‹ Éléments de littérature (volume 3)Chapitre 42 sur 69 · RÈGLES · texte numérisé non relu

RÈGLES

après eux, semble avoir été le confident de la belle nature. Dans les deux arts dont je viens de parler, il n'a fait que les imiter; mais dans les arts dont les modèles ne lui avaient pas été transmis, comme la peinture et la musique, son génie, frappé de l'idée essentielle et universelle du beau, a fait douter si les Grecs eux-mêmes avaient été aussi loin que lui. La sculpture, il est vrai, du coté du dessin, a été le modèle de la peinture : mais le coloris , le clair-obscur, la perspective , ont été créés de nouveau; et du côté de la musique, quelques lueurs confuses sur les rapports des sons, que les anciens nous ont transmises, ne dérobent pas à l'Italie moderne la gloire de l'invention et delà perfection de ce bel art. Ainsi, en sculpture, en architecture, eu peinture, en musique, le goût sait où prendre ses règles : les modèles en sont les types , l'expérience en est la preuve, et le suffrage universel de tous les peuples y a mis le sceau.

En éloquence et en poésie , nous n'avons pas d'autorité aussi formellement décisive, aussi unanimement reconnue : parla raison que les objets, les moyens, les procédés de ces deux arts sont plus divers , que les modèles en sont moins accomplis, et que dans les goûts qui intéressent l'esprit , l'imagination et le sentiment, et sur lesquels l'opinion, les mœurs, le génie et le caractère des peuples ont beaucoup d'influence , il y a plus d'inconstance et de variété. Cependant, comme ces deux arts ont de tout temps fixé l'attention des hommes les plus éclairés et fait l'objet de leurs études , .soit pour les exercer eux-mêmes , soit seulement pour en jouir, et lorsque, étonnés de leur puissance, ils ont voulu en observer, en développer les ressorts, il est certain que les secrets en ont été approfondis, et les moyens réduits en règles. Mais il en est de ces règles comme des lois , dont la lettre tue et l'esprit vivifie : elles sont devenues, dans les mains des commentateurs, de lourdes chaînes, dont ils ont chargé le génie. C'est peu même d'avoir mal entendu et mal expliqué les préceptes dictés parles maîtres de l'art; ils ont voulu faire des lois eux-mêmes : fiers de leur érudition, et fanatiques de l'antiquité, qu'ils se glorifiaient de connaître, ils nous ont donné pour modèle tout ce qu'elle nous a laissé, et ont mis sans discernement l'exemple et l'autorité à la place du sentiment et de la raison.

C'est de ces règles que l'on peut dire ce que le Scythe Aiiacharsis disait à Solon en parlant des lois écrites, qu'elles ressemblaient aux toiles d'araignée, où se prenaient les petites mouches, et d'où les grosses s'échappaient.

Tout n'est pas beau chez les anciens : les poètes , les orateurs les plus célèbres ont leurs défauts ou leur côté faible; les ouvrages même les plus admirés sont encore loin d'être parfaits ; les plus grands hommes dans leur art n'en ont pas atteint les limites ; les procédés et les moyens ne leur en étaient pas tous connus; et la route qu'ils ont suivie n'est bien souvent ni la seule ni la meilleure qu'on ait à suivre. Mille beautés ont fait passer mille défauts, mais les défauts qu'elles ont rachetés ne sont pas des beautés eux-mêmes : c'est là ce que les Scaliger, les Dacier, n'ont jamais bien compris. Si Corneille en avait cru Aristote , il se serait interdit le dénoûment de Rodogune; et si nous en croyons Dacier, ce dénoûment est des plus mauvais, car il est (l'une espèce inconnue aux anciens et rejetée par Aristote. D'après la même théorie, toutes les pièces où le personnage intéressant fait son malheur lui-même avec connaissance de cause , seraient bannies du théâtre ; et l'on n'aurait jamais pensé à y faire voir l'homme victime de ses passions. Voilà comme une théorie exclusivement attachée à la pratique des anciens donne les faits pour la limite des possibles, et veut réduire le génie à l'éternelle servitude d'une étroite imitation.

Une autre espèce de faiseurs de règles, ce sont ces artistes médiocres qui commencent par composer, et qui, se donnant pour modèles , font de leur pratique , bonne ou mauvaise , la théorie de leur art.

Les vrais législateurs des arts sont ceux qui , remontant au principe des choses , après avoir étudié, et dans les hommes, et dans la nature , et dans les arts même , les rapports des objets avec l'âme et les sens et les impressions de plaisir et de peine qui résultent de ces rapports ; après avoir tiré de l'expérience de tous les siècles , surtout des siècles éclairés, des inductions qui déterminent, et les procédés les plus sûrs, et les moyens les plus puissants , et les effets les plus constamment infaillibles, donnent ces résultats pour règles , sans prétendre que le génie

Page 1