‹ Eléments de littérature (volume 4)Chapitre 26 sur 27 · DE LIT T É 11 A T U II E · texte numérisé non relu

DE LIT T É 11 A T U II E

cette harmonie , de cette magie de stjle où il excellait; il en a parlé comme on parle toujours de ce que l'on fait bien , avec complaisance et avec emphase : mais lorsqu'il résume son opinion sur les talents de Vorateiw, et que la vérité le presse , on peut le prendre sur ses paroles. Tout l'art oratoire, dit-il, se réduit à lorouverj a plaire , et à Jiêchir. ^'àv Jléchir, il entend plier à son gré l'opinion et la volonté de l'auditoire, dominer ses affections , et subjuguer son jugement. Or, ajoutet-il, prouver est de nécessité , fléchir décide la inctoire j et lorsqu'il s'agit d'expliquer à quelle fin V orateur cherche à plaire, il ne trouve lui-même, pour sa raison, qu'un sjnonjme, qui veut dire ■plaire pour plaire. lia dicet ( orator ) ut prohet, ut deleclet p utflectat. Probare , necessitatis est ; delectare , suavitatis;^ec^6?/'e^ victoriœ.

Et en effet, quand Vorateur a le don de convaincre et celui d'émouvoir, c'en e^t assez. La chaire et le barreau ne sont pas un lieu d'amusement. Le tribunal et l'auditoire ne sont pas un amphithéâtre. L'impression profonde de la raison et du sentiment, voilà ce qui reste long-temps après que les paroles sont oubliées ; tout ce qui n'est que séduction , qu'illusion , s'efface ; et le discours d'oii l'on revient le plus charmé du côlé de l'esprit , de l'imagination , et de l'oreille , est bien souvent celui dont on est le moins persuadé et le moins pénétré, /^ojre:^ Chaire , Délibéra- TiF, Judiciaire, Pathétique, etc.

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Fawtomtme. C'est le langage de Faclion , Tart de parler aux jeux, l'expression muetle.

L'expression du visage et du geste accompagne naturellement la parole, et s'accorde avec elle pour peindre la pensée; en sorte que, plus l'expression de la parole est faible au gré de celui qui s'énonce , plus l'expression du geste et du visage s'anime pour y suppléer. De là vient que , chez les peuples doués d'une imagination vive et d'une grande sensibilité, la pantomime nalnrelle est plus marquée , ainsi que l'accent de la parole. De là vient aussi que, plus on a de difficulté à s'exprimer par la parole , soit à cause de la distance ou de quelque vice d'organe, soit manque d'habitude de la langue qu'on veut parler, plus on donne de force et de vivacité à cette expression visible. C'est donc surtout aux mouvements de l'ame les plus passionnés ci^ueVd p(/nt07?iime est nécessaire : alors, ou elle seconde la parole , ou elle y supplée absolument.

L'expression du geste et du visage , unie à celle dp la parole, est ce qu'on appelle action, ou théâtrale ou oratoire. Voyez Déclamation.

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La même expression , sans la parole, esl ce qu'on appelle plus parliculièrement /;<^/ 72 /om//«e.

Chez les anciens l'action lliéâhale se réduisait au geste. Les acteurs, sous le masque, étaient ])rivés de L'expression du visage, qui , chez nous , est la plus sensible; et si on demande pourquoi ils préféraient un masque immobile à un visage oia tout se peint, c'est, 1° que, pour être entendu dans un aniphitliéâtre qui contenait au moins six mille spectateurs , il fallait que Facteur eût à la bouche une espèce de trompe; 2" que dans l'éloignement le jeu du visage eût été perdu, quand même on eût joué sans masque. Or, Faction théâtrale étant privée de l'expression du visage , on s'elïbrça d'y suppléer par l'expression du geste , et l'immensité des théâtres obligea de l'exagérer.

Par degrés cet art fut porté au point d'oser prétendre à se passer du secours de la parole , el à tout exprimer lui seul. De là cette espèce de comédiens muets , qu'on n'avait point connus dans la Grèce, et qui eurent à Rome un succès si Ibllement outré.

Ce succès n'est pourtant pas inconcevable ; et en voici quelques raisons.

1° La tragédie grecque, transplantée à Rome , y était étrangère, et n'y devait pas l'aire la même impression que sur les théâtres de Corinthe et d'Athènes. Vojez Poésie, Tragédie.

2° Elle était faiblement traduite, el Horace le

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fait entendre, en disant qu'on j avait assez bien réussi.

5° Elle était aussi faiblement jouée ; et il y a apparence que les comédiens n'auraient pas été chassés par les pantomimes , s'ils avaient tous été des vEsopus et des Roscius.

4° Les Romains n'étaient pas un peuple sensible , comme les Grecs , aux plaisirs de l'esprit et de l'ame : leurs mœurs , austères ou dissolues , selon les temps , n'eurent jamais la délicatesse des mœurs attiques ; il leur fallait des spectacles , mais des spectacles faits pour les yeux. Or la pantomine parle aux yeux un langage plus passionné que celui de la parole; elle est plus véhémente que l'éloquence même , et aucune langue n'est en état d'en égaler la force et la chaleur. Dans \dL pantomine tout est en action , rien ne languit; l'attention n'est point fatiguée : en se livrant au plaisir d'être ému , on peut s'épargner presque la peine de penser ; ou s'il se présente des idées , elles sont vagues comme des songes. La parole relarde et refroidit l'action ; elle préocupe l'acteur et rend son rôle plus difficile. \iQ pantomime est tout à l'expression du gesle ; ses mouvements ne lui sont point tracés ; la passion seule est son guide. L'acteur est continuellement le copiste du poète; le pantomime est original : l'un est asservi au sentiment et à la pensée d'autrui, l'autre se livre et s'abandonne aux mouvements de son ame. Il doit donc y avoir, entre l'action du co-

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métlien et cfîlle clu pantoniiine , la différence et ia distance de l'esclavage à Ja liberté.

5» La difficulté vaincue avait un autre charme ; et celte surprise continuelle de voir un acteur muet se faire entendre devait être un plaisir très vif.

6» Enfin, dans l'expression du geste, \es paiilomimes , uniquement occupés des grâces , de la noblesse , et de l'énergie de l'action , donnaient à la beauté du corps des développements inconnus aux comédiens , dont le premier talent était celui de la parole ; et , comme on en peut juger encore par l'impression que font nos danses , l'idolâtrie des Romains et des Romaines pour les pantomimes était un culte rendu à la beauté.

Si l'on joint, à ces avantages de là pantomime y celui de dispenser le siècle et le pays où elle florissait de produire de grands poètes ; de ne demander qu'une esquisse de l'action qu'elle imitait; de sauver son spectacle de tous les écueils qui environnent la poésie; de tout réduire à l'éloquence du geste , et de n'avoir pour juges que les yeux , bien plus faciles à séduire que l'oreille , que l'esprit , et que la raison : on ne sera pas étonné qu'un art dont les moyens étaient si simples , si puissants , et les succès si infaillibles , eût prévalu sur l'attrait d'un spectacle où l'esprit et le goût étaient rarement satisfoits.

On pourrait même présumer , d'après l'exemple des Romains, que, dans tous les temps et chez tous les peuples du monde , la pantomime j,

portée au jiiênïe degré de perfection , éclipserait la comédie et la tragédie elle-même ; et c'est le danger de ce spectacle , de dégoûter de tous les autres , semblable à une liqueur forte, qui blase et qui détruit le goût.

Qu importe, dit-on communément, à quel spectacle on s'amuse P Le meilleur est celui que l'on aime le plus. On pourrait dire également , Qu importe de quelle liqueur on s'abreuve et de quels mets on se nourrisse P Mais comme l'aliment le plus agréable n'est pas toujours le plus sain , le spectacle le plus attrajant n'est pas toujours le plus utile. De la pantomime , rien ne reste que de^impressions quelquefois dangereuses , on sait qu'elle acheva de corrompre les mœurs de Rome ; au lieu que de la bonne tragédie et de la saiue comédie , il reste d'utiles leçons. Au spectacle de \2i pantomime on n'est qu'ému; aux deux autres on est instruit. Dans l'un, la passion agit seule et ne parle qu'aux sens ; rien ne la corrige et rien ne la modère : dans les deux autres , la raison , la sagesse, la vertu, parlent à leur tour; et ce que la passion a de vicieux ou de criminel est exposé à leur censure; le remède est toujours à côté du poison. Un gouvernement sage aura donc soin de préserver les peuples de ce goût doniinant des Romains pour la pantomime ^ et de favoriser les spectacles où la raison s'éclaire et oij le sentiment s'épure et s'ennoblit.

Par induction , à mesure que l'aclioji théâtrale

DE lilTTÉR A TUKE. /j.Sg

donne moins à l'éloquence et plus à la pantomime, et qu'elle néglige de parler à l'ame pour ne plus frapper que les yeux , le spectacle devient y pour la multitude , plus atlrajantet moins utile. On ne forme point les esprits avec des talileaux et des coups de théâtre. Aristote n'admet les mœurs qu'à cause de l'action : la règle con traire est la nôtre; et sur le théâtre moderne l'action n'est destinée qu'à peindre et corriger les mœurs.

C'est une théorie que j'ai développée avec soin dans l'article Drame, et sur laquelle j'insiste encore. La multitude veut des effets , c'est-à-dire des coups de théâtre et des tableaux qui la remuent; et sans cela plus de succès. Mais si, au lieu (ïen faire les moyens de l'art , on en fait son objet unique , l'art est perdu ; et à la place de la poésie et de l'éloquence , on n'aura plus que la pantomime : de temps en temps encore on fera crier la nature , mais on ne la fera plus parler. Or pour m'instruire et me corriger ce n'est pas assez (pj'elle crie, j'ai besoin qu'elle parle , et qu'elle parle éloquemment. Combien les scènes de VEn^ jant prodigue pouvaient être plus déchirantes , si , à l'expression des regrets et des peines de l'ame , Voltaire eût préféré celle des souffrances du corps ! Pourquoi donc nel'a-t-il pas fait? parce que le but du pathétique n'est pas de nous faire souffrir.

Quant au j)r()jel qu'on a proposé, d'associop

la parole avec la danse pantomine j l'exéciilion n'en fût-elle pas impossible , ce projet de faire chanter le danseur , ou de le faire accompagner par une voix que l'on croirait la sienne , serait encore bien étrange ; et l'exemple d'Andronicus , sur lequel on veut le fonder , ne l'autorise pas assez. On raconte, il est vrai, que, dans un temps où les Romains devaient être peu délicats sur l'imitation théâtrale, la voix ayant manqué à ce comédien , il fit réciter son rôle par un esclave qu'on ne voyait pas , tandis qu'il en faisait les g-estes. Je ne crois pas que sur aucun théâtre sérieux un pareil exemple soit jamais suivi ; mais s'il pouvait être imité , ce serait dans la déclamation toute simple , et non pas dans une action aussi violente , aussi exagérée qne doit l'être la pantomime. Andronicus ne dansait pas.

Dès que l'action est parlée , elle a deux signes , celui de la parole et celui du geste ; le g-esle n'a donc plus alors aucune raison d'être exagéré. C'est l'hypothèse d'un acteur muet , ou trop éloigné pour se faire entendre, qui donne de la vraisemblance à l'exagération des mouvements pantomimes. Un acteur qui, en parlant ou en chantant, gesticulerait comme un danseur pantomime , nous semblerait outré jusqu'à l'extravagance. D'ailleurs qu'arriverait-il si , tandis que \q pantomime danse, une voix étrangère exprimait ce qu'il peint? De son côté, le mérite de laire entendre aux yeux le sentiment et la pen-

sée , et du noire le plaisir de le deviner , de l'admirer , seraient détruits ; la pantomime y perdrait tous ses charmes , et ne serait plus qu'une expression exagérée sans raison et hors de toute vraisemblance.

Il n'y a que deux circonstances où il soit possible de réunir ainsi fictivement la parole avec Faction de la danse : c'est dans les mouvements tumultueux d'une multitude agitée de quelque passion violente, comme dans un chœur de combattants; ou lorsque la danse n'est que l'expression vague d'un sentiment qui met l'ame en activité , et que la parole- et le chant n'ont avec elle aucune identité , mais seulement de l'analogie, comme lorsqu'on voit des bergers , animés par la joie, chanter et danser à la fois. Dans l'un et l'autre cas, ce serait une illusion agréable que de croire entendre chanter les mêmes personnes qui dansent ; et pour faire cette illusion , il est un moyen bien aisé, c'est de cacher les chœurs dans les coulisses et de ne faire paraître que les ballets. ]\îais dans la scène, dans le dialogue , le monologue , le duo , imaginer de faire danser les acteurs , tandis que des chanteurs invisibles parleraient, chanteraient pour eux ; c'est une invention qui , je crois, ne sera jamais adoptée.

La seule voix qu'on peut donner à l'acteur pantomime^ est celle de la symphonie, parce qu'elle est vague et confuse; quelle ne gêne point l'action ; qu'en nous aidant à deviner le

senliment et la pensée, elle nous laisse encore jouir de notre pénétration , ou plutôt du talent qui sait tout exprimer sans le secours de la parole.

Le projet de substituer sur la scène lyrique la danse pantomime aux ballets figurés me semble encore peu réfléclii. Le hûXei pantomime esi ^\2icé quelquefois , et nous en avons des exemples 5 uiais premièrement il n'y a aucune raison de vouloir que la danse soit toujours pantomime ; chez tous les peuples, même les pins sauvages, le goût de la danse est inné, aussi-bien que celui du chant; l'un et l'autre a été donné par la nature, comme l'expression vague de la joie et du plaisir, ou plutôt comme un mouvement analogue à cette situation de l'ame. On ne daiîse pas pour exprimer son sentiment ou sa pensée; on danse pour danser, pour obéir à l'activité naturelle où nous met la jeunesse , la santé , le repos, la joie , et que le son d'un instrument invite à se développer: la danse alors est mesurée; et pour la rendre plus agréable , on imagine d'en varier les formes, les figures et les tableaux; mais elle n'est point pantomime. L'expression d'un sentiment vague , qui n'est le plus souvent que le désir de plaire , ou l'attrait du plaisir , en lait le caractère ; et le choix des attitudes , des pas , des mouvements qui lui sont le plus analogues, est tout ce qu'elle se prescrit. Voilà l'intention du ballet figuré : son modèle est dans la nalure. 11

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est aussi dans les coutumes , dans les rites , dans les cérémonies des différents peuples du monde : alors le caraclère du ballet, dans un triomphe, dans une fêle, à des noces, à des funérailles, dans des expiations , des sacrifices , ou des enchantements, est relatif à ces usages. Les convenances en sont les règles ; mais l'expression en est vague, et ne peint point, comme la pantomime, tel ou tel mouvement de l'ame que la parole exprijnerait.

Quant au plaisir que cette expression vague et confuse peut nous causer, il ressemble assez à celui d'une belle symphonie. Celle-ci , en même temps qu'elle charme l'oreille , cause à l'esprit de douces rêveries, et porte à l'ame des émotions confuses , dont l'ame se plaît à jouir ; il en est de même de la danse. D'un coté, l'ame est émue d'un sentiment vague et confus comme l'expression qui le cause ; d'un autre côté , les yeux jouissent de tous les (léveloppements de la beauté présentée sous mille attitudes , et sous les formes variées d'une infinité de tableaux ingénieusement groupés. La grâce , la noblesse ,, la légèreté , l'élégance, la précision et le brillant des pas , la souplesse des mouvements, tout ce qui peut charmer les yeux s'y réunit et s'y varie; et c'en est bien assez , je crois , pour en justifier le goût.

La danse en général est une peinture vivante. Or un tableau , pour nous intéresser , n'a pas besoin de rendre expressément tel sentiment, telle

pensée; et pourvu que , dans les attitudes , dans le caractère des têtes , dans l'ensemble de l'action , il y ait assez d'analogie avec telle espèce de sentiments et de pensées , pour induire l'ame et l'imagination du spectateur à chercher dans le vague de cette expression muette une intention décidée, ou plutôt à l'y supposer, la peinture a son intérêt; et si d'ailleurs elle réunit à tout le prestige de l'art tous les charmes de la nature, les yeux, l'esprit, et l'ame en jouiront avec délices sans y désirer rien de plus. Il en est de même de la danse.

On a dit que dans l'opéra français presque tous les ballets étaient inutiles et déplacés , et qu'il n'y avait que celui des bergers de Roland^ qui fut lié avec l'action. Mais les Plaisirs dans le palais d'Armide, et dans la prison de Dardanus ; mais le ballet des armes d'Enée dans l'opéra de Lavinie , et dans le même le ballet des Bacchantes ; et celui de la Rose dans les Indes galantes; et celui des Lutteurs aux funérailles de Castor; et une infinité d'autres, qui sont également et dans le système et dans la situation et dans le caractère du poème, faut -il les bannir du théâtre? Un ballet peut être moins heureusement lié à l'action que la pastorale de Roland y chef-d'œuvre unique en ce genre, sans pour cela être déplacé. On a sans doute abusé de la danse ; mais les excès ne prouvent rien , sinon qu'il faut les éviter.

1) G L I T '»^ É lî A -:' u n E . /iqS

Parodie. On appelle ainsi, parmi nous, une imitation ridicnle d'un ouvrage sérieux ;' et le moyen Je plus commun que le parodiste y emploie , est de substituer une action triviale à une action héroïque. Les sots prennent une parodie pour une critique; mais la parodie peut être plaisante , et la critique très mauvaise. Souvent le sublime et le ridicule se touchent ; plus souvent encore , pour faire rire , il suffît d'appliquer le langage sérieux et noble à un sujet ridicule et bas. La parodie de quelques scènes du (7/ir/ n'empêche pas que :es scènes ne soient très belles ; et les mêmes choses , dites sur la perruque de Chapelain et sur l'honneur de don Diègue , peuvent être risibles dans la bouche d'un vieux rimeur , quoique très nobles et très touchantes dans la bouche d'un guerrier vénérable et mortellement offensé. Rime ou crèi>e , à la place de Meurs ou tue, est le sublime de la parodie; et le mot de don Diègue n'en est pas moins terrible dans la situation du Cid. Dans Agnès de Chaillot, les enfants trouvés qu'on amène et l'ample mouchoir d'Arlequin nous font rire : les scènes à' Inès parodiées n'en sont pas moins très pathétiques. Il n'y a rien de si élevé , de si touchant , de si tragique , que l'on ne puisse travestir et /)«ra- ^/er plaisamment , sans qu'il y ait, dans le sérieux , aucune apparence de ridicule.

ai-

496 l'iLÉMENTS

Une excellente parodie serait celle qui porterait avec elle nne saine critique, comme l'éloquence de Petit- Jean et cle l'Intimé dans les PU deurs : alors on ne demanderait pas si la parodi est utile ou nuisible au goût d'une nation. Mais celle qui ne fait que travestir les beautés sérieuses d'un ouvrage, dispose et accoutume les esprits à plaisanter de tout, ce qui fait pis que de les rendre faux : elle altère aussi le plaisir du spectacle sérieux et noble ; car au moment de la situation parodiée y on ne manque pas de se rappeler la parodie , et ce souvenir altère l'illusion et l'impression du pathétique. Celui qui la veille avait vu Agnès de Chadlot , devait être beaucoup moins ému le lendemain des scènes touchantes cVInès. C'est d'ailleurs un talent bien trivial et bien méprisable que celui àwparodiste, soit par l'extrême (acilité de réussir sans esprit à travestir de belles choses , soit par le plaisir malin qu'on paraît prendre à les avilir.

Le mérite et le but de la parodie y lorsqu'elle est bonne , est de faire sentir entre les plus grandes choses et les plus petites , un rapport qui, par sa justesse et par sa nouveauté, nous cause une vive surprise : con traste et ressemblance, voilà les sources de la bonne plaisanterie; et c'est par là que \d. parodie est ingénieuse et piquante. Mais si dans le sujet comique ne se présentent pas naturellement les mêmes idées, les mêmes sentiments, les mêmes images, presque les mêmes

DE LITTÉRATURE. 4 QJ

caractères, les mêmes passions que dans le sujet sérieux; la juirodie est forcée et froide. C'est la justesse des rapports, c'est l'à-propos , le naturel , la vreiisemblance , qui en fait le sel, l'agrément, la finesse. Voyez Plaisant,

Le même poème nous fournira les deux exemples opposés. Dans le Lutrin , rien de plus juste et de plus naturellement placé que l'épisode de la Discorde ; on sait qu'elle règne dans une église comme dans un camp, parmi des moines et des chanoines comme parmi des généraux d'armées ; et lorsqu'on lui entend tenir dans le Lutrin le même langage à peu près qu'elle tiendrait dans l'Iliade , lorsqu'on la voit

Encor toute uoiie de crimes ,

Sortir des cordeliers pour aller aux minimes,

ce rapprochement des extrêmes, cette manière ingénieuse de nous faire sentir que les grandeurs sont relatives , et que les passions égalisent tous les intérêts ; celte manière, dis -je , qui est le grand art de La Fontaine, rend l'intervention de la Discorde , dans les démêlés d'un chapitre, aussi plaisante qu'elle est juste. On est agréablement surpris de retrouver dans la bouche de cette fière divinité les mêmes discours qu'elle a coutume de tenir dans les grands poèmes, et de l'entendre parler d'une querelle de chanoines, comme Junon , dans l'Enéide, parle de la guerre de Troie et de la fondation de l'empire romain.

Èlém. de Liuér. Ifl. 32

4 gS Û L è M E N T S

Suis-je donc la Discorde? et parmi les mortels , Qui voudra désormais encenser mes autels ?

Mais lorsque , dans le même poème , pour le seul plaisir de parodier Virgile, Boileau amène une querelle qui n'a aucun rapport à celle du Chapitre; lorsque , pour s'élever au ton héroïque d'^ns un sujet plaisant, il fait dire à un perruquier des choses qui n'ont jamais du lui passer par la tête ;

Et le Rhin de ses flots ira grossir la Loire, Avant que tes bienfaits sortent de ma mémoire...

qu'il fait dire à la perruquière , pour imiter Didon ,

Ni ton épouse enfin toute prête à périr, etc.

et au perruquier, pour rappeler Enée ,

Je ne veux point nier les solides bienfaits

Dont ton amour prodigue a comblé mes souhaits...

tout cela grimace, et n'a rien de vraisemblable ni de plaisant.

Boileau a tourmenté cet endroit de son poème. Il avait mis d'abord un horloger à la place du perruquier. Il trouva que ce personnage n'était pas assez comique ; il changea , et ne fit pas mieux. C'est que la situation n'avait rien d'assez analogue à celle de Didon et d'Enée; qu'il n'était ni plus vraisemblable, ni plus amusant de voir une perruquière, qu'une horlogère, se désoler de ce que son mari allait passer la nuit à monter un

lutrin ; et que leur querelle n'avait aucun trait à la vanité ridicule du chantre et du trésorier, les deux héros du poème.

Parterre. C'est, dans nos salles de spectacle , l'aire ou l'espace qu'on laisse vide au milieu de l'enceinte des loges , entre l'orchestre et l'amphithéâtre, et où le spectateur est placé moins à son aise et à moins de frais.

Les anciens appelaient orchestre ce que nous appelons -parterre. Cet orchestre était , chez les Grecs , la place des musiciens ; chez les Romains , celle des sénateurs et des vestales.

Ce n'est pas sans raison qu'on a mis en problème s'il serait avantageux ou non qu'à nos parterres, comme à ceux d'Italie , les spectateurs fussent assis. On croit avoir remarqué qu'au parterre où l'on est debout, tout est saisi avec plus de chaleur; que l'inquiétude, la surprise , l'émotion du ridicule et du pathétique, tout est plus vif et plus rapidement senti : on croit, d'après ce vieux proverbe , Anima sedens fit sapientior, que le spectateur plus à son aise serait plus froid , plus réfléchi, moins susceptible d'illusion, plus indulgent peut-être , mais aussi moins disposé à ces mouvements d'ivresse et de transport qui s'excitent dans un parterre où l'on est debout.

Ce que l'émotion commune d'une multitude assemblée et pressée ajoute à l'émotion particu-

5oO ÉLÉMENTS

lière , ne peut se calculer : qu'on se figure cinq cents miroirs se renvoyant l'un à l'autre la lumière qu'ils réfléchissent , ou cinq cents échos le même son; c'est l'image d'un public ému par le ridicule ou par le pathétique. C'est là surtout que l'exemple est contagieux et puissant. On rit d'abord de l'impression que fait l'objet risible , on reçoit de même l'impression directe que fait l'objet attendrissant ; mais de plus , on rit de voif rire , on pleure aussi de voir pleurer ; et l'effet de ces émotions répétées va bien souvent jusqu'à la convulsion du rire , jusqu'à l'étouffement de la douleur. Or, c'est surtout dans le parterre, et dans \e parterre debout, que cette espèce d'électricité est soudaine, forte ^ et rapide; et la cause physique en est dans la situation plus pénible et moins indolente du spectateur, qu'une gêne continuelle et un flottement perpétuel doivent jtenir en activité.

Mais une différence plus marquée entre un parterre où l'on est assis, et un parterre où l'on est d-ebout , est celle des spectateurs mêmes. Chez iiDus , le parterre ( car on appelle aussi de ce ^nom la partie de l'assemblée qui occupe l'espace iont nous avons parlé) est composé communément des citoyens les moins riches, les moins maniérés, les moins raffinés dans leurs mœurs; de ceux dont le naturel est le moins poli, mais aussi le moins altéré ; de ceux en qui l'opinion et le sentiujent tiennent le moins aux fantaisies

DE LITTÉfl AT URE. 5oi

passagères , de la mode , aux prétentions de la vanité , aux préjugés de l'éducation ; de ceux qui communément ont le moins de lumières , mais peut-être aussi le plus de bon sens , et en qui la raison plus saine et la sensibilité plus naïve forment un goût moins délicat mais plus sûr, que le goût léger et fantasque d'un monde oii tous les sentiments sont factices ou empruntés. Dans la nouveauté d'une pièce de théâtre, le parterre est un mauvais juge , parce qu'il est ameuté , corrompu , et avili par les cabales : mais lorsque le succès d'une pièce est décidé, et que la faveur et l'envie ne divisent plus les esprits; le meilleur de tous les juges, c'est le parterre. On est surpris de voir avec quelle vivacité unanime et soudaine tous les traits de finesse, de délicatesse , de grandeur d'ame et d'héroïsme , toutes les beautés de Racine, de Corneille, de Molière , enfin tout ce que le sentiment , l'esprit, le langage , le jeu des acteurs , ont de plus ingénieux et de plus exquis , est aperçu , saisi dans l'instant même par cinq cents hommes à la fois ; et de même avec quelle sagacité les fautes les plus légères et les plus fugitives contre le goût , le naturel , la vérité , les bienséances , soit du langage , soit des mœurs , sont aperçues par une classe d'hommes dont chacun pris séparément aurait semblé ne rien savoir de tout cela. On ne conçoit pas comment, par exemple, les rôles de Viriate , d'Agrippine, et du Méchant, sont ^i bien

602 ÉLÉMEINTS

jugés par le peuple ; mais il faut savoir que dans le parterre tout n'est pas ce qu'on appelle peuple^ et que, parmi cette foule d'hommes sans culture , il y en a de très éclairés. Or c'est le jugement de ce petit nombre qui forme celui du parterre: la multitude les écoute, et elle n'a pas la vanité d'être humiliée de leurs leçons: au lieu que dans les loges chacun se croit instruit , chacun prétend juger d'après soi-même.

Une différence qui, à certains égards, est à l'avantage des loges , mais qui ne laisse pas de décider en faveur du parterre , c'est que dans celui-ci , n'y ayant point de femmes , il n'y a point de séduction : le goût du parterre en est moins délicat, mais aussi moins capricieux, et surtout plus mâle et plus ferme.

Au petit nombre d'hommes instruits qui sont répandus dans le parterre , se joint un nombre plus grand d'hommes habitués au spectacle , et dont c'est l'unique plaisir; dans ceux-ci un long usage a formé le goût ; et ce goût de comparaison est bien souvent plus sûr qu'un jugement plus raisonné ; c'est comme une espèce d'instinct qu'a perfectionné l'habitude. A cet égard , \q parterre change lorsqu'un spectacle se déplace , et que les habitués ne le suivent pas. On croit avoir remarqué , par exemple, que , depuis que la comédie française est aux Tuileries (j ), on nere-

(i) Elle y était alors.

1) i: L 1 T T Û Jl A T U R E . 5o3

connaît plus àdiusle parterre celle vieille sagacité que lui donnaient ses chefs de meute , quand ce spectacle était au faubourg Saint-Germain ; car il en est d'un parterre nouveau comme d'une meute de jeunes chiens ; il s'étourdit et prend le change.

Par la même raison , le goût dominant du public, le même jour et dans la même ville , n'est pas le même d'un spectacle à un autre , et la différence n'est pas dans les loges, car le même monde y circule ; elle est dans cette partie habituée du public , que l'on appelle les piliers du parterre : c'est elle qui donne le ton ; et c'est son indulgence ou sa sévérité , sa bonne ou sa ma.uvaise humeur , son naturel inculte ou sa délicatesse , son goiit plus ou moins difficile , plus ou moins raffiné , qui , par contagion , se communique aux loges , et fait comme l'esprit du lieu et du moment.

Le parterre est donc habituellement composé d'hommes sans culture et sans prétentions , dont la sensibilité ingénue vient se livrer aux impressions qu'elle recevra du spectacle, et qui, de plus , suivant l'impulsion qu'on leur donne , b,emblent ne ûùre qu'un esprit et qu'une ame avec ceux qui , plus éclairés, les font penser et sentir avec eux.

De là vient cette sagacité singulière, celte promptitude admirable , avec laquelle tout un parterre saisit à la fois les beautés ou les défauts d'une pièce de théâtre ; de là vient aussi que certaines

beautés délicates ou transcendantes ne sont senties qu'avec le temps , parce que l'influence des bons esprits n'est pas toujours également rapide , quoi que la partie du public où il y a le moins de vanité soit aussi celle qui se corrige et se rétracte le plus aisément. C'est le yarterre qui a vengé la Phèdre de Racine, de la préférence que les loges avaient donnée à celle de Pradon.

Telle est chez nous la composition et le mélange de cette partie du public , qui , pour être admise à peu de frais au spectacle , consent à s'y tenir debout , et souvent très mal à son aise.

Mais que \e parterre soit assis , ce sera tout un autre monde, soit parce que les places en seroni plus chères , soit parce qu'on y sera plus commodément. Alors le public des loges et celui du parterre ne feront qu'un ; et dans le sentiment du parterre il n'y aura plus , ni la même liberté , ni la même ingénuité , osons le dire , ni les mêmes lumières : car dans le parte ire y comme je l'ai dit , les ignorants ont la modestie d'être à l'école et d'écouter les gens instruits ; au lieu que dansles loges , et par conséquent dans un ^.'rtirte/ve assis , l'ignorance est présomptueuse : tout y est caprice , vanité , fantaisie , ou prévention.

On trouvera que j'exagère ; mais je suis persuadé que , si \e parterre , tel qu'il est , ne captivait pas l'opinion publique, et ne la réduisait pas à l'unité en la ramenant à la sienne , il y aurait le plus souvent autant de jugements divers

qu'il y a de loges au spectacle , et que de longtemps le succès d'une pièce ne serait unanimement ni absolument décidé.

Il est vrai du moins que cette espèce de république qui compose nos spectacles , changerait de nature, et que la démocratie du parterre dégénérerait en aristocratie : moins de licence et de tumulte, mais aussi moins de liberté, d'ingénuité, de chaleur, de franchise, et d'intégrité. C'est du -parterre, et d'un parterre libre, que part l'applaudissement ; et l'applaudissement est l'ame de l'émulation, l'explosion du sentiment, la sanction publique des jugements intimes , et comme le signal que se donnent toutes les âmes pour jouir à la fois, et pour redoubler l'intérêt de leurs jouissances par cette communication mutuelle et raj)ide de leur commune émotion. Dans un spectacle où l'on n'applaudit point, les âmes seront isolées , et le goût toujours indécis.

Je ne dois pourtant pas dissimuler que le désir très naturel d'exciter l'applaudissement, a pu n uire au goût des poètes et au jeu des acteurs, en leur faisant préférer ce qui était plus saillant à ce cjui eût été plus vrai, plus naturel, plus réellement beau : de là ces vers sentencieux qu'on a détachés; de là ces tirades brillantes dans lesquelles , aux dépens de la vérité du dialogue, on semble ramasser des forces pour ébranler \e parterre et l'étonner par un coup d'éclat; de là aussi ce jeu violent, ces mouvements outrés, par lesquels l'ac-

5o6 li L É M E IN T s

leur, à la fin d'une réplique ou d'un monologue , arrache l'applaudissement. Mais cette espèce de charlatanerie , dont le iiarterre plus éclairé s'apercevra un jour, et qu'il fera cesser lui-même , paraîtrait peut-être encore plus nécessaire pour émouvoir un parterre assis, et d'autant moins sensible au plaisir du spectacle, qu'il en jouirait plus commodément : car il en est de ce plaisir comme de tous les autres ; la peine qu'il en coûte y met un nouveau prix , et on les goule faiblement lorsqu'on les prend trop à son aise. Peut-être qu'un parterre où l'on serait debout aurait plus d'inconvénients chez un peuple où régnerait plus de licence , et moins d'avantages chez un peuple dont la sensibilité, exallée par le climat, serait plus facile à émouvoir. Mais je parle ici des Français; et j'ai pour moi l'avis des comédiens euxmêmes , qui, quoique intéressé , mérite quelque attention.

Depuis que cet article a été imprimé , les comédiens français , dans leur nouvelle salle , ont pris le parti courageux d'avoir un parterre assis : il paraît moins tumultueux, mais plus difficile à émouvoir; et soit que le prix des places ne soit plus assez bas pour y attirer cette foule de jeunes gens dont l'ame et l'imagination n'avaient besoin, pour s'exalter , que d'entendre de belles choses ; soit que le goût du public, généralement pris, soit refroidi pour les beautés simples , comme on l'observe à tous nos théâtres ; il est certain qu'on

D i: L I T T É r. A T U R E . Ôoy

n'obtient plus de grands succès par ce moyen ; et ce que disait Voltaire après une longue expérience, que pour être applaudi de la multitude j il valait mieux frapper fort que defrapperjuste y se trouve plus vrai que jamais , tant à l'égard des spectateurs assis, qu'à l'égard de ceux qui sont debout : ce qui rend encore indécis le problème des deux parterres.

Pastiche. Ce mot s'emploie par translation, pour exprimeren littérature une imitation affectée de la manière et du style d'un écrivain; comme on l'emploie au propre pour désigner un tableau peint dans la manière d'un grand artiste, et que l'on fait passer pour être de sa main.

Plus un écrivain a de manière , c'est-à-dire de singularité dans le tour et dans l'expression , plus il est aisé de le contrefaire. Mais si son originalité tient au caractère de son esprit et de son ame; si la manière qui le distingue, est celle de penser , de sentir , de concevoir , d'imaginer , de voir la nature et de la peindre ; le pastiche qu'on en fera ne sera jamais ressemblant. 11 aura des imitateurs dans des hommes d'un caractère et d'un génie analogue au sien ; mais il n'aura point de copiste.

Rousseau , avec le talent de l'épigramme , a pris le tour , le style de Marot ; La Fontaine en a imité, en a surpassé la naïveté. Mais qui con-

5o8 ÉLÉMENTS

treCera jamais , qui même imitera de loin l'heureux et riciie naturel de La Fontaine?

Voltaire racontait que dans sa jeunesse il s'était moqué des connaisseurs du Temple , en leur faisant croire qu'une fable de La Motte était de La Fontaine. Ces connaisseurs l'étaient bien peu !

Ce qui est plus étonnant encore, c'est que, dans la nouveauté de la tragédie des Machabées, tout Paris crut d'abord , sur la foi des comédiens , que cette pièce était un ouvrage posthume de Racine. Il fallait pour cela que le fard de la déclamation théâtrale fît une grande illusion.

La Brujère s'est amusé à écrire une page dans le stjle de Montaigne ; et il l'a très bien imité. « Je n'aime pas, dit-il, un homme que je ne puis aborder le premier ni saluer avant qu'il ne me salue, sans m'avilir à ses jeux et sans tremper dans la bonne opinion qu'il a de lui-même. » Montaigne dirait : «Je veux avoir mes coudées franches y et être courtois et affable à mon point , sans remords ne conséquence. Je ne puis du tout estriver contre mon penchant et aller au rebours de mon naturel ^ qui m'emmène vers celui que je trouve a ma rencontre. Quand il m'est égal et quil ne m'est point ennemi, j'anticipe sur son bon accueil , je le questionne sur sa bonne disposition et santé , je lui ofjre de mes bons offices , sans tant marchander sur le plus ou le moins , ne être , comme disent aucuns , sur le qui vive. Celui-là me déplaît, qui , par la connoissance que j'ai de ses coutumes et

DE LtTTÉRATUUE. 5o<)

façons d'agir^ me tire de cette liberté et franchise : comment me ressouvenir, tout a propos et du plus loin que je vois cet homme , d' emprunter une contenance grave et imposante , et qui V avertisse que je crois le a>aloir et bien au-delà, P pour cela, de me ramentevoir dé mes bonnes qualités et conditions , et des siennes mauvaises , puis en faire la comparaison P C'est trop de travail, et ne suis du tout capable de si roide et si subite attention ; et quand bien même elle m'auroit succédé une première fois , je ne laisserois pas de fléchir et me démentir a une seconde tâche : je ne puis me forcer et contraindre pour quelconque à être fier. »

Voilà certainement bien le lang-as'e de Montai<^ne , mais diffus , et tournant sans cesse autour de la même pensée. Ce qui en est difficile à imiter, c'est la plénitude , la vivacité , l'énerg-ie , le tour pressé , vigoureux et rapide, la métaphore imprévue et juste, et plus que tout cela le suc et la substance. Montaigne cause quelquefois nonchalamment et longuement : c'est ce que La Bruyère en a copie, le délaut.

Un talent rare et fort au-dessus du petit mérite de cette singerie , qu'on appelle pastiche, c'est de savoir réellement s'assimiler à un grand écrivain ; c'est de se pénétrer de son ame et de son génie, soit pour le caractériser en le louant, soit pour écrire dans son genre. C'est ainsi que, dans un des meilleurs livres de notre siècle et des moins connus du vulgaire, dans V Introductioji à

5lO ÉLÉMENTS

la Connaissance de V Esprit humain, le sensible , le vertueux, l'éloquent Yauvenargues semble avoir pris la plume de Bossuet et de Fénélon , lorsqu'il les a loués , ou qu'il a essayé d'écrire à leur manière : c'est ainsi que, dans les Eloges de ces deux grands bommes , on a plus récemment encore pris la couleur, le ton, le caractère de leurs écrits. Voyez Imitatio^^î.

Pathétique. Eloquence , poésie , art oratoire. Une distinction qu'on n'a pas assez faite et qui peut avoir son utilité , est celle des deux pathétiques y l'un direct et l'autre réfléclii.

J'appelle direct, le pathétique dont l'émotion se communique sans cbanger de nature, lorsqu'on fait passer dans les âmes le même sentiment d'amour, de haine , de vengeance , d'admiration , de pitié , de crainte , de douleur, dont on est soimême rempli.

J'appelle réfléchi , le pathétique dont l'impression diffère de sa cause , comme lorsque , au moment du crime ou du danger qui le menace , la tranquille sécurité de l'innocent nous fait frémir.

Quand on a défini l'éloquence , l'art de communiquer les affections et les mouvements de son ame, on n'a considéré que l'un de ses moyens; et ce n'est ni le plus puissant, ni le plus infaillible. C'en est un sans doute pour l'orateur qui veut nous émouvoir, que d'être passionné lui-

DE LlTTÉllATUUE. 5l 1

même : mais il est rare qu'il puisse le paraître, sans courir le risque ou d'être suspect, ou d'être ridicule ; et à moins que la cause pour laquelle il se passionne ne soit bien évidemment digne des grands mouvements qu'il déploie et de la chaleur qu'il exhale , sa violence porte à faux ; et c'est ce qu'on appelle un déclamateur. D'un autre côté , l'on a de la peine à supposer que l'homme passionné soit bien sincère et juste : si on se livre à lui par sentiment, on s'en défie par réflexion. L'éloquence passionnée veut donc et suppose des esprits déjà persuadés et disposés à recevoir une dernière impulsion.

Le pathétique indirect, sans annoncer autant de force, en a bien davantage. Il s'insinue, il pénètre, il s'empare insensiblement des esprits , et les maîtrise sans qu'ils s'en aperçoivent, d'autant plus sur de ses effets qu'il paraît agir sans effort. L'orateur parle en simple témoin; et lorsque la chose est par elle-même ou terrible, ou touchante, ou digne d'exciter l'indignation et la révolte , il se garde bien de mêler au récit qu'il en fait, les mouvements qu'il veut produire. Il met sous les yeux le tableau de la force et de la faiblesse, de l'injure et de l'innocence ; il dit comment le fort a écrasé le faible ; et comment le faible , en gémissant, a succombé : c'en est assez. Plus il expose simplement , plus il émeut. Vojez , dans la péroraison de Cicéron pour Milon son ami ; vojez , dans la harangue d'Antoine au peuple romain sur

la mort de César, l'artifice victorieux de ce genre de pathétique. Cicéron ne fait que répéter le langage magnanime et touchant que lui a tenu Mi- Ion ; et Milon , courageux , tranquille , est plus intéressant dans sa noble constance, que ne l'est Cicéron en suppliant pour lui. Antoine ne fait que lire le testament de César; et cet exposé simple de ses dernières volontés , en faveur du peuple romain , remplit ce peuple d'indignation et de fureur contre les meurtriers : au lieu que les mouvements passionnés d'Antoine, sa douleur, son ressentiment, n'auraient peut-être ému personne; peut-cire même auraient-ils soulevé tous les esprits d'un peuple libre contre l'esclave d'un tyran.

En employant \e pathétique indirect, l'orateur ne compromet jamais ni son ministère ni sa cause : le récit, l'exposé, la peinture qu'il fait, peut causer une émotion plus ou moins vive sans conséquence. Mais lorsque, en se passionnant luimême, il s'efforce en vain de nous émouvoir, et que, par malheur, tout ce qui l'environne est froid, tandis que lui seul il s'agite; ce contraste risible fait perdre à son sujet tout ce qu'il a de sérieux, à son éloquence toute sa dignité, à ses moyens toute leur force.

Le pathétique direct, pour frappera coup sûr, doit donc se faire précéder par le pathétique indirect. C'est à celui-ci à mettre en mouvement les passions de l'auditeur ; et lorsqu'il l'aura ébranlé , que le murmure de l'indignation se fera enten-

DE LITTÉRATURE. 5l3

dre , ou que les larmes de la compassion commenceront à couler, c'est à l'orateur à se jeter comme dans la foule , et à paraître alors le plus ému de ceux qu'il vient d'irriter ou d'attendrir. Alors ce n'est plus lui qui paraît vouloir donner l'impulsion , c'est lui qui la reçoit ; ce n 'est plus à sa passion qu'il s'abandonne , mais à celle du peuple; et, en se mêlant avec lui, il achève de l'entraîner.

Le point critique et délicat du pathétique direct , c'est de tenir essentiellement à l'opinion personnelle , et d'avoir besoin d'être soutenu par le caractère de celui qui l'emploie. Une seule idée incidente qui , dans l'esprit des auditeurs , vient le contrarier , le détruit.

Supposons , par exemple , que Périclès eût reproché aux Athéniens le luxe et le goût des plaisirs avec la véhémence dont les Gâtons s'élevaient contre les vices de Rome ; la seule idée d'Aspasie aurait fait rire les Athéniens de l'éloquence de Périclès. Supposons que , dans notre barreau , un avocat , peu sévère lui-même dans sa conduite et dans ses mœurs, voulût parler, comme d'Aguesseau , de décence et de dignité , et qu'on fût instruit du souper qu'il aurait fait la veille, ou de la nuit qu'il aurait passée ; supposons qu'un homme voluptueusement oisif vînt se passionner en public contre la mollesse et la volupté , et que , tandis qu'il recommanderait le travail , l'humilité , la tempérance, on sût qu'un char pompeux l'attend , qu'un dîner somptueux est pré-

Élàn. de La ter. III. 33

5l4. ÉLÉMENTS

paré pour lui ; que deviendrait son éloquence? C'est là surtout qu'il faut se souvenir de ce précepte d'Aristote ; Sit accusator melior reo. Le contraire fut le moyen dont Cicéron accabla Tubero , en plaidant pour Ligarius.

En poésie , et spécialement dans la poésie dramatique , môme distinction : ainsi le précepte d'Horace,

Si -vis meflere , dolendum est

Primum ipsi tibi.

n'est rien moins qu'un maxime générale.

Le sentiment qu'inspire un personnage est quelquefois analogue à celui qu'il éprouve , quelquefois différent , et quelquefois contraire : analogue, lorsque Tacteur nous pénètre de son effroi , de sa douleur , comme Hécube , Philoctète, Mérope , Sémiramis , Andromaque , Didon, etc ; différent , lorsque de sa situation naissent des sentiments de crainte et de pitié qu'il ne ressent pas lui-même , comme OEdipe , Polyxène , Brilannicus ; contraire , lorsque la violence de ses transports nous cause des sentiments de frayeur et de compassion pour un autre et contre luimême , comme Atrée , Cléopatre ou Néron. C'est alors , comme je l'ai dit , que le silence morne, la dissimulation profonde , le calme apparent d^ine ame atroce , et la tranquille sécurité d'une ame innocente et crédule, nous font frémir, de voir l'un exposé aux fureurs que l'autre renferme.

DE LITTÉr, ATURK. 5 1 D

Tout paraît tranquille sur la scène , et les grands mouvements du pathétique se pussi^nt dans l'ame des spectateurs.

Jetez les yeux sur la statue du gladiateur mourant : il expire sans convulsions ; et la noble langueur exprimée par son attitude et répandue sur son visage, vous pénètre et vous attendrit : ainsi lorsque Ipliigénie veut consoler son père qui l'envoie à la mort , elle nous arrache des larmes; ainsi lorsque les enfants de Médée caressent leur mère qui médite de les égorger , on frémit. Voyez un berger et une bergère jouant sur l'herbe, et prêts à fouler un serpent qu'ils n'aperçoivent pas; voyez une famille tranquillement endormie dans une maison que la flamme enveloppe : voilà l'image de ce pathétique indirect.

Rien de plus déchirant sur le tliéalre que les transports de joie de l'époux d'Inès , quand son père lui a pardonné.

Mais l'éloquence des passions agit tantôt directement sur les acteurs qui sont en scène, et par réflexion sur les spectateurs ; tantôt directement sur les spectateurs, sans avoir d'objet sur la scène. Un conjuré , comme Cinna , Cassius , Manlius , veut inspirera ses complices ses sentiments de haine et de vengeance contre César ou le sénat : il emploie l'éloquence de ses passions , et il en résulte deux effets , l'un sur l'ame des personnages , qui conçoivent la même haine et le même ressentiment; l'autre sur l'ame des spec-

tateiirs , qui , s'intéressant au salut de César ou de Rome, frémissent des fureurs et du complot des conjurés. De même , lorsqu'une amante passionnée , comme Ariane ou Didon , déploie toute l'éloquence de l'amour pour toucher un ingrat , pour ramener un infidèle , le pathétique en est dirigé vers l'objet qu'elle veut toucher ; et ce n'est qu'en se réfléchissant sur l'ame des spectateurs , qu'il les pénètre de pitié pour la malheureuse victime d'un sentimentsi tendre et si cruellement trahi. Mais si la passion ne s'exhale que pour s'exhaler , comme lorsque cette même Didon , cette Ariane abandonnée laisse éclater son désespoir : lorsque Philoctèle , Mérope , Hécube, Clytemnestre fait retentir le théâtre de ses plaintes et de ses cris , le pathétique alors se dirige uniquement sur les spectateurs; et si , comme il arrive dans de vaines déclamations , manque de frapper les âmes de compassion et de terreur , c'est de l'éloquence perdue : Verherat auras.

De l'étude bien méditée de ces rapports résulterait peut-être une connaissance plus juste qu'on ne paraît l'avoir communément des moyens propres à l'éloquence des passions , et de l'usage plus modéré , mais plus sûr , qu'il serait possible d'en faire.

Quant à l'effet moral du pathétique y on sent que l'éloquence passionnée doit tenir de la nature du feu , et, comme lui, être à la fois d'un extrême danger et d'une extrême utilité.

D E L l T T É 11 AT U U E. 617

En poésie, il est assez rare que l'effet en soit dangereux. S'il attendrit , c'est en faveur d'un objet intéressant, aimable et moralement bon; car la faiblesse n'exclut pas la bonté; et ce n'est pas un mal que de nous disposer à une indulgence éclairée. S'il excite l'effroi , la haine , l'indignation , c'est pour un objet odieux ou funeste; et si l'étonnement et la frayeur que nous cause le crime sont mêlés d'admiration, le danger, le malheur , le trouble, les tourments , que le poète a soin d'attacher au crime , et surtout le tendre intérêt que nous inspire l'innocence, nous font communément haïr les forfaits, lors même que nous admirons la force d'ame et le courage qui les ennoblit à nos yeux, Il n'y a que l'égarement des passions compatibles avec un bon naturel , qui nous cause une pitié tendre; et alors c'est à la bonté malheureuse que nous donnons des larmes, c'est la perte de la vertu, de l'innocence, que nous pleurons ; jamais le vice n'intéresse.

11 faut avouer cependant que la bonté morale du palhétique est relative à l'objet pour lequel le poète nous émeut ; et si la sensibilité qu'il exerce peut devenir nuisible ou vicieuse , comme dans les peintures de l'amour illicite; cet exerceci n'est pas aussi salutaire à de jeunes ameSj, que lorsqu'elle a pour objet l'amour conjugal, l'amitié, l'humanité, la pitié liliale ou la tendresse paternelle. Une chose incompréhensible , c'est le peu d'usage que nos poètes avaient fait ^

5l8 ÉLÉMENTS

avant Voltaire, de ces moyens vertueux et puissants d'intéresser et d'émouvoir. Lorsqu'il s'est ouvert^celte source sacrée , il l'a trouvée pleine , et si abondante, qu'en soixante ans il n'a pu la tarir. C'est là qu'il reste à puiser après lui; car, à vrai dire^ \.e pathéticiue qu'on pouvait tirer de l'amour , ne laisse plus , après Racine et Voltaire lui-même , que de petits ruisseaux échappés de la source qu'ils semblent avoir épuisée.

Quoi qu'il en soit, comme en poésie l'impression du pathétique est vague , fugitive et sans objet déterminé ; ou plutôt comme son objet actuel , sa fin prochaine est le plaisir ; que le poêle n'a d'ailleurs aucun intérêt de rendre vicieux ie plaisir qu'il nous cause; que sa gloire même la plus pure est attachée à la bonté morale de ses moyens , et qu'à l'ambition d'être aimable et intéressant se joint, s'il n'est pas dépravé , celle de se montrer honnête , on est presque assuré qu'en lui le talent d'émouvoir n'aura rien de pernicieux.

Il n'en est pas de même en éloquence. Un fac-r tieux , un fourbe,, un fanatique , un furieux, un homme vénal et pervers , animé par ses passions ou par celles de ses clients , peut les communiquer à son auditoire, à ses juges; et de l'impression soudaine et rapide qu'il aura faite peut dépondre l'état , l'honneur , la vie d'un citoyen , le sort d'une famille^ la destinée d'un empire. L'homme vertueux au contraire peut, avec le

DE LITTÉUATUllE. SkJ

même flambeau, rallumer toutes Jes vertus. Sans la bataille de Chéronée , Démosthène eut sauvé la Grèce ; si les deux Gracques n'avaient pas été massacrés, Rome n'avait plus de tyrans; si, dans Je parti de Catilina ou dans celui de Charles I^'" , il se fut trouvé deux hommes pins éloquents que Cicéron et que Cromwell, Rome était perdue, Charles était sauvé; si Marc- Antoine , le triumvir , n'eût pas connu les grands moyens de y é\oc[iience pathét/gue , César n'eût pas été vengé. Et dans le barreau ancien et moderne , combien de fois et le juste et l'injuste , indifféremment soutenus d'une éloquence pathétique , n'ont-ils pas triomphé ou succombé par elle?

L'entendement est une faculté froide et passive; il obéit, dans le silence des passions, à la vérité , à l'évidence; et alors sans doute il suffit de convaincre pour entraîner. De même, une sensibilité , une vivacité modérée , dans des âmes paisibles et dans des esprits calmes , les dispose à la persuasion ; et avec eux on est en état de bien servir la vérité, lorsqu'au talent de la faire connaître on joint le don de la faire aimer. C'est dans la première de ces deux hypothèses que Bourdaloue a écrit ses sermons; c'est dans la seconde que Fénélon a composé le Télémaque , et Massillon le Petit-Carême ; et contre de faibles obstacles , il serait inutile , il serait ridicule d'employer de plus grands etforts; car en éloquence, non plus qu'en mécanique , il ne doit jamais y

52 O LLÉMEiM'S

avoir de mouvemenl perdu ; puissance, levier, résistance , tout doit être proportionné.

Mais lorsqu'en même temps on a des vérités pressantes , d'importantes résolutions à faire passer dans les âmes, el dans son auditoire une extrême inertie à vaincre , ou de grands mouvements à contraindre et à réprimer , ou une longue obstination , une forte inclination à combattre .et à renverser , enfin une masse d'obstacles à ébranler et à détruire, ou une violente impulsion à repousser, à surmonter; alors l'éloquence a besoin du bélier et de la baliste.

Le reproche, l'objurgation, la honte, la vue de l'opprobre ou d'un plus grand péril, l'enthousiasme de la gloire , l'enivrement que peut causer l'espérance d'un meilleur sort , sont nécessaires pour échauffer des âmes que la crainte a glacées , pour relever des âmes que les revers ont abattues , pour exciter des âmes que l'indolence et la sécurité ont engourdies dans le repos.

Il en est de mêine des mouvements d'indignation, de commisération , d'effroi , d'horreur, de haine, de vengeance, utilement et dignement employés, soit pour ramener, soit pour entraîner l'auditoire, le pousser ou le retenir.

Si donc l'orateur est lui-même intimement persuadé de l'utilité de ses conseils , de l'importance de son objet , ou de la bonté de sa cause ; et qu'il trouve ou son auditoire ou ses juges aliénés , ou inclinés vers l'avis contraire , préve-

DE LIT TÉll A TU Ui2. 52 1

ri US d'affections in justes OU de séductions funestes, émus de passions qui peuvent égarer ou dépraver leur jugement, il est de son devoir d'effacer ces impressions par des impressions plus profondes , d'opposer à ces mouvements des mouvements plus forts , de mettre enfin , dans la balance de l'intérêt ou de l'opinion , des contrepoids qui rétablissent l'équilibre de l'équité. Un arbre courbé par le vent est redressé par un vent contraire, ou par la contention d'un effort opposé.

Si l'orateur voit d'un côté des vérités de sentiment favorables à l'innocence, ou à la faiblesse excusable , ou à l'imprudence crédule , ou à l'erreur inévitable ; et de l'autre côté des principes de forme, des règles de droit, des maximes de politique ou de jurisprudence, qui portent le juge à s'endurcir, pour user de cette rigueur dont l'excès rend injuste la justice même; alors encore faut-il bien recourir aux sentiments de la nature pour amollir la dureté des lois.

De là , dans l'éloquence , l'usage légitime de la force des passions , même des passions vicieuses , comme l'envie et la colère , et à plus forte raison des passions honnêtes , comme l'amour de la louange , la crainte de l'opprobre, la commisération , l'indignation contre l'orgueil , l'horreur de l'oppression , de la violence et de l'injure : de là le droit de présenter, d'exagérer aux yeux de l'auditoire tout ce qui peut Fin té-

resser et l'émouvoir en faveur du faible , de l'innocent, du malheureux.

Jusque-là rien sans doute n'est plus di;çne des fonctions de l'orateur que l'éloquence pathétique.

Mais ce qui la rend dangereuse et redoutable , c'est qu'avant même de la juger, il faut l'entendre, et par conséquent s'y exposer avant que de savoir si c'est la bonne ou la mauvaise cause qu'elle arme de tous ses moyens.

Le barreau, la tribune, sont une arène où la première loi du combat entre les contendants , est que les armes soient égales. \^e pathétique est donc permis de droit à tous les deux , ou il doit être également interdit à l'un et à l'autre.

Dans la chaire on a moins à craindre les abus de cette éloquence ; et quoique le fanatisme et le faux zèle l'aient fait servir plus d'une fois d'inslrU' ment à la calomnie , à la discorde , à la fureur des factions, et que l'erreur, les passions, le crime, aient pu s'en prévaloir dans des temps malheureux, un orateur chrétien se rendrait aujourd'hui si odieux , si méprisable en abusant de son ministère, que , pour le plus indigne même de l'exercer, le respect public est un frein.

Mais au barreau , il est presque impossible que dans l'une ou dans l'autre cause, si ce n'est dans toutes les deux , l'éloquence passionnée ne soit pas contraire à l'esprit de droiture, d'impartialité , d'é- <[uité, qui doit seul animer les juges; et c'est là que le pathétique est comme un fer à deux tranchants.

Lorsque les mœurs d'Athènes n'étaient pas corrompues encore , l'aréopage avait écarté de son tribunal l'éloquence des passions. Mais bientôt elle y pénétra. L'orateur qui plaidait pour Phryné osa lui arracher le voile; et Phryné, qui , pour ce seul acte de séduction , devait être blâmée (je dis, elle ou son défenseur), obtint son absolution : tant ces vieillards, qui adoraient la beauté dans le marbre de Praxitèle, étaient incapables de résister aux charmes de îa beauté vivante qu'animaient deux beaux yeux en pleurs î Le voile de Phryné, en tombant, découvrit la honte des juges.

Socrate dédaigna une apologie oratoire; il dit à Lycias , qui lui en proposait une d'un caractère indigne de lui : « Tu m'apportes là une chaussure de femme ». Il parla lui-même à ses juges en sage , en homme simple et vertueux ; et il fut condamné.

Dans la suite, l'art d'émouvoir fut porté aussi loin dans la tribune qu'au théâtre. Ce qui nous reste de Démoslhène est d'un style grave et sévère ; la raison y agit plus que les passions ; le reproche, l'indignation, l'imprécation, l'invective, sont presque les seuls mouvements patJiétiques qu'il se permette. Mais dans celles de ses harangues que le temps nous a dérobées , il fallait bien qu'il ciit plus d'une fois fait usage du don des larmes, puisque Eschine ne doutait pas qu'il n'y eut recours dans sa défense, et qu'il croyait

52 4 Ji L É M E N T S

devoir avertir ses juges de ne pas s'y laisser tromper : « A quoi bon ces larmes F leur dit-il d'avance. y4 cjuoï bon ces cris et cette contention de voix P » et plus haut : « Quant au torrent de larmes qui coulera de ses jeux , quant à ses accents lamentables, répondez-lui y etc. » Démosthène avait donc coutume d'en user ainsi pour émouvoir son auditoire : sans cela, Eschine aurait prédit en insensé ce qu'allait faire Démosthène , et le peuple l'eût bafoué.

Chez les Romains, le pathétique était le sublime de l'éloquence. Quis enim nescit maximam "vim existere oratoris in hominum mentibus , vel ad iram , aut ad odium, auL ad dolorem incitandis , vel ab hisce iisdetn permotionibus ad lenita^ tem misericordiamque revocari. ( De Orat. )

Et en effet , dans un pays et dans un temps oii les factions , les partis , les brigues , les vexations dans les provinces, le péculat , les crimes de lèse -majesté publique, les discordes civiles, les haines personnelles , peuplaient les tribunaux d'accusateurs et d'accusés; où la violence , l'usurpatioi] , le meurtre, l'empoisonnement, le sacrilège, étaient des actions journalières; où le caractère national , l'esprit de domination et d'autorité arbitraire , présidaient dans les tribunaux ,

Parcerc subjectis et debcllare superbos ;

où tous les juges, le sénat, le peuple, les préleurs, jusqu'aux chevaliers, se regardaient comme

DE li 1 T T É 11 A T U 11 K. 52 5

des souverains , arbitres de laloi , et libres d'exercer ou la rigueur ou la clémence ; l'art d'émouvoir , d'irriter de fléchir , de rendre l'accusé intéressant ou odieux , devait être plus nécessaire et plus recommandable que l'art d'instruire et de convaincre.

Aussi voit-on que les lumières du philosophe et du jurisconsulte , que la sagesse et l'habileté même de l'homme d'état , sans l'éloquence des passions, étaient comptées pour peu de chose dans les talents de l'orateur. Dire ce qu'il fallait et le dire à propos , était l'afFaire de la prudence : mais le dire comme il fallait pour remuer , pour irriter , pour apaiser son auditoire , pour le remplir d'indignation , de douleur, de compassion , c'était l'affiiiire du génie et le triomphe de l'éloquence.

A des lois on trouvait sans peine à opposer des lois , à des indices des indices , à des raisons et à des vraisemblances des moyens non moins spécieux; mais lorsque une fois le pathétique s'était saisi des esprits et des âmes , l'extrême difficulté de l'art était de les lui arracher.

Ecoutez Cicéron , parlant de ce genre d'éloquence : Quo perturbantiir aninii et concitantur , in qiio uno régnât oratio. Il le peint comme il l'employait , entraînant et irrésistible ; Hoc a)eliemens , incensum , incitatwn ; quo caiisœ eripiimtiir ; quod , qiium rapide fertur , sustineri nidlo pacto potost : el il en cite pour exemple l'ascen-

dant qu'il lui avait donné. « Dans ce genre , dilil , malgré la médiocrité et la faiblesse de mes talents , je ne laissai pas d'exercer encore un assez grand empire , et de mettre souvent mes adversaires hors de défense. Hortensius , tout grand orateur qu'il était , chargé de plaider pour Verres son ami , n'eut pas la force de me répondre. Catilina, que j'accusais devant le sénat , fut réduit au silence. Dans une cause particulière , mais importante et grave , Curion le père , ayant commencé de parler , succomba tout à coup , et prétexta que , par un poison qu'il avait pris , on lui avait ùté la mémoire. »

Comme l'éloquence pathétique tient encore plus de la nature que de l'art, elle avait pris naissance dans Rome avant que l'art y fût formé. Mais l'art , en se perfectionnant , ne fit que raffiner et renchérir encore sur les moyens donnés par la nature , d'intéresser et d'émouvoir.

Dans ce dialogue , que je voudrais répandre tout entier dans mes articles sur l'éloquence , dans ce dialogue où Cicéron a mis en scène Marc- Antoine et Crassus raisonnant sur leur art , il faut les entendre se rappeler l'un à l'autre les effets étonnants que leur pathétique a produits. C'est là qu'on voit ce que j'ai dit dans Varticle Orateur, que le juste et l'injuste ,1e vrai, le faux, le crime, l'innocence , tout leur était indifférent; qu'une bonne cause était, pour eux, celle qui prétait à leur éloquence des moyens de troubler

f entendement des juges, de leur faire oublier les lois , et de les remuer au point que la passion . dominant leur raison et leur volonté même, dictât seule leur jugement. Nihil est enlm in dlcendo majus (disait Antoine à un de ses disciples ) quam utfaveat oratori is qui audiet , ut- (jiie ipse sic moveatur , ut impelu quodam animi et perturbatione , magis quam judicio aut consilio, regatur.

Le même Antoine avoue à Sulpicius qu'il a gagné contre lui la plus mauvaise cause ; et il dit comment il s'y est pris, comment il a fait succéder la douceur à la véhémence : Tune adniiscere huic generi orationis 7>eheinejîti atque atroci

genus illud allerum lenilatis et mansuetudinis

cœpi : comment il a triomphé de l'accusation, plus par l'émotion des âmes , que par la conviction des esprits : Ita ïjiagis affectis animis pidicwn quam doctisy tua, Snlpiciy est a nohistam ac^ cusatio incta.

Mais la grande leçon qu'il donne aux jeunes orateurs , c'est de se pénétrer eux-mêmes des sentiments passionnés qu'ils veulent communiquer aux juges. Ut enim nulla materies tum facilis ad exardescendum est, quœ, nisi admoto igni, igneni concipicere possitj sic nulla mens est tam ad comprehendendam inm oraforis parala j quœ possit incendi , nisi injlammatus ipse ad eam et aidens accesserit. Et c'est là qu'il fait cet éloge si beau de l'éloquence de Crassus : quœ ^ me Her-

Cille, ego , Crasse , quum a te tranctantur in caiisis, liorreve soleo : tanta vis animi y tantiis inipetus y tantus dolor , oculis , vultu , gestu y digito denique isto tuo signijicari solet ; tantum est Jlumeii gra~ vissimorum optimorumque ijerborum y tam integrœ sententiœ y tam verœ , tam novœ y tam sine pigmentis pÀCoqiie puerili ; ut mihi non solum tu incendere judicem y sed ipse ardere videaris. Il est impossible , dit-il encore , que l'auditeur soit ému, si l'orateur ne l'est pas. Nequejieri potest ut doleat is qui audit , ut oderil , ut invideat , ut pertimescat aliquid y ut ad Jletum misericordiamque deducatur , nisi omnes ii motus quos orator adhihere 7)olet judici y in ipso oratore impwssi esse atque inusti videantur. Pour moi ajoute-t-il , je n'ai jamais su inspirer que ce que j'ai profondément senti. Non, me Hercule , unquam apud ju~ dices aut dolorem , aut misericordiam , aut invidiam , aut odium excitare dicendo volui y quin ipse, in commovendis judicihus , iis ipsis sensihus ad quos iïlos adducere vellem , permoverer. Il se représente déchirant la robe d'Aquilius^, et montrant aux juges les cicatrices dont sa poitrine était couverte. Ce ne fut pas, dit-il, sans une grande émotion et sans un accès de douleur que je risquai cette action hardie. Quem enim ego consulem fuisse , imperatorem ornatum a senatu , ovantem in capilolium ascendisse meminissem , hune quum afflictum , dehilitatum , mœrentem , m summum discrimen adductum viderem y non

DE LITTÉUATUIIE. 629

prius sum conatus misericordiam aliis commovere , quam misericordia sum ipse cap tus. Sensi (juidem tum magjiopere nioveri judices , cjuum excitavi mœstLim ac sordidatiim senem y etquum ista feci... non arte... sed molu magno animi ac dolore , ut discin-

derem tunicam, ut cicatrices ostenderem Non

fuit hœc sine meis lacrjmis , non sine chlore magno miscratio , omniumque deorum , et liominum ^ et cii'ium y etsociorunij imploratio : quibus omnibus verhis , quœ a me tum sunt habita y si dolor abfuisset meus y non modo non miserabilis , sed etiam irridenda fuisset oratio mea. (De Orat. )

Il se complaît à rappeler les scènes pathétiques fju'il a jouées clans ses péroraisons. Qua nos ita dolenter uti solemus , ut puerum infantem in manibus pérorantes tenuerimus ; ut y alia in causa y excitato reo nobili y subkito etiam Jllio parvo y plangore et lamentatione compleremus forum.

Mais il ne s'agit pas seulement de savoir inspirer la commisération ; il faut, dit-il , savoir de même irriter, apaiser le juge. Sed etiam est faciendum ut irascatur judex , mitigetur y invideaiy faveat, contemnat, admiretur , oderity diligat , eupiat , satietate afficiatiœ , speret, metuat, hvtetur, doleat : qua. in varietate y duriorum y accusatio suppeditabit exempla. ; mitiorum , defensiones meœ. ( De Orat. )

Ainsi l'orateur se regardait comme un homme tout dévoué à son client; et son devoir, sa foi , sa probité, son honneur, consistaient à le bien

Élem. de. Litlér. III, 34-

défendre : Quibus rehus adducti , etiani cjuum aîicnissimos defendinius , tamen eos aliénas , si ipsi viri boni vohunus haberi^ existimare non posswnus. ( De Orat. )

Mais le siîr moyen de n'employer jamais le pathétique inutilement et à froid, c'est de le réserver aux causes qui en sont susceptibles, et de s'en abstenir dans celles où les esprits , trop aliénés , en repousseraient l'impression : Primum considerare soleo y dit Antoine, postuletne causa : nam neque parvis in rébus adhibendœ sunt hœ dicendi faces y neque ita animatis hominibus ut nihil, ad eorum mentes oratione Jlectendas , projîcere possimus ; ne aut irrisione aut odio digni putemur, si aut tragœdias agamus in luigis ^ aut convellei-e adoriamur ea quœ non possunt coinmoveri. ( De Orat. )

C'est une étude intéressante pour l'orateur, et plus sérieuse encore pour les juges , que de voir, dans ces livres de rhétorique , de combien de manières on peut s'y prendre pour les séduire , les étourdir, les égarer dans leurs jugements, et soulever en eux toutes les passions contre l'équité naturelle.

De toutes ces passions , il paraît que l'envie était celle dont les Romains étaient le plus facilement et le plus ardemment émus; et, à la manière dont Cicéron enseigne à l'exciter, on peut juger de ses recherches dans l'art de remuer les autres. Invident homines maxime paribus , aut

DE LIÏTÉ RATURE. 53l

inferiorihiis y quum se relicios sentiiinty illos auiem dolent evolasse. Sed etiam siiperioribus invidetur sœpe veliementer ; et eo magis , si intolerantius se jactant ^ et œquabditatem conimunis juris, prœstantia dignitatis aut fortunœ suœ , transeunt : quœ si inflaninianda sunt. maxime dicendiim est non esse virtute parata ^ deinde etiam intiis atque peccatis j tum si erunt honestiora atque graviora ^ tamen non esse tanti ulla mérita, quanta insolentia Jwminis quantumque fastidium. ( De Orat. )

Il est floDC bien vrai que l'éloquence pathétique fut dans tous les temps au barreau une éXoquence piperesse , comme l'appelle Montaigne; et l'on ne saurait trop recommander aux juges d'en étudier les tours et d'adresse et de force, pour apprendre à s'en garantir. F'ojez Barreau. Le pathétique de la chaire a pour moyens la crainte, l'espérance, la tendre pitié, la commisération pour soi-même et pour ses semblables , le grand intérêt de l'avenir. On en voit peu d'exemples dans nos célèbres orateurs : ils semblent avoir une sorte de pudeur qui les modère et qui les refroidit. En se livrant aux grands mouvements de l'éloquence, ils croiraient prêclier en missionnaires; et c'est alors qu'ils seraient sublimes. Bossuet ne l'a jamais été plus que da^'^ l'oraison funèbre d'Henriette : Massillon est fort au-dessus de lui-même dans son sermon du Pécheur mourant : si Bourdaloue avait en autaiU de

chaleur dans ses mouvements et dans ses peintures, que de vigueur dans ses raisonnements, rien jamais, dans ce genre, ne l'aurait égalé.

G^est donc en effet dans les missionnaires qu'il faut chercher les grands mouvemenls de l'éloquence yP/^MeVf/rYe y et il reste un moyen de porter le talent de la chaire plus loin qu'il n'a jamais été, c'est de composer comme Bourdaloue , d'écrire comme Massillon , et de se livrer aux mouvements d'une ame profondément émue, comme Brvdaine.

Période. Art oratoire. Cicéron , dans son livie du parfait orateur, a donné une attention sérieuse au nombre , et singulièrement à la période. Il en recherche l'origine, la cause, la nature, et l'usage.

La période fut inventée par les rhéteurs qui , dans la Grèce, avaient précédé Isocrate ; mais ce fut lui qui la perfectionna, en donnant au nombre plus de naturel et d'aisance, et en corrigeant l'abus immodéré que les inventeurs en avaient fait dans un style trop compassé.

Ge qui donna lieu à cette invention, ce fut la prédilection de l'oreille pour certaines mesures et pour certaines cadences que le hasard avait fait prendre à l'élocution oratoire, et sa répugnance pour un amas informe de phrases tron- «juées et mutilées, ou immodérément diffuses.

Mutila sentit cjuœdam et quasi decurtala ; quihus , tanquani dehitofraudetur , offendilur : productiora alla et quasi immode ratius eoccurrentia.

Ainsi, jusqu'au temps d'Hérodote, le style nombreux et périodique fut inconnu; mais comme le hasard en produisait les formes ;, et que la nature en indiquait l'usage, l'observation donna naissance à l'art. Herodotus et eadem superior

œtas numéro caruit, nisi quando temere ac

forluito... Notatio naturœ et animad^'ersio peperit artem. Mais l'esprit , autant que l'oreille , dut indiquer les formes de la période , et le sentiment de l'harmonie ne fil que la perfectionner : car la pensée porte avec elle ses parties , ses intervalles, ses suspensions, et ses repos ; et comme elle naît dans l'esprit à peu près revêtue des mots qui doivent l'énoncer, elle indique au moins vaguement la forme qui lui est analogue. Jute enim circumscrihitur mente sententia., confestimque njerba concurrunt ., quce mens eadem y qua nihil est celerius y statim diinittit , ut suo quodque loco respondeat : quorum descriptus ordo alias alia terminatione concluditur ; nique omnia Ula et prima et média verha speclare dehent ad ullimum.

Voilà donc la période y aussi-bien que l'incise, indiquée par la nature et piescrite par la pensée : en sorte que , si la pensée n'est qu'une perception simple et isolée , la phrase le seracomme elle; mais si la pensée est elle-même un corn-

posé de perceptions correspondantes et liées par leurs relations réciproques, il faut bien que les mots qui doivent l'exprimer conservent les mêmes rapports, les mêmes liaisons entre eux.

Cependant comme les rapports et les liaisons de nos idées peuvent être ou expressément indiqués ou sous-entendus , et que l'esprit, pour apercevoir que deux idées se correspondent ou que l'une émane ou dépend de l'autre , n'a souvent besoin que de les voir se succéder sans liaison expresse , alors celui qui les énonce est libre , ou de les lier dans son style , ou de les détacher ; et ici l'art commence à exercer le droit de modifier la nature.

Mais l'art lui-même n'agit pas sans raison ; et ses règles , pour corriger et pour embellir la nature , sont prises dans la nature même. Le style périodique et le style concis ne doivent donc pas s'employer indifFéremment et sans choix.

i" Ni l'un ni l'autre ne doit être trop continu : le style coupé serait fatigant pour l'esprit , qui ne veut pas travailler sans cesse à découvrir , entre les idées , des rapports que les mots ne lui indiquent jamais : de plus il serait , pour l'oreille , rompu , raboteux , cahotant , et , ce qui n'est pas supportable , dur et monotone à la fois. Le style périodique, dans sa continuité, aurait aussi trop de monotonie : il serait lâche , diffus, traînant, par le nombre d'incidentes qu'il emploierait pour s'arrondir , et par le soin de marquer sans cesse

les liaisons, iiiéme les plus faciles à siippîéerpar la pensée: il manquerait de naturel; et en décelant, dans sa construction , trop d'étude et trop d'artifice , il détruirait la confiance , qui seule nous dispose à la persuasion. Enfin quoiqu'il ne soit pas vrai qu'une période soit une élocution (jUL se prononce facilement tout d'une haleine , cependant , comme les demi-repos qui séparent ses membres, ne donnent lieu qu'à une respiration pressée , et pénible à la long ue , si l'orateur , par intervalle, n'avait pas de repos absolus plus fréquents , il souffrirait et il ferait souffrir.

2" Soit l'incise , soit la période , ily a pour l'une et pour l'autre une juste longueur. L'incise est dans sa force , dit Cicéron , lorsqu'elle est composée de deux ou trois mots : elle en peut avoir davantage , mais il ne veut pas la réduire à un seul. Et en effet , il faut qu'un mot soit bien frappant pour faire seul une impression vive. La pé' riode doit pouvoir être saisie ensemble et comme d'un coup-d'œil ; sa mesure est donc limitée par la faculté commune d'apercevoir et d'embrasser tout le cercle d'une pensée : Cicéron la réduit à l'étendue de quatre vers hexamètres ; et dans les exemples qu'il en donne elle ne s'élend guère au-delà. Dans notre langue elle a fréquemment l'étendue de huit de nos vers héroïques; et ses membres, sans allecter une parfaite symétrie, ne laissent pas d'avoir entre eux une sorte d'égalité.

3" L'incise et la période doivent être nom-

556 ÉLÉMEiXTS

breuses: l'incise > d'autant plus qu'elle est plus isolée et plus frappante ; la période , pour captiver l'oreille et se concilier sa faveur.

De quelle importance, nous dira-t-on , peut être le suffrage de l'oreille , pour qui ne vient pas amuser un auditoire oisif avec une éloquence vaine , mais instruire , persuader , convaincre , émouvoir un auditoire sérieusement occupé ou de grands intérêts ou de vérités importantes? Que fait alors la mesure , le nombr^e , la forme de la phrase , à la force de la pensée et à celle du sentiment ?

Celui qui fait cette question , ne sait donc pas combien l'ame , l'esprit , la raison même , sont dominés par les sens ? S'il croit les affections intimes , ou d'un auditoire ou d'un juge , indépendantes des impressions faites sur leurs oreilles , il doit les croire indépendantes des impressions que reçoivent leurs yeux : pour lui , l'action même de l'orateur , l'expression du geste, et du visage , et de la voix , est donc étrangère à l'éloquence ; et ce que les deux hommes les plus éloquents de l'antiquité, Démosthène et Cicéron , regardaient comme la partie la plus essentielle de leur art , lui est inutile et superflu. Malheur à l'iniiocence , à la justice, et à la vérité , si elles ont pour adversaire un orateur qui parle aux sens , et pour défenseur un philosophe qui pense ne devoir parler qu'à l'esprit et à la raison !

Mais quel que soit le charme et le pouvoir

D K L 1 T T É n A T II tV V. . OÔJ

d'un stjle harmonieux, est-il raisonnable de le chercher dans les langues modernes, dans les langues sans prosodie, et privées de l'inversion?

Quant à la prosodie , il n'est aucune langue qui n'en ait une plus ou moins décidée, et dont un habile écrivain ne puisse tirer avantage. Pour l'inversion , j'avoue que , du côté de l'harmonie , elle est d'un prix inestimable ; mais dans les langues où l'orateur n'a pas le choix de la place des mots , il a du moins le choix des mots eux-mêmes, et des tours qui, dans la sjntaxe, sont les plus dociles au nombre : c'est avec ces deux seuls moyens de façonner l'expression , que Racine et que Massillon ont su la rendre harmonieuse. Ceux donc qui regardent comme puéril ou infructueux le soin de se former l'oreille au choix du nombre, du mouvement, de la coupe de style indiquée parla nature, n'ont qu'à lire attentivement et les vers de Racine et la prose de Massillon , comme Massillon et Racine lisaient Cicéron et Yirgile.

.\° L'incise et la période seront placées par la nature même, c'est-à-dire en raison de leur analogie avec l'image bu le sentiment , avec l'impulsion donnée au style par les afFeclions de l'âme , par la succession des idées , et par le mouvement plus lent ou plus rapide, plus soutenu ou plus entrecoupé , qu'elles impriment au discours.

Dans des harangues, dont le genre est modéré , tranquille . sans contention , sans passion ,

le style périodique est natnrellenient placé; el lors même que l'artifice en est sensible , il ne nuit point à l'orateur. JSam qiium is est auditor , qui non vereatur ne compositœ orationis insidiis sua Jides altentetur, gratiani quoque habet oratori voluptati aurium servienti.

Dans l'éloquence du barreau , le style périodique ne doit point dominer : i5'/ enim semper utare, quum satietatem affert , tum quale sit etiam ab imperitis agnoscitur ; detrahit prœterea actionis dolorem y aufert hurnanum sensum actoris ^ tollit funditus veritatem et Jidem. Mais il n'en doit pas être exclu. Dans la louange , où il s'agit d'amplifier avec magnificence, dans une narration qui demande plus de pompe et de dignité que de chaleur et de pathétique, dans l'amplification en général, \di période est d\in usage plus convenable et plus fréquent : Sœpe etiam in amplificanda re y concessu omnium , funditur numemse et 7)olubiliter oratio. Id autem tune i)alet ^ quum is qui audit ab oratore jam obsessus est ac tenetw\ Mais nulle part il ne faut négliger de varier les mouvements du style; et lors même qu'il est le plus susceptible des développements de \2l période ^ comme dans les péroraisons, Cicéron recommande d'y mêler des incises.

Le style coupé, ou en incises, convient à l'énumération , à la gradation , aux descriptions animées , à l'accumulation , à l'argumentation pressante , aux mouvements passionnés : Tfœc enim

DE li î T T É II A T U R E. ÔÔQ

(incisa) in 7>eris caiisis înaximani juirtem orationis obtinent. Mais Cicéron demande aussi qu'après un certain nombre de ces phrases coupées, il en succède une qui ait plus de consistance , et qui leur serve de clôture et d'appui. Deinde omnia , tanquam crepidine cjuadam , comprehensione longiore sustinentiir.

Quant à la facilité de passer de la période à l'incise, le moindre exercice la donne. Il suffit de retrancher le terme qui exprime le rapport et la liaison des parties de la période. Alors chacune d'elles sera un sens fini. His igitiir singulis versibus Ç liexametrorinn instar) cpuisi nodi apparent continuationis , quos in ambitu conjungimus . S in membiatim volumiis die ère y insistimus : idque , quum opus est ^ ab isto cursu imndioso facile nos ^ et sœpe disjungimus.

Mais dans quelque genre d'éloquence qu'on emploie le style périodique , il faut que la nature semble elle-même l'avoir placé et en avoir marqué le nombre. Compositione ita structa uevba sint, ut numei'us non quœsitus , sed sequutus esse videatur. Cicéron veut que le nombre soit lent dans les expositions, rapide dans les contentions : Cursum contentiones magis requinmt ; expositiones renim , tarditatem ; et il indique les différents moyens de précipiter ou de ralentir la;?eriodc.

Il est quelquefois nécessaire d'abréger la phrase ou de l'étendre , uniquement pour contenter

l'oreille : Sœpe accidit ut aut citius insistendwn sa y aut longkis procedendiim ^ ne brevitas defraudasse aures videatur , aut longitudo ohtudtsse. Il n'y a personne qui n'ait senti celte vérité en écrivant; mais ce ne doit jamais être en employant des mots parasites et superflus. Ne verba trajiciamus aperle , cjuo melius aut cadat aut vohatur oratio.

Cicéron n'était point de l'avis de ceux qui tenaient que c'était assez que le nombre fût sensible à la chute des périodes ; et l'on voit que non-seulement il s'appliquait à frapper l'oreille en débutant, et à la satisfaire en terminant sa phrase par une chute harmonieuse, mais qu'à tous les sens suspendus il plaçait un nombre marqué. Plerique censent cadere tantum numerose oportere , tenninarique senfeutiam. Est autem, ut id maxime deceat; non id solwn..,. Quare, quum aures extremum seinper exspectent ^ in eoque acquiesçant, id vacare numéro non oportet ; sed ad hune exitum tamen a principio fieri débet verborum illa comprehensio , et Iota a capite itajluere^ ut ad extremum 7>eniens ipsa consistât.

Il recommande singulièrement de varier les désinences : In oratione prima paiici cernunt j poslrema plerique : quœ quoniam apparent et intelliguntiu'y varianda sunt ; ne aut animorum judiciis repudientur y ne aurium satietate.

Tels sont, à l'égard du style périodique , les préceptes d'un des plus harmonieux écrivains

D E I. r T T É li A T U 11 E. 54.1

en éloquence; et dans tontes les langues il est possible de profiter de ses leçons.

Si l'on veut avoir sous les yeux la formule de la période française , en voici des exemples.

Période à quatre membres.

Poiinjuoi voudriez-vous être respecté dans vos malheurs ; pourquoi voudriez -vous que Von fût sensible à vos peines : vous quij dans vos prospérités y avez montré tant d'insolence ; vous qui n'avez jamais accordé une larme ^ un regard aux infortunés ?

Période à trois membres.

Pourquoi voudriez - vous être plaint et respecte dans vos malheiws ; vous qui , etc.

Période à deux membres.

Pourquoi voudriez- i^ous être respecté dans vos malheurs; vous qui, dans ifos prospérités , avez montré tant d'insolence P

Rompez la liaison , et dites : Fous navez montré que de l'orgueil dans vos prospérités . Vous n 'a vez pas droit de prétendre qu'on respecte votre infortune. Alors vous aurez des incises.

Il y avait, du temps de Cicéron , des hommes, ou sévères ou envieux , qui trouvaient trop d'artifice dans le style périodique. Nimis enim insidiarum , disaient -ils , ad capiendas aures , adhi-

beri videtur, si^ etîam in dicendo , numeri ah oriitore quœnintuî'.

Il y en avait d'autres qui n'y voyaient que de l'art, et qui n'en sentaient point l'agrément et le charme. C'est de ces ennemis d'un style harmonieux , pénodicjue ^ arrondi, numerosœ et aptœ orationis ; c'est de ces artisans d'un style informe et raboteux (ipsi infracta et amputata In- (juimtur) que Cicéron disait : Qiias aures habeant^ aut quid in his hominis simile sit nescio.

« Mais quelques oreilles qu'ils aient , les miennes se plaisent, ajoutait-il, au sentiment du nombre et à la forme régulière et complète de la période y et ne peuvent s'accoutumer ni à des phrases estropiées , ni à des phrases redondantes : Meœ cjuidem et perfecto completoque verhorum ambitu gaudentj et curta seiitiimt, nec amant redundantia. « Ces détracteurs de Xsl période , poursuivait Cicéron, trouvent plus beau un style dur, rompu , et mutilé. Mais si la pensée et l'expression ne perdent rien de leur justesse à rouler ensemble jusqu'à leur repos , pourquoi vouloir que le style boite ou s'interrompe à chaque pas? Sin prohœ res y lecta verba , quid est cur claudicare aut insistera orationem niaient, quam cum sententia pariter excurrere? Ceiie période , qui leur est odieuse , ne fait autre chose que d'embrasser la pensée dans un cercle de mots régulier et complet. Hic enini invidus nunterus nihil affért aliud . nisi ut sit apiis verbis comjjrehensa sententia. »

DE LITTÉRATURE. o/jO

Par parenthèse, il est assez plaisant que cet invidus nwnerus ait fait dire à quelqu'un que la période est JUle de V envie. Mais continuons d'écouter Cicéron,

(( Nos anciens s'occupèrent , dit-il , de la pensée et de l'expression avant que de songer au nombre ; car ce qu'il y a de plus nécessaire et de plus facile en même temps, est ce qu'on invente d'abord. Nam cjuod et facilius est et juagis îiecessariwn , id semper ante cognoscitur. Mais dès qu'on eut trouvé la période , tous les grands orateurs l'adoptèrent: qua inventa y omnes iisos maguos oratores andemiis. Que si ses détracteurs ont des oreilles assez inhumaines , assez sauvages pour en méconnaître le charme , n'y a- t-il au moins rien qui les frappe dans l'exemple et l'autorité des plus savants maîtres de l'art ? Quod si aitres tam inhumanas tamque agrestes habent , ne doctissimorum quidem inrorum eos movehit auctoritas F Ces censeurs blâment ceux qu'ils ne peuvent pas imiter et ce qu'ils n'ont point l'art de faire ; eos lu.tuperant qui apta et finita pronunciant : et il ne leur suffit pas qu'on s'abstienne de mépriser leur impuissance , ils exigent qu'on l'applaudisse : quod qui non possunt , non est eis satis non conlenini , laudari etiam i^olunt.

« Mais qu'ils essaient de composer quelques morceaux d'une prose nombreuse. S'ils excellent une fois dans ce genre d'écrire , on pourra croire qu'ils n'y ont pas renoncé par désespoir, mais

qu'ils le blâment sincèrement et le négligent à dessein : Atque ut plane geniis hoc qiiod ego laudo conlempsisse 'videantur , scrihant aliquid 'vel Isocratico more , vel quo Eschines aiit Demosthenes utitur ; tum ûlos existimaho , non desperalione formidavisse genus hoc , sed jiidicio refugisse. Et moi , de mon côté , je trouverai , dit-il, quelqu'un qui fera de leur prose rompue et dispersée: Facdius est enini apta dtssolvere , quam dissipata connecte re. »

Mettez la période musicale à la place de la période oratoire; tout ce que Cicéron a dit de l'une se trouvera convenir à l'autre; et vous verrez alors si c'est aux amateure d'un cliant^eriodique et régulièrement dessiné, ou aux partisans d'un chant tronqué, mutilé, sans dessein, sans liaison , sans unité , qu'a dû s'appliquer le passage qiias aures habeant nescio.

Du reste, le mot i\e période , en fait de musique , est aussi usité qu'en parlant d'éloquence : les bons écrivains et les hommes instruits n'appellent pas autrement le cercle que décrit un chant dont les parties se développent et se renferment dans un dessein régulier et fini. Vojez V Essai sur V Union de la Poésie et delà Musique.

Péroraisoin. Dans l'éloquence delà tribune et dans celle de la chaire, où il s'agit sur-tout d'intéresser et d'émouvoir , la péroraison est une

D]^ LITTÉRATUU E. 54-5

partie essentielle du discours : parce que c'est elle qui donne la dernière impulsion aux esprits , et qui décide la volonté , l'inclination d'un auditoire libre.

Dans l'éloquence du barreau , elle n'a pas la même importance , parce que le juge n'est ou ne doit être que la loi en personne , et que ce n'est passa volonté , mais son opinion , qu'il s'ag-it do déterminer. Cependant comme le juge est homme, il ne sera jamais inutile de l'intéresser en faveur de l'innocence et de la faiblesse , de la justice et de la vérité ; et une péroraison pathétique ne sera indigne de l'éloquence , que lorsqu'on l'emploiera pour faire triompher l'iniquité , le mensonge ou le crime.

Dans un plaidoyer où le sentiment n'est pour rien, et dans lequel, par conséquent, il serait ridicule de faire usage de l'éloquence pathétique, la conclusion ne doit être que le résumé de la cause. C'est un épilogue qui réunit tous les moyens épars et développés dans le courant du discours , afin de les rendre présents à la mcmoire au moment de la décision : et cet épilogue consiste ou à parcourir les sommités des choses , et à les rappeler article par article ou à reprendre la division , et à exprimer la substance des raisonnements qu'on a faits sur chacun despoinis capitaux.

Il sera mieux encore , dit Cicéron , de récapituler en peu de mots les moyens de la partie

f.lém. de ViUér. III. 35

adverse , et les raisons avec lesquelles on les aura rerutés et détruits. Par-là, non-seulement la preuve, mais la réfutation sera présente à l'auditeur ; et on aura droit de lui demander s'il désire encore quelque chose , et s'il reste encore dans l'affaire quelque difficulté à résoudre , quelque nuage à dissiper.

La régie générale que prescrit Cicéron pour ce résumé de la cause , c'est de n'y rappeler que les points importants , et de donner à chacun d'eux le plus de force , mais le moins d'étendue qu'il est possible: ut memoria , nonoratio , renovata videatur.

Une énumération rapide , un dilemme pressé, un syllogisme qui ramasse toute la cause en un seul ])oint de vue, suffit le plus souvent à la conclusion. Un beau modèle dans ce genre est la proposition que fait Ajax pour décider à qui , d'Ulysse ou de lui-même, appartiennent les armes d'Achille. « Qu'on jette au milieu des ennemis les armes de ce vaillant homme : qu'on nous ordonne de les y aller chercher ; et qu'on en décore celui des deux qui les rapportera. »

Arma viri for lis medios mitlantur in liostes : Inde jubele pcli , et rejhrentem ornate relatis. [ OviD. Metani. I. i3. )

Mais si la nature de la cause donne lieu à une éloquence véhémente, le résumé, que Cicéron appelle énumération , doit être suivi d'un mou-

vement oratoire, qui sera ou d'indignation ou de commisération.

L'indiçcnation consiste à rendre odieuse ou la personne ou la cause de l'adversaire ; et elle doit naître des circonstances aggravantes que la cause peut présenter. Cicéron suppose qu'il s'agisse d'une offense dont l'orateur porte sa plainte. Le premier moyen , dit-il , d'en faire voir l'indigniLé. c'est de montrer combien une telle action a été de tout temps criminelle aux yeux du Ciel et de la terre ; combien les cités policées , les nations , nos ancêtres , nos législateurs , les hommes les plus sages, l'ont jugée digne de eliâtiment. Le second moyen, c'est de montrer quelles personnes le crime attaque : ou tous les hommes , ou le plus grand nombre ; et il en sera plus atroce; ou des supérieurs revêtus d'autorilé; et il en sera plus insolent : ou des égaux ; et il en sera plus inique : ou des inférieurs; et il en sera plus lâche , plus inhumain , plus odieux. Le troisième est de faire observer ce qui arriverait si chacun en faisait de même , et d'avertir les juges que , si cet exemple était impuni, l'audace du coupable aurait bientôt des émules ; que nombre d'honmies sont déjà prêts à l'imiter , et qu'ils n'attendent , pour savoir si la même chose leur est permise, que le jno-ement qui décidera si elle est punissable ou non. Le quatrième est de démontrer que l'action a été commise de dessein prémédité ; et d'ajouter que , si quelquefois il est bon de pardonner à

Fini prudence , il n'est jamais permis de pardonner au crime volontaire et délibéré. Le cinquième est de prouver que , dans cette action que nous voulons dépeindre comme noire , cruelle , atroce , tjrannique , on a employé la violence et les moyens les plus condamnés par les lois. Le sixième est de remarquer que ce n'est pas un de ces crimes dont on a vu mille exemples , et qu'il répugne même à la nature des hommes féroces , des nations barbares , et des plus cruels animaux : ceci convient aux crimes commis contre les parents du coupable , contre sa femme , ses enfants; contre les personnes du même sang- , et par degré contre les suppliants, les amis, les hôtes , les bienfaiteurs de l'accusé; contre ceux avec qui il a passé sa vie , chez qui il a été élevé , par qui il a été instruit; contre les morts, contre des malheureux dignes de compassion , contre des hommes recommandables par leurs vertus ou respectables par leur faiblesse ; contre ceux qui étaient hors d'état de nuire, d'attaquer ni de se défendre , comme les enfants , les vieillards et les femmes. Le septième est de comparer ce crime à d'autres crimes connus , et de montrer combien il est plus lâche ou plus atroce. Le huitième est de ramasser toutes les circonstances odieuses qui ont précédé, suivi, accompagné le crime; et de l'exposer si vivement aux jeux de l'auditeur , qu'il en soit indigné comme s'il en était témoin. Le neuvième , de remarquer qu'il a été commis

DE LITTÉRATURE. ^l\C)

par celui des hommes qui devait en être ie plus éloigné , el qui devait le plus s'y opposer si un autre eût voulu le commettre. Le dixième, de s'indigner soi-même d'être le premier qui éprouve une pareille injure. Le onzième ;, de faire voir l'insulte ajoutée à la cruauté, afin que l'orgueil et l'insolence rendent l'inj ure encore plus révoltante. Le douzième , de supplier les auditeurs de se mettre à notre place; ets'il s'agit de nos enfants, de nos femmes , de nos parents , ou de quelque vieillard , de leur diie : Pensez vous-même à vos parents, à vos femmes, à vos enlants. Le treizième, de dire que des ennemis même ne verraient pas sans indignation leurs ennemis soulfrir ce que nous éprouvons. « Tous ces moyens, ajoute Cicéron , sont très propres à exciter une indignation profonde. » Mais les causes auxquelles on peut les appliquer sont rares, et plus rarement encore elles paraissent au barreau.

La péroraison suppliante , celle que Cicéron appelle conques lio , complainte, est destinée à exciter la commisération des auditeurs.

Il faut, dit-il, la commencer par adoucir les esprits et par les disposer à la miséricorde ; el les moyens qu'on doit y employer sont pris de la faiblesse commune à tous les hommes , et de l'empire de la fortune , dont nous sommes tous les jouets. Par ces réflexions , présentées d'un style grave et sentencieux , nous dit ce maître en éloquence, l'esprit des homnies se laisse hu-

milier et amener à la compassion , en considérant leur infirmité propre dans la misère de leurs semblables.

Quant aux mojens d'inspirer la pitié , Cicéron semble avoir voulu les épuiser ; et nous allons essayer de le suivre.

Ces moyens seront , 1° de montrer dans quel état de prospérité s'est vu celui dont on plaide la cause, et dans quel état d'affliction et de misère il est tombé; à quels malheurs il est ou il sera réduit ; la honte , les humiliations qu'il éprouve , ou qu'il éprouvera , et combien elles sont indignes de son âge , de sa naissance , de sa première fortune , de ses anciens honneurs , des services qu'il a rendus ; une peinture vive et détaillée de son malheur, qui le rende sensible aux yeux et qui touche les auditeurs par les choses , encore plus que par les paroles ; le contraste des biens qu'il avait lieu d'attendre , avec les maux imprévus et cruels qui renversent ses espérances. 2» Le retour que nous invitons nos auditeurs à faire sur eux-mêmes , lorsque nous les prions de vouloir bien se mettre dans la situation où nous sommes , et de se souvenir , en nous voyant , de leur père , de leur mère , de leur femme , de leurs enfants : c'est ce moyen que , dans Honière , emploie Priam aux pieds d'Achille; c'est le moyen qu'emploie Andromaq ne aux pieds d'Hennione dans la tragédie de Racine : il n'y en a pas de plus universel, de plus vrai,

ni de plus touchant. 3" La privation de la seule consolation que l'on pouvait avoir; Il est mort; je ne l'ai pas vu ; je ne l'ai point embrassé; ma main n'a pas fermé ses jeux ; je nai pas entendu ses dernières paroles ; je n'ai pas i^eçu ses adieux y ses derniers soupirs : et ces circonstances qui rendent le malheur plus cruel encore ; // est mort entre les mains de ses ennemis; il est couché sans sépulture sur une terre étrangère ^ en proie aux animaux imraces ; il est piivé des mêmes honneurs cpCon ne refuse à aucun homme après sa mort. 4° La parole adressée à des êtres muets , insensibles , comme aux vêtements , à la maison de celui qui n'est plus , à ce qui nous reste de lui ; sûr et puissant moyen d'émouvoir ceux qui l'ont connu et qui l'ont aimé. 5» Une peinture de la détresse , des infirmités , on de la solitude où est réduit celui qu'on déiénd; la recommandation qu'il a faite de quelque chose d'intéressant, comme de ses enfants, de sa femme, de ses parents , ou de sa propre sépulture : ces objets tristes et sacrés sont des sources de pathétique. 6° Le regret d'être séparé de ce qu'on a de plus cher, comme d'un père, d'un fils, d'un frère , d'un ami ; la plainte que nous arrache l'injustice ou la Cruauté de ceux qui nous traitent indignement, et qui devraient le moins en user ainsi envers nous , comme nos proches , nos amis , ceux à qui nous avons fait du bien , et de qui nous aurions espéré du secours.

70 D'iiinnblcs supplications , en demandant grâce pour son client : ce qui ne saurait avoir lieu qu'en parlant à un maître qu'on veut fléchir: et f>i(ëron en convient lui-même : Pardonnezlui; ccst une erreur, une jaiblesse , une imprudence j il Jij retombera jamais. C'est ainsi qu on ■parle a un père. Mais on dit a des juges , il lie Va point fait ; il n'en a point eu la pensée : faux témoins , crime supposé. Toutefois, en niant le crime , le même orateur ne laisse pas d'emplojer les moyens de commisération. Voyez les péroraisons pour Muréna , pour Ligarius , pour Flaccus. 80 Des plaintes qui auront pour objet le malheur de ceux qui nous louchent plus que notre propre malheur : l'oubli même de nos infortunes, pour donner toute notre sensibilité à v.eWe des autres , en marquant une force et une grandeur d'ame à l'épreuve de tous les maux qu'on nous a fait soufFrir , et au-dessus des maux qui nous menacent; car souvent la vertu et la hauteur de caractère, accompagnée de gravité, sert mieux à exciter la commisération , que l'abaissement et que l'humble prière.

Mais du moment qu'on s'apercevra que tous les cœurs seront émus , il ne faut plus insister sur les plaintes, dit Cicérou ; car, selon la remarque du rhéleur Apollonius, Rien Ji est si vite séché qu'une larme.

Le modèle des péroraisons pathétiques est ccîle de la harangue pour la défense de Milon.

DE LITTEU ATUR I-:. o55

C'est là qu'on voit i'orateur suppliant, sauver à l'accusé l'humiliation de la prière , et lui conserver toute la dig-nité qui convient au caractère d'un j^^rand honnne dans le malheur. Mais ce qui est encore très supérieur à cette supplication, c'est l'indig-nation qui la précède, et dans laquelle Gicéron démontre, avec une éloquence sans exemple, que, si Milon avait attenté àla viedeClaudius, la république lui en devrait des actions de grâces , au lieu de châtiments.

En lisant cet article, on a dû observer que, ^ans l'éloquence moderne , il est rare que ces moyens d'exciter l'indignation et la compassion puissent être mis en usage. Mais si l'éloquence n'en fiiit pas son profit, la poésie en fera le sien ; et c'est surtout pour les poètes que j'ai cru devoir les transcrire.

Dans l'éloquence de la chaire, le pathétique de la péromison a un objet qui ne convient qu'au genre délibératif : c'est d'émouvoir l'auditoire de compassion pour lui-môme, et d'horreur pour ses propres vices, ou de terreur pour ses propres dangers.

11 est rare, en effet, que l'orateur chrétien plaide la cause des absents , à moins qu'il ne parle en flweur des pauvres, des orphelins, comme Viucent de Paule, lorsqiî'il disait aux femmes pieuses qui composaient son auditoire :. « Or sus , mesdames, la compassion el la charité vous ont lait adopter ces petites créatures pour vos enfants.

Vous avez été leurs mères selon la grâce , depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés. Voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner. Cessez à présent d'être leurs mères pour devenir leurs juges. Leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais prendre les voix et les suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt , et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez d'en prendre un soin charitable , et ils mourront si vous les délaissez «.

Celte conclusion , le modèle des péroraisons pathétiques , eut le succès qu'elle méritait : le même jour, dans la même église , au même instant , l'hôpital des Enfants trouvés, qui jusquelà périssaient dans les rues, fut fondé à Paris et doté de quarante mille livres de rente. ( Discours sur T Eloquence de la Chaire y par M. l'abbé Maurj.)

Il est plus rare encore que l'orateur chrétien fasse des retours sur lui-même, et tire, des moyens qui lui sont personnels, le pathétique de sa péroraison; quoiqu'il y en ait quelques exemples , comme celui de Bossuet dans l'oraison funèbre de Condé, et comme celui du missionnaire Duplessis dans son sermon du jugement dernier. Koyez Chaire.

C'est donc à l'auditoire que l'éloquence évangélique, et en général l'éloquence qui a pour olijet l'utilité commune, attache l'intérêt de la

DE LIT T El". AT UUE. 555

péroraison. L'orateur est alors le conciliateur de l'homme avec lui-même : il le rend juge dans sa propre cause, et il se fait son avocat, ou plutôt son ami, son père. Il le voit en péril; et en s'elFrayant il l'elFraie : il le voit esclave de ses passions ; et, en s'affligeant de son humiliation et de son malheur, il l'en afflige : il le conjure d'avoir pitié de lui-même ; et les larmes de compassion qu'il lui donne lui en font répandre : il se place entre lui et le dieu vengeur qui l'attend ; et, en criant pour lui miséricoi-de , il le pénètre de frayeur, de componction^ et de remords. Mais rien de plus stérile que ces exclamations, ces prières, ces mouvements, lorsqu'ils sont composés cL froidement étudiés. Ce n'est alors ni avec une voix doucereuse , ni avec une voix glapissante , qu'on déchire l'ame des auditeurs ; c'est avec les sanglots , les larmes d'une douleur véritable et profonde. Si l'enthousiasme du zèle n'a pas dicté ces péroraisons , et s'il ne les prononce pas , l'effet en est perdu. C'est un Brydaine , un Duplessis qui savaient les faire et les dire. Il n'appartient pas à tout homme, ni même à tout homme éloquent , de se montrer oppressé de douleur, et de parler des larmes qui l'inondent et des sanglots qui lui étouffent la voix : Secl Jinis sit : neqiie enim , prœ lacrjwis , jam loqui possum.. (Cic. pro Milone. )

Plagiat. C'est une sorte de crime lilléraire , pour lequel les pédants , les envieux , et les sols , ne manquent pas de faire le procès aux écrivains célèbres. Plagiat est le nom qu'ils donnent à un larcin de pensées; et ils crient contre ce larcin comme si on les volait eux-mêmes , ou comme s'il était bien essentiel à l'ordre et au repos public que les propriétés de l'esprit fussent inviolables.

Il est vrai qu'ils ont mis quelque distinction entre voler la pensée d'un ancien ou d'un moderne, d'un étranger ou d'un. compatriote, d'un mort ou d'un vivant.

Voler un ancien ou un étranger, c'est s'enrichir des dépouilles de l'ennemi, c'est user du droit de conquête; et pourvu qu'on déclare le butin qu'on a fait, ou qu'il soit manifeste, ils le laissent passer. Mais lorsque c'est aux écrits d'un Français qu'un Français dérobe une idée, ils ne le pardonnent pas même à l'égard des morts , à plus forte raison à l'égard des vivants.

11 y a quelque justice dans ces distinctions ; mais il serait juste aussi de distinguer, entre les larcins littéraires, ceux dont le prix est dans la matière , et ceux dont la valeur dépend de l'usage que l'on en fait.

Dans les découvertes importantes, le vol est séi'ieusement malhonnête, parce que la décou- \erteeil un fonds précieux indépendamment de

la forme, qu'elle rapporte clela gloire, quelquefois de l'utilité, et que l'une et l'autre est un bien : tel est, par exemple , le mérite d'avoir appliqué la géométrie à l'astronomie , et l'algèbre à la géométrie ; encore dans cette partie celui qui profite des conjectures pour arriver à la certitude , a-t-il la gloire de la découverte ; et Fontenelle a très bien dit (]uune vérité ii' appartient pas à celui qui la trouve , mais à celui qui la nomme.

A plus forte raison dans les ouvrages d'esprit , si celui qui a eu quelque pensée heureuse et nouvelle , n'a pas su la rendre , ou l'a laissée ensevelie dans un ouvrage obscur et méprisé ; c'est un bien perdu , enfoui ; c'est la perle dans le fumier, et qui attend un lapidaire : celui qui sait l'en tirer et la mettre en oeuvre , ne fait tort à personne : l'inventeur maladroit n'était pas digne de l'avoir trouvée ; elle appartient , comme on l'a dit, à qui sait le mieux l'empiojer. Je prends mon lien où je le trouve , disait Molière ; et il appelait son lien tout ce qui appartenait à la bonne comédie. Qui de nous en eiïét irait chercher dans leurs obscures sources les idées qu'on lui reproche d'avoir volées çà et là?

Quiconque met dans son vrai jour, soit par l'expression , soit par l'à-propos , une pensée qui n'est pas à lui, mais qui sans lui serait perdue, se la rend propre en lui donnant un nouvel être, car l'oubli ressemble au néant.

C'est cependant lorsque , dans un ouvrage inconnu, oublié, on découvre une idée qu'un homme célèbre a mise au jour; c'est alors que l'on crie vengeance , comme s'il j avait réellement plus de cruauté , en fait d'esprit , à voler les pauvres que les riches. Mais il en est des génies comme des tourbillons , les grands dévorent les petits ; et c'est peut-être la seule application légitime de la loi du plus fort ; car en toute chose , c'est à l'utilité publique à décider du juste et de l'injuste , et l'utilité publique exigerait que les bons livres fussent enrichis de tout ce qu'il y a de bien , nové dans les mauvais. Un homme de goût , qui dans ses lectures recueille tout l'esprit perdu , ressemble à ces toisons qui , promenées sur le sable , en enlèvent les paillettes d'or. On ne peut pas tout lire; ce serait donc un bien que tout ce qui mérite d'être lu fût rassemblé dans les bons livres.

Dans le droit public , la propriété d'un terrain a pour condition la culture : si le possesseur le laissait en friche , la société aurait droit d'exiger de lui qu'il le cédât ou qu'il le fît valoir. Il en est de même en littérature ; celui qui s'est emparé d'une idée heureuse et féconde , et qui ne la fait pas valoir , la laisse , comme un bien commun , au premier occupant qui saura mieux que lui en développer la richesse.

Du Rier a\ait dit avant Voltaire que les secrets des destinées n'étaient pas renfermés dans

les entrailles des victimes ; Théophile , dans son Pjrame , pour exprimer la jalousie , avait employé le même tour et les mêmes images que le grand Corneille dans le ballet de Psyché: mais est-ce dans le vague de ces idées qu'en est le prix? n'était-ce pas l'objet du goût plutôt que du génie? et si les poètes qui les ont d'abord employées les ont avilies par la bassesse , la grossièreté , l'enflure de l'expression ; ou si, par un mélange impur, ils en ont détruit tout le charme, sera -t- il interdit à jamais de les rendre dans leur pureté et dans leur beauté naturelle? De bonne foi peut -on faire au génie un reproche d'avoir changé le cuivre en or? Pour en juger, on n'a qu'à lire :

Du Rier dans 6'reVo/e.

Donc vous vous figurez qu'une bète assommde

Tienne votre fortune eu son ventre enfermée ,

Et que des animaux les sales intestins

Soient un temple adorable où jjarient les destins ?

Ces superstitions et tout ce grand mystère

Sont propres seulement à tromper le vulgaire.

Voltaire dans OEdipe.

Cet organe des dieux est-il donc infaillible ?

Un ministère saint les attache aux autels ,

Ils approchent des dieux ; mais ils sont des mortels.

Pensez-vous qu'en effet, au gré de leur demande ,

Du vol do leurs oiseaux la vérité dépende?

Que sous un fer sacré des taureaux gémissants

Dévoilent l'avenir à leurs regards perçants?

Et que de leurs festons ces victimes ornées

Des humains dans leurs flancs portent les destinées?

Non , non : chercher ainsi l'obscure vérité ,

C'est usurper les droits de la divinité.

Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense :

Notre crédulité fait toute leur science.

Théophile.

PTRAME , à Thisbé.

Mais je me sens jaloux de tout ce qui te touche ,

De l'air qui si souvent entre et sort par ta bouche : ■

Je crois qu'à ton sujet le soleil fait le jour

Avecque des flambeaux et d'envie et d'amour :

Les fleurs que sous tes pas tous les chemins produisent ,

Dans l'honneur qu'elles ont de te plaire, me nuisent :

Si je pouvois complaire à mon jaloux dessein ,

J'eœpêcherois tes yeux de regarder ton sein ;

Ton ombre suit ton corps de trop près , ce me semble ,

Car nous deux seulement devons aller ensemble :

Bref, un si rare objet m'est si doux et si cher.

Que ma main seulement me nuit de te toucher.

Corneille.

PSYCHÉ , à r Amour.

Des tendresses du sang peut-on être jaloux ?

l'amocb.

Je le suis , ma Psyché , de toute la nature. Les rayons du soleil vous baisent trop souvent : Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent 3

Dès qu'il les flaltç, j'en murmure :

L'air même que vous respirez , Avec trop de plaisir passe par votre bouche ;

Votre habit de trop près vous louche.

DE LITTÉll A.TU11E. S(5 1

Ce droit de refondre les idées d'autrui lors^ qu'elles sont informes ,

Et maie lornatos incudi reddere versus ,

n'a pas seulement son utilité, j'y vois encore de la justice. Le champ de l'invention a ses limites , et depuis le temps qu'on écrit , presque toutes les idées premières ont été saisies , et bien ou mal exprimées. Or, que la moisson ait été faile par des hommes de génie et de goût, l'on s'en console en glanant après eux et en jouissant de leurs richesses ; mais ce qui est insupportable , c'est de voir que, dans des champs fertiles , d'autres , moins dignes d'y avoir passé , ont flétri et foulé aux pieds ce qu'ils n'ont pas su recueillir. Combien de beaux sujets manques ! combien de tableaux intéressants faiblement ou grossièrement peints ! combien de pensées, de sentiments, que la nature présente d'elle-même et qui préviennent la réflexion, ont été gâtés parles premiers qui ont voulu les rendre! Faut-il donc ne plus oser voir , imaginer , ou sentir comuie on l'aurait lait avant eux? Faut-il ne plus exprimer ce qu'on pense, parce que d'autres l'ont pensé?

Que ne venait-elle après moi ; Et je l'aurais dit a^aiit elle,

a dit plaisamment un poète, en pailcuil de l'antiquité.

Le mol du MélrnuKiMi.',

Llcin. cU Lille,. III. 3(»

6Ga É L L M E TN J- s

Us nous ont dérobé , dérobons nos neveux ,

est pleiîi de chaleur et de verve. Mais sérieusement la condition des modernes serait trop malheureuse, si tout ce que leurs prédécesseurs ont touché leur était interdit.

Mais les vivants? Les vivants eux-mêmes doivent subir la peine de leur maladresse et de leur incapacité, quand ils n'ont pas su tirer avantage de la rencontre heureuse d'un beau sujet ou d'une belle pensée. Ce sont eux qui l'ont dérobée à celui qui aurait dû l'avoir , puisque c'est lui qui sait la rendre; et je suis bien sur que le public , qui n'aime qu'à jouir, pensera comme moi.

Pourquoi donc les pédants, les demi-beauxesprits, et les malins critiques, sont-ils plus scrupuleux et plus sévères? Le voici. Les pédants ont la vanité de faire montre d'érudition , en découvrant un larcin littéraire; les petits esprits , en reprochant ce larcin , ont le plaisir de croire humilier les grands; et les critiques dont je parle, suivent le malheureux instinct que leur a donné la nature, celui de verser leur venin.

Un certain nombre d'hommes moins malveillants, mais avares de leurs éloges et de leur estime , voudraient au moins savoir au juste ce qu'ils en doivent à l'écrivain ; et lorsqu'il n'a pas la gloire de l'invention , ils souhaiteraient qu'il les en avertît. Ils veulent bien que l'on emprunte , mais non pas que l'on vole ; et pardonnent le

DE LITTÉRATUUE. 565

plagiat, pourvu qu'il ne soit pas furtif. Cela paraît fort raisonnable. Mais bien souvent l'auteur ne sait lui-même où il a vu ce qu'il imite : l'esprit ne vit que de souvenirs , et rien de plus naturel que de prendre de bonne foi sa mémoire pour son imagination ; rien de plus difficile que de bien démêler ce qu'on a tiré des livres ou des hommes , de la nature ou de soi-même. Comment l'auteur de jBr/fanm'cus et d'^^/zY^/Ze aurait -il pu vous dire ce qu'il devait à la lecture de Tacite et des livres saints? Vous ne demandez pas l'impossible, je vous entends : mais où fi.nit la dispense , et où commence l'obligation d'avouer ses emprunts? Celui qui emprunte comme Térence , comme La Fontaine , comme Boileau , s'en accuse, ou s'en vante; mais celui qui imite de plus loin , comme Racine , ou Corneille, ou Molière ; celui qui ne prend que le sujet, et qui lui donne une nouvelle forme; celui qui ne prend que des détails , et qui les embellit ou qui les place mieux, ira-t-il s'avouer copiste quand il ne croit pas l'être? Il y aurait plus de modestie à céder du sien qu'à retenir du bien d'autrui, je l'avoue; mais est-il donc si essentiel à un poète d'être modeste ? et n'avez-vous pas vous-même , en le jugeant, votre vanité comme lui? Supposez, pour vous en convaincre , que votre amour-propre et le sien n'aient jamais rien à démêler ensemble; qu'il soit à cinq cents lieues de vous , ou qu'il soit mort, ce qui est plus sur et plus commode;

alors , pourvu que ses fictions , ses peintures vous intéressent, que ses sentiments vous touchent , que ses pensées vous éclairent, vous vous souciez fort peu de savoir ce qui en est de lui ou d'un autre. Ce n'est donc que son voisinage qui vous rend difficile sur le tribut' d'estime que vous aurez à lui payer. Yojez lorsque Corneille , en donnant le Cid , étonna tout son siècle et consterna tous ses rivaux , quelle importance l'on attacha aux menus larcins qu'il avait faits au poète espag"nol; et anjourd'lmi qui s'en soucie? Le public, naïvement sensible , et amoureux des belles choses , ne demande que de belles choses ; c'est à l'ouvrage qu'il s'attache , et non pas à l'auleur : que tout soit de celui-ci ou d'un autre , d'un moderne ou d'un ancien , d'un vivant ou d'un mort; tout lui est bon, pourvu que tout lui plaise. Le y vdii plagiat, le seul qu'il désavoue , est celui qui ne lui apporte aucune utilité , aucun plaisir nouveau. De là vient qu'il bafoue un obscur écrivain , qui va comme un filou voler un écrivain célèbre , et déchirer une riche étoffe pour la coudre avec ses haillons.

Pîularque compare celui qui se borne à ce que les autres ont pensé , à un homme qui allant chercher du feu chez son voisin , en trouverait un bon et s'y arrêterait, sans se donner la peine d'en apporter chez lui pour allumer le sien. l\'Iais à celui qui d'une bluette a fait un brasier, reprocherez-vous votre bluette?

1) i; 1. I T T 1- K A. T U 11 II

Plaisait. « Les Espagnols, dit le P. RaiDin , onl le génie de voir le ridicule des hommes bien jnieux que nous ; les Italiens l'expriment mieux.» Cela peut être vrai du plaisant, mais non pas du comique. Tout ce qui est risible n'est pas ridicule; tout ce qui est plaisant n'est pas comique ; tout ce qui est comique n'est pas plaisant. Une maladresse est risible; une prétention manquée est ridicule; une situation qui expose le vice au mépris est comique ; un bon mot est plaisant. Boileau qui ne reconnaissait de vrai comique que Molière, disait de Regnard qu'// n était pas médiocrement plaisant, et traitait de bouffonneries toutes les pièces qui ressemblaient à celles de Scarron : c'est la plus juste application de ces trois mots, comique, plaisant, et bouffon .

Le comique est le ridicule qui résulte de la faiblesse, de Terreur, des travers de l'esprit, ou des vices du caractère.

Le plaisant est l'effet de la surprise réjouissante que nous cause un contraste frappant, singulier, et nouveau , aperçu erilre deux objets , ou entre un objet et l'idée hétéroclite qu'il fait naître. C'est une rencontre imprévue, qui, par des rapports inexplicables, excite en nous l^ douce convulsion du rire.

La bouffonnerie est une exagération du comique et du plaisant.

56(î l': L î; M L IN r S

L'avare et le 'iartuFe sont deux personnages comique j Crispin , dans le Légataire, est un personnage plaisant; Jodelet, un personnage bouffon.

Il arrive naturellement que le bon comique est plaisant. Ce vers ,

Oui , mon fiéie , je suis un méchant , un coupable ,

a l'un et l'autre caractère dans la bouche de Tartufe : il est plaisant, par l'opposition de la vérité que dit Tartufe , avec l'effet qu'elle produit , et par la singularité piquante de ce contraste ; il est comique, parce qu'il exprime le plus vivement qu'il est possible l'adresse du fourbe qui trompe , et qu'il va faire sortir de même la crédule prévention de l'homme simple qui est trompé.

Mais le plaisant n'est pas toujours comique parce que le contraste qu'il présente peut n'être qu'une singularité de rapports entre deux idées qu'on ne croyait pas faites pour se lier ensemble : comme si, par exemple, un valet imagine de prendre la place de son maître au lit de la mort, de dicter son testament, et d'oser ensuite lui soutenir qu'il l'a fait lui-même, et que sa léthargie le lui a fuit oubliei". Il n'y a rien là de ridicule dans les mœurs ni dans les caractères ; mais il y a une contrariété d'idées si imprévue , et il en résulte une surprise si naturelle et si amusante, que le vrai comique ne l'est pas da-

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