PASTICHE
b/e à mon point , sana remords ne conséquence. Je ne puis du tout estricer contre mon penchant et aller au rebours de mon aturel , qui m''emmène vers celui que je trouve à ma rencontre. Quand il m'est égal et qu'Une m'est point ennemi ^ f anticipe sur son bon accueil y je le questionne sur sa bonne disposition et santé., je lui offre de mes bons offices, sans tant marchander sur le plus ou sur le moins, ne être, comme disent aucuns., sur le qui vive. Celui-là me déplaît qui, par la connaissance que j'ai de ses coutumes et façons d'agir, me tire de cette liberté et franchise : comment me ressouvenir, tout à propos et du plus loin que je vois cet homme, d'emprunter une contenance grave et imposante , et qui l'avertisse que je crois le valoir et bien au delà? Pour cela., de me ramentevoir de mes bonnes qualités et conditions , et des siennes mauvaises, puis en faire la comparaison? C'est trop de travail, et ne suis du tout capable de si roide et si subite attention; et quand bien même elle m'aurait succédé une première fois , je ne laisserais pas de fléchir et me démentir à une seconde tâche : je ne puis me forcer et contraindre pour quelconque à être fier. »
Voilà certainement bien le langage de Montaigne, mais diffus , et tournant sans cesse autour de la même pensée. Ce qui en est difficile à imiter, c'est la plénitude, la vivacité, l'énergie , le tour pressé , vigoureux et rapide , la métaphore imprévue et juste, et plus que tout cela le suc et la substance. Montaigne cause quelquefois nonchalamment et longuement : c'est ce que la Bruyère en a copié, le défaut.
Un talent rare et fort au-dessus du petit mérite de cette singerie qu'on appelle pastiche, c'est de savoir réellement s'assimilera un grand écrivain; c'est de se pénétrer de sou âme et de son génie , soit pour le caractériser en le louant , soit pour écrire dans son genre. C'est ainsi que dans un des meilleurs livres de notre siècle et des moins connus du vulgaire , dans V Introduction à la connaissance de l'esprit humain, le sensible, le vertueux, l'éloquent Vauveiiargues semble avoir pris la plume de Bossuet et de Fénelon , lorsqu'il les a loués, ou qu'il a essayé d'écrire à leur manière : c'est ainsi que dans
^0 ELEMENTS DE LITTERATUKE.
ies éloges de ces deux grands hommes , on a plus récemment ™ encore pris la couleur , le ton , le caractère de leurs écrits. /^oyez Imitation.
Pathétique. Éloquence, poésie, art oratoire. Une distinction qu'on n'a pas assez faite, et qui peut avoir son utilité , iist celle des deux pathétiques , l'un direct et l'autre réfléclii.
J'appelle direct le pathétique dont l'émotion se communique sans changer de nature, lorsqu'on fait passer dans les âmes le même sentiment d'amour, de haine, de vengeance, d'admiration , de pitié, de crainte, de douleur , dont on est soi-même rempli.
J'appelle réfléchi le pathétique dont l'impression diffère de sa cause, comme lorsqu'au moment du crime ou du danger qui le menace, la tranquille sécurité de l'innocent nous fait frémir.
Quand on a défini l'éloquence, l'art de communiquer les affections et les mouvements de son âme, on n'a considéré que l'un de ses moyens; et ce n'est ni le plus puissant ni le plus infaillible. C'en est un sans doute pour l'orateur qui veut nous émouvoir, que d'être passionné lui-même; mais il est rare qu'il puisse le paraître sans courir le risque, ou d'être suspect, ou d'être ridicule; et à moins que la cause pour laquelle il se passionne ne soit bien évidemment digne des grands mouvements qu'il déploie et de la chaleur qu'il exhale, sa violence porte à faux; et c'est ce qu'on appelle un déclamateur. D'un autre côté, l'on a de la peine à supposer que l'homme passionné soit bien sincère et juste ; si on se livre à lui par sentiment, on s'en défie par réflexion. L'éloquence passionnée veut donc et suppose des esprits déjà persuadés et disposés à recevoir une dernière impulsion.
he pat-hétique indirect, sans annoncer autant de force, en aj bien davantage. Il s'insinue , il pénètre , il s'empare insensiblement des esprits, et les maîtrise sans qu'ils s'en aperçoivent, d'autant plus sûr de ses effets qu'il paraît agir sans effort. L'orateur j)arle en simple témoin ; et lorsque la chose est par elle-
même ou terrible, oa touchnnte, ou digue d'exciter Tindignation et la révolte, il se garde bien de mêler au récit qu'il en fait les mouvements qu'il veut produire. Il met sous les yeux le tableau de la force et de la faiblesse, de l'injure et de Tinnocence ; il dit comment le fort a écrasé le faible , et comment le faible, en gémissant, a succombé : c'en est assez. Plus il expose simplement , plus il émeut. Voyez dans la péroraison de Cicéron pour Milon, son ami, voyez dans la harangue d'Antoine au peuple romain sur la mort de César, l'artiOce victorieux de ce izenre de pathétique. Cicéron ne fait que répéter le langage magnanime et touchant que lui a tenu Milon; et Milon, couraiïeux , tranquille, est plus intéressant dans sa noble constance que ne l'est Cicéron en suppliant pour lui. Antoine ne fait que lire le testament de César; et cet exposé simple de ses dernières volontés, en faveur du peuple romain, remplit ce peuple d'indignation et de fureur contre les meurtriers : au lieu que les mouvements passionnés d'Antoine, sa douleur, son ressentiment , n'auraient peut-être ému personne ; peut-être même auraient-ils soulevé tous les esprits d'un peuple libre contre l'esclave d'un tyran.
En employant le pathétique indirect, l'orateur ne compromet jamais ni son ministère ni sa cause : le récit, l'exposé, la pemiure qu'il fait, peut causer une émotion plus ou moins vive sans conséquence. Mais lorsqu'en se passionnant lui-même, il s'efforce en vain de nous émouvoir, et que, par malheur, tout ce qui l'environne est froid , tandis que lui seul il s'agite, ce contraste risibie fait perdre à son sujet tout ce qu'il a de sérieux, à son éloquence toute sa dignité, à ses moyens toute leur force.
Le pathétique direct, pour frapper à coup sAr, doit donc se faire précéder par \e pathétique indirect. C'est à celui-ci à mettre en mouvement les passions de l'auditeur; et lorsqu'il l'aura ébranlé, que le murmure de l'indignation se fera entendre, ou que les larmes de la compassion commenceront à couler, c'est à l'orateur à se jeter comme dans la foule , et à paraître alors le plus ému de ceux qu'il vient d'irriter ou d'attendrir. Alors ce n'est plus lui qui paraît vouloir donner l'impulsion,
92 ÉLÉMENTS DE LITTÉBATURE.
c'est lui qui la reçoit ; ce n'est plus à sa passion qu'il s'abandonne, mais à celle du peuple; et en se mêlant avec lui, il achève de l'entraîner.
Le point critique et délicat du pathétique direct, c'est de tenir essentiellement à l'opinion personnelle, et d'avoir besoin d'être soutenu par le caractère de celui qui l'emploie. Une seule idée incidente qui, dans l'esprit des auditeurs, vient le contrarier, le détruit.
Supposons , par exemple , que Périclès eût reproché aux Athéniens le luxe et le goût des plaisirs avec la véhémence dont les Gâtons s'élevaient contre les vices de Rome ; la seule idée d'Aspasie aurait fait rire les Athéniens de l'éloquence de Périclès. Supposons que, dans notre barreau, un avocat peu sévère lui-même dans sa conduite et dans ses mœurs voulût parler, comme d'Aguesseau, de décence et de dignité, et qu'on fût instruit du souper qu'il aurait fait la veille, ou de la nuit qu'il aurait passée; supposons qu'un homme voluptueusement oisif vînt se passionner en public contre la mollesse et la volupté , et que, tandis qu'il recommanderait le travail, l'humilité, la tempérance, on sût qu'un char pompeux l'attend, qu'un dîner somptueux est préparé pour lui ; que deviendrait son éloquence.? C'est là surtout qu'il faut se souvenir de ce précepte d'Aristote : SU accusator melior reo. Le contraire fut le moyen dont Cicéron accabla Tubero, en plaidant pourLigarius.
En poésie , et spécialement dans la poésie dramatique, même distinction : ainsi le précepte d'Horace,
Si vis me flerc , dolenihun est
Primum ipsi tibi.
n'est rien moins qu'une maxime générale.
Le sentiment qu'inspire un personnage est quelquefois analogue à celui qu'il éprouve, quelquefois différent, et quelquefois contraire : analogue , lorsque l'acteur nous pénètre de son effroi , de sa douleur , comme Hécube , Philoctète , Mérope, Sémiramis, Andromaque, Didon, etc.; différent, lorsque de sa situation naissent des sentiments de crainte et de pitié qu'il ne ressent pas lui-même , comme OEdipe , Polyxène , Britannicus ;
PATHÉTIQUK. 93
contraire", lorsque la violence de ses transports nous cause des sentiments de frayeur et de compassion pour un autre et contre lui-même, comme Atrée, Cléopàtre ou Néron, ('/est alors. comme je l'ai dit, que le silence morne, la dissimulation profonde, le calme apparent d'une âme atroce, et la tranquille sécurité d'une âme innocente et crédule, nous font frémir, de voir l'un exposé aux fureurs que l'autre renferme. Tout paraît tranquille sur la scène, et les grands mouvements du pathétique se passent dans l'âme des spectateurs.
Jetez les yeux sur la statue du gladiateur mourant : il expire sans convulsions ; et la noble langueur exprimée par son attitude et répandue sur son visage vous pénètre et vous attendrit ; ainsi lorsque Iphigénie veut consoler son père, qui l'envoie à la mort, eile nous arrache des larmes; ainsi lorsque les enfants de ISIédée caressent leur mère, qui médite de les égorger, on frémit. Voyez un berger et une bergère jouant sur l'herbe, et prêts à fouler un serpent qu'ils n'aperçoivent pas; voyez une famille tranquillement endormie dans une maison que la flamme enveloppe : voilà l'image de q,q pathétique indirect.
Rien de plus déchirant sur le théâtre que les transports de joie de l'époux d'Inès , quand son père lui a pardonné.
Mais l'éloquence des passions agit tantôt directement sur les acteurs qui sont en scène , et par réflexion sur les spectateurs; tantôt directement sur les spectateurs, sans avoir d'objet sur la scène. Un conjuré, comme Cinna, Cassius , Manlius, veut inspirer à ses complices ses sentiments de haine et de vengeance contre César ou le sénat ; il emploie l'éloquence de ses passions ; et il en résulte deux effets : l'un sur l'âme des personnages , qui conçoivent la même haine et le même ressentiment; l'autre sur l'âme des spectateurs , qui, s'intéressant au salut de César ou de Rome, frémissent des fureurs et du complot des conjurés. De même, lorsqu'une amante passionnée, comme Ariane ou Didon, déploie toute l'éloquence de l'amour pour toucher un ingrat, pour ramener un infidèle, le pathétique en est dirigé vers l'objet qu'elle veut toucher ; et ce n'est qu'en se réfléchissant sur lame des spectateurs , qu'il les pénètre de pitié pour la maliieureuse victime d'un sentiment si tendre et si cruelle-
ment trahi. Mais si la passion ne s'exhale que pour s'exharei, comme lorsque cette même Didon, cette Ariane abandonnée, laisse éclater son désespoir; lorsque Philoctète, IMérope, Hécube, Clylemnestre fait retentir le théâtre de ses plaintes et de ses cris , le pathétique alors se dirige uniquement sur les spectateurs; et si, comme il arrive dans de vaines déclamations, il manque de frapper les âmes de compassion et de terreur, c'est de l'éloquence perdue : Ferberat auras.
De l'étude bien méditée de ces rapports résulterait peut-être une connaissance plus juste qu'on ne paraît l'avoir communément des moyens propres à l'éloquence des passions, et de l'usage plus modéré, mais plus sûr, qu'il serait possible d'en faire.
Quand à l'effet moral du pathétique, on sent que l'éloquence passionnée doit tenir de la nature du feu, et , comme lui , être à la fois d'un extrême danger et d'une extrême utilité. • En poésie , il est assez rare que l'effet en soit dangereux. S'il attendrit , c'est en faveur d'un objet intéressant, aimable et moralement bon, car la faiblesse n'exclut pas la bonté; et ce n'est pas un mal que de nous disposer à une indulgence éclairée. S'il excite l'effroi, la haine, l'indignation, c'est pour un objet odieux ou funeste; et si l'étonnement et la frayeur que nous cause le crime sont mêlés d'admiration, le danger, le malheur, le trouble, les tourments, que le poète a soin d'attacher au crime, et surtout le tendre intérêt que nous inspire l'innocence, nous font conmiunément haïr les forfaits , lors même que nous admirons la force d'âme et le courage qui les ennoblit à nos yeux. Il n'y a que l'égarement des passions compatibles avec un bon naturel qui nous cause une pitié tendre; et alors c'est à la bonté malheureuse que nous donnons des larmes , c'est la perte de la vertu , de l'innocence, que nous pleurons ; jamais le vice n'intéresse.
Il faut avouer cependant que la bonté morale du pathétique est relative à l'objet pour lecjuel le poète nous émeut; et si la sensibilité qu'il exerce peut devenir nuisible ou vicieuse , comme dans les peintures de l'amour illicite, cet exercice n'est pas aussi salutaire à de jeunes âmes , que lorsqu'elle a pour objet l'a-
niour conjugal , l'amitié , l'Iiumanité , la pieté filiale ou la tendresse paternelle. Une chose incompréhensible, c'est le peu d'usage que nos poètes avaient fait, avant Voltaire, de ces moyens vertueux et puissants d'intéresser et d'émouvoir. Lorsqu'il s'est ouvert cette source sacrée , il l'a trouvée pleine, et si abondante , qu'en soixante ans il n'a pu la tarir. C'est là qu'il reste à puiser après lui; car, à vrai dire, \q pathétique qu'on pouvait tirer de l'amour ne laisse plus, après Racine et Voltaire lui-même , que de petits ruisseaux échappés de la source qu'ils semblent avoir épuisée.
Quoi qu'il en soit, comme en poésie l'impression du pathétique est vague , fugitive et sans objet déterminé ; ou plutôt comme son objet actuel, sa fin prochaine est le plaisir; que le poète n'a d'ailleurs aucun intérêt de rendre vicieux le plaisir qu'il nous cause; que sa gloire même la plus pure est attachée à la bonté morale de ses moyens , et qu'à l'ambition d'être aimable et intéressant se joint , s'il n'est pas dépravé , celle de se montrer honnête , on est presque ssuré qu'en lui le talent d'émouvoir n'aura rien de pernicieux.
Il n'en est pas de même en éloquence. Un factieux, un fourbe, un fanatique, un furieux, un homme vénal et pervers, animé par ses passions ou par celles de ses clients, peut les communiquer à son auditoire, à ses juges, et de l'impression soudaine et rapide qu'il aura faite peut dépendre l!état, l'honneur, la vie d'un citoyen, le sort d'une famille, la destinée d'un empire. L'homme vertueux, au contraire, peut, avec le même flambeau, rallumer toutes les vertus. Sans la bataille de Chéronée , Démosthène eût sauvé la Grèce ; si les deux Gracques n'avaient pas été massacrés, Rome n'avait plus de tyrans; si dans le parti de Catilina, ou dans celui de Charles I" il se fût trouvé deux hommes plus éloquents que Cicéron et que Cromwell, Rome était perdue , Charles était sauvé ; si Marc- Antoine , le triumvir > n'eût pas connu les grands moyens de ï é\o(\\\Qï\ç,Q pathétique , César n'eût pas été vengé. Et dans le barreau ancien et moderne, combien de fois et le juste et l'injuste, indifféremment soutenus d'une éloquence pathétique , u'onl-ih pas triomphé ou succombé par elle?
L'enteudement est une faculté froide et passive; il obéit, dans le silence des passions, à la vérité, à l'évidence; et alors sans doute il suffit de convaincre pour entraîner. De même, une sensibilité, une vivacité modérée, dans des âmes paisibles et dans des esprits calmes , les dispose à la persuasion ; et avec eux on est en état de bien servir la vérité , lorsqu'au talent de la faire connaître on joint le don de la faire aimer. C'est dans la première de ces deux hypothèses que Bourdaloue a écrit ses sermons; c'est dans la seconde que Fénelon à composé le Télèmaque et Massillon le Petit- Carême; et contre de faibles obstacles, il serait inutile, il serait ridicule d'employer de plus grands efforts; car en éloquence, non plus qu'en mécanique, il ne doit jamais y avoir de mouvement perdu ; puissance , levier, résistance, tout doit être proportionné.
Mais lorsqu'en même temps on a des vérités pressantes, d'importantes résolutions à faire passer dans les âmes, et dans son auditoire une extrême inertie à vaincre, ou de grands mouvements à contraindre et à réprimer, ou une longue obstination, une forte inclination à combattre et à renverser, enfin une masse d'obstacles à ébranler et à détruire, ou une violente impulsion à repousser, à surmonter; alors l'éloquence a besoin du bélier et de la baliste.
Le reproche, l'objurgation, la honte, la vue de l'opprobre ou d'un plus grand péril , l'enthousiasme de la gloire , l'enivrement que peut causer l'espérance d'un meilleur sort, sont nécessaires pour réchauffer des âmes que la crainte a glacées , pour relever des âmes que les revers ont abattues, pour exciter des âmes que l'indolence et la sécurité ont engourdies dans le repos.
Il en est de même des mouvements d'indignation, de commisération, d'effroi, d'horreur, de haine, de vengeance, utilement et dignement employés, soit pour ramener, soit pour entraîner l'auditoire, le pousser ou le retenir.
Si donc l'orateur est lui-même intimement persuadé de l'ulilité de ses conseils, de l'importance de son objet, ou de la bonté de sa cause , et qu'il trouve ou son auditoire ou ses juges aliénés, ou inclinés vers l'avis contraire, prévenus d'affections
injustes ou de séductions funestes , émus de passions qui peuvent égarer ou dépraver leur jugement, il est de son devoir d'effacer c*s impressions par des impressions plus profondes , d'opposer à ces mouvements des mouvements plus forts , de mettre enfm dans la balance de l'intérêt ou de l'opinion des contre-poids qui rétablissent l'équilibre de l'équité. Un arbre courbé par le vent est redressé par un vent contraire, ou par la contention d'un effort opposé.
Si l'orateur voit d'un côté des vérités de sentiment favorables à l'innocence, ou à la faiblesse excusable, ou à l'imprudence crédule, ou à l'erreur inévitable; et de l'autre côté des principes déforme, des règles de droit, des maximes de politique ou de jurisprudence, qui portent le juge à s'endurcir, pour user de cette rigueur dont l'excès rend injuste la justice même, alors encore faut-il bien recourir aux sentiments de la nature pour amollir la dureté des lois.
Delà, dans l'éloquence, l'usage légitime de la force des passions, même des passions vicieuses, comme l'envie et la colère, et à plus forte raison des passions honnêtes, comme l'amour de la louange, la crainte de l'opprobre, la commisération, l'indignation contre l'orgueil, l'horreur de l'oppression, de la violence et de l'injure : de là le droit de présenter, d'exagérer aux yeux de l'auditoire tout ce qui peut l'intéresser et l'émouvoir en faveur du faible, de l'innocent, du malheureux.
Jusque-là rien sans doute n'est plus digne des fonctions de l'orateur que l'éloquence po/^eï/^we.
Mais ce qui la rend dangereuse et redoutable, c'est qu'avant même de la juger, il faut l'entendre, et par conséquent s'y exposer avant que de savoir si c'est la bonne ou la mauvaise cause qu'elle arme de tousses moyens.
Le barreau, la tribune, sont une arène oii la première loi du combat entre les contendants est que les armes soient égales. l^e pathétique est donc permis de droit à tous les deux, ou il doit être également interdit à l'un et à l'autre.
Dans la chaire on a moins à craindre les abus de cette éloquence ; et quoique le fanatisme et le faux zèle l'aient fait servir plus d'une fois d'instrument à la calomnie, à la discorde à la
fureur des factions, et que l'erreur, les passions, le crime, aient pu s'en prévaloir dans des temps malheureux, un orateur chrétien se rendrait aujourd'hui si odieux , si méprisable en abusant de sou ministère, que, pour le plus indigne même de l'exercer, le respect public est un frein.
Mais au barreau, il est presque impossible que dans l'une ou dans l'autre cause, si ce n'est dans toutes les deux, l'éloquence passionnée ne soit pas contraire à l'esprit de droiture, d'impartialité, d'équité, qui doit seul animer les juges; et c'est là que le pathétique est comme un fer à deux tranchants.
Lorsque les mœurs d'Athènes n'étaient pas corrompues encore» l'aréopage avait écarté de son tribunal l'éloquence des passions. Mais bientôt elle y pénétra. L'orateur qui plaidait pour Phryné osa lui arracher le voile ; et Phryné, qui, pour ce seul acte de séduction, devait être blâmée (je dis elle ou son défenseur), obtint son absolution : tant ces vieillards, qui adoraient la beauté dans le marbre de Praxitelle, étaient incapables de résister aux charmes de la beauté vivante qu'animaient deux beaux yeux en pleurs ! Le voile de Phryné, en tombant, découvrit la honte des juges.
Socrate dédaigna une apologie oratoire ; il dit à Lycias , qui lui en proposait une d'un caractère indigne de lui : « Tu m'apportes là une chaussure de femme. » Il parla lui-même à ses juges en sage, en homme simple et vertueux : et il fut condamné.
Dans la suite, l'art d'émouvoir fut porté aussi loin dans la tribune qu'au théâtre. Ce qui nous reste de Démosthène est d'un style grave et sévère ; la raison y agit plus que les passions; le reproche, l'indignation, l'imprécation, l'invective, sont presque les seuls mouvements pathétiques qu'il se permette. Mais dans celles de ses harangues que le temps nous a dérobées , il fallait bien qu'il eût plus d'une fois fait usage du don des larmes, puisque Eschine ne doutait pas qu'il n'y eût recours dans sa défense, et qu'il croyait devoir avertir ses juges de ne pas s'y laisser tromper : Â quoi bon ces larmes'^ leur dit-il d'avance. A quoi bon ces cris et cette contention de voix? VX plus haut : Quant au torrent de larmes qui coulera de ses yeux, quant à ses accents lamentables , répondez-lui y etc. Démosthène avait doue
outunie d'en user ainsi pour émouvoir son auditoire : sans cela ischine aurait prédit en insensé ce qu'allait faire Démostliène , r le peuple Veut bafoué.
(^hez les Romains, le jwa^^eV/^we était le sublinie de l'éloquence, Quisenim nescit maximam vim existere oraforis inhominttm mentibus, tel ad iraw, oui ad odium, aut ad dolorem incitaniis, vel ab hisce iisdem permotionibus ad lenitatem misericorfliamque î'evocari. {De Orat. )
Et en effet, dans un pays et dans un temps ou les factions , les partis, les brigues, les vexations dans les provinces, le pé- •/ulat, les crimes de lèse-majesté publique, les discordes civiles, les haines personnelles , peuplaient les tribunaux d'accusateurs et d'accusés; où la violence, l'usurpation, le meurtre, l'empoisonnement, le sacrilège, étaient des actions journalières ; où le caractère national, l'esprit de domination et d'autorité arbitraire, présidaient dans les tribunaux,
Parcere subjectis el debellare superbos \
ou tous les juges, le sénat, le peuple, les préteurs, jusqu'aux chevaliers, se regardaient comme des souverains , arbitres de la loi, et libres d'exercer ou la rigueur ou la clémence; l'art d'émouvoir, d'irriter, de fléchir , de rendre l'accusé intéressant ou odieux devait être plus nécessaire et plus recommandable que l'art d'instruire et de convaincre.
Aussi voit-on que les lumières du philosophe et du jurisconiilte, que la sagesse et l'habileté même de l'homme d'État, ans l'éloquence des passions, étaient comptées pour peu de chose dans les talents de l'orateur. Dire ce qu'il fallait, et le dire à propos, était l'affaire de la prudence : mais le dire comme il fallait pour remuer, pour irriter, pour apaiser son auditoire, pour le remplir d'indignation, de douleur, de compassion, c'était l'affaire du génie et le triomphe de l'éloquence.
A des lois on trouvait sans peine à opposer des lois , à des
indices des indices , à des raisons et à des vraisemblances des
moyens non moins spécieux; mais lorsqu'une io\s\e pathétique
"était saisi des esprits et des âmes, l'extrême difficulté de l'art
était de les lui arracher.
"Rivera JîaJ' ^ BIBIIOTHECA |
100 ELEMENTS DE LITTERATUBE.
Écoutez Cicéron parlant de ce genre d'éloquence : Quo perturbantur animi et concitantuTj in quo uno ?'egnat oralio. Il le peint comme il l'employait, entraînant et irrésistible ; Hocvehe" mens y incensum, incitatum; quo causx eripiuntur; quod, quum rapide fertui\ susfineri millo pacto potest : et il en cite pour exemple l'ascendant qu'il lui avait donné. « Dans ce genre, dit-il, malgré la médiocrité et la faiblesse de mes talents, je ne laissai pas d'exercer encore un assez grand empire, et de mettre souvent mes adversaires hors de défense. Hortensius, tout grand orateur qu'il était, chargé de plaider pour Verres, son ami, n'eut pas la force de me répondre. Catilina, que j'accusais devant le sénat, fut réduit au silence. Dans une cause particulière, mais importante et grave, Curion le père, ayant commencé de parler, succomba tout à coup, et prétexta que, par un poison qu'il avait pris, on lui avait ôté la mémoire. »
Comme l'éloquence pathétique tient encore plus de la nature que de l'art, elle avait pris naissance dans Rome avant que l'art y fut formé. Mais l'art, en se perfectionnant, ne fit que raffmer et renchérir encore sur les moyens donnés par la nature, d'intéresser et d'émouvoir.
Dans ce dialogue , que je voudrais répandre tout entier dans mes articles sur l'éloquence, dans ce dialogue où Cicéron a mis en scène Marc- Antoine et Crassus raisonnant sur leur art, il faut les entendre se rappeler l'un à l'autre les effets étonnants que leur pathétique a produits. C'est là qu'on voit ce que j'ai dit dans Vartide Orateur, que le juste et l'injuste, le vrai, le faux, le crime, l'innocence, tout leur était indifférent; qu'une bonne cause était , pour eux , celle qui prêtait à leur éloquence des moyens de troubler l'entendement des juges, de leur faim oublier les lois, et de les remuer au point que la passion , dominant leur raison et leur volonté même, dictât seule leur juge-j ment. Nihit est enim in dicendo ma jus ( disait Antoine à l'un de ses disciples ) quam utfaveat oratori is qui audiet, ufque ipse sic moveatWy ut impetu quodam animi et perturbatione,. magis quam judicio aut consilio, regatur.
Le même Antoine avoue à Sulpicius qu'il a gagné contre lui la plus mauvaise cause ; et il dit comment il s'y est pris, com-
ment il a fait succéder la douceur à la véliémence : Tune admiscere huic generi oralionis vehementi atqiie atroci genus illud
alterum lenitatis et mansuetudlnis cœpi : comment il a
triomphé de l'accusation , plus par l'émotion des Ames que par la conviction des esprits : Ifa magls affectis anîmis judicum qnam doctis, tua^ SiUpici, est anobis tam accusatio vicia.
Mais la grande leçon qu'il donne aux jeunes orateurs, c'est de se pénétrer eux-mêmes des sentiments passionnés qu'ils veulent communiquer aux juges. Ut enim nulla materies tumfacilis ad exardescendum estj qux, nisl admoto îgni^ ignem concipere possit; sic nulla mens est tam ad comprehendendam vim oratoris parata , qux possit incendi, nisi inflammatus ipse ad eam et ardens accesserit. Et c'est là qu'il fait cet éloge si beau de l'éloquence de Crassus : Quœ, me HerciUe , ego y Crasse, quum a te tractantur in causis , horrere soleo : tanta vis animi, tantus impetus, tantits doloi\ oculis, vultu, gestu, digito denique isto tuo signijicari solet ; tanlum est flumen gravissimorum optimorumque verborum, tam integrœ sententix, tam ver 3e y tamnovx, tam sine pigmentis fucoque puerili ; ut mihi non solum tu inre?idere judicem, sed ipse ardere videaris. Il est impossible, dit-il encore, que l'auditeur soit ému si, l'orateur ne l'est pas. Nequefieri potest ut doleat is qui audit , ut oderit, utinvideat, ut pertimescat aliquid, ut ad fletummisericordiamque deducatur, nisi omnes ii m,otus quos orator adhibere volet judici, in ipso oratore impressi esse atque inusti videantur. Pour moi, ajoute-t-il, je n'ai jamais su inspirer que ce que j'ai profondément senti. Non, me Hercule , unquam apudjudices aut dolorem, aut miserîcordiam, aut invidiam, aut odium excitare dicendo volui quin ipse in commovendis judicibus , iis ipsis sensibus ad quos illos adducere vellem, permoverer. Il se représente déchirant la robe d'Aquilius, et montrant aux juges les cicatrices dont sa poitrine était couverte. Ce ne fut pas, dit-il, sans une grande émotion et sans un accès de douleur que je risquai cette action hardie. Quem enim ego consulem fuisse, imperatorem ornatum a senatu, ovantem in Ca-. pitolium ascendisse meminissem, hune quum afjlictum, debilitatum, mœrentem, in summum dis erimen adductum vidèrent,
non prias sum coiiatus misericordiarn aliis commoverej quam misericordia sum ipse captus. Sensi quidem tum magnopere moverijudices, quum excitavi mœstum ac sordidatum senem, etquum istafeci... 7ion arte... sed motu magno animi ac dolore, ut discinderem tunicam, ut cicatrices ostenderem... Non fuit hxc sine meis lacrymis, non sine dolore magno, miseratio omniumque deorum, et homlnum, et civium. et sociorum, imploratio : quibus omnibus verbis, quse a me tum sunt habita , si dolor abfuisset meus, non modo non miserabilis, sed etiam irridendafuisset oratio mea. (De Oral. )
11 se complaît à rappeler les schnas pathétiques qu'il a jouées dans ses péroraisons. Qua nos ita dolenter uti sofemus^ ut puerum infantem in manibus pérorantes tenuerimus ; ut, alia in causa, excitato reo nobili sublato etiam jîlio parvo , plangore et lamentatione compleremus forum.
Mais il ne s'agit pas seulement de savoir inspirer la commisération; il faut, dit-il, savoir de même irriter, apaiser le juge. Sed etiam est faciendum ut irascatur judex, mitigetur, invideatjfaveat, contemnat, admiretur, oderit, diligat, cupiat,satietate afjiciatur^ speret, metuat, lœtetur, doleat; qua in varietaie^ duriorum accusatio suppeditabit exempta; mitiorum, defensiones meae . ( Orat. )
Ainsi l'orateur se regardait comme un homme tout dévoué à son client ; et son devoir, sa foi, sa probité , son honneur, consistait à le bien défendre : Quibus rébus adducti, etiam quum alienissimos defendimus, tamen eos afienos, si ipsi viri boni oolumus haberi, existimare non possumus. ( De Orat. )
Mais le sûr moyen de n'employer jamais le pathétique inutilement et à froid, c'est de le réserver aux causes qui en sont susceptibles, et de s'en abstenir dans celles où les esprits, trop aliénés, en repousseraient l'impression : Primum coîisiderare soteo, dit Antoine, postuletne causa : nam neque parvis in rébus cdhibendœ sunt hx dicendi faces, neque ita animatis hominitms ut nihil ad eorum mentes oratione flectendas proficere possimus; ne aut irrisione aut odio digni putemw\ si aut tragœdias agamusin nugis, aut convel/ere adoriamur ea qux 7ton possunt commoveri. ( De Orat. )
C'est une étude intéressante pour l'orateur, et plus sérieuse encore pour les juges, que de voir, dans ces livres de rhétorique, de combien de manières on peut s'y prendre pour les séduire, les étourdir, les égarer dans leurs jugements , et soulever en eux toutes le3 passions contre Téquité naturelle.
De toutes ces passions , il paraît que l'envie était celle dont les Romains étaient le plus facilement et le plus ardemment émus; et à la manière dontCicéron enseigne à l'exciter, on peut juger de ses recherches dans l'art de remuer les autres. Invident homines maxime paribuSy aut inferioribiiSj quum se re- Victos sentiunt, illos autem dolent evolasse. Sed etiam superiorihus invidetur sœpe vehementer ; et eo magis, si intoleraniius sejactant, et œquabilitatem communia juris^ prxsfantia dignitatis aut fortunx sux, transeunt : qux si inflammanda sunt, maxime dicendum est non esse virtute parata^ deinde ctiam vitiis atque peccafis ; tum si erunt honestiora atque graviora, tamen non esse tanti ulla mérita , quanta insoleniia hominis quantumque fastidium. (De Orat. )
Il est donc bien vrai que l'éloquence pathétique fut dans tous les temps au barreau une éloquence piperesse, comme l'appelle Alontaigne ; et l'on ne saurait trop recommander aux juges d'en étudier les tours et d'adresse et de force, pour apprendre à s'en iiarantir. Voyez- Barreau.
Le pathétique de la chaire a pour moyens la crainte , l'espérance, la tendre pitié, la commisération pour soi-même et pour ses semblables; le grand intérêt de l'avenir. On en voit peu d'exemples dans nos célèbres orateurs : ils semblent avoir une sorte de pudeur qui les modère et qui les refroidit. En se livrant aux grands mouvements de l'éloquence, ils croiraient prêcher en missionnaires; et c'est alors qu'ils seraient sublimes. Bossuet ne Ta jamais été plus que dans l'oraison funèbre d'Henriette ; Massillon est fort au-dessus de lui-même dans son sermon du Pécheur mourant ; si Bourdaloue avait eu autant de chaleur dans <■ "S mouvements et dans ses peintures, que de vigueur dans ses raisonnements , rien jamais , dans ce genre , ne l'aurait égalé.
Cest donc en effet dans les missionnaires qu'il faut chercher les -rands mouvements de l'éloquence pathétique; et il reste un
moyen de porter le talent de la chaire plus loin qu'il n'a jamais été ; c'est de composer comme Bourdaloue, d'écrire comme Massik^D, et de se livrer aux mouvements d'une âme profondément émue, comme Bridaine.
PÉRIODE. Jrt oratoire. Cicéron, dans son livre du parfait orateur , a donné une attention sérieuse au nombre, et singulièrement à hpériode. Il en recherche l'origine, la cause, la nature et l'usage.
La période fut inventée par les rhéteurs, qui, dans la Grèce, avaient précédé îsocrate ; mais ce fut lui qui la perfectionna , en donnant au nombre plus de nature! et d'aisance, et en corrigeant l'abus immodéré que les inventeurs en avaient fait dans un style trop compassé.
Ce qui donna lieu à cette invention, ce fut la prédilection de l'oreille pour certaines mesures et pour certaines cadences que le hasard avait fait prendre à l'élocution oratoire, et sa répugnance pour un amas informe de phrases tronquées et mutilées , ou immodérément diffuses. Mutila sentit qiixdam et quasi decurtata ; quibus , tanquam debito fraudetur , offenditur : productiora alia et quasi immoderatius excurrentia.
Ainsi, jusqu'au temps d'Hérodote, le style nombreux et périodique fut inconnu; mais comme le hasard en produisait les formes, etquela nature en indiquait l'usage, l'observation donna naissance à Vart.nerodotuset eadem superiorœtas numéro ca-
ruit, nisi quando temereac fortuite... Notatio naturx et
animadcersio peperit artem. Mais l'esprit, autant que l'oreille, dut indiquer les formesdelajoenWe;et le sentiment de l'harmonie ne fit que la perfectionner : car la pensée porte avec elle ses parties, ses intervalles, ses suspensions et ses repos; et comme elle naît dans l'esprit à peu près revêtue des mots qui doivent l'énoncer, elle indique au moins vaguement la forme qui lui est analogue. Ante enim circumscribitur mente sententia, coi\festimque vcrba concurrunt, qnx mens eadem, qua nihilest celerius, statim dimittity ut suoquodque loco respondeat : quorum descriptus ordo alias alia terminât ione concluditur ; atque om-
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/ ///«, et prima et média , verbn spectare debent ad ultimum.
Voilà donc la période, aussi bien que l'incise, indiquée par la nature et prescrite par la pensée; en sorte que si la pensée n'est qu'une perception simple et isolée, la phrase le sera comme elle; mais si la pensée est elle-même un composé de perceptions correspondantes et liées par leurs relations réciproques, il faut bien que les mots qui doivent l'exprimer conservent les mêmes rapports, les mêmes liaisons entre eux.
Cependant comme les rapports et les liaisons de nos idées peu- \<'nt être ou expressément indiqués ou sous-entendus, et que lesprit, pour apercevoir que deux idées se correspondent ou que l'une émane ou dépend de Tautre, n'a souvent beso'in que de les voir se succéder sans liaison expresse, alors celui qui les énonce est libre, ou de les lier dans son style, ou de les détacher; et ici Part commence à exercer le droit de modifier la nature.
Mais l'art lui-même n'agit pas sans raison ; et ses règles, pour corriger et pour embellir la nature , sont prises dans la nature niéme. Le style périodique et lestyle concis ne doivent donc pas s'employer indifféremment et sans choix.
1" Ni l'un ni l'autre ne doit être trop continu : le style coupé serait fatigant pour l'esprit , qui ne veut pas travailler sans cesse à découvrir, entre les idées , des rapports que les mots ne lui indiquent jamais : de plus il serait, pour l'oreille , rompu , raboteux , cahotant , et, ce qui n'est pas supportable, dur et monotone à la fois. Le style périodique ^ dans sa continuité, aurait aussi trop de monotonie : il serait lâche, diffus, traînant, et par le nombre d'incidents qu'il emploirait pour s'arrondir, et par le soin de marquer sans cesse les liaisons, même les plus faciles à suppléer par la pensée : il manquerait de naturel ; et en décelant , dans sa construction , trop d'étude et trop d'artifice, il détruirait la confiance, qui seule nous dispose à la persuasion. Knfin quoiqu'il ne soit pas vrai qu'une peV/oé/e soit une élocution qui se prononce Jacilement tout d'une haleine, cependant, comme les demi-repos qui séparent ses membres, ne donnent lieu qu'à une respiration pressée , et pénible à la longue , si l'o-
teur, par intervalle, n'avait pas de repos absolus plus fréquents, 11 souffrirait et il ferait souffrir.
2° Soit l'incise, soit la période, il y a pour l'une et pour l'autre une juste longueur. L'incise est dans sa force , dit Cicéron , lorsqu'elle est composée de deux ou trois mots ; elle en peut avoir davantage , mais il ne veut pas la réduire à un seul. Et en effet, il faut qu'un mot soit bien frappant pour faire seul une impression vive. La période doit pouvoir être saisie ensemble et comme d'un coup d'œil : sa mesure est donc limitée par la faculté commune d'apercevoir et d'embrasser tout le cercle d'une pensée : Cicéron la réduit à l'étendue de quatre vers hexamètres ; et dans les exemples qu il en donne elle ne s'étend guère au delà. Dans notre langue elle a fréquemment l'étendue de huit de nos vers héroïques; et ses membres, sans affecter une parfaite symétrie, ne laissent pas d'avoir entre eux une sorte d'égalité.
3° L'incise et la période doivent être nombreuses : l'incise , d'autant plus qu'elle est plus isolée et plus frappante; la période , pour captiver l'oreille et se concilier sa faveur.
De quelle importance , nous dira-t-on, peut être le suffrage de l'oreille pour qui ne vient pas amuser un auditoire oisif avec une éloquence vaine, mais instruire, persuader, convaincre, émouvoir un auditoire sérieusement occupéou de grands intérêts ou de vérités importantes.^ Que fait alors la mesure, le nombre, la forme de la phrase , à la force de la pensée et à celle du sentiment ?
Celui qui fait cette question ne sait donc pas combien l'âme, l'esprit, la raison même, sont dominés par les sens? S'il croit les affections intimes, ou d'un auditoire ou d'un juge , indépendantes des impressions faites sur leurs oreilles , il doit les croire indépendantes des impressions que reçoivent leurs yeux : pour lui , l'action même de l'orateur, l'expression du geste, et du visage, et de la voix, est donc étrangère à l'éloquence; et ce que les deux hommes les plus éloquents de l'antiquité, Démoslhène et Cicéron , regardaient comme la partie la plus essentielle de leur art, lui est inutile et superflu. Malheur à l'innocence, à la justice et à la vérité , si elles ont pour adversaire un orateur qui parle aux sens, et pour défenseur un philosophe qui pense ne devoir parler qu'à l'esprit et à la raison!
Mais quel que soit le charme et le pouvoir d'un style harmo-