‹ Éléments de littérature (volume 3)Chapitre 43 sur 69 · REVOLUTION · texte numérisé non relu

REVOLUTION

s'v soumette servilement, et n'ait pas Je droit de s'en dégager toutes les fois qu'il sent qu'elles l'appesantissent ou le mettent trop à la gène. Ce sont des moyens de bien faire qu'on lui propose, en lui laissant la liberté de taire mieux : celui-là seul a iortqui fait plus mal en s'écartent des règles; et comme il n'y a rien de plus commun qu'un ouvrage régulier et mauvais, il est possible , quoique plus rare , d'en produire un qui plaise universellement , contre les règles et en dépit des règles. Le poème de l'Arioste en est un exemple. Mais la licence alors est obligée de mériter , à force d'agréments et de beautés qui lui soient dues , qu'on la préfère à plus de régularité.

Ou a dit que quelques lignes tracées par un homme de génie soûl plus utiles au talent que des méthodes péniblement écrites par (le froids spéculateurs. Rien n'est plus vrai , quand il s'agit d'échauffer l'âme et de l'élever. Mais les modèles les plus frappants ne jettent leur lumière que sur un point ; celle des régies est plus étendue, elle éclaire toute la route : il ne faut donc avoir pour les règles tracées ni un présomptueux mépris ni yn.respect superstitieux et servile. Aristote, Cicéron et Quintilien, pour les orateurs ; Aristote, Horace, Longin, Boileau, pour les poètes, sont des guides que le génie lui-même ne doit pas dédaigner de suivre ; mais pour marcher d'un pas plus sûr, il ne 'Joit pas cesser de marcher d'un pas libre.

RÉVOLUTION. Dans le poème épique ou dramatique, lorsque la fable est implexe , il arrive, sur la fin de l'action, un événement qui change la face des choses, et qui fait passer le personnage intéressant du malheur à la prospérité, ou de la prospérité au malheur; c'est ce qu'on appelle révolution.

Que dans la tragédie la révolution soit heureuse ou malheureuse , elle ne doit jamais être prévue par l'acteur ; et lorsqu'il est sur le bord de l'abîme , sa situation n'en est que plus touchante s'il a le bandeau sur les yeux.

Mais faut-il de même que la révolution soit inattendue pour le spectateur? >'on pas si elle est funeste ; car en la prévoyant on frémit d'avance , et la terreur mène à la pitié. On prévoit dèjj

l'exposition û'OEdipe que ce malheureux prince va se convaincre d'inceste et de parricide, éclairer l'abîme où il est tombé, et finir par être en horreur à la nature et à lui-même ; et à choque nouvelle clarté qui lui vient, la terreur et la pitié redoublent. Il n'est donc pas toujours vrai, comme le croyait Aristote, que la terreur et la pitié naissent de la surprise que nous cause IVvénement.

C'est lorsque la révolution est heureuse qu'elle ne doit être pour les spectateurs que dans l'ordre des possibles , et des possibles éloignés , dont les moyens sont inconnus : car le personnage en péril cesse d'être à plaindre dès qu*on prévoit s:i délivrance. Mais ne la prévoit-on pas, direz-vous , quand on n lu la tragédie ou qu'on l'a vu jouer une fois ? Le soin qu'aura le poète de cacher un dénoûment heureux sera donc alors inutile. Non , si son intrigue est l)ien tissue. Quelque prévenu qu'on soit de la manière dont tout va se résoudre, la marche de raction en écarte la réminiscence; l'impression de ce que l'on voit empêche de réfléchir à ce que l'on sait , comme je l'ai fait observer ailleurs ; et c'est par ce prestige que les spectateurs qui se laissent toucher , pleurent vingt fois au même spectacle : plaisii que ne goûtent jamais les vains raisonneurs et les froids critiques.

Ceux-ci portent à nos spectacles deux principes opposés, le sentiment qui veut être ému , et l'esprit qui ne veut pas qu'on le trompe. I.a prétention à juger de tout fait qu'on ne jouit de rien; on veut en même temps prévoir les situations et en être surpris, combiner avec l'auteur et s'attendrir avec le peuple, être dans l'illusion et n'y être pas. Les nouveautés surtout ont ce désavantage , qu'on y va moins en spectateur qu'en critique : là, chacun des connaisseurs est comme double ; et son cœur a dans son esprit un incommode et fâcheux voisin. Ainsi le poëte, qui ne devrait avoir que l'imagination à séduire, a de plus la réflexion à combattre et à repousser. C'est un malheur pour h* public lui même , mais de son côté il est sans remède : ce n'est que du côté du poëte qu'il est possible d'y remédier; et en voici les moyens.

Le premier et le plus facile est de rendre, par un dénoûment funeste, le pathétique de l'événement indépendant de la sur-

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prise : le second, de faire naître le dénoiiment, s'il est heureui , Ju fond des caractères passionnés et par-là susceptibles des mou \ements contraires.

Dans le premier cas , ce qui doit arriver étant pitoyable et terrible, lors même que la crainte cesse d'être mêlée d'espérnnce, l'âme du spectateur ne laisse pas d'être émue encore. Mais comme le pathétique dépend absolument de l'impression réOécliie qui de l'àme de l'acteur intéressant se communique à la nôtre , si l'impression n'était pas violente , le contre-coup serait faible et léger. Pourquoi la mort de Zopire, celle de Sémirnmis, celle de Zaïre, celle d'Inès, est-elle poumons si douloureuse? parce qu'elle est douloureuse à l'excès pour les acteurs , dont nous prenons la place. Pourquoi le dénoûmpnt de BrUannicus est-il si froid, tout funeste qu'il est? parce qu'il n'excite , ni dans l'âme de Néron, ni dans celle de Burrhus , ni dans celle d'Agrippine, une assez forte émotion. Junie demande vengeance au peuple, et se retire parmi les vestales; sa douleur n'a rien de touchant. Mais Sémiramis égorgée tend les bras à son meurtrier , et son meurtrier est son fils ; mais Zopire se traîne vers ses enfants, qui viennent de l'assassiner, et leur apprend qu'ils ont plongé le poignard dans le sein de leur père ; mais Orosmane , en retirant sa main sanglante du sein de Zaïre , apprend qu'elle était innocente , et qu'elle n a jamais aimé que lui ; mais Inès, entourée de ses enfants, sent les atteintes du poison mortel, et Pèdre, au moment qu'il se croit le plus heureux des époux et des pères, trouve sa femme, qu'il adore, empoisonnée et rendant les derniers soupirs : voilà de ces événements qui, pour déchirer l'âme des spectateurs, n'ont pas besoin delà surprise , et qui sont même d'autant plus pathétiques , qu'ils sont annoncés et prévus. Aussi les anciens lorsqu'ils préparaient une catastrophe funeste, ne prenaient-ils aucun soin de la cacher au spectateur; et c'est pour ce genre de tragédie un avantage que je n'ai pas voulu dissimuler.

Mais où sera l'incertitude et ce mélange d'espérance et de crainte auquel j'ai dit ailleurs que l'intérêt tragique est attaché ? En voyant l'écueil ou l'abîme , on ne sera pas sûr encore que le malheureux qui est en butte à la tempête y périra. Et pour

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s'intéresser vivement à son sort , il suffit qu'à beaucoup d»crainte se mêle encore une faible espérance , jusqu'au moment qu'il se brise ou qu'il s'engloutit. C'est ce qu'éprouvent dans la réalité ceux qui , du bord d'une mer en furie , ont le spectacle d'un naufrage.

Si au contraire le poète médite un dénoûment heureux , il ftiut absolument qu'il le cache; et le plus sûr moyen est de le faire naître du tumulte et du choc des passions : leurs mouvements orageux et divers trompent à chaque instant la prévoyance du spectateur , et le laissent jusqu'à la fin dans le doute et dans l'inquiétude : le sort des personnages intéressants est encore alors comme un vaisseau dans la tourmente, mais battu par des vents contraires dont l'un peut le faire périr et l'autre le sauver. Fera-t-il naufrage ou gagnera-t-il le port.^ C'est cette incertitude qui nous attache et qui nous presse de plus en plus jusqu'au dénoûment.

« Par les mœurs, dit Aristote, on prévoit les révolutions. > Oui, par les mœurs habituelles d'une âme qui se possède et se maîtrise ; et voilà celles qu'on doit éviter , si l'on veut cacher un dénoûment qui naisse du fond des caractères. Ne faut-il dont employer alors que des personnages sans mœurs, ou dont les mœurs soient indécises? Non; mais il faut que l'événement dépende de la résolution d'une ame agitée par des forces qui se combattent, comme le devoir et le penchant, ou deux passions opposées. Quoi de plus décidé que le caractère de Cléopâtre, et quoi de moins décidé que le parti qu'elle prendra , quand Rodogunc propose l'essai de la coupe ? quoi de plus surprenant et quoi d< plus vraisemblable , que de la voir se résoudre à boire la première, pour y engager , par son exemple, Rodogune et Antiochus? Voila ce qui s'appelle un coup de génie. Il serait injuste, je lésais, d'en exiger de pareils ; mais toutes les fois qu'on aura pour moyen le contraste des passions, il sera facile détromper l'attente des spectateurs sans s'éloigner de la vraisemblance, et de rendre l'événement à la fois douteux et possible.

Pour cacher un dénoûment heureux, les anciens, au défaut des passions, n'avaient guère que la reconnaissance ; et tout l'intérêt portait alors sur l'incertitude où l'on était si les acteurs in

;ressants se reconnaîtraient à propos : tel est l'intérêt de Viphi- 'nif en Tauride. f'oyez Reconnaissance. C'est un excellent moyen pour produire la révolution; mais, comme l'observe Corneille , il n'a point la chaleur féconde des mouvements passionnés.

H est possible d'employer à produire la révolution un cnraclere équivoque et dissimulé, qui se présente tour à tour sous deux faces , et laisse le spectateur incertain de sa dernière résolution. Le seul exemple que je connaisse de ce moyen employé dans la tragédie, c'est la conduite d'Exupère, dans l'intrigue é'Héraclius.

La ressource la plus commune et la plus facile est celle d'un incident nouveau; mais cet incident ne produit son effet qu'autant que ce qui le précède le prépare sans l'annoncer, f oyez, DÉ-

NODMENT.

Rhétorique. Théorie de l'art oratoire. L'éloquence est-elle un art que l'on doive enseigner? Ce fut un problème chez les anciens. Socrate avait coutume de dire que tous les hommes étaient assez éloquents lorsqu'ils parlaient de ce qu'ils savaient bien. Socrate tenait ce langage après que l'étude, la méditation, l'exercice, la connaissance de l'homme et des hommes, et tout ce que la culture peut ajouter à un beau naturel, avaient fait de lui, nonseulement le plus subtil des dialecticiens, mais le plus éloquent des sages. Sacrâtes fuit is qui, omnium eruditorum testimonio, totiusque judicio Grsecise y quum prudentia , et acumine, et venustatej et subtilitate, tum vero eloquentia , varietate, copia , quam se cumque inpartem dedisset, omnium fuit facile princeps. (De Orat. lib. III.) Bon Socrate, aurait-on pu lui dire, vous qui méprisez l'art dans l'éloquence, croyez-vous ne devoir qu'a la simple nature les agréments, la variété, l'abondance qu'on admire dans vos discours? Vous êtes riche ; laissez-nous travailler à le devenir.

L'école de Zenon pensait, comme Socrate, que toute espèce d'artifice était indigne de l'éloquence ; et cette opinion coûta la vie aux deux hommes peut-être les plus vertueux de l'antiquité.

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Le stoïcien Rutilius, par la sainteté de ses mœurs, était à Rom • un autre Socrate; il fut calomnié comme lui , et comme lui s laissa condamner, sans vouloir qu'on prît sa défense.

« Que n'avez-vous parlé ( dit Antoine à Crassus , dans le livre de l'Orateur ), que n'avez-vous parlé pour ce Rutilius, si indignement accusé ! que n'avez-vous parlé pour lui ! non pas à ici manière des philosophes, mais à la vôtre. Tout scélérats qu'eussent été ses juges, comme ils le furent en effet, ces citoyens pervers et dignes du dernier supplice, la force de votre éloquence leur aurait arraché du fond de l'âme toute cette perversité. »

On peut dire avec vraisemblance la même chose de Socrate. Ce n'était point un Lysias qui était digne de le défendre , avec la mollesse dte son langage ; mais un Démosthène, avec la véhémence et la vigueur du sien , l'aurait sauvé : et cette éloquence patiiétique , dont Socrate ne voulait point, en faisant horreur h ses juges de l'iniquité qu'ils allaient commettre, leur aurait épar- <mé UQ crime irrémissible et un opprobre ineffaçable.

Des philosophes moins austères, en admettant comme permis les artifices de Téloquence , prétendaient que tout son manège nous était donné par la nature ; que chacun de nous était né avec le don de caresser et de flatter d'un air timide et suppliant , de menacer son adversaire lorsqu'on voulait l'intimider, d'appuyer de raisons plausibles son opinion ou ses demandes, de réfuter les raisons d'autrui, de raconter les faits avec adresse et à son avantage, enfin d'employer la plainte ou la prière pour obtenir justice on grâce.

Oui, ce don suffit aux enfants; il suffit même au commun des hommes, dans les débats de la société. Mais pour fléchir César ou le peuple romain, pour réveiller l'indolence d'Athènes, et la soulever contre Philippe, était-ce assez des petits moyens de cette éloquence vulgaire ? Et la nature nous a-t-elle appris à raisonner, à réfuter, à menacer comme Démosthène, à supplier, à caresser, à flatter comme Cicéron ?

Il est assez vrai que tout homme passionné ou vivement ému esi éloquent sur l'objet qui le touche , lorsque l'objet est simple et n'a rien de litigieux. Mais si la cause de la vérité, de l'innocence, de la justice, se présente, comme elle est souvent, hérissée de

Jiflic'ullés et obscurcie de nuages ; si elle est aride , épineuse, sans attrait pour l'atlention et pour la curiosité; si l'on parle devant un juge aliéné ou prévenu, soit par des affections contraires, soit par de fausses apparences, soit par un adversaire adroit et armé de tous les moyens d'une éloquence artificieuse , serat-on prudent de se (ier au don naturel et commun de parler de ce qu'on sait bien , ou de ce qu'on sent vivement ?

Dans tous les genres de contention qui s'élèvent entre les hommes, si la force méprisait l'adresse , la faiblesse l'inventerait. Dès que l'homme s'est exercé à manier la massue ou la fronde , l'art de la guerre a pris naissance; dès que l'homme, avant de parler, a réfléchi à ce qu'il devait dire, la rhétorique a commencé. Ainsi, depuis que l'on s'est aperçu que par la puissance de la parole on dominait les esprits et les âmes, depuis qu'entre la vérité et le mensonge, entre le bon droit et la fraude, s'est élevée cette guerre , dont l'éloquence est tour à tour l'arme offensive et défensive , chacun à Tenvi s'exerçant au combat, pour s'en procurer l'avantage, la rhétorique a dû former un art, ainsi que la lutte et l'escrime, ou, pour la comparer à un objet plus noble , ainsi que la guerre elle-même : Nam quo indignius rem honeslissimam et rectissimam violabat stultorum et improborum temeritas et audacia, summo cum reipublicœ detrimento ; 60 studiosius et illis resistendum fuit et reipublicx consulen- (ium. (De invent, rhet.)

Si donc la rhétorique n'est que le résultat des observations faites par les meilleurs esprits, sur les procédés les plus ingénieux et les moyens les plus puissants de l'éloquence naturelle , il en sera de l'éloquence comme de tous les arts, inventés par l'instinct, éclairés par l'expérience, et perfectionnés par l'usage. Çuae ■suasponte homines éloquentes fecerunt, ea quosdam observasse atque id egisse : sic esse non eloquentiam ex artificio, sed artificium ex eloquentia natum, (De Orat. lib. I.)

Or, en effet, la rhétorique n'est que la théorie de cet art de persuader, dont l'éloquence est la pratique. L'une trace la méthode et l'autre la suit ; l'une indique les sources , et l'autre y va puiser ; l'une enseigne les moyens , et l'autre les emploie ; l'une , •x)ur me servir de l'expression de Cicéron, abat une forêt de ma-

tériaux, et l'autre en fait le choix et les met en œuvre avec intelligence. La rhétorique embrasse les possibles; l'éloquence s'attache à l'objet qu'elle se propose, aux faits qui lui sont présentés : et c'est ainsi que ce premier instinct de l'éloquence naturelle est devenu le plus savant, le plus profond de tous les arts.

Mais quelle en est la véritable école ? La Grèce en avait deux , celle des philosophes, et celle des rhéteurs. La première donna des hommes éloquents, tels que Périclès, Thémistocle , Alcibiade, Xénophon, Démosthène ; la seconde ne fit guère que des sophistes et que de vains déclamateurs. :

L'étude de l'homme en général et de l'homme modifié par les j diverses institutions , avec ses passions , ses vertus et ses vices, ses affections et ses penchants, semblait former exprès pour l'éloquence les disciples d'Anaxagore, de Socrate, et de Théophraste; et dans ce premier âge , où la philosophie était pour l'éloquence^ une mère adoptive , la prenait au berceau , l'allaitait , l'élevait ,[i dirigeait ses pas chancelants , l'affermissait dans les sentiers du vrai , du juste et de l'honnête ; et , saine et vigoureuse , la menait par la main au barreau ou dans la tribune; dans ce premier âge , dit Cicéron , l'on apprenait en même temps à bien vivre ei à bien parier ; la vertu , la sagesse et l'éloquence, ne faisaient qu'un; le même homme, à la même école, était exercé, conim Achille , à la parole et à l'action. Orator verborum , actorqui rermn .

Il n'en était pas de même des rhétoriciens : les philosophe; appelaient les orateurs formés à celte école, des ouvriers depa rotes à ta langue légère. Us prétendaient qu'on y parlait beau coup de préambules et d'épilogues, et de seniblables niaiseries mais que de la constitution politique d'un État, de la législation de la justice, de la bonne foi, des passions à réprimer, des mœur publiques à former , on n'y en disait pas un seul mot. Ils ajou talent que ces prétendues maîtres d'éloquence n'avaient pasi'i> dée de l'éloquence et de ses moyens ; que le point important pou l'orateur était d'abord de persuader à ses juges qu'il était biei sincèrement tel lui-même qu'il s'annonçait, ce qu'il ne pouvai

obtenir que par la dignité d*une vie exemplaire , article absolument omis dans les préceptes de ces docteurs : que soa affaire était ensuite d'affecter l'àme de ceux qui l'écoutaient, comme ils voulaient quelle fût affectée, ce qui n'était possible qu'autant qu il saurait bien de quelle manière, et par quels objets, et avec quel lienre d'éloquence on faisait sur l'âme des hommes telles ou telles impressions. Or , disaient-ils , ces secrets-là sont profondément enfermés et scellés au sein de la philosophie, comme en un vase dont les lèvres des rhétoriciem n'ont pas même effleuré les bords.

Ainsi les véritables maîtres d'éloquence , chez les anciens , furent les philosophes ; et c'est l'hommage que Cicéron rendait à la philosophie, en avouant que s'il était orateur lui-même, il l'était devenu dans les promenades de l'Académie, non dans les ateliers des rhétoriciens. Me oratorem, si modo sim, non ex rhetorum q//cin/s, sedex Academix spatiis extitisse. ( Orat.)--- Sam nec latius nec copiosius de magnis variisque rébus sine phi/osophia potest quisquam dlcere. (De Orat.)

A Rome, la philosophie se détacha de l'éloquence, en même temps que des affaires ; et Cicéron compare ce divorce à celui des fleuves qui, des sommets de l'Apennin, vont se jeter, les uns dans c^tte heureuse mer de la Grèce, oii l'on trouve partout des ports favorables et assurés ; les autres dans cette mer étrusque, pleine d'orages etd'écueils. C'est dans le texte qu'il faut voir cette image de la tranquille sûreté que se ménageait la philosophie , et des travaux dangereux et pénibles auxquels se livrait l'éloquence. 1! n'y a peut-être pas dans les écrits de l'antiquité une plus belle comparaison. Ut ex ^pennino, fluminum^ sic ex communi sapieutiumjugo sunt doctrinarumfacta divortia ; ut philosophie taiquamin superum mareionium de/luerent, grœcumquoddam et portuosum ; oratores autem in injerum hoc, tuscum et barbarum, scopulosum atque in/estum, laherentur, in quo etiamipse f'iysses errasset. (De Orat. lib. III. )

L'école de Zenon (je l'ai déjà dit) méprisa l'éloquence comme un artifice également indigne de la vérité et de la vertu; l'école l'Aristippe la rejeta comme impliquée dans les affaires. « ÎNe leur en faisons pas un reproche , dit Cicéron ; car, après tout ,

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ce sont des gens de bien, et des gens heureux, puisqu'ils croient l'être. Mais avertissons-les de garder leur opinion pour eux seuls, tût -elle la vérité même , et de tenir cachée comme un mystère , cette maxime , que le sage ne doit point se mêler de la chose publique ; car, si nous tous, bons citoyens, nous en étions persuadés comme eux, il ne leur serait plus possible de conserver ce qu'ils chérissent tant, leur oisive tranquillité. » Istos sine contumelia dimiitamus ; sunt enim et boni viri, et, quoniam sibi ita videntur j beati; tantumque eos admoneamus , ut illud, etiamsi est verissimum , tacitum lamen tanquam mysterium tenea?it, quod negent ver sari in republica esse sapientis. Nam si hoc nobis atque optimo cuique persuaserint , non poterunt ipsi esse id quod maxime cupiunt, otiosi. ( De Orat. lib. III. )

Malgré ce divorce de la philosophie et de l'éloquence, qui fut réellement celui de la langue et du cœur ^ les Romains ne laissèrent pas de s'adonner à l'étude de l'éloquence avec une ardeur incroyable. Posteaquam^ imperio omnium gentium con' stitufo, diuturnitas pacis otium confirmavit^ nemo Jere laudis cupidus adolescens non sibi ad dicendum studio omni enitendum putavit. (De Orat. lib. I.) Ils allaient entendre dans la Grèce ce qu'il y restait d'orateurs ; ils lisaient les écrits de ceux qui n'étaient plus; en les lisant ils s'enflammaient du désir d'égaler leurs maîtres. Auditis oratoribus grœcis, cognitisque eorum litteris ^ adhibitisque doctoribus^ incredibili quodam nostri . homines dicendi studio flagraverunt. (De Orat. 1. I.) Et en dépit de la philosophie, c'était encore à ses écoles qu'ils allaient prendre les éléments de cette éloquence qu'elle désavouait, et qui, à vrai dire, n'eut bientôt plus assez de droiture et de bonne loi pour se vanter d'être son élève. Foyez Orateur.

On distingue dans Cicéron les études qu'il avait faites dans les écoles de rhétorique , et dont nous avons un extrait, d'avec les leçons bien plus profondes et plus substantielles qu'il avait prises des philosophes , et que lui-même il a fécondées dans ses livres de l'Orateur. Plus on les lit, ces livres que Cicéron lui seul au monde a été en état d'écrire, et surtout ce dialogue où il a mis en scène les deux plus grands orateurs du temps qui avait précédé le sien, chacun avec ses opinions, son caractère, et son gé-

nie, plus on sent combien l'éloquence artificielle s'était rendue redoutable pour l'éloquence naturelle.

Quintilien en a parlé en homme instruit et judicieux, mais non pas eu homme éloquent. Cicéron au contraire respire, même dans >es préceptes , cette éloquence dont il était plein ^ il la répand plutôt qu'il ne l'enseigne ; il semble en exprimer le suc et la substance, pour en nourrir les jeunes orateurs. C'est là qu'on voit se développer cet art, qu'il possédait si éminemment, de manier Tarme de la parole, cet art d'ordonner un discours comme si l'on rangeait une armée en bataille, de rassembler, de distribuer ses forces, de les employer à propos après les avoir ménagées ; de prendre un poste avantageux, de s'y tenir comme dans un fort, prœmunitum atque ex omni parte causas septum ( de Orat. lib. III); de ne sortir de ses retranchements que pour attaquer l'ennemi lorsqu'il présente un côté faible ; de ne jamais s'engager trop avant dans un défilé périlleux ; de se retirer en bon ordre de l'endroit qu'on ne peut défendre, pour tenir terme dans l'endroit où l'on est mieux fortifié ; Âdhibei^e quamdam in dicendo speciem atque pompam, et pugnae similem fugam ; consistere vero in meo prxsidio, sic ut non fugiendi, sed capiendi ioci causa, cessisse videar (de Orat. lib. II); enfin de préférer l'attaque à la défense, ou bien la défense à l'attaque, selon que l'une ou l'autre promet plus davantage. Si in refellendo adversario firmior est oratio^ quant in confirmandis nosiris rébus, omnia in illum conferam tela; sin noslra facilius probari quant illa redargui possunt, abducere animos a contraria defensione et ad nostram traducere. (De Orat. lib. III.)

Et c'est cet art inventé , cultivé, élevé dans la Grèce à un si haut degré de gloire et de puissance, adopté, agrandi, et, à ce qu'il me semble, perfectionné chez les Romains, cet art qui faisait l'étude la plus assidue et la plus sérieuse des Périclès , des Démosthène , les plus sublimes entretiens des Crassus, des Antoine, des Cicéron et des Brutus ; c'est cet art que dans nos collèges nous croyons enseigner à des écoliers de douze ans.

Quand les rhéteurs se pressent d'initier leurs disciples dans les mystères de l'éloquence, ils témoignent qu'eux-mêmes ils n'en ont pas l'idée. La rhétorique est de toutes les parties de la lit-

21 s ÉLÉMENTS DE LITTERATURE.

térature celle qui suppose le plus de connaissances et de lumières dans celui qui l'enseigne , le plus de discernement et d'application dans celui qui l'apprend : Ceterœ enim artes seipsœ perse tuentur singulae; benedicere autem, quod est scienter et perite et ornate dicere , non habet dejinitam aliquam regionem cujus terminis septa tueatur. (De Orat. lib. II.) Et Quintilien, dont la doctrine est d'ailleurs si sage , n'a pas assez fidèlement suivi , dans sa méthode , les préceptes de Cicéron.

Non, rhéteurs, non, ce n'est pas dans un âge où la tête est vide, où la raison n'est point affermie en principes , où les éléments de nos pensées ne sont pas même rassemblés, où presque aucune de nos idées abstraites n'est distincte et complète ; ou les procédés de l'entendement, du composé au simple, du simple au composé, ne sont encore, si j'ose le dire, que le tâtonnementde l'ignorance et de l'incertitude; où l'on n'a guère que des notions vagues du juste, de l'honnête, de l'utile, et de leurs contraires, des droits de l'homme et de ses devoirs, de ce qui, dans les différentes constitutions de la société, est ou doit être libre ou proscrit, licite ou illicite, honoré comme utile, négligé comme indifférent, approuvé comme juste, réprimé ou puni comme dangereux ou funeste; ce n'est pas dans cet âge qu'il faut exercer des enfants à discuter de grands objets de morale ou de politique. Pour obtenir des fruits précoces, on les abreuve d'une sève sans consistance et sans vertu, on les empêche d'acquérir les sucs et la saveur de la maturité. C'est de quoi se plaignait Pétronne ; et il attribuait à ce vice d'institution la ruine de l'éloquence. Cruda adhuc studia in forum propellunt ; et eloquentiam, qua nihil esse majus confitentur, puerîs induunt adhuc nascentibus. Quod si paterentur laborum gradusjieri , ut studiosl juvenes tectione seoera mitigarentur, ut sapientix prxceptis animas componerent, ut verba atroci stylo efjoderent, ut quod vellent imiiari diu audircnt... Jamilla grandis oratio haberet ma- Jestatis sux pondus.

Que Quintilien donne à ses disciples à deviner pourquoi les Lacédémoniens représentaient Fénus armée, ou pourquoi l'on dépeint V/imour sous la figure d'un enfant; pourquoi on lui donne des ailes^ des /lèches , un /lambeau; avec un peu d'es-

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prit et quelques légères connaissances, ils répondront passableneut. Mais qu'il leur donne à examiner ai l'homme de guerre acquiert plus de gloire que le jurisconsulte ; s'il est permis de briguer les charges; si une loi est digne d'éloge ou de censure ; en quoi deux hommes illustres se ressemblent, et en quoi ils diffèrent; et lequel des deux est supérieur à Vautre en génie >M en vertu; comment Quintilien veut-il que des questions qui n'étaient pas au-dessous de Scévola , de Cicéron et de Plutarque, soient accessibles à un enfant?

Qu'on lui raconte une aventure qui l'intéresse, et qu'on l'oblige à la retracer, cet exercice peut lui être utile : mais les grands procédés de l'éloquence, la délibération, la contestation, l'amplification des faits et des moyens, ce qui demande toute la force d'une raison mûre et solide, toutes les ressources d'un esprit cultivé, profondément instruit , peut-on le proposer à l'impéritie d'un écolier ? Si on lui suggère ses raisonnements , ses définitions, ses preuves, ses figures et ses mouvements oratoires , il répétera en balbutiant ce qu'il en aura retenu : et si on le livre à lui-même, il flottera au gré d'une imagination sans idées, ne produira que des fantômes, ou ne dira que des inepties. Quintilien approuve ces deux méthodes, Rollin les admet d'après lui ; plein de respect pour l'un et pour l'autre, j'oserai cependant ne pas être de leur avis, car si la meilleure leçon d'éloquence est, comme disait Socrate, de ne parler que de ce qu'on sait bien, la plus dangereuse habitude est de parler de ce qu'on ne sait pas ou de ce qu'on sait mal ; et cette institution , qui a mis l'art de parler éloquemment avant celui de penser juste, et qui nous fait abonder en paroles, dans un âge où nous sommes si dépourvus d'idées, peut être l'une des causes qui ont peuplé le monde lie raisonneurs à tête vide et de harangueurs importuns.

A quoi donc employer cet âge où l'étude de la rhétorique Ht les exercices de l'éloquence seraient prématurés ? Quintilien l'a dit, sans avoir dessein de le dire, lorsqu'il a comparé ses disciples aux petits des oiseaux : l'école est comme un nid, où il faut les nourrir, et leur laisser croître les ailes.

Je distinguerai donc trois temps pour les disciples de la rhé' torique : le premier, où l'on ne fera guère que leur former l'en-

tendement, et leur remplir l'esprit de ces idées élémentaires que je regarde comme des sources qui grossiront un jour le grand fleuve de l'éloquence; le second, où l'on commencera d'exercer leur talent par de légères tentatives , mais en suivant une méthode dont les anciens nous ont donné l'exemple, et dont je propose l'essai; le troisième, enfin, où, dans l'art oratoire , on leur fera concevoir le plan d'un édifice régulier, dont les parties se correspondent et réunissent dans leur ensemble la grandeur, l'élégance et )a solidité.

Après l'étude des langues savantes, et singulièrement de sa propre langue; après l'habitude formée de la parler correc'ement et purement, avec clarté, facilité, noblesse, la première des facultés à développer et à fortifier dans un enfant, c'est la raison. Nec vero sine philosophorum disciplina genus et speciem cujusque rei cernere, neque eam definiendo explicare^ nec trihuere in partes possumus ; nec judicare qifse ver a y quœ faUa sint, neque cernere consequentia , repugnantiavidere.ambigua distinguere (Orat ). C'est donc à la philosophie à commencer l'ouvrage de l'éloquence; et cette méthode est visiblement indiquée dans lu rhétorique d'Aristote : car sa manière de former l'orateur est de lui apprendre, avant toutes choses, l'art de bien raisonner et de bien définir, c'est-à-dire de lui apprendre à dessiner avant de peindre.

Je ne veux pas qu'on l'accoutume aux arguties de l'école , mais qu'on lui apprenne à manier le raisonnement avec force et même avec dextérité, et qu'il en connaisse les règles , pour en mieux discerner les vices. Un esprit naturellement juste peut allerdroit, sans le secours des règles, dans les sentiers battus de la raison, je le sais bien ; mais toutes les routes n'en sont pas également frayées : il en est d'épineuses , d'obliques , d'incertaines; il est mille détours et mille défilés dans lesquels peut nous engager un adversaire adroit , un habile sophiste ; et quand pour soimême on n'aurait pas besoin du fil du labyrinthe , il serait encore nécessaire pour ramener l'opinion des autres lorsqu'elle se laisse égarer.

La dialectique est, si j'ose le dire, le squelette de l'éloquence ; et c'est avec ce mécanisme, ces articulations, ces leviers, ces res-

sorts , qu'il faut d'abord qu'un esprit jeune et vigoureux s'exerce et se familiarise. Viendra le temps où il apprendra, comme le peintre , à revêtir ces ossements des formes les plus régulières d'un corps vivant et animé ; et ce sera l'ouvrage de l'amplification, ce grand talent de l'orateur, dont on a fait le jeu de notre enfance.

Mais à cette première organisation du talent oratoire il faudra bientôt joindre une nourriture qui commence à donnera la raison de la force et delà couleur. Les bons livres en sont la source, et ce moyen est assez connu ; mais ce qui ne l'est pas de même , c'est le fruit que l'on peut tirer de ces lectures amusantes que l'on ferait à haute voix , et qui, bien dirigées, seraient pour les élèves comme les promenades du botaniste avec les siens , lorsqu'en parcourant les campagnes il leur fait distinguer et connaître les plantes, dont ils doivent un jour savoir appliquer les vertus .

A mesure donc que Thistoire , la poésie, la philosophie morale, et cette fleur de littérature qui forme l'éducation de tous les esprits cultivés , donnerait lieu d'analyser ces idées élémentaires qui doivent former insensiblement le magasin de l'orateur, on ferait aux jeunes élèves un objet d'émulation de les décomposer, de les développer : et ces études philosophiques seraient comme le vestibule du sanctuaire de l'éloquence.

Quoi, dira-t-on, des analyses métaphysiques à des enfants! Pourquoi non , si ces analyses n'ont rien de trop subtil , et ne font que leur expliquer, avec plus de précision, les mots qui sont a leur usage ?

Je suis loin de vouloir fatiguer leur entendement de ces spéculations stériles où l'esprit de l'homme se perd dans le vague de ses pensées, et, après avoir parcouru un vide immense, retombe dans le doute , fatigué de ses vains efforts. La philosophie cherche la vérité dans l'essence des choses; l'histoire, dans les faits; la poésie demande un merveilleux vraisemblable ou un naturel rare, curieux et piquant : l'éloquence ne veut qu'une vraisemblance commune; elle rejette les paradoxes , et tire sa force des mœurs et de l'opinion générale : In dicendo autem vitium vel maximum est^ a vidgari génère orationis atque a

consuetudine conunums sensus abhorrera. ( De Orat. 1. I. ) Ce n'est pas que ses idées et ses expressions ne soient souvent trèsélevées : mais ses hauteurs sont accessibles, ses hardiesses n'ont rien d'étrange, sa route n'a rien d'escarpé; et ce qu'elle dit de subhme ou d'inoui, n est étonnant que par la lumière imprévue et soudaine qu'elle jette dans les esprits. Ainsi le comble de l'éloquence est de dire ce quej^ersonne n'avait pensé avant que de l'entendre, et ce que tout le monde pense après l'avoir entendu.

Il ne s'agit donc que de se tenir ( si je puis m'exprimer ainsi ) dans la moyenne région des idées abstraites, de s'attacher à celles qui appartiennent à l'éloquence, et d'éviter ces questions frivoles, singulières et sophistiques, qui ne font qu'altérer dans les enfants la bonne toi du sens intime, rendre l'esprit pointilleux et faux , et tout au plus accoutumer leur langue à une brillante loquacité. Malim equidem indisertam prudentiam quant stultitiam loquacem. (De Orat. 1. III. )

Alors, que peut avoir de si effrayant pour eux la métaphysique de l'éloquence? Et, par exemple, quoi de plus clair, de plus sensible, de plus facile à concevoir, que le développement de l'idée delà vertu, tel que Cicéron nous le donne; lorsqu'ils liront qu'elle est à la fois prudence , justice .> force, et tempérance ; que I» prudence est le discernement des choses, bonnes, mauvaises, indifférentes; que la jw^/zce est l'état habituel d'une âme attentive et (ideleà rendre à chacun ce qui lui est dû, sans préjudice du bien public ; que la force consiste à braver les périls et à supporter les travaux ; qu'elleest composéede grandeur d' âme ^ de confiance,, (impatience et de persévérance ; que le propre de la grandeur d'âme est de former de généreux desseins, et d'y porter une résolution qui leur donne encore plus de lustre ; que le caractère de hconfiance estdecompter sur soi, dans de louables entreprises, et de mettre en ses propres forces une espérance ferme \l'en vaincre les obstacles et d'en surmonter les dangers ; que la patience s'exerce à souffrir volontairement et longtemps, pour remplir des devoirs pénibles ; que la persévérance est une stabilité perpétuelle dans des résolutions mtlrement réiléchies, et /ju'on n'a prise qu'après avoir tout prévu et tout consulté ; que la tempérance est la domination d'une raison sévère sur tous le»

KHETORIQUE. 283^

mouvements de l'âme et sur tous ses penchants impétueux et déréglés; que ses espèces sont la continence ^ la clémence^ et la modestie; que sous le frein de la continence^ la fougue des désirs est réprimée par la raison ; que laclémence adoucitles transports d'une colère aveugle ou d'un âpre ressentiment ; quehmodestie enfin répand une pudeur honnête dans toute la conduite d'un homme de bien , et ajoute un nouvel éclat à la dignité des actions louables ?

Ainsi, après avoir commencé par définir en dialecticien, le jeune homme apprendra à définir en orateur; et peu à peu se rassemblera dans son entendement cette foule d'êtres intellectuels qui environnent l'éloquence, et qui, classés avec méthode, doivent un jour pouvoir se succéder rapidement et sans confusion dans la pensée de l'orateur.

Ce sera surtout dans les faits que lui présentera l'histoire que l'élève retrouvera sa métaphysique en exemple et sa morale en action, mais modifiée par les circonstances , qui , quelquefois, changent l'objet , au point de rendre digne de louange ce qui est en soi digne de blâme , et de rendre digne de blâme ce qui de sa nature est digne de louange. Ici la tâche que le rétheur imposera à son disciple sera de démêler, dans le caractère de l'action, ce qui la rend problématique , ou ce qui la distingue et l'excepte de la loi générale et de l'ordre commun.

De ces études on verra se former, non pas un système de philosophie subtile et transcendante , mais un cours de philosophie naturelle et sensible, accommodée à la vie et aux mœurs; ce qui fut toujours, dit Cicéron , le partage de l'éloquence : Quod semper oratorisfuit. Et sans prétendre, comme lui ^ que l'orateur, pour être accompli, doive être en état de parler de tout avecconnaissancedecause, et autant d'abondance que de variété, au moins dirai-je qu'en laissant à la philosophie ses subtilités et ses profondeurs, l'éloquence doit être prémunie de toutes les idées morales qui caractérisent les hommes et distinguent leurs actions. Oratori quassnntin hominum vita ( qiiandoquidem in ea versât ur orator atque ea est ei subjecta mater ies ) , omnia quxsita , audita , lecta , dispulata , tractata , agitata esse debent. ( De Orat. 1. III. )

Mais il est temps que l'éloquence elle-même reçoive ses disci-

284 ÉLÉMENTS DE LITTÉHATUBE.

pies des mains de la philosopliie ; et je propose pour eux encore un exercice qui convient à leur âge , et dont l'exemple de Crassus et l'autorité de Cicéron garantissent l'utilité.

« Pour me former à l'éloquence ( dit Crassus dans le dialogue de Z'Ora^ewr), j'avais d'abord adopté la méthode des exercices de Carbon. Je répétais de souvenir, je commentais , j'amplifiais quelque morceau de poésie ou d'éloquence, que je venais de lire en notre langue. Mais je m'aperçus que cette méthode était mauvaise, en ce que mon auteur s'étant saisi d'abord, pour rendre sa pensée, des termes les plus convenables, les plus forts, les plus élégants, si je me servais de ces mots, je ne faisais rien de moi-même; si j'en employais d'autres, je faisais plus mal. Je préférai d'expliquer de mémoire les oraisons des plus célèbres orateurs grecs ; et alors j'eus le choix de tous les termes de ma langue, pour exprimer en liberté les pensées de mon auteur. »

Voilà, je crois, le genre d'exercice le plus propre à former ies disciples de l'éloquence; et c'est celui que je substituerais à ces compositions futiles dont on fatigue les enfants.

Cet exercice commencerait, dans l'école assemblée, par la lecture, à haute voix, d'un morceau pris d'un historien, d'un orateur, ou d'un poète : car on sait bien que l'éloquence est répandue dans toute la sphère de la littérature, ragam et Uberam et late patentem , mais dans tel climat plus brûlante, dans tel autre plus tempérée ; et qu'en passant sur différents sujets , comme par différentes plumes, elle change de caractère , de mouvement et de couleur. i\am quum est oratio mollis , et tenera , et ita flexibitis ut sequatur quocumque torqueas; tum et nature varix, et voluntateSy multum inter se distantla efjecerunt gênera dicendi ( Orat.). Ainsi tous les exemples en seraient variés, et tantôt la raison y dominerait, tantôt le sentiment , ou quelque passion violente. Dans les uns, la justesse, la précision, l'énergie ; dans les autres, le coloris, la hardiesse des pensées, la vivacité des images; dans les autres, enfin, le ton, le style propre aux mouvements passionnés, se présenteraient pour modèles : et après la lectdre ,qui serait sobrement accompagnée de réflexions, on laisserait chacun exercer sa mémoire, son esprit, sentaient, à reproduire dans une autre langue ce qu'il en aurait retenu.

Le jeune élève ne serait, dans ce travail, ni absolument livré

AtHÉTOBIQUB. 285

à lui-m^me,ni absolument privé du plaisir de la production : il aurait , comme en traduisant , le mériteet l'attrait de l'invention du stvle, et de plus le mérite , encore plus attrayant , de l'invention des idées , pour suppléer à ses oublis. J'y crois voir surtout l'avantage de lui faire donner toute son attention aux figures, aux mouvements, aux tours du style de l'écrivain qu'on lui aurait donné pour modèle : et combien plus vive et plus profonde serait l'impression de l'exemple, lorsqu'au moment de la correction on lui ferait apercevoir qu'il aurait mal saisi le caractère de son auteur, mal répondu , je le suppose, à l'énergie de Tacite , à la précision de Salluste , à l'élocution pleine, harmonieuse et oratoire de Tite-Live !

C'est en l'exerçant à travailler ainsi d'après de grands modèles sur des sujets intéressants, qu'on lui élèverait l'esprit, Tâme et le style , et qu'on lui donnerait cet ardent amour de son art, sans lequel, dans la vie, et singulièrement dans !a carrière de l'éloquence, on ne fait rien de grand. Studium, et ardorem quemdam amoris , sine quo, quum in vif a nihilquidquamegregium, tum certe hoc quod tu expetis, nemo vnquam assequetur. ( De Orat. 1. I. )

Dans ces premières études de l'éloquence , Pétrone , le grand ennemi de la déclamation , voulait qu'on fût nourri de la lecture des poètes, et surtout de celle d'Homère :

Det primos versibus annos,

Mœoniumque bibat felici pectore fontem.

Théophraste reconnaissait que la lecture des poètes était infiniment utile aux orateurs; Longin la recommande à ceux qui veulent s'élever au ton de la haute éloquence. Quintilien pense comme eux : « C'est dans les poètes , dit-il , qu'on doit chercher le feu des pensées , le sublime de l'expression , la force et la vérité des sentiments , la justesse et la bienséance des caractères. »

Il ne laisse pas d'y avoir quelques précautions à prendre, pour

• empêcher que les jeunes gens ne confondent l'éloquence du poète t avec celle de l'orateur -, et le maître aurait attention de leur faire i bien distinguer, dans les tours, les figures et les images du style

• poétique , ce qui excède les hardiesses qui sont permises au lan-

28G eli:ments de littératuuk.

gage oratoire. Mais la distance de l'un à l'autre n'est pas aussi grande qu'on l'imagine : Est finitimus oratori poeta, numeris adstrictior paulo, verborum autem licentialiberior , multis vero ornandl generibus socius ac pêne par. (De Orat, 1. 1. ) Aussi le Sophocle latin, Pacuvius , était-il la lecture la plus habituelle de Crassus et de Cicéron ; et je suis bien persuadé que de tous les modèles celui que Massillon avait le plus étudié , c'était Racine.

J'oserai cependant n'être pas de l'avis de Cicéron lorsqu'il assure que la sphère de l'orateur est aussi étendue que celle du poète : In hoc certe prope idem , nullis ut termmis circumscribâtant dejiniatjus suum. (De Orat. 1. I. ) Et dans le choix des sujets qu'on propose, ou des exemples qu'on présente aux disciples de l'éloquence , on doit se souvenir que tout ce qui convient a un art dont le but n'est que de séduire et de plaire ne convient pas à un art dont la fm est d'instruire et de persuader. Ainsi les écarts, les épisodes, les détails de pur agrément, qui sont permis à la poésie ne le sont pas à l'éloquence. Dans celle-ci rien de surperflu, tout doit tendre à la persuasion : plaire, émouvoir, n'en sont que les moyens. En deux mots, le luxe qui n'est que luxe est interdit à l'éloquence; l'agréable y doit être utile; les ornements de son édiGceen doivent être les appuis.

Quant à l'étendue de leur domaine, celui de la poésie embrasse, non-seulement dcns la nature, mais au delà, dans les possibles, dans les espaces du merveilleux, tous les objets, réels ou fantastiques dont h peinture peut nous plaire : la vérité connue , la teinte, le mensonge, tout estde son ressort. L'éloquence, au contraire, n'a pour objet que ce qui intéresse sérieusement les hommes , le Juste , l'honnête , l'utile, et le vrai dans ces trois rapports , mais le vrai qui n'est pas connu ou qui n'est pasassez senti : sans quoi l'éloquence serait sans objet et n'aurait plus aucmK force. Elle aurait beau couler, comme un fleuve rapide, dans un lit vaste et libre, elle paraîtrait calme et semblable à une eau dormante. C'estauxécueils qu'elle rencontre, qu'elle heurte et qu'elle franchit , c'est au détroit où ses flots se resserrent et redoublent de force et d'impétuosité, c'est là qu'elle se fait connaître, et perd le nom d'élocution pour prendre celui d'éloquence.

Ccisus avait donc quelque raison de dire que l'éloquence ne

s'exerçait que sur des choses contestées ; mais la résistance est encore plus souvent dans la volonté que dans l'entendement; et c'est la plus difficile à vaincre.

La poésie n'a que la vraisemblance à se donner, et que l'illusion à répandre ; l'histoire n'a communément que l'ignorance à éclairer , la philosophie a de plus l'erreur et le préjugé à combattre ; l'éloquence a non-seulement l'opinion , mais les affections, les passions à subjuguer, à dominer : ce sont là ses triomphes ; et cette différence fera seule sentir aux jeunes gens pourquoi le caractère de la poésie est une séduction perpétuelle; celui de l'histoire , une sincérité noble et calme ; celui de la philosophie, une discussion sagement animée; celui de l'éloquence, une action pleine de chaleur , et plus ou moins véhémente , selon la force des obstacles que son sujet lui donne à renverser. De ces obstacles le moindre, c'est le doute; et avec tout le charme du langage , celui qui , n'ayant aucune résistance d'opinion , d'inclination , de doute à vaincre dans son auditoire , ne ferait que lui exposer des vérités connues, serait un beau parleur, €t, si l'on veut , un homme disert, mais non pas un homme éloquent. C'est donc toujours un objet sérieux, intéressant, problématique, et relatif à l'un de ces trois points, le juste, l'honnête, et l'utile, qu'il faut choisir, même dans les poètes, pour y exercer les enfants.

Enfin, ce qui me semble décider en faveur de cette espèce de leçons que je propose pour la secondeclasse, c'est qu'en devenant tous les jours un peu plus difficiles et un peu plus savantes, elles amènent les disciples à ce troisième degré d'études, où ils auront à saisir d'un coup d'œil l'ordonnance et la contexture de la harangue et du plaidoyer.

Et sans cette méthode , comment leur faire en même temps observer l'ordre, l'enchaînement, l'accord et la diversité des parties dont cet ensemble est composé? Une simple lecture ne les captive point , et ne laisse presque jamais dans déjeunes esprits que de légères traces; la traduction est pénible et lente , et l'attention y est absorbée par les détails de l'expression ; le travail d'apprendre par cœur est mécanique, dès qu'il est commandé, et se réduit à retenir des mots ; l'extrait n'excite aucune ardeur,

288 ÉLÉMEKTS DE LITTERATURF.

aucune émulation dans l'âme : enfin la composition en granit est insensée avant l'étude des modèles. Quel moyen reste-t-il pour en graver l'empreinte dans l'esprit des élèves, que la méthode de Crassus , une lecture à haute voix , et, après la lecture, une rédaction , une traduction de mémoire?

Ici l'on n'aura point à craindre l'inapplication des élèves : émus jusqu à l'enthousiasme par cette lecture enivrante , pleins des beautés qu'ils auront admirées dans les mouvements, les pensées , le langage de l'orateur ; en se frappant de ses raisons , ils auront été encore plus saisis des passions qui l'animaient : fatigués de cette fouie d'idées et de sentiments qu'il leur aura transmis, ils brûleront de les répandre; et s'ils ont en eux quelque germe d'éloquence naturelle, on verra ces germes éclore à la chaleur vive et profonde dont il les aura pénétrés.

Je ne sais si ce grand exemple de Crassus me fait illusion; mais je crois voir le jeune élève sortir de cette école avec une force d'appréhension, une vigueur de jugement, une habitude à saisir l'ensemble d'un sujet ou l'état d'une cause , son point de vue favorable, ses vrais moyens , et en même temps son côté faible et périlleux, une promptitude à s'affecter des passions dont elle est susceptible ; une facilité à changer de ton, de mouvements et de langage; une impétuosité dans l'attaque, une adresse dans la défense, une souplesse et une agilité à parer tour à tour et à porter des coups rapides ; enfin une richesse, une abondance d'clocution que nul autre genre d'étude et d'exercice ne peut donner.

Cependant, comme après avoir exercé longtemps les jeunes peintres à dessiner d'après de grands modèles , on leur permet de composer, on pourrait de même permettre aux élèves de l'éloquence de s'essayer en liberté , lorsqu'ils auraient acquis des forces. Ce serait , même dans les deux classes , une récompense honorable que l'on proposerait à leur émulation.

Mais je persiste à demander, 1" que le sujet soit pris d'un écrivain du premier ordre , afin d'avoir plus sûrement à leur donner pour correctif, après la composition, le meilleur modèle possible; 2" que ce soit une question douteuse et sujette à discussion , soit d'une partie avec l'autre , soit de l'orateur avec

lui-iiUMiie; car ce qui serait évident et incontestable ne donnerait plus lieu ni à la preuve ni à la réfutation , le vrai combat de l'orateur : l'élève doit savoir qu'il a toujours un adversaire dans l'opinion opposée à la sienne; et quand cet adversaire est nuiet, c'est à lui de prendre sa place, et de parler contre lui-même avec autant de force et de chaleur que ferait un homme éloquent voyez Chaire); 3" que pour ces essais on préfère les causes dont le principe est contesté, non-seulement parce qu'elles donnent plus d'espace et d'essor à de jeunes esprits , mais parce qu'elles prêtent au développement de ces idées élémentaires que l'élève a déjà reçues, et qu'elles sont les seules où il soit en état de faire quelques pas sans être mené par la main : car d'examiner , comme on le fait dans une cause particulière, si une chose est telle ou telle ; ou si le fait dont il s'agit est arrivé de telle ou de telle façon , par malice, par imprudence, involontairement ou par nécessité; si l'accusé a fait ce qu'on lui impute, et s'il l'a fait selon la loi , hors de la loi, contre la loi, seul, de son propre mouvement , ou par l'impulsion d'un autre , etc. ; tout cela tient à des circonstances dont il est impossible que les écoliers soient instruits.

Toutefois, en donnant la préférence aux causes générales, nonseulement comme plus simples, mais comme plus propres à faire connaître les grandes régions de l'éloquence * , et comme un moyen d'accoutumer l'esprit à voir les conséquences dans leur prmcipe * , je ne laisserai pas d'observer qu'un grand nombre des plus belles causes sont des causes particulières, dont le principe est reconnu ; et c'est pour celles-ci que la méthode des rhéteurs serait nécessaire aux élèves.

Ces rhéteurs avaient pris la peine de classer toutes les causes

oratoires, et d'assigner à chaque espèce les moyens qui lui con-

naient : c'est ce qu'on appelait /oca : arsenal oratoire, oij il

lUt avouer que les armes étaient rangées avec beaucoup d'ordre

et de soin.

* Ab.Me regiones intra quas venire debeas, ut peitestlges quod quceras. ' Vbieinn lociim omnem cogitationc sepseris, si modo ustim rerum perlUueris, nihil te effugiet, atque omne quod >;ril in re occiirret atque indet. ( ne Orat. 1. II. )

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