‹ Eléments de littérature (volume 4)Chapitre 8 sur 27 · OVID · texte numérisé non relu

OVID

En général la nature qui ne dit rien à l'ame , qui n'y excite aucun sentiment , ou qui la rebuté et la révolte par des impressions qu'elle fuit , va contre l'intention du poète, et doit éire bannie de la poésie. Celle au contraire dont nous sommes émus, comme il veut que nous le soyons et comme nous aimons à l'être, est celle qu'il doit imiter. Si donc il veut inspirer la crainte ou le désir, l'envie ou la pitié, la joie ou la mélancolie, qu'il interroge son ame ; il est certain que pour se bien conduire , il n'a qu'à se bien consulter.

Cette règle est encore plus sûre dans le moral que dans le physique; car celui-ci ne peut agir sur l'ame que par des rap]X)rts éloignés et qui nC' sont pas également sensibles pour tous les esprits, au lieu que dans le moral l'ame agit immédiatement sur l'ame : rien n'est si près de l'homme que riiomme même.

Qu'un poète décrive un incendie, l'image des flammes et des débris nous aiï'ectera plus ou moins, selon que nous avons l'imaginalion plus

OU moins vive , el le plus gTaiid nombre même en sera faiblement ému ; mais qu'il nous présente simplement , sur un balcon de la maison qui brûle, une ■ re tenant son enfant dans ses bras, et luttant contre la nature pour se résoudre à le jeter, plutôt que de le voir consume avec elle par les flammes qui l'environnent : qu'il la présente mesurant tour-à-tour , avec des yeux ég^arés, l'effrajanle hauteur de la chute, et le peu d'espace , plus elFrajant encore , qui la sépare des feux dévorants j tantôt élevant son enfant vers le ciel avec les regards de l'ardente prière ; tantôt prenant avec violence la résolution de le laisser tomber, et le retenant tout-àcoup avec le cri du désespoir et des entrailles maternelles; alors le pressant dans son sein et le baignant de ses larmes, et dans l'instant même se refusant à ses innocentes caresses qui lui déchirent le cœur: ah ! qui ne sent l'efTet que ce tableau doit faire , s'il est peint avec vérité !

Combien de peintures physiques dans l'Iliade ! en est -il une seule dont l'impression soit aussi générale que celle des adieux d'Hector et d'Andromaque , et de la scène de Priam aux pieds d'Achille , demandant le corps de son fils?

Il arrive quelquefois au théâtre qu'un bon mot détruit l'effet d'un lableau pathétique; et le penchant de certains esprils, de la plus vile espèce , à tourner tout en ridicule , est ce qui éloigne le plus nos poètes de cette simplicité sublime, si

difficile à saisir, et si facile à parodier ; mais il Tant avoir le courage d'écrire pour les aines sensibles , sans nul égard pour cette malignité froide et basse , qui cherche à rire où la nature " ^te à pleurer.

Lorsque pour la première fois on exposa sur la scène le tableau des enfants d'Inès aux genoux d'Alphonse, deux mauvais plaisants auraient suffi pour en détruire l'illusion. Un prince quiconnaissait la légèreté de l'esprit français avait même conseillé à La Motte de retrancher cette belle scène; I;a Motte osa ne pas l'en croire. Il avait peint ce que la nature a de plus tendre et de plus touchant; et toutes les fois qu'on n'aura que les parodistes à craindre , il faut avoir, comme lui , le courage de les braver.

Il en est des objets qui élèvent l'ame , comme de ceux qui l'attendrissent. La générosité, la constance, le mépris de l'infortune, de la douleur et de la mort; le dévouement de soi-même au bien de la patrie , à l'amour ou à l'amitié ; tous les sentiments courageux, toutes les vertus héroïques, produisent sur nous des effets infaillibles; mais vouloir que la poésie n'imite que de ces beautés , c'est vouloir que la peinture n'emploie que les couleurs de l'arc-en-ciel. Que les partisans de la belle nature nous disent donc si Racine et Corneille ont mal fait de peindre Narcisse et Félix , Mathan, et Cïéopatre dans Piodogune F îî peut V avoir quelques beautés naturelles dan;»

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Clcopalre, dont le caractère a de la force et de la hauteur ; mais dans l'indigne politique et la dureté de Félix , dans la perfidie et la scélératesse de Mathan , dans la fourberie , la noirceur et la bassesse de Narcisse , où trouver la belle nature? Il faut renoncer à cette idée, et nous réduire à V intention du poète; régie unique , règle universelle, et qui ramène tout au but de Vïjitérct. Mais V intérêt le plus vif, le plus attachant , le plus fort , est celui de l'action dramatique. J^oj. Action , Intrigue , Pathétique , Unité , Tragédie.

Intrigue. Dans l'action d'un poème, on entend, par V intrigue ^ une combinaison de circonstances et d'incidents , d'intérêts et de caractères , d*où résultent, dans l'attente de l'événement , Tincertitude, lacuriosilé, l'impatience, l'inquiétude, etc.

La marche d'un poème , quel qu'il soit, doit être celle de la nature, c'est-à-dire telle qu'il nous soit facile de croire que les choses se sont passées comme nous les voyons. Or dans la nature les événements ont une suite , une liaison, un enchaînement; V intrigue d'un poème doit donc être une chaîne dont chaque incident soit un anneau.

Dans la tragédie ancienne , V intrigue était peu de chose. Aristote divise la fable en quatre partics de quantité: le prologue, ou l'exposition :

] 'épisode , ou les incidents ; l'exode , ou la conclusion; et le chœur, que nous avons supprira-é, otiosus curatorrerum. Il parle du nœud et du dénouement : mais le nœud ne l'occupe guère. Il distingue les fables simples et les fables implexes. Il appelle simples les actions qui, étant continues et unies, finissent sans reconnaissance et sans révohition. Il appelle implexes , celles qui ont la révolution ou la reconnaissance , ou mieux encore toutes les deux. Or, la seule règle qu'il prescrive à l'une et à l'autre espèce de fable , c'est que la chaîne des incidents soit continue ; qu'au lieu de venir l'un après l'autre, ils naissent naturellement les uns des autres , contre l'attente du spectateur, et qu'ils amènent le dénouement. Et en effet, dans ses principes il n'en fallait pas davantage , puisqu'il ne demandait qu'un événement qui laissât le spectateur pénétré de terreur et de compassion. Ce n'est donc qu'au dénouement qu'il s'attache ; mais quel sera le pathétique intérieur de la fable? C'est ce qui l'intéresse peu.

On voit donc bien pourquoi , sur le théâtre des Grecs, la fable n'ayant à produire qu'une catastrophe terrible et touchante, elle pouvait être si simple ; mais cette simplicité qu'on nous vanle n'était au fond que le vide d'une action stérile de sa nature. En effet , la cause des événements étant indépendante des personnages , antérieure à l'action même , ou supposée audehors , comment la fable aurait -elle pu donner

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lieu au contraste des caractères et au combat des passions ?

Dans \ Œdipe, tout est fait avant que l'action commence. Laïus est mort ; OEdipe a épousé Jocaste j il n'a plus , pour être malheureux , qu'à se reconnaître incestueux et parricide. Peu à peu le voile tombe, les faits s'éclaircissent ; OEdipe est convaincu d'avoir accompli l'oracle , et il s'en punit. Voilà le clief-d'œuvre des Grecs. Heureusement il y a deux crimes à découvrir; et ces éclaircissements, qui font frémir la nature, occupent et remplissent la scène. Dans VJIécube , dès que l'ombre d'Achille a demandé qu'on lui immole Poljxène , il n'y a pas même à délibérer; Hécube n'a plus qu'à se plaindre, et Polyxène n'a plus qu'à mourir. Aussi le poète , pour donner à sa pièce la durée prescrite, a-t-il été obligé de recourir à l'épisode de Polydore. Dans Vlphigénie en Tauride ^ il est décidé qu'Oreste mourra , même avant qu'il arrive; sa qualité d'étranger fait son crime ; mais comme la pièce est implexe, la reconnaissance prolongée remplit le vide et supplée à l'action.

Comment donc les Grecs, avec un événement jiUal, et dans lequel le plus souvent les personnages n'étaient que passifs, trouvaient -ils le moyen de fournir à ciuq actes? Le voici, i" L'on donnait sur leur théâtre plijsieurs tragédies de suite dans le même jour; Dacier prétend qu'on rit donnait jusqu'à seize. 2" Le chœur occupait

wne partie du temps, et ce qu'on appelle un acle n'a voit besoin que d'une scène. 5° Des plaintes, des harangues, des descriptions , des cérémonies, des déclamations, des disputes philosophiques ou politiques, achevaient de ren»plir les vides; et au lieu de ces incidents qui doivent naître les uns des autres et amener le dénouement, l'on entremêlait l'action de détails épisodiques et superflus. UOreste d'Euripide va donner une idée de la construction de ces plans.

Oreste , meurtrier de sa mère et tourmenté par ses remords , paraît endormi sur la scène ; Electre veille auprès de lui; survient Hélène, qui gémit sur les malheurs de sa famille ; Oreste, après un moment de repos, s'éveille et retombe dans son égarement : Electre tache de le calmer ; le chœur se joint à elle et conjure les furies d'épargner ce malheureux prince. Voilà le premier acle. Dans le second, Oreste implore la protection de Ménéias contre les Argiens, déterminés à le f^iire périr; arrive Tyndare , père de Clylemnestre, qui accable Oreste de reproches : Oreste se défend et presse de nouveau Ménélas de le protéger; mais celui-ci ne lui promet qu'une timide et Hiible entremise auprès de Tyndare et du peuple. Pjlade arrive, et, plus courageux ami, jure de le défendre et de le délivrer , ou de mourir avec lui. Cet acte est beau et bien rempli , mais c'est le seul. Le troisième n'est que le récit fait à Electre du jugement qui les condamne elle et son frère

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à se donner la mort. Que restait-il pour les deux derniers actes? La scène où Oreste , Electre, et Pylade , veulent mourir ensemble , et l'apparition d'Apollon pour les sauver et dénouer V intrigue. Il a donc fallu y ajouter, et quoi? le projet insensé, atroce, inutile , étranger à l'action , d'assassiner Hélène, et s'ils manquaient leur coup, de mettre le feu au palais ; épisode absolument hors d'œuvre , et plus vicieux encore , en ce qu'il détruit l'intérêt et change en horreur la compassion qu'inspiraient ces malheureux , devenus coupables.

La grande ressource des poètes grecs était la reconnoissance, moyen fécond en mouvements tragiques^ singulièrement i'avorable au génie de leur théâtre, et sans lequel leurs plus beaux sujets, comme V OEdipe , VIphigénie eu Tauride , \ Electre , le Cresphonte , \e PhUoctète , se seraient presque réduits à rien. J^ojez Reconnaissance.

Nos premiers poètes , comme le Sénèque des Latins , ne savaient rien de mieux que de défigurer les poèmes des Grecs en les imitan l ; lorsqu'il parut un génie créateur qui , rejetant comme nernicieux tous les moyens étrangers à l'homme, les oracles, la destinée , la fatalité , fit de la scène française le théâtre des passions actives et fécondes, et delà nature livrée à elle-même l'agent de ses propres malheurs. Dès lors le grand intérêt du théâtre dépendit du jeu des passions : leurs progrès , leurs combats , leurs ravages, tous

les maux qu'elles ont causés , les vertus qu'elles ont étouffées comme dans leurs germes, les crimes qu'elles ont fait éclore du sein même de l'innocence, du fond d'un naturel heureux: tels furent, dis-je, les tableaux que présenta la tragédie. On vit sur le théâtre les plus grands intérêts du cœur humain combinés et mis en balance, les caractères opposés et développés l'un par l'autre, les penchants divers combattus et s'irritant contre les obstacles , l'homme aux prises avec la fortune, la vertu couronnée au bord du tombeau , et le crime précipité du faîte du bonheur dans un abîme de calamités. Il n'est donc pas étonnant qu'une telle machine soit plus vaste et plus compliquée que les fables du théâtre ancien.

Pour exciter la terreur et la pitié dans le système ancien , que fallait-il ? On vient de le voir : une simple combinaison de circonstances , d'où résultât un événement pathétique. Pour peu que le personnage mis en péril allât au-devant du malheur, c'était assez: souvent même le malheur le cherchait, le poursuivait, s'attachait à lui^ sans que son ame y donnât prise; et plus la cause du malheur était étrangère au malheureux , plus il était intéressant. Ainsi, dès la naissance d'OEdipe, un oracle avait prédit qu'il serait parricide et incestueux ; et en fuyant le crime, il y était tombé. Ainsi Hercule, aveuglé par la haine de Junon , avait égorgé sa femme et ses

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enfants; ainsi Oreste avait été condamné par un dieu à tuer sa mère pour venger son père. Rien de tout cela ne supposait ni vice , ni vertu , ni caractère décidé dans l'homme , jouet de la destinée; et Aristote avait raison de dire que la tragédie ancienne pouvait se passer de mœurs. Mais ce moyen, qui n'était qu'accessoire, est devenu le ressort principal. L'amour, la haine, la vengeance, l'ambition , la jalousie , ont pris la place des dieux et du sort: les gradations du sentiment , le flux et le reflux des passions , leurs révolutions, leurs contrastes, ont compliqué le nœud de l'action , et répandu sur la scène des mouvements inconnus aux anciens. La nécessité était un agent despotique, dont les décrets absolus n'avaient pas besoin d'être motivés : la nature au contraire a ses principes et ses lois; dans le désordre même des passions, règne un ordre caché, mais sensible , et qu'on ne peut renverser sans que la nature, qui se juge elle-même, ne s'aperçoive qu'on lui fait violence , et ne murmure au fond, de nos cœurs.

On sent combien la précision, la délicatesse, et la liaison des ressorts visibles de la nature les rend plus difficiles à manier que les ressorts cachés de la destinée. Mais de ce changement de mobiles naît encore une plus grande difficulté, celle de graduer l'intérêt par une succession continuelle de mouvements^ de situations , et de tableaux de plus en plus terribles et touchants.

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Voyez dans les modèles anciens, voyez même dans les règles d'Aristote , en quoi consistait le tissu de la liible : l'état des choses dans l'avantscène , un on deux incidents qui amenaient la révolution et la catastrophe, ou la catastrophe sans révolution; voilà tout. Aujourd'hui, quel édifice à construire qu'un plan de tragédie, où l'on passe sans interruption d'un état pénible à un état plus pénible encore ; où Faction , renfermée dans les bornes de la nature, ne forme qu'une chaîne; où tous les événements, amenés l'un par l'autre, soient tirés du fond du sujet et du caractère des personnages! Or telle est l'idée que nous avons de la tragédie à l'égard de l'intrigue. Une fable tissue comme celle de Poljeiicte, cVJïéraclius , et à'Alzire y aurait, je crois, étonné Aristote: il eût reconnu qu'il y a un art au-dessus de celui d'Euripide et de Sophocle; et cet art consiste à trouver dans les mœurs le principe de l'action.

Dans la tragédie moderne , V intrigue résulte , non-seulement du choc des incidents, mais du combat des passions ; et c'est par là que , dans l'attente de l'événement décisif, l'espérance et la crainte se succèdent et se balancent dans l'ame des spectateurs.

Ce n'est pas qu'il ne puisse y avoir absolument de l'intérêt sans cette alternative continuelle d'espérance et de crainte : la seule incertitude et l'attente inquiète, prolongées avec art

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dans une action d'une grande importance, peuvent nons émouvoir assez : OEdipe va-l-il être reconnu pour le meurtrier de son père, pour le mari de sa mère, pour le frère de ses enfants, pour le fléau de sa patrie? Ce doute suffit pour remuer fortement l'ame des spectateurs. Ainsi tous les grands sujets du théâtre ancien se sont passés d'intrigue. Mais lorsqu'il n'y a eu rien à attendre du dehors, et qu'il a fallu soutenir par le jeu des passions et des caractères une action de cinq actes, Y intrigue ^ plus simple et mieux combinée , a demandé infiniment plus d'art. Vojez Tragédie.

' La comédie grecque , dans ses deux premiers âges , n'était pas mieux intriguée que la tragédie : l'on en va juger par l'esquisse de l'une des pièces d'Aristophane , et de l'une des plus célèbres; elle a pour titre Les Chevaliers .

Cléon , trésorier et général d'armée , fils de corroveur et corroyeur lui-même , arrivé par la brigue au gouvernement de l'état, actuellement en place et en pleine puissance, fut l'objet de cette satire, dans laquelle il était nommé et représenté en personne.

Démosthène et Nicias ( ce Démosthène n'est pas l'orateur ) , esclaves dans la maison où Cléon s'est introduit, ouvrent la scène : « Nous avons , disent-ils , un maître dur, homme colère et emporté , vieillard difficile et sourd (ce personnage , c'est le peuple) ,; il y a quelque temps qu'il s'est

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avisé d'acheter un esclave corrojeiir , intrigant, ♦lélateiir fieffé. Ce fripon , connaissant bien son vieillard , s'est étudié à le flatter , à le gagner , à le séduire. Peuple d'Athènes y lui dit-il, reposezi^ous après i)os assemblées , buvez , mangez ^ etc. [1 s'est insinué dans les bonnes grâces du vieillard; il nous pille tous, et il a toujours le fouet de cuir en inain, pour nous empêcher de nous plaindre ». Ils veulent donc s'enfuir chez les Lacédémoniens ; mais trouvant Cléon endormi et (ians l'ivresse , ils lui volent ses oracles, c'est-àdire les réponses que lui ont faites les oracles qu'il a consultés. Dans ces réponses , il est dit <(u'un vendeur de boudin et d'andouilles succédera au vendeur de cuir. Nicias et Démosthène cherchent ce libérateur : Agatocrite (c'est le charcutier), fort étonné du sort qu'on lui annonce, ne sait coaiment s'y prendre pour gouverner l'état. « Pauvre homme, lui dit Démosthène , rien n'est plus facile , tu n'auras qu'à faire ton métier, tout brouiller, allécher le peuple, et le duper; voilà ce que tu fais. N'as-tu pas d'ailleurs la voix forte, l'éloquence impudente, le génie malin , et la charlatanerie du marché? C'est plus qu*il n'en faut , crois-moi, pour le gouvernement d'Athènes. » Ils l'opposent donc à Cléon sous la protection des chevaliers ; et voilà un général d'armée et un marchand de saucisses qui se disputent le prix de l'impudence et de la force des poumons. Il n'est point de crimes infâmes qu'ils

ne s'inipuleniriin à l'autre; et pour finir l'acte, ils s'appellent réciproquement devant le sénat, où ils vont s'accuser.

Dans le second acte , Agatocrite raconte ce qui s'est passé au tribunal des juges, où Cléon a été vaincu. Celui-ci arrive : nouveau combat d'impudence; et Cléon en appelle au peuple. Le peuple paraît en personne: a Venez, lui dit Cléon , mon cher petit peuple ; venez , mon père » . IjC vieillard gronde et paraît imbécille ; les deux concurrents le carressent. Le peuple incline pour le vendeur de chair. Cléon a recours à ses oracles : Agatocrite lui oppose les siens. Le peuple consent aies entendre.

La lecture de ces oracles fait le sujet du troisième acte. Le peuple paraît indécis. Cléon , pour dernière ressource , invite le peuple à un festin : Agatocrite lui en offre autant. Ce régal , où chacun présente au peuple ses mets favoris , remplit le quatrième acte. Agatocrite propose au peuple de fouiller dans les deux mannes où étaient les viandes : la sienne se trouve vide , il a donné au peuple tout ce qu'il avait ; celle de Cléon est encore pleine. Le peuple, indigné contre Cléon, veut lui ôter la couronne pour la donner à son rival ; mais Cléon allègue un oracle de Delphes qui désigne son successeur. Il récite l'oracle , et à chaque trait de ressemblance , il reconnaît qu'il s'accomplit : car , selon l'oracle , le digne successeur de Cléon doit être un homme vil , un ven-

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deur de chair, un voleur, un parjure, un imposteur, etc. Alors Cléon s'écrie : Adieu , chère couronne , je te quitte à regret : un autre te portera , sinon plus grand voleur, du moins plus fortuné.

Dans le cinquième acte, Agatocrite a rajeuni le peuple : « Il est, dit-il, redevenu tel qu'il était du temps des Miltiade et des Aristide. )> Le peuple rajeuni paraît. II a perdu la. mémoire, il demande qu'on l'instruise des sottises qu'il a faites du temps de Cléon : Agatocrite les lui raconte ; le peuple en rougit. Agatocrite l'interroge sur la façon dont il «e comportera à l'avenir. Il répond : En personne sage. Agatocrite produit deux femmes , qui sont les anciennes alliances de Lacédémone et d'Athènes , que Cléon retenait captives ; et on leur rend la liberté.

Indépendamment de la grossièreté , de la bassesse , et de riicreté satirique de cette farce , très utile d'ailleurs sans doute dans un état républicain , on voit combien Vintr/giieen est bizarrement lissue : c'est la manière d'Aristophane.

La comédie du troisième âge, celle de Ménandre , était mieux composée. Il lallait que V intrigue en fût bien simple, puisque Térence , dont les pièces ne sont pas elles-mêmes fort intriguée.^ , était obligé, en l'imitant, de réunir deux de ses fables pour en faire une , et que pour cela ses critiques l'appelaient un demi-Ménandre.

Plante , si inférieur à Térence du coté de l'élégance, du naturel, et de la vérité des mœurs

est supérieur à lui du côté de V intrigue : sou action est plus vive , plus animée , et plus féconde en incidents comiques.

C'est le genre de Plaute que les Espagnols semblent avoir pris , mais avec un fonds de moeurs différentes. Les Italiens, à l'exemple des Espagnols , et les Anglais , à l'exemple des uns et des autres , ont chargé d'incidents V intrigue de leurs comédies. Comme eux, nous avons été longtemps plus occupés du comique d'incidents , que du comique de mœurs : des fourberies, des méprises, des rencontres embarrassantes pour les fripons ou pour les dupes , voilà ce qui occupait la scène : et Molière lui-même , dans ses premières pièces , semblait n'avoir connu encore que ces sources du ridicule- Mais lorsque une fois il eut reconnu que c'était aux mœurs qu'il fallait s'attacher; que la vanité, l'amour-propre , les prétentions manquées et les maladresses des sots, leurs faiblesses, leurs duperies , leurs méprises et leurs travers , les maladies de l'esprit et les vices du caractère, j'entends les vices méprisables , plus importuns que dangereux , étaient les vrais objets d'un comique à la fois plaisant et salutaire; ce fut à la peinture et à la correction des mœurs qu'il s'attacha sérieusement , subordonnant V intrigue aux caractères , et n'employant les situations qu'à mettre en évidence le ridicule humiliant qu'il voulait livrer au mépris. Dès lors Vintrigue comique

ne

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