PARODIE
die; et le mot de don Diègue n'en est pas moins terrible dans la situation du Cld. Dans Jgnès de Chaillof , les entants trouver» qu'on amène et l'ample mouchoir d'Arlequin nous font rire. L'<iS scènes Aulnes parodiées n'en sont pas moins très-patliétique?.. Il n'y a rien de si élevé, de si touchant, de si tragique, qur l'on ne puisse travestir et parodier plaisamment, sans qu'il y ait , dans le sérieux , aucune apparence de ridicule.
Une excellente /^arorfie serait celle qui porterait avec elle une saine critique, comme l'éloquence de Petit-Jean et de l'Intimé dans les Flaideiirs : alors on ne demanderait pas si la parodie est utile ou nuisible au goût d'une nation. Mais celle qui ne fait que trav^tir les beautés sérieuses d'un ouvrage dispose et accoutume les esprits à plaisanter de tout, ce qui fait pis que de les rendre faux ; elle altère aussi le plaisir du spectacle sérieux et noble; car au moment de la situation parodiée, on ne manque pas de se rappeler la parodie, et ce souvenir altère l'illusion et l'impression du pathétique. Celui qui la veille avait vu /ignés de Chaillot devait être beaucoup moins ému le lendemain des scènes touchantes à' Inès. C'est d'ailleurs un talent bien trivial et bien méprisable que celui du parodiste, soit par l'extrême facilité de réussir sans esprit à travestir de belles choses, soit par le plaisir malin qu'on paraît prendre à les avilir.
Le mérite et le but de la parodie, lorsqu'elle est bonne, est do faire sentir entre les plus grandes choses et les plus petites un rapport qui , par sa justesse et par sa nouveauté, nous cause une vive surprise : contraste et ressemblance, voilà les sources de la bonne plaisanterie ; et c'est par-là que \a parodie est ingénieuse et piquante. Mais si dans le sujet comique ne se présentent pas naturellement les mêmes idées, les mêmes sentiments, les mêmes images, presque les mêmes caractères, les mêmes passions que dans le sujet sérieux , \a parodie est forcée et froide. (i*estla justesse des rapports, c'est l'à-propos, le naturel, la vraisemblance, qui en fait le sel, l'agrément, ialinesse. f"oyez Plaisant.
Le même poème nous fournira les deux exemples opposés. Dans le Lutrin, rien de plus juste et de plus naturellement placé que l'épisode de la Discorde; on sait qu'elle règne dans une église comme dans un camp, parmi des moines et des chanoines comme parmi de.«: généraux d'armée; et lorsqu'on lui entend tenir dans
le Lntrin le même langage à peu près qu'elle tiendrait dans IV-
liade, lorsqu'on la. voit
Encor, toute noire de crimes,
Sortir des cordeliers pour aller aux minimes,
ce rapprochement des extrêmes, cette manière ingénieuse de nous faire sentir que les grandeurs sont relatives, et que les passions égalisent tous les intérêts ; cette manière, dis-je, qui est le grand art de la Fontaine, rend l'intervention de la Discorde dans les démêlés d'un chapitre aussi plaisante qu'elle est juste. On bst agréablement surpris de retrouver dans la bouche de cette fière divinité les mêmes discours qu'elle a coutume de tenir dans les grands poèmes, et de l'entendre parler d'une querelle de chanoines comme Junon, dans V Enéide, parle de la guerre de Troie et île la fondation de l'empire romain.
Suis-je donc la Discorde? et parmi les mortels, Qui voudra désormais encenser mes autels ?
Mais lorsque, dans le même poëme, pour le seul plaisir de •parodier Virgile, Boileau amène une querelle qui n'a aucun rapport à celle du chapitre ; lorsque , pour s'élever au ton héroïque dans un sujet plaisant, il fait dire à un perruquier des choses qui n'ont jamais dû lui passer par la tête :
Et le Rhin de ses flots ira grossir la Loire Avant que tes bienfaits sortent de ma mémoire.
qu'il fait dire à la perruquière , pour imiter Didon ;
Ni ton épouse enfin toute prête à périr, etc.
et au perruquier, pour rappeler En ée :
Je ne veux point nier les solides bienfaits
Dont ton amour prodigue a comblé mes souhaits.
tout cela grimace , et n'a rien de vraisemblable ni de plaisant
Boileau a tourmenté cet endroit de son poëme. Il avait mis d'abord un horloger à la place du perruquier; il trouva que ce personnage n'était pas assez comique; il changea, et ne fit pas mieux. C'est que la situation n'avait rien d'assez analogue à celle de Didon et d'Knée; qu'il n'était ni plus vraisemblable ni plus amusant de voir une perruquière qu'une horlogère se désoler de ce que son mari allait passer la nuit à monter un lutrin; et que leur (juerelle n'avait aucun trait à la vanité ridicule du chantre et du trésorier, les deux héros du poëme.
Parterre. C'est, dans nos salles de spectacle, Taire ou l'espace qu'on laisse vide nu milieu de l'enceinte des loges, entre l'orchestre et ramphithéàtre, et où le spectateur est placé moins à son aise et à moins de frais.
Les anciens appelaient orchestre ce que nous appelons par- /^/re. Cet orchestre était, chez les Grecs, la place des musiciens; chez les Romains, celle des sénateurs et des vestales.
Ce n'est pas sans raison qu'on a mis en problême s'il serait avantageux ou non qu'à nos parterres, comme à ceux d'Italie, les spectateurs fussent assis. On croit avoir remarqué qu'au /?«rterre où l'on est debout, tout est saisi avec plus de chaleur ; que l'inquiétude, la surprise, l'émotion du ridicule et du pathétique, tout est plus vif et plus rapidement senti : on croit, d'après ce vieux proverbe, anima sedensjît sapientior, que le spectateur plus à son aise serait plus froid, plus réfléchi, moins susceptible d'illusion, plus indulgent peut-être, mais aussi moins disposé à ces mouvements d'ivresse et de transport qui s'excitent dans un parterre où l'on est debout.
Ce que l'émotion commune d'une multitude assemblée et pressée ajoute à l'émotion particulière ne peut se calculer : qu'on se figure cinq cents miroirs se renvoyant l'un à l'autre la lumière qu'ils réfléchissent, ou cinq cents échos le même son; c'est l'image d'un public ému par le ridicule ou par le pathétique. C'est là surtout que l'exemple est contagieux et puissant. On rit d'abord de l'impression que fait l'objet risible, on reçoit de même l'impression directe que fait l'objet attendrissant; mais, de plus, on rit de voir rire, on pleure aussi de voir pleurer ; et l'effet de ces émotions répétées va bien souvent jusqu'à la convulsion du rire, jusqu'à l'étouffcment de la douleur. Or c'est surtout dans le parterre, et dans le parterre debout, que cette espèce d'électricité est soudaine, forte, et rapide ; et la cause physique en est dans la situation plus pénible et moins indolente du spectateur, qu'une gêne continuelle et un flottement perpétuel doivent tenir en activité.
Mais une différence plus marquée entre un parterre où l'on est assis et un parterre où l'on est debout est celle des spectateurs mêmes. Chez nous, le parterre {car on appelle aussi de
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ce nom la partie de l'assemblée qui occupe l'espace dont nous avons parlé) est composé communément des citoyens les moins riches, les moins maniérés, les moins raffinés dans leurs mœurs; de ceux dont le naturel est le moins poli, mais aussi le moins altéré; de ceux en qui l'opinion et le sentiment tiennent le moins aux fantaisies passagères de la mode, aux prétentions de la vanité, aux préjugés de l'éducation; de ceux qui communément ont le moins de lumières, mais peut-être aussi le plus de bon sens, et en qui la raison, plus saine, et la sensibilité, plus naïve, forment un goût moins délicat mais plus sûr que le goût léger et fantasque d'un monde où tous les sentiments sont factices ou empruntés.
Dans la nouveauté d'une pièce de théâtre, le parterre est un mauvais juge, parce qu'il est ameuté, corrompu et avili parles cabales : mais lorsque le succès d'une pièce est décidé, et que la faveur et l'envie ne divisent plus les esprits, le meilleur de tous les juges, c'est le parterre. On est surpris de voir avec quelle vivacité unanime et soudaine tous les traits de finesse, de délicatesse, de grandeur d'âme et d'héroïsme, toutes les beautés de Racine, de Corneille, de Molière, enfin tout ce que le sentiment, l'esprit, le langage, le jeu des acteurs, ont de plus ingénieux et de plus exquis, est aperçu, saisi dans l'instant même par cinc] cents hommes à la fois ; et de même avec quelle sagacité les fautes les plus légères et les plus fugitives contre le goût, le naturel, la vérité, les bienséances, soit du langage, soit des mœurs, sont aperçues par une classe d'hommes dont chacun, pris séparément aurait semblé ne rien savoir de tout cela. On ne conçoit pas comment, par exemple, les rôles de Viriate, d'Agrippine, et du Méchant, sont si bien jugés par le peuple; mais il faut savoir que dans \t parterre tout n'est pas ce qu'on appelle peuple, et que parmi cette foule d'hommes sans culture il y en a de très-éclairés. Or c'est le jugement de ce petit nombre qui forme celui du parterre : la multitude les écoule, et elle n'a pas la vanité d'être humiliée de leurs leçons; au lieu que dans les loges chacun se croit instruit, chacun prétend juger d'après soi-même.
Une différence qui, à certains égards, est à l'avantage des loges , mais qui ne laisse pas de décider en faveur du parterre ,
c'est que dans celui-ci, .n'y ayant point de feinnies, il n'y a point de séduction : le goiît du parterre en est moins délicat, mais aussi moins capricieux, et surtout plus maie et plus ferme.
Au petit nombre d'hommes instruits qui sont répandus dans le parterre se joint un nombre plus grand d'hommes habitués au spectacle, et dont c'est l'unique plaisir; dans ceux-ci un long usage a formé le goût ; et ce goût de comparaison est bien souvent plus sûr qu'un jugement plus raisonné; c'est comme une espèce d'instinct qu'a perfectionné l'habitude. A cet égard, le parterre change lorsqu'un spectacle se déplace, et que les habitués ne le suivent pas. On croit avoir remarqué, par exemple, que depuis que la Comédie française est aux Tuileries ' on ne reconnaît plus dans le par/erre cette vieille sagacité que lui donnaient ses chefs de meute quand ce spectacle était au faubourg Saint-Germain; car il en est d'un parterre nouveau comme d'une meute de jeunes chiens : il s'étourdit et prend le change.
Par la même raison, le goût dominant du public, le même jour et dans la même ville, n'est pas le même d'un spectacle à un autre; et la différence n'est pas dans les loges, car le même monde y circule ; elle est dans cette partie habituée du public que l'on appelle les piliers du jxirterre : c'est elle qui donne le ton; et c'est son indulgence ou sa sévérité, sa bonne ou sa mauvaise humeur, son naturel inculte ou sa délicatesse, son goût plus ou moins difficile, plus ou moins raffiné, qui, par contagion, se communique aux loges, et fait comme l'esprit du lieu et du moment.
Le parterre est donc habituellement composé d'hommes sans culture et sans prétentions, dont la sensibilité ingénue vient se livrer aux impressions qu'elle recevra du spectacle, et qui, déplus, suivant l'impulsion qu'on leur donne, semblent ne faire qu'un esprit et qu'une âme avec ceux qui, plus éclairés, les font penser et sentir avec eux.
De là vient cette sagacité singulière, cette promptitude admirable, avec laquelle tout un parterre saisit à la fois les beautés lu les défauts d'une pièce de théâtre ; de là vient aussi que certaines beautés délicates ou transcendantes ne sont senties qu'avec
' Elle y était alors.
le temps, parce que rinfliience des bons esprits n'est pas toujours également rapide, quoique la partie du public où il y a le moins de vanité soit aussi celle qui se corrige et se rétracte le plus aisément. C'est le par/erre qui a vengé ]a Phèdre de Racine de la préférence que les loges avaient donnée à celle de Pradon.
Telle est, chez nous, la composition et le mélange de cette par-^ tie du public, qui, pour être admise à peu de frais au spectacle, consent à s'y tenir debout, et souvent très-mal à son aise.
Mais que le parterre soit assis, ce sera tout un autre monde, soit parce que les places en seront plus chères, soit parce qu'on T sera plus commodément. Alors le public des loges et celui du parterre ne feront qu'un ; et dans le sentiment du parterre i\ n'y aura plus ni la même liberté, ni la même ingénuité, osons le dire, ni les mêmes lumières : car dans le parterre commet je l'ai dit les ignorants ont la modestie d'être à l'école et d'écouter les gens instruits; au lieu que dans les loges, et par conséquent dans un parterre assis, l'ignorance est présomptueuse: tout y est caprice, vanité, fantaisie, ou prévention.
On trouvera que j'exagère; mais je suis persuadé que si le parterre tel qu'il est ne captivait pas l'opinion publique , et ne la réduisait pas à l'unité en la ramenant à la sienne, il y aurait le plus souvent autant de jugements divers qu'il y a de loges au spectacle , et que de longtemps le succès d'une pièce ne serait unanimement ni absolument décidé.
II est vrai du moins que cette espèce de république qui com pose nos spectacles changerait de nature, et que la démocratie? du parterre dégénérerait en aristocratie : moins de licence et de tumulte, mais aussi moins de liberté, d'ingénuité, de chaleur, de franchise et d'intégrité. C'est du parterre^ et d'un parterre libre, que part l'applaudissement; et l'applaudissement est l'âme de l'émulation, l'explosion du sentiment, la sanction publique des jugements intimes, et comme le signal que se donnent toutes les âmes pour jouir à la fois, et pour redoubler l'intérêt de leurs jouissances par cette conmiunication mutuelle et rapide de leur commime émotion. Dans un spectacle où l'on n'applaudit pas, les âmes seront isolées, et le goût toujours indécis.
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Je ne dois pourtant pas dissimuler que le désir très-naturel d'exciter l'applaudissement a pu nuire au goi\t des poètes et au jeu des acteurs, en leur faisant préférer ce qui était plus saillant à ce qui eût été plus vrai, plus naturel, plus réellement beau . de là ces vers sentencieux qu'on a détachés; délaces tirades brillantes dans lesquelles , aux dépens de la vérité du dialogue, on semble ramasser des forces pour ébranler le parterre e\. l'étonner par un coup d'éclat; de là aussi ce jeu violent, ces mouvements outrés , par lesquels l'acteur , à la fin d'une réplique ou d'un monologue, arrache l'applaudissement. Mais t'ette espèce de charlatanerie, dont le parterre plus éclairé s'apercevra un jour , et qu'il fera cesser lui-même , paraîtrait peutêtre encore plus nécessaire pour émouvoir un parterre assis, et d'autant moins sensible au plaisir du spectacle, qu'il en jouirait plus commodément : car il en est de ce plaisir comme de tous les autres; la peine qu'il en coûte y met un nouveau prix , et on les goûte faiblement lorsqu'on les prend trop à son aise. Peut-être qu'un joar^erre où l'on serait debout aurait plus d'inconvénients chez un peuple oii régnerait plus de licence , et moins d'avantages chez un peuple dont la sensibilité , exaltée par le climat, serait plus facile à émouvoir. Mais je parle ici des Français ; et j'ai pour moi l'avis des comédiens eux-mêmes , qui , quoique intéressé , mérite quelque attention.
Depuis que cet article a été imprimé , les Comédiens français , dans leur nouvelle salle, ont pris le parti courageux d'avoir un parterre assis : il paraît moins tumultueux , mais plus difficile à émouvoir; et soit que le prix des places ne soit plus assez bas pour y attirer cette foule de jeunes gens dont l'âme et l'imagination n'avaient besoin , pour s'exalter , que d'entendre de belles choses ; soit que le goût du public, généralement pris, soit refroidi pour les beautés simples , comme on l'observe à tous nos théâtres , il est certain qu'on n'obtient plus de grands succès par ce moyen; et ce que disait Voltaire , d'après une longue expénence, que pour être applaudi de la multitude il valait mieux frapper fort que de frapper juste ^ se trouve plus vrai que jamais, tant à l'égard des spectateurs assis qu'à l'égard
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de ceux qui sont debout : ce qui rend encore indécis le problême des deux parterres.
Pastiche. Ce mot s'emploie par translation, pour exprimer en littérature une imitation affectée de la manière et du style d'un écrivain ; comme on l'emploie au propre pour désigner un tableau peint dans la manière d'un grand artiste , et que l'on fait passer pour être de sa main.
Plus un écrivain a de manière, c'est-à-dire de singularité dans le tour et dans l'expression , plus il est aisé de le contrefaire. Mais si son originalité tient au caractère de son esprit et de son âme, si la manière qui le distingue est celle de penser, de sentir, de concevoir, d'imaginer, de voir la nature ot de la peindre, le pastiche qu'on en fera ne sera jamais ressemblant. Il aura des imitateurs dans des bommes d'un caractère et d'un génie analogues au sien ; mais il n'aura point de copiste.
Rousseau, avec le talent de l'épigramme , a pris le tour, le style de Marot; la Fontaine en a imité , en a surpassé la naïveté. Mais qui contrefera jamais, qui même imitera de loin fbeureux et ricbe naturel de la Fontaine ?
Voltaire racontait que dans sa jeunesse il s'était moqué des connaisseurs du Temple , en leur faisant croire qu'une fable de la Motte était de la Fontaine. Ces connaisseurs l'étaient bien
peu !
Ce qui est plus étonnant encore, c'est que dans la nouveauté de la tragédie des Machabées , tout Paris crut d'abord , sur la foi des comédiens , que cette pièce était un ouvrage posthume de Racine. Il fallait pour cela que le fard de la déclamation théâtrale fit une grande illusion.
La Bruyère s'est amusé à écrire une page dans le style de Montaigne; et il l'a très-bien imité. «» Je n'aime pas, dit-il , un homme que je ne puis aborder le premier ni saluer avant qu'il me salue sans m'avilir à ses yeux et sans tremper dans la bonne opinion qu'il a de lui-même. » Montaigne dirait : « Je veux avoir mes coudées franches et être courtois et af/a-