Eléments de littérature
Harangue historique. Est-il permis à l'iiistoriea de céder la parole à ses personnages , ou ne doit- il ra])porter qu'indirectement ce qu'ils ont dit , sans les faire parler eux-mêmes?
Cela dépend de l'idée qu'on atlache à la sincérité de l'histoire , et de savoir si on exige d'elle la lettre ou l'esprit de la vérilé. Si on exige d'elle la lettre , il est certain que presque toutes les licUYingiies directes sont interdites à l'iiistoire ; et à l'exception de celles qui ont été réellement prononcées dans les conseils , dans les assemblées , dans les cérémonies publiques , et de quelques mots que les rois ou que les capitaines ont réellement adressés à leur peuple ou à leur armée , et que la tradition a conservés , il est rare que l'historien ait des harangues à transcrire.
Celles dont l'histoire ancienne est remplie sont elles-mêmes supposées. Ce n'est pas que l'esprit et le caractère de ceux qui parlent n'y soient fi-
Élém. (le TJttér. III. \
tlèlement gardés : clans celles Je Thucydide , par exemple , on distingue très-bien le génie des Athéniens et celui des Spartiates; on y reconnaît Périclès , Nicias , Alcibiade, au langage que l'historien leur fait tenir : quant au fond même , il est vraisemblable c[u'ii en était instruit ; mais quant au style , les bons critiques s'aperçoivent qu'il est factice , parce qu'il est toujours le même.
On peut prendre à la lettre les harangues de Xénoplion , quand c'est lui-même qui parle à ses compagnons et les encourage dans leur retraite ; mais lorsqu'il fait prendre la parole à Cambyse , à Cyrus , à Cyaxare , croira-t-on de même qu'il rende fidèlement ce qu'ils ont dit?
Polybe ^ en faisant parier Scipion et Annibal dans leur entrevue , a-t-il répété leurs discours? Tite-Live les a-t-il transcrits? Et les belles harangues qu'il met dans la bouche d'Horace le père , de Valérius Publicola , de Camille , de Manlius , de Fabius , d'Hannon , de Scipion , etc. , ne sontelles pas aussi visiblement artificielles que celles de Marins et de Gatilina dans Salluste?
Il est plus vraisemblable que Tacite ait recueilli les propres discours de Germanicus , de Tibère , de Néron , de Sénèque , de Tliraséas , d'Othon , surtout d'Agricola ; mais si on y reconnaît leur esprit , on n'y reconnaît pas moins la plume de Tacile. Ainsi, dans toute l'histoire ancienne , à l'exceplion de quelques mots conservés par tradition , tout paraît composé.
D£ LITTÉK ATUn £. 5
Ceux donc qui veulent que l'histoire soit un exposé littéral de la vérité , et qui lui interdisent tout ornement qui ressemble à de l'artifice , doivent rejeter ces liarangiœs.
Mais il y a pour l'historien une autre façon d'être vrai , c'est de garder fidèlement le fond des choses et des faits , et de préférer pour la forme le lourle plus propre à donner au récit de la clialeur et de l'énerg-ie. S'il est donc vrai , par exemple , que dans les assemblées de la (xrèce , tel fut l'objet des délibérations, des néf^ociations, des harangues , tels furent les motifs des résolutions ; Thucydide n'a pas été un historien moins fidèle en faisant parler les députés des villes , que s'il avait indirectement résumé ce qu'ils avaient dit.
Il n'est pas vrai que Gracchus et que Marins aient tenu précisément le langage que leur font tenir Tite-Live et Salluste ; mais il est vrai que tout cela était dans leur ame ; et il est plus que vraisemblable , qu'ayant de pareils moyens d'émouvoir les esprits et de les soulever, ils étaient trop habiles pour ne pas les faire valoir. S'ils n'ont pas dit les mêmes choses dans les mêmes termes et dans une seule harangue , ce sont des propos délacliés qu'ils ont teaus et fait répandre , et que l'historien n'a fait que rassembler , pour leur donner en même temps plus de chaleur, de force et de lumière.
De quoi s'agil-il après tout ? Il s'agil de pa-
i aître , en écrivant l'histoire , un peu plus ou un ])eu moins artificiellement arrangé ; car si l'hislorien prend ce tour usité : Gracchus représenta an peuple cpie sa situation était pire que celle des esclaves, quon le frustrait du prix de ses travaux , que le sénat avait tout envahi : Marins dit à ses concitoyens que , si les nobles le méprisaient , ils n avaient qu'a mépriser aussi leurs propres aïeux y dont la vertu avait fait la noblesse ; que j s'ils lui enviaient son élévation , ils n'avaient qu'à lui envier aussi ses travaux y son innocence y les dangers qu' il avait courus y dont sa grandeur était le prix : ce récit aura , je l'avoue, Tair plus simple . plus naturel , plus sincère qu'une harangue ; mais cela même encore n'est pas la vérité littérale , et chaque article du discours , même indirect , ne sera qu'une conjecture fondée sur les caractères , ou autorisée par les circonstances des choses , des lieux et des temps. Il n'y a donc presque jamais , dans l'une et dans l'autre manière de faire parler ses personnages , qu'une vraisemblance plus ou moins approchante de la réalité.
Ainsi la difficulté se réduit à savoir si l'apparence de la vériié est assez détruite par le discours direct , pour que l'on s'interdise , en écrivant l'histoire , ce moyen d'être dans son récit, plus vif, plus véhément , plus clairet plus rapide. Or voici , ce me semble , un milieu à prendre pour éviter les deux excès. Que le discours qui
n'est qu'un exposé de faits, une accumulation de motifs raisonnes , sensibles par eux-mêmes , et qui n'avaient besoin pour frapper les esprits d'aucun des mouvements de l'éloquence pathétique , soit rappelé indirectement et en simple récit ; sa précision fera sa force. Mais s'agit-il de développer les sentiments d'une ame passionnée, et de faire passer dans d'autres âmes la chaleur de ses mouvements ; on peut , je crois , sans balancer , employer la manière directe :1a vérité même serait trop affaiblie et perdrait trop de son effet si elle était froidement réduite à la simple narration. Le lecteur s'appercevra bien qu'on aura mis de l'art à la lui présenter ; mais il sentira bien aussi que cet art n'est pas celui qui la déguise , et qu'en la rendant plus sensible il n'a pas voulu l'altérer.
A l'égard des orateurs, le mot haraugiie , en parlant des Grecs , s'emploie également pour tous les genres d'éloquence : éloge , invective , accusation, défense , délibération , plaidoyer, oraison funèbre , tout s'appelle harangue. On dit les harangues d'Isocrate , de Périclès , de Démosthène , de Démétrius de Phalère , etc. En parlant des Latins , on appelle aussi quelquefois harangues les discours oratoires , mais plus communément oraisons : et l'on ne croirait pas s'exprimer assez bien en donnant indifféremment le nom de harangues à toutes les oraisons de Cicéron : par exemple ,, on appellera plaidoyers les oraisons
pour Céliiis y pour Murena et pour Milon ; et harangues celles pour Marcellus ou pour la loi Manilia.
Parmi nous le ooui de liarangiie est devenu propre au genre d'éloc|uence le plus frivole et le plus oiseux. La liaraiigLie n'est plus qu'une formule de compliment, de lélicitation , ou de condoléance ; qu'un hommage rendu à la majesté ou à la dignité des grandes places.
On fait des harangues aux rois, aux princes, aux personnes principales dans les provinces ou dans les villes ; mais une singularité de cet usage, c'est que les harangues n'ont presque jamais lieu que dans les circonstances où le mérite personnel n'a aucune part à l'événement. Si un gouverneur de province va prendre possession de son gouvernement, on lui fait des harangues j s'il vient de commander les armées et de gagner des batailles, on ne le harangue point. L'usage semble vouloir que la harangue soit une cérémonie gratuite et commandée , et non pas un hommage libre. Il serait pourtant bien à désirer que lorsqu'un roi vient de signaler son règne par quelque grande institution , par quelque trait de vertu mémorable , les corps les plus distingués de l'état fussent admis à l'en féliciter. Ce privilège serait alors aussi précieux qu'il est honorable. Les Etats- Unis de l'Amérique septentrionale en ont joui au retour du vénérable et vertueux Franklin dans sa patrie ; il est à souhaiter que cet exemple
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soit suivi. Un recueil de harangues faites ainsi marquerait mieux que des médailles les belles époques d'un règne, et ce seraient les matériaux (le l'oraison l'unèbre du souverain qu'elles auraient loué; au lieu que des harangues de pure cérémonie il ne résulte presque rien. La seule induction raisonnable qu'on en puisse tirer, c'est que le roi qu'on a loué modérément et délicatement était modeste et ennemi de la flatterie; et que celui auquel on a prodig-ué l'encens avait beaucoup d'orgueil. Mais il faudrait en avoir à l'excès pour soutenir en face l'embarras et l'ennui d'entendre un long éloge de soi-même. Après le mérite essentiel et rare d'être juste et mesurée dans les louanges qu'elle donne , la qualité la plus indispensable d'une harangue est d'être courte.
Un seigneur , dont le père s'était distingué à la tête des armées , et qui n'avait pas suivi ses traces , venait d'essuyer , dans son gouvernement , la fastidieuse longueur d'un tas de louanges non méritées. Il ne lui restait plus à entendre que la harangue des capucins. « Mon père, dit-il au gardien , soyez court ; je suis fatigué. Monseigneur , lui répondit le capucin , nous ne serons pas longs : nous venons seulement souhaiter à votre grandeur autant de gloire dans l'autre vie que feu monsieur le maréchal son père en a obtenu dans celle-ci. »
Les meilleures harangues sont celles que 1©
cœur a dictées. C'est à lui seul qu'il est réservé d'être éloquent en peu de mots.
Parmi les anciens il y a peu de harangues de simple félicitation , mais l'oraison deCicéron pour Marcellus en est un modèle inimitable: car en même temps qu'elle est pour César l'éloge le plus magnifique et le plus juste , elleest aussi pour lui la plus adroite, la plus courageuse , la plus importante leçon, /^ojrez DémonstrA-Tif.
Dans les collèges et les académies on appelle harangues de vaines déclamations dont Isocrate le premier a donné de mauvais exemples. Une thèse paradoxale , un sujet vague, frivole et vide , mal aperçu, mal énoncé, a été trop souvent la matière de ces harangues. La chose la plus inutile pour l'orateur dans ces discours serait d'avoir raison : c'est de l'esprit qu'on lui demande. Des sophismes bien colorés, des paralogismes hardis et poussés avec véhémence , des an tithèses, des hyperboles, des idées fausses, enveloppées dans des phrases harmonieuses , ou revêtues d'images éblouissantes, et çà et là des mouvements factices , de feints élans de sensibilité, une chaleur de tête que l'on prend pour celle àe l'ame , font passer pour de l'éloquence cet art qui n'en est que le singe, et qui consiste à donner an mensonge le masque de la vérité.
L'Académie Française a pris un parti sage en proposant pour le prix d'éloquence des èlogi «i'Iiomuies illustres; et après avoir commencé pai
es
ceux que la France a produits , il y a lieu de (Toire qu'elle continuera par ceux qui ont honoré les autres pays de l'Europe. Les deux Gustaves, le prince Eugène, Bacon, Locke, Léibnitz, les deux Nassau , libérateurs de la Hollande, le fameux duc de Lorraine Léopold, le czar Pierre, sont de tous les pays.
Harmonie du style. Elle comprend le choix et le mélange des sons , leurs intonations , leur durée, le discernement et l'emploi du nombre; la texture des périodes, leur coupe , leur enchaînement, enfin toute l'économie du discours, relativement à l'ofeille , et l'art de disposer les mots , soit dans la prose , soit dans les vers , de la manière la plus convenable au caractère des idées, des images , des sentiments, que l'on veut exprimer.
Les recherches que je propose sur cette partie mécanique du style , et les essais que l'on (éra pour y exercer son oreille et sa plume doivent être, comme des études du peintre , destinés ii ne pas voir le jour. Dès qu'on travaille sérieusement , c'est de la pensée qu'on doit s'occuper , et des moyens de la rendre avec le plus de force , de clarté, de précision , qu'il est possible. Fiat quasi structura quœdam , nec tamen fiât operose : nani csset, quum injinilus , twn puerilis lahor ( Gic. ) C'estparranalysedesélénjeiils physiques d'une
langue qu'on peut voir à quel point elle est susceptible à' harmonie ; mais ce travail est celui du grammairien. Le devoir du poète , de l'historien, de l'orateur^ est de se livrer aux mouvements de son ame. S'il possède sa langue , s'il a exercé son oreille au sentiment de V harmonie , son style peindra sans qu'il s'enapperçoive; et l'expression y viendra d'elle-même s'accorder avec la pensée.
Une oreille excellente peut suppléer à la réflexion ; mais avant la réflexion, personne n'est sûr d'avoir l'oreille délicate et juste. Le détail où je m'engage peut donc avoir son utilité.
Duœ simt res quœ permidcent aiuvs , dit Cicéron ; soniis et numerus.
On peut considérer dans les voyelles le son pur, l'articulation , l'intonation.
Les voyelles ne sont pas toutes également pleines et brillantes : le sou de \a est le plus éclatant de tous, et la voix, comme pour complaire à l'oreille, le choisit naturellement ; la preuve en est dans les accents indélibérés d'une voix qui prélude , dans les cris de surprise , de douleur et de joie, \irgile connaissait bien la prédilection de l'oreille pour le son de Wi , lorsqu'il l'a répété tant de fois dans ce vers -si mélodieux :
TJollia lutecla pingit vaccinia caltha ;
ri dans ceux-ci, plus doux encore :
D E L 1 T T E R A l- U U E . Il
P'el mixla nibcnt iihi lilia umlla
Alba rosa , Uilcs virgo dabal ore colores.
Ces vers prouvent que Yossius a tort de reprocher au son de Va de manquer de douceur ( suavitatefere destiluitur) ; mais il a raison quand il ajoute, magnijicenlia aures propemodum percelUl. Le son de l'o est plein , mais grave ; pour le rendre plus clair dans le chant, on y mêle du son de Va , comme lorsqu'on veut éclater sur -z-'o/ey Yé, plus faible et moins volumineux, s'éclaircit de même dans \è ouvert, en approchant du son de lV«y r/est plus grêle, plus délicat que IVy \eu est vague, mais sonore; Xoii est plus grave , mais moins faible que \u; \e muet ou féminin est à peine un son.
0, sonum quidem liahet l'astum et alicjua ratione magnificum ; longe tamen minus quani A : nidla hac aptior lllleia ad signijicandum magnorum animalhmi et ingenliiun corporum , seii ■vocem y seu sonwn.
E , non quidem griwem , sed tamen clarum satis et eleganteni hahet sojuun : E , vocalis magis sonora et magnijica quant 0 , minus quam A ; quum et soniun haheat ohscuriorem , et propemodum in ipsisfaucibus sepultum .
1, nuUd est clariov Toce illa : in levibus et avgutis usum bahet prœcipuum.
Infimum dignitatis gvadum tenet U vocalis. ( IsAÀC Vossius. )
Dans les voyelles doubles, le premier son ne-
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lant que passager, l'oreille n'est sensiblement affectée que du son final , sur lequel la voix se déploie.
L'effet de la nasale est de terminer le son fondamental par un son fugitif et harmonique qui résonne dans le nez: ce son fugitif donne plus d'éclat à la voyelle ; il la soutient, il l'élève, et caractérise V harmonie bruyante.
Luctantes ventos tempestatesque sonovas.
(VlKG.)
J'entends l'airain tonnant de ce peuple barbare.
( Volt. )
On voit dans le premier exemple combien Virgile a déféré au choix de l'oreille en employant l'épithète sonoras^ qui n'est point analogue à l'image impeiio premit , en l'employant, dis -je, préférablement à rebelles y f rement es , viinaces , que l'image semblait demander. C'est la même raison du volume de l'o^ qui le lui a fait employer tant de fois dans ce vers ,
Fox cjuocjue per lucos vidgo exaiidita silentes Ingens.
L'abbé d'Olivet décide brève la voyelle nasale à la fin des mots, comme dans turban, destin ^ Caton. Il me semble au contraire que le retentissement de la nasale en doit prolonger le son , du moins dans la déclamation soutenue, et partout où la voix a besoin d'un appui.
La résonnance de la nasale esl interrompue par
DE LITTÉRATURE. l3
la succession immédiate d'une voyelle , à moins (jue l'on n'aspire celle-ci pour laisser retentir celle-là : tyran- inflexible y destin- ennemi ; mais cet hiatus que l'on a permis en poésie, est peutêtre le plus dur à l'oreille , et celui de tous qu'on doit éviter avec le plus de soin.
Observons cependant que moins la nasale est sonore, plus il est aisé de l'éteindre , et par conséquent moins l'aspiration de la voyelle suivante est dure à l'oreille : aussi se permet-on plus souvent la liaison d'une vojelle avec les nasales on et un, qu'avec les nasales an et en : leçon utile , commun a tous , sont moins durs que nuiin habile. Océan irrité. Boileau lui-même a dit :
Le chardon importun hérissa nos guérets.
Uacine s'est permis dans Androtnaque ,
Pourquoi (!'«« «7? e«(ier l'avons nous différée? ' "^'
C'est une négligence.
Dans les monosyllabes en , on , un , le son de la nasale , pour éviter l'aspiration , se réduit à une voyelle pure, suivie de Vn consonne, qui s'en détache pour se lier avec la voyelle suivante : V un- et-V autre , V on- aime , en- est-il P (Dans ce dernier exemple , Ve qui précède Vn , a pris le son de 1'^ bref). Toutefois il est mieux de conserver à la nasale la liberté de retentir, en ne la plaçant devant une voyelle que dans les repos et
les sens suspendus. Il n'v a que La Motle qui n'ait pas senti la dureté de ce vers :
Et le mien incertain encore.
C'est peu de consulter, pour le choix , la beauté des sons en eux-mêmes; il faut encore y observer un mélange, une variété qui nous flatte. La monotonie est fatiganle, même dans les passages, à plus forte raison dans les repos. Ce n'est pas que le même son répété ne plaise quelquefois. Quelle douceur, quelle grâce, dit Cicéron , ne sent-on pas dans ces composés, insipienlem , iniquiiiii y tricipitem! au lieu qu'il trouve de la rudesse dans insapientem y iuœqiiimi j iricapitem : mais cette exceplion ne détruit pas la règle qui oblige à varier les sotis.
Dans nos vers on a fait une loi d'éviter la consonnance de deux liéniisticlies ; la même règle doit s'observer dans les repos des périodes : plus ces repos sont variés, plus la prose est harmonieuse. 11 V a une espèce de consonnance symétrique dont les Latins faisaient une grâce de style, similitercadens y siimliter desinens : cette symétrie peut avoir lieu quelquefois dans la prose française , mais l'affectation en serait puérile.
Il y a dans la prose , comme dans les vers, des mesures qu'on appelle nombres , composées de deux ou trois sons ; il fltut éviter que les nombres voisins l'un de l'autre s'appuient sur les mêmes finales , comme dans ce vers de Boileau :
DEL.ITTEIIATUHE. l5
Du destin des latins j)rononcer les oracles.
Les consonnes ne sont pas des sons, mais des articulations de sons.
La parole a des doux et des forts, des sons piqués , des sons appuyés , des sons flûtes , comme la. musicpïe : il n'est donc point de consonne qui, mise à sa place, ne contribue à ï harmonie du discours; mais la dureté blesse partout l'oreille. Or, la dureté consiste, non pas dans la rudesse ou l'âpreté de l'articulation qui souvent est imitative ;
Tumjerri alciiie argiitœ lamina scrrce.
(VlBG.)
mais dans la difficulté qu'elle oppose à l'organe qui l'exécute. Le sentiment réfléchi de la peine que doit avoir celui qui parle , nous fatigue nousmêmes; et voilà', dans sa cause et dans son effet , ce que nous appelons dureté de style.
Ce vers raboteux que Boileau a fait dans le style de Chapelain ,
Droite et roide est !a côte , et le serxtier étroit ,
ressemble assez à ce qu'il exprime; mais la prononciation en est un travail, et l'organe y est à la gêne : en pareil cas, c'est par le mouvement qu'il faut peindre , et non par le froissement des syllabes.
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé ,
Six foits chevaux trxînaient un coche.
L'équipage suait, soistïlnit, etc.
La langue la plus douce serait celle où la syllabe d'usage n'aurait jamais qu'une consonne , comme la syllabe physique; car dans une syllabe composée de plusieurs consonnes qui semblent se presser autour d'une voyelle, sphjnx , trop , Grecs , Cécrops , la réunion précipitée de toutes ces articulations en un temps syllabique rend l'action de l'organe pénible et confuse ; et quoique chaque consonne ait naturellement son e muet pour Voyelle , l'intervalle insensible que laisse entre elles ce faible son, ne suffit pas pour les articuler distinctement l'une après l'autre. Cependant ce n'est pas assez qu'une langue soit douce : elle doit avoir de quoi marquer le caractère de chaque idée; et cela dépend surtout des articulations molles ou fermes, rudes ou liantes, qu'elle nous présente au besoin. Par exenq^le , la réunion de deux consonnes en une syllabe lui donne quelquefois plus de vigueur et d'énergie, comme de l'/'et de l'r clans frémir, f rissoîiner , frapper ; frendere , frange re , fragor j et du t avec 1'/*;, comme dans ces vers du Tasse tant de fois cités ,
Chiaina gli ahitabor deW ombve eteriie Il vauco suon délia tai'iarea troniba.
Tremari le spaziose aire caverne...
et comme dans ce vers de Virgile, que le Tasse admirait lui-même :
('uin'ulsinn remis, roslris siridentibiis fequor.
D E L I T T E R A T U II E . ïj
Ce n'est point là de la dureté , mais de cette apreté que le même poète estimait dans le Dante : Qiiesta asprezza sente un non so clie di magin- Jlco e di grande.
Ce n'est jamais , comme je l'ai dit , que le travail des organes de la parole qui gêne et fatigue l'oreille ; et c'est dans les mouvements combinés de ces organes, que se trouve la raison physique de l'espèce de sjmpatliie ou d'antipathie que l'on remarque entre les syllabes. Voyez Articulation.
Si l'oreille est offensée de la consonnance des voyelles, parla même raison elle doit l'être du retour subit et répété de la même articulation. Les Latins avaient préféré pour cette raison meridiem à medidiem. Qu'en français l'on traduisît ainsi le début des Paradoxes de Cicéron : « Brutus, j'ai souvent remarqué que quand Caton , ton oncle , opinait dans le sénat » , cela serait choquant et risible. La fréquente répétition de !'/■ et de 1'^ est dure à l'oreille, surtout dans des syllabes compliquées , ou Vs siffle, où Vr frémit à la suite d'une autre consonne. La Motte a corrigé , dans une de ses odes , censeur sa 9e et sin~ cère. Il aurait bien dû corriger aussi :
Avide des affronts d'autrui....
Travail toujours trop peu vanté....
Les rois qu'après leur mort on loue.... L'homme contre son propre vice....
Ton amour-propre trop crédule...,
ÉUm. de Littcr. III^ ' 2 *
l8 ÉLÉMENTS
et une infinité de vers , aussi cliu\s sur lesquels il avait le malheureux lalenî c!e se laire illusion.
Le z , qui blessait l'oreille de Piiidare , adouci dans notre langue, a quelquefois beaucoup de grâce; mais dans une foule d'écrits modernes on l'a ridiculement affecté.
Les Latins retranchaient Vx des mots composés où il devait être selon l'étjmologie , et nous avons suivi cet exemple.
La repétition des dentales mouillées , ckeel ge, est désagréable à l'oreille.
Mais écoutons; ce berger joue Les plus amoureuses chansons.
(La Motte, j
Les consonnes les plus favorables à Yhannojiîe sont celles qui détachent le plus distinctement les sons , et que l'organe exécute avec le plus d'aisance et de volubilité : telles sont les articulations simples de la langue avec le palais , de la langue avec les dents , de la lèvre inférieure avec les dents , et des deux lèvres ensemble.
L'/ , la plus douce des articulations semble communiquer sa mollesse aux syllabes dures qu'elle sépare. M. de Fénélon en a fait un usage merveilleux dans son style. « On fit couler, dit Téléniaque , des flots d'huile douce et luisante sur tous les membres de mon corps. » L'/^ si j'ose le dire, est elle-même comme une huile onctueuse , qui , répandue dans le style , en adoucit le frottement ; et le retour fréquent de l'ar-
DE LITTERATURE. IQ
ticle le , la, les , qu'on reproche à notre langue , est peut-être ce qui conlribue le plus à lui donner de la mélodie. Voyez quelle douceur 17 communique à ce demi- vers de Virgile :
• Quœquc laciis late liquidos.
Le gazouillement de 17 mouillée peut servir quelquefois à Vharmonie imilative , mais on en doit réserver le fréquent usage pour les peintures qui le demandent. L'articulation mouillée qui termine le mot i^ègnc , serait insoutenable , si elle revenait fréquemment.
Le mouillé faible del'/^ exprimé par ce caractère j , et dont nous avons fait une voyelle , parce qu'il est consonne vocale , est la plus délicate de toutes les articulations ; mais cette consonne si douce est trop Itiible pour soutenir Ye muet , conmie dans ces mots,/?^/^^ essaye, au lieu que, jointe au son à^Xa , comme dans yc^jY^^ déploya y ou à telle autre voyelle sonore , comme dans foyer, citojeii , rayon, elle est sensible et marque assez le nombre.
Par cette analyse des articulations de la langue, on doit voir quelles sont les liaisons qui flattent ou qui blessent l'oreille
La prononciation est une suite des mouvements variés que l'organe exécute ; et du passage pénible ou facile de l'un à l'autre , dépend le sentiment de dureté ou de douceur dont l'oreille est affectée. Collahantur verha y ut inter se
qiiam aptissime cohœreaiit ex tréma ciim primis ( CiCER. ). Il faut doue examiner avec soiii quelles sont les articulations sympathiques ou antipathiques clans les mots déjà composés , afin d'en rechercher ou d'en éviter la rencontre dans le passage d'un mot à un autre; car on sait , par exemple, qu'il est plus facile à l'organe de doubler une consonne en l'appuyant, que de changer d'articulation : si l'on est libre de choisir, on préférera donc pour initiales d'un mot la finale du mot qui précède : Les Grecs-sout nos modèles ; le soc- qui fend la terre :
L'Iiymeii-nVst pas toujours cntouir Je flambeaux.
( Racine. ) II avait de plant vif-fermé cette avenue.
( L/L FOKT. )
Si La Fontaine avait mis bordé au lieu àe fermé, l'articulation serait plus pénible. Ainsi Virgile ayant à faire entrer le mont Tmoliis dans un vers , l'a fait précéder d'un mot qui finit par
un t :
Nonne vicies^ croceos iii Tinolus odores.
On sait que deux différentes labiales de suite sont pénibles à articuler; on ne dira donc point , Alep-fait le commerce , Jacoh-vwait , sep- verdoyant. 11 en est ainsi de toutes les articulations fatigantes pour l'organe , et qu'avec la plus légère attention il est fiicile de reconnaître, en lisant soi-même à haute voix ce que l'on écrit.
I/étude que je propose paraît d'abord puérile :
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mais on m'avouera que les opérations de la nature ne sont pas moins curieuses dans l'homme que celles de l'industrie dans le Auteur du célèbre Vaucanson j et qui de nous a rougi d'aller examiner les ressorts de cette machine?
Au choix, au mélange des sons, au soin de rendre les articulations faciles et de les placer au gré de l'oreille, les anciens joignaient les accents et les nombres.
L'accent prosodique est peu de chose dans les langues modernes (vojez Accent ) ; mais elles ont leur accent expressif, leur modulation naturelle : par exemple , chaque langue interroge, admire, se plaint, menace, commande, supplie avec des intonations, des inflexions différentes. Une langue qui dans ce sens-là n'aurait point d'accent , serait monotone , froide , inanimée ; et plus l'accent est varié , sensible, mélodieux dans une langue, plus elle est favorable à l'éloquence et à la poésie.
L'accent français est peu marqué dans le langage or<linaire , la politesse en est la cause. Il n'est pas respectueux d'élever le ton , d'animer le langage; et l'accent dans l'usage du monde n'est pas plus permis que le geste : mais , comme le geste , il est admis dans la prononciation oratoire , plus encore dans la déclamation poétique , et de plus en plus , selon le degré de cîialeur et de véhémence du style; de manière que dans le pathétique de la tragédie et dans l'enthousiasme
de l'ode, il est au plus haut point où le génie de la langue lui permette de s'élever. Mais c'est toujours l'âme elle-même qui imprime ce caractère à l'expression de ses mouvements. De là, vient , par exemple , que notre poésie , assez vive dans le drame , est un peu froide dans l'épopée. Elle a une mélodie pour les sentiments , elle n'en a point pour les images; et si mon observation est juste, c'est une nouvelle raison pour nous de rendre l'épopée aussi dramatique qu'il est possible.
L'harmonie du style dans notre langue ne dépend pas autant que dans les langues anciennes , du mélange des sons plus lents ou plus rapides, liés et soutenus par des articulations faciles et distinctes, qui marquent le nombre sans dureté. Mais notre langue même, à une oreille délicate, offre encore sensiblement cette harmonie élémentaire.
Commençons par avoir une idée nette et précise du rhythme , du nombre , et du mètre.
Le rhythme est dans la langue ce que dans la musique on appelle mesure. Le nombre en est communément le synonyme; mais pour plus de clarté , on en fait l'espèce du rhythme. Ainsi , par exemple , on dit que le vers iambique et le vers trochaïque ont le même rhythme, et qu'ils sont composés de nombres différents.
Dans le système prosodique des anciens , la mesure avait plusieurs temps , et la syllabe un temps
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OU deux , selon qu'elle était brève ou longue. On est convenu de donner à la brève ce caractère , et à la longue celui-ci -. Ces éléments prosodiques se combinaient diversement , et ces combinaisons faisaient tel ou tel nombre; en sorte que les nombres se variaient sans altérer la mesure : la valeur des notes était inégale, la somme des temps ne l'était pas, et chacun des pieds , ou nombres du vers , était l'équivalent des autres. Ainsi , dans le vers hexamètre, le rhythme était constant , et le mouvement varié.
Le mètre était une suite de certains nombres déterminés; il distinguait les espèces de vers.
La mesure ou rhythme à trois temps n'a que trois combinaisons , et ne produit que trois pieds ou nombres ; le tribraque , u^^ ; le chorée ou trochée, L.-; et l'ïambe,- v,. La mesure à quatre temps se combine de cinq manières, en dactyle, -o./ ; spondée, -- ; anapeste , ,.. - ; amphibraque , u - . ; et dipyrrhique , , . ., . .
Les anciens avaient bien d'autres nombres , dont il serait superflu de parler ici. Or ces nombres , employés dans la prose, lui donnaient une marche grave ou légère , lente ou rapide , au gré de l'oreille; et sans avoir, comme le vers, un rhythme précis et régulier, elle avait des mouvements analogues à ceux de l'ame.
« La prose, dit Cicéron , n'admet aucun battement de mesure , comme fait la musique ; mais toute son action est réglée par le jugement de
l'oreille, qui allonge on abrège les périodes (il ponvait dire encore , qui les relarde ou les précipite), selon qu'elle y est déterminée par le sentiment du plaisir : c'est là ce qu'on appelle nombre. » Or, le même nombre tantôt satisfait pleinement l'oreille, tantôt lui laisse désirer un nombre plus ou moins rapide , plus ou moins soutenu : Cicéron en donne des exemples : et cette diversité dans les sentiments dont l'oreille est afFectée , a le plus souvent pour principe l'analogie des nombres avec les mouvements de l'ame , et le rapport des sons avec les imag^es qu'ils rappellent à l'esprit.
11 y a donc ici deux sortes de plaisir , comme dans la musique. L'un , s'il est permis de le dire, n'afFecte que l'oreille"; c'est celui qu'on éprouve à la lecture des vers d'Homère et de Virg-ile , même sans entendre leur langue; il faut avouer que ce plaisir est faible. L'autre, est celui de l'expression; il intéresse l'imagination et le sentiment, et il est souvent très sensible.
Cicéron divise le discours en périodes et en incises; il borne la période à vingt -quatre mesures, et l'incise à deux ou trois. D'abord, sans avoir ég-ard à la valeur des syllabes, il attribue la lenteur aux incises , et la rapidité aux périodes; et en effet, plus les repos sont fréquents, plus le style semble devoir être lent dans sa marche. Mais bientôt il considère la valeur des syllabes dont la mesure est composée, comme faisant
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l'essence du nombre; et avec raison : car si les repos , plus ou moins fréquents , donnent au style plus ou moins de lenteur ou de rapidité, la valeur des sons qu'on y emploie ne contribue pas moins à le précipiter ou à le ralentir; et il est évident qu'un même nombre de syllabes arrivera plus vite au repos, s'il se précipite en dactyles, que s'il se traînait en g"raves spondées. On ne doit donc perdre de vue , dans la théorie des nombres , ni la coupe des périodes , ni la valeur relative des sons.
Tous les genres de littérature n'exigent pas un style nombreux ; mais tous demandent, comme je l'ai dit, un stvle satisfaisant pour l'oreille.
Quami'is eiiim suaves gravescjue sententiœ , tamen si mcondttis verhis efferuntury offendunt dures, (fuarum est judicium superhissimum. (Gic.)
La diction philosophique est alFranchie de la servitude des nombres : Cicéron la compare à une vierge modeste et naïve qui néglige de se parer. « Cependant rien de plus harmonieux ^ ditil , que la prose de Démocrite et de Platon. » C'est un avantage que la raison, la vérité même, ne doit pas dédaigner. Il est incontestable que dans un g-enre d'écrire où le terme oui rend
qui
l'idée avec précision est quelquefois unique, où la vérité n'a qu'un point qui souvent même est indivisible, il n'y a pas à balancer entre Vharmojiie et le sens; mais il est rare qu'on en soit réduit à sacrifier l'un à l'autre; et celui qui sait
manier sa lan2"ue, trouve bien l'art de les con-
o cilier
Cicéron demande pour le style de l'histoire des périodes nombreuses, semblables, dit-il, à celles d'isocrale: mais il ajoute que ces nombres fatigueraient bientôt l'oreille, s'ils n'étaient pas interrompus par des incises. Ce mélange a de plus l'avantage de donner au récit plus d'aisance et de naturel : or , quand on est obligé , comme l'historien , de dire la vérité et de ne dire que la vérité , l'on doit éviter avec soin tout ce qui ressemble à l'artifice. Ouintilien donne pour modèle à l'histoire la douceur du style de Xénophon , <f si éloignée, dit-il, de toute affectation, et à laquelle aucune affectation ne pourra jamais atteindre ».
Il en est du style oratoire comme de la narration historique : la prose n'en doit être ni toutà-fail dénuée de nombres , ni tout-à-fait nombreuse; mais dans les morceaux pathétiques ou de dignité, Cicéron veut qu'on emploie la période. « On sent bien , dit - il en parlant de ses péroraisons, que si je n'y ai pas attrapé le nombre, j'ai fait ce que j'ai pu pour en approcher. » Cependant il conseille à l'orateur d'éviter la gêne : elle éteindrait le feu de son action et la vivacité des sentiments qui doivent l'animer; elle ôterait au discours ce naturel précieux , cet air de can- <leur, qui gagne la confiance, et qui seul a droit de persuader.
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Quant aux incises, il recommande qu'on les travaille avec soin. « Moins elles ont d'étendue et d'apparence , plus VharmoTÛe s'y doit faire sentir ; c'est même dans ces occasions qu'elle a le plus de force et de charme. » Or il entend par harmonie , la mesure et le mouvement qui plaisent le plus à l'oreille.
On voit combien ces préceptes sont vagues ; et il faut avouer qu'il est difficile de donner des règles au sentiment. Toutefois les principes de Vharmonie du style doivent être dans la nature; chaque pensée a son étendue , chaque image son caractère, chaque mouvement de l'ame son degré de force et de rapidité. ïanlùt la pensée est comme un arbre touffu dont les branches s'entrelacent; elle demande le développement delà période : tantôt les traits de lumière dont l'esprit est frappé, sont comme autant d'éclairs qui se succèdent rapidement; l'incise en est l'image naturelle. Le style coupé convient encore mieux aux mouvements tumultueux de l'ame : c'est le langage du pathétique véhément et passionné ; et quoique le style périodique ait plus d'impulsion à raison de sa masse , le style coupé ne laisse pas d'avoir quelquefois autant et plus de vitesse; cela dépend des nombres qu'on y emploie. , Il est reconnu que dans toutes les langues le style coupé, le style périodique, sont au choix de l'écrivain , quant aux suspensions et aux repos ; mais toutes les langues , en particulier la
nôtre, ont-elles des temps appréciables , des quantités relatives, des nombres enfin déterminés? /^oj'ez Prosodie.
Il est du moins bien décidé qu'elles ont toutes des syllabes plus ou nioins susceptibles de lenteur ou de vitesse ; et cette variété suffit à Vharmonie de la prose.
La gêne de notre syntaxe est effrayante pour qui ne connaît pas encore les souplesses et les ressources de la langue : l'inversion , qui donnait aux anciens l'heureuse liberté de placer les mots dans l'ordre le plus harmonieux , nous est presque absolument interdite. Mais cette difficulté même n'a pas rebuté les écrivains doués d'une oreille sensible ; et ils ont su trouver, au besoin , des nombres analogues au sentiment, à la pensée , au mouvement de l'ame qu'ils voulaient exprimer.
Il serait peut-être impossible de rendre Vliarmonie continue dans notre prose ; et les bons écrivains ne se sont attachés à peindre la pensée que dans les mots dont l'esprit et l'oreille devaient être vivement frappés. C'est aussi à quoi se bornait Fambilion des anciens ; et l'on va voir quel effet produisent dans le style des nombres placés à propos.
Flécbier, dans l'oraison funèbre de M. de Turenne , termine ainsi la première période : a pour louer la vie et pour déplorer la mort dii sage et vaillant Mcâcbâbëé». S'il eût dit, du vaillant