‹ Eléments de littérature (volume 5)Chapitre 9 sur 16 · ELECTRE · texte numérisé non relu

ELECTRE

Veuve, parlez plus bas, votre mari est juort.

Tel était , moins de cinquante ans avant le Cid et Cinnay le style de la tragédie.

Ce n'est pas le progrès des mœurs, mais le progrès du goût, de la culture de l'esprit, de la politesse d'un peuple , qui décide des bienséances. C'est à mesure que les idées de noblesse , de dignité, d'honnêteté, se purifient, et que la morale théorique se perfectionne, qu'on devient plus sévère et plus délicat.

Chastes sont les oreilles, Encor que le cœur soit fripon ,

dit La Fontaine. On va plus loin , et on prétend que, plus le cœur est corrompu, et plus les oreilles sont chastes ; mais ce n'est qu'une façon ingénieuse de faire la satire des siècles polis. L'innocence , il est vrai , n'entend malice à rien , et à ses yeux rien n'a besoin de voile ; mais le monde ne peut pas toujours être innocent et naïf comme dans son enfance ; et les siècles , comme les personnes, peuvent, en s'éclairant, devenir à la fois et plus décents dans le langage , et plus sévères dansles mœurs.

Quoi qu'il en soit, ce ne fut qu'à l'époque du Cid qu'on parut devenir délicat sur les bienséances, lorsqu'on fit un crime à Corneille d'avoir fait paraître Rodrigue dans la maison de Chimène , après la mort du comte , et d'avoir fait dominer l'amour dans la conduite qu'elle lient. Ce furent les yeux de l'envie qui les premiers

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s'ouvrirent sur cette faute , si c'en est une. Ainsi l'on dut peut-être alors à l'envieuse malignité la réforme de notre théâtre sur l'article des bienséances, et celte sévérité de goût qui depuis en a si fort épuré les mœurs.

Dans l'art oratoire , comme dans l'art dramatique , les bienséances du langage et de l'action deviennent plus délicates et plus difficiles à observer, à mesure que le monde s'éclaire et se polit davantage. « Le comble de l'art , disait Roscius , c'est d'observer la décence ; et c'est la seule chose qu'on ne peut enseigner. » Ce que Roscius disait de son art , Cicéron l'appliquait au sien : Capiit artis decere ; et tamen unum id esse quod tradi arte nonpossit. (De Orat.)

Blancs (Vers). Dans la poésie moderne, on appelle i^ers blancs des vers non rimes. Plusieurs poètes anglais et allemands se sont affranchis de la rime. Mais les Allemands ont prétendu y suppléer en composant des vers métriques , à la manière des latins ; les Anglais se sont contentés de leur vers rhythmique, qui est le même que celui des Italiens.

Le vers peut avoir trois sortes d'agréments qui le distinguent de la prose : une harmonie plus sensible; une difficulté de plus , qu'on a le mérite de vaincre^ et un moyen pour la mémoire de retenir plus aisément la pensée et les mots

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dont le vers est formé. Le vers blanc peut être aussi harmonieux que le vers rimé, à la consonnanceprès, dont l'habitude a fait un plaisir pour l'oreille ; et si dans les vers blancs le poète a mis à profit la liberté qu'il s'est donnée, pour en mieux assortir les nombres et les sons , le faible plaisir de la rime sera aisément compensé. Mais la difficulté vaincue, et la surprise agréable qu'elle nous cause, surtout lorsque la nécessité de la rime produit une pensée inattendue et heuseusement amenée , une expression singulière et juste, et , dans l'une ou dans l'autre , un tour ingénieux ; ce mérite de l'art , qui se renouvelle à chaque instant dans les vers rimes , et qui , par une alternative continuelle , excite et satisfait la curiosité de l'esprit et l'impatience de l'oreille , n'existe plus dans les vers blancs. Ils n'ont pas non plus l'avantage de donner à la mémoire , dans l'unisson des désinences, des points d'appui, et conime des signaux qui l'empêchent de s'égarer ; et à ces deux égards les vers blancs sont inférieurs aux vers rimes.

J'ajouterai que , dans toutes les langues , les vers les plus difficiles à bien faire ont été les mieux faits. De tous les vers métriques, l'hexamètre est celui qui admet le moins de licences ; et c'est en hexamètres que sont écrits les plus beaux poèmes anciens. Notre vers de douze syllabes est le plus difficile des veps rhythmiques ; et c'est en vers de douze syllabes que nos pïus

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beaux poèmes sont écrits. La contention de l'esprit en multiplie les forces, la nécessité en accroît les ressources; et le plus grand défaut dont il ait à se préserver, c'est la mollesse et la nonchalance. Or la difficulté de l'expression à vaincre à chaque instant , si elle n'est pas désespérante , et si l'on a devant soi des hommes de génie c[ui l'ont vaincue avec grâce et noblesse, est un aiguillon qui réveille à chaque instant l'émulation . et qui excite la paresse. L'homme qui se sent du talent , pressé d'un côté par le défi que lui donnent l'art et l'exemple , et de l'autre côté par le goût , qui ne lui passe aucune incorrection de style , rien de lâche , rien de difîus , rien d'obscur et rien de pénible , rassemblera tous ses moyens : ceux de la mémoire , pour la recherche des mots et des tours de la langue ; ceux de l'imagination , pour le choix des images ; ceux de la pensée , pour l'invention de ces idées accessoires qui doivent enrichir le style, en même temps qu'elles viennent remplir les temps et les nombres du vers. Voilà , je crois , ce qui se passe dans l'esprit du poète qui travaille sérieusement; et son secret, pour paraître avoir la plume abondante et facile , c'est de plier et de replier son expression dans tous les sens, d'en essayer toutes les formes, jusqu'à ce qu'il ait réuni la régularité , la précision , l'élégance , l'harmonie et le coloris , et que dans les gènes du vers il ait actpiis l'aisance.de la prose. C'est ce que Despréaux

se vantait d'avoir appris à Racine , et ce que Racine bientôt sut mieux que Despréaux lui-même ; car il s'en faut bien que le travail se cache dans les vers de l'Art poétique, comme dans les vers à'Aiidromaque , de Phèdre et de Britannicus.

Mais , dans ces vers , qui peut calculer toutes les beautés dont la poésie est redevable à la contrainte de la mesure et de la rime? Dans les Fables de La Fontaine , dont le genre a permis un style plus concis et moins artistement lié , c'est un plaisir de voir combien de vers heureux la rime semble avoir fait naître , et avec quelle facilité.

Par exemple, dans ce récit ,

Un vieux renard , mais des plus fins , Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins. Fut enfin au piège attrapé :

rien ne manquait au sens; mais il fallait une rime à queue , et cette rime était unique : l'amener était une chose très difficile; et quand on lit le vers qui résout le problème, rien ne paraît plus naturel :

Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins, Sentant son renard d'une lieue.

Dans la fable du Loup berger , que le poète eût dit seulement ,

Il s'habille en berger, endosse un hoqucton. Fait sa boulette d'un bâton ;

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c'était assez ; mais ruse , qui venait au bout d'uu vers suivant , demandait une rime ; et pour la rime s'est présenté ce vers naïf qui achève le tableau :

Sans oublier sa cornemuse.

11 en est de même de l'hémistiche , comme aussi sa musette , que l'esprit ne demandait pas, et que la nécessité de la rime et de la mesure a fait trouver :

Son chieu dormait aussi , comme aussi sa musette.

De même, dans la fable du Clierie et an Roseau:

Tout vous est aquilon, tout me semble zépbjr.

Dans celle des deux Perroquets :

Nourris ensemble et compagnons d'école.

Dans celle du Cliat et du vieux Rat :

Même il avait perdu sa queue à la bataille.

Dans celle du Lièvre et de la Perdrix. :

Mirant, sur leur odeui ayant philosophé.

Dans celle des Obsèques de la Lionne :

Les lions n'ont point d'autre temple.

Dans celle àeVJne et du Chien, après ce vers ,

Point de chardons pourtant : il s'en passa pour l'heure,

cette réflexion si plaisante ,

Il ne faut pas toujours être si délicat.

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Dans celle du Loup et des Bergers :

Ils n'auront ni croc ni marmite.

Dans celle du Savetier ei du Financier :

On nous ruine en fêtes.

Dans celle de Jupiter et des Tonnerres , ce vers de sentiment si simple et si sublime :

Tout père frappe à côté.

Tout cela , dis-je , peut avoir été inventé , comme le sont les plus grandes choses , par l'occasion et le besoin; et peut-être aucun de ces traits, ni mille autres semblables, ne seraient venus au poète, s'il eût écrit en prose ou en vers blancs. On nous dira que si la rime a valu à la poésie quelques rencontres ingénieuses, elle lui a coûté bien des sacrifices du côté de la précision et du naturel. J'en conviens à l'égard des poètes qui ont écrit avec trop de précipitation ou de négligence ; mais je répète que lorsque des hommes de génie et de goût ont écrit avec soin , ils ont parfaitement rempli le précepte de Despréaux :

La rime est une esclave , et ne doit qu'obéir.

Les vers de Racine ne se ressentent pas plus de cette gêne , que ceux de Yirgile ne se ressentent de la nécessité de finir par un dactyle et un spondée.

Au surplus , ce n'est pas pour se donner plus de peine qu'on a voulu se délivrer de la con-

DE LITTÉRATURE. SSq

trainte de la rime; et le soin qu'on aurait mis à la chercher , on ne l'a guère employé à rendre le vers blanc plus énergique, plus élégant, ou plus harmonieux. Quelque soin même qu'on y emploie, il est difficile que cette espèce de vers ait une harmonie assez marquée, assez chère à l'oreille , assez supérieure à celle de la bonne prose , pour compenser par cela seul le désagrément et la gêne d'une cadence uniforme, dont l'oreille doit se lasser, lorsqu'il n'en résulte pour elle nulle autre espèce de plaisir. La liberté de varier , au gré de la pensée, du sentiment, et de l'image, les nombres , la coupe et le tour périodique du discours , est une chose trop précieuse pour la sacrifier au pur caprice d'aligner les mots sur des mesures qui n'ont pas même le faible mérite d'être égales ; et lorsqu'on n'écrit pas en prose, il faut donner aux vers , en agrément et en beauté , un avantage que la prose n'ait pas.

Bonté. Il n'y a proprement dans la nature ni dans les arts d'autre bonté c[\x une bonté relaÙYe , de la cause à l'effet , et de l'effet lui-même à une fin ultérieure , qui est l'intention , l'utilité , ou l'agrément d'un être doué de volonté ou capable de jouissance.

Quand la bonté n'est relative qu'à l'intention , ce mot n'est pris que dans un sens impropre, et bon se trouve quelquefois le synonyme de inaii-

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<^>ais : c'est ainsi qu'une politiqne pernicieuse, une ambition funeste, une éloquence corruptrice , emploie de bons moyens ., c'est-à-dire des moyens propres à réussir dans les desseins qu'elle se propose. De même, par rapport à l'agrément et à l'utilité, une chose est bo?i72e ou mauvaise, selon les goûts, les intérêts, les fantaisies, les caprices ; et dans ce sens presque tout est bon : les calamités mêmes et les fléaux ont leur bonté particulière ; et au contraire ce qui est bo?i pour le plus grand nombre , est presque toujours mauvais pour quelqu'un : la disette est le bo/i temps de l'usurier, dont les greniers sont pleins; la bonrie année des médecins est une année d'épidémie , et vicëi>ersa.

La honte, dans un sens plus étroit , est la faculté de produire un effet désirable ; et une cause est plus ou moins généralement bonne , à mesure que son effet est plus ou moins généralement à désirer. Le même vent qui est bon pour ceux qui voguent du levant au couchant, est mauvais pour ceux qui voguent en sens contraire ; mais un air pur et sain est bon pour tout le monde.

Ua être n'est bon en lui-même que dans ses rapports avec lui-même, et qu'autant qu'il est tel que son bonheur l'exige ; en sorte que , s'il n'a pas la faculté de s'apercevoir et de jouir ou de souffrir de son existence , il n'est en lui-même ni bon ni mauvais. Par la même raison , entre les parties d'un tout, si les unes sont douées d'intel-

ligence et de sensibilité , et les autres non , cellesci ne sont bien ou mal que dans leur rapport avec celles-là : il en est ainsi des parties purement matérielles de l'univers, relativement à ses parties intelligentes et sensibles ; ce qui réduit la question de l'optimisme à une grande simplicité.

Dans les arts, on a souvent dit : Tout ce qui plaît est hon. Cela est vrai dans un sens étendu , comme on vient de le voir; et dans ce sens- là tous les vins sont bons , celui dont le manant s'enivre , comme celui que savoure l'homme voluptueux , le gourmet délicat. Mais dans un sens plus rigoureux , cela seul est réellement bon, qui cause un plaisir salutaire , ou du moins innocent, à l'homme dont l'organe est doué d'une sensibilité fine et juste : je dis un plaisir salutaire ou innoe^^nt; car, dans le physique, ce qui est bon pour l'agrément, peut être mauvais pour la santé; et dans le moral , ce qui es Xboîi pour l'esprit, peut être mauvais pour le cœur.

Dans la nature, la même cause peut être mauvaise dans son effet immédiat , et excellente dans son effet éloigné, comme une potion amère, une amputation douloureuse. Il n'en est pas de même dans les arts d'agrément : leur effet le plus essentiel est de plaire, et ce n'est que par-là qu'ils se rendent utiles; car toute leur puissance est fondée sur leur charme et sur leur attrait.

L'objet immédiat des arts est donc une jouissance agréable , ou par les commodités de la vie ,

OU par les impressions que reçoivent les sens , ou par les plaisirs de l'esprit et de l'ame ; et c'est ici le genre de bo7ité qui caractérise les beauxarts.

Mais les plaisirs de l'esprit et de l'ame peuvent être trompeurs , comme celui que fait un poison agréable. C'est donc l'innocence de ces plaisirs et plus encore leur utilité , ou , s'il m'est permis de le dire , leur salubrité , qui donne aux moyens de l'art une bonté réelle. Le plaisir est sans doute une excellente chose ; mais le plaisir ne peut être pour l'homme un état habituel et constant. Le bonheur , c'est-à-dire , un état doux et calme, la paix et la tranquillité avec soi-même et avec les autres , voilà le but universel où doit tendre un être sensible et raisonnable. Les ennemis de ce repos sont les passions et les vices ; ses deux génies tutélaires sont l'innocence et la vertu : ainsi le plaisir ne doit être lui-même pour les beaux-arts qu'un moyen , et leur fin ultérieure doit être le bonheur de l'homme. C'est ainsi que la bonté àe la comédie consiste à corriger les vices, et celle de la tragédie à intimider les passions , et à les réprimer par des exemples effrayants. Voyez Moeurs.

Ce qu'on doit entendre par la bonté poétique se trouve par-là décidé. Ce qui produit l'effet immédiat que le poète se propose, est poétiquement bon] et toutes les règles de Fart se réduisent à bien choisir et à bien employer les moyens

propres à cette fin. Le premier de ces moyens est l'illusion , et par conséquent la vraisemblance ; le second est l'attrait, et par conséquent le choix de ce qui peut le mieux intéresser, attacher, émouvoir, captiver l'esprit , gagner l'ame, dominer l'imagination, produire enfin la sorte d'émotion et de délectation que la poésie a dessein de causer.

Dans le gracieux , choisissez ce que la nature a de plus riant; dans le naïf, ce qu'elle a de plus simple; dans le pathétique, ce qu'elle a de plus terrible et de plus touchant. Voilà ce qu'on appelle la honte poétique. Ainsi ce qui serait excellent à sa place , devient mauvais quand il est déplacé.

Mais la bonté morale doit se concilier avec la bonté poétique; et la bonté morale n'est pas la bonté des mœurs qu'on se propose d'imiter. La peinture des plus mauvaises mœurs peut avoir sa bonté morale, si elle attache à ces mœurs la honte, l'aversion et le mépris. De même l'imitation des mœurs les plus innocentes et les plus vertueuses serait mauvaise, si l'on y jetait du ridicule, et si, en les avilissant, on voulait nous en dégoûter.

La bonté morale , en poésie , est dans l'utilité attachée à l'imitation ; comme en éloquence elle est dans la justice de la cause que l'on embrasse, et dans la légitimité des moyens que l'on emploie à persuader.

Ainsi , quand on parle des mœurs tliéàtrales , par exemple , on ne doit pas confondre les mœurs bonnes en elles-mêmes , et les mœurs bonnes dans leur rapport avec l'effet salutaire qu'on veut produire. Nascisse et Mahomet sont des personnages aussi utilement employés que Burrlius et Zopire, par la raison qu'ils contribuent de même à l'impression salutaire qui résulte de l'action à laquelle ils ont concouru. Tout ce qu'on doit exiger du poète , pour que l'imitation ait sa bonté morale, c'est qu'il fasse craindre de ressembler aux méchants qu'il met sur la scène, et souhaiter de ressembler aux gens de bien qu'il oppose aux méchants.

Il y a cependant certains vices qu'il n'est pas permis d'exposer sur le théâtre , parce que leur image blesserait la pudeur; mais en cela même il me semble qu'on est devenu trop sévère. En prenant soin de voiler ces vices avec toute la décence convenaljle, peut-être serait-il possible de rendre utile , et non dangereux , l'exemple des égrarements et des malheurs dont ils sont la cause ; et entre l'excès où donnent nos voisins à cet égard, et l'excès opposé , il y aurait un milieu à prendre , qui rendrait la peinture de nos mœurs plus utile, en conservant à la scène française sa décence et sa pureté.

Quant à l'éloquence, l'objet , la fin , les moyens, l'orateur lui-même, tout doit y avoir sa bonté morale : ce qu'elle iulirme doit être vrai , ce qu'elle

défend doit être juste , ce qu'elle conseille et recommande doit être au moins permis, et l'utile n'est pas dispensé d'être honnête ; enfin ce qu'elle loue doit être digne de louange. Aristote nous a donné pour la honte morale de l'éloquence , dans les éloges et dans les délibérations, une règle sûre et constante : c'est de se demander à soi-même : Conseillerais -je ce que je vais louer F Louerais -je ce que je conseille F

Bouquet. On nomme ainsi une petite pièce de vers adressée à une personne le jour de sa fête. C'est le plus souvent un madrigal, ou une chanson. Le caractère de cette sorte de poésie est la délicatesse, ou la gaieté. La fadeur en est le défaut le plus ordinaire, comme de toute espèce de louange.

Les anciens , en célébrant la fête de leurs amis , avaient un avantage que nous n'avons pas : ce jour était l'anniversaire de la naissance, et l'on sent bien que c'était un beau jour pour l'amour et pour l'amitié : au lieu que parmi nous c'est la fête du saint dont on porte le nom; et il est rare de trouver d'heureux rapports entre le saint et la personne. Cette relation fortuite, et souvent bizarre , n'a pas laissé de donner lieu , par sa singularité même , à des comparaisons et à des allusions ingénieuses et piquantes.

Les personnages les plus pittoresques sont

communément les plus poétiques; et sous ces deux rapports , Antoine et Madelaine sont ce que le calendrier a de mieux. Antoine, parmi les poètes, a trouvé un Calot. Madelaine n'a pas trouvé un Le Brun. Elle était digne d'occuper la dévotion de Racine. L'imagination grotesque du père Le Moine a dénaturé ce tableau. La grâce et la noblesse dont il était susceptible sont indiquées dans ce bouquet de M. de Voltaire à madame L. D. D. B.

Votre patronne, au milieu des apôtres, Baisait les pieds à son divin époux :

Belle B. il eût baisé les vôtres; Et saint Jean même en eût été jaloux.

Mais, dans un bouquet , on n'est point assujetti à ces sortes de parallèles, et communément on se donne la liberté de louer la personne sans faire mention du saint. Voici, dans ce genre, un faible hommage offert aux grâces , aux talents et à la beauté.

Bouquet présenté à madame la G. de S. le jour de sainte Adélaïde :

Adélaïde Paraît faite exprès pour charmer; Et mieux que le galant Ovide, Ses yeux enseignent l'art d'aimer

Adélaïde.

D'Adélaïde Ah ! que l'empire semble doux ?

DE LITTÉRATURE. SBj

Qu'on me donne un nouvel Alcide , Je gïge qu'il ûle aux genoux.

D'Adélaïde.

D'Adélaïde Fuyez le dangereux accueil :

Tous les enchantements d'Armide Sont moins à craindre qu'un coup d'œil

D'Adélaïde.

Qu'Adélaïde Met d'ame et de goût dans son chant ! Aux accents de sa voix timide, Chacun dit : Rien n'est si touchant

Qu'Adélaïde.

D'Adélaïde Quand l'Amour eut formé les traits, Ma foi , dit-il , la cour de Gnide N'a rien de pareil aux attraits

D'Adélaïde.

Adélaïde , Lui dit-il^ ne nous quittons pas :

Je suis aveugle ; sois mon guide :

Je suivrai partout pas à pas

Adélaïde.

Brillant. Il se dit de l'esprit , de l'imagination, du coloris , de la pensée. On dit d'un esprit fécond en saillies , en traits ingénieux , dont la

justesse et la nouveauté nous éblouit, qu'il est brillant, he brillant de l'imagination consiste dans une foule d'images vives et imprévues , qui se succèdent avec l'éclat et la rapidité des éclairs. Leur abondance et leur variété font le brillant du coloris. Des idées qui jouent ensemble avec justesse et avec grâce, dont les rapports sont vivement saisis et vivement exprimés , font le brillant de la pensée. Le style est brillant par la vivacité des pensées, des images, des tours et des expressions. Le style d'Ovide, celui de l'Arioste est brillant. Dans Homère , l'allégorie de la ceinture de Vénus est une peinture brillante. J'ai cité ailleurs la description de la beauté du paon , dans la nouvelle Histoire naturelle. La peinture du même oiseau , quoique moins détaillée dans les Fables de La Fontaine , n'est pas moins éblouissante , lorsque Junon lui dit :

Est-ce à toi d'envier la voix du rossignol , Toi que l'on voit porter à l'entour de ton col Un arc-en-cicl nué de cent sortes de soies ,

Qui te panades, qui déploies Une si riche queue, et qui semble à nos yeux

La boutic[ue d'un lapidaire ?

Est-il quelque oiseau sous les cicux

Plus que toi capable de plaire ?

Brillant ne se dit guère que des sujets gracieux ou enjoués. Dans les sujets sérieux et sublimes , le style est riche , éclatant.

DE LI TTEIl ATUR E.

Brunette. On donne ce nom à une espèce de chanson, dont l'air est facile et simple, et le style galant et naturel, quelquefois tendre, et souvent enjoué. On les appelle ainsi, parce qu'il est arrivé souvent que , dans ces chansons , le poète , s'adressant à une jeune fille , lui a donné le nom de Brunette, petite brune :

Brunette , mes amours , Languirai-je toujours?

Un vrai modèle dans ce genre, est cette chanson de Dufresni :

Philis, plus avare que tendre , Ne gagnant rien à refuser , Un jour exigea de Silvandre Trente moutons pour un baiser.

Le lendemain nouvelle affaire :

Pour le berger le troc fut bon; Car il obtint de la bergère Trente baisers pour un mouton.

Le lendemain , Philis plus tendre , Tremblant de se voir refuser, Fut trop heureuse de lui rendre Trente moutons pour un baiser.

Le lendemain , Philis peu sage , Aurait donné moutons et chien Pour un baiser que le volage A Lisette donna pour rien.

Élém. de Littér. I. 24-

Burlesque. Genre de style ou cle poésie , qui travestit les choses les plus nobles et les plus sérieuses en plaisanteries bouffonnes.

Ceux qui se sont élevés sérieusement contre le burlesque y ont perdu leur peine à prouver ce que tout le monde savait. Les écrivains mêmes qui se sont égayés dans ce genre, ne doutaient pas qu'il ne fût contraire au bon sens et au bon goût. Mais ne serait-on pas ridicule de représenter à un homme qui se déguise grotesquement pour aller au bal, que cet habit n'est pas à la mode? Assurément l'auteur du Roman comique savait bien ce qu'il faisait en travestissant l'^/ze/lie. Mais il y a de bons et de mauvais bouffons ; et sous l'enveloppe du burlesque ^ il peut se cacher souvent beaucoup de philosophie et d'esprit. Le but moral de ce genre d'écrits est de faire voir que tous les objets ont deux faces ; de déconcerter la vanité humaine, en présentant les plus grandes choses et les plus sérieuses d'un côté ridicule et bas , et en prouvant à l'opinion qu'elle tient souvent à des formes. De, ce contraste du grand au petit, continuellement opposés Tun à l'autre, naît, pour les âmes susceptibles de l'impression du ridicule , un mouvement de surprise et de joie si vif, si soudain , si rapide , qu'il arrive souvent à l'honuiie le plus mélancolique d'en rire tout seul aux éclats ; et c'est quelquefois l'homme du monde

qui a le plus de sens et de goût , mais à qui la folie et la gaieté du poète font oublier pour un moment le sérieux des bienséances. La preuve que cette secousse , que le burlesque donne à l'ame, vient du contraste inattendu dont elle est fortement frappée , c'est que mieux on connaît Virgile et mieux on en sent les beautés , plus on s'amuse à le voir travesti par l'imagination plaisante et folle de Scarron.

U Enéide travestie n'est autre chose qu'une mascarade , comme Scarron le dit lui-même ; et cette mascarade n'est pas aussi grotesque qu'on le pense communément. Ce sont des dieux et des héros déguisés en bourgeois de Paris, mais tous avec leur propre caractère, dont Scarron a saisi le côté ridicule avec beaucoup de justesse et d'esprit. C'est ainsi que de Jupiter il a fait un bon homme ; de Junon , une commère acariâtre ; de Vénus , une emèr complaisante et facile ; d'Enée, un dévot larmoyant , un peu timide et un peu niais ; de Didon , une veuve ennuyée de l'être ; d'Anchise, un vieux bavard ; de Chalcas, un vieux fourbe ; de la Sibylle , une devineresse , une diseuse de logogrjphes ; et de l'oracle d'Apollon, un faiseur de rébus picards. Quand au personnage qu'il a pris lui-même , c'est celui d'un conteur naïf et ignorant , qui confond les temps et les mœurs , et qui fait parler tout son monde comme on parle dans son quartier. Tel est ce genre de comique ; et si l'on veut en avoir une idée plus

juste,, on peut le voir clans cette réponse de Jupiter aux plaintes de Vénus :

Ce dieu donc , des dieux le plus sage. Se radoucissant le visage.

Et la prenant sous le menton.

Lui dit : Bon dieu ! que diroit-ori Si l'on vous voj oit ainsi faire ?

N'avez-vous point honte de braire Ainsi que la mère d'un veau?

Ali ! vraiment cela n'est pas beau.

Ne pleurez plus , la Cythérée , Et tenez pour chose assurée Tout ce qu'a prédit le destin D'Enée et du pays latin.

Ce comique, qui naît du contraste du langage et de la personne, a souvent, il faut l'avouer, le défaut d'être grossier et bas : mais quelquefois il a de la finesse ; et, par exemple, dans ce dialogue de Venus avec son fils Enée , après qu'il lui a dit :

Vous sentez la dame divine , J'en jurerois sur votre mine

quel est Thomme de goût qui ne sourirait point en voyant Vénus faire l'Agnès , et le héros trojen transformé en Nicaise?

Je ne suis pas , en vérité , D'une si haute qualité, Dit Vénus , mais votre servante.

Ah f vous êtes trop obligeante , Ce dit-il, et j'en suis confus.

Et moi, si jamais je la fus, Ce dit-elle. Et lui de sourire , Disant : Cela vous plaît à direj

Puis sa tôte désaffubla.

Ses deux jarrets elle doubla

Pour lui faire la révérence.

Il fit une circonférence

Du pied gauche à l'entour du droit ,

Et cela d'un air tant adroit.

Ce pauvre fugitif de Troie ,

Que sa mère en pleura de joie.

Lu première entrevue d'Enée avec Didon est du même tour de plaisanterie.

La reine donc fut étonnée De l'apparition d'Enée , Et lui dit , parlant un peu gras , L'ayant pris par le bout du bras , (C'est par la main que je veux dire ) : Comment vous portez-vous , beau sire ?

Moi , lui dit-il , je n'en sais rien : Si vous êtes bien, je suis bien; Et j'ai pour le moins la migraine, S'il faut que vous soyez malsaine.

Vous vous portez bien , dieu merci; Je me porte donc bien aussi.

Scarron est diffus par négligence ; il est ce qu'on appelle polisson par gaieté ; il a porté trop loin la licence de son humeur , le geuio indulgeve : mais qu'on ne s'étonne pas de m'entendre dire que c'était un des hommes de son temps qui avaient le plus de goût. Les critiques les plus fines de l'Iliade et de l'Enéide sont dans le Virgile travesti. Son génie me semble avoir quelque ressemblance avec celui de Marot , et si on les veut comparer l'un à l'autre, voici deux morceaux du même genre , où ils se rapprochent

assez. Marot, prisonnier au Ghâleîet , qu'il appelle V enfer, passe par l'audience , et demande à son guide ce que c'est que tous ces gens-là. Son guide lui répond :

Je te fais assavoir Que ce mordant , que l'on oyt si fort bruire , De corps et biens veult son prochain détruire; Ce grand criart , qui tant la gueule tort , Pour le grand gain tiens du riche le tort.... Celui qui parle, illec, sans s'esclater, Le juge assis veut corrompre et flatter.... Ami , voilà quelque peu des menées Qui aux faubourgs d'enfer sont démenées Par nos grands loups ravissants et famis , Qui aiment plus cent sols que cent amis. Et dont , pour vrai , le moindre et le plus neuf, Trouveroit bien à tondre sur un œuf.

Ensuite il lui décrit la génération des procès.

En cetui parc , où ton regard épands ,

Une manière il y a de serpents

Qui , de petits , viennent grands et félons ,

Non pas volants , mais traînants et bien longs ,

Et ne sont pas pourtant couleuvres froides ,

Ne verds lézards, ne dragons forts et roides ; . . .

Ce sont serpents enflés , envenimés ,

Mordants , maudits, ardents et animés ,

Jetant un feu qu'à peine on peut éteindre ,

Et, en piquant, dangereux à l'atteindre.

C'est la nature au serpent plein d'excès ,

Qui par son nom est appelé Procès....

Celui qui tire ainsi hors sa languette.

Détruira bref quelqu'un , s'il ne s'en guette;

Celui qui siffle et a les dents si drues ,

Mordra quelqu'un qui en courra les rues ;

Et ce froid-là , qui lentement se traîne , »

Par son venin a bien su mettre haine

DF, LTTTÉR ATUn E. 07^

Entre la iiiorc t't les mauvais enfants ;

Car serpents froids sont les plus écliauffanls....

Tu dois savoir qu'issues sont ces bêtes

Du grand serpent Hydra , qui eut sept têtes ,

Contre lequel Hercule combattoit;

Et quand de lui une tête abattoit ,

Pour une morte en revenoient sept vives.

Ainsi est-il de ces bêtes noisives.

Ecoulons à présent Scarron dans la description de l'enfer :

Ceux que pend à tort la justice Par la cruauté du destin (Qui n'est sans doute qu'un lutin .

Qui fait tout sans poids ni mesure Et sert ou nuit à l'aventure ) , Font raille clameurs sans succès , Pour faire revoir leur procès ; Ils parlent tous à tue-tête.

Minos , qui reçoit leur requête , Président du parlement noir, Ne fait que placets recevoir; Et , ce qui fait crever de rire , Comme il les reçoit les déchire.

Maint avocat porte-bonnet , Qui trahit son client tout net En procès ou en arbitrage , Reçoit en ce lieu maint outrage :

On le fait ronger par des rats , Ou l'on l'assomme à coup de sacs..

Tout auprès de pauvres poètes , Qui rarement ont des manchettes , Y récitent de pauvres vers :

On les regarde de travers , Et personne ne les écoute ; Ce qui les fâche fort sans doute.

11 décrit ainsi le Tartare :

Flégéton , un fleuve de soufre ,

Court à l'entour, creux comme un gouffre,

Et roule à grand bruit du brasier,

Au lieu de sable ou de gravier.

Une tour qui flanque la porte ,

Si haute , ou le diable m'emporte,

Qu'elle atteint au plancher d'enfer.

Est toute d'airain et de fer.

Tisiphone en est la portière ,

Carogne aussi superbe et fière

Que le portier d'un favori.

La vilaine n'a jamais ri....

jEnéas eut l'ame étonnëe

Du bruit de la troupe damnée....

Le grand et petit Châtelet

N'ont rien de funeste et^de laid

Auprès de ce château terrible ,

Aux gens de bien inaccessible :

Rhadamante , effroyable à voir,

En soutane de bougran uoir.

Sur un siège de fer préside.

One ne fut juge plus rigide :

Les commissaires d'aujourd'hui

Sont des moutons auprès de lui ,

Quoiqu'en matières criminelles

Nous ayons de doctes cervelles....

Ce juge criminel d'enfer,

Vrai cœur de bronze ou bien de fer,

En veut surtout aux chatemites ,

Aux faux béats , aux hypocrites :

Quand il en attrape quelqu'un ,

De leur chair il fait du petun ;

Et ce petun le déconstipe ,

N'en auroit-il pris qu'une pipe.

On voit qu'en badinant, Scarron, ainsi que Marol., ne laisse pas de tancer les mœurs. C'est ainsi qu'en parcourant les supplices du Tartare , il dit:

Ceux qui haïssent leurs parents,

Les jîères et mères tyrans ,

Les enfants qui battent leurs pères ,

Rencontrent là des belles-mères.

Belle-mère est un animal

Qmi plus qu'un diable fait du mal....

Les mangeuses de patenôtres ,

Toujours en effroi pour les autres ,

Pour elles en tranquillité,

Qui médisent par charité ,

Disant que c'est blâmer le vice ,

Endurent là , pour tout supplice ,

D'être sans cesse à marmotter,

Sans qu'aucun les puisse noter ;

Et ce tourment de n'être en vue

Mille fois pour une les tue.

Tous ceux qui, par ambition.

Professent la dévotion ,

Sont condamnés, sans qu'on les voie,

De faire de leur peau courroie ,

De plus à vivre en gens de bien.

Sans que personne ne sache rien.

Le burlesque de ce ton-là doit plaire aux esprits mên>e les plus difficile : et quant à celui qui , pour rendre les contrastes plus plaisants , va d'un extrême à l'autre, et du plus sublime au plus bas; cette secousse est un besoin peut-être pour des âmes froides et phlegmatiques. Nous ne

sommes pas tous également sensibles au chatouillement du ridicule, et ceux à qui le plus léger suffît, ne doivent pas être étonnés qu'une sensibilité moins délicate y désire moins de finesse et plus de force. De là vient que les meilleurs esprits ont pu se partager à l'égard du burlesque j les uns , le trouver détestable ; et les autres, très amusant.

Observons seulement que, plus une nation sera légère et moins elle attachera d'importance aux formes que l'habitude et l'opinion auront fait prendre à ses idées , plus aisément elle se prêtera à cette espèce de badinage ; et en cela l'orgueil n'entend pas aussi bien la plaisanterie que la vanité : il est jaloux de son opinion et chagrin lorsqu'on le détrompe : aussi le burlesque sera-t-il toujours mieux reçu chez une nation vaine , que chez une nation orgueilleuse. Mais chez aucun peuple éclairé , il n'est à craindre que le burlesque devienne le goût dominant ; et Vinsanire licet sera toujours sans conséquence.

Au reste , quoi que l'on pense de ce genre , c'est peut-être celui de tous qui demande le plus de verve , de saillie et d'originalité. Rien de plat , rien de froid , rien de forcé n'j est supportable , par la raison que de tous les personnages , le plus ennuyeux est celui d'un mauvais bouffon. Scarron était né ce qu'il est dans son Kirgile travesti. Il voyait tout du côté plaisant. Il trouvait au moins aussi naturel , aussi vraisemblable . que

DE LITTÉRATURE. SyQ

ses héros eussent tenu le langage qu'il leur faisait tenir , que celui que leur prétait Virgile. Les détails de ses descriptions et de ses portraits étaient pour lui des couleurs aussi vraies que celles du poète héroïque. Parmi les nipes qu'Enée avait pu sauver du sac de Troie , son imagination trouvait

La béquille de Priamus ,

Le livre de ses orémus,

Un almanach fait par Cassandre ,

Où l'on ne pouvoit rien comprendre.

Il disait , songeant à Didon :

C'étoit une grosse dondon , Grasse, vigoureuse, bien saine , Un peu camuse à l'africaine , Mais agréable au dernier point.

En un mot, il voyait tout avec ses yeux, il écrivait avec son caractère , et comme aucun de ses imitateurs n'a eu cette humeur enjouée et bouffonne ^ aucun d'eux n'a eu son talent : il est unique dans son genre.

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Ijabale. On appelle ainsi une espèce de milice, que les amis, ou les ennemis d'un poète, qui donne une pièce de théâtre, vont lever dans les carrefours et dans les cafés de Paris, quelquefois même dans le monde, pour se répandre dans le parterre et dans iles loges , et pour blâmer ou applaudir au gré de celui qui l'assemble. On peut juger des lumières d'un siècle , par le plus ou le moins d'ascendant que la cabale amie ou ennemie a pris sur l'opinion publique, par l'espace de temps qu'elle a soutenu de mauvais ouvrages , ou qu'elle en a déprimé de bons.

Le chef d'une cabale amie est communément un connaisseur , un amateur, qui veut être inportant, et n'est souvent que ridicule. Le chef de la cabale ennemie est presque toujours un envieux , lâche et bas, mais ardent et doué d'une éloquence populaire. Il parle avec facilité , il prononce, il décide, il tranche, il annonce avec impudence qu'il connaît ce qu'il n'a point vu; ou s'il ne peut médire de l'ouvrage, il déclame contre l'auteur, l'accuse d'orgueil, d'insolence et le peint quelquefois des plus noires couleurs , afin de le rendre odieux. J'ai ouï parler, dans ma jeu-

DE LITTÉRATURE. ÔSl

nesse , d'une scène qui peut donner l'iclée de cette espèce de ligueurs. Dans un café que les gens de lettres fréquentaient alors , un de ces chefs de cabale se déchaînait contre le jeune auteur dont on allait jouer la pièce. L'un de ceux qui l'écoutaient lui demanda s'il connaissait ce jeune homme. Assurément, dit-il, je le connais, et je m'intéressais à lui ; mais sa présomption opiniâtre me l'a fait abandonner : la pièce qu'il donne aujourd'hui , il me Fa lue , je lui en ai montré les défauts; mais il est si plein de luimême qu'il n'a rien voulu corriger. J'ai eu tort , lui dit le jeune homme auquel il répondait ; mais, monsieur , ce n'est pas assez de connaître les iiens , il faut les reconnaître.

Du reste , dans un siècle dont le goût est formé, ces cabales , si effrayantes pour de jeunes poètes , ne leur font du mal qu'un moment; jamais un bon ouvrage n'y a succombé ; et c'est ce que doivent savoir ceux qui entrent dans la carrière , pour n'être pas découragés.

La cabale en faveur des talents médiocres ne leur est guère plus utile ; elle les soutient quelques jours, mais il retombent avec elle; et à la longue rien ne peut empêcher l'opinion publique d'être juste , et de marquer à chaque chose le degré d'admiration , d'estime , ou de mépris qui lui est dii.

Dans le même sens , mais plus étendu , on appelle cabale , dans le monde , à la cour , lin parti

bruyant et remuant , pour ou contre quelque personne ou quelque chose. L'intrigue est le mouvement que se donne l'ambitieux pour réussir par des moyens obscurs , honteux , ou indécents , dont l'honnête homme rougirait; la brigue est le parti obscur et peu nomJjreux que l'intrigant forme et suscite pour travailler en sa faveur ; la ligue est un parti puissant , et qui agit à force ouverte ; la cabale est une ligue moins étendue , et composée de gens méprisables par état ou par caractère. C'est le mot de dénigrement que l'on attache à un parti qu'on veut décrier , avilir. Rien de plus commode , par exemple^ en parlant d'un homme qui a pour lui la voix publique et les vœux de la nation , que de dire qu'// a une forte cabale; et si autrefois on eut parlé comme aujourd'hui, on aurait dit la cabale de Turenne, la cabale de Sully.

Canevas. Vers composés sur un air de musique , ou sur une symphonie. Nous en citerons , pour exemple et pour modèle , cette parodie inimitable d'un air de LuUi dans l'opéra à'Alceste,

Tout mortel doit ici paraître :

On ne doit naître Que pour mourir.

De cent maux le trépas délivre ; Qui cherche à vivre , Cherche à souffrir.

Venez tous sur nos sombres bords :

Le repos qu'on désire , Ne tient son empire Que dans le séjour des morts.

Chacun vient ici-bas prendre place; Sans cesse on y passe , Jamais on n'en sort.

C'est pour tous une loi nécessaire ; L'effort qu'on peut faire N'est qu'un vain effort.

Est-on sage De fuir ce passage?

C'est un orage Qui mène au port.

Chacun vient ici-bas prendre place; Sans cesse on y passe.

Jamais on n'en sort.

Tous les charmes.

Plaintes , cris, larmes , Tout est sans armes Contre la mort.

Chacun vient ici-bas prendre place; Sans cesse on y passe.

Jamais on n'en sort.

Je ne crois pas qne le mérite de la difficulté vaincue ait jamais été porté plus loin, ni que, dans une telle contrainte de la mesure et de la rime , il soit possible de conserver au langage plus d'aisance, de force et de précision.

Cantique. C'est le nom que la poésie lyrique a pris dans les livres saints , à l'exception de celui des Psaumes. Le cantique était employé in-

différemment à célébrer des événements heureux et mémorables , ou à déplorer des malheurs : il prenait tous les tons de l'ode; et il en est quelquefois le modèle le plus sublime- ou le plus touchant.

En parlant de l'ode, on ne cesse de vanter Pindare , qu'on entend mal , et dont il ne reste presque rien de vraiment digne d'admiration. Horace est mieux connu et plus justement admiré. Mais quoique le style de ses odes soit le prodige de l'art d'écrire ; quoique , pour la variété du coloris , des tours , des mouvements , pour l'abondance des idées , comme pour la richesse et le choix de l'expression , ce soit peut-être des modèles antiques , celui dont les modernes ont le moins approché ; je crois voir le génie de l'ode , l'enthousiasme et l'inspiration , mieux marqués dans les cantiques de Moïse.

Le Cantemus Domino , après le passage de la mer Rouge , est l'expression la plus sublime des mouvements de reconnaissance et d'admiration d'un peuple qui, par un prodige, vient d'échapper au glaive de ses ennemis.

Un Dieu déployant sa puissance et faisant éclater sa gloire ; les eaux de la îner assemblées par le souffle de sa colère , et tout à coup leur mouvement rompu , et l'onde rendue immobile; une route profonde ouverte au milieu des flots suspendus ; les cris de fureur des Egyptiens poursuivant les Israélites, et leur insolence en con-

Iraste avec le sort qui les attendait (i) ; les chars de Pharaon , ses guerriers, son armée, ensevelis sous la chute des eauX;, couverts des vagues mugissantes , et tombant au fond de l'abîme (2); Israël délivré, pour aller habiter la terre crui lui est promise ; et déjà l'eiFroi répandu parmi les Philistins, parmi les rois d'Edom et de Moab , chez les peuples de Chanaan ; tels sont les tableaux que présente ce beau cantique ; et parmi ces tableaux les mouvements d'enthousiasme de tout un peuple qui s'écrie : C'est là mon Dieu , et je lui rendrai gloire; c'est le Dieu de mes pères , et je r exalterai. Ta main. Seigneur, a signalé sa force ; ta main s'est étendue et a frappé mes ennemis. Les tiens sont dévorés comme un faisceau de chaume aride y d'un trait du feu de ta colère. Oh! qui est semblable à toi y Seigneur F Soit que tu fasses éclater ou ta grandeur ou ta puissance, que tu 'Veuilles te rendre admirable ou terrible y qui osera s'égaler à toi F

Le second cantique n'est pas du même genre ; Moïse y parle seul; el l'époque en est remarquable. Ce fut lorsque Moïse eut appris de Dieu même que l'heure de sa mort approchait; ce fut alors que, prêt à descendre au tombeau, il assembla

(1) Dixil ininiicus : Pcrseqiiar et compreJiemhuii . . . evnginabo gladiuni meum , inierficiet eos r??raiits inrn. Fla\>il spiriius tuus , et operuit eos mare.

(2) Quasi lapis , quasi pluinhum.

Élan, de L'itiér. I. 2o

le peuple, et du ton le plus élevé de l'inspiration , " Que les cieux m'écoutent parler, dit-il , et que la terre soit attentive à mes paroles. Dieu est la fidélité même. Exempt de toute iniquité , il est juste et droit par essence. » Alors rappelant tout ce que Dieu avait fait en faveur de son peuple, il reprit : « Est-ce là le retour que ta dois à ton Dieu, peuple stupide et insensé? méconnais-tu en lui ton père? n'est-ce pas lui qui te possède, lui qui t'a fait, lui qui t'a créé? Rappelle-toi les jours antiques; compte les générations passées: interroge tes pères, ils t'apprendront ce qu'il a fait pour toi; interroge tes aïeux , ils te l'attesteront. Le Seigneur a fait de son peuple une partie de lui-même : il l'a environné , il l'a instruit, il l'a conservé comme la prunelle de ses jeux. Semblable à l'aigle qui excite ses aiglons à prendre leur vol , et qui , volant sur eux lui - même , étend ses ailes , les reçoit sur son dos , les porte dans les airs; le Seigneur a élevé et soutenu son peuple. Ce Dieu qui t'a fait, tu l'as abandonné, et tu as oublié ton créateur. Il a vu ton ingratitude , et il s'est livré à sa colère, et il a dit : J'assemblerai sur eux un déluge de maux. Au dehors le glaive , au dedans la terreur en fera sa proie, sans épargner, ni le jeune homme, ni la jeune vierge, ni le vieillard, ni l'enfant à la mamelle. Il a dit : Où sont-ils? Je veux les effacer de la mémoire des hommes : mais je difTère, pour ne pas donner ce triomphe à leurs ennemis, de

DE LITTÉRATURE. ÔSj

peurqu'ils ne s'enorg'ueillissent et qu'ils nedisen t : C'est la force de notre bras, et non pas le Seit>-neur, qui a fait toutes ces choses. C'est à moi seul qu'appartient la vengeance, et je l'exercerai quand il en sera temps. Hœccine reddis Domino, popide stulte et insipiens? Numquid non ipse est pater tuus, qui possedit te, et fecit , et creavit te? Mémento dierwn antiquorum; cogita generationcs singulas : interroga patrein tuum, et annuntiahit tibi; majores tuos, et dicent tibi... Pars Domini populus ejus... Circumduxit eum y et do cuit y et custodivit quasi pupillam oculi sui. Sicut aquila provocans ad volandum pullos suos, et super eos voUtanSy expandit alas suas, et assumpsit eum y atque portavit in humeris suis. . . Deum qui te genuit dereUquisti , et ohlitus es Domini creator/s tui! T^idit DominuSy et ad iracundiam concitatus est. Et ait... Congregabo super eos mala... foris i^astabit eos gladius, et intus pavor, juvenem simul ac 7Hrginem , lactantem eum homine sene. Dixit : Uhinam sunt? Cessare faciani ex hominihus memoriam eorum. Sed propter iram inimicorum disluli; ne forte superbire/it hostes eoru?}i\ et dicerent : Manus nostra excelsa^ et noji DominuSj fecit hœc omnia... Mea est ultio, et ego rétribuant in tempore.

(3n voit par cet extrait , qu'une éloquence \'élicmente est le caractère de ce cantique. Celui de David sur la mort de Saiil et de Jonathas , est d'un style bien différent. J'en vais rappeler qnel-

ques traits : Incljti, Israël, super montes tuos interfecti sunt : quoniodo ceciderunt fortes P Nolite annimtiare in Geth... ne forte lœtentur filiœ Philisthûm... Montes Gelhoe, nec ros^ nec pluvia reniant super vos... quia ihi abjeclus est cljpeusfoî'fium... Saul et Jonatlias , amahiles et âecoriin vita sua , in morte quoque non sunt divisi : aquilis velociores y leonihus fortiores. Filiœ Israël , super Saul Jlete... Doleo super te, frater mi, Jonatha, décore nimis et amabilis super amorem mulierum : sicut mater unicum amat filium suum , ita ego te diligeham (i). Depuis David jusqu'à Michel Montaigne, je ne crois pas que jamais l'amitié se soit exprimée plus tendrement.

Tout le monde connaît le cantique d'Ezéchias par l'imitation embellie que Rousseau en a donnée. Mais le cantique de Salomon , encore plus

(i) C'est sur tes montagnes , 6 Israël , qu'ont péri ces hommes vaillants ! Comment les forts sont-ils tombés ? N'allez pas l'annoncer à Geth ; ne donnez pas aux filles des Philistins cette cruelle joie. O montagne de GelLoë, que jamais sur loi ne descende ni la phiie , ni la vosée ! C'est là que gît sur la poussière le Louclier des hommes A'aillants : Saul et Jonathas , aimables et beaux l'un et l'autre; unis durant leur vie, la mort ne les a point séparés : plus rapides que les aigles , plus forts que les lions. Filles d'Israël , pleurez Saiil ! et moi , je pleurerai sur toi, ô mon frère , mon cher Jonathas , plus beau, plus aimable à mes yeux, qu'aux yeux de leui's amantes ne peuvent l'être des amants ! Comme une mère aime son fils unique, c'était ainsi que je t'aimais.

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