‹ Éléments de littérature (volume 2)Chapitre 7 sur 58 · ATB · texte numérisé non relu

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tirée de loin , ni une comparaison forcée , ni un madrigal artificiellement aiguisé, ni une antithèse curieusement arrangée, qui doit être le sujet de Voir; l'expression la plus simple de ce qui affecte l'âme est ce qui lui convient le mieux : parce que c'est là ce qui donne lieu aux accents les plus sensibles de la parole, et, par imitation , aux accents les plus touchants de la musique.

Quant à la forme que le poëte doit donner à la période destinée à former un air, elle serait difficile à prescrire : on doit observer seulement que chaque partie de Yair soit simple, c'està-dire que les idées ou les sentiments qu'elle réunit soient analogues et susceptibles d'unité dans l'expression qui les embrasse. C'est cette unité d'expression qu'on appelle motif ou dessein, et qui fait le charme de l'air.

Un talent sans lequel il est impossible de bien écrire dans ce genre, c'est le pressentiment du chant , c'est-à-dire du caractère que l'air doit avoir, de l'étendue qu'il demande , et du mouvement qui lui est propre.

On a prétendu que la symétrie des vers était inutile au musicien, et l'on fait dire à celui-ci : «Composez à votre fantaisie : le mètre, le rhythme, la phrase, le style concis ou périodique , tout m'est égal ; je trouverai toujours le moyen de faire du chant. » Oui, du chant rompu, mutilé, sans dessein et sans suite, qui tâchera d'être expressif , mais qui, n'étant point mélodieux , n'aura ni la vérité de la nature , ni l'agrément de l'art. L'Italie a deux poètes célèbres, Zéno et Métastase. Zéno est dra matique; il a de la chaleur, de l'intérêt, du mouvement dans la scène ; mais ses airs sont le plus souvent mal composés ; nul rapport, nulle intelligence dans la coupe des vers et dans le choix du rhythme : les musiciens l'ont presque abandonné. Métastase, au contraire, a disposé les phrases, les repos, les nombres, et toutes les parties de Y air , comme s'il l'eût chanté lui-même : tous les musiciens se sont donnés à lui.

Ce n'est pas qu'un musicien ne tire quelquefois parti d'une irrégularité, comme un lapidaire habile sait profiter de l'accident d'une agate ; mais ce sont les hasards du génie, et les hasards sont sans conséquence.

100 ÉLÉMENTS DE LITTEBATURE.

Dans un opéra de Rameau, n'a-t-on pas vu ce mauvais vers, Brillant soleil , jamais nos yeux dans la carrière,

produire un beau dessein de chœur? L'homme sans talents se fait des règles de toutes les exceptions, pour excuser ses maladresses; l'homme hahi le sait quelquefois tirer parti des fuites de l'homme maladroit.

Du reste, ce n'est point telle forme de vers, ni leur égalité ap- . parente qui les rend favorables à un chant mesuré : ce sont les nombres qui les composent; c'est l'arrangement symétrique de ces nombres dans les différentes parties de la période ; c'est la facilité qu'ils donnent à la musique d'être fidèle en même temps à la mesure et à la prosodie, et de varier le rhythme sans altérer le mouvement; c'est l'attention à placer les repos, à mesurer les espaces , à ménager les suspensions ou les cadences au gré de l'oreille, et plus encore au gré du sentiment, qui est le juge de l'expression.

Prenez la plus harmonieuse des odes de Malherbe ou de Rousseau, vous n'y trouverez pas quatre vers de suite favorablement disposés pour une phrase de chant : c'est bien le même nombre de syllabes; mais nulle correspondance, nulle symétrie, nulle rondeur, nulle assimilation entre les membres de la période, nulle aptitude enfin à recevoir un chant périodique et mélodieux : le mouvement donné par le premier vers est contrarié par le second ; la coupe de Vair, indiquée par ces deux vers , ne peut plus aller aux deux autres; ici la phrase est trop concise, et là elle est trop prolongée : d'où il arrive que le musicien est obligé de faire sur ces vers un chant qui n'a point d'unité de motif et de caractère; ou de mettre le chant dans la symphonie, et d'y ajuster çà et là les paroles; ou de n'avoir aucun égard à la prosodie et au sens.

On fait le même reproche aux vers de Quinault , les plus harmonieux peut-être qui soient dans notre langue, et sur lesquels il est rare de pouvoir composer un air : ce qui prouve bien que l'harmonie poétique n'est pas l'harmonie musicale. Quinault a fait le. mieux possible pour l'espèce de chant auquel ses vers étaient destinés : mais le chant périodique dont il s'agit ici, né-

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Hait pas connu de son temps ; il ne Tétait pas même en Italie; on sait que le fameux Corelli n'en avait pas l'idée ; et Lulli , son contemporain , l'ignorait comme lui.

L'invention de l'air, ou de la période musicale, est regardée par les Italiens comme la plus précieuse découverte qu'on ait faite en musique : la gloire en est due à Vinci. Les Italiens en ont abusé comme on abuse de tous les plaisirs: ils ont sans doute trop négligé la propriété, la vérité, qui fait le charme de l'expression, surtout dans ces airs de bravoure où l'on a brisé les paroles , dénaturé le sentiment , sacrifié la vraisemblance et l'intérêt même au plaisir d'entendre une voix brillante badiner sur une roulade ou sur un passage léger. Mais il y a longtemps qu'on a dit que l'abus des bonnes choses ne prouve pas qu'elles soient mauvaises. Il faut prendre des Italiens ce qu'un goût pur et sain , ce qu'un sentiment juste et délicat approuve; leur laisser le luxe et l'abus, se garantir de l'excès, et tâcher de faire comme ils ont fait souvent , c'est-à-dire le mieux possible.

L'art, d'arrondir et de symétriser la période musicale a été jusqu'ici peu connu des Frapçais, si ce n'est dans leurs vaudevilles, où la phrase d'un chant donné a prescrit le rhythme des vers. Mais par les essais que j'en ai faits moi-même au gré d'un musicien habile , j'ose assurer que notre langue s'accommode facilement à cette formule de chant. On commence à le reconnaître ; on commence même à sentir que le charme de l'air, phrasé à l'italienne, manque à la scène de l'opéra français, pour l'animer et l'embellir, et lorsqu'on saura l'y employer avec intelligence et avec avantage, ainsi que le duo et le récitatif obligé , il en résultera pour l'opéra français sur l'opéra italien une supériorité que je ne crains pas de prédire. (Ceci est écrit il y a longtemps. )

Mais on aura toujours à regretter que les chefs-d'œuvre de Quinault soient privés de cet ornement; et celui qui réussirait à les en rendre susceptibles, en conservant à ces poèmes leurs inimitables beautés, ferait plus qu'on ne saurait croire pour les progrès de la musique en France, et pour la gloire d'un théâtre où Quinault doit toujours régner.

Quelque mérite que l'on suppose à Lulli , la facilité , la no-

blesse, le naturel Je sou récitatif peuvent être imités , et dans tout le reste il n'est pas difficile d'être supérieur à lui. Mais rien peut-être ne remplacera jamais les poëmes de Thésée, de Roland et ÏÏArmide; et toute nouveauté qui les bannira du théâtre nous laissera de longs regrets.

Le moyen le plus infaillible de nous rendre tout à coup passionnés pour une musique nouvelle, ce serait donc de l'adapter à ces poëmes enchanteurs ; et ce n'est pas sans y avoir réfléchi que je crois cela très-possible.

Deux chefs-d'œuvre de M. Piccini ont vérifié mon pressentiment; et ce qu'on ne trouvait pas encore assez prouvé par ses opéras de Roland et A'Atys, il l'a démontré dans son Iphigénie en Tauride, sa Didon et sa Pénélope, savoir, que l'expression la plus tragique se concilie parfaitement avec la mélodie et le dessein d'un chant régulier et fini.

.T'ai dit que l'égalité des vers n'était pas essentielle à la symétrie du chant; soit parce que deux vers inégaux peuvent avoir des mesures égales, et que le spondée, par exemple, qui n'a que deux syllabes, est l'équivalent du dactyle, qui en a trois; soit qu'il arrive aussi que le musicien, par des silences ou par des profitions, supplée au pied qui manque à un vers, pour égaler la longueur d'un autre; soit enfin parce que les phrases de chant qui ne sont pas correspondantes n'ont pas besoin d'avoir entre elles une parfaite égalité. Mais entre les membres symétriquement opposés d'une période, c'est une chose précieuse que l'égalité du mètre , et que l'identité des nombres, et l'auteur qui me sert de guide en fait avec raison un mérite à Métastase, à l'exclusion d'Apostolo Zéno. Voici l'exemple qu'il en cite, et cet exemple est une leçon :

L'onda che mormora Fia sponda e sponda , L'aura che tremola Tra fronda e fronda, E meno instabile Del vestro cor.

Pur l'aime simplict Dei folli anianti Sol per voi spargono

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