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)a louange personnelle, cet aiguillon de gloire; et que des honneurs qui d'abord étaient réservés au mérite , bientôt moins rares, et enfin prodigués, perdirent beaucoup de leur prix. C'est ce qui donna lieu à ce bel endroit de Ja harangue d'Eschine contre Ctésiphon, ou plutôt contre Démosthène.
« A votre avis, Athéniens, lequel des deux vous paraît un plus grand personnage, ou de Thémistocle, par qui vous remportâtes sur les Perses la victoire navale de Salamine , ou de Démosthène, qui a fui dans la bataille de Chéronée? Lequel doit l'emporter, ou de Miltiade, vainqueur des barbares à Marathon, ou de ce misérable harangueur? Le préférez- vous aux fameuxchefs qui ramenèrent de Phyle nos citoyens fugitifs ? le placezvous au-dessus d'Aristide , surnommé le Juste , surnom si différent de celui qui caractérise Démosthène? Moi, j'en atteste tous les habitants de l'Olympe, je ne crois nullement permis de mêler dans un même discours le souvenir de cette bête féroce avec la mémoire de ces héros. Or que Démosthène , dans sa belle harangue qu'il prépare , nous indique où et quand on décerna jamais à quelqu'un de ces héros une seule couronne? Est-ce donc qu'alors le peuple d'Athènes avait l'âme ingrate? Non, mais magnanime. Et ces grands hommes, à qui la patrie n'accorda point cette espèce d'honneur, n'en étaient que plus dignes d'elle :car ils ne croyaient point que leur gloire dût se perpétuer dans des décrets, mais bien s'éterniser dans la mémoire des citoyens qui leur devaient de la reconnaissance ; mémoire où, depuis ce tempsla jusqu'à ce jour, ils jouissent d'une constante immortalité... Une troupe de citoyens avaient triomphé des Mèdes au bord du Strymon. Leurs chefs demandèrent une récompense, et le peuple leur en accorda une grande dans l'opinion de ce temps-là : il ordonna que dans la galerie des statues on leur en élevât trois, à condition pourtant de n'y point graver leurs noms, afin que l'inscription parut appartenir en propre , non aux généraux , mais au peuple. » De ces trois inscriptions, en voici une qui donne l'idée des deux autres :
« Athènes, par ce monument, A d'illustres guerriers veut éternellement Consacrer sa reconnaissance.
Enfants de ces héros, voulez tous mériter Une semblable récompense ?
Vous n'avez qu'à les imiter. »
« De là transportez-vous, ajoute l'orateur, dans la galerie des peintures : car c'est dans ce lieu même, où vous vous assemblez fréquemment , que l'on a déposé les monuments de toutes les actions mémorables. Dans ce lieu un tableau vous retrace la bataille de Marathon. Mais quel est le général qui commandait dans cette fameuse journée? Je m'assure qu'à cette question , tous unanimement et comme à l'envi vous répondez , Miltiade. Nulle inscription toutefois ne le nomme : pourquoi cela? Est-ce qu'il ne demanda pas cette récompense? Oui, certainement il la demanda, mais le peuple ne la lui accorda point, et, pour toute grâce, il voulut bien qu'au lieu d'une inscription qui nommât le vainqueur, il occupât dans le tableau la première place , et fût représenté dans l'attitude d'un chef qui exhorte le
soldat à faire son devoir Dans ce temps-là , ajoute-t-il enfin ,
on décernait une couronne , non d'or, mais d'olivier. Car alors une couronne d'olivier était précieuse ; au lieu que maintenant on méprise même une couronne d'or. »
Démosthène , dans sa harangue sur le gouvernement de la république, reproche lui-même aux Athéniens de son temps de dire qu'un tel général a gagné telle bataille ; au lieu que du temps de Miltiade et de Thémistocle , on disait : Le peuple d'Athènes a gagné la bataille de Marathon; Le peuple d'Athènes a remporté la victoire de Salamine.
A Rome, on observe de même que, dans les temps où les grandes vertus étaient le plus communes , les honneurs publiquement rendus aux citoyens étaient plus rares. On croit même assez communément que jusqu'au temps de Cicéron il n'y eut point d'éloges prononcés en l'honneur des vivants , et presque pas en l'honneur des morts. Cependant je vois dans Plutarque ( Vie de Camille) que les dames romaines s'étant dépouillées de leurs joyaux d'or pour en faire l'urne vouée à Apollon , le sénat , voulant récompenser et honorer dignement leur magnanimité , ordonna qu'après leur mort on ferait leur oraison funèbre, comme on faisait celle des grands personnages. Quoi qu'il en
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soit , les orateurs romains parlaient assez légèrement de ce genre d'écrire en usage parmi les Grecs : Laudationes scriptitaverunL Les louanges qui se mêlaient dans leurs plaidoyers avaient la brièveté simple et nue d'un témoignage : Nostrx laudationes, quibus inforo utimur, tèstimonii brevitatem habent nudam atque inornatam : et à l'égard de celles qu'on donnait aux morts dans les devoirs funèbres, on ne croyait pas que ce fût le lieu de faire briller l'éloquence : une piété triste dictait cette harangue, où l'éloquence, dit Cicéron, n'avait point à se déployer: quxad orationis laudem minime accommodata est. ( De Orat. 1. II. ) Mais Cicéron donna lui-même , soit dans ses plaidoyers , soit dans des harangues particulières, les modèles les plus parfaits de l'art de louer grandement. Il fit presque en même temps le panégyrique de Catonet la félicitation à César, pro Marcello, qui est le chef-d'œuvre des harangues. Dans deux traits de conduite si opposés en apparence , on a peine , au premier coup d'oeil, à reconnaître le même homme. J'ose dire pourtant que l'oraison pour Marcellus n'est pasd'un homme indigne d'avoir loué Caton. L'on voit , par les lettres de Cicéron , que dans l'éloge de Caton il avait mis de la prudence; il mit du courage dans celui de César, mais le courage le plus adroit. Saisissons , en passant, l'esprit de cette harangue éloquente. En parlant de l'art oratoire , on peut se permettre d'effacer la seule tache qui reste à la mémoire de Cicéron, et de prouver ce qu'il dit de lui-même : Servivi cum aliqua dignitate. (Ad Atticum. )
Après la défaite de Scipion en Afrique , il n'y avait pour un citoyen d'importance que trois partis à prendre : ou de mourir comme Caton ; ou de s'exiler soi-même dans quelque coin du monde, comme avait fait Marcellus àMytilène, et d'y vivre obscur, s'il plaisait au vainqueur ; ou de s'accommoder au temps, et de tâcher encore d'être utile à sa patrie, en se ménageant, avec décence et avec dignité, la bienveillance de César : c'est là ce que fit Cicéron. Il fallait pour cela tenir un milieu juste entre l'austérité d'un philosophe et la bassesse d'un courtisan; être républicain, mais l'être avec prudence; croire, ou supposer à César la volonté de n'être lui-même que le premier des citoyens; et l'encourager par des louanges, puisque la force n'avait pu l'y
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réduire, à mettre le comble à sa gloire , en accordant à sa patrie le bienfait de la liberté.
L'exemple récent des proscriptions de Marius et de Sylla ne justifiait que trop, dans les mœurs de Rome, la conduite opposée à celle de César envers ses ennemis , c'est-à-dire l'abus de la force et de la victoire. Souverain par le droit des armes , si légitime aux yeux des Romains, César fut magnanime à ses périls , et dans peu sa mort prouva bien le mérite de sa clémence.
Ce fut cette clémence que Cicéron loua dans l'oraison pour Marcellus.
« Il faut , écrivait-il à ses amis , nous contenter de ce qu'on voudra bien nous accorder comme une grâce. Celui qui n'a pu se soumettre à cette nécessité a dû choisir la mort... Puisqu'avec tout mon courage et toute ma philosophie, j'ai cru que le meilleur parti était de vivre , il faut bien que j'aime celui de qui je tiens cette vie que j'ai préférée à la mort. »
En louant donc César de s'être vaincu lui-même, et en élevant cette victoire au-dessus de celles qu'il avait remportées sur les nations , il ne le flatte point ; il ne dit que des faits dont l'univers était rempli. Mais en l'exhortant à ne pas négliger le soin de sa vie, et en lui reprochant le mépris qu'il en fait, il lui montre l'usage qu'il en doit faire. C'est là le but de sa harangue; c'est là que la louange la plus éloquente assaisonne et déguise la plus courageuse leçon.
« De tes ennemis , lui dit- il , les plus opiniâtres ont quitté la vie, les autres te la doivent, et sont devenus tes amis. Cependant les ténèbres du cœur humain sont si profondes , les replis en sont si cachés , que nous devons te donner des soupçons pour exciter ta vigilance. » ( Ce passage est bien remarquable. ) Sed tamen quum in animis hominum tantx latebrœ sint et tanti recessus , augeamiis sane suspicionem tuam; simul enim aucjebimus dilhjentiam. « C'est à toi, ajoute-t-il, et à toi seul de relever tout ce qu'a renversé la guerre, de rétablir les tribunaux, de rappelerla bonnefoi, de réprimer les passions, derendre nombreuse et florissante une génération nouvelle, de réunir et délier ensemble, par de sévères lois, tout ce que nous voyons dissous et dispersé... C'est à toi de guérir toutes les plaies de la guerre;
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et nul autre que toi n'est capable de les fermer. J'entends à regret, ajoute-t-il, ces paroles si mémorables qui ne t'échappent que trop souvent : J'ai assez vécu pour la nature et pour la gloire. Assez pour la nature, cela peut être; assez pour la gloire, je le veux encore ; mais certainement trop peu pour la patrie , et c'est là le plus important. Tu es encore si loin, à son égard , d'avoir consommé tes travaux , que tu n'as pas même jeté les fondements du bonheur public que tu médites. C'est à la fin de ce grand ouvrage que tu placeras le terme de ta vie, si tu consultes, je ne dis pas seulement ton amour pour la république , mais ton équité naturelle. Et que serait-ce si pour la gloire même, dont tu es si avide tout sage que tu es , tu n'avais pas assez vécu ? Quoi! diras-tu, n'ai-je donc pas acquis assez de gloire? Assurément c'en serait assez pour un autre et pour plusieurs autres ensemble, mais pour toi seul, ce n'est pas assez : et si le fruit de tes travaux immortels se réduisait à laisser la république dans l'état ou nous la voyons, considère, César, que tu mériterais plus d'admiration que de gloire; car la gloire est une renommée acquise par les services éclatants qu'on a rendus aux siens, à sa patrie, ou à l'humanité entière. Ce qui te reste à faire est donc de travailler à donner à la république une constitution durable, et à jouir toi-même de la tranquillité et du repos que tu lui auras assurés. Alors, après avoir payé à la patrie ce que tu lui dois, et après avoir rempli le vœu de la nature, rassasié de la vie , tu diras, si tu veux , que tu as assez vécu. » C'est le développement de ce devoir, imposé à César, d'employer le reste de sa vie à rétablir la république; c'est là, dis-je, ce qui forme la partie essentielle de la harangue de Cicéron ; et jamais la magnificence et l'adresse de l'éloquence n'ont été à un plus haut point.
Dès que Cicéron reconnut que César voulait dominer, il prit le parti de la retraite et du silence. Semiliberi saltem sim us, écrivait-il a Atticus, quod assequemur et tacendo et latendo; et il finit par présager et par souhaiter même la perte de César : Corruat iste neeesse est... id spero vivis ?wbis fore. Cicéron était sénateur ; et le sénat était un roi que César avait détrôné.
La louange était, comme on vient de le voir, la fonction la
plus rare de l'orateur dans les anciennes républiques; et, au contraire, l'accusation , le reproche, le blâme était l'un de ses emplois les plus fréquents.
A Athènes, les magistrats rendaient leurs comptes en public, et le héraut, du tribunal des comptes demandait à haute voix : Quelqu'un veut-il proposer quelque chef d'accusation ? Les généraux d'armée, tous les hommes publics, étaientsoumis à l'inspection et à l'accusation publique. Tout citoyen doué du don de l'éloquence était un homme redoutable pour qui faisait mal son devoir. Il en était de même à Rome. L'ambitieux qui briguait les charges, l'administrateur infidèle qui s'enrichissait aux dépens du public , le proconsul ou le préteur qui exerçait dans sa province des violences, des concussions et des rapines , était traduit en jugement par tel des citoyens qui voulait l'accuser. Il ne faut donc pas s'étonner si l'éloquence y était si fort en recommandation. C'était l'arme offensive et défensive de l'honneur, de la fortune, delà vie des citoyens. Toutes les causes criminelles se plaidaient. Cicéron avait passé sa vie à attaquer ou à défendre; mais les trois hommes qu'il poursuivit avec le plus d'ardeur furent Verres , Catilinà , et Marc-Antoine.
L'abus de la louange était l'adulation. L'abus de l'accusation juridique était la calomnie ou la diffamation gratuite : j'appelle gratuite celle qui ne portait pas sur une infraction des lois. Les orateurs faisaient cette distinction, et ne l'observaient pas. Les harangues d'Eschine et de Démosthène, l'un contre l'autre, sont remplies des injures les plus atroces. Les Philippiques de Cicéron ne sont pas exemptes de ce défaut. On voit pourtant que chez les Grecs, plus délicats en toute autre chose et plus polis que les Romains , l'invective était plus grossière, par la raison sans doute que les Romains, plus sérieux et plus sévères dans leurs mœurs, voulaient aussi plus de décence. Ils sont blessés , dit Cicéron, si turpiter, si sordide , si quoquo animi vitio diction esse aliqukl videatur. Le peuple d'Athènes, plus enclin à écouter la médisance, et plus malin par vanité, n'exigeait pas tant de respect. Son premier mouvement était d'applaudir à la calomnie ; son mouvement de réflexion était de détester et de punir le calomniateur.
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Lorsqu'il n'y eut plus de liberté pour Rome, et qu'il y restait encore quelque éloquence, la louange y fut prostituée, et l'accusation interdite ou changée en délation.
Dans l'un des meilleurs ouvrages de littérature dont notre siècle ait droit de s'honorer (je parle de Y Essai, de M. Thomas, sur les éloyes), on peut voir quel abus monstrueux on fit de la louange et de l'apologie. L'éloge funèbre de Tibère fut prononcé par Caligula; Claude fut loué par Néron ; et ce tigre eut le courage de vouloir justifier en plein sénat le meurtre de sa mère. Dans des temps plus heureux, l éloge funèbre d'./ntonin fut prononcé dansla tribune par Marc- Aurèle : c'était la vertu qui louait la vertu; c'était le maître du monde, qui faisait à r univers le serment d'être humain et juste, en célébrant la justice et l'humanité sur la tombe d'un grand homme. (Essai sur les éloges.)
Cicéron en louant Pompée et César avait donné, quoique bon citoyen, un exemple très-dangereux, qui fut suivi par des esclaves. La flatterie, sous les empereurs, fut proportionnée à la bassesse d'un peuple avili et à l'orgueil de ses tyrans : les plus féroces furentles plus loués. Le panégyrique de Trajan fut une sorte d'expiation des turpitudes de l'éloquence. La philosophie y recommanda la vertu à la vertu même, et pour l'encourager à se ressembler toujours, lui présenta le miroir : il est à croire que Trajan n'y jeta qu'un coup d'oeil modeste. Il se fût pourtant plus honoré si, en imposant silence' au consul, il lui eût dit, comme un autre empereur, Niger, dit depuis à un panégyriste qui venait le louer en face : Orateur, faites-nous l'éloge de quelque grandhomme qui ne soit plus : pour moi, vivant, je veux être aimé, et loué quand je serai mort. (Essai sur les éloges.)
La servitude, et, après elle, l'ignorance et la barbarie, avaient étouffé l'éloquence : la religion la ranima , et le genre dont nous parlons, celui de la louange et du blâme, ayant reparu dans la chaire, y reprit enfin la décence, la dignité, l'éclat qu'il avait eus dans la tribune, et plus de majesté encore. J'oxjez Oraison funèbre.
.Abis l'éloquence politique, celle qui, dans les tribunaux d'Athènes et de Rome, avait exercé la censure de l'administration
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publique, cette fille du patriotisme et de la liberté, cette éloquence gardienne et prolectrice du bien public, ne reparut presque jamais.
Dénoùment. C'est le point où aboutit et se résout une intrigue épique ou dramatique.
Le dénoùment de l'épopée est un événement qui trancbe le fil de l'action, par la cessation des périls et des obstacles, ou par la consom-.nation du malheur. La cessation de la colère d'Achille fait le dénoùment de Y Iliade; la mort de Pompée, celui de la Pharsale; la mort de Turnus, celui de Y Enéide. 1ro\jez Épopée .
Le dénoùment de la tragédie est souvent le même que celui du poëme épique, mais communément amenéavec plus d'art. Tantôt l'événement qui doit terminer l'action semble la nouer luimême : voyez Jlzire. Tantôt il vienttoutà coup renverser la situation des personnages et rompre à la fois tous les nœuds de l'action : voyez Mithridate. Cet événement s'annonce quelquefois comme le terme du malheur, et il en devient le comble : voyez Inès. Quelquefois il semble en être le comble, et il eu devient le terme : vovez Iphigénie. l.e dénoùment \ep\us parfait est celuioù l'action, longtemps balancée dans cette alternative, tient l'âme des speclateurs incertaine et flottante jusqu'à son achèvement : tel est celui de Rodogune. Il est des tragédies dont l'intrigue se résout comme d'elle-même, par une suite de sentiments qui amènent la dernière révolution sans le secours d'aucun incident : tel est Cinna.
L'art du dénoùment consiste à le préparer sans l'annoncer. Le préparer, c'est disposer l'action de manière que ce qui le précède le produise. Il y a, dit Aristote, une grande différence entre des incidents qui naissent les uns des autres, et des incidents qui viennent simplement les uns après les autres. Ce passage lumineux renferme tout l'art d'amener le dénoùment. Mais c'est peu qu'il soit amené, il faut encore qu'il soit imprévu, au moins lorsqu'il doit être heureux. L'intérêt ne se soutient.que par l'incertitude : c'est par elle que l'âme est suspendue entre la crainte et l'espérance ; et c'est de leur mélange que se nourrit l'intérêt. Or
plus d'espérance ni de crainte, dès qu'un dénoûment heureux est prévu. Ainsi, même dans les sujets connus, ie dénoûment doit être caché s'il est heureux ; c'est-à-dire que, quelque prévenu qu'on soit de la manière dont se terminera la pièce, il faut que la marche de l'action en écarte la réminiscence, au point que l'impression de ce qu'on voit ne permette pas de réfléchir à ce qu'on sait : telle est la force de l'illusion. C'est par là que les spectateurs sensibles pleurent vingt fois à la même tragédie : plaisir que ne goûtent jamais les vains raisonneurs et les froids critiques.
Le dénoûment ' , pour être imprévu, doit donc être le passage d'un état incertain àun état déterminé. La fortune des personnages intéressés dans l'intrigue est, durant le cours de l'action, comme un vaisseau battu par la tempête : ou le vaisseau fait naufrage , ou il arrive au port : voilà le dénoûment.
Le choix qu'Aristote semble laisser au poète d'amener la péripétie ou nécessairement ou vraisemblablement ne doit pas être pris pour règle. Un dénoûment qui n'est que vraisemblable n'en exclutaucun de possible, et entretient l'incertitude en les laissant tous imaginer. Un dénoûment nécessaire ne peut laisser prévoir que lui; et l'on ne doit pas espérer qu'un succès infaillible ou qu'un revers inévitable échappe aux yeux des spectateurs. Plus ils se livrent à l'action , et plus leur attention se dirige vers le terme où elle aboutit : or le terme prévu , l'action est finie. D'où vient que le dénoûment de Rodogune est si beau ? C'est qu'il était aussi vraisemblable qu'Antiochus fut empoisonné, qu'il l'est que Cléopâtre s'empoisonne. D'où vient que celui de Britannicus a nui au succès de cette belle tragédie? C'est qu'en prévoyant le malheur de Britannicus et le crime de Néron , on ne voit aucune ressource à l'un ni aucun obstacle à l'autre; ce qui ne serait pas (qu'on nous permette cette réflexion) si la belle scène de Burrhus venait après celle de Narcisse.
Le dénoûment doit-il être affligeant, ou peut-il être consolant ? Nouvelles difficultés, nouvelles contradictions. Aristote sembla donner une préférence exclusive au dénoûment funeste; et pour cela il exclut de la tragédie les caractères absolument vertueux et absolument coupables. Il n'admet que des personnages coupables ou vertueux à demi, et qui soient punis, à la fin, de quelque
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crime involontaire : d'où il conclut que le dénoûment doit être malheureux. Socrateet Platon voulaient, au contraire, que la tragédie se conformât aux lois, c'est-à-dire qu'on vît sur le théâtre l'innocence en opposition aveclecrime ; que l'une fût vengée, et que l'autre fût puni. Ut bono bone, malo malesit.
Aristote divise les fables en simples , qui finissent sans reconnaissance et sans péripétie , ou changement de fortune; et en implexes , qui ont la péripétie, ou la reconnaissance , ou toutes les deux à la fois. .
Dans la fable simple , le personnage intéressant continue d'être malheureux jusqu'à la fin, et le dénoûment met le comble à son infortune. Il ne laisse pas d'y avoir dans ces fables des moments où la fortune semble changer de face; et ces demi-révolutions produisent des alternatives d'espérance et de crainte très-pathétiques. C'est l'avantage des passions de rendre par leur flux et reflux l'action indécise et flottante; mais dans les sujets où la fatalité domine, ce balancement est plus difficile; aussi est-il rare chez les anciens.
Dans la fable implexe, le sort des personnages change au dénoâment par une révolution qu'on appelle péripétie; et cette révolution se fait de trois manières : l°dela prospérité au malheur; T du malheur à la prospérité, et dans ces deux cas elle est simple; 3° de l'un à l'autre de ces deux états en même temps et en sens contraire : alors la révolution est double ; et celle-ci peut encore s'opérer de deux façons , ou par le malheur des méchants et le succès des bons , ou par le malheur des bons et le succès des méchants.
Si les personnages opposés dans l'action étaient tous deux bons ou tous deux méchants : dans le premier cas , nulle moralité , et un partage d'intérêt qui ne laisserait rien désirer ni rien craindre; dans le second , nul intérêt et presque nulle moralité , puisque de la révolution qui rendrait l'un heureux et l'autre malheureux, il n'y aurait rien à conclure. Ainsi cette combinaison doit être exclue du théâtre.
Un dénoûment où après avoir tremblé pour les bons on les verrait succomber aux méchants, serait pathétique, mais révoltant. Il y en a de grands exemples au théâtre; mais les larmes
qu'ils font répandre sout amères , et la douleur dont ils déchirent Tâme n'est pas de celles qu'on se plaît à sentir.
Le dénoùment qui , sans être funeste à l'innocence , serait heureux pour le crime, quoique moins odieux que le précédent, est encore plus mauvais, parce qu'il n'est point pathétique.
Un dénoùment terrible à la fois et touchant est celui où, par l'ascendant de la fatalité et sans l'entremise du crime, l'innocence, la bonté succombe , soit qu'elle' vienne d'être heureuse, soit que de calamité en calamité elle arrive à l'événement qui en est le comble. Mais cette espèce de fable n'a aucune moralité.
Un dénoùment moins tragique , mais consolant après une action terrible, c'est lorsque l'innocence, longtemps menacée et persécutée, soit par le sort, soit par les hommes, sort triomphante du danger ou du malheur où elle a gémi ; et la joie que cette révolution cause est encore plus vive si en même temps que l'innocence triomphe on voit le crime succomber.
De toutes ces espèces de dénoùment , on voit cependant qu'il n'en est aucun qui ne manque ou de pathétique ou de moralité; et ce n'est qu'en pallier le vice que d'attribuer les uns à la tragédie pathétique , les autres à la tragédie morale : car il n'y a point deux sortes de tragédie, et la même, pour être parfaite, doit être morale et pathétique. Or c'est ce qu'on obtenait difficilement du système ancien, et ce qui résulte tout naturellement du système moderne. L'homme malheureux par des causes qui lui sont étrangères n'est d'aucun exemple, l'homme malheureux par son crime n'est point intéressant; et quant aux fautes involontaires qu'Aristote a imaginées pour tenir le milieu entre le crime et l'innocence, elles déguisent faiblement l'iniquité des malheurs tragiques. Mais l'homme entraîné dans le malheur par une passion qui l'égaré et qui se concilie avec un fond de bonté naturelle , est un exemple à la fois terrible , touchant , et moral; il inspire la crainte sans donner de l'horreur; il excite la compassion sans révolter contre la destinée : pour faire frémir et pleurer , il n'a pas besoin d'être en butte au crime ; son ennemi, son tyran, son bourreau est dans le fond de son cœur ; et lorsque la passion le tourmente , l'égaré, et l'entraîne enfin dans un abîme de calamités, plus le tableau est terrible et touchant,
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plus l'exemple en est salutaire. Tel est l'avantage du système moderne sur l'ancien, à l'égard du dénoûment funeste. D'un autre côté, une passion compatible avec la bonté naturelle, et dont l'égarement fait l'excuse, n'est pas odieuse dans ses excès, comme la méchanceté , qui de sang-froid médite et consomme le crime. L'homme peut donc sortir de l'abyme où l'entraîne sa passion, par un dénoûment heureux, sans que l'impunité, sans que le bonheur même soit odieux et révoltant ; au contraire , après l'avoir vu longtemps souffrir et avoir souffert avec lui , le spectateur respire, soulagé par sa délivrance ; et ce mouvement de joie est délicieux , après de longues alternatives de crainte , d'espérance et de compassion. Ainsi dans le système des passions humaines, ces deux sortes de dénoûment s , malheureux et heureux, ont chacun leur avantage : l'un d'être plus pathétique; et l'autre, plus consolant. Ajoutons que celui-ci même a sa moralité, caria révolution du malheur au bonheur n'arrive qu'au moment où le danger est extrême, et qu'on a eu tout le temps d'en frémir; et par l'évidence de ce danger, la passion qui en est la cause a fait son impression de crainte.
Lorsqu'on reprochait à Euripide d'avoir mis sur le théâtre un méchant , un impie comme Ixion , il répondait : Aussi ne l'ai-je jamais laissé sortir que je ne l'aie attaché et cloué, bras et jambes, à une roue. C'est, en effet, ainsi qu'il faut traiter sur la scène les caractères odieux ; mais ceux qui sont plus dignes de pitié que de haine peuvent obtenir grâce aux yeux des spectateurs; et lors même qu'une passion funeste les a rendus coupables , la tragédie peut être à leur égard moins rigoureuse que la loi.
Enfin, parla nature même des sujets anciens, l'incident qui produisit la révolution décisive venait presque toujours du dehors ; au lieu que dans la constitution de la tragédie moderne, toute l'action naissant du fond des caractères et du combat des passions, c'est communément leur dernier effort et l'événement qui en résulte qui produit le dénoûment , soit qu'il arrive selon l'attente ou contre l'attente des spectateurs; et je n'ai pas besoin de dire que celui-ci est préférable, l'oyez Révolution.
Un défaut capital, dont les anciens ont donné l'exemple, et que les modernes ont trop imité , c'est la langueur du dénoû-
ment. Ce défaut vient d'une mauvaise distribution delà fable en cinq actes, dont le premier est destiné à l'exposition, les trois suivants au nœud de l'intrigue, et le dernier au détournent. Suivant cette division , le fort du péril est au quatrième acte ; et l'on est obligé, pour remplir le cinquième, de dénouer l'intrigue lentement et par degré; ce qui ne peut manquer de rendre la fin traînante et froide; car l'intérêt diminue dès qu'il cesse de croître. Mais la promptitude du dénoûment ne doit pas nuire à sa vraisemblance, ni sa vraisemblance à son incertitude; conditions aussi faciles à remplir séparément que difficiles à concilier.
C'est au moyen de la péripétie, ou révolution , que le dénoûment est amené.
Or, de toutes les péripéties, la reconnaissance est la plus favorable au dénoûment, en ce qu'elle y répand tout à coup la lumière , et renverse en un instant la situation des personnages et l'attente des spectateurs : aussi a-t-elle été pour les anciens une source féconde de situations intéressantes et de tableaux pathétiques. Voyez Reconnaissance.
Aux moyens naturels d'amener le dénoûment se joint la machine ou le merveilleux; ressource dont il ne faut pas abuser, mais qu'on ne doit pas s'interdire. Le merveilleux peut avoir sa vraisemblance dans les moeurs de la pièce et dans la disposition des esprits. Il est deux espèces de vraisemblance ; l'une de réflexion et de raisonnement, l'autre de sentiment et d'illusion. Un événement naturel est susceptible de l'une et de l'autre ; il n'en est pas toujours ainsi d'un événement merveilleux. Mais l'imagination exaltée ne raisonne point ; seulement il faut prendre soin qu'elle soit vivement préoccupée du merveilleux employé dans la fable; et pour cela même , une action où doit entrer le merveilleux demande plus d'élévation dans le style et dans les mœurs , qu'une action toute naturelle. 11 faut que le spectateur, enlevé par la grandeur du sujet , attende et souhaite l'entremise des dieux dans des périls ou des malheurs qui méritent leur assistance. Tel est le sujet de Sémiramis, où le murmure de la justice et de la vengeance céleste se fait entendre dès la première scène.
Vec deus intersit , nisi digmis vindice nodus
4'àS ÉLÉMENTS DE LITTÉBATUBE.
C'est ainsi que Corneille a préparé la conversion de Pauline ; et il n'est personne qui ne dise avec Polyeucte :
Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne.
On ne s'intéresse pas de même à la conversion de Félix. Corneille , de son aveu , ne savait que faire de ce personnage : il en a fait un chrétien. Ainsi tout sujet tragique n'est pas susceptible de merveilleux, il n'y a que ceux dont la religion est la base, et dont l'intérêt tient, pour ainsi dire, au ciel et à la terre, qui comportent ce moyen : tel est celui de Polyeucte, que je viens de citer ; tel est celui d'Jthalie, où les prophéties de Joad sont dans la vraisemblance , quoique peut-être un peu hors d'oeuvre; tel est celui à'OEdipe, dont le premier mobile est un oracle.
Dans ceux-là, l'entremise des dieux n'est point étrangère à l'action; et je ne pense pas qu'on doive s'attacher à ce principe d'Aristote : Si l'on se sert (Tune machine, il faut que ce soit toujours hors de l'action de la tragédie. Mais il ajoute, ou pour expliquer les choses qui sont arrivées auparavant , et qu'il n'est pas possible que t homme sache; ou pour avertir de celles qui arriveront dans la suite , et dont il est nécessaire qu'on soit instruit. Et en ceci peut-être a-t-il raison , quoique l'auteur de Sémiramis soit d'un avis opposé au sien. Je voudrais surtout , dit celui-ci, que l'intervention de ces êtres surnaturels ne parût pas absolument nécessaire; et c'est ainsi que l'ombre de Mnus vient arrêter le mariage incestueux de Sémiramis avec isinias, tandis que la lettre déposée dans les mains du grand-prêtre aurait suffi pour empêcher l'inceste. Malheureusement la lettre de Ninus est nécessaire pour la reconnaissance; et elle y produit un si grand effet, qu'il n'est point de raison qui n'ait dû céder au besoin qu'en avait le poète. Il ne m'appartient pas de prononcer entre ces deux avis; cependant il me semble que plus le prodige a paru nécessaire pour révéler un crime ou pour en empêcher un autre, plus il est vraisemblable que le ciel l'ait permis. Si , par un moyen naturel , la même révolution avait pu s'opérer, à quoi bon le prodige? Ce ne se-
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rail qu'un jeu de théâtre, «foutant plus évident qu'il serait superflu.
La tragédie n'étant qu'un apologue devrait finir par un trait frappant et lumineux qui en serait la moralité; et je ne crains point d'en donner pour exemple cette conclusion d'une tragédie moderne, où Hécube expirante dit ces beaux vers :
Je me meurs. Rois, tremblez. Ma peine est légitime. J'ai chéri la vertu, mais j'ai souffert le crime.
Il est bien étrange qu'au théâtre on ait supprimé cette moralité de la Sémiramis ;
Par ce terrible exemple, apprenez tous, du moins, Que les rrimes cachés ont les dieux pour témoins. Plus le coupable est grand, plus grand est le supplice. Rois, tremblez sur le trône, et craignez leur justice.
Le dénoûment de la comédie n'est, pour l'ordinaire, qu'un éclaircissement qui dévoile une ruse, qui fait cesser une méprise, qui détrompe les dupes, qui démasque les fripons, et qui achève de mettre le ridicule en évidence. Comme l'amour est introduit dans presque toutes les intrigues comiques, et que la comédie doit finir gaiement, on est convenu delà terminer parle mariage; mais dans les comédies de caractère, le mariage est plutôt l'achèvement que le dénoûment de l'action; quelquefois même elle s'en passe. Voyez le Misant tir ope.
Le dénoûment de la comédie a cela de commun avec celui de la tragédie, qu'il doit être préparé de même, naître du fond du sujet et de l'enchaînement des situations. Il a cela de particulier, qu'il n'a pas toujours besoin d'être imprévu : souvent même il n'est comique qu'autant qu'il est annoncé. Dans la tragédie, c'est le spectateur qu'il faut séduire ; dans la comédie , c'est le personnage qu'il faut tromper; et l'un ne rit des méprises de l'autre, qu'autant qu'il n'en est pas de moitié. Ainsi, lorsque Molière fait tendre à Georges Dandin le piège qui amène le dénoûment, il nous met de la confidence. Dans le comique attendrissant, le dénoûment doit être imprévu comme celui de la tragédie et pour la même raison. On y emploie aussi la reconnais-
sance ; bien entendu pourtant que le changement qu'elle cause est toujours heureux daus ce genre de comédie, au lieu que dans la tragédie il est souvent malheureux.
La reconnaissance a cet avantage, soit dans le comique de caractère , soit dans le comique de situation , qu'avant que d'arriver elle laisse un champ libre aux méprises, sources de la bonne plaisanterie , comme l'incertitude est la source de l'intérêt.
Le grand mérite du dénoûment comique est d'achever le tableau du ridicule par un coup de force, que la surprise rend plus vif et plus piquant, ou par une situation qui achève de rendre méprisable et risible le vice que l'on a joué : le dénoûment de l'École des maris en est le plus parfait modèle ; celui de Georges Dandin et celui des Précieuses ridicules sont encore du meilleur comique ; et quant à l'effet moral, celui du Malade imaginaire est supérieur à tous. Nul poète comique, dans aucun temps, n'a été comparable à Molière, même dans cette partie que l'on regarde comme son côté faible. Il est vrai cependant que dans la composition si profondément réfléchie de ses intrigues, il paraît quelquefois s'être peu occupé du dénoûment; mais Aristophane, Térence, et Plaute, s'en occupaient encore moins ; et l'importance qu'on y attache est une idée de nos pédants modernes.
Le jésuite Rapin, qui faisait peu de cas de Molière, disait : Il est aisé de lier une intrigue, c'est [ 'ouvrage de f imagination; mais le dénoûment est l'ouvrage tout pur du jugement. Ah! père Rapin, donnez-nous-en donc des intrigues comiques bien liées , c'est ce qui nous manque ; et les dénouera qui pourra.
Lorsque le dénoûment comique est adroit et bien amené, c'est une beauté de plus sans doute, et une beauté d'autant plus précieuse, qu'elle couronne toutes les autres. Mais Molière a pensé comme les anciens : qu'après avoir instruit et amusé pendant deux heures ; qu'après avoir bien châtié ou le vice ou le ridicule, en exposant l'un et l'autre au mépris et à la risée des spectateurs , la façon plus ou moins adroite et naturelle de terminer l'action comique n'en devait pas décider le succès; et qu'un père, un oncle, tombé des nues à la Un de la comédie de l'Avare ou de r École des femmes, suffirait pour la dénouer. Il
faut, s'il est possible, faire mieux que Molière dans cette partie, ou plutôt faire comme lui lorsqu'il a fait mieux que personne, mais ne pas attacherau tour d'adresse d'un dénoûment comique un mérite comparable à celui de ] intrigue ou du Tartufe ou de l'Avare. l'oyez Intrigue, Révolution.
Descriptif. Ce qu'on appelle aujourd'hui en poésie le genre descriptif n'était pas connu des anciens. C'est une invention moderne, que n'approuvent guère, à ce qu'il me semble, ni la raison ni le goût.
Dans l'épopée , en racontant , il est naturel que le poète décrive. Le lieu, le temps, les circonstances qui accompagnent l'action, et les accidents qui s'y mêlent, sont autant de sujets de descriptions ; et comme le poète est peintre, son récit n'est lui-même qu'une description variée. L'action de l'épopée n'est qu'un vaste tableau.
Dans le poème didactique, les préceptes ou les conseils roulent sur des objets qu'il faut exposer, délinir, analyser; or, en poésie, exposer, définir, analyser, c'est décrire ou peindre; la raison même du poète est presque toujours colorée par son imagination ; sa plume est un pinceau, Voyez Description.
La poésie dramatique elle-même donne lieu aux descriptions, toutes les fois que l'acteur qui parle est vivement ému de l'objet qui l'occupe , et qu'il veut le rendre sensible et comme présent à l'esprit de l'interlocuteur.
Enfin dans tous les genres analogues à ces trois genres primitifs, dans l'élégie, l'ode, l'idylle, l'épitre même, la description peut trouver place. Mais qu'un poème sans objet, sans dessein, soit une suite de descriptions que rien n'amène ; que le poète , en regardant autour de lui, décrive tout ce qui se présente, pour le seul plaisir de décrire ; s'il ne se lasse pas lui-même, il peut être assuré de lasser bientôt ses lecteurs.
L'imitation poétique est l'art de faire avec plus d'agrément ce qui se fait dans la nature. Or il arrive à tous les hommes de décrire en parlant, pour rendre plus sensibles les objets qui les
intéressent ; et la description est liée avec un récit qui l'amène, avec une intention d'instruire ou de persuader , avec un intérêt qui lui sert de motif. Mais ce qui n'arrive à personne , dans aucune situation, c'est de décrire pour décrire, et de décrire encore après avoir décrit, en passant d'un objet à l'autre, sans autre cause que la mobilité du regard et delà pensée; et comme en nous disant : « Vous venez de voir la tempête; vous allez voir le calme et la sérénité. »
Qu'on demande aux poètes didactiques quel est leur dessein : l'un répondra : C'est de détruire la superstition , et de tout expliquer dans la nature par le mouvement des atomes ; l'autre : C'est d'inspirer de l'estime et du goût pour les travaux rustiques, et de les ennoblir en les développant; l'autre : C'est de faire aimer la campagne à cette foule oisive et ennuyée des riches habitants des villes ; l'autre : C'est de graver plus nettement dans les esprits les leçons de l'art que j'enseigne , etc. Mais qu'on demande au poète descriptif, à l'auteur, par exemple , des Plaisirs de Fimagination , quel est le but qu'il se propose , il répondra : C'est de rêver, et de vous décrire mes songes. Or un volume de rêves ne saurait être intéressant. Que si vous voulez parcourir le vaste champ de l'imagination, parleznous de ses influences : vous aurez des vérités morales et politiques à faire entendre ; vos tableaux en seront le développement. Vous aurez décrit pour instruire ; et, comme Pope, vous n'aurez fait qu'animer la raison et que colorer la pensée.
Toute composition raisonnable doit former un ensemble , un tout, dont les parties soientlices, dont le milieu réponde au commencement, et la fin au milieu : c'est le précepte d'Aristote et d'Horace. Or dans le poème descriptif, nul ensemble, nul ordre, nulle correspondance : il y a des beautés, je le crois, mais des beautés qui se détruisent par leur succession monotone , ou leur discordant assemblage. Chacune de ces descriptions plairait si elle était seule; elle ressemblerait du moins à un tableau de paysage. Mais cent descriptions de suite ne ressemblent qu'à un rouleau où les études de Vernet seraient collées l'une à l'autre. Et en effet, un poème descriptif ne peut être considéré que comme le recueil des études d'un poète qui exerce ses crayons ,
et qui se prépare à jeter dans un ouvrage régulier et complet les richesses et les beautés (I'uq style pittoresque et harmonieux.
Description. Boileau a dit : Virgile peint, et le Tasse décrit. Certes, décrire comme le Tasse, c'est mériter le nom de peintre.
En poésie et en éloquence la description ne se borne pas à caractériser son objet; elle en présente le tableau dans ses détails les plus intéressants et avec les couleurs les plus vives. Si la description ne met pas son objet comme sous les yeux , elle n'est ni oratoire ni poétique : les bons historiens eux-mêmes , comme Tite-Live et Tacite, en ont fait des tableaux vivants; et soit qu'on parle du combat des Horaces ou du convoi de Germanicus, on dira qu'il est peint , comme on dira qu'il est décrit.
Mais les descriptions du poète seront encore plus animées ; et comme il est plus libre dans sa composition , c'est surtout à lui de choisir l'objet, le point de vue, le moment favorable, les traits les plus intéressants, et les contrastes qui peuvent rendre son objet plus sensible encore.
Le choix de l'objet doit se régler sur l'intention du poète. Le tableau doit-il être gracieux ou sombre, pathétique ou riant? Cela dépend de la place qu'il lui destine, et de l'effet qu'il en attend.
Omnia cons'diis prœvisa animoque volenti. (Vida.)
Le point de vue est relatif de l'objet au spectateur : l'aspect de l'un , la situation de l'autre , concourent à rendre la description plus ou moins intéressante; mais ce qu'il est important de remarquer, c'est que toutes les fois qu'elle a des auditeurs en scène le lecteur se met à leur place , et c'est de là qu'il voit le tableau. Lorsque Cinna répète à Emilie ce qu'il a dit aux conjurés pour les animer à la perte d'Auguste , nous nous mettons, pour l'écouter , à la place d'Emilie ; au lieu que , s'il vient à décrire les horreurs des proscriptions :
Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants ; Rome entière noyée au sang de ses enfanls ;
Les uns assassinés dans les places publiques, Les autres dans le sein de leurs dieux domestiquez- Le méchant par le prix au crime encouragé; Le mari par sa femme en son lit égorgé ; Le fils tout dégouttant du meurtre de son père, Et sa tète à la main demandant son salaire ;
ce n'est plus à la place d'Emilie que nous sommes , c'est à la place des conjurés.
Tous les grands poètes ont senti davantage de donner à leurs descriptions des témoins qu'elles intéressent , bien sûrs que l'émotion qui règne sur la scène se répand dans l'amphithéâtre , et que mille âmes n'en font qu'une quand l'intérêt les réunit.
Mais, abstraction faite de cette émotion réfléchie , le point de vue direct de l'objet à nous est plus ou moins favorable à la poésie, comme à la peinture, selon qu'il répond plus ou moins à l'effet qu'elle veut produire. Un poète fait-il l'éloge d'un guerrier ? il le voit , comme Hermione voit Pyrrhus ,
Intrépide et partout suivi de la victoire.
Il oublie que son héros est un homme, et que ce sont des hommes qu'il fait égorger. Sa valeur, son activité , son audace, le don de. prévoir, de disposer, de maîtriser seul les événements, l'influence d'une grande âme sur des milliers d'âmes vulgaires qu'elle remplit de son ardeur : voilà ce qui le frappe. Mais veut-il lui reprocher ses triomphes ? tout change de face , et l'on voit
Des murs que la flamme ravage;
Des vainqueurs fumant de carnage;
Un peuple au fer abandonné;
Des mères pâles et sanglantes,
Arrachant leurs filles tremblantes
Des bras d'un soldat effréné. ( Roissf.au. )
Ainsi cette Hermione, qui dans Pyrrhus admirait un héros intrépide, un vainqueur plein de charmes, n'y voit bientôt qu'un meurtrier impitoyable, et même lâche dans sa fureur.
Du vieux père d'Hector la valeur abattue, Aux pieds de sa famille expirante à sa vue
Tandis que dans son sein votre bras enfoncé Cherche un reste de sang que l'âge avait glacé, Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée, De votre propre main Polyxène égorgée, Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous : Que peut-on refuser à ces généreux coups?
Ce changement de face dans l'objet que l'on peint dépend surtout du moment que l'on choisit et des détails que l'on emploie. Commepresque toute la nature est mobile, et que tout y est composé, l'imitation peut varier à l'infini dans les détails; et c'est une étude assez curieuse que celle des tableaux divers qu'un même sujet a produits , imité par des mains savantes. Que l'on compare les assauts, les batailles, les combats singuliers, décrits par les plus grands poètes anciens et modernes : avec combien d'intelligence et de génie chacun d'eux a varié ce fond commun, par des circonstances tirées des lieux, des temps et des personnes! Comhien , par la seule nouveauté des armes, l'assaut de? faubourgs de Paris diffère de l'attaque des murs de Jérusalem et de celle du camp des Grecs!
Indépendamment de ces variations que les arts et les mœurs ont produites, les aspects de la nature , ses phénomènes, ses accidents diffèrent d'eux-mnnes par des circonstances qui se combinent à l'infini , et se prêtent mutuellement plus de force par leurs contrastes.
Les contrastes ont le double avantage de varier et d'animer la description. Non-seulement deux tableaux opposés de ton et de couleur se font valoir l'un l'autre; mais dans le même tableau , ce mélange d'ombre et de lumière détache les objets et les relève avec plus d'éclat.
Combien, dansla peinture que fait le Tasse de la sécheressebrûlante qui consume le camp de Godefroi , le tourment de la soif et la pitié qu'il inspire s'accroissent par le souvenir des ruisseaux, des claires fontaines dont on avait quitté les bords délicieux!
Un exemple de l'effet des contrastes, après lequel il ne faut rien citer, c'est celui des enfants de Médée caressant leur mère
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qui va les égorger, el souriant au poignard levé sur leur sein: c'est le sublime dans le terrible.
Mais il faut observer dans le contraste des images que le mélange en soit harmonieux. Il en est de ces gradations comme de celles du son, de la lumière et des couleurs : rien n'est terminé, tout se communique, tout participe de ce qui l'approche. Un accord n'est si doux à l'oreille, l'arc-en-ciel n'est si doux à la vue, que parce que les sons et les couleurs s'allient par un doux mélange.
La poésie a donc ses accords ainsi que la musique, et ses reflets ainsi que la peinture. Tout ce qui tranche est dur et sec. Mais jusqu'à quel point les objets opposés doivent-ils se ressentir l'un de l'autre? L'influence est-elle réciproque , et dans quelle proportion? Voilà ce qu'il n'est pas facile de déterminer; et cependant la nature l'indique. Il y a , dans tous les tableaux que la poésie nous présente, l'objet dominant auquel tout est soumis : c'est celui dont l'influence doit être la plus sensible, comme dans un tableau l'objet le plus coloré, le plus brillant, est celui qui communique le plus de sa couleur à ce qui l'environne. Ainsi, lorsque le gracieux ou l'enjoué contraste avec le grave ou le pathétique, le gracieux ne doit pas être aussi fleuri, ni l'enjoué aussi plaisant , que s'il était seul et comme en liberté. La douleur permet tout au plus de sourire. Que Virgile compare un jeune guerrier expirant à une fleur qui vient de tomber sous le tranchant de la charrue, il ne dit de la fleur que ce qui est analogue à la pitié que le jeune homme inspire : languescit moriens. Dans les descriptions des grands poètes, on peut voir qu'en opposant des images riantes à des tableaux douloureux , ils n'ont pris des unes que les traits qui s'accordaient avec les autres, c'est-à-dire ce qui s'en retrace naturellement à l'esprit d'un homme qui souffre les maux opposés à ces biens.
De même dans un tableau où domine la joie , les choses les plus tristes en doivent prendre une teinte légère. C'est ainsi que les poètes lyriques, dans leurs chansons voluptueuses, parlent gaiement des peines de l'amour, des revers de la fortune, des approches de la mort. Mais où le contraste est le plus difficile à
concilier avec l'harmonie , c'est du pathétique au plaisant. Dans l'Enfant prodigue, la gaieté de Jasmin a cette teinte que je désire ; elle est d'accord avec la tristesse noble du jeune Euphémou et avec le ton général de cette pièce si touchante. Je ne dis pas la même chose de Croupillac et de Rondon.
Dans le contraste , l'objet dominant est soumis lui-même aux lois de l'harmonie, c'est-à-dire, par exemple , que pour soutenir le contraste d'une gaieté douce et riante , le pathétique doit être modéré. Hector sourit en voyant Astyanax effrayé de sou casque : mais quoi qu'en dise Homère, il n'est pas naturel qu'Andromaque ait souri. L'attendrissement d'Hector est compatible avec le sentiment qui le fait sourire; au lieu que le cœur d'Andromaque est trop ému pour se faire un plaisir de la frayeur de son enfant. Les amours peuvent se jouer avec la massue d'Hercule, tandis que ce héros soupire aux pieds d'Omphale, mais ni sa mort ni son apothéose ne comportent rien de pareil. Ainsi le sujet principal doit lui-même se concilier avec les contrastes qu'on lui oppose; ou plutôt on ne doit lui opposer que les contrastes qu'il peut souffrir.
La description est à l'épopée ce que la décoration et la pantomime sont à la tragédie. Il faut donc que le poète se demande à lui-même: Si l'action que je raconte se passait sur un théâtre qu'il me fût libre d'agrandir et de disposer d'après nature , comment serait-il le plus avantageux de le décorer, pour l'intérêt et l'illusion du spectacle? Le plan idéal qu'il s'en fera lui-même sera le modèle de sa description , et s'il a bien vu le tableau de l'action en la décrivant , en la lisant on le verra de même.
Il en est des personnages comme du lieu de la scène , toutes les fois que leurs vêtements , leur attitude , leurs gestes , leur expression, soit dans les traits du visage, soit dans les accents de la voix, intéressent l'action que le poète veut peindre, il doit nous les rendre présents. Lorsque Vénus se montre aux yeuxd'Énée, Virgile nous la fait voir comme si elle était sur la scène. Il fait voir de même Camille lorsqu'elle s'avance au combat.
Ut reglus ostro Velet konos levés numéros ; utfibula crinem
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Auro internectat; lyciam ut ijerat ipsa pharetram, Et pastoralem prœfixacuspide myrtum.
On voit un bel exemple de la pantomime exprimée par le poète dans la dispute d'Ajax et d'Ulysse pour les armes d'Achille. (Métam. 1. XIII. ) Si les deux personnages étaient sur la scène, ils ne nous seraient pas plus présents. Mais le modèle le plus sublime de l'action théâtrale exprimée dans le récit du poète , c'est la peinture de la mort de Didon :
Ma, graves oculos conata at tôlier e, rursus Déficit : infixum stridet sub pectore vulnus. Ter sese attollens cubitoque adnixa levavit, Ter revoluta toro est ; oculisque errantibus alto Quœsivit cœlo luccm, ingemuitque repertam.
Le talent distinctif du poète épique étant celui d'exposer l'action qu'il raconte, son génie consiste à inventer des tableaux avantageux à peindre, et son goût à ne peindre de ces tableaux que ce qu'il est intéressant d'y voir. Homère peint plus en détail , c'est le talent du poète , dit le Tasse : Virgile peint à plus grandes touches , c'est le talent du poète héroïque ; et c'est en quoi le style de l'épopée diffère de celui de l'ode, laquelle, n'ayant que de petits tableaux, les finit avec plus de soin.
J'ai dit que le contraste des tableaux, en variant les plaisirs de l'âme, les rendait plus vifs, plus touchants : c'est ainsi qu'après avoir traversé des déserts affreux, l'imagination n'en est que plus : ensible à la peinture du palais d'Armide. C'est ainsi qu'au sortir des enfers, où Milton vient de nous mener, nous respirons avec volupté l'air pur du jardin de délices. Que le poète se ménage donc avec soin des passages du clair à l'obscur , du gracieux au terrible; mais que cette variété soit harmonieuse, et qu'elle ne prenne jamais rien sur l'analogie du lieu de la scèue avec l'action qui doit s'y passer. Ce n'est point un riant ombrage qu'Achille doit chercher pour pleurer la mort de Patroele, mais le rivage aride et solitaire d'une mer eu silence ou dont les mugissements répondent à sa douleur.
On ne sait pas assez combien l'imagination ajoute quelquefois au pathétique de la chose; et c'est un avantage inestimable de
l'épopée que de pouvoir donner un nouveau fond à chaque tableau qu'elle peint. Mais une règle bien essentielle, et dont j'exhorte les poètes à ne jamais s'écarter , c'est de réserver les peintures détaillées pour les moments de calme et de relâche : dans ceux où l'action est vive et rapide, on ne peut trop se hâter de peindre à grandes touches ce qui est de spectacle et de décoration. Je n'en citerai qu'un exemple. Le lever de l'aurore, la (lotte d'Énée voguant à pleines voiles, le port de Carthage vide et désert, Didon , qui du haut de son palais voit ce spectacle, et qui , dans sa douleur, s'arrache les cheveux et se meurtrit le sein ; tout cela est exprimé dans ['Enéide en moins de cinq vers :
Regina e speculis ut primum albescere lucem Vidit, et œqualis classem procéder e velis, Littoraque et vacuos sensit sine rémige portus ; Terque qualerque manu pectus percussa décorum, Flaventesque abscissa comas: ProhJuppiter! ibit Hic, ait, et nostris illuserit advena regnis !
On sent que Virgile était impatient de faire parler Didon , et de lui céder le théâtre. C'est ainsi que le poète doit en user toutes les fois que l'action le presse de faire place à ses acteurs ; et c'est là ce qui fait que le style même du poète est plus ou moins grave, plus ou moins orné dans l'épopée , selon que la situation des choses lui permet ou lui interdit les détails.
En général, si la description est peu importante, touchez légèrement; sielleest essentielle, appuyez davantage; mais choisissez les traits les plus intéressants. Le défaut du cinquième livre de Y Enéide est d'être aussi détaillé que le second. L'exemple du même défaut, joint à la plus grande beauté, se fait sentir dans le récit de Théramène. Celui de l'assemblée des conjurés dans Cinna, et de la rencontre des deux armées dans les Horace*, sont des modèles du récit dramatique. Voyez Naiiua.tiox, Esquisse.
Autant le poète est prodigue de descriptions, autant l'orateur doit en être sobre. Sa règle, à lui, est que non-seulement la description soit un moyen de sa cause, mais que chaque trait qu'il y emploie serve à fortifier ce moyen. Tout ce qui dans la descrip-
-450 ÉLÉMENTS DE LITTÉBATURE.
(ion oratoire n'intéresse que l'imagination est superflu et vicieux. Un modèle de ce genre est la description du supplice de Gavius dans la cinquième des Verrincs.
Devise. Trait de caractère, exprimé en peu de mots , quelquefois seuls, mais le plus souvent accompagnés d'une figure allégorique.
La devise est une invention de la chevalerie. Ce fut d'abord la marque distinctive de l'armure des chevaliers; et c'était sur leur écu ou sur leur cuirasse que leur devise était tracée. Le comte Thésoro l'appelle la philosophie du gentilhomme, la métaphore militaire, le langage des héros.
En France, en Espagne, en Italie , elle brilla dans les tournois, dans les réjouissances publiques, dans les pompes funèbres. Elle fut l'ornement des fêtes de la cour de Louis XIV, et l'expression des trois sentiments qui animaient et qui distinguaient cette cour, la vertu guerrière, la galanterie, et le culte pour le monarque. Dans ces fêtes , la devise de Louis XIV était le soleil avec ces mots : Nec cessa, nec erro , légende plus intelligible que le nec pluribus impar; et les devises des courtisans répondaient à celle du roi.
C'était, par exemple, le miroir ardent exposé au soleil, avec ces mots : Ardeo ubi aspicior, devise du duc de Sully; ou avec ceux-ci: Tua munerajacto, devise au duc de Vivonne ; celle du duc de Beaufort, amiral de France, était la lune avec ces mots : Soli paret, et imperat undis. Quand ce n'était pas au soleil , c'était à Jupiter que les devises faisaient allusion , comme celle de Maximilien de Bétbune, grand maître de l'artillerie, l'aigle portant la foudre, Quojussa Jovis ;et celle de Monsieur, une bombe, Aller post fulmina terror.
Mais parmi ces devises que la flatterie ou plutôt l'enthousiasme avait dictées, il y en avait où l'audace guerrière se montrait seule, avec l'amour de la gloire qui l'animait. La devise des mousquetaires était une bombe en l'air, avec ces mots : Quo ruit et lethum ; celle des chevau-légers, des fusées volantes, Celeres ardore. Le comte d'Iliers avait aussi une fusée pour symbole, avec
cette Gère légende : Poco duri, purche m' inalzi; le comte du Plessis avait de même pour devise une fusée , avec ces mots : Ardorem lux magna sequetur ; le comte de Saint- Paul, un soleil levant dissipant les nuages, Sec dumomnis sese explicat ardor; et rien de tout cela ne paraissait étrange, parce qu'au moins cette jactance était un engagement pris d'en justifier la hauteur. Dans cet esprit, il était permis à un militaire de se représenter, lui et ses enfants, sous l'emblème de l'aigle et de ses aiglons, au mi- • lieu des nuages , avec ces mots, qui étaient le vœu et la leçon de la famille: Sec fulmina terrent.
Quand la valeur militaire est exaltée, il semble que l'orgueil lui sied bien. On n'est pas choqué de voir pour devise au prince Eugène , un aigle, avec ces mots : Satus ad sublimia ; ni au maréchal d'Albret le même symbole, avec ces mots : Animas expertus Jupiter; ni au maréchal de Bassompierre, un phare au milieu des étoiles , avec ces paroles superbes : Quod nequeunt tôt sidéra, prsesto. Il est à croire cependant que ces devises étaient des louanges qu'on leur donnait sans leur aveu.
Il en était de même des devises qui dans les fêtes et les réjouissances publiques décoraient les arcs de triomphe, les colonnes, les pyramides.
Telle fut la devise que Quinault inventa pour la duchesse régente de Savoie, un arc-en-ciel au milieu des nuages, Inter nubilafulget. Telle fut celle de la reine mère de Louis XIV , comparée à la flamme d'une torche exposée au vent, Agitata crescit.
La devise du cardinal de Richelieu , l'aigle planant dans l'air, et au-dessous, des serpents qui se dressaient contre elle , avec ces mots : Son deserit alta; celle-là, dis-je, était d'une fierté convenable à un grand ministre : mais celle où il était peint sous l'image d'un coq qui chante devant le lion, avec ces mots relatifs à l'Espagne : Debellat voce leones ; ou ceux-ci : Formido rapacis; ou ceux-ci : Fox non purpura terret, me semble passer la mesure. Le temps favorable aux devises fut un temps de succès et d'enthousiasme , où l'on avait le courage, la franchise, la hardiesse de parler bien de soi, résolu de faire encore mieux : jusqu'au surintendant des finances qui osait prendre pour devise un chien de chasse , avec ces mots : Abstinet inventis.
On est devenu plus modeste, bientôt peut-être on le sera trop. Lorsque la politesse aura tout aplati et le luxe tout énervé, et qu'à force de médiocrité on sera obligé d'être humble sous peine d'être ridicule, on n'osera plus prendre une devise, de peur d'engager sa parole : les armoiries seront sans caractères comme les âmes ; et si l'on porte encore un symbole honorable, ce sera celui de ses aïeux.
La galanterie , qui parmi nous a pris naissance avec la chevalerie , et qui dégénère avec elle, eut comme elle aussi ses de-vises. Mais les devises amoureuses tenaient presque toutes du bel esprit plus que du sentiment. Un amant malheureux prenait pour image un alambic sur le fourneau, avec ces paroles : De mon feu mes larmes; ou un papillon qui se brûle, avec ces mots : Me quod arit insequor; et telles semblables fadaises. J'en excepte pourtant l'image de la tourterelle, Uni servo fidem; et ce symbole d'une jeune veuve, un oranger dépouillé de ses fleurs, de ses fruits, et de son feuillage, avec ces mots touchants:
Que peut m'ôter encore ou la terre ou le ciel?
Dans la devise, on distingue le corps et l'âme : le corps, c'est la figure , Came , ce sont les mots.
Les qualités essentielles à h devise, du côté du corps, sont que l'image en soit très-simple, très-distincte; et si elle n'est pas d'un caractère noble, que du moins elle n'ait rien de bas ni dé choquant. L'image doit être simple , afin de pouvoir être dessinée d'un trait dans un petit espace , et pour ne rien présenter à l'imagination de confus et d'embarrassant. La seule difficulté de dessiner la figure humaine l'aurait fait exclure de la devise; mais un autre motif de cette exclusion, c'est que d'homme à homme le rapport n'est pas assez imprévu, l'allusion assez piquante. Ceci pourtant n'est pas une règle sans exception; et la devise de Philippe II après l'abdication de Charles-Quint, Hercule soutenant le ciel, avec ces mots : Ut quiescat .itlas, me semble encore assez ingénieuse, quoique Bouhours n'en trouve pas ie rapport assez éloigné.
L'image doit être distincte, afin que, sans beaucoup d'art et sans le secours des couleurs, l'objet en soit recounaissable. Cette
règle, dictée par le bon sens, a été pourtant fort négligée. Par exemple, quoi de plus insensé que de prendre pour la figure d'une devise le feu caché sous la cendre ? De l'or dans le creuset n'est guère plus sensible, quoique Bouhours nous l'ait donné pour une devise spirituelle. Il en est de même de la pierre d'amiante, d'un voile trempé dans de l'esprit-de-vin, d'un zéphir volant sur les fleurs, tous objets que le pinceau même le plus délicat aurait bien de la peine à rendre , et que les collecteurs de devises ne laissent pas d'accumuler sans choix .
L'image doit être nohle,ou du moins agréable à l'imagination ; et cette règle exclut tous les objets auxquels l'opinion attache l'idée de bassesse. Ainsi, pour exprimer l'amour, une marmite qui bout sur le feu, avec ces mots : Je me consume en dedans, est une devise de mauvais goût. A plus forte raison les objets dégoûtants sont-ils exclus de la devise.
Les règles de la devise, du côté de Came, sont que l'inscription soit brève et juste.
L'inscription doit être brève, en sorte que , sans présenter un sens complet , elle supplée uniquement à ce qui manque de précision au rapport qu'on veut indiquer. Encore l'image et les mots ensemble ne doivent-ils pas exprimer la pensée assez complètement pour qu'il n'en reste rien à deviner; et sans avoir l'obscurité de l'énigme , la devise doit conserver un caractère de finesse qui flatte la vanité de celui qui en saisit le sens.
Bouhours n'y pensait pas quand il a demandé que le mot de la devise, pour être plus mystérieux et n'être pas intelligible au peuple, fût dans une langue étrangère. Il a oublié que dans une fête publique, sur le frontispice d'un palais ou d'un temple, sur un obélisque, un trophée, un tombeau, un monument quelconque, c'est pour la multitude que la devise est faite. Son voile doit être transparent, et une langue inconnue au peuple serait pour lui un voile impénétrable.
Il est bien vrai que la difficulté d'exprimer en très-peu de mots la pensée de la devise dans une langue un peu diffuse, a fait passer en usage ce que Bouhours donne pour règle ; mais l'usage n'est pas plus raisonnable que la règle ; et il en arrive que le peuple, en lisant sur l'une des portes de sa ville, Abun-
l.r)l ÉLÉMENTS DE LITTÉRATURE.
dantia porta, croit qu'on a voulu dire, L'abondance est partie.
L'inscription doit être juste , et dans l'acception des termes et dans son double rapport au deux objets de la comparaison : car toute métaphore est une comparaison plus ou moins exprimée, et la devise est une métaphore.
Ainsi l'allusion de la devise ne doit pas être un jeu de mots; comme dans celle de Mare-Antoine Colonne après la bataille de Lépante, une colonne au-dessous d'un croissant, avec ces mots : Ne impleat orbem.
Il y aurait pourtant, ce me semble, un peu trop de rigueur à ne pas admettre cette devise d'un duc à'Albe, ' dans une course de taureaux, où il était en rivalité avec les Fonseques, qui avaient des Étoiles pour armoiries : Al parecer de lAlva s'as- :ondan las Estrellas.
Quant au rapport réel delà devise avec les deux objets qu'elle compare, Bouhours ne le trouve pas juste dans la devise du grand maître de l'artillerie, Quojussa Jovis : ces mots, dit-il. ne conviennent pas au grand maître comme à l'aigle. Bouhours se trompe, à mon avis : jamais peut-être métaphore ne fut plus iuste ni plus sublime.
Mais ce qui est de mauvais goût, c'est ce qu'un autre jésuite, le père Ménétrier, nous donne pour modèles de la devise et de l'emblème. Quoi de plus puéril, en effet, que de prendre pour emblème de la foi la corde d'un instrument, et, en abusant de l'équivoque du mot latin fides, de représenter un amour pinçant un luth qui n'a qu'une corde, avec ces mots : Solajides, nulla fides? Ce qui signifie, à l'égard du luth, que n'avoir qu'une corde, c'est n'avoir point de corde ; et à l'égard de la foi, c'est n'en avoir point que d'en avoir sans les autres vertus. Pour mieux sentir le ridicule de cet abus des mots, on n'a qu'à mêler les deux sens, on trouvera que c'est n'avoir point de foi, que de n'avoir qu'une corde , et que c'est n'avoir point de corde que de n'avoir que de la foi. C'est encore pis , lorsque, pour exprimer le mystère de la Trinité, on a pris l'image du miroir concave et du feu qu'il allume avec les rayons du soleil , avec ces mots : Ab utroque procedit : car ici la fausse application de l'image est une hérésie.
Bouhours veut que le symbole de la devise soit pris dans la nature; et il se trompe encore, en donnant cette règle comme exclusive. Mais lorsque le symbole est pris dans le merveilleux, ce doit être dans un merveilleux analogue. Le jour de la fête de saint Jean-Baptiste, à Gênes, les jésuites , pour la devise du précurseur, avaient fait peindre le pbare de Gênes, avec cette légende : Dum Cynthius abfuit, arsit. Le Cinthius est là une sottise de collège; car Apollon et Jean ne sont pas de la même langue ; et c'est le cas de dire que l'un est de lajable , et l'autre est de la Bible.
La justesse et la propriété de la devise consistent à prendre pour moyen de comparaison : 1° une qualité commune au symbole et à son objet ; en sorte que dans la louange, même hyperbolique, il y ait au moins un air de ressemblance ; 2° une qualité qui leur soit propre et qui les distingue ; car si le symbole ne marquait pas dans son objet un caractère particulier , ce ne serait plus qu'un emblème, c'est-à-dire l'expression figurée d'une pensée, d'une sentence, d'une maxime générale sans aucun objet décidé.
Il y a cependant des devises qui ne diffèrent des emblèmes ou des symboles génériques que lorsqu'elles sont appliquées à un objet individuel. Par exemple , la poule défendant ses petits, avec ces mots : Sgombra amor ogni paura, est le symbole de l'amour maternel, et devient, par l'application, l'image de celle qui la prend pour devise.
L'aigle portant la foudre à son bec, avec ces mots : Fulmen ab ore, symbole de la haute éloquence, sera la devise de Démosthène. Le symbole de l'ambition, la foudre au milieu des ruines, avec ces mots : Fecisse ruina gaudet iter, devient une devise au pied de la statue de César. Celui du génie, une flamme avec ces mots : Summa petit, sera la devise de Corneille, mise à la tête de ses ouvrages. Le symbole de la vertu militaire , l'image du coq, avec ces mots : Et vigil et pugnax, vigilance et courage, sera la devise de Turenne.
Ainsi l'on voit que ce n'est pas une propriété individuelle, mais une convenance peu commune, qui est nécessaire à la devise; car lorsque c'est une louange , pour peu qu'elle convienne
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à son objet, on peut se reposer sur l'amour-propre du soin d'en saisir l'allusion ; et si la devise est satirique, on peut compter de même sur la sagacité de la malignité publique. Parmi les devises satiriques, la plus ingénieuse, à mon avis, est celle d'un homme que la faveur a élevé ; l'image d'un verre avec ces mots : Ex halitu forma. Mais qui voudra s'y reconnaître ? Dans l'un et l'autre genre, la meilleure devise serait celle dont tout le monde ferait la même application.
Quoique la devise soit communément personnelle, ou comme personnelle, c'est-à-dire appliquée à une collection de personnes animées du même esprit et considérées comme n'en faisant qu'une, il y a aussi des devises de choses, comme celle de la mine de poudre : Ex obice vires; comme celle du canon, maxime remarquable du cardinal de Richelieu, Ulthna ratio région; ou comme celle qu'on lisait sur les canons de Chantilly , C'est fait delà valeur. Des devises de choses, la plus heureuse peut-être est celle de l'imprimerie , où l'invention de cet art, si fécond en querelles d'opinion, est exprimée par l'image de Cadmus semant les dents du dragon , avec ces mots : Semence de discorde.
Dans les divers exemples que je viens de citer, on voit que les devises les plus curieuses sont celles qui parlent eu même temps aux yeux et à l'esprit , c'est-à-dire qui réunissent une figure et des paroles qui en indiquent la relation. Mais, n'en déplaise à Bouhours, cette réunion n'est pas indispensable; et réciproquement la figure et la légende de la devise peuvent se passer l'une de l'autre. La devise de Tancrède , dans la tragédie de ce nom , n'a pas besoin de symbole :
Conservez ma devise, elle est chère à mon cœur : Les mots en sont sacrés; c'est l'amour et l'honneur.
La devise de la cornette blanche , Donec Victoria tingat-, ne demande pas d'autre corps que le drapeau où elle est écrite. Dans les armoiries ou sur la tombe d'un magistrat, la figure de l'équerre ou celle de l'aplomb, symbole de la rectitude, n'aurait pas besoin de légende. Le cachet de Pompée n'eu avait point; l'image du lion tenant une épée était parlante.