LA VIEILLE
J'ai brillé dans ces hameaux , On me préférait aux plus belles ;
Les bergers , sous ces ormeaux , Me juraient des ardeurs fidèles.
Du plaisir qu'on a goûté , Ah ! l'on perd trop tôt l'usage !
Faut-il de la volupté N'avoir plus que l'image !
Marot est le premier modèle de ce genre, et plusieurs de ses épigrammes seraient de jolies chansons, comme celle-ci , par exemple :
Plus je ne suis ce que j'ai été Et ne le saurais jamais être.
Mon beau printemps et mon été Ont fait le saut par la fenêtre.
Amour, tu as été mon maître :
Je t'ai servi sur tous les dieux.
Oh ! si je pouvais deux fois naître»
Combien je te servirais mieux !
Nous avons aussi des chansons plaintives sur des sujets atten drissants ; celles-ci s'appellent romances : c'est communément le récit de quelque aventure amoureuse ; leur caractère est la naïveté; tout y doit être en sentiment.
La même chanson est le plus souvent composée de plusieurs couplets, que l'on chante sur un seul air; et comme il est très-
difficile de donner exactement le même rhythme à tous les couplets, on est contraint, pour les chanter , d'en altérer la prosodie. Les Italiens, dont l'oreille est plus délicate et plus sensible que la nôtre à la précision des mouvements , ont pris le parti de varier les airs de leurs chansons , et de donner à chacun des couplets une modulation qui lui est analogue. Je ne propose pas de suivre leur exemple à l'égard du vaudeville :
Aimable libertin , qui , conduit par le chant ,
Passe de boucbe en bouche , et s'accroît en marchant.
Mais celles de nos chansons qui , moins négligées , ont plus de grâce et d'élégance , mériteraient qu'on se donnât le soin d'en varier le chant , soit pour y observer la prosodie soit pour y ajouter un agrément de plus.
Chant. Dans un essai sur l'expression en musique , ouvrage rempli d'observations fines et justes, il est dit : « Ce n'est pas la vérité , mais une ressemblance embellie que nous demandons aux arts ; c'est à nous donner mieux que la nature que l'art s'engage en imitant : tous les arts font pour cela une espèce de pacte avec l'âme et les sens qu'ils affectent ; ce pacte consiste à demander des licences , et à promettre des plaisirs qu'ils ne donneraient pas saus ces licences heureuses.
« La poésie demande à parler en vers, en images, et d'un ton plus élevé que la nature.
« La peinture demande aussi à élever le ton de la couleur et à corriger ses modèles.
« La musique prend des licences pareilles ; elle demande à cadencer sa marche, à arrondir ses périodes , à soutenir, à fortifier la voix par l'accompagnement , qui n'est certainement pas dans la nature. Cela , sans doute , altère la vérité de l'imitation, mais en augmente la beauté, et doune à la copie un charme que la nature a refusé à l'original.
« Homère , le Guide , Pergolèse , font éprouver à l'âme des sentiments délicieux que la nature seule n'aurait jamais fait
naître ; ils sont les modèles de l'art. L'art consiste donc à nous donner mieux que ia nature.
« On ne trouve pas dans la nature des airs mesurés, des chants suivis et périodiques, des accompagnements subordonnés à ces chants; mais on n'y trouve pas non plus les vers de Virgile, ni l'Apollon du Belvédère; l'art peut donc altérer la nature pour l'embellir.
« Rien ne ressemble tant au chant du rossignol, que les sons de ce petit chalumeau que les enfants remplissent d'eau, et que leur souffle fait gazouiller : quel plaisir nous fait cette imitation ? aucun , ou tout au plus celui de la surprise. Mais qu'on entende une voix légère et une symphonie agréable, qui expriment ( moins fidèlement sans doute) le chant du même rossignol, l'oreille et l'âme sont dans le ravissement : c'est que les arts sont quelque chose de plus que l'imitation exacte de la nature.
« Il y a des moments où la nature toute simple a tout le charme que l'imitation peut avoir : telle mère ou telle amante se plaint naturellement avec des sons de voix si tendres , que la musique pourrait être touchante, en se contentant de saisir et de répéter ses plaintes ; mais la nature n'est pas toujours également belle : la véritable Bérénice a dû laisser échapper des cris désagréables à l'oreille. La musique, comme la peinture, en choisissant les expressions les plus belles de la douleur, et en écartant toutes celles qui pourraient blesser les organes, embellira donc la nature, et nous donnera des plaisirs plus grands : chacun des traits de la Vénus de Médicis a existé dans la nature , l'ensemble n'a jamais existé. De même un bel air pathétique est la collection d'une multitude d'accents échappés à des âmes sensibles. Le sculpteur et le musicien réunissent ces traits dispersés sous une forme qui leur donne de l'ensemble et de l'unité, et, par cet artifice , ils nous font éprouver des plaisirs que la nature et la vérité ne nous auraient jamais donnés.»
Voilà sur quoi se fonde la licence du chant, et pourquoi il a été permis d'associer la parole avec la musique.
Or cette espèce de prestige ne s'opère que de concert avec la poésie. Le drame lyrique doit donner lieu à une expression vive, mélodieuse et variée, tantôt passionnée à l'excès, tantôt plus
tranquille et plus douce, et susceptible tour à tour de tous h'S accents et de toutes les modulatious qui peuvent toucher là me et flatter l'oreille. Si une passion trop violente et trop douloureuse y régnait sans relâche, l'expression musicale ne serait qu'une suite de gémissements et de cris : si la couleur eu était continuellement sombre, l'expression serait tristement monotone et sombre comme elle : s'il n'y régnait que des sentiments doux et faibles, l'expression serait sans chaleur et sans force , elle n'aurait aucun relief.
C'est donc le mélange des ombres et des lumières qui fait le charme et la magie d'un poëme destiné à être mis en chant; ce doit être l'esquisse d'un tableau : le poëte le compose, le musicien l'achève. C'est au premier à ménager à l'autre les passages du clair-obscur; mais ces passages ne doivent être ni trop fréquents, ni trop rapides : on s'y est trompé lorsque, pour éviter la monotonie ou pour augmenter les effets , ou a cru devoir passer brusquement et sans cesse du blanc au noir. Un mélange continuel de couleurs tranchantes fatigue l'imagination comme les yeux. L'art d'éviter ce papillotage est d'observer les gradations, et, par des nuances légères, de joindre l'harmonie à la variété. : c'est à quoi se prête tout naturellement le système de l'opéra français, et à quoi répugne absolument le système de l'opéra italien. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer le sujet de Régulus avec celui d'Armide. Voyez Lyrique.
Depuis que l'on s'occupe en France à perfectionner la musique, la théorie du chant a été discutée par des gens d'esprit et de goût; et leur objet commun a été d'examiner si le chant italien pouvait ou devait être appliqué à la langue française. L'un des premiers qui ont examiné cette question a cru la décider en assurant que non-seulement les Français n'avaient point de musique, mais que leur langue n'en aurait jamais. On dit qu'il vient d'avouer son erreur: il y a longtemps que cet aveu aurais, pu lui échapper. Nombre d'essais en divers genres ont prouvé par les faits , et par des faits multipliés , que ni la syntaxe, ni la prosodie , ni les éléments de notre langue , ni son génie, n'étaient ii. compatibles avec une bonne musique.
Nous avons vu depuis quelques années des airs brillants et
légers ; des airs comiques d'un caractère très-lin , très-vif et très-piquant: des airs gracieux et tendres, des airs touchants et d'un pathétique assez fort; et dans ces airs la langue et la musique sont aussi à leur aise que dans le chant italien. Il faut avouer cependant que les syncopes, les prolations, les inversions de mots, que l'italien permet plus aisément que le français, peutêtre aussi un retour plus fréquent des voyelles les plus sonores, donnent au chant italien plus de jeu et plus de hrillant que le chant français n'en peut avoir : mais avec ce désavantage, il est possible encore d'avoir une bonne musique. Dans cette langue, dont on dit tant de mal, Racine et Quinault ont fait des vers aussi mélodieux que l'Arioste et que Métastase. Un musicien, homme de génie, et un poète, homme de goût, en vaincront de même les difficultés, s'ils veulent s'en donner la peine. ( Lorsque cet article fut imprimé pour la première fois, M. Piccini n'avait pas encore travaillé sur notre langue. Ses opéras sont la preuve la plus incontestable que cette langue . dans tous les caractères de l'expression noble et tragique, se prête sans contrainte à l'accent musical. )
Mais l'homme de lettres qui a pris la défense de notre langue contre celui qui voulait lui interdire l'espérance même d'avoir une musique, a été trop loin, ce me semble, en avançant que la musique est indépendante des langues. « Comment, dit-il , fait-on dépendre ce qui chante toujours, de ce qui ne chante jamais? »
Et quelle est la langue qui ne chante pas, dès que l'expression s'anime et peint les mouvements de l'âme ?
«Je ne conçois pas, ajoute-t-il, la différence essentielle qu'on voudrait établir entre le chant vocal et l'instrumental. Quoi! celui-ci émanerait des seules lois de l'harmonie et de la mélodie ; et l'autre, dépendant des inflexions de la parole , en serait une imitation? C'est créer deux arts au lieu d'un. »
Ce n'est qu'un art, mais dont l'imitation est tantôt plus vague, et tantôt plus déterminée. Il en est de la musique comme le la danse : celle-ci n'est souvent qu'un développement de toutes les grâces dont le corps humain est susceptible, dans ses pas, ses mouvements, ses attitudes, en un mot, dans son action