‹ Eléments de littérature (volume 5)Chapitre 10 sur 16 · DE I, I T T É R A T U R E · texte numérisé non relu

DE I, I T T É R A T U R E

célèbre , considéré, non comme un ouvrage mystérieux, mais comme un morceau de poésie, ne me semble pas mériter toute sa réputation. On y Toit quelques traits d'un sentiment assez naïf, des et images assez douces : Fasciculiis mjrrliœ , dilectus meus m'ihi ; inter uhera mea commoralitur. . . Ecce tu pulcher es, dilecte mi, et decorus : Lectulus nosterjloridus. — Sicut Ulium inter spi~ nas, sic amica mea inter fdias. — Sicut malus inter ligîia sjlvarum , sic dilectus meus inter fdios. Suh umhra illius , cjuem desideraveram , sedi; et fructus ejus dulcis gutturi meo... Fulcite mejlorihus... quia amore langueo, Lœva ejus suh capite meo, et dextera illius amplexahitur me... F^ox dilectï mei. Ecce iste venit saliens in montihus, transiliens colles... En dilectus meus loquitur mihi : Surge y propera j amica mea, coluniha mea, formosa, mea, et i^eni... Sonet tox tua in auribus meis ; '2>ox enim tua dulcis, et faciès tua décora... Dilectus meus mihi, et ego illi. . . In lectulo meo pcr noc- Ics cpiœsivi (juem dili^it anima mea ; cpicesi^'i illum y ^et non iîweni (i).

(i) Mon Lien-aimé est pour moi comme un faisceau de myrrhe. 11 se reposera sur mon sein. V^iens, isionLien-aimé : tu es la grâce et Ja beauté même ; notre lit est semé de fleurs. — Comme le lys au milieu des épines, ma bien - aimée s'élève entre ses jeunes compagnes. — Comme le pommier au milieu des bois , on dislingue mon bien-aimé entre les hommes de son âge. Je me suis reposée à l'onvbre de celui (|ae je désirais ; et ses fruits ont été délicieux pour moi.

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Cela est simple et naturel; mais cela est noyé dans une multilude de comparaisons sans justesse, et de détails sans agrément; et que ce fût l'épitlialame , le chant nupdal de Salomon , je n'y vois nulle vraisemblance.

Est-il possible d'imaginer que Salomon eût fait dire à sa jeune épouse qu'elle courait les rues toute la nuit pour le chercher; qu'elle avait rencontré la sentinelle, et qu'elle lui avait demandé si elle n'avait pas vu son amant? Surgam et circuibo cwitatemj pervicos et plateas cjuœrain (juem diligit anima mea. Quœswi illum , et non inveni. Invenerimt me 7u'giles qui custodiimt civitatem: Niim (juem diligit anima mea "l'idisfis P

L'épouse de Salomon aurait- elle dit que ses frères l'avaient battue et lui avaient fait garder les vignes? Salomon lui-même aurait-il demandé qu'on lui prît les petits renards qui gâtaient les vignes , parce que sa vigne était en fleur? etc. etc.

Posez-moi sur un lit de fleurs, car je me sens languir d'amour. Sa main gauche soulèvera ma tète, et sa droite m'em- Lrassera. C'est la voix de mon Lien-aimé. Le voilà qui vient bondissant sur les monts, franchissant les collines. Je l'entends qui me dit : Lève-toi , viens , ma Lien-aimée, ma colombe, ma toute belle.... Ah ! que ta voix se fasse donc entendre à mon oreille; car la voix a autant de douce ur que ton visage a de beauté. Mon bien-aimé fait mes délices , et je fais ses plaisirs. — Toutes les nuits, en soupirant , j'ai clicrché dans mon lit celui que chérit tant mon .une; je l'ai cherclié , et ne l'ai point trouvé.

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Ou ce livre a un sens mystérieux, ou il n'en a aucun pour nous ; et si ce n'est qu'une pastorale, il est bien évident qu'elle n'est pas de Salonion.

Catastrophe. On n'attache plus à ce mot que l'idée d'un événement funeste. On ne dirait pas la catastrophe de Bérénice ^ ou de Cinna. Avant Corneille, on n'osait pas donner le nom de tragédie à une pièce dont le dénouement n'avait rien de sanglant ; et Aristote pensait de même , lorsqu'il semblait vouloir interdire à la tragédie les dénouements heureux. On va voir cependant qu'il ne tenait pas constamment à sa doctrine.

« Ce qui se passe entre ennemis ou indifférents, disait- il , n'est pas digne de la tragédie; c'est lorsqu'un ami tue ou va tuer son ami; un fils, son père ; une mère , son fils ; un fils , sa mère, etc. que l'action est vraiment tragique. Or il peut arriver que le crime se consomme , ou ne se consomme pas; qu'il soit commis aveuglément, ou avec connaissance. » Et il tirait de là quatre sortes de fables : celle où le crime est commis de propos délibéré ; celle où le crime n'est reconnu qu'après qu'il est commis ; celle où la connaissance du crime empêche tout à coup qu'il ne soit consommé; et celle où, résolu à commettre le crime avec connaissance, on est retenu par ses remords, on par quelque nouvel incident. Aris-

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lote rejetait absoluiiient celle-ci, et donnait la préférence à celle où le crime qu'on allait commettre aveuglément, est reconnu sur le point cl'èlre exécuté , comme dans Mérope.

C'était donc ici une heureuse révolution qui lui semblait préférable. Mais ailleurs c'est un dénouement funeste qu'il demande, sans quoi, ditil , l'action n'est point tragique ; et c'est là qu'il est conséquent: car il voulait un spectacle propre à rendre les hommes moins sensibles à des événements dont la douleur ne change pas le cours; et c'était là bien réellement à quoi tendait l'ancienne tragédie. Son objet moral n'était pas de ijiodérer en nous les passions actives, mais d'habituer l'ame aux impressions de la terreur et de la jiitié , de l'en chaiger comme d'un poids qui exerçât ses forces, et lui fit paraître plus léger le poids de ses propres malheurs. Or ceci ne pouvait être l'effet d'une affliction passagère , qui , causée par les incidents de la fable , se serait apaisée au dénouement. Si l'acteur intéressant finissait par être heureux, si le spectateur se retirait tranquille et consolé, l'exemple était sans fruit. 11 fallait que chacun s'en allât frappé de ces idées : «L'homme est né pour souffrir, il doit s'j attendre et s'y résoudre. » Sans donc s'occuper de l'émotion que nous cause le progrès des événe- ■||| ments , Aristote s'attache à celle que le spectacle laisse dans nos âmes; C'est par là, dit-il, que ia tragédie purge la crainte, la pitié, et toutes les

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passions semblables , c'est-à-dire toutes les affections douloureuses qui nous viennent du dehors.

Il est certain que cet objet du spectacle trafique n'est jamais mieux rempli, que lorsque l'innocentsuccombe; mais d'un autre côté, l'exemple en est encourageant pour le crime, et dangereux pour la faiblesse. C'est pour cela que Socrate et Platon reprochaient à la tragédie d'aller contre la loi, qui veut que les bons soient récompensés et que les médian ts soient punis.

Pour éluder la difficulté , Aristote a exigé , dans le personnage malheureux et intéressant, un certain mélange de vices et de vertus ; mais quels étaientles vices d'OEdipe, de Jocaste, de Méléagre? 11 a fallu imaginer des fautes involontaires ; solution qui n'en est pas une, mais qui donnait un air d'équité aux décrets de la destinée, el qui adoucissait , du moins en idée, la dureté d'un spectacle où l'on entendait gémir sans cesse les victimes de ces décrets.

La vérité simple est , que la tragédie ancienne n'avait d'autre but moral que la crainte des dieux , la patience et l'abandon de soi-même aux ordres de la destinée. Or tout cela résulte pleinement d'une catastrophe heureuse pour les méchants , et malheureuse pour les bons. Après cela, quelle était pour les mœurs la conséquence de l'opinion que donnaient aux peuples ces exemples d'une destinée inévitable, ou d'une volonté suprême également injuste et irrésistible? C'est

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de quoi les poètes s'inquiétaient assez peu , et ce qu'ils laissaient à discuter aux philosophes qui voudraient , bien ou mal, concilier la morale avec la poésie.

Cependant la preuve que les poètes grecs ne s'étaient pas fait une loi de terminer la tragédie par le malheur du personnage intéressant , c'est l'exemple des Euménides d'Eschyle , du Philoctète de Sophocle, de l'Oreste d'Euripide , et de l'iphigénie en Tauride du même poète, dont le dénouement est heureux.

Dans le système de la tragédie moderne , il est bien plus aisé d'accorder la fin morale avec la fin poétique; et les catastrophes funestes y trouvent naturellement leur place, leur cause et leur moralité dans les effets des passions. J^ojez Tragédie.

Césure. Dans la poésie ancienne, on appelle ainsi une espèce de suspension, placée après le second pied de certains vers , comme l'asclépiade, le pentamètre, l'hexamètre , et marquée par une syllabe qui, à la fin du mot, se détache du pied qui la précède, pour faire seule un demi- pied, suivi d'un silence qui achève la mesure; ou pour se joindre, sans aucune pause, à une ou ^ev.iL syllabes du mot suivant, et former un pied avec elles.

Il semble que, dans le premier cas , le silence qui achève la mesure demanderait un sens sus-

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pendu ; et cependant on ne voit pas que les poètes se soient fait une loi de suspendre le sens à la césure.

Odi projanum vulgus , et arceo.

Disti ictus ensis ciii super iiiipia Cervice pende t , etc.

Tu , (juum purentis régna per arduuin

Cohors gigunluin scunderet impia. [ Horat. )

Dans le premier de ces exemples, le sens n'est suspendu qu'au milieu du troisième pied; dans le second exemple , il n'y a de repos qu'à la césure du vers suivant; dans le troisième, il J a deux vers de suite sans aucun repos : rien de plus ordinaire dans les odes d'Horace.

Dans le secdnd cas, c'est-à-dire lorsque la césure ne suppose aucun silence après elle pour achever la mesure , et qu'elle se joint immédiatement aux premières syllabes du mot suivant, les poètes ont encore moins pensé à y ménager un repos. Virgile, au contraire, a eu grand soin de varier les repos du sens; c'est l'un des charmes de son style ; et parmi ses vers les plus harmonieux , on n'en trouve quelquefois pas un qui se repose à la césure.

Qualis populea inœrens PhiLomela sub umbra Amissos (jueriturj'œtus, quos duras arator Obser\>ans , nido implumes detraxit ; rit illa Flet noctem, ramoque sedens miserabilc carncni Intégral , et maslis late loca questibus implet.

Il en est du vers s?.pliiqiie et du vers élégiaqiie, comme de l'ascicpiade et de l'hexamètre;

Latins règnes, ui'idum doniando Spirituin, cjuain si Libyam vemotis Gadibusjungas, etc. ( Horat. )

On voit dans le premier et dans le troisième vers la césure ou sjHabe en suspens après le second pied , suivie d'un repos ; mais dans le second vers le repos se trouve placé au milieu du second pied , et nullement après la césure.

11 en est de même des vers élégiaques ou pentamètres.

Anna gravi numéro , violentaciuc bella parabam

Edere , inateria conueniente modis.

Par erat injèrior versus : risisse Cupido ,

Dicitur, atque unum surripuisse p'edem. ( Ovid. )

On voit ici le repos placé après les dactyles edere, dicitur; et il n'y en a point après la césure.

Ainsi , soit que la césure du vers reste isolée , comme dans l'asclépiade , soit qu'elle s'unisse aux premières syllabes du mot suivant, comme dans l'hexamètre, les poètes latins ont également négligé d'y suspendre le sens et d'j ménager un repos. A quoi servait donc la césure P

Pour rendre raison de la césure de l'hexamètre, on a dit que , sans cela , il arriverait souvent que la fin d'un vers et le commencement de l'autre formeraient un vers de la même espèce, et qu'afin d'éviter cette confusion , il fallait que les vers

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hissoril coupés au deuxième temps, c'est-à-dire au milieu et non pas à la fin d'un pied. Mais la véritable raison, ce me semble, est que la cfmte du second pied, s'il tombait sur la fin d'un mot, romprait trop brusquement le rhjthme , qui, soutenu par la césure^ ou le demi-pied suspendu, en devient plus majestueux.

Chaire (Eloquence de la). Chez les anciens, l'éloquence n'entrait point dans les fonctions du sacerdoce ; et ce qui répondait le plus au genre de l'éloquence de la chaire ^ c'étaient les leçons des philosophes, les déclamations des sophistes, et les harangues des rhéteurs. Ceux-ci distinguaient deux genres d'éloquence, V indéfini ow celui des questions, et \e fini ou celui des causes. La question était générale, la cause était parliculièrc. L'une tendait à établir une opinion, une maxime, une vérité de spéculation : et l'autre, à constater un fait, ou à déterminer sa qualité morale ; à décider si une chose#ivait été, si elle était, si elle serait; s'il était juste , honnête, utile, possible, vraisemblable ou non , qu'elle fût, ou qu'elle eût été , de telle ou de telle façon.

Or , dans des républiques , où non-seulement le salut des citoyens, mais celui de l'état, se trouvait tous les jours entre les mains de l'éloquence, les causes personnelles et la cause commune étaient d'un si grand intérêt, qu'on regardait comme un parleur oiseux celui qui s'amusait

à des thèses spéculatives , sans objet réel et présent. Isocrate, que sa timide modestie avait éloigné des affaires , mit cette éloquence à la mode ; et lorsque, dans la Grèce , la liberté fut descendue de la tribune avec Démosthène, et l'eut suivi dans le tombeau , les sophistes reprirent le genre d'Isocrale. Ils employèrent un talent désormais destitué de fonctions publiques, à déclamer sur des sujets vagues, les uns avec la bonne foi, le zèle et le courage de la vertu ; les autres, et le plus grand nombre , avec la vanité du bel-esprit, qui cherchait à briller par un stjle fleuri , par des opinions singulières , et par les fausses lueurs de ces raisonnements subtils et captieux qui en ont pris le nom de sophismes.

A Rome, l'éloquence dégénéra de même en déclamations frivoles , dès que le tableau des proscriptions, et la langue de Cicéron percée par Antoine, avertirent tout homme éloquent ou de flatter, ou de se taire , ou de ne dire , comme il convient sous les tyr|^s , que des choses vagues et vaines.

Jusque-là , ce genre d'éloquence philosophique avait paru si peu important, que les rhéteurs eux-mêmes dédaignaient d'en parler expressément dans leurs leçons (1).

( i ) Dividunt enini totain rem in diuis partes , in cnusœ controversiam , et quœstionis.... De causa prœcepla dant; de altéra parte dicendi mirum silentium est. (Cic. de Orat. I. •>.)

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Mais cette éloquence, qu'on négligeait , tandis qu'elle était isolée et vague, on en faisait le plus grand cas lorsqu'elle entrait dans la composition des plaidoyers et des harangues : car toute cause particulière tient à une question générale, d'où, elle est extraite ou déduite; et c'était surtout à ce principe général que Cicéron recommandait à l'orateur de s'attacher, soit pour agrandir son sujet, soit pour dominer sur la cause (i). J^ojcz Rhétorique.

L'éloquence de la tribune et du barreau était donc composée, et de celle qui est devenue l'éloquence des plaidoyers , et de celle qui est devenue l'éloquence de la chairv. Politique, morale, religion , tout fut de son domaine. Les philosophes disputaient, dans un langage subtilement obscur, de toutes les choses de la vie (2). L'orateur en pariait avec chaleur , avec clarté , avec force , avec abondance (5). Ajoutez à cela le droit de parler

( 1 ) Ornatissimœ siint orationes eœ quœ laiissime vagatitiu\ et aprivata ac singulari controversia se ad unh'ersi gencris vim explicandam conferunt et convertunt. (De Orat. 1. 3.) (2) De rehus bonis et malis^ expetendis aut fugiendis ^ lienestis aut turpihus^ ulilibus autinutilibus ^ devirlute, de justitia^ de contlnentia^ de priidenlia^ de ningnitudine animi ^ de liberalitale ^ de pielate^ de amicitia , dejîde , de officio, de cœteris virtulibus contrariis que vitiis. (De Orat. 1. 3.) (3 ) Quis cohortari ad virtutem ardentius , quis a vitiis acrius revocare , quis vituperare improbos vehementius , quis laudare bonos ornatius^ quis rupiditatem vehementius

en public de la politique , de la législation , de l'administration de l'Etat, de tous ses intérêts et au dedans et au dehors ( i ) ; car sa police s'exerçait même sur les mœurs personnelles : vous aurez une idée de l'orateur grec et romain. Voyez Orateur.

Ce qui nous reste de l'éloquence politique de ces temps-là , s'est réfugié dans les états républicains. Quant à l'éloquence morale, la religion lui a élevé, non pas une tribune, mais un trône; et ce trône est la chaire.

Pour se faire une idée du ministère qu'elle y exerce , il faut se figurer dans un temple, au pied des autels , sous les yeux de Dieu même , et en présence de tout un peuple , une lice ouverte , où l'éloquence, aux prises avec les passions , les vices , les faiblesses , les erreurs de l'humanité , les provoque les unes après les autres , quelquefois toutes en smble, les attaque, les combat, les terrasse avec les armes de la foi, du sentiment, et de la raison.

L'homme qui parle , est l'envoyé du Ciel ; et , par la sainteté de son caractère , il semble porter sur le front le nom du Dieu dont il est le ministre : la cause qu'il défend est celle de la vérité

frajigcre accusatido potest 7 Qitis Diœroruni levnre initias consolaiido 7 (De Oral. 1. 3.)

(i) De republica , de imperio , de re militari , de disciplina civitalis ^ de hoinimtm moribus. (De Orol. 1. 3.)

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