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varitage. Cependant si dans cet exemple on ne voit pas le comique de caractère , on croit y voir du moins le comique de situation, dans l'embairas où s'est mis le fourbe : mais comme il se dégage de ses propres filets, et que ce n'est pas à ses dépens que l'on rit, comme l'on rit aux dépens de Tartufe lorsqu'il se voit pris sur le fait; il est facile de reconnaître que la situation de Crispin n'est que plaisante j, et que celle de Tartufe est comique.
L'ivresse n'est point un ridicule ; et quelquefois rien de plus plaisant ^ parce qu'un ivrogne a singulièrement la prétention de raisonner juste, comme il a celle de marcher droit, et que sa déraison veut toujours être conséquente. Regnard a excellé dans les rôles d'ivrogne. Un valet , dans la Sérénade y prie un passant de lui aider à retrouver sa maison : Où est-elle, ta maisoîiP lui dit celui-ci : Parbleu! répond l'ivrogne, si je le savais j je ne vous le demanderais pas. Le même, ayant perdu un billet qu'il était chargé de remettre à celui qu'il a rencontré , et voyant qu'il s'impatiente de ce qu'il cherche inutilement , lui dit pour excuse : Comment voulez -vous que je mtrouve un billet F je ne puis pas retrouver ma maison.
Il y a des exemples encore plus sensibles du plaisant qui n'est que plaisant.
On aperçoit ce caractère dans là réponse laile à Louis XIV par un homme auquel il disait, on
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lui faisant admirer Versailles : Savez- vom qu'il ny avait ici qu'un moulin a vent? Sire , lui dit cet homme, le moulin n'y est plus , mais le vent j est toujours. Cette façon imprévue de rabattre l'orgueil d'un souverain qui s'applaudit d'avoir surmonté la nature, fait, avec cet orgueil même et les éloges qu'il attendait, le contraste dont nous parlons.
Il se retrouve encore dans ces mots de Montaigne, Sur le plus beau trô?ie du monde, on nest jamais assis que sur son culj et dans ces mots de Diogène à Alexandre , qui lui demandait ce qu'il pouvait faire pour lui , T'ôter de devant mon soleil; et dans ce reproche d'un Spartiate à son ami, qu'il surprenait avec sa femme , laquelle n'atait ni jeune ni jolie , J^ous nj étiez point obligé , et dans le flegme d'un ancien roi qui , étant tombé dans les embûches de son ennemi, avait passé pour mort , si bien que le prince , son frère, avait pris sa couronne et épousé sa femme. Il revient, et dans le moment que son frère se croit perdu, il l'embrasse et lui dit : Mon frère , une autre fois ne vous pressez pas tant d'épouser ma femme. €et exemple de sang^froid et de bonté rappelle le mot de M. de Tu renne : Et qucmd c'eût été Georges, eût -il fallu frapper si fort P trait char* mant, qu'on ne peut entendre sans rire et sans être attendri.
L'air d'ingénuité ajoute infiniment au sel de Ja plaisanterie. Le roi de disait à l'ambassa-
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deur de.... On dit que vous faites l'amour dans ce pajs-ci. — Non , Sire s je l'achète tout fait.
On sait que Pope était mal fait , et qu'il était assez malin. Un jour , pour embarrasser le jeune lord Hyde , il lui demanda ce que c'était qu'un point interrog-ant? C'est y répondit le jeune lord , une petite figwe crochue toujours prête à questionner.
A Naples un commandeur de Malte , homme riche et avare , laissait user sa livrée au point qu'un savetier du voisinage , voyant les habits de ses gens tout troués , s'en moquait. Ils s'en plaignirent à leur maître , qui fît venir le savetier et le lança sur son insolence. Non, monseigneur ^ dit humblement le savetier, je sais trop le respect que ie'dois a votre excellence pour me moquer de sa livrée. Mes gens assurent cependant que tu ne peux t'empêcher de rire en voyant leurs habits troués. — // est vrai , monseigneur j mais je ris des trous oit d nj a point de livrée.
Une mère et son fils passaient un acte chez un notaire; et dans cet acte il fallait que leur âse fût énoncé. Le fils avait accusé le sien , et avait dit vingt-quatre ans. Vint la mère à son tour,, qui, n'ayant pas entendu son fils , et ne voulant se donner que l'âge qu'elle se donnait dans le monde , dit aussi , vingt-quatre ans. — Ma mère , lui dit tout bas son fils , dites vingt'rinq .pour raison. Pour quelle raison P repril-ellc
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avec impatience. Cest, lui dit-il, à cause que J'en ai vingt-cjuatre ; et comme vous êtes ma nierez il faut absolument que 7>ous soyez née avant moi.
On voit qu'ici la plaisanterie est bonne s'il j a de la malice ; mais que le mot est ^\us plaisant encore si c'est de la naïveté : car au ridicule de la mère se joint la bêtise du fils ; et la bêtise dans ses saillies produit des contrastes d'idées qui sont presque toujours plaisants.
Je dis la bêtise ^ et non pas la sottise: car la sottise est un ridicule choquant, qui n'excite que le mépris. On s'en amuse avec malignité , et on se plaît à le voir humilié , parce qu'il offense. La bêtise au contraire est un défaut innocent et naïf, dont on s'amuse sans le haïr. On passerait sa vie avec celui dont la bêtise est le caractère ; la vanité s'en accommode , ou , pour mieux dire, elle s'y complaît. Mais la sottise est pour l'amour-propre un ennemi d'autant plus importun qu'il n'est pas digne de sa colère : aussi dans la société n'y a-t-il rien de plus fatigant. La sottise est la gaucherie de l'esprit qui se pique d'adresse ; l'ineptie de l'esprit qui se pique d'habileté ; lamaussaderie de l'esprit qui prétend se donner des grâces ; la fausse finesse de l'esprit qui veut être malin; la lourdeur de celui qui croit être léger ; surtout la suffisance de celui qui fait le capable. C'est une assurance hardie, qui va de bévue en bévue avec une pleine sécu-
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rite ; une vanité dédaigneuse , qui se croit supérieure en toutes choses , et dont les prétentions , toujours manquées et toujours intrépides, sont le contraste perpétuel d'un orgueil excessif et d'une excessive médiocrité.
La bêtise est tout simplement une intelligence énioussée, une longue enfance de l'esprit, un dénuement presque absolu d'idées ^ ou une extrême inhabileté à les combiner et à les mettre en œuvre ; et soit habituelle ou soit accidentelle, comme elle nous donne sur elle un avantage qui flatte notre vanité , elle nous amuse , sans nous causer ce plaisir malin que nous goûtons à voir châtier la s®ttise. Ainsi la sottise est comique et n'est point plaisante; la bêtise, au contraire, est plaisante et n'est point comique. La bêtise est rare parmi les hommes , mais les bêtises sont fréquentes; et ce qu'elles ont de plus plaisant ^ c'est une application sérieuse à bien penser et à raisonner juste.
On en voit une image assez fidèle dans le jeu du Colin-Maillard , où celui qui a les yeux bandés , passe à côlé de celui qui l'agace , l'effleure de la main , croit l'attraper, le manque, et donne dans le pot au noir.
Il y a des bêtises d'ineptie et qui déclarent évidemment une privation d'idées, ou un étourdissement habituel qui empêche de les lier entre elles ou de les assortir aux mots. La bêtise de cette espèce consiste à oublier ou à ne pas aper-
cevoir ce qui fait le plus à la chose. Celui qui entendait parler d'un homme de cent ans comme d'un phénomène, et qui disait, Belle meiveille l Simon grand -père Ji' était pas mort ^ il aurait plus de cent dix ans; celui-là oubliait que n'être pas mort était le point de la difficulté. Celui à qui on demandait quel âge avait son frère dont il était l'aîné, et qui répondait, Dans deux ans mon frère et moi nous serons du même âge y oubliait que lui-même il vieillirait de ces deux ans. Le marchand qu'il vendait cinq sous ce qu'il achetait six , et qui se sauvait, disait-il , sur la quantité, oubliait que la quantité qui multiplie les gains quand il y en a , multipliait aussi les pertes. Ce pauvre enfant à qui on reprochait d'être bête, et qui disait. Ce n'est pas ma faute si je n'ai point d'esprit , on ni a changé en nourrice ^ ne voyait pas que cette excuse de la vanité de ses parents ne valait rien pour lui : il la répétait sans l'entendre. Une bêtise de ce genre qui fait sentir le vice de toutes les autres, est celle de ce matelot qui entendait jurer son camarade contre le câble qu'il roulait : Je crois , disait l'un , que ce danmé de câble na point de bout. Non ^ lui répondit l'autre; le bout nen valait rien, on l'a coupé. Il ne pensait qu'au bout coupé, sans faire attention qu'il en restait un autre.
Il est aisé de voir dans la bêtise , à quelle apparence de raison s'est mépris celui qui l'a dite. Celle du ]x)ul du câble , par exemple, porte sur
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ce principe , que ce qu'on a oté d'une chose n'y est plus.
La méprise est communément causée par une fausse lueur de rapport dans les termes , comme lorsqu'un benêt demandait à épouser sa sœur, et disait à son père pour sa raison : F'ous avez bien épousé ma mère.
Mais une source intarissable de bêtises , c'est la fausse application des façons de parler habituelles et communes. Celui à qui Louis XIV demandait , Quaîid accouchera votre femme P et qui lui répondit, Quand il plaira à votre Majesté , ne song-eait qu'à parler respectueusement , et plaçait au hasard un propos d'habitude.
Est-il peureux F demandait-on à un homme en parlant de son nouveau cheval. — Oh I point du tout; voila trois nuits qu il couche seul dans mon écurie. Une femme disait de sa petite - fille qui avait la fièvre , La pauvre enfant a déraisonné toute la nuit comme une grande personne. On demandait à un bourgeois , comment se portait son enfant? Vous lui faites bien de V honneur, répondit le bon homme , // est mort hier au soir. Un jeune libertin disait , // ni est mort pour cent mille écus d'oncles , et je n'ai pas hérité d'un sou : ceci est pire qu'une bêtise. Un homme en voyant passer son médecin se détourna ; on lui en demanda la raison : Je suis honteux, dit- il, de paraître devant lui; il J a si long-temps que je nai été malade l Deux hommes se battaient l'épée à
la main , l'un des deux avertit son adversaire qu'il n'était pas en garde : Que vous importe , répondit celui-ci , pourvu que je vous tue. « Que m'importe que je m'ennuie , disait un autre , pourvu que je m'amuse ? »
Ces derniers mots , dits par des gens d'esprit, seraient de bonnes plaisanteries ; et bien des mots plaisants , à force d'être fins, auraient pu passer pour des bêtises , si on n'eût pas connu l'homme qui les disait. On parlait d'un anatomiste qui avait disséqué le corps d'une de ses cousines. «Ah! le vilain homme !" s'écria une jeune femme. Mais y madame y lui dit Mairand , elle était morte. On disait d'une femme qui venait de mourir, qu'un homme , avec qui elle vivait , l'avait rendue malheureuse. OJi pour cela oui, s'écria le philosophe Nicole , sur-tout depuis trente ans I L'homme et le ton lèvent l'équivoque, et avertissent d'j penser. Mais au faux -semblant de la bêtise , on ne fait que sourire ; et pour en rire de bon cœur on y veut la réalité.
La feue Reine demandait s'il fallait Svenai^als ou navaux. Un homme de sa cour se penche . et lui dit mystérieusement : Madame , je crois que Von dit des navets. Le roi Stanislas se taisant lire Marie-à-la-Coque par un valet de chambre , Dieu lui apparut en singe, dit le lecteur : En songe , dit le roi : En songe ou en singe , reprit le lecteur. Dieu était bien le maître.
L'ignorance fait dire plus de bêtises que la bé-
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lise même ; mais les traits d'ignorance ne sont plaisants que lorsqu'ils portent sur des choses que tout le monde doit savoir, et qu'avec une légère attention à ce qu'on entend dire on doit avoir apprises. Celui qui, en voyant un bateau si chargé que les bords étaient à fleur d'eau , disait , Si la rivière devient un peuplas grosse , ce bateau va couler à fond ; celui-là ignorait ce que savent les gens du peuple. La femme qui, allant voir une éclipse à l'Observatoire, disait à sa compagnie qui craignait d'arriver trop tard : M. de Cassiniestdemesamis; il 7)oudra bien recommencer pour moi , n'était pas une femme instruite. Mais l'homme qui , dans le même cas , disait , Je ne crois pas que Von s'avise de commencer U éclipse avant que le roi soit arrivé y dut être jugé à la rigueur. On devait bien pins d'indulgence à la nouvelle épousée, qui, revenant de l'autel , disait à son mari qui la menait un peu trop vite : De grâce , allons plus doucement : je pourrais faire une fausse couche.
Une absence d'esprit ressemble quelquefois à une privation absolue ; et de là vient que les gens distraits disent fort souvent des bêtises. Le caractère du distrait n'est pas comique , parce que la distraction n'est pas un ridicule; mais ce caractère est l'un des [Aus plaisants , parce qu'il donne lieu à une infinité de disparates imprévues. Voilcij dit le distrait de La Bruyère , la seule pantoufle que j'aie sur moi , en tirant de sa poche celle qu'il avait prise , com:ne s'il eût parlé de son mou»
choir : rien de plus imprévu , et aussi rien de plus, plaisant. <(J)e quiêtes-vousen deuil^, demandait un distrait à l'un de ses amis. — De mon père. — // est mort ! Ah, que feu suis fâché ! N'aviez-vous que cehà-la ? »
Nous avons connu un homme célèbre dans ce genre , et pourtant reconnu pour un homme d'esprit, et d'un esprit si éclairé , que bien des gens ne pouvaient croire que ces absences lui fussent naturelles. C'est lui qui , dans une promenade qu'il faisait avec ses amis dans les environs de Florence , se trouvant sur le soir à quatre milles delà ville , soutenait qu'ils y arriveraient avanl la nuit : Car, disait-il , au bout du compte ^ nous sommes quatre ; ce nest qu'un mille pour chacun. C'est lui qui , dans un hiver où le froid était à Paris d'une âpreté extraordinaire , disait à l'ambassadeur de Russie : Monsieur V ambassadeur , avez-vous des nouvelles de Pétersbourg , qu 'j diton de ce froid P C'est dans une absence d'esprit de cette espèce qu'un homme disait : J'ai juré de ne jamais entrer dans Veau que je naie appris à nager. C'est aussi la seule manière de trouver naturelle cette réflexion d'un courtisan de Louis XIV, sur ce que Racine s'était fait enterrer à Port- Royal , Il n'aurait jamais fait cela de son vivant. Ainsi, pour un moment , la distraction , dans un homme d'esprit , est l'équivalent de la bêtise. La vanité en lient lieu aussi , mais d'une autre manière, en attachant une injporlance , ou excessive
OU exclusive, à ce qui l'intéresse. C'est une terrible chose que la peste ! disait un homme préoccupé de sa noblesse; la "vie d'un gentilhomme n'est pas en sûreté. Le chirurgien Morand venait de saigner une femme de qualité qui s'en était évanouie : Madame ., lui dit-il, une saignée affaiblit beaucoup , lorscjiieïle est faite par un habile homme. Le médecin Chirac , en entendant parler du Lazare ressuscité , disait d'un air sournois : S' il était mort de ma façon I... Cette réticence n'est pas d'une bête; mais elle n'en est pas moins plaisante.
Plus la bêtise est à la fois réfléchie et grossière, plus elle nous amuse aux dépens de celui à qui elle échappe. Qui ne rirait de la réflexion de ce bon Suisse qui , en voyant sur la poussière son camarade qui venait d'avoir la tête emportée par un boulet de canon , disait tristement : Le pauvre diable sera bien surpris demain de se trouver sans tête I Mais ce qui n'est pas concevable , et ce que toute la gravité d'un historien sage peut à peine persuader , c'est que la même bêtise ait été dite dans une harangue méditée. Ce fut un chevalier Plager , qui, félicitant la ville de Londres sur les précautions qu'elle avait prises contre la fameuse conspiration des poudres , dit sérieusement que , sans cette vigilance des magistrats , les citoyens auraient couru risque de se tmuver tous égorgés le lendemain, à leur réveil. Passe encore pour le soldat suisse ; mais l'orateur
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du peuple anglais ! Il faut que Hume nous l'assure; et encore est-on ten té de croire que e'est un conte fait à plaisir.
Plan. Ce terme, emprunté de l'architecture, et appliqué aux ouvrages d'esprit , signifie les premiers linéaments qui tracent le dessein d'un ouvrage, son étendue circonscrite , son commencement , son milieu , sa fin , la distribution et l'ordonnance de ses parties principales, leur rapport, leur enchaînement.
Ce doit être le premier travail de l'orateur , du poète , du philosophe , de l'historien, de tout homme qui se propose de faire un tout qui ait de l'ensemble et delà régularité.
Ur homme qui n'écrit que de caprice , et par pensées détachées , comme Montaigne dans ses Essais y peut n'avoir qu'une intention générale; il est dispensé de se tracer un plan. Mais dans un ouvrage oii tout doit se lier , se combiner comme dans une montre , pour produire un elFet commun , est-il prudent de se livrer à son génie , sans avoir son plan sous les yeux? C'est cependant ce qui arrive assez souvent aux jeunes écrivains , et surtout dans le genre où ce premier travail , bien médité , serait le plus indispensable.
Pénétrons dans le cabinet d'un poète habile et sage , voyons-le occupé du choix et de la disposition d'un sujet.
Parmi cette foule d'idées que la lecture et la réflexion lui présentent, il lui vient celle d'un usurpateur , qui , de deux enfants nourris ensemble , ne sait plus lequel est son fils , ou le fils du roi légitime dont il veut éteindre la race.
Le poète, dans cette masse d'idées, voit d'abord un sujet tragique ; il la pénètre , il la développe ; et voici à peu près comment.
Ces deux enfants peuvent avoir été confondus parleur nourrice.; mais si la nourrice n'est plus , on est sûr que le secret de l'échange est enseveli avec elle; îe nœud n'a plus de dénouement. Si cette femme est vivante et susceptible de crainte , l'action ne peut plus être suspendue : l'aspect du supplice fera tout avouer à ce témoin faible et timide. Le poète établit donc le caractère de la nourrice comme la clef de la voûte. Elle adore le sang de ses maîtres , déteste celui du tyran , brave la mort , et s'obstine au secret. Ce n'est pas tout : si le tyran n'est qu'ambitieux et cruel , sa situation n'est pas assez pénible. Il peut même être barbare au point d'immoler son fils , plutôt que de risquer que son ennemi lui échappe , et trancher ainsi le nœud de l'intrigue. Que fait le poète? Au puissant motif de faire périr l'héritier du trône , il oppose l'amour paternel , ce grand ressort de la nature ; et voyez comme son sujet devient pathétique et fécond. Le tyran va , sur des lueurs de sentiments , sur des soupçons et des conjectures , balancer entre
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ses deux victimes et les menacer tour-à-tour. Mais si l'un des deux princes était beaucoup plus intéressant que l'autre par son caractère , il n'y aurait plus cette alternative de crainte qui met l'ame des spectateurs à l'étroit , et qui rend cette espèce de situation plus vive et plus pressante: le poète , qui veut qu'on frémisse pour tous les deux tour-à-tour, les fait donc vertueux l'un et l'autre ; et dès lors , non-seulement le tjran ne sait plus lequel préférer pour son fils, mais lorsqu'il veut se déterminer, aucun des deux ne consent à l'être. De cette combinaison de caraclères naissent, comme d'elles-mêmes , ces belles situations qu'on admire dans HéracUus.
Devine si tu peux , et choisis si tu l'oses.... O malheureux Phocas ! ô trop heureux Maurice ! Tu retrouves deux fils pour mourir après toi ; Et je n'en puis trouver pour régner après moi.
Comment s'est fait le double échange qui a trompé deux fois le tyran? sur quels indices chacun des deux princes peut-il se croire Héraclius? par quel moyen Phocas les va-t-il réduire à la nécessité de décider son choix? quel incident, au fort du péril, tranchera le nœud de l'intrigue et produira la révolution? Tout cela doit s'arranger dans la pensée du poète , comme l'eût disposé la nature elle-même , si elle eût combiné ce beau plan. C'est ainsi que travaillait Corneille. Il ne faut donc pas s'étonner si l'invention du sujet lui coûtait plus que rexéculion.
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Quand la fable n'a pas élé conçue avec celle méditation profonde, on s'en aperçoit au défaut d'harmonie et d'ensemble , à la marche incertaine et laborieuse de l'action , à l'embarras des développements, au mauvais tissu de l'intrigue, et à une certaine répugnance que nous avons à suivre le fil des événements.
La marche d'un poème, quel qu'il soit, doit être celle de la nature, c'est-à-dire, telle qu'il nous soit facile de croire que les choses se sont passées comme nous les voyons. Or, dans la nature les idées, les sentiments, les mouvements de l'ame ont une génération qui ne peut être renversée. Les événements ont de même une suite, une liaison que le poète doit observer, s'il veut que l'illusion se soutienne. Des incidents détachés l'un de l'autre , ou maladroitement liés, n'ont plus aucune vraisemblance» Il en est du moral comme du physique, et du merveilleux comme du familier : pour que la contexture de la fable soit parfaite, il faut qu'elle ne tienne au dehors que par un seul bout. Tous les incidents de l'intrigue doivent naître successivement l'un de l'autre , et c'est la continuité de la chaîne qui produit l'ordre et l'unité. Les jeunes gens, dans la fougue d'une imagination pleine de feu, négligent trop cette règle importante : pourvu qu'ils excitent du tumulte sur la scène, et qu'ils forment des tableaux frappants, ils s'inquiètent peu des liaisons, des gradations, et des passages.
C'est par là cependant qu'un poète est le rivai de la nature , et que la fiction est l'image de la vérité.
Le plan d'une bonne comédie me semble au moins aussi difficile à former que celui d'une tragédie ; et j'avoue que , dans aucun genre , il n'est aucun plan qui m'étonne autant que celui du Tartufe.
Le plan du poème épique est plus vaste , mais moins gêné : le génie du poète , affranclii de la règle des unités , s'y trouve infiniment plus libre. Mais cette aisance elle-même est la cause des écarts où il s'abandonne , et du froid que des épisodes trop inutiles et trop fréquents répandent dans son action. Encbaîner les événements, les faire naître les uns des autres , les faire tous servir à nouer l'action et à graduer l'intérêt; voilà les lois que l'inventeur doit s'imposer, lorsqu'il conçoit et médite son plan ; et à cet égard , nous avons des romans mieux conçus que les plus beaux poèmes.
En éloquence, la méthode est la même pour la génération des idées , pour la gradation du pathétique , pour l'ordre , le rapport , et Fenchainement des parties , enfin pour la tendance des moyens à un but commun. Mon respect pour Cicéron , que je consulte comme un oracle toutes les fois qu'il s'agit de son art, ne m'empêche pas de dilFérer ici de son opinion sur l'ordonnance du discours. Il veut que l'orateur, en distribuant
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ses mo yens , en choisisse de fermes pour le commencement , garde les plus forts pour la fin , et qu'au milieu, comme dans la foule , il fasse passer les plus faibles. Il me semble au contraire que toute succession du fort au faible est vicieuse ; et que l'attention se ralentit , comme l'intérêt diminue , si l'on ne se sent pas mené graduellement du plus faible au plus fort.
Il est sans doute important de donner , dès l'entrée, une haute idée de son sujet, une opinion favorable et imposante de sa cause ; mais on le peut en annonçant cette progression de moyens , et en prévenant l'auditoire sur l'accumulation des preuves et sur l'accroissement des forces qu'on s'engage à développer. J'appliquerai donc, à l'ordonnance du discours et à l'économie de la preuve elle-même, ce que dit Cicéron en parlant de l'exorde : Nihil est in natura rerum quod se universum profiindat et quod totum repente evolet. Sic omnia quœ fiunt quœque agiintur acerrinie , leniorihiis principiis naturel ipsa pertejcuit.
Dans la nature tous les commencements sont faibles ; on doit s'attendre que l'art procédera comme elle, et ménagera ses moyens. Mais des moyens faibles ne sont pas des moyens laux. Ceux-ci jamais , Cicéron en convient , ne doivent entrer dans la cause. Il ne s'agit que du phis oi^ moins de vraisemblance , ou du plus ou moins d'impulsion. Or soit qu'on agisse sur l'entende-
ment ou sur la volonté , sur l'esprit ou sur l'ame^ je crois que dans un plan il faut distribuer ses forces , de manière que la persuasion , l'émotion , l'intérêt , la lumière ,, la chaleur , aillent en croissant du commencement à la fin.
La seule exception que j'y trouve , est le cas où, dans la réplique, on aurait à vaincre dans les esprits une forte prévention, une persuasion profonde que l'adversaire y aurait laissée : alors c'est comme un poste , dans un champ de bataille, qu'il s'agit d'abord d'emporter, et à l'attaque duquel on est obligé d'employer ce qu'on a de plus vigoureux. Mais lorsqu'une circonstance pareille n'oblige pas de renverser la progression naturelle des idées , des sentiments, des procédés enfin d'éloquence; je penserais qu'on devrait toujours aller du faible au fort, et graduer ainsi sans cesse l'attention , la persuasion , l'émotion de l'auditeur.
Du reste, il n'en est pas du plan d'un plaidoyer comme de celui d'un sermon ou d'une harangue. Dans celui-ci ( qu'on me permette la comparaison ), l'orateur, comme le danseur, est le maître de se donner l'attitude, les mouvements, les développements qui lui sont favorables ; et il passe de l'un à l'autre avec une pleine liberté. Dans le plaidoyer au contraire l'orateur ressemble au lutteur : son action est souvent commandée et contrainte par celle de son adversaire ; et, par une comparaison plus noble, Quintiliea
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nous fait voir que ses dispositions , son ordre de bataille, doivent s'accommoder au poste, aux mouvements, et aux forces de l'ennemi. Kojez Rhétorique.
I IN DU TliOlSILME VOLUME.