‹ Eléments de littérature (volume 5)Chapitre 15 sur 16 · D E L I T T É R A T U II E · texte numérisé non relu

D E L I T T É R A T U II E

Je sais qu'il est des amateurs versés dans l'étude des grands maîtres, qui en ont saisi la manière, qui en connaissent la touche, qui en distinguent le coloris : c'est beaucoup pour qui ne veut que jouir ; mais c'est bien peu pour qui ose jug-er. On ne juge point un tableau d'après des tableaux. Quelque plein qu'on soit de Raphaël, on sera neuf devant le Guide. Je dis plus , les forces du Guide, malgré l'analogie du genre, ne seront point une règle sûre pour critiquer le Milon du Puget, ou le Gladiateur mourant. La nature varie sans cesse; chaque position, chaque action différente la modifie diversement : c'est donc la nature qu'il faut avoir étudiée sous telle et telle face, dans tel et tel moment, pour en juger l'imitation. Mais la nature elle-même est imparfaite; il faut donc aussi avoir étudié les chefs-d'œuvre de l'art, pour être en état de critiquer en même temps et l'imitation et le modèle.

Cependant les diliicultés que présente la critique dans les arts dont nous venons de parler , n'approchent pas de celles que réunit la critique littéraire.

Dans l'histoire, aux lumières profondes que nous avons exigées du critique pour la partie de l'érudition , se joint pour la partie purement littéraire, l'étude moins étendue, mais non moins réfléchie, de la majestueuse simplicité du stvle, de la netteté, de la décence, de la rapidité de la

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narration ; Je l'à-propos et du choix des reflexions et des portraits, ornements frivoles dès qu'on les ailecte, importuns dès qu'on les prodigue; de cette élocution mâle, précise et simple, qui ne peint les grands hommes et les grandes choses que de leurs couleurs naturelles ; et de plus l'étude du caractère propre à chaque historien, el de la touche qui le distingue. C'est de cet assemblage de connaissances et de goût que se forme le critique supérieur dans la partie de l'histoire. Que serait-ce si le même homme prétendait embrasser en même temps la partie de l'éloquence et celle de la philosophie morale?

Ces deux genres, soit que, renfermés en euxmêmes, ils se nourrissent deleurpropresubstance, soit qu'ils se pénètrent l'un l'autre et s'animent mutuellement, soit que, répandus dans les autres genres de littérature comme un feu élémentaire , ils y portent la vie et la fécondité ; ces deux genres, dans tons les cas, ont ponr objet de rendre la vérité sensible et la vertu aimable.

C'est un talent donné à peu de personnes , et que peu de personnes sont en état de critiquer. L'esprit n'en est qu'un demi-juge. Il connaît l'art de convaincre, non celui de persuader; l'art de séduire, non celui d'émouvoir. L'esprit peut critiquer \e rhéteur, le sophiste; mais le cœur seul peut juger l'orateur. Le critique en morale , ainsi qu'en éloquence, doit avoir en lui ce principe de sensibilité el de droiture qui fait concevoir

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et produire avec l'orée les vérités dont on se pénètre; ce principe de noblesse et d'élévation qui excite en nous l'enthousiasme de la vertu, et qui seul embrasse tous les possibles dans l'art d'intéresser pour elle. Si la vertu pouvait se rendre visible aux hommes, a dit im philosophe, elle paraîtrait si touchante et si belle, que personne ne pourrait lui résister : c'est ainsi que doit la concevoir, et celui qui la peint, et celui qui en examine la peinture.

La fausse éloquence est également fiicile à professer et à pratiquer : des figures entassées , de grands mots qui ne disent rien de grand, des mouvements empruntés qui ne partent jamais du cœur et qui n'y arrivent jamais , ne supposent , ni dans l'auteur ni dans son admirateur, aucune élévation dans l'esprit, aucune sensibilité dans l'ame. Mais la vraie éloquence étant l'émanation d'une ame à la fois simple, forte, grande et sensible, il faut réunir toutes ces qualités pour y exceller, et pour savoir comment on y excelle. Il s'ensuit qu'un grand critique en éloquence doit pouvoir être éloquent lui-mêuie. Osons le dire à l'avantage des âmes sensibles, celui qui se pénètre vivement du beau , du touchant, du sublime, n'est pas loin de l'exprimer ; et l'ame qui en reçoit le sentiment I avec une certaine chaleur, pourrait à son tour le produire. Cette disposition à la vraie éloquence ne comprend ni les avantages de l'élocution, ni cette harmonie entre le geste , le ton et le visase ,

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qui compose l'éloquence extérieure. Il s'agit ici d'une éloquence interne et comme spontanée, qui se fait jour à travers l'extérieur le plus inculte; il s'afjlit de l'éloquence du paysan du Danube , dont la rustique sublimité fait si peu d'honneur à l'art , et en fait tant à la nature; de cette faculté sans laquelle l'orateur n'est qu'un déclamaleur , et le critique qu'un froid Aristarque.

Par la mênic raison , un critique en morale doit avoir en lui, sinon les vertus pratiques, du moins le germe de ces vertus. Il n'arrive que trop souvent que les mœurs d'un homme éclairé sont en contradiction avec ses principes, quelquefois avec ses sentiments. Il n'est donc pas essentiel au critique en morale d'être vertueux; il suffit qu'il soit né pour l'être. Mais alors quel métier que celui du critique! à chaque ligne , ce sera sa propre condamnation qu'il prononcera, en faisant l'éloge des gens de bien. Cependant il ne serait pas à souhaiter que le critique en morale fût exempt de passions et de faiblesse : il faut juger les hommes en homme vertueux, mais en homme ; se connaître, connaître ses semblables, et savoir ce qu'ils peuvent, avant d'examiner ce qu'ils doivent; concilier la nature avec la société, mesurer leurs droits et en marquer les limites, rapprocher l'intérêt personnel du bien général; être enfin le juge, non le tjran de l'humanité. Tel serait l'emploi d'un critique supérieur dans celte parlie ; emploi difficile et important, surtout dans

l'examen de l'histoire. Plutarqne, dans ses parallèles, est presque l'homme que je demande.

C'est là qu'il serait à souhaiter qu'un philosophe, aussi coiirao"eux qu'éclairé, osât appeler au trihunal de la vérité, des jugements que la flatterie et l'enthousiasme ont prononcés dans tous les siècles. Rien n'est plus commun dans les annales du monde que les vices et les vertus contraires mis au même ran^;'. La modération d'un roi juste , et l'ambition effrénée d'un usurpateur; la sévérité de Briitus envers son fils , et l'indulgence de Fabius envers le sien : la soumission de Socrate aux lois de l'aréopage , et la hauteur de Scipion devant le peuple romain , ont eu leurs apologistes et leurs censeurs. Par- là l'histoire, dans sa partie morale, est une espèce de labyrinthe où l'opinion du lecteur ne cesse de s'égarer. C'est un bon guide qui lui manque. Or ce guide serait un critique capable de distinguer la vérité d'avec l'opinion, le devoir d'avec l'intérêt, et la vertu d'avec la gloire; en un moS, de réduire l'homme, quel qu'il fut, à la condition sociale ; condition qui est la base des lois , la règle des mœurs, et dont aucun homme, vivant avec des hommes, n'a jamais eu le droit de s'affranchir.

Le critique doit aller plus loin contre le pre'jugé : il doit considérer, non-seulement chaque homme en particulier, mais encore chaque république, comme citoyenne de la terre, et aria-

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chée aux autres parties de ce grand corps politique par les mêmes devoirs qui lui attachent à elle-même les membres dont elle est formée : il ne doit voir la société en général, que comme un arbre immense, dont chaque homme est un rameau , cliaque république une branche , et dont l'humanité est le tronc. De là le droit particulier et le droit public, que l'ambition seule a distingués, et qui ne sont, l'un et l'autre, que le droit naturel plus ou moins étendu , mais soumis aux mêmes principes. Ainsi le critique jugerait, nonseulement chaque homme en particulier, suivant les mœurs de son siècle et les lois de son pays , mais encore les lois et les mœurs de tous les pays et de tous les siècles , suivant les principes invariables de l'équité naturelle.

Quelle que soit la difficulté de ce genre de critique, elle serait bien compensée par son utilité. Quand il serait vrai ; comme Bayle l'a prétendu , que l'opinion n'influât point sur les mœurs privées, il est du moins incontestable qu'elle décide des actions publiques. Il n'est point de préjugé plus généralement ni plus profondément enraciné dans l'opinion des hommes, que la gloire attachée au titre de conquérant; et de là cette maladie des conquêtes qui a désolé le monde. Mais si, dans tous les temps, les philosophes, les historiens , les orateurs , les poètes , en un mot , les dépositaires de la réputation , et les dispensateurs de la gloire, s'étaient réunis pour at-

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tacher aux liorreurs d'une guerre injuste le même opprobre qu'au larcin et qu'à l'assassinat, on eût peu vu de brigands illustres. Malheureusement les vrais sages ne connaissent pas assez leur ascendant sur les esprits : divisés , ils ne peuvent rien; réunis, ils peuvent tout à la longue: ils ont pour eux la vérité, la justice, la raison , et , ce qui est plus fort encore , l'intérêt de l'humanité > dont ils défendent la cause.

Montaigne, moins irrésolu , eût été un excellent critique dans la partie morale de l'histoire ; mais peu ferme dans ses principes, il chancelle dans les conséquences ; son imagination trop féconde était pour sa raison, ce qu'est pour les jeux un cristal à plusieurs faces , qui rend douteux l'objet véritable à force de le multiplier. L'homme qui , dans cette partie, a montré le sens le plus droit et le plus profond, c'est Plutarque; encore est-il quelquefois trop timide, quelquefois aussi trop imbu des opinions de son temps. L'auteur de V Esprit des Lois est le critique dont rbistoire moderne aurait besoin ; je le cite quoique vivant, car il serait trop pénible et trop injuste d'attendre la mort des grands hommes pour parler d'eux en liberté (i).

Quoique le tjpe intellectuel d'après lequel un critique supérieur juge la morale et l'éloquence , entre essentiellement dans le modèle auquel doit

(i) Montesquieu vivait qxinnfl ret article fut rcrit.

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se rapporter ia poésie, il s'en faut bien qu'il suffise à la perfection de celui-ci; combien l'idée collective et complète de la poésie n'embrasset-elle pas de genres difFérents et de modèles particuliers 1 Bornons-nous au poème dramaticrue et à l'épopée.

Dans la comédie , quel usage du monde , quelle connaissance de tous les états! combien de vices, de passions, de travers , de ridicules à observer, à analyser, à combiner, dans tous les rapports, dans toutes les situations, sous toutes les faces possibles ! combien de caractères ! combien de nuances dans le même caractère ! combien de traits à recueillir , de contrastes à rapprocher ! quelle étude pour former le seul tableau du Misaiiihrope ou du Tartufe ! quelle étude pour être en état de le juger î Ici les règles de l'art sont la partie la moins importante : c'est à la vérité de l'expression , à la force des touches , au choix des situations et des oppositions , que le critique doit s'attacher : il doit donc juger la comédie d'après les originaux; et ses originaux ne sont pas dans l'art , mais dans la nature. L'avare de Molière n'est point l'avare de Plante; ce n'est pas même tel avare en particulier, mais un assemblage de traits répandus dans cette espèce de caractère ; et le critique a dû les recueillir pour juger l'ensemble, comme l'auteur pour le composer. Vojez Comédie.

Dans la îraçrédie. à l'observation de la nature

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se joignent, dans un plus haut degré que dans la comédie, l'imagination et le sentiment; et le sentiment y domine. Ce ne sont plus des caractères communs , ni des événements familiers que l'auteur s'est proposé de rendre; c'est la nature dans ses plus grandes proportions , et telle qu'elle a été quelquefois, lorsqu'elle a fait des efforts pour produire des hommes et des choses extraordinaires. Voyez Tragédie. Ce n'est point la nature reposée, mais la nature en contraction, et dans cet état de souffrance oii la mettent les passions violentes , les grands dangers , et l'excès du malheur. Où en est le modèle? Est-ce dans le cours tranquille de la société? Un ruisseau ne donne point l'idée d'un torrent ; ni le calme, l'idée delà tempête. Est-ce dans les tragédies existantes? Il n'en est aucune dont les beautés forment un modèle générique; on ne peut juger Cinna d'après OEdipe, ni A thalie A' ixi^ves Cinna. Est-ce dans l'histoire? Outre qu'elle nous présenterait en vain ce modèle, si nous n'avions en nous de quoi le reconnaître et le saisir; tout événement, toute situation , tout personnage héroïque ne peut avoir qu'un caractère qui iui est propre , et qui ne saurait s'appliquera ce qui n'est pas lui; à moins cependant que, remplis d'un grand nombre de miodèles particuliers, l'imagination et le sentiment n'en généralisent en nous l'idée. C'est de cette étude consommée que s'exprime , pour ainsi dire , le chjle dont l'ame du critique se nour-

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rit, et qui, changé en sa propre substance, Ibnne en lui ce modèle intellectuel, cligne production du génie. C'est surtout dans cette partie que se ressemblent l'orateur, le poète, le musicien, et par conséquent les critiques supérieurs en éloquence, en poésie, et en musique : car on ne saurait trop insister sur ce principe, que le sentiment seul peut juger le sentiment; et que soumettre le pathétique aux analyses de l'esprit, c'est vouloir rendre l'oreille arbitre des couleurs, et l'œil juge de l'harmonie.

Le même modèle intellectuel auquel un critique supérieur rapporte la tragédie, doit s'appliquer à la partie dramatique de l'épopée; dès que le poète épique fait parler ses personnages, l'épopée ne différant plus de la tragédie que par le tissu de l'action , les mœurs, les sentiments, les caractères sont les mêmes que dans la tragédie , et le modèle en est commun. JMais lorsque le poète paraît et prend la place de ses personnages, l'action devient purement épique; c'est un homme inspiré aux yeux duquel tout s'anime : les êtres insensibles prennent une ame; les abstraits , une forme et des couleurs : le souffle du génie donne à la nature une vie et une face nouvelle ; tantôt il l'embellit par ses peintures , tantôt il la trouble par ses prestiges et en renverse toutes les lois : il franchit les limites du monde; il s'élève dans les espaces immenses du merveilleux; il crée de nouvelles sphères; les cieux ne peuvent le con-

tenir ; et il faut avouer que le génie de la poésie, considéré sous ce point de vue , est le moins absurde des dieux qu'ait adorés l'antiquité païenne. Qui osera le suivre dans son enthousiasme, si ce n'est celui qui l'éprouve? Est-ce à la froide raison à guider l'imagination dans son ivresse? Le gont timide et tranquille viendra-t-il lui présenter le frein? 0 vous, qui voulez voir ce que peut la poésie dans sa chaleur et dans sa force , laissez bondir en liberté ce coursier fougueux; il n'est jamais si beau que dans ses écarts ; le manège ne ferait que ralentir son ardeur et contraindre l'aisance noble de ses mouvements : livré à lui-même , il se précipitera quelquefois ; mais il conservera, même dans sa chute, cette fierté et cette audace qu'il perdrait avec la liberté. Prescrivez au sonnet et au madrigal des règles gênantes ; mais laissez à l'épopée une carrière sans bornes; le génie n'en connaît point. C'est en grand qu'on doit critiquer les grandes choses ; il faut donc les concevoir en grand, c'est-à-dire avec la même force, la même élévation , la même chaleur qu'elles ont été produites. Pour cela, il faut en puiser le modèle , non dans les beautés de la nature, non dans les productions de l'art, mais dans l'un et l'autre savamment approfondis , et surtout dans une anie vivement pénétrée du beau, dans une imagination assez active et assez hardie pour parcourir la carrière immense des possibles dans l'art de plaire et de toucher.

Il suit des principes que nous venons d'établir, qu'il n'y a de critique universellement supérieur que le public, plus ou moins éclairé suivant les pays et les siècles ; mais toujours respectable, en ce qu'il comprend les meilleurs juges dans tous les genres , dont les voix , d'abord dispersées, se réunissent à la longue pour former l'avis général. L'opinion publique est comme un fleuve qui coule sans cesse, et qiii dépose son limon. Le temps vient où ses eaux épurées sont le miroir le plus fidèle que puissent consulter les arts.

Cicéron ; en fait d'éloquence, n'hésite pas à décider que le jjublic est le juge suprême; et il ajoute : Hoc affirma , qui vulgi opinione disertissimi habiù sint y eosdem intelligentium quoque Judicio fuisse prohatissinios. (De clar. Orat.) Il en est de même, à la longue, de tous les arts chez tous les peuples cultivés.

A l'égard des particuliers qui n'ont que des prétentions pour titres , la liberté de se tromper avec confiance est un privilège auquel ils doivent se borner, et nous n'avons garde d'y porter atteinte. Mais le critique de profession , n'aspirât-il qu'à être médiocre , serait encore obligé d'être instruit; et s'il arrivait que des hommes qui de leur vie n'auraient pensé à se former l'esprit, qui de leur vie n'auraient fait preuve ni de talents , ni de lumières, et qui n'auraient pas même été au nombre des écrivains les plus obscurs; s'il arrivait que de tels hommes, ayant fait de la critique un

métier vil et mercenaire, eussent, à force d'effronterie et de malignité, obtenu du crédit et de la faveur près de la multitude , ce serait la honte du siècle où ils auraient été les arbitres du goût.

On peut me demander si , sans toutes les qualités que j'exige, les arts et la littérature n'ont pas eu d'excellents critiques. C'est une question de fait sur les arts; et je m'en rapporte aux artistes. Quant à la littérature , j'ose répondre qu'elle a peu de critiques supérieurs , et qu'elle en a eu moins encore qui aient excellé en différentes parties.

Il ne m'appartient pas d'en marquer les classes. Je viens d'exposer les principes; c'est au lecteur à les appliquer : il sait à quel poids 'il doit peser Cicéron, Longin , Pétrone, Quintilien , en fait d'éloquence; Aristote, Horace et Pope, en fait de poésie. Mais ce que j'aurai le courage d'avancer, quoique bien sûr d'être contredit par le bas peuple de la littérature, c'est que Boileau , à qui la versification et la langue sont en partie redevables de leur pureté, Boileau , l'un des hommes de son siècle qui avait le plus étudié les anciens , et qui possédait le mieux l'art de mettre leurs beautés en œuvre; Boileau, sur les choses de sentiment et de génie, n'a jamais bien jugé que par comparaison. De là vient qu'il a rendu justice à Racine, l'heureux imitateur d'Euripide; qu'il a méprisé Quinault , et loué froidement Corneille, qui ne ressemblaient a rien; sans parler

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du Tasse , qu'il ne connaissait point , ou qu'il n'a jamais bien senti. Et comment Boileau , qui a si peu imaginé, aurait-il été un bon juge dans la partie de l'imagination? Comment âurait-il été un vrai connaisseur dans la partie du pathétique, lui à qui il n'est jamais échappé un trait de sentiment dans tout ce qu'il a pu produire? Qu'on ne dise pas que le genre de ses œuvres n'en était pas susceptible. Ni l'un ni l'autre de ces dons ne reste enfoui dans une ame; et lorsqu'il domine, il abonde. L'imagination de Malebranche l'a entraîné malgré lui dans ce qu'il appelait la recherche de la vérité, et il n'a pu s'empêcher de s'y livrer dans le genre d'écrire où il était le plus dangereux de la suivre. Les fables mêmes de La Fontaine, de ce poète divin dont Boileau n'a pas dit un mot dans son Ait poétique , sont semées de traits aussi touchants que délicats.

Les critiques qui n'ont pas eu en eux-mêmes les facultés analogues aux productions de l'arl, trop faibles pour se former des modèles intellectuels, ont tout rapporté aux modèles existants. Homère , Sophocle , Virgile ont réuni les suffrages de tous les siècles; on en conclut qu'on ne peut plaire qu'en suivant la route qu'ils ont tenue. Mais chacun d'eux a suivi une route différente : qu'ont fait les critiques P Ils ont fait ^ dit l'auteur de la Henriade, comme les astronomes , qui in- \'entaient tous les jours des cercles imaginaires , et créaient ou anéantissaient un ciel ou deux de

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cristal, à la moindre difficulté. Combien l'esprit didactitîLie , si on voiilail l'en croire, ne rétrécirait-il pas la carrière du génie? «Allez au grand, vous dira un critique supérieur, il n'importe par quelle voie.» Non qu'il permette de négliger l'étude des modèles anciens, ni qu'il la néglige luimême : il vous dira avec Horace :

y os cxemplariu grœca Noclurnu versale manu , versate diurna.

Mais avec Horace il vous dira aussi :

0 imiuttores , seivuin pecus!

Il ne vous dira pas : Que l'action de votre pièce ne change point de lieu ; mais il vous dira : Que le changement de lieu soit possible d'un acte à l'autre. Il ne vous dira pas : Que l'action de votre poème ne dure pas moins de quarante jours > ni plus d'un an , car celle de l'Iliade dure quarante jours , et l'on peut borner à un an celle de l'Odjssée; mais il vous dira : Que votre narration soit claire et noble; que le tissu de votre poème n'ait rien de forcé; que les extrémités et le milieu se répondent; que les caractères annoncés se soutiennent jusqu'au bout. Ecartez de votre action tout détail froid, tout ornement superflu. Intéressez par la suspension des événements ou par la surprise qu'ils causent ; parlez à l'ame, peignez à l'imagination; pénétrez- vous pour nous louciier. Puisez dans les modèles If senlimenl (iu

vrai, du grand, du pathétique; mais en les employant, suivez l'impulsion de votre génie et la disposition de vos sujets. Dans la tragédie , l'illusion et l'intérêt, voilà vos règles; sacrifiez tout le reste à la noblesse du dessein et à la hardiesse du pinceau. Laissez louer les Grecs de n'y avoir pas employé l'amour, et prenez soin seulement que l'amour y soit souffrant, passionné, terrible. Dans le'poème épique, passez-vous du merveilleux comme Lucain , si comme lui vous avez de grands hommes à faire parler et agir ; imitez l'élévation de son slyle, évitez son enflure, et laissez dire que celui qui a peint César, Cornélie et Caton , comme il l'a fait , n'était pas né poète. Faites durer votre action le temps qu'elle a dû naturellement durer : pourvu qu'elle soit une, pleine et intéressante, elle finira trop tôt. Fondez la grandeur de vos personnages sur leur caractère, et non sur leurs litres : un grand nom n'ennoblit point une action commune; une action héroïque ennoblira le nom le plus obscur. En un mot^ tâchez de réunir les qualités de ces grands génies, d'après lesquels on a fait les règles, et qui n'ont acquis le droit de commander, que parce qu'ils n'ont point obéi. Il en est tout autrement en littérature qu'en politique; le talent qui a besoin de subir des lois n'en donnera jamais.

C'est ainsi que le critique supérieur laisse au génie toute sa liberté; il ne lui demande que de

grandes choses, et l'encourage à les produire. Le critique subalterne l'accoutume au joug des règles ; il n'en exige que l'exactitude , et il n'en tire qu'une obéissance froide et qu'une servile imitation. C'est de celte espèce de critique, qu'un auteur, que nous ne saurions assez citer en fait de goût, a dit : Ils ont laborieusement écrit des uolumes, sur quelques lignes que l'imagination des poètes a créées en se jouant. (\ olt .)

Qu'on ne soit donc plus surpris si , à mesure que le goût devient plus difficile, l'imagination devient plus timide et plus froide, et si presque tous les grands génies, depuis Homère jusqu'à Lucrèce, depuis Lucrèce jusqu'à Corneille, semblent avoir choisi, pour s'élever, les temps où l'ignorance leur laissait une libre carrière. Je ne citerai qu'un exemple des avantages de cette liberté. Corneille eût sacrifié la plupart des beautés de ses pièces , comme le dénouement de Rodogune j il eût même abandonné quelquesuns de ses plus beaux sujets, tels que celui des Horaces, s'il eût été aussi timide dans sa composition qu'il l'a été dans ses examens; mais heureusement il composait d'après lui, et se jugeait d'après Aristote.

Le bon goût , nous dira-t-on , est donc un obstacle au génie? Non, sans doute; car le bon goût est un sentiment courageux et mâle, qui aime surtout les grandes choses, et qui échauffe le génie en même temps qu'il l'éclairé. Le goût

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qui le gène et qui l'amollit, est un goût craintif et puéril , qui veut tout polir et qui affaiblit tout. L'un veut des ouvrages hardiment conçus, l'autre en veut de scrupuleusement finis; l'un est le goût du critique supérieur, l'autre est le goût du critique subalterne.

Mais autant que le critique supérieur est audessus du critique subalterne, autant celui-ci l'emporte sur le critique ignorant. Ce que ce dernier sait d'un genre, est, à son avis, tout ce qu'on en peut savoir : renfermé dans sa splière , sa vue est pour lui la mesure des possibles : dépourvu de modèles et d'objets de comparaison, il rapporte tout à lui-même; par-là tout ce qui est liardi lui paraît hasardé, tout ce qui est grand lui paraît gigantesque. C'est un nain contrefait, qui juge d'après ses proportions une statue d'Antinoiis oii d'Hercule. Les derniers de cette dernière classe sont ceux qui attaquent tous les jours ce que nous avons de meilleur, qui louent ce que nous avons de plus mauvais, et qui font , de la noble profession des lettres, un métier aussi lâche et aussi méprisable qu'eux-mêmes. (Volt.) Cependant, comme ce qu'on méprise le plus n'est pas toujours ce qu'on aime le moins, on a vu le temps où ils ne manquaient ni de lecteurs, ni de Mécènes. Les magistrats eux-mêmes, cédant au goût d'un certain public , avaient la faiblesse de laisser à ces brigands de la littérature une pleine et entièie licence, il est vrai qu'on accor-

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dait aux auteurs poursuivis la liberté de se déléndre, c'est-à-dire d'illustrer leurs critiques et de s'avilir ; mais peu d'entre les hommes célèbres ont donné dans ce piège. Le sage Racine disait de ces petits auteurs iiifoi-tunés (car il j en avait aussi de son temps) ; Ils attendent toujours l'occasion de quelque ouvrage qui réussisse, pour r attaquer , non point par jalousie, car sur quel fondement seraient- ils jaloux F mais dans l'espérance qu'on se donnera la peine de leur répondre , et qu'on les tirera de l'obscurité oie leurs propres ouvrages les auraient laissés toute leur Q>ie. Sans doute ils seront obscurs dans tous les siècles éclairés ; mais dans les temps où régnera l'ignorance orgueilleuse et jalouse, ils auront pour eux le grand nombre et le parti le plus bruyant; ils auront surtout pour eux cette espèce de personnages stupides et vains, qui regardent les gens de lettres comme des bêtes féroces destinées à l'ampliithéâtre pour leur amusement; image qui, pour être juste, n'aurait besoin que d'une inversion. Cependant si les auteurs outragés sont trop au-dessus des insultes pour j êlre sensibles, s'ils conservent leur réputation dans l'opinion des vrais juges, au milieu des nuages dont la basse envie s'efforce de l'obscurcir, la multitude n'en recevra pas moins l'impression du mépris qu'on aura voulu répandre sur les talents; et l'on verra peu à peu s'affaiblir dans les esprits cette considération universelle , la

plus dig'ne récompense clés travaux littéraires, le germe et ï'aliment de l'émulation.

Je parle ici de ce qui est arrivé dans les différentes époques de la littérature, et de ce qui arrivera surtout lorsque le beau , le grand , le sérieux en tout genre, n'ayant plus d'asile que dans les bibliothèques, et auprès d'un petit nombre de vrais amateurs, laisseront le public en proie à la contagion des froids romans, des farces insipides et des sottises polémiques.

Quant à ce qui se passe de nos jours , plus j'ai eu à me plaindre des journalistes , plus je dois me tenir en garde contre mon propre ressentiment : les plus malhonnêtes n'ont eu de moi que mon silence pour réponse; et en cela j'ai pris pour règle l'exemple d'un grand nombre d'hommes de lettres recommandables. Mais si quelque trait de cette barbarie que je viens de peindre, peut s'appliquer à quelques-uns de nos contemporains, loin de me rétracter, je m'applaudirai d'avoir présenté ce tableau à quiconque rougira ou ne rougira point de s'j reconnaître. Et sans acception des temps ni des personnes, je répéterai ce qu'a dit un homme célèbre, en parlant de cette foule d'écrits hebdomadaires dont le public est inondé depuis un demi-siècle : Tous ces papiers soîit la pâture des ignorants, la ressoiu'ce de ceux qui veulent parler et juger sans lire, le fléau et le dégoût de ceux qui travaillent. Ils u ont jamais fait j>roduire une bonne ligne à

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un bon espj^it, ni empêché un mauvais auteur de faire un mauvais ouvrage. (Diderot.)

Qu'il me soit permis de terminer cet article par un souhait que l'amour clés lettres m'inspire, et que j'ai fait autrefois pour moi - même. On voyait à Sparte les vieillards assister aux exercices de la jeunesse , l'animer par l'exemple de leur ■vie passée , la corrig-er par leurs reproches , et l'instruire par leurs leçons. Quel avantage pour la république littéraire, si des auteurs blanchis dans de savantes veilles , après s'être mis par leurs travaux au-dessus de la rivalité et des faiblesses de la jalousie, daignaient présider aux essais des jeunes gens, et les guider dans la carrière; si ces maîtres de l'art en devenaient les critiques; si, par exemple, les auteurs de Rhadamiste et à'Alzire (i) voulaient bien examiner les ouvrages de leurs élèves qui annonceraient quelque talent! Au lieu de ces extraits mutilés , de ces analyses sèches, de ces décisions ineptes, où l'on ne voit pas même les premières notions de Fart, on aurait des jugements éclairés par l'expérience et prononcés par la justice. Le nom seul du critique inspirerait du respect; l'encouragement serait à coté de la correction : l'homme consommé verrait d'où le jeune homme est parti, où il a voulu arriver; s'il s'est égaré dès le premier pas ou sur la route, dans le

(i) Ils élaient vivants lorsqu'on rcrivait cet article.

choix OU dans la disposition du sujet, dans le dessein ou dans l'exécution : il lui marquerait le point où a commencé son erreur ; il le ramè- Derait sur ses pas ; il lui ferait apercevoir les écueils où il s'est brisé , et les détours qu'il avait à prendre ; enfin , il lui enseignerait , non- seulement en quoi il a mal fait , mais comment il eût pu mieux faire ; et le public profiterait des leçons données au poète. Celte espèce de critique , loin d'humilier les auteurs , serait une distinction flatteuse pour leurs ouvrages ; on y verrait un père qui corrigerait son enfant avec une tendre sévérité, et qui pourrait écrire à la tête de ses conseils ;

Disce, puer, x'irtutem ex me feruiiKjue lahorem.

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