‹ Eléments de littérature (volume 4)Chapitre 7 sur 27 · É L É IM E JN T S · texte numérisé non relu

É L É IM E JN T S

monde on a reproché d'autre crime que le péculaL, c'est-à-dire Je brigandage personnel; et s'il y a rien de plus honorable que le pillage militaire et que les dépouilles des nations portées en [riomphe au Capitole , et entassées dans ce gouffre qu'on appelait le trésor de Saturne, pour exprimer sans doute qu'il dévorait tout comme le temps. Yovez, lorsqu'il s'agit des dissensions du sénat et du peuple, voyez, dis-je , de quel côté se rangera Vhistorien. Il avouera les torts des grands, le des.potisnie et l'arrogance du sénat, ses usures , ses injustices , son avarice insatiable, son luxe, et son faste insolent, l'état de misère et d'oppression où il tenait le peuple, la mauvaise foi des promesses qu'il lui faisait pour le calmer, sa haine et ses ressentiments contre ceux qui le protégeaient ; mais il en reviendra toujours à louer, dans ce sénat même , sa constance , sa dignité , sa fermeté inébranlable à maintenir ce qu'il appellera sa grandeur et sa majesté. Les vrais Romains seront pour lui ceux des patriciens qui auront eu le plus éminemment l'esprit du corps , le despotisme aristocratique ; et vous le surprendrez sans cesse à regarder comme les défenseurs , les vengeurs de la liberté, et les pères de la patrie, ceux qui en étaient les tyrans.

Dans Vhistoire grecque on ne trouve pas la même déférence pour l'aristocratie; mais dans les guerres intestines que la misérable vanité de

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ia préséance alluma entre ces répubjiqiies, on voit ï historien tont occupé de leur conduite mililaire,' de leurs conférences politiques, de l'éloquence de leurs députés , de l'habileté de leurs capitaines, de leurs combats, de leurs succès divers , oublier la futilité du point d'honneur qui les divise^ et y attacher la même importance qu'au péril dont la Grèce a été menacée à l'invasion de Xerxès; sans même trouver insensée une «guerre de vingt-huit ans, qui, pour de folles jalousies entre deux villes ambitieuses , vient d'épuiser de sang toutes les veines de la Grèce, et va la livrer à demi vaincue au tyran de la Macédoine, à ce Philippe qui, mieux qu'homme du monde , savait diviser pour réduire et corrompre pour asservir.

Dès qu'un écrivain s'est frappé d'admiration pour un peuple ou pour un personnage illustre , il n'est rien qu'il ne lui accorde. L'enthousiaste d'Alexandre, Quinte-Curce , ne, veut-il pas faire admirer jusqu'à sa continence au milieu de cent femmes qu'il menait avec lui?

Rien de plus conséquent que les lois de Lycurgue , relativement au projet de maintenir son peuple libre. Mais tout ce qui est juste et louable dans son objet, l'est-il dans ses moyens? Et que n'a pas loué Vhistoirc dans les lois de Lycurgue. Plutarque ne vante-t-il pas la pudeur des filles de Sparte, qui dansaient nues devant les hommes? ne dit-il pas même que Sparte était

le Irône de la pudeur? n'y trouve-t-il pas l'adultère merveilleusement établi , pour se donner de beaux enfants? et n'ajoute-t-il pas qu'il élait impossible qu'à Sparte il y eût des adultères ? Blâmet-il l'usage inhumain de jeter dans les fondrières les enfants délicats et faibles? N'excuse et n'approuve-t-il pas ce qu'il y a de plus infâme dans les mœurs , en nous disant que, dans leurs amours^ les rivaux ne pensaient qu'à chercher ^ en commun , les moyens de rendre la personne aimée plus vertueuse et plus aimable F Et s'il a condamné la perfidie des Spartiates dans les massacres des Ilotes , a-t-il eu le moindre scrupule sur le dur esclavage où ils étaient réduits? En un mot, tout ce que Lycurgue avait institué pour dénaturer l'homme, ne lui semble-t-il pas le chef-d'œuvre de la sagesse ?

Combien de fois n'a-t-on pas répété qu'Alexandre , en portant la guerre dans l'Asie, n'avait lait que venger la Grèce et que la mettre en sûreté? On a pu le dire à l'égard de la Perse; mais l'Inde, qu'avait-elle fait à la Grèce? mais les Scythes , qu'avaient-ils fait à Alexandre , quel droit ou quel besoin avait- il de les attaquer? prétendait-il régner du Nil au Tanaïs , du Tanaïs au Gange? Et n'est-ce pas du moins une ambition insensée, comme une bonne femme le disait à Philippe , que l'ambition d'envahir ce que l'on ne peut gouverner? U histoire reproche à Alexandre le meurtre de son favori ; mais lui re-

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pioclie-t-elle d'avoir versé le sang de lant de nations paisibles qu'il fît égorger à plaisir, pour se Taire louer des sophistes d'Athènes, et faire dire à Lacédémone , Puisque Alexandre veut être Dieu, qu'il soit Dieu ?

Cependant l'on conçoit comment, dans un homme extraordinaire ,' le génie des grandes choses , l'audace , la valeur, la constance dans les travaux , en un mot , cette force d'ame qui justifie en quelque sorte l'ambition de dominer, ont pu en imposer à des historiens susceptibles d'enthousiasme; et dans Quinte -Curce on pardonne à l'illusion qu'il s'est faite sur son héros : comme elle était sans intérêt, elle est exempte du soupçon de bassesse ; il a manqué de philosophie , et non pas de sincérité. Mais qui condamnait Velléius Paterculus à la plus lâche prostitution où puisse être réduit le plus vil des esclaves ! C'est lui qui nous a dit, Semper magnœ fortwiœ cornes est adulatio ; et il semble avoir voulu le prouver par son exemple , en rampant aux pieds de Tibère. Encore Tibère , ce monstrueux Prolée, par la diversité de ses mœurs et de sa conduite , et par le mélange imposant de quelques grandes qualités parmi des vices détestables, donnait -il prise à la flatterie ; mais quel prétexte peut-elle avoir lorsqu'elle veut trouver de l'héroïsme dans un orgueil sans courage, et dans une arrogance oisive et molle qui ne fait qu'ordonner le crime et le malheur? Jamais un despote indolent , qui

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du sein de ses voluptés envoie à ses voisins l'effroi, la désolation, le ravage , devrait-il entendre Vhistoire dire de lui qu'il a dompté des nations , remporté des victoires? La valeur de ses troupes , l'habileté de ses généraux , quelques milliers d'hommes de plus, qui, du côté de l'ennemi, ont péri dans une campagne, quelques champs dévastés et inondés de sang, dont il est resté possesseur jusqu'au premier revers : voilà les titres de sa gloire; et des guerres injustes, qui ont ruiné ses peuples, lui ont obtenu la même place que si , au péril de sa vie et au mépris de son repos, il avait pris et porté les armes pour le salut de son pays.

Ainsi, sans se croire coupable d'adulation, et seulement séduite et entraînée par l'opinion dominante et par l'ivresse populaire, Vhistoire n'a presque jamais apprécié ni les faits ni les hommes à leur juste valeur.

Il y a cependant quelque chose de plus vil et de plus lâche que l'adulation dans un écrivain : c'est la calomnie ; et les historiens animés de l'esprit de parti n'en ont été presque jamais exempts. Soit passion , soit complaisance , loin de se faire un scrupule , une honte de noircir ou la secte ou la faction contraire, ils semblent s'en faire un devoir. Louis XIY avait pu mériter l'aversion des protestants ; mais les historiens protestants se sont déshonorés en outrageant Louis XIV. Je m'étonne fomment des nations généreuses ont applaudi à

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la bassesse des écrivains qui , pour leur plaire , se sont ("ails caloninialeurs. On pardonne l'injure aux malheureux en qui l'oppression et la souffrance ont exailé les haines et les ressentiments ; mais que les oppresseurs eux-mêmes calomnient les opprimés , que le despotisme , indigné d'une résistance légitime, s'en venge en outrageant ceux qu'il n'aura pu asservir ; c'est un genre d'indignité que les anciens ne connaissaient pas. Le fanatisme national en est l'excuse dans la populace ; rien ne peut l'excuser dans un historien. La situalion de son ame est le calme et la liberté.

Celui-là seul est donc impartial, dont on ne peut deviner, enlisant , quels étaient son pays , sa religion , son état ; s'il était Grec , ou Romain, ou Samnite, Français, Anglais, ou Américain; s'il était de l'ordre des sénateurs , ou du collège des pontifes, ou de la classe des plébéiens; s'il tenait pour l'oligarchie , ou pour le gouvernement populaire ; celui enfin qui, ne laissant voir l'esprit et l'intérêt d'aucun corps ni d'aucune secte , paraît n'avoir d'autre parti que le parti de la vérité.

Mais si l'on exige de V histoire un désintéressement absolu, une impartialité constante, de quel sentiment sera-t-elle animée? Demanderais-je à l'écrivain une tranquille et froide indifférence entre le crime et la vertu , une insensibilité stupide pour des actions ou des événements qui décident du sort des peuples? Non , certes , et

lin historien apathique me semble un hoMime dénaturé : mais l'intérêt dont il doit être ému n'est ni celui de la vanité d'un sénat ou d'un souverain , ni celui des prospérités et de la grandeur d'un empire, ni exclusivement celui de sa patrie; mais celui de l'humanité , de l'innocence , de la faiblesse , de la vertu dans le malheur , de ses semblables^ quels qu'ils soient et quelque paj s qu'il habitent , lorsqu'ils souffrent des maux qu'ils n'ont point mérités. Ce n'est pas que je voulusse voir dans Vhistorien les émotions , les passions de l'orateur ou du poète ; tout , dans ses sentiments comme dans son langage , doit être grave et modéré ; mais il est une manière d'être affecté qui convient à son caractère , et qui ellemême en constitue la décence et la dignité. Tout lecteur qui n'a point perdu le sentiment de la droiture et de l'équité naturelle ne peut souffrir qu'un historien décrive froidement des proscriptions et des massacres; encore moins peut-il le voir sans indignation , abjurer le nom d'homme pour n'être plus que ce qu'on appelle patriote ou républicain. Il n'est rien qu'on ne doive à son pays , excepté son aveu pour des actions injustes ; et s'il est honteux d'y donner son consentement , à plus forte raison l'est-il d'y prostituer des éloges. Le crime national , comme le crime personnel , doit être crime sous la plume comme sous les yeux de l'homme de bien. S'il manque de courage , il peut ne pas écrire ; mais

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s'il écrit, aucun devoir ne peut le forcer à trahir la vérité , la nature et son ame ; et ce qui constitue l'intégrité, la sincérité et la dignité de V histoire , contribue aussi naturellement à rendre intéressante la vérité qu'elle transmet.

On peut distinguer, dans V histoire , un intérêt d'instruction et un intérêt d'affection. Quant à l'instruction , il n'est pas difficile, soit dans les laits, soit dans les hommes , de discerner ce que Vhistoire doit prendre soin de recueillir ; il suffit de se demander quels sont . parmi les événements et les exemples du passé , ceux qui peuvent être pour l'avenir des avis salutaires ou de sages leçons.

Ce qui, d'un siècle à l'autre, peut instruire les hommes, ce sont d'abord les diversités de l'espèce humaine elle-même , si bizarrement variée et dans son naturel et dans les accidents qui l'ont modifiée : les premières agrégations; la condition primitive ; les manières de vivre, les moyens d'exister ; le mélanges des colonies avec les peuples aborigènes ; l'organisation de la société ; les différences de génie et de caractère des peuples ; les vices et les avantages des constitutions et des formes que la société s'est données, ses mœurs, ses coutumes, ses lois , les progrès de son industrie et de sa civilisation, les sources plus ou moins fécondes de sa force et de sa richesse ; ce qui a le plus contribué à son accroissement et à sa décadence; les causes des événements qui

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ont marqué sa durée et des changements qu'elle a subis ; surtout le caractère , le génie , les talents , les vertus , les vices des hommes qui ont le plus agi et pesé sur ses destinées : tels seront , au premier coup-d'œil ; les objets d'une curiosité sérieuse , digne de la postérité.

Les points principaux sur lesquels semble, dans tous les temps , avoir roulé le monde , sont la religion et la politique : ses premiers mobiles furent le besoin , l'inquiétude du malaise , et l'espérance d'un meilleur sort ; les fruits de sa civilisation ont été l'agriculture, le commerce, la police , la discipline , les mœurs , les lois , les arts, l'abondance, et la sûreté ; les semences de ses discordes , l'ambition , l'avarice et l'envie ; ses fléaux , la guerre et le luxe , la superstition et le fanatisme , les dissensions domestiques , les jalousies nationales, les rivalités personnelles^ les intérêts et l'ascendant de quelques hommes extraordinaires, et ladocilité stupide, l'ardeur aveugle de la multitude à servir les passions ou d'un seul , ou d'un petit nombre. C'est donc là bien évidemment ce que le présent et l'avenir ont intérêt de savoir du passé , pour en tirer les fruits d'une expérience anticipée , et se rendre , s'il est possible , meilleurs . plus sages et plus heureux.

Réduite à ces points principaux , V histoire serait dégagée d'une multitude de détails oiseux , stériles et frivoles, que la vanité seule ou d'une

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ville , OU d'une province , ou d'un corps , ou d'une famille , rend importants pour elle , et qui pour le reste du monde ne sont dignes que de l'oubli. Mais il est dans les causes des événements mémorables , un intérêt d'affection qui est comme l'ame de V histoire , et qui rapproche et réunit tous les lieux , tous les temps , tous les peuples du monde , parce qu'il les met en société de périls et de craintes , et que dans le passé il leur fait voir l'image du présent et de l'avenir. Posteri , poster}, Destin resagitur, est la devise àeVliistoire; c'est par ces relations et par ces ressemblances qu'elle nous rend , comuse on l'a dit ,

Contemporains de tous les âges, Et citoyens de tous les lieux.

Or si cet intérêt tient essentiellement à la nature et des faits et des hommes , il tient aussi à la manière dont les hommes sont peints et dont les faits sont racontés. Le même événement , retracé par deux écrivains également instruits , mais inégalement doués de sensibilité , de chaleur , d'éloquence , sera stérile et froid sous la plume de l'un , fécond et pathétique sous la plume de l'autre ; et c'est ici que se fait sentir la différence que j'ai déjà marquée entre un témoin comme Suétone et un témoin comme Tacite. UhistorieHj je le répète, n'est ni poète ni orateur : son style ne sera donc ni aussi coloré , ni aussi véhément que le style oratoire et que le style poé-

tique ; ce n'est ni l'imagination ni la passion qui le doit dominer , c'est la vérité simple ; mais la vérité simple a sa couleur , comme elle a sa lumière , et sa lumière n'est dénuée ni de force ni de chaleur. U historien est un témoin fidèle , grave , ingénu , mais sensible; et son sljle n'en est que plus sincère, lorsqu'il porte l'impression que les objets ont dû laisser dans son esprit et dans son ame. Or ces impressions se font sentir, ou à chaque trait , comme dans Tacite , ou seulement par des traits échappés , comme dans cet exemple cité par Montesquieu à la louange de Suétone. Suélone, après avoir froidement décrit les atrocités de Néron , change de ton tout à coup, et dit: « L'univers entier ayant souffert ce monstre pendant quatorze ans , enfin l'abandonna. Taie monslrum per quatuordecim annos perpessus terrarum orhis , tandem deseruit. Ce changement de style, cette découverte soudaine de la manière de penser de l'écrivain, cette façon de rendre en aussi peu de mots une si grande révolution , excite sans doute dans l'ame, comme l'observe Montesquieu , l'émotion delà surprise. Mais quelque frappants que soient de pareils traits répandus dans Yhistoire, ce contraste d'une froideur continue avec un mouvement de sensibilité soudain , rapide et passager, ne paraîtrait pas assez naturel , s'il était trop Iréquent , et s'il était rare , il ferait peu d'honneur au caractère de l'écrivain qui, de sang- froid , pourrait dé~

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crire un long tissu d'atrocités, sans aucun signe d'émotion. J'aime donc mieux la manière ingénue et simple de Tacite, qui, à chaque trait de burin , nous fait sentir ce qu'il a éprouvé luimême , comme lorsqu'il décrit les commencements insensibles de la domination d'Auguste. Positio triumviri nomine y consulem se ferens y et ad luendam plebem trihwiitio jure contentum j uhimilitem donis , populum annona , cimctos dulcedine otil pellexil , insurgere paulatini y mun'ia senatus y magistraLuum y legum, irise trahere , nidlo advei'sanlej quiim feroclssinii per actes aut prose riptione cecidissent y cœteri nohdium y quanto quis sejvitio promplior y opihiis et honoribus extollerentur , ac, novis ex rehiis aucli y tut.a et prœsentia , quam vêlera et pericidosa mallent. Neqiie provinciœ illwn reriim statuin ahniiehanl y suspecta senatus populiqiie imperio , oh certamina potentium y et a\>aritiaiii magistratuum y mvalido legwn auxdio y quœ vi , ambitu , postremo pecunia turbabantur (i). Dans

(i) « Auguste ayant dépose le nom de triumvii*, et n'affectant que celui de consul, parut d'abord se contenter de l'autorité de tribun , afin de protéger le peuple ; mais dès qu'il eut gagné les soldats par des dons, la multitude par l'abondance, tous par l'attrait d'un doux repos , on le vit s'élever insensiblement , en attirant à lui le pouvoir du sénat, des magistrats , et des lois , sans que personne y mît obstacle. Les plus intraitables avaient péri dans les combats ou dans la foule des proscrits. Le reste des nobles voyait c'\e les richesses et les honneurs se mesuraient à l'empressement que

ce pen de mois, le caractère d'un oppresseur adroit, d'un peuple avili, d'un sénat corrompu, et l'impression que cet état de Rome fait sur l'ame de VJiistorlejiy percent d'autant plus vivement, que l'énergie de l'expression n'en est que la vérité pure.

De même, soit que Tacite nous dévoile les profondes noirceurs de l'ame de Tibère , les turpitudes d'Agrippine, la férocité de Néron ; soit qu'il nous représente la stupide insensibilité de Claude; soit qu'il nous décrive la mort philosophique de Sénèque , la mort héroïque de Thraséa, la mort plus philosophique et plus héroïque d'Othon , ou celle de Pétrone, si singulièrement mêlée d'une indolence épicurienne et d'une constance stoïque ; le vice, le crime, la vertu, leur mélange, tout dans son style porte le double caractère de l'objet et de l'écrivain. Il semble avoir un fer brûlant pour flétrir le vice et le crime", et les couleurs les plus suaves pour représenter la vertu. Voyez sur un même tableau la peinture de l'ame de Domitien et de celle d'As'ricola.

chacun îéaioignait pour la servitude; et agrandis par le nouvel état des choses , ils préféraient, à la périlleuse incertitude de leur situation passée, des biens assurés et présents. Ce changement nedéplaisaitpas même aux provinces, à qui les dissensions des grands et l'avarice des magistrats avaient rendus suspecte la domination du sénat et du peuple , et qui n'attendaient plus aucun secours des lois , que la force . la brigue, et la cupidité , avaient anéanties. »

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Nero tamen suhlraxil ocitlos , Jussitque scelera , non spectavit. Prœcipua suh Domitiano miseriarum pars erat videre et aspici : quwn suspiria nostra suhscribercniur ; quum denotandis lot hominum pallorihiis sufjiceî'et sœviis die vidlus , et ruhor a qiio se contra pudorem munlehat. Ta iwro y felix y4gr'lcola , non tanlum vitœ claritate , sed oppor-

lunitate morlis Si quis piorum manibus locus j

si\, ut sapientibus placet , non cimi corpore eoctinguuntur magnœ animœ , placide quiescas; nosque j domiun tuam j ab injirmo desiderio et mu~ liebribus lamentis ad contemplalioneni virtutum tuariim voces , qiiàs neque liigeri neque plangi Jasest... Idfdiœ uxorique prœceperim , sic patris , sic marili memoriam venerari ut omnia facta dictaqiie ejus secuni revolvanl , famamque ac JigU" ram animi niagis quant corporis conipleclantur... Forma mentis œterna , quant tenere et exprimere y non per aliénant materiam et artem , sed tuis ipse moribus possis. Quidquid ex Agricola amavimus , quidquid mirall suntus y manet , mansurumque est in aniniis hominum, in œ le mita te temporum , fania rerum (i).

(i) « ^'éron du moins détournait les yeux. Il ordonnait le crime; il ne le regardait pas. Sous Domitien, un surcroît de supplice pour les mourants était de le voir el d'en être vus. Il tenait registre de nos soupirs; et pour épier et noter tant de malheureux, il suffisait de ce visage atroce, que sa rougeur prémunissait contre celle de la pudeur.

ccVous, Agricola, vous avez été heureux et par réclat de

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Ce ne fut pas sans de lents progrès que V histoire ancienne parvint à ce degré de perfection inimitable. Les premières annales des Romains n'étaient qu'un registre public, où étaient inscrits, sans aucun art, les événements de l'année. C'est d'après ce modèle qu'écrivirent Vhistoire Fabius Pictor, et Pison (i). Il en avait été de même parmi les Grecs; et c'était ainsi que Phérécide. Hellanicus, Acufilas avaient écrit. Mais au lieu que dans Rome, jusqu'au temps

votre vie, et par une niort qui vous a épargné le spectacle de tant de maux. S'il est un asile pour les mânes; si, comme le disent les sages, les grandes âmes ne sont pas éteintes au même instant que périssent les corps, homme juste, reposez en paix; et nous, votre famille, enseigneznous à vous regreUer sans faiblesse, et à cesser de vaines plainte? 3 en contemplant ces rares vertus qui nous défendent de vous pleurer. Ce que vous doivent aujourd'hui et votre fille et votre épouse, c'est de conserver si présente et de révérer si tendrement la mémoire d'un père et d'un époux, qu'elles soient sans cesse occupées de ses actions et de ses paroles; c'est d'embrasser plutôt l'image de son arne que celle de son corps. L'ame est douée d'une forme immortelle que nul objet matériel, nul art étranger ne peut rendre; et la vôtre a pu seule se peindre dans vos mœurs. Tout ce que nous avons aimé, tout ce que nous avons admiré dans Agricola, nous reste, et revivra sans cesse dans l'éternité des temps et dans la mémoire des hommes. »

(i) Hanc similitudinem scribendi nndti secuti swit , qui sine ullis ornamentis monumenta solum temporum^ homijiiini , locorinn ^ gcxtnrmvqiw rrrinn reliqueriint. (Cic. de Or. 1.2.)

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deSalluste, V histoire fut réduite à celte sécheresse, à celte nudité d'expression, où l'écrivain ne recherchait pour toute gloire que la brièveté et la clarté (i); dans la Grèce, elle avait de bonne heure formé son génie et son style aux écoles de l'éloquence et à celles de la philosophie : c'était de là qu'était sorti cet Hérodote, dont l'élocution ravissait Cicéron lui-même ; ce Thucydide , qui , dans l'art de parler, passa de loin , dit-il, tous ses rivaux ; dont le style est si plein de choses . que le nombre des pensées y égale presque le nombre de paroles, et qui réunit tant de précision avec tant de justesse , que l'on ne sait si c'est l'expression qui orne la pensée , ou la pensée l'expression (2). De la même école sortirent Ephore et Théopompe , deux hommes de génie, tous deux disciples dTsocrate. Enfin parut , ajoute Cicéron , le digne élève de Socrate , le prince des historiens, Xénophon (3).

Le premier des Latins qui appliqua l'éloquence à V histoire ^ ce fut Salluste. Tile-Live l'y déploya,

{i) Et dum intelligatur quiddicant , iinam dicendi lande m putant esse ^ hrevitatem. (De Or. 1. 2.)

(2) Qui ita creher reruni frequenlia , ut verborum prope numenim sententiarum numéro consequatur ; ita porro verbis aplus et pressus , ut nescias utrum res oralione , an verba sentenliis illustrentur. ( Ibid. )

(3) Deinde etiam. a philosophia profectus princeps Xénophon , socraticus ille. (ILicL)

et avec autant de magnificence que Thucydide et Xénophon lui-même, mais , comme eux , avec ]a réserve convenable au témoin des temps. Dans ses récits comme dans ses harangues , il est toujours près des limites qui doivent séparer Vhislorieii de i'oraleur et du poète, mais il ne les passe jamais; et j)0ur le charme et la dignité du sljle de y histoire , pour le degré d'élévation et de couleur qui lui convient ;, l'ampleur, la pompe et l'harmonie dont il est susceptible, je ne crois pas qu'il y ait de modèle plus accompli que Tite-Live.

Mais ce n'est pas tout, ce n'est pas même assez pour Xhistoire d'être éloquente : il lui est surtout recommandé d'être philosophique; et pour ce dernier caractère , que j'appellerai sa vertu, rien n'est comparalde à Tacite. Plus pressé, plus concis, plus vigoureux que Tite-Live du côté de l'expression , il est aussi, du coté des pensées , plus énergique et plus profond; et du côté des mœurs , plus grave et plus austère. Qu'un peintre , d'après leur génie , essaie de se figurer et de nous peindre leur irhage , il va donner à Tite-Live un air calme et majestueux , mais à Tacite un air mélancolique . mêlé de sensibilité , de sévérité , de bonté.

« Qu'on ne compare pas, dit-il, nos annales avec ces anciennes histoires de la république romaine. Là, des guerres et des travaux immenses, des rois vaincus et captifs; et au dedans, des

du: t. t t t é \{ A T n r, r. . Tir)

dissensions des consuls avec les Irilnins. des lois j)our le partage des terres , ou pour assurer l'al)ondance, les débals des grands et du peuple, sont décrits avec liberté. Ici c'est un travail obscur et resserré dans des bornes étroites. » Et ce- ])endant c'est celte obscurité d'une paix triste et sombre , intérieurement troublée par la fermentation de tous les vices et de toutes les passions d'une foule de mauvais princes , environnés d'une cour dépravée , c'est là le grand intérêt de Tacite. Son Histoire même, où il annonce de si tragiques événements (j), n'est pas aussi attachante -que ses Annales, par la raison que dans celles-ci ce sont les hommes encore plus que les choses qu'il creuse et qu'il approfondit. Avec quels traits il peint la violence et l'atrocité de ce Métellus, l'accusateur de Thraséa î quel charme il prête à

(i) Opus aggredior opimum casibus^ alrox prœliis , discors sedilionihiis , ipsa etiain pace sceviim : quatuor principes ferra interenipti , tria hella civilia ^ plura externa^ ac jjlerumque proxima... llalia novis cladiùus , vel post longorum sœculorum seriem repetitis , afflicta : haustœ aut ubrutce urbes ^ Jecundissima Campaniœ ora^ et urbs incendiis vastata^ consuviptis antiquissimis dehibris ^ ipso Capiiolio manibus cii-nimi incenso : pollutœ cœrimonice : magna adultérin : plénum exiliis mare , infesli cœdibus scopuli : alrucms in urbe sœvitum : nobilitas , opes , omissi gestique honores pro crimine , et ob virtuies ceriissimum exiliuni ; nec minus prœmia delatorutn invisa quam scelera... odio et terrore corrupti in dominos sej'vi , in patronos liberti , et (juibiis (Irrrct iiu'miciis , pcr aniicos l'jipnssi. (Hist. liv. i.)

l'éloquence de la fille de Séranus ! comme il est toujours l'ami ardent de la vertu , l'ami tendre de l'innocence dans le malheur, et l'ennemi austère

Or c'est ce caractère de moralité répandu dans l'Histoire et surtout dans les Annales de Tacite , qui en fait le prix inestimable. Nul homme, depuis que l'on a peint le sentiment et la pensée, n'a plus profondément g-ravé dans ses écrits l'empreinte de son ame. C'est, selon moi, de lui qu'on doit apprendre à quel degré de chaleur et d'intérêt le style de V histoire peut être poussé, sans rien perdre de son impartialité , et sans rien ôter à l'écrivain de son intégrité de juge. Dans hcs harangues, nulle emphase ; dans ses portraits , nulle manière; dans ses descriptions, nul appareil; dans ses réflexions, même les plus profondes, nulle ostentation de pensée; dans ses expressions les plus hardies et les plus énergiques, nulle contention, nul effort : partout la vérité sans fard , et toujours ce qu'un témoin attentif et sévère, un observateur sérieux et pénétrant a vu de plus caché dans le fond de l'ame des hommes, lorsque les situations et les événements lui en ont révélé le secret. Lisez le règne de Tibère , ou celui de Néron ; ces deux terribles et longues tragédies , dont Rome est le théâtre , et où Tacite a porté si loin l'art d'émouvoir : l'éloquence artificielle, le soin d'orner et d'agrandir n'y entre pour rien. Mais en même

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temps qu'il est impossible d'y apercevoir un trait exagéré ou superflu , il est impossible d'y désirer un trait sensible et intéressant qu'il ait manqué, ou qu'il ait affaibli.

Je suis ce])endant très éloigné de vouloir que V histoire n'ait qu'un modèle , ou que le même soit toujours préférable ; et je commence par distinguer deux hypothèses qui demandent deux manières très différentes : l'une , où Vh/storien suppose des lecteurs qui ne savent rien de ce qu'on va leur raconter ; et l'autre , qui suppose des lecteurs vaguement , confusément instruits des événements qu'on rappelle. A. la première doii s'appliquer la méthode que Cicéron (i) nous trace pour y histoire développée ; c'est la manière de Tite-Live : à la seconde , il convient de serrer le tissu des événements , d'approfondir au lieu d'étendre ; c'est la manière de Tacite. Que tous les historiens romains eussent péri dans un incendie , et que Tite-Live lui seul eût été conservé , nous aurions su Vhistoire romaine. Mais

( 1 ) In rébus rnagnis memoriaque dignis , consilia priinum^ cleinde acta^ posteaeventus exspectantur : et de consdio signijicari qidd scriptor probel ; ei in rébus gestis declarari , non soluni qidd actum aiit dictiim sit , sed etiam quo modo , et quiim de eveiUit dicatur , ut causée ejcplicentur omnes , vel casus , vel sapientiœ , vel temeritatis ; hominumque îpsorum non solum res gestcv , sed etiam qui fama ac nonn'ne excellant, de eu jusque vita atque natura. (DeOr. l. 2.)

72 E I. E M E IN T s

qu'un écrivain comme Tacite nous fût resté seul à la place de Tite-Live ; ces faits indiqués d'un seul trait ; ces détails si rapidement , si brièvement accumulés , seraient à chaque instant des éiiig-mes inexplicables.

Lestjle, si je l'ose dire, substantiel et condensé, qui convient à des faits déjà connus, et où la pensée aide à la lettre , n'est donc pas celui qui convient à des récits dont le fond , les détails , les circonstances , tout est nouveau.

Deux autres hypothèses , relatives aux temps, peuvent encore exiger de V histoire j)\us ou moins de détails ; ce sonj, les points de perspective que les écrivains se proposent. Plus la postérité pour laquelle on écrit est reculée , plus l'intérêt des détails diminue ; et si , à chaque trait , V historien se demande , qu'importe a Favenir , a un avenir éloigné F le volume des Ants qu'il aura recueillis , se réduira souvent à peu de chose. Il n'y a que les peuples célèbres et les hommes vraiment illustres , dont les particularités domestiques soient intéressantes encore à une certaine distance Mais ce qui pour une postérité éloignée n'a rien de curieux , le temps auquel on touche , le pays où l'on est peut désirer de le savoir. C'est là , pour le discernement et pour le choix de l'écrivain , l'une des grandes difficultés. Il est presque assuré d'être prolixe à l'égard des siècles à venir , s'il accorde au sien les détails qu'il a droit de lui demander ; et s'il nésrlige ces détails . il s'expose

DE LITTÉRATURE. "jl)

au reproche de n'avoir pas rempli sa lâche; carce!> détails ne sont pas tous frivoles , et la proximité des temps peut leur donner une influence et de rapports d'utilité qui les rendent indispensables.

V/hist.orum qui ne s'occupera que de sa propre gloire , évitera aisément cet écueil en choisissant parmi les siècles écoulés , celui qui lui présente le plus de sommités brillantes et d'événements susceptibles d'un intérêt universel. L'histoire des révolutions aura toujours cet avantage. Mais s'il se borne, pour être utile, à raconter fidèlement ce qu'il a vu de près , on doit s'atlendre qu'en écrivant Vhistoiie de son siècle , il n'aura ni la précision ni la rapidité d'un écrivain qui , dans l'éloignement, ne cherche que des points éminents à tracer , et que de grands tableaux à peindre.

Enfin , dans l'hjpothèse la plus commune, il peut arriver que le nombre des objets importants dont V histoire est chargée ; que la difficulté de les lier ensemble , de les distribuer , de les mêler sans les confondre -, que la difficulté plus grande encore de donner à chacun toute son étendue , sans ralentir, suspendre, intervertir le cours et l'ordre des événements; en un mot, que la complication de la machine politique oblige l'histoire à la décomposer , à se diviser elle-même en autant de parties qu'elle a d'objets divers ; et c'est ce qu'elle a fait souvent. Ainsi la guerre , les finances , le commerce , les arts , les lois , les riégociaîioiis , ont eu leur histoire distincte ; el

de cette division naît la différence des styles convenables à leur objet.

L'art militaire , la marine , l'économie , le commerce , les lois ont une langue sévèrement exacte. (]el!e de la politique est plus affilée et plus subtile : dans les afFaires du cabinet elle est vague, mystérieuse et réservée , Montaigne dirait cauteleuse. Celle des intrigues de cour est plus raffinée encore et plus flexible. Mais lorsque dans les factions , les troubles domestiques , les révolutions , les désastres, on a de grands caractères, à développer , de grandes passions à faire agir , de grandes scènes à décrire ; la langue de Vhistoire devient presque celle de l'éloquence ou de la poésie. Voyez, dans Tacite, l'incendie de Rome; dans Tite-Live , le combat des Horaces et la conjuration des (^racches ; dans Plutarque , le triomphe de Paul-Emile : c'est tour-à-tour Homère ou Corneille qu'on croit entendre.

Ainsi , lors même que l'écrivain s'impose la tâche pénible d'embrasser d'un coup d'œil tout ce qu'un siècle lui présente d'intéressant pour l'avenir , et qu'il considère le corps politique , dont il décrit les révolutions , comme une machine dont le mouvement est le résultat d'une foule d'impulsions données par différents ressorts liés et combinés ensemble; alors même non - seulement il n'est pas permis à son style d'être uniforme , mais il a besoin d'être souple et "varié plus que jamais. Une négociation , une campagne

militaire, une intrigue de cour, une conspiration, un détail important de police ou de discipline, un code de législation , demandent un esprit et une plume différente; et Vhistorieii ^ dont le génie aurait cette heureuse facilité à recevoir l'empreinte des objets qui s'offriraient à sa mémoire , serait peut-être de tous les écrivains le plus rare et le plus merveilleux dans sa perfection.

Pour en approcher autant qu'il est possible , le vrai moyen , à ce qu'il me semble , est de n'affecter aucun style , de ne jamais se tendre et se roidir , et de livrer son esprit et son ame à l'impression des objets qui doivent successivement agir sur la pensée , modifier le sentiment , et s'approprier l'expression.

kiwûV Jiistoire diffère d'elle-même par ses Ions, ses couleurs, ses caractères différents, selon les objets qu'elle exprime. Quelqu'un a dit que pour Vhistorien, le meilleur style était celui qui ressemblait à une eau limpide. Mais s'il n'a point de couleur à soi, il prendra naturellement celle de son sujet , comme le ruisseau prend la teinture du sable qui forme son lit. h'histoire politique et morale , la plus féconde en réflexions ; Vh/stoire des cours, la plus curieuse dans ses détails; celle des révolutions, la plus dramatique de toutes ; V histoire générale , ou celle d'un pays ; celle d'un empire, ou d'un règne; des annales, ou des mémoires, demandent plus ou moins de développement ou de précision , d'ampleur ou

"6 ÉLÉMENI'.S

de rapidité , de philosophie ou d'éloquence : et prescrire à Vhistorien d'avoir toujours un même stjle , ce serait comme prescrire au peintre de n'avoir jamais qu'un même pinceau.

Je n'ajouterai plus qu'une observation qni intéresse les écrivains modernes. C'est qu'on se méprend quelquefois au caractère de simplicité et de gravité, qui convient en effet au style de VhistGÏre. Dans ce sens-là, simple et grave ^ signifie éloigné de toute alTectation dans la manière, de toute recherche dans la parure. Mais comme en peinture, en sculpture, l'expression de la force, de la fierté , de la majesté , peut être simple , et c'est réellement lorsqu'elle a toule sa beauté, il en est de même dans l'art d'écrire. La gravité n'exclut que les mouvements passionnés. C'est dans le sourcil de Jupiter, c'est dans le regard de Neptune, que la colère est exprimée; c'est dans les traits, non dans le geste, que l'artiste fera sentir le caractère ou de Caton ou de Brulus , et la situation de leur ame , soit au moment que l'un a résolu sa mort, soit au moment que l'autre délibère d'assassiner son ami, peut-être son père. Telle est l'expression , presque immobile , du stvîe grave. Aucun des grands mouvements oratoires ne lui convient; mais dans sa chaleur concentrée et retenue il a son énergie. Nulle emphase , nulle figure , nulle épithète ambitieuse ; mais le mot propre , le plus vif et le plus pénétrant , lui communique sa vigueur.

DE LITTÉRATUR n. 'J'^

Le Iribun qui vient de poignarder Messaline , paraît devant Claude au moment qu'il est à table, et lui dit qu'elle est morte. Tacite , en traçant le tableau de celte scène , n'y ajoute rien qui marque l'impression qu'elle fait sur lui; et , sans l'énoncer , tout l'exprime. Nuntiatwn Claudio epiilanti periisse MessaUnam , non disùncio , sua an aliéna manu: nec ille (juœsivit ; poposcitque poculum , et solita convivio celehravit. Nec secutis quidem diehus, odii , gaudii ^ irœ , tristitiœ , illius denique humani affectus signa dédit , non quum lœlantes accusalores aspiceret , non quum jilios mœrentes{i). ^

Le même historien nous peint le deuil de Home à la mort de Germanicus ; et sans qu'un mot de plainte ou de regret indique la tristesse dont ce tableau l'afFecte , on voit qu'il en est pénétré. Consules. . . et sejiatus , ac magna pars populi viam complevere ; disjecti , et, ut cm'qu3 libitum ^ Jlentes: aherat quippe adulalio , gnaris omnibus lœtam Tiberio Germanici movtem maie dissiniulari.

(i) fc Claiule était encore à table, lorsqu'on vint lui annoncer que iMessaline était morte, sans lui dire si elle avait péri de sa propre main ou de celle d'un autre ; et il ne s'en informa point. II demanda à boire ; et il acheva, comme de coutume, son repas avec ses convives. Les jours suivants, il ne donna aucun signe de haine, ni de joie, ni de colère, ni d'affliction, ni d'aucun sentimenthumain, soit envoyant les accusateurs de Messaline se réjouir, soit en voyant In douleur et les larmes de ses enfants. »

yS ÉLÉMENTS

Tiherius atque Augusta publico ahstinuere y inferius majestate sua rati, si palam lamentarentur } an ne omnium oculis vultum eorum scrutantihus

falsi intelligerentur Dies quo reliquiœ tumulo

Augusti inferehantur, modo per silentium imstus , modo ploratihus inquies : plena urhis itinera : conlucentes per campuni Martis faces. lïlic miles cum arniis y sine insignibus magistratus , populus pei tribus , ceciclisse rempublicam , nihil spei reliquum clamitabant : promptius apertiusque quarti ut meminisse imperilantium crederes. Nihil tamen Tiberium magis penetravit quam studia hominum accensa in Agrippinam; quuni decus patriae , solum Augusti sanguineui, unicum an tiquitatis spécimen appellarent, versique ad cœlum ac deos integram illi sobolem , ac superstitem iniquorum precarentur(i). Voilà le modèle du style grave , et toute-

(i) « Les consul?, le sénat, et la plus grande partie du peuple, remplirent le chemin par où le convoi devait passer, dispersés çà et là sans ordre, et pleurant tous en liberté ; car il n'y avait dans leur douleur aucune espèce d'adulation, tout le monde étant bien instruit que la mort de Germanicus était agréable à Tibère. Libère et Livie s'abstinrent de se montrer, soit qu'ils crussent indigne de la majesté de se lamenter en public, soit de peur que tant de regards pénétrants, observant leur visage , n'y découvrissent la fausseté deleurafflictiou... Le jourque les restes deGermanicus furent portés dans le tombeau d'Auguste, on vit Rome , tantôt semblable à une solitude où régnait un vaste silence , tantôt remplie de trouble et de gémissements. Toutes les rues de la ville étaient remplies; des flambeaux funèbreii

DELIT TEn.VTUUE. 79

fois d'un st} le si pitloresque et si haut en couleur, que le poète avec ses hardiesses et l'orateur avec ses figures atteindraient difficilement à ce degré d'expression. Or, il me semble que ce qu'un très gTand nombre à' historiens , parmi les modernes , ont négligé de se donner, c'est cette précision nombreuse , cette simplicité énergique, cette plénitude de pensées et d'affections profondes , cette gravité plus éloignée encore de la froideur que de l'emportement. On a écrit simplement V histoire ; mais trop souvent cette simplicité a été négligée , inculte et sans noblesse. Tantôt on a voulu prendre un style déAcloppé ; il a été faible , traînant , et lâche : tantôt un style concis et serré; et il a été sec et dur : tantôt un style abondant et pompeux; et il a été emphatique : tantôt un style familier; et il a été rampant. On s'est dit que l'histoire n'était pas l'éloquence; on s'est trompé : c'est l'éloquence même , mais retenue

éclairaient le champ de Mars. Les soldats y étaient sous les armes, les magistrats sans les marques de leur dignité, le ])euple divisé par tribus. Tous criaient que la république était perdue, qu'il ne restait plus d'espérance; et ces cri> éclataient aussi ouvertement et aussi librement que si on eût oublié que l'on avait des maîtres. Rien cependant ne pénétra si vivement Tibère que le zèle enflammé qu'on témoignait pour Agrippine : on l'appelait l'unique reste du sang d'Auguste, le seul exemple des mœurs antiques; et, les yeux levés au ciel , on suppliait les dieux de conserver sa race, et de la faire survivre aux méchants. »

bo ÉLÉMENTS

comme un coursier fougueux que le frein réduiraiL au pas, et qui, dans son allure, conserverail encore et sa vigueur et sa beauté. C'est ainsi que, dans Thucydide , dans Xénophon, dans Tite- Live, dans Tacite, et parmi nous dans Bossuet et dans Voltaire , on reconnaît toujours une abondance qui se ménage, une chaleur qui se tempère, une force qui se contient et qui règle ses mouvements; au lieu que dans les écrivains à qui manquent le nerf et la vigueur de l'éloquence, ce qu'ils appellent sobriété dans l'expression , n'est que de l'indigence ; ce qu'ils appellent retenue, n'est souvent rien que mollesse et langueur.

Le vrai mérite du stvle de Vhistoire sera donc de s'accommoder à son sujet et à son objet. Ces détails si intéressants des Vies de Plutarque seraient insoutenables dans une /iw^o/re générale de la Grèce ou de ITtalie. Cette belle simplicité des Commentaires de César aurait été de la sécheresse dans les Décades deTite-Live. La somptuosité du langage de Tite-Live aurait été du faste dans les ménjoires de César. Le cardinal de Retz eût été ridicule , s'il eût pris le ton grave et sentencieux du président de Thou , ou s'il nous eût décrit la fronde, du style qui convietit aux révolutions romaines.

En un mot , dans son tissu même le plus uni , le style de Vhistoii'e doit être simple avec dignité, ei d'un naturel également éloigné de î'afFectation

DE LITTÉRAT U RE. 8l

et de la nég-ligence , de l'enflure et de la bassesse; et autant il rejette ces hyperboles de Florus, lorsqu'il nous dit que les vaisseaux d'Antoine faisaient gémir la mer et fatiguaient les vents (i); et de César, que l'Océan , plus tranquille et plus favorable , l'avait laissé passer , d'Angleterre aux bords de la Gaule , comme en reconnaissant qu'il ne pouvait lui résister (2); et de Lucullus , qu'il semblait qu'ayant fait alliance avec la mer et les tempêtes , il leur eut donné la flotte de Mithridate à combattre et à disperser (3); et de Camille , que l'inondation du sang gaulois avait éteint dans Rome tous les restes de l'incendie (4): autant, dis- je, la gravité du style de V histoire rejette ces extravagances, autant sa dignité rebute le langage commun, le ton bourgeois, les phrases proverbiales des écrivains , qui , parmi nous, semblent avoir travesti V histoire h. dessein de la dégrader, comme dans ces expressions que Voltaire a notées : Le général poursuit sa pointe. Les ennemis furent battus a plate couture. Lis

( 1 ) ISton sine gemitu maris et labore ventorumferebantar.

(2) Ipso quoque Oceano tranquillo magis et propitio , quasi iriparem se faleretur.

(3) Plane quasi Lucullus , quodam cum fluctihus pro~ cellisque comniercio , dehellandum ivadidisse regem vends videretur.

(4) Ut omnia incendioruni vcstigia gallici sanguinis iiiundatione deleret.

Éltm. de Littér. III. ^>

s'enfuirent à ■vau-de-route. Il se prêta a des propositions de paix, après avoir chanté victoire. Les légions vinrent au-devant de Drusus par manière d'acquit. Un soldat romain se donnait a dix as par jour y corps el ame. Certes, ce n'était pas ainsi que les anciens écrivaient Vhistoire: nonseulement clans les choses les plus communes , ils s'énonçaient avec décence , mais souvent dans les grandes choses, sollicités par Je besoin d'exprimer vivement un trait de caractère , une pensée neuve et hardie , leur style s'élevait jusqu'au ton le plus haut: c'est ainsi que Tacite a peint l'effroi de Caligula , lorsque Tibère , que l'on croyait mourant , revint un moment à la vie: Cœsar in sdentio fixus a. swnma spe novisslma exspectahat. C'est ainsi qu'il a peint le deuil de Rome aux funérailles de Germanicus : Dies modo per silentium vastus , modo ploratihus mquies. Plutarque a de même exprimé en poète l'extrémité où Rome était réduite à l'arrivée de Camille: Rome était dans la balance avec Vépée de Brennus; et la révolution qu'opéra son retour: il ramena. Rome dans Rome.

Je ne me lasse point de citer ces modèles tout désespérants qu'ils me semblent; et à commencer par moi-même, je ne cesserai de dire à ceux qui veulent, en écrivant Y histoire y se rendre intéressants pour la postérité, ce qu'Horace disait aux poètes Latins en parlant des Grecs :

Noctuvnu Tersate manu ^ vcvsate diurnci.

Hymne. Uhjmne sacré , dans sa sublimité ^ est l'expression solennelle de l'enthousiasme de toi:L un peuple , le concert et l'accord d'une multitude d'ames qui s'élèvent à Dieu , soit en admiration des merveilles de la nature , soit en adoration des prodiges de la grâce , soit dans un transport unanime de reconnaissance et d'amour, ou dans un mouvement de crainte, d'étonnement , et de respect.

Ainsi, dans VJijmne , tout doit être en sentiments et en images. L'élévation en est le caractère: car toutes les pensées, toutes les relations en sont de l'homme au créateur; et ce n'est pas en disant de l'Etre -Suprême , comme dans Vhjmne attribué à Orpliée , qu'à; son aspect les plus hautes montagnes tremblent, et que les mers frissonnent dans leurs profonds abîmes j ce n'est pas non plus en lui disant, comme dans Vhjmne attribué à Cléanthe , J^ous voulez les biens et les maux dans les conseils de votre loi j ce n'est pas , dis-je , ainsi qu'on louera FEternel : car il ne résulte de ce galimatias oriental , ni une haute idée de sa puissance , ni une haute idée de sa justice. La goutte d'eau de l'Océan , le grain de sable des montagnes, ne sont rien en parlant de celui qui d'un souffle a créé les mondes ; et dire de lui qu'/Z a voulu les biens et les maux selon les conseils de sa loi ^ c'est le louer comme \^\\ flatteur peut louer un tvran.

84 lÊLÉMENTS

Le sublime n'est pas dispensé d'être raisonnal)]e; et le vrai sublime est celui qui est à la fois si simple et si frappant , qu'il saisit tout d'un coup et sans peine tous les esprits. Tel doit être celui de r/z/w/2e; car rAjr/?//2e est faite pour la multitude; et en même temps qu'elle doit être religieuse, elle doit être morale : or elle sera l'un et l'autre , si elle donne de l'Etre -Suprême l'idée qu'on en doit avoir, pour l'adorer avec crainte et avec amour ; si , en louant les saints, elle est la leçon la plus touchante des vertus qu'ils ont pratiquées; si , en célébrant les mystères, elle j fait voir autant de motifs d'espérance et de reconnaissance que d'objets de culte et de foi.

Les anciennes hjnines de l'église ont le mérite de la simplicité, mais n'ont que celui-là. Il faut en excepter quelques proses qui ont une beauté réelle , comme le Dies irœ , et le Vent , sancte Spiritus.

Les nouvelles hymnes donnent, pour la plupart, dans l'excès contraire à la simplicité; elles sont brillantées , ornées jusqu'au luxe, pleines d'imagination , dénuées de sentiment , et , en deux mots, élégantes et froides. Les auteurs pensaient à Horace en les composant; c'eut été à David, et surtout à Moïse , qu'il eut fallu penser.

La fameuse hymne de Santeuil , Stupete ^ génies ^ est un amas d'antithèses qui ne répandent ni chaleur ni lumière; et le compliment à la y ierçfo ,

niî L ( irÉK A J' ij i; i:. 85

lui rare, sancluut cjuid pavcbas , Facta IJci prias ipsa tcmpluin ?

est sj)irituel , mais déplacé ; ni rentlioiisiasme , ni la piété, n'ont de cet esprit-là.

Lorsque l'/y^w/ze n'est pas sublime, elle doit être onctueuse et touchante; elle doit prendre lour-à-tour le caractère de Bossuet dans ses Elévations d'une ame à Dieu, ou celui de Fénélon et de François de Sales dans leurs œuvres mystiques.

Hyperbole. Elle ne doit être sensible que pour celui qui écoute , et jamais pour celui qui parle; et c'est dans ce sens -là que Quintilien a dit qu'elle devait être extra fulem , non extra niodu.m: toutes les fois que l'expression dit plus qu'on ne doit penser naturellement, elle est fausse; elle est juste toutes les fois qu'elle n'excède pas l'idée qu'on a ou qu'on peut avoir. C'est dans cette vérité relative que consiste la précision de Vlijperhole même; car il n'y a point d'exception à cette règle , que chacun doit parler d'après sa pensée et peindre les choses comme il les voit. Celui qui soupirait de voir Louis XÏY trop à l'étroit dans le Louvre, et qui disait pour sa raison ,

Une si ijruudo majesté \ trop pou de toute Ja tcrie,

86 £LÉME^T.S

le pensait-il? pouvait-il le penser? C'est la pierre de touche de Vhjperbole.

C'est une maxime bien vraie en fait de g-oùt , qu'o/2 affaiblit toujours ce qu'on exagère ; mais exagérer, dans ce sens- là, veut dire, aller audelà , non de la vérité absolue , mais de la vérité relative. Celui qui exprime une chose comme il la sent n'exag"ère point, il rend fidèlement son sentiment ou sa pensée. L'objet qu'il peint n'a pas tous les charmes qu'il lui attribue; le malheur dont il est accablé n'est pas aussi grand qu'il se l'imagine ; le danger qui menace son ami, sa maîtresse , ce qu'il a de plus cher , n'est ni aussi terrible, ni aussi pressant qu'il le croit: mais ce n'est pas d'après la réalité même, c'est d'après son imagination qu'il les peint ; et pour en juger d'après lui et comme lui, on se met à sa place.

Ainsi , dans l'excès de la passion , Vhjperbole la plus insensée est elle-même l'expression de la nature et de la vérité.

vu LITTÉRATURE. 87

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iDiLLE. Lorsque Despréaux a peini Vid/lle comme une bergère en habit de fête , il l'a parfaitement définie telle que nous la concevons. Une simplicité élégante en fait le caractère ; et c'est par cette élégance, ennoblie, qu'elle se distingue del'églogue.

Chaque genre de poésie a son hypothèse distincte ; et c'est ce qui en fait la dilTérence, Or l'hypothèse de l'églogue et celle de VidjUe ne sont pas la même.

Dans des temps et parmi des peuples où l'excessive inégalité des conditions et des fortunes n'avait pas mis encore entre les honnnes cette différence inhumaine , à laquelle il est impossible de réfléchir sans s'attrister ; dans des climats surtout où la beauté du ciel , la fertilité de la terre, faisaient de la campagne le plus délicieux séjour; où , d'un côté , l'heureuse ignorance des besoins du luxe, et, de l'autre, la facilité à vivre dans l'aisance avec peu de peine et de soin , rapprociiaient si fort l'état des bergers de celui des rois, que l'un touchait à l'auire: l'églogue et VidjUe n'avaient pas deux hypothèses différentes, et ne devaient T>as avoir deux noms.

88 ÉLÉMEINJTS

Est venu le temps où clans la poésie champêtre il a fallu, non-seulement distinguer X idylle de l'ég-logue , mais l'une et l'autre du genre villageois.

Les vices et les ridicules du peuple de la ville transmis au peuple des campagnes ; les astuces de l'intérêt , les sottises de l'amour-propre et de la vanité , les intrigues de la galanterie , les duperies réciproques , et dans tout cela les mœurs paysannes combinées avecles mœurs bourgeoises, font le comique de Dancourt : rien ne ressemble moins à l'innocence et à la simplicité pastorale ; et les modèles de ce comique , on les rencontre à chaque pas dans les environs de Paris.

Mais pour trouver le sujet d'une églogue , il faut aller plus loin ; encore sont-ils rares partout ; et quant aux sujets de Xidjile , il n'en existe qu'en idée. Celles des idjlles de Gesner qui ont quelque vérité sont de simples églogues ; celles qui ont le plus de noblesse et d'élégance n'ont de modèle dans aucim pays.

Dans les idjlles de madame Deshoulières , la scène est au village ; mais la femme sensible et tendre qui parle aux fleurs , aux ruisseaux , aux moutons, n'est pas une de nos bergères ; c'est la maîtresse du château.

'UidjUe ne peut donc être prise que dans le système fabuleux ou romanesque. Ce sont les bergers de Tempe , ou des bords du Lignon , que l'on y met en scène ; c'est le langage de VAmintey

DE LITTÉ II VTU R E. 89

on àxx Pastoi' fido , que parlent ces bergers; et dans ce système, VidjUe a son merveilleux comme l'épopée; car elle est d'un temps où non-seulement les rois , mais les dieux mêmes , daignaient vivre avec les bergers :

Habitarunt di tjuoque silwas , Dardaniusque Paris.

C'est ainsi que Vidjlle , comme nous l'entendons, sans cesser d'être simple , doit être noble et élégante.

Telle, aimable en son air, mais humble dans son style, Doit éclater sans pompe une élégante idjile.

Elle ne mêle point des diamants à sa parure , mais elle a un chapeau de fleurs. Voyez Eglogue.

En peinture , Teniers a fait des scènes paysannes ; Berghem , des églogues ; le Poussin , des idjUes ; et pour exceller dans ce genre , il ne manquait à celui-ci que de peindre les paysages comme les Breugles et le Lorrain.

Illusion. Dans les arts d'imitation la vérité n'est rien , la vraisemblance est tout ; et nonseulement on ne leur demande pas la réalité , mais on ne veut pas même que la feinte en soit l'exacte ressemblance.

Dans la tragédie , on a très-bien observé que V illusion n'est pas complète. i° Elle ne peut pas l'être ; 2 ' elle ne doit pas l'être. Elle ne peut pa^

go É L É M E JN r S

l'être, parce qu'il est impossible de faire pleinement abstraction du lieu réel de la représentation théâtrale et de ses irrégularités. On a beau avoir l'imagination préoccupée, les yeux avertissent qu'on est à Paris , tandis que la scène est à Rome ; et la preuve qu'on n'oublie jamais l'acteur dans le personnage qu'il représente , c'est que dans l'instant même où l'on est le plus ému , on s'écrie : u4h ! que c'est bien Joué! On sait donc que cen'estqu'un jeu ronn'applaudiraitpointAuguste, c'est d'une Brisard qu'on applaudit.

Mais quand , par une ressemblance parfaite , il serait possilîle de faire une pleine illusion , l'art devrait l'éviter, comme la sculpture l'évite en ne colorant pas le marbre , de peur de le rendre effrayant.

Il y a tel spectacle dont V illusion tempérée est agréable ; et dont V illusion pleine serait révoltante ou péniblement douloureuse. Combien de personnes soutiennent le meurtre de Camille ou de Zaïre, et les convulsions d'Inès empoisonnée, qui n'auraient pas la force de soutenir la vue d'une querelle sanglante ou d'une simple ag-onie? Il est donc hors de doute que le plaisir du spectacle tragique tient à cette réflexion tacite et confuse, qui nous avertit que ce n'est qu'une feinte , et qui par là modère l'impression de la terreur et de la pitié.

Je sais bien que l'écliafaud est la tragédie de Ja populace, et que des nations entières se sont

DE LITTEKATUUE. 9I

amusées de combats de gladiateurs ; mais cet exercice de la sensibilité serait trop violent pour des âmes qu'unesociété douce et Yoluptueuseamollit, et qui demandent des plaisirs délicats comme leurs organes.

Ce ne sera que lorsque l'habitude de ces plaisirs en aura émoussé le goût et que les âmes seront blasées, qu'on sera obligé d'employer, comme des liqueurs fortes, des moyens violents de réveiller en elles une sensibilité presque éteinte : et c'est peut-être ainsi que , parla continuité des jouissances et la satiété qui les suit , un peuple poli se déprave et retourne à la barbarie.

Quoi qu'il en soit , il y a deux choses à distinguer dans l'imitation tragique , la vérité absolue de l'exemple , et la ressemblance imparfaite de l'imitation. Orosmane, dans la fureur de sa jalousie , tue Zaïre , et l'instant d'après se tue luimême de désespoir : voilà V illusion qui ne doit pas être complète. Un amour jaloux et furieux peut rendre féroce et barbare un homme naturellement bon , sensible et généreux : voilà la vérité dont rien ne nous détrompe , et dont l'impression nous reste , lors même que V illusion a cessé.

Dans le comique , rien ne répugne à une pleine illusion ; et l'impression du ridicule n'a pas besoin d'être tempérée comme celle du paî.hélique. 'lais si dans le comique même Villu-

sîon était complète, le spectateur, croyant voir la nature , oublierait l'art, et serait privé , par la force de Y illusion , de l'un des plaisirs du spectacle. Ceci est commun à tous les genres.

Le plaisir d'être ému de crainte et de pitié sur les malheurs de ses semblables , le plaisir de rire aux dépens des faiblesses et des ridicules d'autrui , ne sont pas les seuls que nous cause la scène ; celui de voir à quel degré de force et de vérité peuvent aller le génie et l'art, celui d'admirer dans le tableau la supériorité de la peinture sur le modèle, serait perdu si V illusion était complète: et voilà pourquoi , dans l'imitation même en récit , les accessoires qui altèrent la vérité , comme la mesure des vers et le mélange du merveilleux , rendent Y illusion plus douce ; car nous aurions bien moins de plaisir à prendre un beau poème pour une histoire , qu'à nous souvenir confusément que c'est une création du génie.

Pour mieux m'entendre , imaginez une perspective si parfaitement peinte^ que de loin elle vous semble être réellement , ou un morceau d'arcliitecture , ou un paysage éloigné : tout l'agrément de l'art sera perdu pour vous dans ce moment, et vous n'en jouirez que lorsqu'on approchant , vous vous apercevrez que le pinceau vous en impose. Il en est de même de toute es- ])èce d'imitation : on veut jouir en même temps et de la nature el de l'arl ; ou veut donc bien

I) E L 1 T T É II A r u n r . 9D

s'apercevoir que l'art se mêle avec la nature. Dans le comique même , il ne faut clone pas croire que la vérité de l'imitation en soit le mérite exclusif, et que le meilleur peintre de la nature soit le plus fidèle copiste : car si l'imitation était une parfaite ressemblance , il faudrait l'altérer exprès en quelque chose, afin délaissera l'ame le sentiment confus de son erreur, et le plaisir secret de voir avec quelle adresse on la trompe. Il est pourtant vrai qu'on a plus à craindre de s'éloigner de la nature , que d'en approcher de trop près ; mais entre la servitude et la licence , il y a une liberté sage , et cette liberté consiste à se permettre de choisir et d'embellir en imitant: c'est ce qu'a fait Molière^ aussi-bien que Racine. Ni le Misanthrope, i\\V Avare, ni le Tartufe ^ ne sont de serviles copies : dans les détails comme dans l'ensemble , dans les caractères comme dans l'intrigue , ce sont des compositions plus achevées qu'on n'en peut voir dans la nature : la perfection y décèle l'art , et l'on perdrait à ne pas l'y voir: pour en jouir, il faut qu'on l'aperçoive.

Mais jusqu'à quel point cette imitation peutelle ê!re embellie , sans que l'altération nuise à la vraisemblance eiàéiruiseV illusion F Cela tient beaucoup à l'opinion , à l'habitude , à l'idée que l'on a des possibles ; et la règle doit varier selon les lieux et les temps. La vérité même n'est pas toujours vraisemblable ; et à moins qu'elle ne

soit Irès-connue, elle n'est point admise si la vraisemblance n'y est pas. Dans les choses communes , il est aisé de conserver la vraisemblance ; mais dans l'extraordinaire et le merveilleux , c'est une des plus grandes difficultés de l'art. Voyez Vraisemblance.

Quelle est cependant cette à^xm- illusion , ceHe erreur continue et sans cesse mêlée d'une réflexion qui la dément , cette façon d'être trompé et de ne l'être pas ? C'est quelque chose de si étrange en apparence et de si subtil en efFet , qu'on est lente de le prendre pour un être de raison ; et pourtant rien de plus réel. Chacun de nous n'a qu'à se souvenir qu'il lui est arrivé bien souvent de dire^>en^^même temps qu'il pleurait ou qu'il frémissait , à Mérope: Jh ! que cela est beau ! ce n'était pas la vérité qui était belle ; car il n'est pas beau qu'une femme aille tuer un jeune homme , ni qu'une mère reconnaisse son fils au moment de le poignarder. C'était donc bien de l'imitation que l'on parlait ; et pour cela , il fallait se dire à soi-même, C'est un mensonge ; et tout en le disant, on pleurait et on frémissait.

Pour expliquer ce phénomène , on a dit que Villusion et la réflexion n'étaient pas simultanées, mais alternatives dansl'ame: subtilité gratuite ; car sans ces oscillations continuelles et rapides de l'erreur à la vérité , leur mélange actuel s'explique, et l'on va voir qu'il est dans la nature.

DE httéuatuhe. g5

L'ame est susceptible à la fois de diverses impressions : par exemple, lorsqu'on entend une belle musique,, et qu'en regardant une jolie femme, on boit d'un vin délicieux, ces trois plaisirs sont distinctement et simultanément goûtés. Ils se nuisent pourtant l'un à l'autre; et moins les impressions simultanées sont analogues, moins le sentiment en est vil'; en sorte que si elles sont contraires, le partage de la sensibilité entre elles est quelquefois si inégal , que l'une effleure à peine l'ame, tandis que l'autre s'en saisit et la pénètre profondément^

En vous promenant à la campag'ne , qu'un objet vous frappe et vous plonge dans la méditation , tous les autres objets que vous apercevrez passeront successivement devant vos jeux sans vous distraire. Vous les aurez vus cependant, et chacun d'eux aura laissé sa trace dans votre souvenir. Que sera-t-il donc arrivé? qu'à chaque instant l'ame aura eu deux pensées, l'une fixe et profonde, l'autre légère et fugitive. Au contraire, je vous suppose plus légèrement occupé : l'idée qui vous suit ne laisse pas d'être continue et toujours présente; mais l'impression accidentelle de nouveaux objets est d'autant plus vive à son tour, que la première est moins profonde.

C'est ainsi qu'au spectacle deux pensées sont présentes à l'ame. L'une est que vous êtes venu voir représenter une fable, que le lieu réel de l'action est une salle de spectacle , que

tons ceux qui vous environnent viennent s'amuser comme vous, que les personnages que vous voyez sont des comédiens, que les colonnes du palais qu'on vous représente sont des coulisses peintes , que ces scènes touchantes ou terribles que vous applaudissez, sont un poème composé à plaisir; tout cela est la vérité. L'autre pensée est Villusion : savoir, que ce palais est celui de Mérope , que la femme que vous voyez si affligée est Mérope elle-même , que les paroles que vous entendez sont l'expression de sa douleur. Or, de ces deux pensées , il faut que la dernière soit la dominante ; et par conséquent le soin commun du poète, de l'acteur, du décorateur, doit être de fortifier l'impression des vraisemblances et d'affaiblir celle des réalités. Pour cela, le moyen le plus sûr, comme le plus facile, serait de copier fidèlement et servilement la nature; et c'est là tout ce qu'on a su faire quand le goût n'était pas formé. Mais je l'ai dit souvent , je le répète encore : la nature a mille détails qui seraient vrais, qui rendraient même l'imitation plus vraisemblable, et qu'il faut pourtant éloigner, parce qu'ils manquent d'agrément, ou d'intérêt, ou de décence, et que nous cherchons au théâtre et dans l'imitation poétique en général une nature exquise , curieuse et intéressante.

Le secret du génie n'est doue pas d'asservir, mais d'animer son imitation : car plus Villusion est vive et forte, plus elle agit sur l'ame , et par

conséquent moins elle laisse de liberté à la réflexion et de prise à la vérité. Quelle impression peuvent faire de légères invraisemblances sur des esprits émus, troublés d'étonnement et de terreur? N'avons-nous pas vu denos jours Phèdre expirante au milieu d'une foule de petits-maîtres? n'avonsnous pas vu Mérope , le poignard à la main, fendre la presse de nos jeunes seigneurs , pour percer le cœur de son fils? et Mérope nous faisait frémir , et Phèdre nous arrachait des larmes.

C'est sur ces exemples que se fondent ceux qui se moquent des bienséances et des vraisemblances théâtrales : mais si , dans ces moments de trouble et de terreur, l'ame, trop occupée du grand intérêt de la scène, ne fait aucune attention à ses irrégularités , il j a des moments plus tranquilles , où le bon sens en est blessé; la réflexion reprend alors tout son empire^ la vérité détruit V illusion: or V illusion, une fois détruite, ne se reproduit pas l'instant d'après avec la même force; et il n'y a nulle comparaison entre un spectacle où elle est soutenue, et un spectacle où à chaque instant on est trompé et détrompé.

\J illusion, comme je l'ai dit, n'a pas besoin d'être complète. On ne doit donc pas s'inquiéter des invraisemblances forcées , et l'on peut se permettre celles qui contribuent à donner au spectacle plus d'intérêt ou d'agrément.

Mais quoi qu'on fasse pour en imposer , il est rare que V illusion soit trop forte : on fait donc

Élém. Je Littér. IIL 1

qS éléments

bien d'élre sévère sur ce qui intéresse la vraisemblance , et de n'accorder à l'art que les licences heureuses d'où résulte quelque beauté.

Il faut se fig-urer qu'il j a sans cesse , dans l'imitation théâtrale, un combat entre la vérité et le mensonge : des deux impressions ^ affaiblir celle qui doit céder, fortifier celle que l'on veut qui domine ; voilà le point où se réunissent toutes les régies de l'art par rapport à la vraisemblance , dont V illusion est l'effet.

Quant aux moyens qu'on doit exclure , il en est qui rendent l'imitation trop effrayante et horriblement vraie , comme lorsque sous l'habit de l'acteur qui doit paraître se tuer , on cache une vessie pleine de sang, et que le sang inonde le théâtre; il en est qui rendent grossièrement et bassement une nature dégoûtante, comme lorsqu'on produit sur la scène l'ivrognerie et la débauche ; il en est qui sont pris dans un naturel insipide et trivial, dont l'unique mérite est une plate vérité , comme lorsqu'on représente ce qui se passe communément parmi le peuple. Tout cela doit être interdit à l'imitation poétique , dont le but est de plaire, non pas seulement à la multitude , mais aux esprits les plus cultivés et aux âmes les plus sensibles : succès qu'elle ne peut avoir qu'autant qu'elle est décente, ingénieuse, exquise, digne, en un mot, qu'une raison perfectionnée et un sentiment délicat en chérissent Y illusion.

D i; LITTÉll\TUr, i--. 99

Image. D'après Longin , on a compris sous le nom à' image tout ce qu'en poésie on appelle descriptions et tableaux. Mais en parlant du coloris du style , on attache à ce mot une idée beaucoup plus précise; et par image , on entend cette espèce de métaphore qui, pour donner de la couleur à la pensée , et rendre un objet sensible s'il ne l'est pas , ou plus sensible s'il ne l'est pas assez, le peint sous des traits qui ne sont pas les siens, mais ceux d'un objet analogue.

La mort de Laocoon , dans l'Enéide, est un tableau; la peinture des serpents qui viennent l'étouffer , est une description ; Laocoon ardens est une image.

Il est bien vrai que toute description n'est pas une peinture: l'anatoniiste , le mécanicien décrivent et ne peignent pas; et c'est en faisant cette distinction que Boileau a dit très-injustement : Virgile peint , et le Tasse décrit. Mais nous parlons ici des descriptions animées par la poésie ou par l'éloquence. Or, dans ce sens, la description diffère du tableau , en ce que le tableau n'a qu'un moment et qu'un lieu fixe. Ainsi la description peut être une suite de tableaux, le tableau peut être un composé à' images , V image elle-même peut former un tableau. Mais V image est le voile matériel d'une idée; au lieu que la description et le tableau ne sont le plus souvent que le miroir de l'objet même.

lOO ÉLÉMENT s

Toute image est une métaphore; mais toute métaphore n'est pas une image. Il y a des translations de mots qui ne présentent leur nouvel objet que tel qu'il est en lui-même , comme , par exemple , la clef à'une voûte , le pied d'une montagne ; au lieu que l'expression qui fait image peint avec les couleurs de son premier objet la nouvelle idée à laquelle on l'attache, comme dans cette sentence d'Iphicrate , Une armée de cerfs conduite par un lion, est plus à craindre qu'une armée de lions conduite par un ceif; et dans cette réponse d'Agésilas , à qui l'on demandait pourquoi Lacédénione n'avait point de murailles : P^oilà (en montrant ses soldats) les murailles de Lacédemone.

U image suppose une ressemblanee , renferme une comparaison ; et de la justesse de la comparaison dépend la clarté , la transparence de V image. Mais la comparaison est sous- entendue , indiquée, ou développée: on dit d'un homme en colère , // rugit ; on dit de même , C'est un lion ; on dit encore , Tel qu'un lion altéré de sang , etc. // rugit suppose la comparaison ; C'est un lion ^ l'indique; Tel qu un lion , la développe.

On demandera peut - être : Quelle ressemblance peut- il y avoir entre une idée métaphysique ou un sentiment moral , et un objet matériel ?

1° Une ressemblance d'effet dans leur manière d'agir sur l'ame. Si , par exemple , le génie d'un homme ou son éloquence débrouille dans mon

DE LITTÉIIATUR E. 101

rntenJement le chaos de mes pensées, en dissipe l'obscurité, les rend distinctes et sensibJes à mon imagination , m'en fait apercevoir et saisir les rapports , je me rappelle l'efFet que le soleil, en se levant, produit sur le tableau de la nature; je trouve qu'ils font éclore, l'un à mes veux, l'autre à mon esprit, ime foule d'objets nouveaux; et je dis de ce génie créateur et fécond , qu'il est lumineux , comme je le dis du soleil. Lorsque je goûte de l'absynthe , la sensation d'amertume que mon ame en reçoit, lui déplaît, et lui donne, pour la même boisson , une répugnance presque invincible : s'il arrive donc que le regret d'un bien que j'ai perdu me cause une sensation affligeante et pénible, et une forte répugnance pour ce qui peut me rappeler le souvenir de mon malheur, je dis de ce regret, qu'il est amer ; et l'analogie de l'expression avec le sentiment est fondée sur la ressemblance des affections de l'ame. L'effet naturel des passions est en nous bien souvent le même que celui des impressions des objets du dehors : l'amour, la colère, le désir violent, fait sur le sang l'effet d'une chaleur ardente; la frayeur, celui d'un grand froid. De là toutes ces métaphores de brûler décolère, d'impatience, et d'amour) d'être glacé d'' effroi, de frissonner de crainte : voilà ce que j'entends par la ressemblance d'effet. C'est sou-s ce rapport que me semble aussi juste qu'ingénieuse la réponse de Marius, à qui l'on reprochait

d'avoir , dans la guerre des Gimbres , donné le droit de bourgeoisie à Rome , à mille étrangers qui s'étaient distingués. «Les lois, lui disait-on, défendent pareille chose. » Il répondit que le bruit des armes l'avait empêché d'entendre ce que disaient les lois.

2" Une ressemblance de mouvement. On vient de voir que la première analogie des images porte sur le caractère des sensations. Celle-ci porte sur leur durée, et leur succession plus lente ou plus rapide. Si nous observons d'abord une analogie naturelle entre la progression de lieu et la progression de temps , entre l'étendue successive et l'étendue permanente, l'une peut donc être l'/wa^i? de l'autre , et le lieu nous peindra le temps. Un sourdetmuetde naissance, pourexprimer le passé, montrait l'espace qui était derrière lui ; et l'espace qui était devan t , pour exprimer l'avenir. Nous les désignons à peu près de même. Les temps reculés. J'avance en âge. Les années s'écoulent. Quoi de plus clair et de plus juste que cette image dont se sert Montaigne, pour dire qu'il s'occupe agréablement du passé, sans s'inquiéter de l'avenir? Les ans peuvent m' entramer j mais a reculons. Celte analogie est dans la nature, parce que les objets se succèdent pour moi dans l'espace comme dans la durée, et que ma pensée opère de même pour les concevoir dans leur ordre, soit qu'ils existent ensemble en divers lieux, ou soit que dans un même lieu ils existent en divers temps.

DE LITTÉRATURE. lOa

Il j a de plus une correspondance naturelle entre la vitesse ou la lenteur des mouvements- du corps , et la vitesse ou la lenteur des mouvements de l'ame; et en cela, le physique et le moral, l'intellectuel et le sensible ont une parfaite analogie entre eux, et par conséquent un rapport naturellement établi entre les idées et les images. (Voyez Analogie. )

Mais souvent la facilité d'apercevoir une idée sous une image, est un effet de l'habitude, et suppose une convention. De là vient que toutes les images ne peuvent ni ne doivent être transplantées d'une langue dans une autre langue; et lorsqu'on dit qu'une image ne saurait se traduire, ce n'est pas tant la disette des mots qui s'y oppose, que le défaut d'exercice dans la liaison de deux idées. Todte image tirée des coutumes étrangères, n'est reçue parmi nous que par adoption ; et si les esprits n'y sont pas habitués , le rapport en sera difficile à saisir. Hospitalier exprime une idée claire en français comme en latin, dans son acception primitive : on dit. Les dieux hospitaliers, Un peuple hospitalier; mais cette idée ne nous est pas assez familière pour se présenter d'abord , à propos d'un arbre qui donne asile aux voyageurs : ainsi Vumhram hospitalem d'Horace , traduit à la lettre par un ombrage hospitalier, ne serait pas entendu sans le secours de la réflexion.

Il arrive aussi (\}\>i , dans une langue , l'opinion

1 o4- ÉLÉMENTS

attache du ridicule ou de la bassesse à des images ^ cjui , dans une autre langue, n'ont rien que de noble et de décent. La métaphore de ces deux beaux vers de Corneille ,

Sur les noires couleurs d'un si triste tableau , Il faut passer l'éponge, ou tirer le rideau...

n'aurait pas été soutenable chez les Romains , où V éponge était un mot sale.

Que les araignées fassent désormais leur toile sur nos lances et sur nos boucliers j, disaient les Grecs dans un chœur de tragédie. Cette i/nage ne serait plus soufferte dans la poésie héroïque.

Les anciens se donnaient une licence que notre langue n'admet pas ; dès qu'un même objet faisait sur les sens deux impressions simultanées, ils attribuaient indistinctement l'une à l'autre. Par exemple, ils disaient, à leur choix , un ombrage frais, ou une fraîcheur sombre ^ frigus opacum : ils disaient trepidus liorror, une tremblante horreur. Ils disaient d'une forêt, qu'elle était obscurcie d'une noire frayeur , au lieu de dire qu'elle était effrayante par son obscurité profonde , caligantem nigra formidine lucum j c'était prendre la cause pour l'effet. Nous sommes plus difficiles; et ce qui pour eux était une élégance, serait pour nous un contre-sens.

Nous n'avons pas laissé d'imiter quelquefois celte hardiesse. Racine a dit ,

De ses jemws erreurs désormais revenu»

DE LITTÉRATURE. lo5

Les anciens attribuaient aussi l'action même à ce qui n'en était que le sujet passif. Il disaient , Le trait fuit de la main , Telum manu fugit ; et nous disons comme eux, Le coup part ; La parole m échappe. Le trait lui échappe de la main.

Telle image est c\diïve, comme expression simple, qui s'obscurcit dès qu'on veut l'étendre. S'enivrer de louange, est une façon de parler familière : s''enivrer est pris là pour un terme primitif; celui qui l'entend ne soupçonne pas qu'on lui présente la louange comme une liqueur ou comme un parfum. Mais si vous suivez V image , et que vous disiez , In roi s'enivre des louanges que lui iiersent les flatteurs , ow cpie les fia tteur^s lui font respirer , vous éprouverez que celui qui a reçu s'enivrer de louange sans difficulté, sera étonné d'entendre, 'verser la louange, respirer la louange y et qu'il aura besoin de réflexion pour sentir que l'un est la suite de l'autre. La difficulté ou la lenteur de la conception vient alors de ce que le terme moyen est sous-entendu : 'verser e\. s'enivrer, annonce une liqueur ; dans respirer et s'enivrer, c'est une vapeur qu'on suppose. Que la liqueur ou la vapeur soit expressément énoncée , l'analogie des termes devient claire et frappante par le lien qui les unit. Un roi s'enivre du poison de la louange que lui 'versent lesjlatteurs j Un mi s^ enivre du parfum de la louange que les flatteurs lui font respirer: tout cela n 'est-il pas

lo6 ÉLÉMENTS

Le nectar que l'on sert au maître du tonnerre, Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre, C'est la louange. Iris.

(La Fontaine. )

Démostbène a employé le terme moyen , lorsqu'il a dit d'Escliine : // vomit contre moi la vieille lie de ses noirceurs; mais il s'en est dispensé , en disant de Philippe : // hoit sans peine les affronts. Aujourd'hui, boire les affronts , et uomir des injures, sont des images reçues dans les langues modernes , et familières dans la nôtre.

Les langues , à les analyser avec soin , ne sont presque toutes qu'un recueil à'imageSy que l'habitude a mises au rang des dénominations primitives , et que l'on emploie sans s'en apercevoir. Quem ( usiim) nécessitas genuit , inopia coacta et angustiis ; post aiitem delectatio jucunditasque celehravit. ( Ci»c. ) Il y en a de si hardies , que les poètes n'oseraient les risquer, si elles n'étaient pas reçues. Les philosophes en usent eux-mêmes comme de termes abstraits : perception, réflexion, attention, induction, tout cela est pris de la matière. On dit suspendre , précipiter son jugement , balancer les opinions , les recueillir , etc. On dit que Vame s'élève , que les idées s'étendent y que le génie étincelle, que Dieu aïole sur les ailes des vents y qu'il habite en lui-même y que son souffle anime la matière , que sa voix commande au néant. Tout cela est familier, non-seulement à la philosophie la plus exacte, mais à la théologie la plus austère. Ainsi, à l'exception de quel-

ques termes abstraits, le plus souA^ent confus et vag-ues , tous les signes de nos idées sont empruntés des objets sensibles. Il n'y a donc , pour l'emploi des images usitées, d'autres ménagements à g-arder que les convenances du style.

Il est des images qu'il faut laisser au peuple ; il en est qu'il faut réserver au langage héroïque ; il en est de communes à tous les styles et à tous les tons. Mais c'est au goût formé par l'usage à distinguer ces nuances.

Quant au choix des images raremen t employées, ou nouvellement introduites dans une langue, il faut y apporter beaucoup plus de circonspection et de sévérité. Que les images reçues ne soient point exactes ; que l'on dise de l'esprit, qu'il est solide; de la pensée, quelle est hardie ; de l'attention , Quelle est profonde ; celui qui emploie ces images n eu garantit pas la justesse : et si on lui demande pourquoi" il attribue la solidité à ce qu'il appelle un souffle ( spiritus ) , la hardiesse à l'action àe peser (pensare) , la profondeur à la direction du mouvement ( tendere ad) , car tel est le sens primitif d'esprit , de pensée , et d'attention ; il n'a qu'un mot à répondre : « Cela est reçu ; je parle ma langue ».

Mais s'il emploie de nouvelles images , on a droit d'exiger de lui qu'elles soient justes, claires, sensibles, et d'accord avec elles-mêmes. C'est à quoi les écrivains , même les plus attentifs, ont manqué plus d'une fois.

Je viens de lire dans Brumoj, que la comédie grecque , dans son troisième âge , cessa d'être

wie Mégère, et devint quoi? un miroir. Quelle

analogie y a-l-il entre un miroir et une Mégère?

11 y a des images qui , sans être précisément fausses, n'ont pas cette vérité sensible qui doit nous saisir au premier coup d'œil. Vous représentez-vous un jour vaste par le silence, dies per silentium vastus F 11 est vrai que, le jour des funérailles de Germanicus , Rome dut êlre changée en une vaste solitude, par le silence qui régnait dans ses murs; mais après avoir développé la pensée de Tacite, on ne saisit point encore son image.

La Fontaine semble l'avoir prise dans Tacite :

Craignez le fond des bois et leur vaste silence.

Mais ici V image est claire et juste : on se transporte au milieu d'une solitude immense , où le silence règne au loin; et silence -vaste y qui paraît hardi , est beaucoup plus sensible que silence profond, qui est devenu si familier.

Tacite lui-même a dit ailleurs , silentium vastum; et Lucain après lui :

Cœsar, sollicito per -vasta silenlia gressu, Vix J'amulis audenda parât.

Traduisez, Tibi rident œquora pontife Lucrèce : La mer prend une face riante, est une façon de parler très claire en elle-même , et qui cependant

ne peint rien. La mer est paisible, mais elle ne rit point; et dans aucune langue rident ne peut se traduire, à moins qu'on ne change V image. Il n'en est pas de même de la suivante :

Tibi dedala tcllus

Submiitit Jlores.

Distinguons cependant une image confuse d'une image vague. Celle-ci peut être claire, quoique indéfinie : V étendue y V élévation, la. profondeur^ sont des termes vagues, mais clairs : il faut même bien se garder de déterminer certaines expressions dont le vague fliit toute la force. Omnia pontus erat , Tout n était qu un Océan y dit Ovide en pariant du déluge : Tout était Dieu, excepté Dieu même , dit Bossue t en parlant des siècles d'idolâtrie ; Je ne vois le tout de rien, dit Montaigne ; et Lucrèce , pour exprimer la grandeur du système d'Epicure :

Extra

Processit longe Jlaininanlia mœnia mundi, Atque omne iinmensum peragravit mente animoque.

Du monde il a franchi la barrière enflammée, Et son anie a d'un vol parcouru l'infini.

N'oublions pas cet effrayant tableau que fait le P. La Rue du pécheur après sa mort : Environné de V éternité , et najant que son péché entre son Dieu et lui. N'oublions pas non plus cette réponse d'un moine de la Trape , à qui l'on demandait ce qu'il avait fait là depuis quarante ans qu'il y était. Cogitavi dies aîitiquos , et annos œter-

nos in mente habiii. C'est le vague et l'immensité de ces images qui en fait la force et la sublimité.

Pour s'assurer de la justesse et de la clarté d'une image en elle-même, il faut se demander en écrivant, Que fais-je de mon idée? une colonne? un fleuve? une plante? \] image ne doit rien présenter qui ne convienne à la plante, à la colonne , au fleuve , etc. La règle est simple , sûre et facile; rien n'est plus commun cependant que de la voir négliger, et surtout par les commençants qui n'ont pas fait de leur langue une étude philosophique.

L'analogie de Vimage avec l'idée exige encore plus d'attention que la justesse de Vimage en ellemême , comme étant plus difficile à saisir. J'ai dit que toute image suppose une ressemblance , ainsi que toute comparaison ; mais la comparaison développe les rapports , Vimage ne fait que les indiquer : il faut donc que Vimage soit au moins aussi juste que la comparaison peut l'être; quelquefois même la justesse n'j suffit pas , si le rapport est trop éloigné , ou s'il n'est pas assez connu. Les Grecs appelaient le poète Alcée la queue du lion , pour exprimer que c'était lui qui les animait aux combats ; et quoique , dans le même sens et par la même allusion , nous disions, se battre les Jlancs , la queue du lion ne réveillerait pas en nous la même idée. Mais que le bouclier fût la coupe de Mars , cette image de

la discipline est inintellig'il)îe pour nous. Uimage qui ne s'applique pas exactement à l'idée qu'elle enveloppe , l'obscurcit au lieu de la rendre sensible : il faut que le voile ne fasse aucun pli , ou que du moins , pour parler le langage des peintres, le nu soit bien ressenti sous la draperie.

Après la justesse et la clarté de V image , je place la vivacité. L'elFet que l'on se propose étant d'affecter l'imagination , les traits qui l'affectent le plus doivent avoir la préférence.

Tous les sens contribuent proportionnellement au langage figuré. Nous disons le coloî-is des idées , la uoix des remords , la dureté de Vame , la douceur du caractère , V odeur de la bonne renommée. Mais les objets de la vue, plus clairs , plus vifs , et plus distincts , ont l'avantage de se graver plus avant dans la mémoire , et de se retracer plus facilement. La vue est par excellence le sens de l'imagination ; et les objets qui se communiquent à l'ame par l'entremise des yeux , vont s'y peindre comme dans un miroir : aussi la vue est-elle celui de tous les sens qui enrichit le plus le langage poétique. Après la vue, c'est le toucher; après le toucher, c'est l'ouïe; après l'ouie , vient le goût; et l'odorat, le plus faible de tous , fournit à peine uue image entre mille. Parmi les objets du même sens, il en est de plus vifs , de plus frappants , de plus favorables à la peinture; mais le choix en est au-dessus des règles : c'est au sentiment seul à le déterminer.

Observons seulement que de tous les sens , le seul dont les dégoûts soient insoutenables à la pensée , c'est l'odorat , et que la réminiscence d'un objet fétide est la seule qui nous répugne invinciblement. Nous supportons

Un horrible mélange

D'os et de chairs meurtris et traînés dans la fange;

nous ne supportons pas

De montagnes de morts privés d'honnenrs suprêmes. Que la nature force à se venger eux-mêmes , Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents De quoi faire la guerre au reste des vivants.

C'est peu que V image soit une expression juste, il faut encore qu'elle soit une expression naturelle , c'est-à-dire qu'elle paraisse avoir dû se présenter d'elle-même à celui qui l'emploie. Les peintres nous donnent un exemple de la propriété des images : ih couronnent les naïades de perles et de corail ; les bergères , de fleurs ; les ménades, de pampres; Uranie, d'étoiles , etc.

Les productions , les accidents , les phénomènes de la nature diffèrent suivant les climats. Il n'est pas vraisemblable que deux amants qui n'ont jamais dû voir de palmiers, en tirent r//?/(7^e de leur union. Il ne convient qu'au peuple du Levant, ou à des esprits versés dans la poésie orientale , d'exprimer le rap|)ort des deux extrêmes par y image du cèdre et de l'hjsope.

L'habitant d'un climat pluvieux compare Ja

DE LITTÉRATURE. Il3

vue de ce qu'il aime à la vue d'un ciel sans nuages ; l'habitant d'un climat brûlant la compare à la rosée. A la Chine , un empereur qui fait la joie et le bonheur de son peuple , est semblable au vent du midi. Voyez combien sont opposées l'une à l'autre les idées que présente Vimage d'un fleuve débordé , à un berger des bords du Nil, et à un berger des bords de la Loire. Il en est de même de toutes les images locales ; et l'on ne doit les transplanter qu'avec beaucoup de précaution.

Les images sont aussi plus ou moins familières , suivant les mœurs, les opinions , les usages, les conditions, etc. Un peuple guerrier, un peuple pasteur, un peuple matelot, ont chacun leurs images habituelles; ils les tirent des objets qui les occupent, qui les affectent, qui les intéressent le plus. Un chasseur amoureux se compare au cerf qu'il a blessé :

Portant partout le trait dont je suis déchiré.

Un berger , dans la même situation , se compare aux fleurs exposées à un vent brûlant qui les consume :

Floiibus auslruni

Perditus immùi.

( ViRGIL. )

C'est ce qu'on doit observer avec un soin particulier dans la poésie dramatique. Bvitannicus ne doit pas être écrit comme Athalie , ni Po- Ijeiic te comme Cinmi. Aussi les bons poètes n'ont-

Èlém. de. LU ter. III. 8

Il4 ÉLÉIMCNI'S

ils pas manqué de prendre la couleur des lieux et des temps , soit de propos délibéré , soit par sentiment et par goût , l'imagination remplie de leur sujet, l'esprit imbu de la lecture des auteurs qui devaient leur donner le ton. On reconnaît les prophètes dans Athalie , Tacite dans Britannicus , Sénèque dans Cinna , et dans Poljeucte tout ce que le dogme et la morale de l'Evangile ont de sublime et de touchanl.

C'est un heureux choix d'images inusitées parmi nous , mais rendues naturelles par ces convenances , qui fait la magie du style de Mahomet et à^ Alzire ,' et qui manque peutêtre à celui de Bajnzet. Croirait-on que les harangues des sauvages de l'Amérique fussent du même style que le rôle de Zamore F En voici un exemple frappant. On propose à l'une de ces nations de changer de demeure ; le chef des sauvages répond : « Cette terre nous a nourris , l'on veut que nous l'abandonnions ! Qu'on la fasse creuser, on trouvera dans son sein les ossements de nos pères. Faut-il donc que les ossements de nos pères se lèvent pour nous suivre dans une terre étrangère ! » Virgile a dit de ceux qui se donnent la mort :

Liicemciue perosi

Projccere animas.

Ils ont fui la luniiore et rejeté leur ame.

J^es sauvages disent en se dévouant à la guerre , Je jette mon corps loin de moi.

On a long- -temps attribué les figures du style oriental au climat; mais on a trouvé des images aussi hardies dans les poésies des Islandais, dans celles des anciens Ecossais , et dans les liarang-ues des sauvages du Canada , que dans les écrits des Persans et des Arabes. Moins les peuples sont civilisés, plus leur langage est figuré, sensible. C'est à mesure qu'ils s'éloignent de la nature, et non pas à mesure qu'ils s'éloignent du soleil , que leurs idées se dépouillent de cette écorce dont elles étaient revêtues , comme pour tomber sous les sens.

Il y a des phénomènes dans la nature , des opérations dans les arts , qui , quoique présents à tous les hommes , ne frappent vivement que les yeux des philosophes ou des artistes. Ces idées , d'abord réservées au langage des arts et des sciences , ne doivent passer dans le style oratoire ou poétique, qu'à mesure que la lumière des sciences et des arts se répand dans la société. Le ressort de la montre , la boussole , le télescope, le prisme, etc., fournissent aujourd'hui au langage familier des images aussi naturelles , aussi peu recherchées que celles du miroir et de la balance. Mais il ne faut hasarder ces translations nouvelles, qu'avec la certitude que les deux termes soient bien connus , et que le rapport en soit juste et sensible.

Le poète lui seul, comme poète, peut employer les images de tous les temps , de tous les

lieux, de toutes les situations de Ja vie. De là vient que les morceaux épiques ou lyriques, dans lesquels le poète parle lui-même en qualité d'homme inspiré , sont les plus abondants , les plus variés en images. Il a cependant lui-même des ménagements à garder.

1° Les objets d'où il emprunte ses métaphores doivent être présents aux esprits cultivés.

2" S'il adopte un système , comme il y est souvent obligé , celui, par exemple , de la théologie ou celui de la mythologie , celui d'Epicure ou celui de Newton ; il se borne lui-même dans le choix des images , et s'interdit tout ce qui n'est pas analogue au système qu'il a suivi.

Quoique le Dante ait voulu figurer par l'Hélicon , par Uranie et par le chœur des muses , ce n'est pas dans un sujet comme celui du purgatoire qu'il est décent de les invoquer.

3° Les images que l'on emploie doivent être du ton général de la chose , élevées dans le noble , simples dans le familier, sublimes dans l'enthousiasme.

Si cette règle a des exceptions , elles regardent plus la comparaison que V image: car l'image n'a pas le temps de peindre et d'ennoblir , comme fait la comparaison. Il faut plus d'un mot pour rendre noble et belle la ressemblance de l'irrésolution d'Enée avec le mouvement de la lumière, réfléchie par la surface de l'eau dont un vase est rempli.

Atcjiie aniiniim nunc hue celercm , nunc dh'idii illuc , In parlcscjue rapit varias^ perque omnia versai. Sicut aquœ tremiduni labris ubi lumen ahenis , Sole repercussum, aut radiands imagine lunce , Omnia pervolitat late loca : jamque sub auras Erigitur, summicjueyèrit laquearia tecti.

( ViRGIL. )

4.° Si le poète adopte un personnaoe , un caractère, son langage est assujetti aux mêmes convenances que le style dramatique : il ne doit se servir alors , pour peindre ses sentiments et ses idées, que des images qui sont présentes au personnage qu'il a pris.

5° Les images sont d'autant plus frappantes, que les objets en sont plus familiers; et comme on écrit surtout pour son pays , le style poétique doit avoir naturellement une couleur natale. Cette réflexion a fait dire à un homme de goût, qu'il serait à souhaiter pour la poésie française, que Paris fût un port de mer. C'est de toutes ces relations observées avec soin, que résulte l'art d'employer les images, et de les placer à propos. Mais une règle plus délicate et plus difficile à prescrire , c'est l'économie et la sobriété dans la distribution des images. Si l'objet de l'idée est de ceux que l'imagination saisit et retrace aisément et sans confusion , il n'a besoin pour la frapper que de son expression naturelle; et le coloris étranger de V image n'est plus que de décoration : mais si l'objet , quoique sensible par

Il8 ÉLÉMENTS

lui-même , ne se présente à l'imagination que faiblement, confusément, successivement, ou avec peine j V image qui le peint avec force, avec éclat, et ramassé comme en un seul point , cette image vive et lumineuse éclaire et soulage l'esprit autant qu'elle embellit le style. C'est ce qui rend si admirable cette sentence de Bacon: Celui qui a épousé une femme , et qui a mis des enfants au jour , a donné des otages à la fortune.

On conçoit sans peine les inquiétudes et les soucis dont l'ambitieux est agité ; mais combien l'idée en est plus sensible , quand on les voit voltiger sous des lambris dorés , et dans les plis des rideaux de pourpre !

Non enim gazœ , neque consularis Submovet lictor miseras tumultus Mentis , et curas laqueata circum Tecta volantes.

(IIORAT. )

La Fontaine dit, en parlant du veuvage :

On fait un peu de bruit , et puis on se console.

Mais il ajoute :

Sur les ailes du temps la tristesse s'envole; Le temps ramène les plaisirs.

Et je n'ai pas besoin de faire sentir ici quel agrément l'idée reçoit de Y image.

Le choc de deux masses d'air qui se repoussent dans l'atmosphère est sensible par ses effets ;

DEIilTTÉRATURE. IIQ

niais cet objet, vague et confus n'affecle pas l'imaginalion comme la lutte des aquilons et du venl du midi , prœcipitem Ajricum decertantem Aquiloiiibus. Celte image est frappante au premier coup d'oeil ; l'esprit la saisit et l'embrasse. Sénèque a critiqué le Liictantes uentos de Virgile : « Ce qui est enfermé , dit -il , n'est pas du vent ; ce qui est du vent n'est pas enfermé » : comme si l'on ne concevait pas bien nettement l'efFort que fait l'air comprimé pour s'échapper et pour s'étendre ; et cet effort pouvait -il être plus sensiblement exprimé?

Quelle collection d'idées réunies et rendues sensibles dans ce demi-vers de Lucain , qui peint la douleur errante et muette !

EiTa^/it sine voce dolov...

et dans cette image de Rome accablée sous le poids de sa grandeur !

Aec se Romaferens...

et dans ce tableau de Sénèque ! Non miror si quando impetum capit (Deus) spectandi magnos inros colluctantes cum aliqua calamitate. Dieu se plaît à éprouver les grands hommes par des calamités. Cette idée serait belle encore, exprimée tout simplement; mais quelle force ne lui donne pas Vimage dont elle est revêtue ! Les grands hommes et les calamités sont aux prises ; et le spectateur du combat , c'est Dieu.

Quand Vimage donne à l'objet le caractère de beauté qu'il doit avoir, qu'elle le pare, sans le cacher, avec goût et avec décence , elle convient à tous les styles et s'accorde avec tous les tons. Mais pour peu que le langage figuré s'éloigne de ces règles , il refroidit le pathétique , il énerve l'éloquence, il Ole au sentiment sa simplicité touchante, aux grâces leur ingénuité. Les images sont des fleurs , qui , pour être semées avec goût , demandent une main délicate et légère. Cicéron a dit que le style oratoire en devait être comme étoile : Translaliim , quod maxime tanquam stellis cjuihusdam. notât et illuminât orationem. (De Orat.)

La poésie elle-même perd souvent à préférer le coloris de Vimage au coloris de l'objet; et l'abbé du Bos me semble s'être mépris dans ce qu'il appelle la poésie de style , lorsqu'il l'a fait consister dans une suite continuelle à'images qui se succèdent rapidement. C'est le mélange du style simple avec le style figuré , qui fait le charme de la poésie. Celui-ci serait tendu et fatigant, s'il était continu : c'est le défaut du style oriental.

En général, toutes les lois que la nature est belle et touchante en elle-même , c'est dommage de la voiler. Il faut animer ce qui manque de vie et de mouvement; il faut rendre sensible ce qui serait confus et vague; il faut colorer, embellir ce qui n'a pas assez de couleur et d'éclat; mais il

D K L I T T É II A r U I\ E . 12 1

faut ne rien prodiguer, et se souvenir que dans un tableau il y a des ombres et des demi-teintes : si toutes les touches en étaient brillantes , il n'aurait plus aucun effet.

Ce n'est pas assez que l'idée ait besoin d'être embellie, il faut qu'elle mérite de l'être. Une pensée triviale, revêtue d'une image pompeuse ou brillante, est ce qu'on appelle du Phœbiis : on croit voir une physionomie basse et commune , ornée de fleurs et de diamants. Cela revient à ce premier principe, que V image n'est faite que pour rendre l'idée sensible. Si l'idée ne mérite pas d'être sentie, ce n'est pas la peine de la colorer.

En observant ces deux règles , savoir, de ne jamais revêtir l'idée que pour l'embellir, et de ne jamais embellir que ce qui en mérite le soin, on évitera la profusion des images , on ne les emploiera qu'à propos : c'est-là ce qui fait la beauté du style de Racine et de La Fontaine ; il est riche et n'est point chargé : c'est l'abondance du génie que le goût ménage et répand.

La continuation de la même image est une affectation que l'on doit éviter, surtout dans le dramatique, où les personnages sont trop émus pour penser à suivre une allégorie. C'était le goût du siècle de Corneille, et lui-même il s'en est ressenti.

En changeant d'idée, on peut immédiatement j)asser d'une image à une autre; mais le retour du figuré au simple est indispensable si l'on s'é-

12 2 É L j': M E IS T S

tend sur la même idée : sans quoi l'on serait obligé de soutenir la première image j ce qui dégénère en afFectation ; ou de présenter le mènie objet sous deux images différentes, espèce d'inconséquence qui choque le bon sens et le goût.

Il j a des idées qui veulent être relevées ; il y en a qui veulent que V image les abaisse au ton du style familier. Ce grand art n'a point de règles , et ne saurait se raisonner. Entendez Lucrèce parlant de la superstition ; comme V image qu'il emploie agrandit son idée !

Humana ante ocidosj'œde quiun vita jaceret In teiTÏs , oppressa graui sub religione , Quœ caput a cœli regionibus ostendebat.

Y oyez des idées aussi grandes présentées avec toute leur force sous les traits les plus ingénus. «C'est le déjeûner d'un petit ver que le cœur et la vie d'un grand empereur », dit Montaigne ; et en parlant de la guerre : « Ce furieux monstre à tant de bras et à tant de têtes, c'est toujours l'homme foible, calamiteux et misérable; c'est une fourmilière émue. » « L'homme est bien insensé î dit -il encore; il ne sauroit forger un cirou, et il forge des dieux par douzaine. » Avec quelle simplicité La Fontaine a peint une mort tranquille !

On sortait de la A'ie ainsi que d'un banquet , Remerciant son hôte et faisant son paquet.

Ce qui rend cette familiarité frappante, c'est l'élévation d'ame qu'elle annonce : car il faut

DE LITTÉKATURE. 123

planer au-dessus des grands objets, pour les voir au rang des petites choses; et c'est en général sur la situation de l'anie de celui qui parle, que le poète doit se régler pour élever ou abaisser V image.

Dans tous les mouvements impétueux , comme l'enthousiasme, la passion, etc., le style s'enfle de lui-même; il se tempère ou s'affaiblit quand l'ame s'apaise ou s'épuise : ainsi, toutes les fois que la beauté du sentiment est dans le calme, Vi'mage est d'autant plus belle qu'elle est plus simple et plus familière. Les exemples de cette simplicité précieuse sont rares chez les modernes; ils sont communs chez les anciens : je ne peux trop inviter les jeunes poètes à s'en nourrir l'esprit et l'ame.

Dans l'éloquence , les images ne doivent jamais être forcées : il faut, dit Cicéron , qu'elles semblent s'être présentées d'elles-mêmes; il porte la sévérité jusqu'à blâmer la voûte des deux , qui est aujourd'hui une expression commune : Kerecunda. débet esse translatio y ut deducta esse in alienum locum , nonirruisse, videatur. (DeOrat.)

Quant à l'abus des images qu'on appelle jeux de mots y cet abus consiste dans la fausseté des rapports.

Les rapports du ligure au figuré ne sont que des relations d'une image à une image, sans que ni l'une ni l'autre soit donnée pour l'objet réel. C'est ainsi que l'on compare les chaînes de l'a-

moiir avec celles tle l'ambition , et que l'on dit que celles-ci sont plus pesantes et moins fragiles. Alors ce sont les idées mêmes que l'on compare sous des noms étrangers.

Mais c'est abuser des termes , que d'établir une ressemblance réelle du figuré au simple : V image n'est qu'une comparaison dans le sens de celui qui l'emploie ; c'est la donner pour l'objet même , que de lui attribuer les mêmes rapports qu'à l'objet, comme dans ces vers :

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.

( Racine. ) Elle fuit, mais en Partlic, en me perçant le cœur.

( Corneille. )

De la fi^ction à la réalité les rapports sont pris à la lettre, et non pas de la métaphore à la réalité. Par exemple, après avoir changé Syrinx en roseau, le poète en peut faire une flûte; mais quoiqu'il appelle des lis et des roses les couleurs d'une bergère , il n'en fera pas un bouquet. Pourquoi cela? C'est que la métamorphose de Syrinx est donnée pour un fait dont le poète est persuadé ; au lieu que les lis et les roses ne sont qu'une comparaison dans l'esprit même du poète. C'est pour n'avoir pas fait celte distinction si facile, que tant de poètes ont donné dans les jeux de mots , l'un des vices les plus opposés au naturel, qui fait le charme du style poétique.

Imagination. On appelle ainsi cette faculté de

DE L I T TÉ li A T U Kl.. 12 5

l'ame qui rend les objets présents à la pensée ; elle suppose dans l'entendement une appréhension vive et forte , et la facilité la plus prompte à reproduire ce qu'il a reçu. QusindV imagùiation ne fait que retracer les objets qui ont frappé les sens, elle ne diffère de la mémoire que par la vivacité des couleurs. Quand de l'assemblage des traits que la mémoire a recueillis, V imagination compose elle-même des tableaux dont l'ensemble n'a point de modèle dans la nature , elle devient créatrice ; et c'est alors qu'elle appartient au g-énie.

Il est peu d'hommes en qui la réminiscence des objets sensibles ne devienne, par la réflexion, par la contention de l'esprit , assez vive, assez détaillée pour servir de modèle à la poésie. Les enfants mêmes ont la faculté de se faire une image frappante , non-seulement de ce qu'ils ont vu , mais de ce qu'ils ont ouï dire d'intéressant , de pathétique. Tous les hommes passionnés se peignent avec chaleur les objets relatifs au sentiment qui les occupe. La méditation dans le poète peut opérer les mêmes effets ; c'est elle qui couve les idées et les dispose à la fécondité ; et quand il peint faiblement, vaguement, confusément , c'est le plus souvent pour n'avoir pas donné à son objet toute l'attention qu'il exige.

Vous avez à peindre un vaisseau battu par la tempête , et sur le point de foire naufrage. D'abord ce tableau ne se présente à votre pensée

que dans un lointain qui FefFace ; mais voulezvous qu'il vous soit plus présent, parcourez des yeux de l'esprit les parties qui le composent : dans l'air , dans les eaux, dans le vaisseau même, voyez ce qui doit se passer ; dans l'air , les vents mutinés qui se combattent, des nuages qui éclipsent le jour, qui se choquent , qui se confondent, et qui de leurs flancs sillonnés d'éclairs vomissent la foudre avec un bruit horrible ; dans les eaux, les vagues écuman tes qui s'élèvent jusques aux nues , des lames polies comme des glaces qui réfléchissent les feux du ciel, des montagnes d'eau suspendues sur les abîmes où le vaisseau paraît s'engloutir , et d'où il s'élance sur la cime des flots; vers la terre, des rochers aigus où la mer va se briser en mugissant , et qui présentent aux yeux des nochers les débris récents d'un naufrage, augure effrayant de leur sort : dans le vaisseau, les antennes qui fléchissent sous l'effort des voiles , les mâts qui crient et se rompent ; les flancs mêmes du vaisseau qui gémissent, battus par les vagues , et menacent de s'entrouvrir ; un pilote éperdu , dont l'art épuisé succombe et fait place au désespoir ; des matelots accablés d'un travail inutile, et qui, suspendus aux cordages , demandent au Ciel, avec des cris lamentables , de seconder leurs derniers efforts ; un héros que les encourage , et qui tâche de leur inspirer la confiance qu'il n'a plus. Voulez-vous rendre ce tableau plus touchant et plus terrible

encore , supposez dans le vaisseau un père avec son fils unique, des époux, des amants qui s'adorent, qui s'embrassent, qui se disent. Nous allons périr. Il dépend de vous de faire de ce vaisseau le théâtre des passions , et Je mouvoir avec cette machine tous les ressorts les plus puissants de la terreur et de la pitié. Pour cela il n'est pas besoin d'une imagination bien féconde ; il suffit de réfléchir aux circonstances d'une tempête pour j trouver ce que je viens d'y voir. Il en est de même de tous les tableaux dont les objets tombent sous les sens; plus on y réfléchit, plus ils se développent. Il est vrai qu'il faut avoir le talent de rapprocher les circonstances et de rassembler des détails qui sont épars dans le souvenir; mais dans la contention de l'esprit la mémoire rapporte , comme d'elle-même , ces matériaux qu'elle a recueillis ; et chacun peut se convaincre , s'il veut s'en donner la peine , que ï imagination , dans le physique , est un talent qu'on a sans le savoir.

On confond souvent ^vecV imagination un don plus précieuxencore, celui des'oublier soi-même; de se mettre à la place du personnage que l'on veut peindre ; d'en revêtir le caractère ; d'en prendre les inclinations , les intérêts , les sentiments ; de le faire agir comme il agirait , et de s'exprimer sous son nom comme il s'exprimerait luimême. Ce talent de disposer de soi diffère autant de Vimaginatton^ que les affections intimes de

12 8 É L É M E IN r S

l'ame diffèrent de l'impression faite sur les sens. Il veut être cultivé par le commerce des hommes, par l'étude de la nature et des modèles de l'art : c'est l'exercice de toute la vie; encore n'est-ce point assez. Il suppose de plus une sensibilité, une souplesse , une activité dans l'ame , que la nature seule peut donner. Il n'est pas besoin , comme on le croit , d'avoir éprouvé les passions pour les rendre ; mais il faut avoir dans le cœur ce principe d'activité qui en est le germe, comme il est celui du génie. Aussi entre mille poètes qui savent peindre ce qui frappe les yeux, à peine s'en trouve-t-il un qui sache développer ce qui se passe au fond de l'ame. La plupart connaissent assez la nature , pour avoir imaginé , comme Racine , de faire exiger d'Oreste , par Hermione, qu'il immolât Pyrrhus à l'autel ; mais quel autre qu'un homme de génie aurait conçu ce retour si naturel et si sublime?

Pourquoi l'assassiner? qu'a-t-il fait? à quel titre ? Qui te l'a dit?

Les alarmes de Mérope sur le sort d'Egisthe , sa douleur , son désespoir à la nouvelle de sa mort , la révolution qui se fait en elle en le reconnaissant, sont des mouvements que la nature indique à tout le monde ; mais ce retour si vrai , si pathétique :

Barbare , il te reste une mère.

Je serais raère eucor sans toi . sans ta fureur.

cet égarement , où l'excès du péril étouffe l.i crainte dans l^anie d'une mère éperdue:

Eh bien ! cet étranger, c'est mon fils, c'est mon sang...

ces traits , dis-je , ne se présentent qu'à un poète qui est devenu Mérope par la force de l'illusion. 11 en est de même du Qu'il mourut du vieil Horace , et de tous ces mouvements sublimes dans leur simplicité, qui semblent, quand ils sont placés, être venus s'offrir d'eux-mêmes. Lorsque le vieux Priam , aux pieds d'Achille, dit en se comparant à Pelée, a Combien suis-je plus malheureux que lui! Après tant de calamités, la fortune impérieuse m'a réduit à oser ce que jamais mortel n'osa avant moi: elle m'a réduit à baiser la main homicide, et teinte encore du sang de mes enfants » ; on se persuade que, dans la même situation , on lui eût fait tenir le niême langage : mais cela ne paraît si simple , que parce qu'on y voit la nature ; et pour la peindre avec cette vérité, il fout l'avoir, non pas sous les yeux , non pas dans l'idée , mais au fond de l'ame. Ce sentiment, dans son plus haut degré de chaleur , n'est autre chose que l'enthousiasme : et si on appelle ivresse , délire y ou fureur y la persuasion que l'on n'est plus soi-même , mais celui que l'on fait agir; que l'on n'est plus où l'on est , mais présent à ce qu'on veut peindre; l'enthousiasme est tout cela. Mais on se tromperait si, sur la foi de Cicéron , l'on attendait tout de^

Élém. de Littér. IL 0

lÔO ELEMENTS

seules forces de la nature et du souffle divin , dont il suppose que les poètes sont animés: Poetam natiira ipsa l'alere , et mentes inribiis excitari, et quasi divino quodam spiritu afflari.

11 faut avoir prolondément sondé le cœur humain , pour en saisir avec précision les mouvements variés et rapides , pour devenir soi-même, dans la vérité de la nature , Mérope , Hermione, Priam, et tour-à-tour chacun des personnages que l'on fait parler et agir. Ce que Platon appelle manie ^ suppose donc beaucoup de sagesse ; et je doute que Locke et Pascal fussent plus philosophes que Racine et Molière.

Castelvetro défînil la poésie pathétique: Trovanienlo e essercitamento délia persona ingeniosa , e non délia fui'iosa. Non , sans doute l'enthousiasme n'est pas une fureur vague et aveugle ; mais c'est la passion du moment, dans sa vérité, sa chaleur naturelle : c'est la vengeance , si l'on fait parler Atrée ; l'amour , si l'on fait parler Ariane; la douleur et l'indignation, si l'on fait parler Philoctète. Il arrive souvent que Vimagination du poète est frappée, et que son cœur n'est pas ému. Alors il peint vivement tous les signes de la passion, mais il n'en a point le langage. Le Tasse , après la mort de Clorinde , avait Tancrède devant les yeux ; aussi l'a-t-il peint comme d'après nature :

Pallido , freddo ^ 7iiuto, e quasi prii'o

Di movimento, al marmo gii occhi ajffîsse, ;

DE LIT TÉ 11 AT UKË. l5l

Al fin spargendo un lagrimoso riuo , In un languido ahimè proruppe.

Mais pour le faire parler, ce n'élait pas assez de le voir , il fallait être un autre lui-même; et c'est pour n'avoir pas été dans cette pleine illusion . qu'il lui a fait tenir un langage peu naturel.

Virgile au contraire avait en même temps, et V imagination frappée , et l'ame remplie de son objet, et l'une et l'autre profondément émues, lorsqu'il a peint et fait parler Didon dans ces beaux vers :

Talia dicentem janidudum aversa tuetur ,

Hue illuc voluens oculos ; totumcjue pererTat

Lujyiinibus tacitis , et sic accensa projatur:

Nec tibi diva païens, generis ncc Dardanus auctor.

Perfide, etc.

J/homme du monde qui pouvait le mieux parler de l'enthousiasme, M. de Voltaire, nous dit que l'enthousiasme raisonnable est le partage des grands poètes. Mais comment l'enthousiasme peut-il être gouverné par le raisonnement? Voici sa réponse : « Un poète dessine d'abord l'ordonnance de son tableau ; la raison alors lient le crayon. Mais veut- il animer ses personnages et leur donner le caractère des passions : alors V imagination s'échauffe, l'enthousiasme agit; c'est un coursier qui s'emporte dans la carrière , mais sa carrière est régulièrement tracée, w II le compare au grand Condé, qui méditait avec sagesse, et combattait avec fureur.

i: L L j\l t IN t" s

Imitatioiv. Imiter un écrivain , un orateur , un poète , ce n'est pas le traduire, le copier servilement ; c'est , dans le sens le plus étroit , se pénétrer de sa pensée , et la rendre avec liberté : c'est, dans le sens le plus étendu, former son esprit , son langage , ses habitudes de concevoir , d'imaginer, de composer, sur un modèle avec lequel on se sent quelque analogie ; étudier ses tours , ses images, ses mouvements , son harmonie; et après s'être frappé l'imagination, enrichi la mémoire, rempli l'ame de ses beautés, s'es- -5ayer dans le même genre; prendre, non ses défauts , ses négligences , s'il en a , mais ce qu'il y a de beau , de grand, d'exquis dans le caractère de son génie et de son style; tacher, si l'on est orateur, d'approcherde l'heureuse abondance, de la dignité , de l'élégance , de l'harmonie de Cicéron, de son adresse insinuante; s'exercer à jeter , comme lui , les filets de la persuasion sur l'audiloire ou sur les juges ; ou s'essayer à remuer la massue de Démosthène ,

Ingentis (juatiat Demostlienis arma;

( Petrom. )

à manier le raisonnement et la controverse avec la vigueur et le poids de sa dialectique entraînante; à mouvoir les ressorts d'un pathétique austère et grave et à lancer , comme Un , le rocher d'Ajax dans les mouvements d'indignation.

ï> i: h 1 r T É R A T 17 w r. . i ôr>

S'il est poète , il examinera comment Virgilt; est devenu l'Homère de son siècle; Racine, le Virgile et en même temps l'Euripide du sien. ( Je dis le J^irgilcj, parle charme des vers, autant que ! 'a permis sa lanj^ue , et Y Euripide , en traitant les sujets de ce tragique si touchant , et en les traitant mieux qu(? lui. ) Il examinera conmient Molière et La Fontaine ont passé de si loin les auteurs qu'ils ont imités , et par quelle supériorité de génie , s'élevant au-dessus de tout ce qui les a devancés , ils se sont rendus peut-être iniînitablesh. tout ce quidevailles suivre.

S'il est historien, il se consultera pour imiter ou la plénitude de Thucydide, ou l'élégance de Xénophon, ou la majesté de Tite-Live, ou l'énergie et la profondeur de Tacite.

Les élèves de Raphaël et des Carraches n'en ont pas été les copistes ; mais, dans leurs tableaux, on reconnaît le génie de leur école, la touche, le dessin , la couleur de leur maître, sa manière de composer.

Ge qui fait des imitateurs un troupeau d'esclaves, seivuni peeusj c'est rinertiè de leur esprit , et cette hasse timidité qui ne sait qu'obéir et suivre. De tous les caractères, le plus essentiel à celui qui prend pour modèle un homme de génie , c'est la hardiesse du génie : et comment ressemblera celui qui ose , si l'on n'ose pas comme lui ?

Celui-là seul est digne A' imiter les grands modèles que l'esprit d'autrui ravit hors de lui-mêmej

1 34 É L É M E Ts T s

comme l'a si bien dit Longin , en comparant V imitateur à la prêtresse d'Apollon. « Ces grandes beautés que nous remarquons dans les ouvrages des anciens, sont, dit-il, comme au tant de sources sacrées , d'où s'élèvent des vapeurs heureuses qui se répandent dans l'ame de leurs imitateurs j si bien que , dans ce moment, ils sont comme ravis et emporlés de l'enthousiasme d'autrui. » Mais , pour exemple , quel est V imitateur qu'il donne à Homère? Platon. N'avait-il donc pas lu Virgile? Le même auteur nous trace une belle méthode à' imitation, et la voici, a Comment estce qu'Homère aurait dit cela ? Qu'auraient fait Platon , Démosthène , ou Thucydide même ( s'il est question d'histoire ) , pour écrire ceci en style sublime? car ces grands hommes , poursuit Longin , que nous nous proposons à' imiter ^ se présentant de la sorte à notre imagination , nous servent comme de flambeaux , et nous élèvent l'ame presque aussi haut que l'idée que nous avons conçue de leur génie , surtout si nous nous imprimons bien ceci en nous-même : Que penseraient Homère ou Démosthène de ce que je dis , s'ils ni écoutaient F Quel jugement feraientils de moi F En efFet , nous ne croirons pas avoir un médiocre prix à disputer , si nous pouvons nous figurer que nous allons sérieusement rendre compte de nos écrits devant un si célèbre tribunal , et sur un théâtre où nous avons de tels héros pour juges et pour témoins. »

DE LIT'P ÉK ATU rv E. l55

Voilà certainement , en littérature ,1a plus belle de toutes les leçons; elle le serait en morale.

« Mais un motif encore plus puissant pour nous exciter , c'est de songer , ajoule-t-il , au jug-ement que toute la postérité fera de nos écrits. »

En ceci , je prends la liberté de n'être pas de l'avis de Longin : car l'idée que nous avons de la postérité et de ses jugements, est une idée vague et confuse; au lieu que celle de tel homme de génie et de goût est distincte , claire , et frappante. Il nous est donc mille fois plus facile de répondre en nous-même à celte question: Que dirait de moi Homère ou Démosthène ? qu'à celleci : Que dira de moi la postérité F

ce En se proposant un modèle, dit Cicéron par la bouche d'Antoine , le jeune orateur doit s'attacher à ce qu'il y a d'excellent , et s'exercer ensuite à lui ressembler en cela le plus qu'il lui sera possible. » Tum accédât exercitatio cjua illum quem ante delegerit imitando ejfmgat. « J'ai vu souvent , ajoute-t-il, des imitateurs copier ce qu'il y avait de plus facile , et même ce qu'il y avait de défectueux, de vicieux dans leur modèle. Ils commencent par choisir mal, et si leur modèle, quoique mauvais , a quelque bonne qualité , ils la laissent, et ne prennent de Inique ses défauts.» Qui auiem itafaciet ut oportet , primum ingilet necesse est in deligendo j deinde , (piem prohavit, in eo quœ maxime excellent , ea diligentissime persequatur. ( De Orat. )

Nos anciens régents avaient tous ces préceptes devant les yeux , et ils appelaient imiter ^ appliquer à Judas celle apostrophe de Cicéron à IMarc- Antoine: O audaciam immanem! ou faire l'exorde d'un sermon de celui du même orateur : Quousque tandem ahutere? en y substituant divinci patienliâ. Rien de plus indécent et de plus puéril que de pareilles translations.

Imilerj ce n'est pas accommoder ainsi à un autre sujet un morceau pris et copié avec des chang-emenls de muts ; c'est quelquefois , comme je l'ai dit , traduire librement d'une langue à une autre ; s'est s'emparer d'un ouvrage ancien , et le reproduire , ou sous la même forme , avec de nouvelles beautés, ou sous une forme nouvelle; c'est faire passer dans un nouvel ouvrag'e des beautés étrangères , anciennes ou modernes, et dont on enrichit sa langue; c'est, dans sa langue même, recueillir d'un ouvrage obscur etoulîlié, des pensées heureuses , mais indignement mises en œuvre par l'inventeur , et les placer, les assortir , les exprimer comme elles devraient l'être; c'est même exprimer en beaux vers ce qu'un historien, un philosophe, un orateur a dit en prose.

Au sortir de la barbarie , on commença par vouloir />;;//<:'/'.■ rien déplus naturel, mais on fît comme les harpies : Contactuque omniafœdant. On déshonora les beaux modèles , on en prit souvent de mauvais. Sénèque le tragique eut plus de copistes que Sophocle et Euripide; et ces co-

DE LITTÉllA TURE. l ÔJ

pistes, sans rendre ses beautés, exagérèrent ses défauts.

Croirait-on que ces vers d'une de nos anciennes farces pieuses,

Père tU(Mncl, quelle A'ergognc !

Vous dormez là comme un ivrogne...

fussent une imitation? Voici le texte qu'on a souillé, en le traduisant avec tant de grossièreté et de bassesse. Excitatus est ^ iamjiiam dormlens j Dominus, tanqaam jjotens ^ crapulatus a vino. Psalm. 77.

Dans le siècle du goût, l'art limiter fut l'art d'embellir ses modèles. C'est ainsi que Corneille a imité Sénèque dans la scène d'Auguste avec Cinna; c'est ainsi que Racine, dans Britannicus et Athalie , a imité Tacite et les prophètes.

M. de Voltaire, dans la Mort de César, a fait d'une ébauche grossière de Shakespeare une statue digne de Michel-Ange. Molière a su tirer des perles précieuses du lumier des plus mauvais comiques. Fléchier a fait d'un mauvais exorde de Lingendes le frontispice incomparable de l'oraison funèbre de Turenne. Corneille a rendu immortelles trois pièces espagnoles, qu'on aurait ignorées , lorsqu'il en a tiré le Cid, Héraclius et le Menteur.

Le plus habile des imitateurs y c'est Virgile. Il a pris, dans le poème des Argonautes, d'Apollonius de Rhodes, l'idée de l'épisode de Didon ,

même avec assez de détails. Le complot de Minerve el de Junon , sollicitant le secours de Vénus , et celle-ci obtenant de l'Amour qu'il blesse Médée et Jason ; le feu dont Médée brûle en secret; son entretien avec Chalciope sa sœur; l'agitalion de son ame dans le silence de la nuit; le combal qu'elle éprouve entre la honte de trahir son père et le désir de sauver Jason ; tout cela , dis.-je , est évidemment l'esquisse d'après laquelle Yirgile a peint le plus beau tableau qui nous reste de l'antiquité. Mais on va voir par un exemple, combien , en imitant, il a surpassé son modèle. Yoici la version littérale du texte d'Apollonius, ce La nuit couvrait la terre de son ombre , et en pleine mer les nochers étaient occupés sur leur navire à observer les étoiles d'Hélice et d'Orion. Les voyageurs et les gardiens des portes étaient endormis. La douleur même de quelques mères qui avaient perdu leurs enfants, était suspendue par le sommeil. On n'entendait dans la ville ni le cri des chiens, ni le murmure et le bruit des hommes. Le silence régnait au milieu des ténèbres. Médée elle seule ne connut point les douceurs de cette nuit tranquille , tant son ame était agitée des inquiétudes que lui causait Jason. ))

Voici à présent le texte de Virgile.

Nox erat } et placidum carpebantjessa soporem Corpora per terras, sjl^œque et sceva qitierant .1£quora : tjuum tncdio 7>oh'untiir sidéra lapsu ,

DE LITTÉRATURE. lOQ

QuuTtt tacet omnis ager ; pecudes , pictœcjue volucres , Quœque lacus late liquidas, quccque aspera dumis Rura tenent, somno, positce sub nocte silenti, Lenibant curas, et corda oblita laborum. At non infelix animi Phœnissa ; neque unqiiam SohiLur in somnos , oculin'e aut pectore noctem Accipit: ingeminant curce , rursusque resurgens Sceuil amor, magnoque ir arum fluctuât œstu.

Oïl voit ici non - seulement la supériorité du talent , la vie et l'ame répandues dans une poésie harmonieuse et du coloris le plus pur , mais sing-ulièrement encore la supériorité du goût. Dans la peinture du poète grec , il y a des détails inutiles , il y en a de contraires à l'efFet du tableau. Les observations des pilotes , dans le silence de la nuit, portent elles-mêmes le caractère de la vigilance et de l'inquiétude, et ne contrastent point avec le trouble de Médée : l'image d'une mère qui a perdu ses enfants , est faite pour distraire de celle d'une amante ; elle en affaiblit l'intérêt; et le poète, en la lui opposant, est allé contre son dessein : au lieu que, dans le tableau de Virgile, tout est réduit à l'unité. C'est la nature entière dans le calme et dans le sommeil, tandis que la malheureuse Didon veille seule et se livre en proie à tous les tourments de l'amour. Enfin^ dans le poète grec, le cri des chiens, le sommeil des portiers sont des détails minutieux et indignes de l'épopée , au lieu que dans Virgiie tout est noble et peint à grands traits : huit vers embrassent la naUire.

J /j O ÉLÉMENTS

On a cité avec raison , comme une imitation JieiuxHise , l'usage que Silius Italicus a fait d'un trait de Cicéron. L'orateur, dans l'un de ses plaidoyers, ajant parlé un peu trop avantageusement de lui-même, il s'éleva une clameur; alors s'inlerrompant pour répondre à cette huée : Nih'd nie clainor ille coniniovet ( dit - il ) ^ sed consolatitr , qiLiim indien t esse quosdam cives imper itos , sed non midtos, Nimquam , milii crédite, populiis romanus , hic qui silet , consulem me fecisset , si vestro clamore perturbatum iri arhitraretur.

Dans le poème de Silius , le dictateur Fabius tient à peu près le même langage à ceux qui , dans son camp, murmurent dç sa lenteur; et rien au monde n'est mieux placé.

Fervida si nobis corda ahruptinnque pillassent Ingeiiiiim Paires^ et si clamoribus , inquit, Turbarijaciiem menlein ; non ulliina i-cvum Et dephrati mandassent Mavùs liabenas.

Mais si l'on a donné , avec raison , tant de liberté à V imita (ion, afin d'encourager et de faciliter, s'il est permis de le dire , la circulation des richesses littéraires et des productions de l'esprit humain , de siècle en siècle, et d'une langue à l'autre, ou d'un genre de littérature à un genre tout différent (^'oyez Plagiat); il y a pourtant une loi de restriction indispensable dans ce commerce : c'est de ne jamais emprunter d'un auteur dans la même langue; à moins de faire

DKLiTTERATunr;. 141

nûeux c|ue lui : car le public, pour pardonner l'usurpalion , veut y gagner ; et pour lui , le larcin doit être un accroissement de ricliesse. Ainsi , quand même Esope, Phèdre, Pilpai , auraient été contemporains de La Fontaine , ses compatriotes, ses voisins, on aurait applaudi au vol qu'il aurait lait des sujets de leurs labiés : et plût au ciel que La Motte lui-même et une foule de fabulistes très inférieurs à La Motte fussent venus avant La Fontaine , et qu'il eût trouvé leurs sujets dignes d'être mis en œuvre par lui ! Mais ce qui n'est pas permis de même, c'est de dire plus mal ce qu'un autre a mieux dit. Par exemple, après ces vers de La Fontaine , si naturels , si naïfs , si plaisants :

Quel esprit ne bat la campagne?

Qui ne fait châteaux eu Esj)agne?

Piclirocole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,

Autant les sages que les fous.

Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux. Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes :

Tout le bien du monde est à nous,

Tous les honneurs, toutes les femmes.

Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ; Je m'écarte , je vais détrôner le sophi ;

On m'élit roi, mon peuple m'aime; Les diadèmes vont sur ma tète pleuvant. Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même , Je suis Gros-Jean comme devant.

après ces vers, Fontenelle n'aurait pas dû dire> quoiqu'il méprisât le naïf:

Souvent en s'attachaut à des fancôraes vains, Notre raison séduite avec plaisir s'égare; Elle-même jouit des plaisirs qu'elle a feints; Et cette illusion pour quelque temps répare Le défaut des vrais biens que la nature avare N'a pas accordés aux humains.

Le bel-esprit doit s'abstenir surtout de lulter contre le génie.

ÏNsmuATiON. Tour d'éloquence qui consiste à présenter à l'auditoire, au lieu de l'objet qu'on se propose , et pour lequel on sait qu'il a de la répugnance ou de l'éloignement , un autre objet qui l'intéresse , et qui , par ses rapports avec l'objet dont il s'agit , dispose d'abord les esprits à ne pas en être blessés , et les amène insensiblement à le voir d'un œil favorable. Cicéron recommande cette métbode toutes les fois que celui qui est en cause, ou la cause elle-même, présente un aspect odieux. Insinuatione utendum est quum animus auditoris infensus est. Et il indique les moyens d'user à^ insinuation. Si causœ turpitudo contrahit offensionem j aiit pro eo homine in cjuo offendilur , alium hominem qui diligitur interponi oportet , aiit pro re in qiia offenditur y aliam rem quœ prohalur ; aiit pw re hominem j aiit pro homine rem ; ut , ab eo qiiod odit , ad id quod diligit auditoris animus traducatur. Par exemple , il s'agit d'un fils dont l'im-

DE LITTÉII ATU 11 E. i4j

prudence et la léinérité ont besoin d'indulgence , et dont la défense directe révolterait les juges : on parle des vertus et des services de son père , et on le peint accablé de douleur de l'égarement de son fils. Il s'agit d'une action odieuse et punissable qu'un homme de mérite a commise dans quelque malheureux moment : on commence par rappeler les actions louables qui ont honoré le reste de sa vie , et l'on demande comment il est possible qu'un caractère honnête, un heureux naturel se soit tout à coup démenti? Deinde, quwn jani mitior factus erit aiiditor, ingredi pedetenlim in dejensioneni , et dicere , ea quœ indignantur adversaril, tihi quoque indigna videri : deinde quiim lenieris eum qui audiet , demonstrare nihil eorwn ad te pertineve.

Ce n'est pas seulement dans l'exorde de ses harangues que Cicéron emploie cet artifice \ il y revient quand il s'agit d'émouvoir , de gagner les juges : et on le voit dans ses péroraisons , tantôt se présenter lui-même à la place de l'accusé Çpro Sextio y pro Plancio ) ; tantôt faire parler l'accusé à sa place (pro Milone) ; tantôt introduire à la place de l'accusé ses patients , ses amis , sa femme , ses enfants ÇproFlacco, pro Cœlio, pro Murena ), ou quelque personne sacrée , comme la vestale dans la péroraison du plaidoyer pour Fonteius ; tantôt appeler à son secours le peuple, les chevaliers, les centurions, les soldats, dont l'accusé a mérité l'estime, comme dans la péro-

raison du plaidoyer pour f^Iilon , où il épuise toutes les ressources de l'éloquence pathétique. Voyez Pérorâ-ISOn.

Le discours de Phénix à Achille pour l'adoucir, au neuvième livre de Tlliade , est renipli i^ insiniiaUon : sa propre histoire, les leçons de Pelée lorsqu'il lui confia son fils, l'aventure de Méléagre, l'allégorie des Prières , sont autant de détours pour arriver au même but.

\j' insiniuiiioîi s'emploie de même à rejeter sur l'adversaire ce que la cause a d'odieux , et à détourner d'une partie à l'autre l'indignation de l'auditoire. Mais il faut y mettre, dit le même orateur, beaucoup de prudence et d'adresse, faire semblant de ne vouloir que se justifier soimême , et n'attaquer qu'avec beaucoup de précaution ceux à qui l'auditoire paraît s'intéresser. Negare te quidquam de adversariis esse dicturwn ; ut neqiie aperte lœdas eos cjui ddigimtur^ et tamen id obscure faciens , quand possis , aliènes ah eis audilorum voluntalem.

On voit par-là que les raffinements de l'art de nuire ne sont pas nouveaux; et dans les oraisons de Cicéron , nos gens de cour pourraient euxmêmes en trouver des exemples dont ils seraient jaloux. Mais il n'y en a pas un , dans le plus insinuant des orateurs , qui approche de celui que nous en a donné Racine, dans la scène de Narcisse avec Néron , au quatrième acte de Britannicus.

DE LITTÉUATUUE. l4.5

IwTÉKÊT. Affection de Tame qui lui est chère et qui l'atlache à son objet. Dans un récit, dans une peinture, dans une scène, dans un ouvrage d'esprit en général, c'est l'attrait de l'émotion qu'il nous cause, ou le plaisir que nous éprouvons à en êlre ému de curiosité^ d'inquiétude, de crainte, de pitié, d'admiration , etc.

J'ai déjà distingué ailleurs Vintéi-ët de l'art, et celui de la chose.

L'art nous allache, ou par le plaisir de nous trouver nous-mêmes assez éclairés , assez sensibles pour en saisir les finesses , pour en admirer les beautés , ou par le plaisir de voir dans nos semblables ces talents, cette ame, ce génie, ce don de plaire, d'émouvoir, d'instruire, de persuader, etc. Ce plaisir augmente à mesure que l'art présente plus de difficultés , et suppose plus de talents. Mais il s'affaiblirait bientôt , s'il n'était pas soutenu par Y intérêt de la chose ; et tout seul , il est trop léger pour valoir la peine qu'il donne. Le poète aura donc soin de choisir des sujets qui , par leur agrément ou leur utilité, soient dignes d'exercer son génie ; sans quoi l'abus du talent changerait en un froid dédain ce premier mouvement de surprise et d'admiration que la difficulté vaincue aurait causé.

h'intérét de la chose n'est pas moins relatif à l'amour de nous -même, que l'intérêt de l'art.

Éltm. a'e Lit ter. III. 1 0

l/\C) KLÉMEINT5

Soit que la poésie, par exemple, prenne pour objets des êtres comme nous, cloués d'inlellig-ence et de sentiment, ou des êtres sans vie et sans ame , c'est toujours par une relation qui nous est personnelle que ce sentiment nous saisit. Il est seidement plus ou moins vif, selon que le rapport qu'il suppose , de l'objet à nous , est plus ou moins direct et sensible.

Le rapport des objets avec nous-mêmes est de ressemblance ou d'influence : de ressemblance, par les qualités qui les rapprochent de notre condition; d'influence, par l'idée du bien ou du mal qui peut nous en arriver, et d'où naît le désir ou la crainte. J'ai fait voir, en parlant des mouvements du stjle et des moyens de l'animer, comment la poésie nous met partout en société avec nos semblables, en attribuant à tout ce qui peut avoir quelque apparence de sensibilité , une ame pareille à la nôtre. Il n'est donc pas difficile de concevoir par quelle ressemblance deux jeunes arbrisseaux qui étendent leurs branches pour les entrelacer, deux ruisseaux qui , par mille détours, cherchent la pente qui les rapproche, participent à ^intérêt que nous inspirent deux amants. Qu'on se demande à soi-même d'où naît le plaisir délicat et vif que nous fait le tableau de la belle saison , lorsque la terre est en amour, comme disent si bien les laboureurs ; que l'on se demande d'où naît l'impression de mélancolie que fait sur nous l'image de l'aulonme, lorsque

DE Ll Y V É li \ r U IV E . 1 ^7

les forêts et les champs se dépouillent , et que la nature semble dépérir de vieillesse ; on trouvera que le printemps nous invile à des noces universelles, et l'automne à des l'unérailles, et que nous y assistons à peu près comme à celles de nos pareils.

Lorsque la peinture d'un paysage riant et paisible vous cause une douce émotion , une rêverie agréable , consultez-vous , et vous trouverez que , dans ce moment, vous vous supposez assis au pied de ce hêtre , au bord de ce ruisseau , sur cette herbe tendre et fleurie , au milieu de ces troupeaux , qui , de retour le soir au village, vous donneront un lait délicieux. Si ce n'est pas vous, c'est un de vos semblables que vous croyez voir dans cet état fortuné ; mais son bonheur est si près de vous, qu'il dépend de vous d'en jouir : et cette pensée est pour vous ce qu'est pour l'avare la vue de son or, l'équivalent de la jouissance. Mais à ce tableau que vous présente la nature , le poète sait qu'il manque quelque chose. Il place une bergère au bord du ruisseau; il la fait jeune et jolie, ni trop négligée, de peur de blesser votre délicatesse, ni trop parée, de peur de détruire votre illusion. Il lui donne un air simple et naïf, car il sait que vous demandez un cœur facile à séduire; il lui donne une voix touchante , organe d'une ame sensible; et il la peint se mirant dans l'eau et mêlant des fleurs à ses cheveux , comme pour vous annoncer qu'elle a ce

désir de plaire qui suppose le besoin d'aimer. S'il veut rendre le tableau plus piquant, il placera loin d'elle un bocag"e sombre, où vous croirez qu'il est facile de l'attirer. Il feindra même qu'un berger l'y appelle : vous le verrez entre les arbres, le feu du désir dans les yeux ; et un mouvement confus de jalousie se mêlera, si elle sourit , au sentiment qu'elle vous inspire.

Je suppose au contraire que le poète veuille vous causer une sombre mélancolie, c'est un désert qu'il vous peindra. Le bruit d'un torrent qui se précipite sur des rochers,. et qui va dormir dans des gouffres , trouble seul dans ce lieu sauvage le silence de la nature. Vous y voyez des chênes brisés par la foudre, mais que la hache a respectés; des montagnes couroniîées de frima^^ terminent l'horizon ; de tous les oiseaux , l'aigle seul ose y déposer les fruits de ses amours. Il vole, tenant dans ses griffes un tendre agneau enlevé à sa mère, et dont le bêlement timide se fait entendre dans les airs : cependant l'aigle aux ailes étendues arrive joyeux de sa proie , et la présente à ses petits. Plus bas la louve allaite les siens ; et dans les yeux de cette bête féroce l'amour maternel se peint avec douceur. Ces deux actions , toutes simples, concourent avec l'image du lieu à exciter dans l'ame celte crainte que les eniants aiment si fort à éprouver, et dont l'homme, qui est toujours enOmt par le cœur, ne dédaigne pas de jouir encore.

DE L I T T £ Il A T VK\l. 1 Z| <")

Le désir d'être auj3rès de la bergère vous allacliail au premier tableau^ le plaisir secret dt* n'être pas au bord de ce torrent , au pied de ces rochers, parmi ces animaux terribles, vous attache au second; car il n'est pas moins doux de contempler les maux dont on est exempt, que de voir les biens dont on peut jouir.

Dans l'un et l'autre de ces tableaux , on voii la. nature intéî^essante ; mais lequel des deux est celui de la belle nature? C'est ce qui n'importe guère au poète ; car la beauté poétique n'est autre rhose que Yinlérët ; et pour lui la belle nature est celle dont l'imitation nous émeut comme nous voulons être émus. Et dans quel autre sens diraiton que ce désert est un beau désert , que ce paysage est un beau pavsage? Lorsqu'on lit dans Homère que le prêtre d'Apollon , à qui les Grecs avaient refusé de rendre sa fille, s'en allait, en silence , le long du rivage de la mer ^ dont les flots faisaient un grand bruit : à la sensation que l'ait le vague de cette peinture , chacun s'écrie . Cela est beau ! Et certainement on ne veut pas dire que ce rivage est un beau rivage, que celle mer est une belle mer : car si l'on écarte l'imaire de ce père affiig-é qui s'en allait en silence , le reste du tableau n'est plus rien. Il est donc vrai qu'en poésie rien n'est beau que par les rapports des détails avec l'ensemble, et de l'ensemble avec nous-mêmes.

D'où vient que la nature. emi)ellie dans la réii-

lité, devient si souvent insipide à l'imitation? d'où vient que la nature inculte et brute nous enchante dans l'imitation, et nous déplaît dans la réalité ? Que l'on représente , soit en peinture , soit en poésie, ce palais dont vous admirez la symétrie et la magnificence; il ne vous cause aucune émotion : qu'on vous retrace les ruines d'un vieil édifice, vous êtes saisi d'un sentiment confus que vous chérissez , sans même en démêler la cause. Pourquoi cela? Pourquoi? c'est que l'un de ces tableaux est pathétique , et que l'autre ne l'est pas ; que celui-ci ne réveille en vous aucune idée qui vous émeuve , et que celui-là tient à des choses qui vous donnent à réfléchir. Des générations qui ont disparu de la terre , les ravages du temps auquel rien n'échappe , les monuments de l'orgueil qu'il a ruinés , la vieillesse , la destruction , tout cela vous ramène à vousmême. On ne lit pas sans émotion la réponse de Marins à l'envoyé du gouverneur de Libye: « Tu diras à Sextilius que tu as vu Marins fugitif assis sur les ruines de Garthage ». Je demandais à un voyageur qui avait parcouru cette Grèce, encore célèbre par les débris de ses monuments , je lui demandais , dis-je , si ces lieux étaient fréquentés : " Nous n'y avons trouvé, me dit-il, que le Temps qui démolissait en silence ». Gette réponse me saisit.

Examinez tout ce qu'on appelle tableaux pathétiques dans la nature , il semble qu'on y lise

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la même inscription qui fut gravée sur une pjramicle élevée en mémoire d'une éruption du Vésuve : Posteri j posteri , vestra res agitur. C'est à ce grand caractère qu'on distingue ce qui porte a\ ec soi un intérêt universel et durable.

Quœque oliir. jubeant rialos meininisse parentes.

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