‹ Éléments de littérature (volume 2)Chapitre 27 sur 58 · BONTÉ · texte numérisé non relu

BONTÉ

met délicat. Mais dans un sens plus rigoureux, cela seul est réellement bon qui cause un plaisir salutaire, ou du moins innocent, à l'homme dont l'organe est doué d'une sensibilité fine et juste : je dis un plaisir salutaire ou innocent, car dans le physique ce qui est bon pour l'agrément peut être mauvais pour la santé, et dans le moral ce qui est 60/1 pour l'esprit peut être mauvais pour le cœur.

Dans la nature , la même cause peut être mauvaise dans son effet immédiat et excellente dans son effet éloigné, comme une potion amère , une amputation douloureuse. Il n'en est pas de même dans les arts d'agrément ; leur effet le plus essentiel est de plaire, et ce n'est que par-là qu'ils se rendent utiles; car toute leur puissance est fondée sur leur charme et sur leur attrait.

L'objet immédiat des arts est donc une jouissance agréable, ou par les commodités de la vie, ou par les impressions que reçoivent les sens, ou par les plaisirs de l'esprit et de l'âme; et c'est ici le genre de bonté qui caractérise les beaux-arts.

Mais les plaisirs de l'esprit et de l'âme peuvent être trompeurs, comme celui que fait un poison agréable. C'est donc l'innocence de ces plaisirs et plus encore leur utilité, ou, s'il m'est permis de le dire, leur salubrité, qui donne aux moyens de l'art une bonté réelle. Le plaisir est sans doute une excellente chose ; mais le plaisir ne peut être pour l'homme un état habituel et constant. Le bonheur, c'est-à-dire un état doux et calme, la paix et la tranquillité avec soi-même et avec les autres ; voilà le but universel où doit tendre un être sensible et raisonnable. Les ennemis de ce repos sont les passions et les vices ; ses deux génies tutélaires sont l'innocence et la vertu : ainsi le plaisir ne doit être lui-même pour les beaux-arts qu'un moyen, et leur fin ultérieure doit être le bonheur de l'homme. C'est ainsi que la bonté de la comédie consiste à corriger les vices, et celle de la tragédie à intimider les passions et à les réprimer par des exemples effrayants. Voyez Mqeubs.

Ce qu'on doit entendre par la bonté poétique se trouve par-là décidé. Ce qui produit l'effet immédiat que le poète se propose est poétiquement bon; et toutes les règles de l'art se réduisent à bien choisir et à bien employer les moyens propres à cette fin.

Le premier de ces moyens est l'illusion, et par conséquent la vraisemblance ; le second est l'attrait , et par conséquent le choix de ce qui peut le mieux intéresser, attacher, émouvoir, captiver l'esprit, gagner l'âme, dominer l'imagination, produire enfin la sorte d'émotion et de délectation que la poésie a dessein de causer.

Dans le gracieux, choisissez ce que la nature a de plus riant ; dans le naïf, ce qu'elle a de plus simple; dans le pathétique, ce qu'elle a de plus terrible et de plus touchant. Voilà ce qu'on appelle la bonté poétique. Ainsi ce qui serait excellent à sa place devient mauvais quand il est déplacé.

Mais la bonté morale doit se concilier avec la bonté poétique : et la bonté morale n'est pas la bonté des mœurs qu'on se propose d'imiter. La peinture des plus mauvaises moeurs peut avoir sa bonté morale , si elle attache à ces mœurs la honte, l'aversion, et le mépris. De même l'imitation des mœurs les plus innocentes et les plus vertueuses serait mauvaise si on y jetait du ridicule , et si, en les avilissant, on voulait nous en dégoûter.

La bonté morale, en poésie, est dans l'utilité attachée à l'imitation ; comme en éloquence elle est dans la justice de la cause que l'on embrasse, et dans la légitimité des moyens que l'on emploie à persuader.

Ainsi, quand on parle des mœurs théâtrales, par exemple , on ne doit pas confondre les mœurs bonnes en elles-mêmes, et les mœurs bonnes dans leur rapport avec l'effet salutaire qu'on veut produire. Narcisse et Mahomet sont des personnages aussi utilement employés que Burrhus et Zopire , par la raison qu'ils contribuent de même à l'impression salutaire qui résulte de l'action à laquelle ils ont concouru. Tout ce qu'on doit exiger du poète pour que l'imitation ait sa bonté morale, c'est qu'il fasse craindre de ressembler aux méchants qu'il met sur la scène, et souhaiter de ressembler aux gens de bien qu'il oppose aux méchants.

Il y a cependant certains vices qu'il n'est pis permis d'exposer sur le théâtre, parce que leur image blesserait la pudeur; mais en cela même il me semble qu'on est devenu trop sévère. En prenant soin de voiler ces vices avec toute la décence couve-

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