DELICATESSE
Lu même, à Hippolyle.
N'était-ce pas assez de ne me point haïr?
Et piièdre, au même.
Quand vous me haïrez, je ne m'en plaindrais pas.
Et atalide, ù Zaïre.
Ainsi, de toutes parts, les plaisirs et la joie M'abandonnent, Zaïre, et marchent sur leurs pas. J'ai fait ce que j'ai dû ; je ne m'en repens pas.
Madame Deshoulières dit en parlant à la verdure :
Si je viens vous presser de couvrir ce bocage, Ce n'est que pour cacher aux regards des jaloux Les pleurs que je répands pour un berger volage. Ah ! je n'aurai jamais d'autre besoin de vous.
Dans aucun de ces exemples la bouche ne dit que ce que le cœur sent; mais l'expression le laisse entrevoir; et en cela la finesse et la délicatesse se ressemblent. Mais la finesse n'a d'autre intérêt que celui de la malice ou de la vanité : son motif est le soin de briller et de plaire : au lieu que la délicatesse a l'intérêt de la modestie, de la pudeur, de la fierté, delà grandeur d'âme ; car la générosité, l'héroïsme ont leur délicatesse comme la pudeur. Le mot de Didonque j'ai cité
Si bene quid detemerui
est le reproche d'une âme généreuse, fous êtes roi, vous m'aimez, et je pars, est le reproche d'une âme sensible et fière. Le mot de Louis XIV à Villeroy, après la bataille de Ramillies : Monsieur le maréchal, on n'est plus heureux à notre âge , est un modèle de délicatesse et de magnanimité.
Comme la délicatesse ménage la pudeur dans les aveux qui lui échappent, et la sensibilité dans les reproches qu'elle fait, elle ménage aussi la modestie dans les éloges qu'elle donne.
De nos jours une grande reine demandait à un homme qu'elle voyait pour la première fois, s'il croyait, comme on le disait, que
la princesse de fût la plus belle personne du monde. Il lui
répondit : Madame, je le croyais hier.
On demandait à Pyrrhus, roi d'Épire, quel était le meilleur
joueur de flûte de son royaume. Pohjperchon , répondit-il, est le meilleur de mes généraux. Quoi de plus digne et en même temps de plus délicat que cette réponse?
Monsieur, vous avez travaillé dix ans à vous rendre inutile, disait Fontenelle au cardinal Dubois. Ce trait de louange, si délicat et si déplacé, avait aussi tant de finesse, que les libraires de Hollande le prirent pour une bévue de l'imprimeur de Paris, et mirent, à vous rendre utile.
La délicatesse n'est jamais si flatteuse que lorsqu'elle est un mouvement de sensibilité échappé sans réflexion : l'on en voit un exemple dans ces mots d'un officier qui tremblait en parlant à Louis XIV, et qui s'en étant aperçu lui dit avec chaleur : Au moins, sire, ne croyez pas que je tremble de même devant vos ennemis.
Mais la délicatesse de l'expression dans le rapport de l'écrivain avec le lecteur est un artifice comme la finesse. Celle-ci consiste à exercer la sagacité de l'esprit, celle-là consiste à exercer la sensibilité de l'âme ; et il en résulte deux sortes de plaisirs : l'un d'apercevoir dans l'écrivain cette faculté précieuse ; l'autre de se dire à soi-même qu'on en est doué comme lui, puisqu'on saisit ce qu'il exprime, et qu'on le sent comme il l'a senti.
Rien de plus ingénieux que le naturel de cette épigramme de l'Anthologie si bien traduite par Voltaire : Laïs déposant son miroir dans le temple de J enus:
Je le donne à Vénus, puisqu'elle est toujours belle.
II redouble trop mes ennuis.
Je ne saurais me voir dans ce miroir fidèle , Ni telle que j'étais, ni telle que je suis.
Mais il y aurait eu , ce me semble, plus de délicatesse à ne faire dire à Laïs que ce premier vers :
Je le donne à Vénus , puisqu'elle est toujours belle.
Il faut avouer cependant qu'une expression trop délieatecourt le risque de n'être pas sentie , et pour frapper la multitude il faut des traits plus prononcés.
Quelqu'un disait à Voltaire que dans la tragédie de Rome sauvée, lorsque César raconte au sénat la défaite de Catilina, il
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y aurait eu dans sa modestie plus de délicatesse à ne pas ajouter ce vers :
Permettez que César ne parle point de lui.
« Vous auriez raison, dit Voltaire à l'homme de lettres qui lui faisait cette observation, si je n'avais écrit que pour des hommes tels que vous. »
La délicatesse est toujours bien reçue à la place de la finesse ; mais la finesse à la place de la délicatesse manque de naturel et refroidit le style : c'est le défaut dominant d'Ovide. Ce qui intéresse l'âme nous est plus cher que ce qui aiguise l'esprit : aussi permettons-nous volontiers que l'on sente au lieu de penser, mais nous ne permettons pas de même de penser au lieu de sentir.
Démonstratif. Genre d'éloquence qui a pour objet la louange ou le blâme.
Parmi les sources de la louange et de l'invective, que les rhéteurs ont indiquées, il en est où la justice et la raison nous défendent de puiser. On peut, en louant un homme recommandable, rappeler la gloire et les vertus de ses aïeux ? mais il est ridicule d'en tirer pour lui un éloge. L'on peut et l'on doit démasquer l'artifice et la scélératesse des méchants, lorsqu'on est chargé par état de défendre contre eux la faiblesse et l'innocence ; mais ce sont eux-mêmes, non leur famille, que l'on est en droit d'attaquer; et il est absurde et barbare de reprocher aux enfants les malheurs , les vices, ou les crimes des pères. Le reproche d'une naissance obscure ne prouve que la bassesse de celui qui le fait. L'éloge tiré des richesses, ou le blâme fondé sur la pauvreté, sont également faux et lâches. Les noms, le crédit, les dignités exigent le mérite, et ne le donnent pas. En un mot, pour louer ou blâmer justement quelqu'un, il faut le prendre en lui-même, et le dépouiller de tout ce qui n'est pas lui.
C'est ainsi que chez les sages Égyptiens les morts étaient jugés, et qu'un examen solennel de la vie discernait les bons des méchants. Chez les Grecs, disciples et héritiers de la sagesse des Égyptiens, la louange et le blâme, moins tardifs et bien plus utiles, n'attendaient pas la mort de l'homme vertueux , ou du méchant , pour éclater. Il y avait des éloges funèbres pour les guer-
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riers qui avaient mérité la reconnaissance de la patrie en combattant et en mourant pour elle; et c'était moins un tribut pour les morts qu'une leçon pour les vivants. Mais pour le citoyen qui s'était signalé par quelque service éclatant, par des bienfaits envers l'État, par des vertus et des talents utiles et recommandables , il y avait , de son vivant même, des éloges et des couronnes; il y en avait pour des républiques qui s'étaient montrées secourables et généreuses ; et dans des fêtes solennelles , les députés des peuples de la Grèce venaient offrir l'hommage de leur reconnaissance au peuple bienfaiteur qui les avait servis. On voit des exemples de l'un et de l'autre usage dans la harangue de Démosthène pour la couronne. C'est un monument remarquable dans les fastes de l'antiquité, que le décret des peuples de Bysance et de Périnthe à la gloire d'Athènes, qui les avait sauvés lorsque Philippe assiégeait leurs murailles. Par ce décret, il était accordé aux Athéniens la liberté de s'établir dans les États de Périnthe et de Bysance , et d'y jouir de toutes les prérogatives de citoyens; de plus, dans l'une et l'autre ville, une place distinguée dans les spectacles, le droit de séance dans le corps du sénat et dans les assemblées du peuple, à côté des pontifes, avec entière exemption d'impôts et d'autres charges de l'État : enfin il était ordonné que sur le port on érigerait trois statues de seize coudées chacune, qui représenteraient le peuple d'Athènes, couronné par le peuple de Bysance et par le peuple de Périnthe ; qu'on lui enverrait des présents aux quatre jeux solennels de la Grèce , et qu'on y proclamerait la couronne que ces deux villes avaient décernée au peuple d'Athènes; en sorte que ta même cérémonie apprît à tous les Grecs, et la magnanimité des Athéniens et la reconnaissance des Périnthiens et des Bysantins : ce sont les termes du décret.
Pour la même cause, le peuple de la Chersonnèse décernait au peuple et au sénat d'Athènes une couronne d'or de soixante talents, et faisait dresser deux autels, l'un à la déesse de la reconnaissance , et l'autre au peuple athénien.
Cette manière de louer les actions généreuses avait son éloquence. Il faut avouer cependant que ce ne fut que lorsque la vertu se ralentit parmi les Grecs, qu'on y attacha l'aiguillon de