STROPHE
Cnrpore comhiberel venemim, — Deliberata morte ferocior. (L. 1, od. 37.) Oiun juventas et patriua labor Mdo laborum propulit inscium :
Vcrniquejam nimbis remotis^
Insolitos docuere nisus — Venti paventes. (L. lV,od. 4.)
Dans les odes mêmes où la strophe est composée de trois vers asclépiades et d'un gliconique, et dont par conséquent la coupe est si marquée par le rhythme, le sens ne laisse pas d'enjamber d'une strophe à l'autre sans aucune suspension.
Sos, Agrippa^ ncque hœc dicere, née gravem Pelidœ stomachum cederc nescii... —
tenues g randia. (L. I, od. 6.)
Quam virga semel horrida. —
Non lenis precibus fata recludere,
Nigro compulerit Mercurius gregi. (L. I, od. 24.)
Eufln, jusque dans l'ode saphique, où la strophe est encore plus détachée par la clôture de l'adonique, vous trouverez le même enjambement.
Quorum simul alba nantis
Stella rcfulsit; — Dejluit saxls agitatus humor..., (L. I, od. 12. )
Ego apis mutinœ
More modoque — Grata carpentis thijma per laborem Plurimum, etc. ( L. IV , od. 2.)
Cessit immanis tibi blandienti
Janitor aulœ — Cerberus. ( L. III , od. 11.)
ISeve te nostris vitiis iniquum
Ocior aura —
ToUat. (L. I,od. 2.)
J'ai cru expliquer ailleurs cette négligence, en disant qu'Horace ne chantait pas ses odes, et que l'enjambement ne blessait pas • oreille dans la simple récitation. Mais il est bien sûr que Pindare et Sapho chantaient leurs odes sur la lyre ; et ils. s'y sont
336 ÉLÉMENTS DE LITTÉBATUBE.
permis ce même enjambement. Il est à croire que dans les re- j tours périodiques de l'air la liaison était si facile et le passage si rapide, qu'il n'y fallait aucun repos. Quoi qu'il en soit, l'ode ' française ne s'est point donné cette licence ; et à la fin des strophes le sens est terminé. {Ployez Stance.)
Une autre énigme pour noire oreille , c'est l'étrauge diversité des nombres dont les vers lyriques anciens étaient composés, et le mélange non moins singulier qu'on faisait de ces vers, si différents de mesure et de rhythme.
On vient de voir dans les mêmes vers le spondée, l'ïambe, le dactyle, le choriambe , pêle-mêle employés. Comment des mesures de trois, de quatre, de six temps, pouvaient-elles aller ensemble, et former un chant régulier.? On vient de voir ûes strophes composées de vers dactyliques et de vers ïambiques ; comment le mouvement de l'un n'était-il pas rompu , contrarié par l'autre .î* Les anciens n'avaient-ils donc pas le sentiment de la mesure et du mouvement comme nous? Ils l'avaient si bien , que leur vers héroïque en est un modèle accompli. Ne nous fatiguons pas à vouloir, de si loin et à travers tant de nuages , expliquer comment s'alliaient leur poésie et leur musique. Celleci nous est inconnue, et l'autre, par le vice d'une prononciation excessivement altérée, ne peut être sentie que très-confusément du côté du nombre et du mètre. Ce qu'il nous importe de connaître d'Horace, et d'imiter, s'il est possible, c'est la précision , la rapidité, la plénitude de son style, cette curieuse félicité , comme dit Quintilien, dans le choix des mots qu'il emploie, le précieux de sa couleur, toujours vraie et toujours brillante, et surtout cette merveilleuse affluence de pensées , de sentiments, d'images , de tableaux variés , qui font de ses poésies lyriques l'un des plus beaux et des plus riches monuments de l'antiquité.
Style. C'est, dans la langue écrite, le caractcrede la diction; et ce caractère est modifié par le génie de la langue, par les (jualités de l'esprit et do l'âme de l'écrivain, par le genre dans lequel il s'exerce, par le sujet qu'il traite, par les mœurs ou lu si-
tuntion du personnage qu'il fait parler, ou de celui qu'il revêt iui-ménie, enfln par la nature des choses qu'il exprime.
On a dit que le style d'un écrivain portait toujours l'empreinte du génie national. Cela doit être ; et cela vient de ce que le génie national imprime lui-même son caractère à la langue.
Il n'est point de nation chez laquelle ne se rencontrent plus ou moins fréquemment tous les caractères individuels qui sont donnés parla nature. Mais, dans chacune d'elles , tel ou tel caractère est plus commun , tel ou tel est plus rare ; et c'est le caractère dominant, qui, communiqué à langue, en constitue le génie. La langueitalienne est molle et délicate; la langue espagnole est noble et grave ; la langue anglaise est énergique, et sa force a de l'âpreté.
Ainsi, lorsqu'il se trouve parmi la multitude un esprit d'une trempe singulière, et pour ainsi dire hétérogène , il est contrarié sans cesse, eu écrivant, par le génie de la langue. Il faut donc qu'il le dompte, ou qu'il en soit dompté; ou, ce qui arrive le plus souvent, que chacun des deux cède du sien, et s'accommode 3 l'autre : et de cette espèce de conciliation se forme un stt/le mitoyen, qui participe plus ou moins et du génie de la langue et du génie de l'auteur.
Il arrive de là que moins le caractère d'une nation est prononcé, plus celui de sa langue est susceptible des différents modes du style. Une langue qui de sa nature serait molle comme l'or pur ne serait pas susceptible de la trempe de l'acier; tous ses instruments seraient faibles : il faut donc qu'elle réunisse la souplesse avec l'énergie; et ce mélange paraît tenir au caractère national. Aussi voit-on que celles des nations qui sont connues pour avoir eu en même temps le plus de souplesse et de ressort dans le caractère sont aussi celles dont la langue a été le plus susceptible de toutes les qualités du style, La plus belle des langues, la plus habile à tout exprimer, fut celle du peuple du monde qui eut dans le caractère le plus éminemment ce mélange de force, de mobilité, de souplesse : je n'ai pas besoin de nommer les Grecs.
Lt langue des Romains, pour devenir presque aussi susceptible des métamorphoses du style j fut obligée d'attendre que le gé-
nie de Rome sefiit lui-même détendu et comme assoupli. Tant qu'il eut sa rudesse et sou austérité , elle fut inflexible et indomptable counne lui. L'un et l'autre se polirent en même temps; mais ils gardèrent tous les deux assez de leur première force pour être mâles et vigoureux, daus le temps même qu'ils connurent les délicatesses du luxe : et de là résulte l'étonnante beauté de la langue de Cicéron , de Tite-Live, et de Virgile.
Me sera-t-il permis de dire qu'à un grand intervalle de ces deux langues incomparablss, la langue française a dû peut-être aussi les facultés qui la distinguent , à la souplesse; à la mobilité, et en même temps au ressort du caractère national? Le génie fraii-. çais n'a exclusivement aucun caractère, et de là vient aussi quil n'en a aucun éminemment; mais, au besoin, il les prend tous » et à un assez haut degré : il en est de même de la langue française. Sa qualité distinctive et dominante, c'est la clarté : elle s'est donné tout le reste à force de peine et de soin ; et cependant elle n'a manqué ni au génie de Corneille et de £ossuet, ni à celui de Pascal , de la Fontaine et de Molière, ni à l'éloquente raison de Bourdaloue, ni à la touchante sensibilité de Massillon, ni à l'abon(<ance inépuisable des sentiments que Racine avait à répandre, ni aux émanations célestes de la belle âme de Fénelon, ni à la véhémence et à la profondeur du pathétique de Voltaire.
Aux hardiesses et aux libertés que les langues se sont permises, ou à la timide exactitude de leur syntaxe, on reconnaît quelle sorte d'esprit a présidé à leur formation successive.
Ces façons de parler que nous appelons figures de mots, et dont le plus grand nombre nous est interdit, étaient, dans les langues anciennes , autant de licences que les grands écrivains s'étaient donné^es et avaient fait passer. L'italien a pris de ces langues la liberté des inversions; il s'est donné celle d'employer l'infinitif des verbes en guise de nom substantif, un bel pensier, u?t doice partar, un luongo morir ; il fait usage de deux épithètes sans aucune liaison expresse, sans aucune articulation, spatiose atre caverne; il a un grand nombre d'adjectifs dont la terminaison varie pour diminuer ou agrandir, pour ennoblir ou dégrader; il syncope les mots quand il plaît à l'oreille.
Le français a peu d'inversions , moins de diminutifs encore,
et pas un seul miijineutatif dans le langage noble. 11 s'est fait quelques noms abstraits de Tinlinitif de sçs verbes , comme penser ^ parler, sourire^ souvenir; et ces deux derniers sont restés dans la classe des noms abstraits, un long souvenir, un doux sourire: mais il en est peu de ce nombre que la langue noble ait conservés. Ln doux parler n'est plus que du langage familier et naïf; et quelque nécessaire que fût penser, il n'est reçu qu'en poésie. ! iifin la poésie elle-même n'a presque point de privilège ; et pour elle les lois de l'usage, comme celles de la syntaxe , sont presque .lussi inviolables et inflexibles que pour la prose. D'oii nous vient cette exactitude ? D'où nous viennent ces privations "? De la délit atesse pointilleuse et craintive de l'esprit de société, qui s'est rendu l'arbitre de la langue. En Italie, Dante, Pétrarque, Boccace, r A rioste furent les maîtres de l'usage; Montaigne et Amiot le furent aussi parmi nous de leur temps : ce bon temps est passé. c royez Usage. )
Autant le génie national aura influé sur celui de la langue , autant le génie de la langue influera sur le style des écrivains.
Dans une langue qui n'a rien de séduisant par elle-même, ni . du côté de la couleur, ni du côté de l'barmonie, le besoin d'intéresser par la pensée et par le sentiment, et de captiver l'esprit et l'âme en dépit de l'oreille et sans le prestige de l'imagination, force l'écrivain à serrer son style , à lui donner du poids , de la solidité, et une plénitude d'idées qui ne laisse pas le temps de regretter ce qui lui manque d'agrément. Au contraire, dans une langue naturellement flatteuse et séduisante par l'abondance, la richesse, la beauté de l'expression, l'écrivain ressemble souvent aux habitants d'un heureux climat , que la fertilité naturelle de leurs campagnes rend à la fois indolents et prodigues. Sûr de parler avec grâce en disant peu de choses , il se complaît dans l'élégance de sa langue ; et séduit le premier par son élocution, il croit en faire assez pour plaire, en déployant, sur les idées communes, la parure d'une expression harmonieuse et brillante : son ityle est une symphonie qui peut. flatter l'oreille, mais qui ne dit presque rien à l'âme, et ne laisse rien à l'esprit.
L'habile écrivain est celui qui sait en même temps user et n'abuser jamais des avantages de sa langue, et suppléer, autant qu'il 3St possible, aux avantages qu'elle n'a pas.
Ce qui me distingue de Pradon, disait Racine, c'est que je sais écrire. Homère, Platon^ f'irgile^ Horace., ne sont au-dessus des autres écrivains^ dit la Bruyère, que par leurs expressions et par leurs images. Racine a été trop modeste; et la Bruyère n'a pas été assez juste.
La première et la plus essentielle différence des styles est celle des esprits. L'esprit, ou la pensée eu activité, a divers caractères. Un esprit clair distingue ses idées, les démêle sans peine, ou plutôt les produit comme une source pure répand une eau limpide; un esprit juste en saisit les rapports, les circonscrit, et les met à leur place; un esprit lin les analyse, et en aperçoit les nuances; un esprit léger les effleure, et , s'il est vif, il en parcourt la cime avec une brillante rapidité ; un esprit vaste en réduit un grand nombre à l'unité de perception, et les embrasse d'un coup d'œil ; un esprit méthodique en forme une longue chaîne et un ensemble régulier; un esprit transcendant s* élance vers le terme de la pensée , et franchit les milieux ; un esprit profond ne s'arrête jamais aux apparences superficielles; sa méditation s'exerce à sonder son objet, et à tirer comme de ses entrailles, ex visceribus rei, ce qu'il y a de plus riche et de plus enfoui ; un esprit lumineux rayonne, et fait partir du centre même de sa pensée comme des gerbes de lumière, qui en éclairent tout l'iiorizon ; un esprit fécond fait enfanter à une idée toutes celles qui en peuvent naître : et le gland, qui produit le chêne chargé de glands, est le symbole de sa fécondité ; un esprit élevé ne daigne apercecevoir dans son objet que les rapports qui l'agrandissent: ses conceptions ressemblent à ces pins qui percent les nues , et qui laissent sécher leurs branches les plus voisines de la terre , afin de pousser vers le ciel avec plus de vigueur et de rapidité. Or toutes ces manières de concevoir se distinguent dans la manière de s'exprimer; et des nuances infinies qui résultent de leur mélange, résulte aussi une variété inépuisable dans les caractères du style.
Le caractère de l'écrivain se communique aussi à ses écrits ; ses pensées en sont imbues, sop expression en est teinte; et l'énergie ou la faiblesse, la hardiesse ou la timidité, la langueur ou la véhémence du style , dépendent plus des qualités de Tame que des facultés de l'esprit.
INIais de la tournure habituelle de son esprit, comme des affec-
lions iKibituelles de son âme, résulte encore, dans le style de l'écrivain, un caractère parlicuiier, que nous appelons sa manière; et celle-ci lui est naturelle : au lieu que les singularités qu'il se donne par affectation, par imitation, décèlent toujours l'artifice ; et l'écrivam qui croit alors avoir une manière à soi n'est que maniéré, n'a que de la manière.
A ces différences du style se joignent celles qui doivent naître de la diversité des genres.
Le style de l'histoire est naturellement grave et d'une simplicité noble; mais ce caractère universel est modifié par le génie de l'écrivain , il l'est aussi par la nature des événements qu'il raconte; harmonieux, haut en couleur, et souvent oratoire dans Tite-Live; plus précis, plus serré, et non moins éloquent dans Salkiste; énergique, profond , plein de substance dans Tacite; ainsi des autres historiens.
En parlant des différents genres d'éloquence et de poésie, j'ai pris soin d'indiquer le style convenable et propre à chacun d'eux.
Mais à l'égard de la poésie héroïque je vais placer ici quelques observations qui pourraient m'échapper ailleurs.
Le styk de l'épopée et celui de la tragédie sont très-distincts par la nature des deux poèmes : car l'hypothèse du poème épique est que le poète est inspiré; et quoique l'enthousiasme y soit plus calme que celui de l'ode, qui est le délire prophétique, il ne laisse pas d'être encore dans le système du merveilleux. Dans la tragédie, au contraire, les personnages sont des hommes d'un caractère et d'un rang élevé, mais simplement des hommes, et leur langage, pour être vrai, doit être plus près de la nature que celui du poète inspiré par un dieu. C'est ce qu'Eschyle n'avait pas encore assez bien senti lorsqu'il inventa la tragédie , mais ce qu'Euripide et Sophocle ne manquèrent pas d'observer.
Leur style est simple, rarement figuré : ils ne s'y permettent jamais ni des images trop hardies , ni des épithètes ambitieuses ; on croit toujours entendre le personnage qu'ils font parler, et aucune invraisemblance dans l'expression ne décèle le poète. Homère leur avait donné l'exemple de cette sagesse de style, dans tous les morceaux dramatiques de ses poèmes ; et
342 ELÉMEKTS DE LITTEKATURE.
en cela on a eu raison de dire qu'il avait été le modèle de la traç;édie en même temps que de l'épopée.
Le style tragique, chez les Grecs, me semble donc avoir étémoins poétique, moins figuré, moins artificiel qu'il ne l'est parmi nous. Cette simplicité se conciliait mieux peut-être avec la noblesse de leur langue. Peut-être aussi, comme le pathétique dominait plus absolument sur leur théâtre, trouvaient-ils que le naturel de l'expression en faisait la force, comme nous l'observons nous-mêmes dans le langage des passions ; et la preuve que dans la scène ils s'attachaient au naturel par discernement et par choix , c'est que dans les chœurs, qui étaient des odes, ils élevaient le ton et prenaient le style lyrique.
Les Italiens, pour distinguer les caractères de la poésie, lui ont attribué trois instruments, \a cithare, \a trompette, etla/yr^. Je ne crois pas leur division complète : car aucun de ces caractères, métaphoriquement exprimés, ne convient à la tragédie.
Quelques-uns, parmi nous, l'ont prise au ton d'Eschyle et de Sénèque, lorsqu'on n'avait pas encore apprécié l'avantage d'une noble simplicité. Mais Racine s'est rapproché de cet heureux naturel ; et jamais on n'a fait un plus harmonieux mélange de la langue usuelle et de la langue poétique. Cependant j'ose dire qu'il a formé son style plutôt sur celui de Virgile que sur celui des poètes grecs, j'entends de Sophocle et d'Euripide, auxquels on l'a tant comparé. Il est encore moins simple, plus poétique, enfin moins naturel que l'un et l'autre : et en cela il a subi peut-être la loi de la nécessité, n'ayant pas, comme eux, une langue dont la simplicité continue fût assez noble pour soutenir la majesté de la tragédie. Voltaire s'est encore un peu plus éloigné du naturel et approché du ton de l'épopée, parce qu'il a trouvé les esprits disposés à recevoir ces hardiesses, et peut-être le goût delà nation décidé à vouloir plus de poésie dans le style tragique. Enfin dirai-je ce que je sens.^ Corneille, dont le goût n'était pas assuré, parce que le goût national était encore à naître ; Corneille, qui, par l'impulsion de son génie, s'élevait si haut, et qui tombait si bas lorscjue son génie l'abandonnait ; Corneille, par ce sublime instinct qui lui fit créer tant de beautés à côté de tant de défauts, nous a donne, à ce qu'il me semble, les plus par-
faits modèles au langage tragique ; et quand son naturel est dans sa pureté, rien n'est plus digne d'admiration que la majestueuse simplicité de son style.
Cest un hommage que Voltaire lui a rendu plus d'une fois. « Il n'y a point là (dit-il en parlant du discours de Sabine, dans le premier acte des Uoraces : Je suis romaine, hélas! puisqu'Horace est romain)] Il n'y a point là de lieux communs, point de vaines sentences ; rien de recherché ni dans les idées ni dans les expressions. Jlbe^ mon cher pays! c'est la nature seule qui parle.
« Dans ce discours (dit-il encore en parlant de la harangue du dictateur); dans ce discours imité de Tite-Lite, l'auteur français est au-dessus du romain, plus nerveux, plus touchant ; et quand on songe qu'il était gêné par la rime et par une langue embarrassée d'articles et qui souffre peu d'inversions; qu'il a surmonté toutes ces difficultés ; qu'il n'a employé le secours d'aucune épithète, que rien n'arrête l'éloquente rapidité de son discours; c'est là qu'on reconnaît le grand Corneille. »
Un beau vers, dans le style tragique, est donc celui où parle la nature avec force et avec noblesse, sans que la facilité, la justesse, la vérité de l'expression, y laissent entrevoir aucun art ; c'est un vers dieu'donné, si je puis m'exprimer ainsi, qui, comme , à l'insu du poète, a coulé de sa plume ; c'est une pensée qu'il a produite, revêtue de son expression, et qui, par un heureux hasard, semble se trouver adaptée à la mesure, au nombre, à la cadence, et à la rime. Et Corneille n'est pas le seul qui nous en donne des exemples : Racine a des morceaux, quelquefois des scènes entières, tout aussi simplement écrites que les belles scènes de Corneille. Mais je ne dois pas dissimuler que cette manière d'écrire a un écueil, où Corneille lui-même a souvent échoué.
Les passions tragiques, les sentiments élevés, et les hautes pensées, ont communément, dans les langues, une expression noble qui leur est propre ; et quand il s'agit de les rendre, la majesté du style est naturellement soutenue par la grandeur de son objet. Mais comme, dans la tragédie, tous les sentiments et toutes les idées n'ont pas la même noblesse, et qu'il y a une infinité de détails qui ont besoin d'être relevés , le poète qui ne
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coauaït que les ressources et les beautés du style simple s'abaissera nécessairement jusqu'à devenir familier et commun , toutes les fois qu'il n'aura pas de grandes choses à exprimer. De là vient, pour les commençants, le vrai danger d'imiter Corneille ; car ce qu'il peut avoir quelquefois de trop emphatique est un défaut qu'il est aisé d'apercevoir et d'éviter.
Je conseillerais donc d'étudier plutôt l'art dont Racine a su tout ennoblir, et, au risque d'être un peu moins naturel, de rechercher, en écrivant, son élégance enchanteresse, mais en se tenant, comme lui, en-deçà du style de l'épopée, et aussi près de la nature qu'il l'a été lui-même dans les morceaux de ses tragédies les plus parfaitement écrits.
Le comble de l'art serait d'être simple dans les grandes choses et dans l'expression des sentiments naturellement élevés ou intéressants par eux-mêmes ; et de garder les ornements du style, les circonlocutions et les images poétiques pour les objets qui auraient besoin d'être ennoblis ou d'être embellis , comme dans ce discours d'Orosmane à Zaïre :
J'allesle ici la gloire, et Zaïre, et ma flamme,
De ne choisir que vous pour matlresseet pour femme;
De vivre votre ami, votre amant, votre époux ;
De partager mon cœur entre la gloire et vous.
Ne croyez pas non plus que mon honneur confie
La vertu d'une épouse à ces monstres d'Asie,
Du sérail des soudans gardes injurieux,
Et des plaisirs d'un maître esclaves odieux •
Je sais vous estimer autant que je vous aime,
Et sur votre vertu me lier à vous-même, etc.
Je ne m'étendrai point sur les variétés que doit produire dans le s/yle la diversité des objets ou la différence des personnages ; ces détails seraient infinis, et on les trouvera çà et là répandus dans les articles de cet ouvrage où il s'agit de l'art d'exprimer et de peindre. Je termine donc celui-ci par une an;jlyse succincte de quelques-unes des qualités du style en général.
(^onime il y a, du côté de l'esprit, des facultés indispensables et communes à tous les genres, il y a aussi, du côté du style, des (jualités essentielles, dont l'écrivain n'est jamais dispensé.
La première de ces qualités essentielles est la clarté. Avant d'écrire, il faut se bien entendre et se proposer d'être bien entendu. On croirait ces deux règles inutiles à prescrire ; rien de plus commun cependant que de les voir négliger. On prend la plume avant d'avoir démêlé le fil de ses idées ; et leur confusion se répand dans le style. On laisse du vague et du louche dans la pensée ; et l'expression s'en ressent.
L'obscurité vient le plus souvent de l'indécision des rapports; et c'est de tous les vices du style le plus inexcusable, au moins dans notre langue. Elle a, je le sais bien, des équivoques inévitables; et qui veut chicaner en trouve mille dans l'ouvrage le mieux écrit. Mais, comme la Motte l'a très-bien observé, il n'y a que l'équivoque de bonne foi qui soit vicieuse dans le style ; et cellelà n'est jamais difficile à éviter, pour l'écrivain français qui veut bien s'en donner le soin. Les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l'est pasy dit la Bruyère ; mais les bons esprits trouvent clair ce qui Test ; et à leur égard , il est aisé de lever l'équivoque de ces pronoms et de ces homonymes dont on fait aux enfants une si effrayante difficulté. Il n'y a peut-être pas un vers dans Racine, dans Massillon une seule phrase dont l'intelligence coûte au lecteur ni à l'auditeur un moment de réflexion , et j'oserais bien assurer qu'il n'y en a pas une dans Télémaque.
Il n'est pas moins facile d'éviter, dans la contexture du style, les incidents trop compliqués qui jettent de la confusion et du louche dans les idées ; pour cela il suffît de les répandre à mesure qu'elles naissent , tant que la source en est pure , et de leur donner, si elle est trouble, le temps de s'éclaircir dans le repos de la méditation. L'entassement confus des mots et des phrases entrelacées est un vice de l'art, plus souvent que de la nature. Si on ne le cherche pas, ou y tombe rarement; la preuve en est que dans le langage familier presque personne ne s'embarrasse dans de longs circuits de paroles ; et en général l'affectation nuit plus à la clarté que la négligence.
Personne , sans doute , n'est assez insensé pour écrire à dessein de n'être pas entendu ; mais le soin de l'être est sacrifié au désir de paraître fin, délicat , mystérieux , profond. Pour ne pas tout dire on ne dit pas assez; et de peur d'être trop simple on
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s'étudie a être obscur. Rien de plus mal entendu que cette affectation dans les grandes choses, rien de plus vain dans les petites. Fous voulez me dire qu'il fa if froid? que ne disiez-vous : Il fait froid? Est-ce un si grand mal d'être entendu quand on parle y et de parler comme tout le monde ? (La Bruyère. )
Cependant faut-il renoncer à s'exprimer d'une façon nouvelle, ingénieuse et piquante? Faut-il s'interdire les finesses, les délicatesses du style i Non, il faut seulement les concilier avec la clarté; ne pas vouloir briller à ses dépens, et ne rien soigner avant elle. Le stijle fin a son demi-jour, le style délicat a son voile ; mais c'est dans le secret de rendre les ombres diaphanes, le voile transparent, que consiste l'art d'être fin et délicat, sans être obscur.
C'est peu d'être clair, il faut être précis : car tous les genres d'écrire ont leur précision ; et l'on va voir qu'elle n'exclut aucun des agréments du style.
La première difficulté qui se présente est de réunir la précision et la clarté. Mais qu'on ne s'y trompe pas , l'expression la plus précise est la plus claire : et c'est au moyen de la correction et de la justesse du langage, que la clarté se concilie avec la précision; je dirais, au moyen de la propriété, si je ne parlais que du style philosophique; mais le style oratoire et le style poétique ont plus de latitude, et la justesse leur suffit. Dès que l'expression, ou simple ou figurée, répond exactement à la pensée, elle est précise et claire. Tout ce qui intercepte la lumière du style en éteint la chaleur ou en ternit l'éclat. {Foyez Image.)
Un écueil plus dangereux pour la précision , c'est la sécheresse. Mais émonder un bel arbre , ce n'est pa? le mutiler; c'est le délivrer d'un poids inutile , Ramos compesce fluentes : voilà l'image de la précision. Il n'y a pas un seul mot à retrancher de ces vers de Corneille,
Rome, si tu te plains que c'est là te trahir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr :
ni de ces vers de Racine :
L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance, Traîne, exempt de périls, une éternelle enfanoe;
Indigne également de vivre et de inonrii ,
On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir.
On voit par ces exemples que la précision, loin d'être ennemie de la facilité, en est la compagne fidèle. Un vers, une phrase où tous les mots sont appelés par la pensée et placés naturellement, semble naître au bout de la plume. Une période, un vers , où des mots inutiles ne sont placés que pour la symétrie, pour la rime, ou pour la mesure, annonce la gêne et le travail, {f^oyez Diffus.)
Je sais que rien n'est moins facile que de concilier ainsi la précision et la facilité; mais l'art se cache, comme le ver à soie, >us le tissu qu'il a formé.
La précision, comme on doit l'entendre, n'exclut ni la richesse ni Télégance du style. Voyez, dans un dessin de Bouchardon, ce trait qui décrit la figure d'une belle femme; il est aussi moelleux quMl est pur ; il suit , dans ses douces inflexions, tous les contours de la nature; et l'œil y trouve réunies l'exactitude et la liberté, la correction et la grâce : telle est encore 'a précision, car elle est toujours relative à l'effet que l'on se propose, et ne consiste qu'à se réduire 9ux vrais moyens de l'obtenir. Ainsi la précision du style de l'orateur et du poëte n'est pas la précision du style du philosophe et de l'historien; mais le principe en est le même, savoir, d'aller droit à son but. Or, le style philosophique a pour but de démêler la vérité; l'historique, de la transmettre; l'oratoire, de l'amplifier; le poétique, de l'embellir. Tout ce qui rend l'idée plus lumineuse et plus frappante, l'image plus vive et plus forte, le sentiment plus pénétrant, la passion plus véhémente; tout ce qui ajoute à la persuasion, à l'illusion, aux moyens démouvoir, au plaisir d'être 1 mu , n'est donc pas moins nécessaire au style de l'orateur et du poëte, que ne l'est au style du philosophe et de l'historien ce qui rend l'instruction plus facile et plus attrayante ; ne quid nimis est leur règle commune; et si , d'un côté , l'emphase, l'enflure , la redondance , sont un excès contraire à la précision, la sécheresse est l'excès opposé. Le poëte ou l'orateur qui ferait gloire de préférer une expression laconique, mais faible, froide, et sans couleur, à une expression moins serrée, mais revêtue
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d'éclat, ou de force, ou de grâce , ne serait pas seulement économe , il serait avare, et se priverait du nécessaire , en s'abstenant du superflu.
Le style du poète et celui de l'orateur a besoin d'être orné ; la richesse , le coloris , l'élégance en sont la parure , la parure en est la déceuce ; à moins que la beauté naïve de la pensée ou du sentiment ne demande, pour s'exprimer, que le mot simple de la nature. Encore alors la simplicité même aura-t-elle sa noblesse et son élégance : car il faut savoir être naturel avec choix , simple avec dignité, et négligé même avec grâce.
Ainsi, la vérité et le naturel sont, dans \e style ^ inséparables de la décence. La vérité consiste à faire parler à chacun son langage, dans la situation réelle ou fictive où il est placé ; le naturel , à dire ou à faire dire ce qui semble avoir dû se présenter d'abord sans étude , et sans aucun effort de réflexion et de recherche; la décence , à dire les choses coFnme il convient à celui qui parle, à l'objet dont il parle , et à ceux qui l'écoutent. yoyez Bienséances, Convenances, Analogie du style , VÉBiTE relative; et pour le choix du naturel le plus exquis, voyez Imitation.
Après ces qualités essentielles et communes à tous les genres, viennent celles qui les distinguent, et que je nomme accidentelles, comme la délicatesse, la grâce, la finesse, la légèreté, l'énergie, la gravité, la véhémence, et tous les degrés de noblesse et d'élévation, depuis l'humble jusqu'au sublime.
Comme la plupart de ces qualités sont indiquées et définies dans leurs articles, ou à propos de genres qui le demandent, je me borne ici à donner une idée de celles dont je n'ai pas encore expressément parlé.
La légèreté ne fait qu'effleurer la surface des choses , son nom exprime son caractère : la nommer c'est le définir. Que dans ces vers d'une épître que tout le monde sait par cœur,
Contente d'un mauvais soupe, Que tu changeais en ambroisie, Tii le livrais, dans ta folie , A l'amant heiiienx et trompé Qui t'avait consacré sa vin.
que le poêle , dis-je, au lieu d'indiquer légèrement ce souper que l'on voit sans qu'il le décrive, eu eût fait le détail; qu'il eût appuyé sur le seusde ces deux mots lieureux et trompé, qui (lisent tant de choses, son style n'avait plus cette légèreté que nous peint l'image de l'abeille.
La gravité du style est la manière dont parle un homme profondément occupé de grands intérêts ou de grandes choses : tout ce qui ressemble à l'amusement, à la dissipation, au soin de parer son langage , lui répugne. Exprimer sa pensée avec le moins de mots et le plus de forc^ qu'il est possible, voilà \e style austère et grave. Ce caractère est celui de Tite-Live et de Tacite dans leurs harangues. Voyez, dans la vie d'Agricola , l'exhortation de cet éloquent Galgacus aux Bretons , pour leur inspirer le courage du désespoir : rien de plus simple , rien de plus pressant ; il n'y a pas un mot qui ne porte à l'âme une impression. Le s/y/e grave tire son nom du poids des mots et des pensées. De sa nature il est donc énergique : car l'énergie du style consiste à serrer l'expression , afin de donner plus de ressort au sentiment ou à la pensée. On la reconnaît dans ces vers de Cleopâtre, dans liodogune :
Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge.... Si je verse des pleurs, ce sont des pleurs de rage.... Puisse naître de voiis un fils qui me ressemble..,. Je maudirais les dieux s'ils me rendaient le jour...
Et de Camille dans les Horaces :
Voir le dernier Romain à son dernier soupir, .Moi seule en être cause, et mourir de plaisir.
Et de Néron, dans Britannicus :
J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer.
Souvent l'énergie est dans le mot simple :
Summum crede uefas animamprœ ferre pudori.... Virtutem videant, intabescant^we relicta.
Le grand Condé, à Rocroi, sur le champ de bataille, jonché
^hO ELEMENTS DE LITTERATURE.
(le morts, demande à un officier espagnol quel était le nombre de leur infanterie. L'Espagnol lui répond : Comptez; ils y .sont tous.
Souvent elle est dans la force que l'image communique à l'idée :
Animum rege, qui,nisiparet,
Impcrat : hune frcnis, hune tu compesce catena.
Catilina dit en sortant du sénat , où il venait d'être dénoncé : [ncendium meum ruina restingiiam. Rien déplus beau, rien de plus juste, rien de plus énergique que cette image.
Souvent aussi l'énergie résulte du contraste des idées, lorsque l'expression réunit en deux mots les deux extrêmes opposés : ISunc segesest ubi Trojafuit;
Cinna, lu t'en souviens, et veux m'assassiner ? Médée dans Sénèque ,
Servare potui, perdere an possim rogas ? Hécube dans Ovide,
Dominum matri vix reperit Hector.
Galgacus aux Bretons, proinde ituri in aciem, et majores vestros et posteros cogitate. En allant au combat, pensez à vos ancêtres et à votre postérité.
Les mots sur lesquels se réunissent les forces accumulées d'une foule d'idées et de sentiments sont toujours les plus énergiques : Erravit sine voce </o/or( Luc AIN ) : Dies per silenfium vastus, et ploratibus inquies. ( Tac. )
La véhémence dépend moins de la force des termes que du tour et du mouvement impétueux de l'expression : c'est l'impulsion que le style reçoit des sentiments qui naissent en foule et se pressent dans l'âme, impatients de se répandre et de passer dans l'âme d'autrui. La conviction est pressante, énergique; elle fait violence à l'entendement : la persuasion seule est véhémente, elle entraîne la volonté.
La célérité des idées qui s'échappent comme des traits de lu mière, communiquée à l'expression, fait la vivacité du style t
leur facilité à se succéder, même sans vitesse, imitée par le style, en fait la volubilité. Mais ces qualités réunies ne font pas la véhémence : elle veut être animée par la chaleur du sentiment: elle en est l'explosion rapide, et lorsqu'elle part d'une âme forte et nrdente, elle entraîne tout : c'était la foudre de Périclés , c'était celle de Démosthène. C'est encore plus éminemment le caractère de l'éloquence poétique et le langage des passions.
Je ue t'écoute plus, va-t'en, monstre exécrable ; Va, laisse-moi le soin de mon sort déplorable ; Puisse le juste ciel dignement te payer, Et poisse ton supplice à jamais effrayer Tous ceux qui, comme toi, par de lâches adresses, Des princes malheureux nourrissent les faiblesses. Les poussent au penchant où leur cœur esl enclin, Et leur osent du crime aplanir le chemin : Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puis.se faire aux rois la colère céleste !
Rien de plus difficile à définir que les grâces : celles du style consistent dans l'aisance , la souplesse , la variété de ses mouvements , et dans le passage naturel et facile de l'un à l'autre. Voulez-vous en avoir une idée sensible.^ appliquez à la poésie ce que M. Watelet dit de la peinture. « Les mouvements de l'âme des enfants sont simples; leurs membres dociles et souples. Il résulte de ces qualités une unité d'action et une franchise qui
plaît La simplicité et la franchise des mouvements de l'âme
contribuent tellement à produire les grâces, que les passions indécises ou trop compliquées les font rarement naître. La naïveté, la curiosité ingénue , le désir de plaire , la joie spontanée, le regret , les plaintes , et les larmes mêmes qu'occasionne un objet chéri, sont susceptibles de grâces , parce que tous ces mouvements sont simples. » Mettez le langage à la place de la per- .sonne, croyez entendre au lieu de voir, et cet ingénieux auteur aura défini les grâces du style.
Sublime. Ce qu'on appelle le style sublime appartient aux grands objets, à l'essor le plus élevé des sentiments et des idées. Que l'expression réponde à la hauteur de la pensée, elle en a 1; sublimité. Supposez donc aux pensées un haut degré d'élévation ; si l'expression est juste . le style est sublime; si le mot le plus simple est aussi le plus clair et le plus sensible, le sublime sera dans la simplicité ; si le terme figuré embrasse mieux l'idée et la présente plus vivement, le sublime sera dans l'image. « Tout était Dieu, excepté Dieu même » (Bossuet); voilà \e sublime dans le simple. « L'univers allait s'enfonçant dans les ténèbres de l'idolâtrie » (Bossuet); voilà le sublime dans le figuré.
« Il n'y a point de style sublime^ a dit un philosophe de nos jours; c'est la chose qui doit l'être. Etcommentle style pourrait-il être sublime sans elle ou plus qu'elle? » En effet, de grands mots et de petites idées ne font jamais que de l'enflure • la force de l'expression s'évanouit si la pensée est trop faible ou trop légère pour y donner prise.
Venins ut amitiit vires, nisi rohore densœ Occurrant sUvœ, spatio di/fasus inani. (Llcket.)
De ce sublime constant et soutenu, qui peut régner dans un poème comme dans un morceau d'éloquence, on a voulu, en abusant de quelques passages de Longin , distinguer un sublime instantané, qui frappe, dit-on, comme un éclair; on prétend même que c'est là le caractère du vrai sublime., et que la rapidité lui est si naturelle, qu'un mot de plus l'anéantirait. Ou en cite quelques exemples, que l'on ne cesse de répéter, comme le moi de Médée,le qu'il mourût du vieil Horace, la réponse de Porus, en roi., le blasphème d'Ajax , le^a^ lux de la Genèse : encore n'est-on pas d'accord sur l'importante question , si tel ou tel de ces traits est sublime. Laissons- là ces disputes de mots.
Tout ce qui porte une idée au plus haut degré possible d'étendue et d'élévation , tout ce qui se saisit de notre âme et l'affecte si vivement, que sa sensibilité, réunie en un point , laisse loutes ses facultés comme interdites et suspendues; tout cela, dis-je, soit qu'il opère successivement ou subitement, est sublime dans les choses ; et le seul mérite du style est de ne pas les af-
faiblir, de ne pas nuire à l'effet qu'elles produiraient seules si les âmes se communiquaient sans l'entremise de la parole.
Hommes ad deos nulia re pi'opius accedunt quani salutem hominibus dando. ( Cic. ) II y a peu de pensées plus simplement exprimées, et certainement il y en a peu d'aussi sublimes que celle-là; et celle ci, qui en est le développement, est sublime encore : « Il est au pouvoir du plus vil , comme du plus féroce des animaux, d'ôter la vie ; il n'appartient qu'aux dieux et aux rois de l'accorder. « Cette maxime d'Aristote, « pour n'avoir pas besoin de société, il faut être un dieu ou une brute, » est encore sublime dans la pensée, quoique très-simple dans l'expression.
Dans le Macbeth de Shakspeare, on annonce à Macduff que son château a été pris, et que Macbeth a fait massacrer sa femme et ses enfants. Macduff tombe dans une douleur morne : son ami veut le consoler, il ne l'écoute point; et méditant sur le moyen de se venger de Macbeth, il ne dit que ces mots terribles : // n'a point d'enfants!
Dans Sophocle, Œdipe, à qui l'on amène les enfants qu'il a eus de sa mère, leur tend les bras, et leur dit : Approchez^ embrassez votre... Il n'achève pas , et le sublime est dans la réticence.
En général , comme le sublime est communément une perception rapide, lumineuse et profonde, un résultat soudainement saisi de sentiments ou de pensées , il est plus dans ce qu'il fait entendre que dans ce qu'il exprime; c'est quelquefois le vague et l'immensité de la pensée ou de l'image qui en fait la force et la sublimité. Telle est cette peinture de l'état du pécheur après sa mort, n'ayant que son péché entre son Dieu et lui, et se trouvant de toutes parts environné de Céternité LA Rue); telle est cette expression de Bossuet, déjà citée, pour peindre le règne de l'idolâtrie : Tout était Dieu, excepté Dieu même; tel est Verravit sine voce dolor et le nec se Roma ferens de la Pharsale ; tel est Vutinam ^iwierem.'d'Andromaque, et cette réponse, encore plus belle, de la Mérope de Maffei:
O Cariso, non avrian (jia mai gli dei Ciù comniendatoad una madré.
354 ELEMENTS DE LITTERATUBE.
Dans un voyage de Pinto , je me souviens d'avoir lu ce récit terrible d'un naufrage. « Au milieu d'une nuit orageuse, nous aperçûmes , dit-il , à la lueur des éclairs, un autre vaisseau qui, comme nous, luttait contre la tempête ; tout à coup, dans l'obscurité , nous entendîmes un cri épouvantable ; et puis nous^ n'entendîmes plus rien que le bruit des vents et des flots. »
Quelquefois même le sublime se passe de paroles ; la seule action peut l'exprimer : le silence alors ressemble au voile qui, dans le tableau de Thimante, couvrait le visage d'Agamemnon ; ou à ces feuillets déchirés par la muse de l'histoire , dans le fameux tableau de Chantilly. C'est par le silence que , dans les enfers , Ajax répond à Ulysse , et Didon à Énée ; et c'est l'expression la plus sublime de l'indignation et du mépris. Cela prouve que le sublime n'est pas dans les mots : l'expression y peut nuire sans doute, mais elle n'y ajoute jamais. On dira que plus elle est serrée, plus elle est frappante ; j'en conviens, et l'on en doit conclure que la précision est du style sublime, comme du style énergique et pathétique en général : mais la précision n'exclut pas les gradations , les développements , qui font euxmêmes quelquefois le sublime. Lorsque les idées présentent le plus haut degré concevable d'étendue et d'élévation , et que l'expression les soutient, ce n'est plus un mot qui est sublime^ c'est une suite de pensées , comme dans cet exemple : « Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature ; nulle idée n'approche de l'étendue de ses espaces ; nous avons beau enfler nos conceptions , nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses ; c'est une sphère infinie dont le centre est partout , la circonférence nulle part. » (Pascal.)
On cite comme sublime , et avec raison , le qu^ll mminit du vieil Horace ; mais on ne fait pas réflexion que ces mots doivent leur force à ce qui les précède ; la scène où ils sont placés est comme une pyramide dont ils couronnent le sommet. On vient annoncer au vieil Horace que de ses trois fils deux sont morts et l'autre a pris la fuite ; son premier mouvement est de ne ;^as croire que son fils ait eu cette lûcheté.
Non, non, cela n'est point j on vous trompe, Julie.
Rome nVst point sujette, ou mon fils est sans vie. Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.
Ou l'assure que, se voyant seul, il s'est échappé du combat; alors à la confiance trompée succède l'indignation :
Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé!
Camille , présente à ce récit , donne des larmes à ses frères