‹ Eléments de littérature (volume 4)Chapitre 10 sur 27 · DE LIT TÉ II A TU ILE. I · texte numérisé non relu

DE LIT TÉ II A TU ILE. I

«{u'uii moment à saisir et à rendre; au lieu que la poésie doit pouvoir suivre la nature dans ses progrès les plus insensibles , dans ses mouvemenls les plus rapides , dans ses détours les plus secrets. Virgile et Racine avaient supérieurement ce génie inventeur des détails : Homère et Corneille possédaient au plus haut degré le génie inventeur de l'ensemble.

Mais un don plus rare que celui de Vinvention , c'est celui du choix. La nature est présente à tous les hommes, et presque la même à tous les yeux. Voir n'est rien , discerner est tout ; et l'avantage de l'homme supérieur sur l'homme médiocre, est de mieux saisir ce qui lui convient.

L'auteur du poème sur l'art de peindre, VV^a-

telet , a fait voir que la belle nature n'est pas la

même dans un Faune que dans un Apollon, el

dans une Vénus que dans une Diane. En effet ,

l'idée du beau individuel dans les arts varie sans

cesse , par la raison qu'elle n'est point absolue ,

et que tout ce qui dépend des relations, doit

changer comme elles. Qu'on demande à ceux qui

ont voulu généraliser l'idée de la belle nature ,

quels sont les traits qui conviennent à un bel

arbre? pourquoi le peintre et le poète préfèrent

le vieux chêne brisé par les vents, brûlé, mutilé

par la foudre, au jeune orme dont les rameaux

forment un si riant ombrage? pourquoi l'arbre

déraciné , qui couvre la terre de ses débris ,

Spargeyido a terra le sue spoglie eccelse,

Monstvando al sol la sua squallida sterpe... '

( Daste. )

pourquoi cet arbre est plus précieux au peintre et au poète, que l'arbre qui, dans sa vigueur, fait l'ornement d'une campagne?

11 V a des cboses qu'on est las de voir , et dont l'imitation est usée : voilà celles qu'il est bon d'éviter. Mais il y a des choses communes sur lesquelles nos esprits n'ont jamais fait que voltiger sans réflexion , dont le tableau simple et naïf peut plaire, toucher, émouvoir. Le poète qui a su les tirer de la foule , les placer avec avantage, et les peindre avec agrément, nous fait donc un plaisir nouveau ; et pour nous causer une douce surprise, ce vrai, quoi qu'en ail dit Louis Racine, n'a besoin d'aucun mélange de grandeur ni de merveilleux. Lorsqu'un des bergers de Théocrite ôte une épine du pied de son compagnon , et lui conseille de ne plus aller nu-pieds, ce tableau ne nous fait aucun plaisir, je l'avoue; mais est-ce à cause de sa simplicité? non : c'est qu'il ne réveille en nous aucune idée , aucun sentiment qui nous plaise. L'idjlle de Gesner, où un berger trouve son père endormi, n'a rien que de très simple; cependant elle nous plaît, parce qu'elle nous attendrit. Ce n'est point une nature prise de loin, c'est la piété d'un fils pour un père; et heureusement rien n'est plus commun. Lorsqu'un des bergers de Virgile dit à son troupeau :

DE LITTERATURE. lOI

lie , meœ ,,/elix Cjuondam pecus , ile capellce ; Non ego vos posthac , viridi projectus in antiv , Uumosa pendere procul de rupe vidcbo :

ces vers, le plus parfait modèle du sVyXa pastoral , nous font un plaisir sensible ; et cependant où en est le merveilleux ? c'est le naturelle plus pur; mais ce naturel est intéressant, et la simplicité même en fait le charme.

Le vrai simple n'a donc pas toujours besoin d'être relevé par des circonstances qui l'ennoblissent. Mais en le supposant, au moins faut-il savoir à quel caractère les distiftguer, pour les recueillir ] et cette nature idéale est un labyrinthe dont Socrate lui seul nous a donné le fil. « Pensez-vous, disait-il àAlcibiade, que ce qui est bon ne soit pas beau? N'avez- vous pas remarqué que ces qualités se confondent ? La vertu est belle dans le même sens qu'elle est bonne... La beauté des corps résulte aussi de cette forme qui constitue leur bonté; et dans toutes les circonstances de la vie, le même objet est constamment regardé comme beau , lorsqu'il est tel que l'exige sa destination et son usage. » Voilà précisément le point de réunion de la bonté et de la beauté poétique , le parfait accord du moyen (juoîi emploie avec la fin qu'on se propose. Or les vues dans lesquelles opère la poésie ne sont pas celles de la nature : la bonté , la beauté poétique n'est donc pas la beauté , la bonté natuvelle. Ce qui même esl beau pour un art, peut

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ne l'être pas pour les autres: la beauté du peintre ou du statuaire peut être ou n'être pas celle du poète , et réciproquement. Enfin ce qui fait beauté dans un poème, ou dans tel endroit d'un poème , devient un défaut , même en poésie, dès qu'on le déplace et qu'on l'emploie mal à propos. Il ne suffit donc pas , il n'est pas même besoin qu'une chose soit belle dans la nature , pour qu'elle soit belle en poésie ; il fout qu'elle soit telle que l'exige l'eiFet qu'on veut produire. La nature , soit dans le physique , soit dans le moral, est pour le poète comme la palette du peintre , sur laquelle il n'y a point de laides couleurs. Le rapport des objets avec nous-mêmes j voilà le principe de la poésie ; V intention dupoete, voilà sa règle , et l'abrégé de toutes les règles.

« Il n'est pas bien malaisé , me dira - 1 - on , de savoir l'effet qu'on veut opérer ; mais le difficile est d'en inventer j d'en saisir les moyens. )) Je l'avoue : aussi le talent ne se donne-t-il pas. Démêler dans la nature les traits dignes d'être imités , prévoir l'efiet qu'ils doivent produire , c'est le fruit d'une longue étude; les recueillir, les avoir présents , c'est le don d'une imagination vive ,: les choisir , les placer à propos, c'est l'avantage d'une raison saine et d'un sentiment délicat. Je parle ici de Fart , et non pas du génie : or toute la théorie de l'art se réduit à savoir quel est le but où l'on veut atteindre , et quelle est , (ians la nature , la route qui nous y conduit. Avec

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