HORACE
Qu'il mourût.
Ce qui est sublime dans cette scène , ce n'est pas seulement cette réponse , c'est toute la scène , c'est la gradation des sentiments du vieil Horace, et le développement de ce grand caractère, dont le qu'il mourût n'est qu'un dernier éclat.
On voit par cet exemple ce qui distingue les deux genres du sublime y ou plutôt ce qui les réunit en un seul.
On attache communément l'idée du sublime à la grandeur physique des objets, et quelquefois elle y contribue;, mais ce n'est que par accident et en vertu de nouveaux rapports , ou d'un caractère singulier et frappant que l'imagination ou le sentiment leur imprime; leur point de vue habituel n'a rien d'étonnant ni pour l'âme ni pour l'imagination ; la familiarité des prodiges mêmes de la nature les a tous avilis ; et dans une description qui réunirait tous les grands phénomènes du ciel et de la terre, il serait très-possible qu'il n'y eût pas un mot de sublime.
Ce qui , du côté de l'expression , est le plus favorable au su-
hlime, c'est l'énergie et la précision ; ce qui lui répugne le plus, c'est l'abondance et l'ostentation de paroles.
En éloquence, on a distingué le sublime, le simple, et le tempéré , ou , comme disaient les Grecs, Vabondant, le grêle, et le médiocre. Dans l'un , se déploient toutes les pompes de l'é* loquence; dans l'autre, c'est le langage nu de la raison et du sentiment; dans le troisième, une beauté noble et modeste, une parure ménagée et décente. Au premier appartient la grandeur des pensées, la majesté de l'expression, la véhémence, la fécondité, la richesse, la gravité , les grands mouvements pathétiques; tantôt avec une austérité triste, une âpreté sauvage et dédaigneuse de toute espèce d'élégance; tantôt avec un soin industrieux de polir, d'arrondir les formes du discours. Nam et grandiloqul, ut ita dicam , fuerunt , cum ampla et sententiarum gravitate et majestate verborum, véhémentes, varii , copiosi, graves, ad permovendos et convertendos animos instructi etparati : quod ipsum alil aspera, tristit horrida ora^ \ tio7ie, neque perfecta , neque conctusa; alii Ixvi et instrucla et ' terminata. (Cic. Orat.)
Le second s'attache au contraire à la finesse, à la justesse ■ d'une expression châtiée et subtile, où les mots pressent la pensée et la rendent avec clarté : satisfait de tout éclaire! r, il n'amplifie et n'agrandit rien ; et dans ce genre , les uns déguisent leur adresse sous un air d'ignorance et de grossièreté ; les autres , pour cacher leur indigence, affectent un air d'enjouement et se parent de quelques fleurs. FA contra tenues, acuti , omnia docentes , et dilucidiora , non ampliora , facientes , subtili quadam et pressa oratione limati; in eodemque génère alii calUdi^ sed impoliti , et consulto rudium simites et imperitorum ; alii in eadem jejunlfate concinniores , id est , faceti , flor entes etiam, et leviter ornât l. (Cic. Orat.)
Le troisième n'a ni la force et l'élévation du premier ni la subtilité du second; il participe de l'un et de l'autre; et d'un cours uni et soutenu , il coule sans rien avoir qui le distingue que la facilité et que l'égalité , seulement çà et là il se permet quelques reliefs dans l'expression et dans la pensée, dont il se fait de légers ornements. Est autem quidam interjeclus^ inter\
hos mediiis , et quasi temperatus, nec annnine pnstenorum * nec fulmine utens superiorum , in neutro excellens , utriusque oarticeps... isqueuno tenore,ut aiunt , in dicendo Jluit , nihil i/ferens prœfer facilitutem et xquabilitatem... omnemque orationem ornamentia modicis verboriim senlentiarumque distinguif. (Cic. Orat. )
Le premier de ces trois «jenres était celui de Démostliène ; il a été souvent celui de Cicéron ; il est celui de Bossuet.
Écoutons LoDgin parlant de Démostliène. Après lui avoir reproché ses défauts, comme d'être mauvais plaisant, de ne pas bien peindre les mœurs, de n'être point étendu dans son style (ce qui n'est pas un vice dans un fort raisonneur) , d'avoir quelque chose de dur (^oe ctii, dans Démosthène comme dans Bossuet, tient peut-être au caractère d'une expression brusque ei forte), de n'avoir ni pompe ni ostentation ( ce qui est un éloge plutôt qu'une critique); « Démosthène, ajoute Longiu, avant ramassé en soi toutes les qualités d'un orateur véritablement ne pour le sublime, et entièrement perfectionné par l'étude, ce ton de majesté et de grandeur, ces mouvements animés, cette fertilité, cette adresse , cette promptitude, et, ce qu'on doit surtout estimer en lui, cette véhémence dont jamais personne n'a su approcher; par toutes ces grandes qualités, que je regarde en effet comme autant de rares présents qu'il avait reçus des dieux, et qu'il ne m'est pas permis d'appeler des qualités humaines , il a effacé tout ce qu'il y a eu d'orateurs célèbres dans tous les siècles, les laissant comme abattus et éblouis, pour ainsi dire, de ses tonnerres et de ses éclairs;... et certainement il est plus aisé d'envisager fixement et les yeux ouverts les foudres qui tombent du ciel , que de n'être point ému des violentes passions qui régnent en foule dans ses ouvrages. »
C'est là , dans son plus haut degré, le sublime de l'éloquence : étonner, enlever, transporter l'âme des auditeurs, les ébranler, les terrasser, ou par des coups imprévus et soudains, ou par la force et la rapidité d'une impulsion qui va croissant , jusqu'à cette impétuosité entraînante à laquelle rien ne résiste ; bouleverser l'entendement, dominer, maîtriser la volonté, contraindre l'inclination, la passion même, la gourmander, si j'ose le
dire, et tour à loiir la forcer d'obéir au frein ou à l'éperon^ comme un cheval fougueux que dompterait un maître habile; voilà les fonctions du sublime. Il sera aisé de le reconnaître partout où il se trouvera , même inculte , agreste , sauvage : aspera, tristi, horrida oratione.
La Motte, en déflnissant le sublime, y a demandé de l'élé» gance et de la précision. Le sage RoUin a très-bien observé que l'élégance y est inutile, quelquefois nuisible; et que la précision nécessaire à un mot sublime est absolument le contraire de ces beaux développements d'où résulte la sublimité d'un discours. Il n'y a point d'élégance dans h'.jiat lux; il n'y a point de précision , comme l'entend la Motte, dans la dernière partie de la Milonienne.
A l'égard des deux autres genres, voyez Simple et Tempéré.
Symbole. Signe ou marque distinctive d'une personne oiid'une chose.
On a vu dans V article Emblème que cette espèce de métaphore demande une ressemblance entre l'ohjet sensible et la pensée qu'il exprime. Il n'en est pas de même du symbole : celui-ci ne suppose qu'une liaison d'idées établie par l'habitude. Ainsi , entre le caractère de l'aigle ou du lion, et le caractère d'une âme élevée ou d'une âme forte et courageuse, il y a réellement de l'analogie et de la ressemblance ; c'est un emblème : au lieu qu'entre les signes du zodiaque et les saisons de l'année il n'y a qu'uft rapport de co-existence et d'affinité; et ce ne sont que des .>t//wboles.
Entre les deux idées du symbole , c'est-à-dire entre celle du si» gne et celle de la chose, le rapport est réel lorsque dans la réalité, les objets mêmes se correspondent ; le rapport est fictif ou conventionnel lorsque la liaison dçs idées est l'ouvrage de l'opinion ou de l'imagination : c'est ainsi que le caducée est le symbole de l'é-; loquence. Comme il est rare que la liaison des deux idées soit assez étroite et assez exclusive pour ne laisser aucune équivoquesur leur rapport, l'intelligence du symbole a toujours besoin d'uni;;