cause où sans doute on appréhendait qu'il ne parlât; et comme il s'était fait payer son- silence , on juge bien que lui

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«t ses pareils faisaient encore mieux acheter leur voix. Rien ne fut plus vénal dans Rome , dit Tacite, que la perfidie des avocals.

Chez nos hons aïeux , lorsque tous les crimes étaient taxés , que pour cent sous on pouvait couper le nez ou l'oreille à un homme, ce heau tarif, appuyé de la preuve , ou par témoin , ou par serment , ou par le sort des armes , avait peu besoin d'avocats. Les lois romaines, introduites, les rendirent plus nécessaires. Mais le barreau ne prit une forme raisonnable et décente que dans le quatorzième siècle, lorsque le parlement, devenu sédentaire sous Philippe le Bel, fut le refuge de l'innocence et de la faiblesse, si longtemps opprimées aux tribunaux militnires et barbares des grands vassaux.

L'usage de faire parler pour soi un homme plus instruit , plus habile que soi , a dû s'introduire partout où la raison et la justice ont pu se faire entendre. Mais cette institution avait un vice radical , d'où sont dérivés tous les vices de l'éloquence du barreau- L'avocat , en plaidant une cause qui n'est pas la sienne, joue un rôle qui n'est pas le sien : voilà pourquoi, si l'on en croit Aristophane, Cicéron, Pétrone, Quintilien, la déclamation a été dans tous les temps le caractère dominant de l'éloquence du barreau, l'oyez DÉCLAMATION.

Si les plaideurs étaient leurs avocats eux-mêmes, ils exposeraient les faits avec simplicité; ils diraient leurs raisons sans emphase ; et s'ils employaient les mouvements d'une éloquence passionnée , ces mouvements seraient placés , et seraient au moins pardonnables.

Mais un avocat, revêtu du personnage du plaideur, a besoin d'un talent très-rare pour le remplir avec bienséance, avec force, avec dignité: et lorsque ce talent lui manque, il meta la place de la vraie éloquence une déclamation factice, tantôt ridicule par l'abus de l'esprit et par l'enflure des paroles, tantôt révoltante par son impudence, tantôt criminelle par ses artifices ou par ses odieux excès.

Quand c'est par vanité que l'orateur, dans une cause qui ne demande que de la raison, de la clarté, de la méthode, cherche à répandre les fleurs d'une rhétorique étudiée, il n'est que

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vain et ridicule; et s'il est jeune, on pardonne à son âge : mais lorsque, oubliant son caractère, il prend le rôle de bouffon, et, par des railleries indécentes , cherche à faire rire ses juges , il se dégrade et s'avilit.

Lorsque dans une cause qui de sa nature ne peut exciter aucun des mouvements de l'éloquence véhémente , il se bat les flancs pour paraître ému et pour émouvoir, qu'il emploie de grands mots pour exprimer de petites choses, et qu'il prodigue les ligures les plus hardies et les plus fortes pour un sujet simple et commun (ce que Montaigne appelle faire de grands souliers pour de petits pieds), il n'est qu'un charlatan et un mauvais déclamateur. Mais lorsqu'il se met à la place d'un plaideur outré de colère , et qu'il vomit pour lui tout ce que la vengeance , la haine envenimée peut avoir de noirceur et de malignité ; qu'il déshonore un homme , une famille entière , sous le prétexte , souvent léger , que sa cause l'y autorise , il est l'esclave des passions d'autrui, le plus lâche des complaisants, et le plus vil des mercenaires. Cette licence , trop longtemps effrénée, a été la honte de l'ancien barreau, quelquefois l'opprobre du barreau moderne ; et quoiqu'en général l'honnêteté soit l'âme de l'ordre des avocats , ils n'ont peut-être pas été assez sévères à réprimer un abus si criant.

« Cet ordre, aussi ancien que la magistrature, aussi noble que la vertu, aussi nécessaire que la justice (c'est M. d'Aguesseau qui parle ), où l'homme, unique auteur de son élévation, tient les autres hommes dans la dépendance de ses lumières, et les force de rendre hommage à la seule supériorité de son génie , heureux de ne devoir ni les dignités aux richesses, ni la gloire aux dignités, » ne doit rien souffrir qui profane un caractère si sacré.

Qu'un avocat soit pénétré de la sainteté de ses fonctions, il commencera par ne se charger que de la cause qu'il croira juste : alors, écartant l'artifice, il armera la vérité de tous les traits de force et de lumière qui peuvent frapper les esprits ; il dédaignera les ornements puérils et ambitieux ; il parlera avec le sérieux de la décence et de la bonne foi ; et s'il se permet l'ironie, ce ne sera que d'un ton sévère et pour attacher le mépris à ce qui le doit inspirer : son respect pour les lois se communiquera

aux juges, et leur rappellera, s'ils peuvent l'oublier, la dignité de leurs fonctions : ce même respect se répandra dans l'assemblée des auditeurs : il les avertira , comme a fait de nos jours l'un de nos avocats les plus célèbres, que le barreau n'est pas un théâtre, ni l'orateur un comédien; et qu'une cause où il s'agit de décider ce qui est juste est profanée par des applaudissements réservés à ce qui n'est qu'ingénieux.

Avouons cependant, ce que M. d'Aguesseau n'a pas craint d'avouer, que les juges sont des hommes , et que la vérité n'est pas assez sûre d'elle-même avec eux , pour dédaigner les ornements de l'art. « Sa première vertu, dit-il en parlant de l'avocat, est de connaître les défauts des autres (et c'est de ses juges qu'il parle); sa sagesse consiste à découvrir leurs passions, et sa force à savoir profiter de leur faiblesse. Les âmes les plus rebelles , les esprits les plus opiniâtres, sur lesquels la raison n'avait point de prise et qui résistaient à l'évidence même, se laissent entraîner par l'attrait de la persuasion ; la passion triomphe de ceux que la raison n'avait pu dompter; leur voix se mêle à celle des génies supérieurs ; les uns suivent volontairement la lumière que l'orateur leur présente; les autres sont enlevés par un charme secret dont ils éprouvent la force sans en connaître la cause ; tous les esprits convaincus, tous les cœurs persuadés payent également à l'orateur ce tribut d'amour et d'admiration qui n'est du qu'à celui que la connaissance de l'homme élève au plus haat degré d'éloquence. »

Voilà les excuses dont s'autorise l'éloquence artificieuse et passionnée.

Malheur au peuple chez lequel cette éloquence a de fréquentes occasions de se signaler ! cela prouve qu'il est gouverné, non par les lois, mais par les hommes; cela prouve que les affections personnelles, plus que la raison publique, décident des résolutions et des jugements du tribunal qui gouverne ou qui juge; cela prouve que la multitude elle-même a besoin d'être poussée par le vent des passions; et partout où ce vent domine les naufrages seront fréquents pour l'innocence et pour l'équité.

Mais enfin, lorsque la constitution d'un État ou sa condi-

tion est telle que le juge a droit de prononcer d'après son affection personnelle, que l'éloquence a le malheur de s'adresser à une volonté arbitraire, ou que , parla nature de l'objet, le juge est réellement libre, l'éloquence alors ne demandant à l'homme que ce qui dépend de son choix , elle a droit de mettre en usage tout ce qui peut l'intéresser. Socrate , cité- devant l'aréopage , s'interdit tous les artifices de l'éloquence pathétique : l'aréopage n'était que juge; c'eût été vouloir le corrompre, que de lui parler le langage des passions. Encore la sévérité de Socrate fut-elle déplacée, puisqu'elle fit commettre aux juges le crime irrémissible de sa condamnation. Voyez- Pathétique. Mais Démosthène, pour entraîner la volonté d'un peuple libre, pouvait employer le reproche, la menace, la plainte, intéresser l'orgueil, jeter la honte et l'épouvante dans l'âme des Athéniens ; de même Cicéron, soit qu'il parlât au peuple , ou au sénat, ou à César lui-même, pouvait exciter à son gré la colère et l'indignation , la compassion et la clémence. Ainsi la tyrannie et la liberté ouvrent également un champ libre à l'éloquence pathétique. De même enfin nos orateurs chrétiens, ayant à persuader aux hommes , non-seulement la vérité , mais aussi la bonté, peuvent, pour attendrir, pour élever lésâmes, employer les grands mouvements d'une éloquence véhémente et sublime.

« Il arrive souvent , dit Plutarque , que les passions secondent la raison et servent à roidir les vertus, comme l'ire modérée sert la vaillance, la haine des méchants sert Ja justice, l'indignation à rencontre de ceux qui sont indignement heureux : car leur cœur élevé de folle arrogance et insolence, à cause de leur prospérité, a besoin d'être réprimé ; et il n'y a personne qui voulût , encore qu'il le pût faire, séparer l'indulgence de la vraie amitié , ou l'humanité de la miséricorde ; ni le participer aux joies et aux douceurs de la vraie bienveillance et dilection. » Ainsi , selon Plutarque , l'éloquence , qu'il fait consister à provoquer la passion où elle est, à la mêler où elle n'est pas, à mettre la sensibilité enjeu à la place de l'entendement, et la volonté à la place de la raison et du jugement, peut trouver dans l'école d'un philosophe, ou dans les assemblées d'un peuple libre, à s'exercer utilement.

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Mais au baweau il n'eu est pas ainsi. Le juge ne porte point à l'audience une âme libre : il n'y est que l'organe des lois , et les loisne connaissent ni l'amour, ni la haine, ni la crainte, ni la pitié. Si lejuge a reçu de la nature un cœur sensible, un naturel passionné, c'est un ennemi de l'équité, qui le suit à l'audience, et qu'Userait à souhaiter qu'il pût laisser à la porte du sanctuaire des lois.

Dans l'aréopage , nous dit Aristote , on défendait aux orateurs de rien dire de pathétique et qui pût émouvoir les juges : un orateur qui eût parlé à l'âme, intéressé les passions , en eût été chassé comme un vil corrupteur. Cependant l'exemple de Phryné fait bien voir qu'on n'était pas toujours aussi sévère ; et Socrate-, dans son apologie, n'eût pas eu besoin de dire à ses juges qu'il n'emploierait aucun moyen de les toucher, si ces moyens lui avaient été rigoureusement interdits.

Lorsqu'on voit paraître au barreau cette enchanteresse publique , cette éloquence piperesse , comme l'appelle Montaigne, on croit revoir Phryné dévoilée par Hypéride aux yeux de ses juges. Que leur demandez-vous? d'être justes? de prononcer comme la loi ? Vous n'avez pas besoin d'intéresser leurs passions : le cœur que vous voulez toucher doit être immobile et muet. Il en est donc de l'éloquence pathétique comme des sollicitations; et si l'orateur ne veut pas se dégrader lui-même et offenser les juges , en employant pour les gagner les manèges honteux d'une éloquence corruptrice, il ne plaidera devant ceux qui doivent être la loi vivante que comme il plaiderait devant la loi, si, telle que l'imagination se la peint, incorruptible et inaltérable, elle résidait dans son temple. Or on voit bien qu'il serait absurde d'employer devant elle les mouvements passionnés.

Le principe de l'éloquence du barreau est donc que lejuge a besoin d'être éclairé, non d'être ému.

Cette règle a pourtant quelques exceptions. La première lorsqu'il s'agit d'apprécier la moralité des actions, d'en estimer le tort, l'injure, le dommage, de déterminer leur degré d'iniquité ou de malice, et de décider à quel point elles sont dignes devant la loi de sévérité ou d'indulgence, de châtiment ou de pardon. Dans ces causes, la loi , qui n'a pu tout prévoir , laisse l'homme

juge de l'homme; et les faits étant du ressort du sentiment, le cœur doit les juger. Alors il est permis, sans doute, à l'orateur deparleraucœursonlangage;desolliciter la pitié en faveur de ce qui en est digne, l'indulgence en faveur de la fragilité ; de faire servir la faiblesse d'excuse à la faiblesse même , et l'attrait naturel d'une passion douce, d'excuse à ses égarements; et, au contraire, de présenter les faits odieux dans toute la noirceur qui les caractérise; de développer les replis de l'artifice et du mensonge; de peindre sans ménagement la fraude ou l'usurpation ; l'àme d'un fourbe démasqué , ou d'un scélérat confondu.

Mais alors même, en tirant de sa cause les preuves, les moyens pressants, qui la rendent victorieuse, on doit éviter le ridicule d'en exagérer l'importance , et d'y employer des mouvements outrés , ou des secours empruntés de trop loin.

Lisez dans le plaidoyer de Lemaître pour une fille désavouée le parallèle d'Andromaque avec Marie Cognot. Dans le plaidoyer de ce même avocat pour une servante séduite par un clerc , parce que le clerc a voulu se piquer avec son canif, pour signer de son sang une promesse de mariage, vous attendez- vous à le voir comparé à Catilina, qui fit boire du sang humain à ses complices ?

Mais que Lemaître se réduise aux moyens propres à sa cause, vous allez voir comme il est éloquent.

Une femme qui dans sa servante cachait sa fille la désavoue ; mais il lui est échappé de direqu'e//e voudrait que ce fût sa fille, et qu'elle se propose de lui faire du bien.

Qu'ici l'on se demande quelle induction l'avocat de la fdle a pu tirer de ces paroles; et après y avoir bien pensé, on sera étonné encore de l'éloquence de Lemaître dans cet endroit de son plaidoyer. « Quoi , dit-il à la mère , serait-il bien possible que vous désirassiez d'avoir pour fille celle qui vous aurait accusée de désavouer votre fille ? désireriez-vous d'avoir donné la vie à celle qui aurait voulu vous ôter l'honneur; et d'être mère d'une personne qui aurait voulu vous rendre odieuse à toutes les mères? désireriez-vous que Dieu eut béni votre mariage, de la naissance d'une créature à qui vous auriez sujet de désirer toutes les ma-

lédictions du monde? désireriez-vous d'avoir enfanté un monstre d'imposture , et qui aurait voulu vous faire passer pour un monstre d'inhumanité? Mais vous n'avez pas dit seulement que vous désireriez quelle fût votre fille , vous avez encore ajouté r dans votre interrogatoire, que vous lui aviez toujours promis de la récompenser en mourant... De récompenser! qui? une personne laquelle, à votre compte, vous a des obligations infinies, envers qui vous avez été plutôt magnifique que libérale... Mais quoi! vous lui réservez encore, dites-vous, votre bonne volonté ! Et ne l'avez-vous point perdue après ce qui s'est passé , entre vous deux , devant la justice? Sans doute vous aviez oublié, lorsqu'on vous interrogea , qu'elle vous accusait de désavouer votre fille. Car si vous vous en fussiez souvenue, vous n'auriezeu garde de dire que vous lui réserviez votre bonne volonté. Vous croyiez être encore en particulier avec elle, et non pas en la présence d'un juge. Vous parliez comme sa mère, sans penser que vous étiez sa partie. Rendez les armes en cet endroit à la force de la vérité. Quoi , vous voulez encore du bien à celle que vous croyez vous accuser àtort d'une barbarie honteuse à notre siècle et injurieuse a la nature ! Elle serait digne d'un supplice très-rigoureux; et vous la jugez digne de recevoir de nouvelles gratifications de vous! Elle aurait mérité la haine de tout le monde; et vous lui renouvelez encore les assurances de votre affection ! C'est, ditesvous maintenant, la plus ingrate servante de la terre; et toutefois vous désireriez qu'elle fût votre fille! C'est tout le mal que vous lui souhaitez ! C'est la plus grande de vos ennemies ; et , nonobstant cela , vous lui promettez de la récompenser à la mort ! Ce sont les seules menaces que vous lui faites ! C'est la plus infâme calomniatrice qui fût jamais; et toutefois vous lui réservez votre bonne volonté! C'est toute la vengeance que vous voulez prendre d'elle! Croyez-vous, l'appelante, que désavouer sa fille soit une si petite faute qu'elle ne doive pas mettre en colère une femme qu'on en accuse faussement? Que si vous jugez cette faute aussi grande que tout le monde l'estime, comment, lorsqu'on vous interrogea, n'aviez- vous point les plaintes dans la bouche, le feu dans les yeux , le dépit dans le cœur , la colère sur le visage ? Vos pensées devaient-elles avoir d'autre objet que

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la grandeur de son imposture? Vos paroles devaient-elles être autre chose que des menaces contre elle ; et vos actions que des mouvements violents de cette juste indignation qui accompagne toujours l'innocence injustement accusée? »

Je ne crois pas que dans ce qui nous reste de l'ancienne éloquence, il y ait rien de plus pressant; et c'est là que l'on voit par quels tours , par quels mouvements , par quelles gradations de force et de chaleur une petite cause peut s'élever au ton de la haute éloquence.

Dès que Patru a lié l'intérêt d'un gradué avec celui de toutes les provinces réunies à la monarchie , que c'est un point de droit puhlic qu'il est question de décider, et que d'un hénéfice de quarante écus il a fait la cause du concordat, celle des lettres et des sciences, celle des libertés de l'Église, celle des peuples et des rois ; qu'il fasse paraître l'université aux pieds du grand conseil, implorant l'appui du monarque en faveur de ses droits usurpés par la cour de Rome ; qu'à propos de cette usurpation, il compare la mauvaise foi de la daterie à celle des Carthaginois; qu'il compare le sophisme des papes à l'égard de la Bresse , à celui d'Annibal à l'égard de Sagonte; qu'il ajoute enfin que Rome la moderne n'a pour toutes armes, dans cette cause, qu'un mauvais artifice, que la vieille Rome , Rome la sage, la vertueuse, a si hautement condamné : cela est d'autant plus excusable, que c'est devant le grand conseil, et comme en présence du roi, qu'il plaide, et qu'il dépend du souverain, dans cette cause , de se relâcher de ses droits ou de les conserver dans leur intégrité.

Une autre espèce de causes où l'éloquence pathétique peut avoir lieu, c'est lorsque le droit incertain laisse , pour ainsi dire, en équilibre la balance de la justice , et qu'il s'agit de l'incliner du côté qui naturellement mérite le plus de faveur. C'est ce que les jurisconsultes appellent causes d'amis, causes fréquentes , s'il faut les en croire; ce qui ne ferait pas l'éloge de nos lois.

Il semble, quand la loi se tait, que le juge devrait se taire et recourir au législateur. Il semble au moins que c'est à la raison tranquille, et non pas à la passion, de parler pour la loi, qui n'est jamais passionnée. Mais l'équité naturelle a aussi bien pour guide le sentiment que la raison; et dans les cas où la rai-

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son seule ne peut décider du bon droit , on en appelle au sentiment; circonstance qui donne lieu à l'éloquence pathétique. C'est ainsi que, dans la cause des pères mathurins, Patru, ayant rendu au moins douteuse la clause de l'acte qui faisait leur titre , et réduit les juges à ne savoir que penser de la volonté du donateur,. mit à leurs pieds les malheureux captifs à la rédemption desquels était destinée la modique somme qu'on leur disputait sur une équivoque de mots, et fit regarder le jugement qu'on allait rendre comme devant jeter le désespoir ou porter la consolation , l'espérance et la joie dans les cachots de Tunis et d'Alger ; moyen forcé , mais légitime , dans un moment ou il était permis d'émouvoir la compassion.

On voit par là que s'il est souvent ridicule , souvent même indécent, d'employer au barreau l'éloquence des passions, il est quelquefois juste et hon d'y avoir recours ; qu'il est du moins permis d'animer la raison, et de donner à la vérité cette chaleur pénétrante sans laquelle on n'obtient qu'unej attention trop légère, îsous l'avons dit , les juges sont des hommes ; l'indifférence personnelle que l'équité demande les rend elle-même distraits, dissipés , sujets à l'ennui , et lorsque , pour les attacher , l'avocat ne fait qu'employer les mouvements naturels à sa cause, pourvu qu'il se rende à lui-même le témoignage bien sincère que c'est la vérité qu'il veut persuader, il peut la rendre intéressante, sans pour cela s'exposer au reproche d'employer la séduction. « Si l'on ôte les passions , dit Plutarque en parlant de l'éloquence , on trouvera que la raison , en plusieurs choses , demeurera trop lâche et trop molle, sans action , ni plus ni moins qu'un vaisseau branlant en mer quand le vent lui défaut. »

Une des causes de la corruption de l'éloquence du barreau, c'est que l'audience est publique , et qu'il y a deux sortes de juges , le tribunal et les auditeurs. « Je veux forcer, vous dit l'avocat , le tribunal à être juste , et mettre de mon côté, dans la balance , l'opinion du public; or c'est plutôt par sentiment que par raison que le public se détermine ; il est donc de mon intérêt de l'émouvoir par de fortes impressions. » Ainsi c'est par un juge ivre et passionné que vous voulez entraîner l'autre. Voilà réellement le grand danger de l'audience ; mais si elle a cet inconvé-

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nient, elle a aussi son avantage; et ce roi de Macédoine Antigone l'avait bien senti lorsque son frère lui ayant demandé de juger son procès à huis clos , il lui répondit : « Non, jugeons au milieu de la place , si nous voulons ne faire tort à personne. » C'était avouer à la fois que le respect du public était un frein pour le juge, et que le juge en avait besoin.

Pline le jeune , dans une de ses lettres à Corneille Tacite, examine cette question, si dans l'éloquence du barreau la brièveté est préférable à l'abondance ; et il se déclare pour celle-ci. « Il arrive, dit-il, assez souvent que l'abondance des paroles ajoute une nouvelle force et comme un nouveau poids aux idées qu'elles forment. Nos pensées entrent dans l'esprit des autres, comme le fer entre dans un corps solide ; un seul coup ne suffit pas , il faut redoubler. » Cela justifie en effet l'abondance mesurée, mais non pas la profusion et l'intarissable loquacité qui semble être aujourd'hui l'attribut de l'éloquence du barreau. On tire au volume , non pas pour la raison qu'en donne Pline , qu'il en est d'un bon livre comme de toute autre chose , et que plus il est grand, meilleur il est ; mais parce que les plaideurs, dit-on, mesurent le prix du plaidoyers son étendue et à sa durée. Misérable motif pour noyer dans un déluge de paroles une cause dont la bonté, pour être visible et palpable, n'aurait besoin le plus souvent que d'être exposée en peu de mots.

Une autre cause que Pline allègue, et qui revient à la réponse que l'avocat Dumontfit à M. de Harlay, c'est que parmi les juges les uns sont frappés des bonnes raisons, les autres des mauvaises, et que tous les moyens trouvant leur place, il n'en faut négliger aucun. Mais cette méthode est-elle sûre ? est-elle honnête et permise? L'un et l'autre est au moins douteux.

Quand de mauvais moyens trouveraient quelquefois leur place, il y a peut-être moins d'avantage que de risque à les employer. Ils sont faciles à détruire, et, donnant prise à la réplique, ils laissent un grand avantage à un adversaire éloquent. De plus, les mauvaises raisons ont l'inconvénient de noyer les bonnes et de les affaiblir en s'y mêlant. Un moyen faible ou équivoque , donne pour décisif et pour victorieux , si le juge en sent la faiblesse, lui rend suspect ou le bon sens ou la bonne foi du so-

phiste, l'indispose contre celui qui l'a cru assez simple pour s'y laisser tromper, fait perdre à ses bonnes raisons leur autorité naturelle, et fait mal présumer d'une cause où l'on se voit réduit à de pareils secours. Aussi , pour une fois qu'un adversaire négligent ou maladroit aura laissé passer un moyen faux sans le détruire, ou qu'un juge ébloui s'y sera laissé prendre, il doit arriver mille fois que la fausseté du moyen soit reconnue, et qu'il nuise à la cause pour laquelle il est employé.

Dans les dialogues de Cicéron sur l'orateur, Antoine ne balance pas à décider que, parmi les moyens que présente une cause, il faut choisir avec soin les meilleurs et les plus forts , négliger les plus faibles, et ne jamais employer les mauvais. Voyez l'article Preuve.

Mais quand la méthode contraire serait aussi prudente qu'elle l'est peu, la croirait-on bien légitime ? « La vérité, qui est naturellement généreuse , dit Lemaître, inspire des sentiments trop nobles pour se servir d'autres moyens que ceux qui sont honnêtes : » or le mensonge ne l'est pas ; et un sophisme, connu pour tel par celui qui l'emploie , est un mensonge artificieux, c'est-à-dire une double fraude.

« Qu'importe, dira-t-on , si ma cause est bonne, par quels moyens je la fais réussir? Tout est juste pour la justice. Le mensonge même est. permis en faveur de la vérité. Est-ce la faute de l'avocat s'il a pour juges des hommes que la droite raison , que la vérité simple ne peut persuader, et dont l'esprit faux n'est frappé que des fausses lueurs d'un sophisme? Mon devoir est de gagner ma cause , dès que moi-même je la crois bonne; et pourvu que j'arrive au but, il est indifférent que j'aie pris le droit chemin ou le détour. »

C'est là sans doute ce qu'on peut alléguer de plus favorable aux artifices de l'éloquence. Mais dans cette supposition même que de faux moyens sont nécessaires pour persuader des esprits faux, et qu'il en est de tels parmi les juges, il y aura toujours de la mauvaise foi à donner de la valeur à ce qui n'en a point , et le sophisme n'en est pas moins la fausse monnaie de l'éloquence. C'est au juge de savoir discerner le vrai, c'est à l'avocat de le dire ; il est un faussaire s'il le déguise, un fourbe s'il donne au mensonge les couleurs de la vérité.

De la doctrine de Plutarque , qui permet d'employer l'éloquence des passions , et de celle de Pline , qui consent qu'on emploie tous les moyens bons ou mauvais, on semble s'être fait au barreau un système de probabilisme tout à fait commode pour la mauvaise foi des plaideurs. « Vous vous êtes chargé là d'une bien mauvaise cause , disait un juge à un avocat célèbre J'en ai tant perdu de bonnes, répondit l'avocat, que j'ai pris le parti de les plaider sans choix et telles qu'elles se présentent. »

Ce n'est donc pas à la bonté réelle et absolue d'une cause , mais à sa bonté apparente et relative à l'esprit des juges , qu'on voit si l'on peut s'en charger ; et ceci est bien plus à la honte de la jurisprudence qu'à la honte du barreau.

Ne serait-il pas effroyable que l'incertitude, ou plutôt la contrariété constante des jugements fût si bien reconnue, qu'un habile avocat pût dire avec assurance, Telle cause que j'ai perdue à ce tribunal, je vais la gagner à cet autre? Est-il croyable qu'on ait laissé les lois dans cet état d'avilissement? Et des juges qui n'ont aucun intérêt de compliquer, d'accumuler, de perpétuer les procès , peuvent-ils De pas recourir au souverain pour demander une législation simple et constante, qui les sauve du péril d'être eux-mêmes les jouets de la mauvaise foi !

Concluons que rien n'est plus glissant que la carrière de l'avocat, que rien n'est plus difficile à marquer que les limites de son devoir et les bornes où se renferme une défense légitime, et que pour lui l'abus du talent est un écueil inévitable, si la droiture de son cœur et son intégrité naturelle ne l'éclairé et ne le conduit. « L'éloquence n'est pas seulement une production de l'esprit, dit M.d'Aguesseau en s'adressant aux avocats, c'est un ouvrage du cœur ; c'est là que se forme cet amour intrépide de la vérité, ce zèle ardent de la justice, cette vertueuse indépendance dont vous êtes si jaloux, ces grands , ces généreux sentiments qui élèvent l'homme, qui le remplissent d'une noble fierté et d'une confiance magnanime, et qui, portant encore votre gloire plus loin que l'éloquence même, font admirer l'homme de bien en vous, beaucoup plus que l'orateur. »

Les bonnes mœurs d'un avocat seront toujours sa première éloquence. Un fripon, connu pour tel, peut plaider une bonne cause; mais ses moyens auraient besoin de l'expédient qu'on

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