‹ Eléments de littérature (volume 5)Chapitre 2 sur 16 · NARGUES · texte numérisé non relu

NARGUES

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ESSAI SUR LE GOUT (i).

JuE goût, dans l'acception la plus étroite de ce mot pris figurément, est le sentiment vilet prompt des finesses de l'art , de ses délicatesses , de ses beautés les plus exquises , et de même de ses défauts les plus imperceptibles et les plus séduisants.

Le goût, dans une acception plus étendue, est la prédilection ou la répugnance de l'ame pour tels ou tels objets du sentiment ou de la pensée.

Dans le premier sens , on dit d'un homme qu'// a du goût ; dans l'autre, on dit que chacun a son goût.

On a remarqué avant moi l'analogie du goût physique avec le goût intellectuel, c'est-à-dire du sens qui juge les saveurs , avec le sens intime qui juge en nous les productions des arts, d'après l'impression de plaisir ou de peine qu'en reçoivent l'esprit et l'ame. Je me bornerai donc à dire

(i) Ce morceau est fait pour servir d'Introduction anx Eléments de Littérature.

Élém. de Littér. I. 1

€jue l'un comme l'autre de ces deux sens , est une faculté naturelle, perfectible, mais altérable; que runcommel'autre varie et diffère selon les temps, les lieux , les mœurs , les habitudes ; qu'enfin l'un comme l'autre , ne laisse pas d'avoir ses principes d'analogie , ses moyens d'assimilation.

Commençons par examiner si dans cette diversité de goûts y qui semble être dans la nature , il peut y avoir un goût par excellence ; et si ce qu'on appelle éminemment le goût, a jamais d'autre prérogative que d'être le goût dominant.

Le goût physique semble avoir son caractère de bonté dans la préférence qu'il donne aux nourritures les phis saines; et combien les raffinements du luxe n'ont-ils pas encore altéré ce discernement de l'instinct l Le goût intellectuel a-t-il été plus inaltérable? et, soit dans la multitude , soit dans le petit nombre, a-t-il le droit de se croire plus infaillible dans son choix?

L'opinion a pour objet la vérité , qui n'est qu'un point; et il est possible qu'à la longue les opinions particulières se réunissent au même centre, puisque de tous côtés la raison tend au même but; mais y a-t-il de même pour les goûts un point de ralliement et une tendance commune? L'agréable comme l'utile a-t-il un caractère évident et invariable?

Nous vivons en société ; et par la communication des sentiments et des idées , par J'exercice habituel de notre sensibilité sur des objets com-

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muns , par cet attrait qui nous rapproche et qui nous fait trouver tant de plaisir à penser , à sentir de même, nos goûts, il est vrai, s'assimilent, si bien , qu'on dit communément d'une société, qu'elle a son goût, comme on le dirait d'un seul homme; mais jusque-là ce goût n'est que le sien.

Cette société s'étend : ce n'est plus un cercle, c'est une ville, un pays, tout un peuple; et par une longue cohabitude , le goût y devient uniforme. C'est alors qu'il commence à prendre une sorte d'autorité; et si la nation est réellement plus éclairée , plus cultivée que ses voisines , si elle est plus fertile en objets d'agrément, elle aura quelque droit de servir de modèle dans l'art de plaire et de jouir : mais encore chaque nation peut-elle prétendre , de son côté , savoir aussi ce qui lui est convenable ; et comme , en raison de son caractère, il est possible que ses affections aient quelque singularité , elle aura droit aussi de les prendre pour règle : son goût ne sera pas le goût de ses voisins , mais ce sera le bon goût pour elle.

A présent, supposons qu'à de longs intervalles, soit dans le temps , soit dans l'espace , que , par exemple , à deux mille ans et à deux mille lieues de distance , \e goût d'une nation se communique et se répande , et que , malgré les différences d'usages , de mœurs , de coutumes , malgré la diversité même des climats et leur influence sur le caractère des peuples, ce goût soit presque universellement reconnu pour être le bon ^oût :

rien cle plus décisif sans doule que ce témoignage unanime; et toutefois, si quelque nation s'excepte et se réserve le droit d'avoir un goût qui lui soit propre , ou de modifier à son gré le goût universel , personne encore n'aura le droit de la soumettre à la loi commune ; et il ne sera point prouvé pour elle que le goût dominant soit meilleur que le sien.

Il n'y a donc qu'un juge suprême , un seul juge qui, en fait àe goût, soit sans appel; c'est la nature. Heureusement presque tout est soumis à cet arbitre universel.

Avant qu'il y eût des arts, il y avait des hommes sensibles et bien organisés; avant qu'il y eût des arts , il y avait , pour le sens intime , des objets de prédilection et des objets d'aversion , des sources de plaisirs et des sources de peines; et ce sens, exercé par la nature avant que l'art se fît un jeu de l'émouvoir, avait pour juge , dans le choix des objets, leur attrait ou sa répugnance.

Ainsi les convenances qui intéressent le goût ne sont pas toutes accidentelles et factices ; il en est d'immuables , il en est d'éternelles cemme les essences des choses.

Or le sentiment des convenances accidentelles en suppose l'étude; et quoique la faculté de les apercevoir soit donnée par la nature , elle a besoin que l'usage l'instruise des conventions qu'il établit. Ainsi le goût qui les fait observer , comme le goût qui juge si elles sont observées, est un

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tlisceniement acquis; mais, pour les convenances essentielles et immuables , il doit y avoir un goût indépendant, conmie elles, de toute espèce de convention : la nature les a établies, la nature les fait sentir.

Lorsqu'on a défini le goût , le sentiment des convenances, on a donc reconnu un goût naturel el antérieur à toute espèce de convention , et un goût soumis aux mêmes variations que les mœurs et les conventions sociales. Or la règ'le de^celui-ci sera toujours de garder avec l'autre le plus d'affinité possible, et de s'attacher aux objets qui peuvent les concilier.

Supposons d'abord l'homme sauvage et purement sauvage, comme on n'en a point vu , mais comme on peut l'imaginer , en qui nulle convention , nulle liabitude sociale n'ait encore altéré la pensée et le sentiment; il est difficile de concevoir comment il peut manquer aux conveîiances naturelles , puisqu'elles ne sont que l'accord de la nature avec elle-même, et que ni l'opinion , ni la coutume , ni le caprice de l'usage , n'ont rien falsifié en lui : tout y est vrai , simple , ingénu ; il aime ce qui lui ressemble ; rien d'artificiellement composé ne le touche, rien d'affecté ne le séduit.

Dans les sauvages mêmes, tels que nous les voyons, réunis en société, quoique l'exemple, l'opinion , la coutume , aient déjà travaillé à corrompre le naturel , il est facile encore de voir

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que plus l'iioiiiuie est près cie la nature , plus il a d'ingénuité. On sait quelle est en eux la bonté de la vue et la finesse de l'ouïe ; et si le sens intime, auquel répondent ces deux organes , n'a pas la même subtilité , au moins doit-il aroir la même netteté de perception et la même justesse. Il est moins exercé dans le sauvage que dans l'homme civilisé , sans doute ; mais aussi est-il moins troublé. L'analyse, l'abstraction , la combinaison des idées , l'art de les composer, de les décomposer , d'en saisir les nuances , d'en apercevoir les rapports ; ce travail de l'esprit , d'où naissent tant de lumières et tant de nuages , n'éclaire pas son entendement, mais aussi ne l'offusque pas. Ses idées sont des images ; sa pensée est le résultat prompt et rapide de ses sensations, mais elle n'en est que plus vive. Sa morale n'est pas sublime, mais aussi n'est-elle point fardée; et les vertus qui sont à son usage , la bonté , la sincérité, la bonne foi, l'équité, la droiture, l'amitié , la reconnaissance , l'hospitalité , le mépris de la douleur et de la mort, ont à ses yeux toute leur noblesse et toute leur beauté; il y attache la gloire , qu'il préfère à la vie : il a donc en lui-même le sentiment du beau moral ; il l'a de même du beau physique. Le soleil , le torrent , la foudre , la tempête , sont les objets de son étonnement, quelquefois de son culte. La familiarité des grands tableaux de la nature n'épuise pas son admiration; et lorsqu'il parle de lui-même avec

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orgueil , c'est toujours à ce qu'il y a de plus naturellement noble qu'il se compare. Toutes nos figures de rhétorique , tous nos mouvements oratoires , il les invente, il les emploie , mais à propos; el c'est toujours le sentiment qui les lui inspire. Il adresse la parole aux absents , aux morts , il croit les voir et les entendre ; il parle aux choses insensibles , et il croit en être entendu ; mais c'est lorsque son ame est fortement émue et son imagination exaltée : c'est le délire de la passion , mais d'une passion véritable et sincère dans ses erreurs. Ecoutez-le au moment qu'il a perdu son ami, qu'il pleure son fils ou son père , qu'il vient de recevoir une injure et qu'il en médite la vengeance, ou qu'il rend grâce d'un bienfait : il sent tout ce qu'il doit sentir ; il le sent au degré où il doit le sentir; et, autant que sa langue peut le permettre, il le dit comme il doit le dire. Pas un tour qui ne rendre le mouvement de sa pensée ; pas une épithète ambitieuse ou superflue ; pas une hyperbole excessive ; pas une fausse métaphore , quoique tout y soit en images; pas un trait de sensibilité qui ne soit juste et pénétrant. Pourquoi cela? Parce que la nature est toujours vraie , et que tout ce qui est exagéré , maniéré , forcé , mis hors de sa place , est de l'art.

Dans les harangues des sauvages , qui sont leurs discours préparés , on aperçoit, il est vrai, des formules traditionnelles ; mais la auanière même en est encore décente et noble ; leur laco-

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nisme a de la dignité , leurs figures de la justesse , leur éloquence de la franchise et quelquefois de l'élévation. On voit bien qu'ils ont peu d'idées; mais cette pauvreté même a je ne sais quoi d'imposant. On reconnaît ce caractère de simplicité et de noblesse dans la poésie des bardes, et de tous les peuples du Nord, pris dans les temps ou leur génie , cor.ime leurs mœurs , était encore à demi sauvage ; et lorsqu'on les a fait parler, il n'a fallu, pour les rendre éloquents à leur manière , que leur prêter fidèlement le langage de la nature. Yojez , dans Tacite, la harangue du Breton Galgacus ; dans Quinte-Curce , la harangue du député des Scjihes à Alexandre ; dans La Fontaine , celle du paj'san du Danube au sénat romain.

Comment se pourrait-il en efi^et , que l'homme qui ne parle que pour exprimer ce qu'il sent , dît autre chose que ce qu'il sent , et ne le dît pas comme il convient à son âge, à son caractère, à sa situation? Son langage n'est que l'effusion ou l'explosion de son ame. Pourquoi, dans ses récits, dans ses descriptions, emploierait-il des détails superflus, des circonstances inutiles? Il ne songe à dire que ce qu'il a vu ; et dans ce qu'il a vu, que ce qui l'a frappé. En un mot , il ne veut pas être spirituel, singulier, merveilleux, il veut être vrai , ou plutôt il l'est sans le vouloir et sans 8onger à l'être.

Pourquoi nous-mêmes avons- nous donc au-

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jourd'hui tant de peine à être simples et naturels? C'est que nos institutions nous ont plies et repliés de cent manières toutes contraintes ; qu'après avoir, comme dirait Montaigne, artialisé la nature , nous sommes obligés de naturaliser l'art. Je dis l'art, dans nos habitudes les plus familières et les plus libres ; et à plus forte raison dans nos compositions , dans nos imitations , dans notre poésie inventive, dans notre éloquence factice, dans nos peintures étudiées, dans nos passions de commande, où il faut prendre à chaque instant une ame étrangère et nouvelle , croire voir ce qu'on ne voit pas , penser et sentir et parler, non comme soi, mais comme un autre ; en un mot, se faire à soi-même l'illusion qu'on veut répandre, et se tromper si bien dans ses propres mensonges , que tout le monde y soit trompé. C'est là surtout qu'il est difficile de retrouver en soi ces mouvements naturels, ces accents, ces tours d'expression , qui échappent à l'homme sauvage sans qu'il y pense , et mieux que s'il y avait pensé.

Voyez les grâces de l'enfimce, la facilité, la souplesse , le charme de ses attitudes et de ses mouvements ; bientôt vient l'éducation qui détruit tout cela , et qui met à la place la gène et l'affectation. Alors, que l'on regrette ces grâces fugitives ! que de soins , que de peines ne se donne-t-on pas pour en retrouver quelques traces \ Ce n'est de même qu'à force d'art que l'art peut se rectifier.

Mais la grande difficulté, pour accorder l'art avec la nature , c'est que le naturel , comme nous l'entendons, n'est pas celui de l'homme inculte. Aux convenances universelles, qui seraient des règles constantes, les institutions sociales , la coutume , l'opinion , la fantaisie , en ont mêlé d'artificielles et de changeantes comme leurs causes ; et c'est à l'égard de celles-ci que le goût , n'ayant plus de type inaltérable, est devenu lui-même variable et divers. Les idées de bienséance , de noblesse, de dignité, de politesse, d'élégance, d'agrément, de délicatesse, enfin tous les raffinements de l'art de plaire et de jouir , étant venus successivement , et puis en foule , solliciter l'attention du goût , il en a été comme étourdi ; et au milieu de cette multitude de lois nouvelles et fantasques , il s'est trouvé comme un jurisconsulte , que ses études mêmes et son habileté rendent encore plus incertain et plus irrésolu dans ses opinions.

A mesure donc que l'art de plaire est devenu plus compliqué, le goût, qui en est le jug-e , le conseil et le guide, a du être plus indécis. La nature n'a qu'une route , l'habitude a mille sentiers tortueux et entrecoupés. Aussi l'art le moins composé est-il toujours le plus infaillible: et l'avantage des arts naissants, comme des sociétés naissantes , c'est leur grande simplicité.

Homère , en comparaison de Virgile et de Racine, était presque un sauvage. Encore tout près

de la nature;, les convenances qu'elle avait établies étaient presque les seules dont il eût l'idée et le sentiment. Je suis loin de penser qu'il fût né dans un siècle absolument inculte, et qu'il eût lui seul inventé ses fables, ses dieux , ses héros , sa langue poétique ; mais on se tromperait si , par un siècle de culture , on entendait , en parlant du sien, un siècle de lumières pareil à ceux qui l'ont suivi. Il n'j avait de son temps rien de semblable aux fêtes qu'on célébrait du temps de Périclès , et aux spectacles qu'on y donnait à toute la Grèce assemblée. Il n'v avait aucune ville comme Athènes et Corinthe , où la poésie et l'éloquence, la philosophie et les arts, rassemblés, cultivés avec émulation , s'éclairassent mutuellement. Mais dans un climat où les hommes avaient reçu de la nature une sensibilité vive, une imagination facile à exalter, une finesse , une délicatesse , une subtilité d'organes, dont on n'a jamais vu d'exemple; dans un climat où le commerce, l'agriculture , le soin des troupeaux, peu de luxe, assez d'abondance , et , pour délassement , des fêtes , des sacrifices et des festins , formaient le tableau de la vie; dans ce climat, dis-je, de longues paix donnaient aux peuples et aux princes un loisir que les arts embellissaient à peu de frais; et comme les mœurs étaient simples, et que le naturel des hommes n'était pas encore altéré , le goiii se réduisait au choix d'une nature intéressante.

La politesse n'avait point appris aux héros d'Homère à se quereller noblement , et la crudité des injures qu'Achille dit à Agamemnon n'était encore que de la franchise. Il n'était pas encore indigne d'une princesse de laver dans les eaux d'un fleuve les tuniques du roi son père; il n'était pas indigne d'un héros de faire lui-même griller la chair des animaux. qu'il avait immolés : tout cela peut blesser notre délicatesse ; les bouffonneries de Vulcain ne nous semblent pas plus décentes; la querelle d'Irus avec Ulysse ne nous choque pas moins ; et quant à ces formes locales, accidentelles et mobiles, Homère n'était pas et ne pouvait pas être ce que trois mille ans après lui on appelle un homme de goût , mais la partie essentielle des mœurs , qui jamais l'a saisie et exprimée mieux que lui ? Dans les trois harangues d'Ulysse , de Phénix et d'Ajax , dans les adieux d'Hector et d'Andromaque , dans la douleur d'Achille sur la mort dePatrocle , dans celle de Priam ' suppliant aux genoux du meurtrier de ses enfants , y a-t-il un mot qui s'éloigne des convenances? Elles y sont gardées avec un naturel qui étonne l'art et le confond. Pourquoi cela? C'est que la mode , le caprice , les conventions , les petites formules de la société , n'ont presque point touché aux grands objets de la nature. Nous sourions en voyant Hélène et Ménélas si bien ensemble dans leur palais , après la ruine de Troie ; et Ménélas nous semble avoir bien doucement

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oublié le passé ; mais lorsqu'avant de connaître Télémaque, Ménélas lui parle d'Ulysse avec une estime si tendre, et que le fils, en entendant l'éloge de son père, se couvre le visage pour cacher les larmes qui coulent de ses yeux, alors nous tressaillons de joie et d'attendrissement, en reconnaissant , dans ce trait de sensibilité , le maître de Virgile, le modèle de Fénélon. Nous ne voulons plus entendre dans la bouche d'Achille enfant, le gazouillement du vin que Phénix lui fait boire , et cette espèce de naturel n'a plus assez de noblesse pour nous ; mais que Phénix , pour émouvoir Achille, fasse parler le vieux Pelée; que pour lui rendre la colère odieuse, il lui raconte incidemment , qu'un jour lui-même , dans un accès de cette passion funeste, il fut tenté de tuer son père : c'est un genre de vérité que le temps et la mode respecteront toujours.

Un sentiment plus exalté de l'héroïsme nous fait trouver mauvais que l'ombre d'Achille, dans V Odyssée j regrette si fort la lumière, et qu'il aimât mieux vivre encore dans le pénible état d'un homme obscur, que de régner aux enfers sur des ombres; mais ce n'est pas nous, c'est la nature qu'Homère a consultée dans cette révélation naïve des faiblesses du cœur humain. Telle est la différence des convenances inaltérables et des convenances passagères qui dépendent de l'opinion.

L'analogie et la simplicité étaient le grand secret d'Homère. Dans la composition de ses caractères,

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ce n'est pas lui , c'est la nature même qui en assortit les couleurs et les traits. S'il donne à Ulysse ia prudence, il l'accompagne, non pas à la manière des temps modernes, de qualités purement nobles et louables, mais comme la nature même, de dissimulation , d'artifice , de patience à tout endurer, jusqu'aux dernières humiliations; d'un courage dont le sang-froid prévoit tout, ne hasarde rien, ne craint pas de se montrer timide; met sa gloire, non pas à braver le péril, mais à voir dans le péril même les moyens de s'y dérober et d'y engager son ennemi: ne compte la îorce pour rien , tant que la ruse peut agir , laisse l'audace à l'homme à qui manque l'adresse, et ne regarde la témérité que comme la ressource du désespoir.

Si dans Achille , c'est la colère dont il veut faire craindre les funestes effets, la sensibilité, la bonté, la droiture, la valeur au plus haut degré, une fierté que l'orgueil irrite , une équité que l'injure soulève, sont les éléments de ce caractère à la fois aimable et terrible ; et par un trait sublime de vérité donné par la nature , il fait de l'ennemi le plus inexorable dans ses ressentiments , l'ami le plus doux, le plus tendre, le plus passionné dans ses affections. Voilà le goût par excellence, le sentiment juste et profond de ce qui doit plaire, attacher , intéresser dans tous les temps.

C'est à ce même sentiment des convenances immuables qu'FAiripide et Sophocle ont dû ce

long succès que leurs beautés ont encore parmi nous. Du Philoctète de Sophocle, notre délicatesse n'a retranclié que l'appareil rebutant de la plaie; les deux OEdipes et les deux Iphigétiies, sont d'un goût ans?,! pur que les belles scènes d'Homère; enfin, dans aucun temps , le goût n'a été plus sain que, lorsque, en s'abreuvant aux sources de cette antiquité a oisine encore de la nature , elle y a puisé le sentiment des convenances inaltérables et de ces vérités de mœurs qui sont universellement inhérentes au cœur humain.

La simplicité, qui fut toujours le caractère de la nature , est aussi très distinctement le caractère du goût antique et le vrai symbole des Grecs. En sculpture, en architecture, en poésie, leurs compositions étaient simples , leurs formes étaient simples , leurs ornements mêmes étaient simples ; on n'y voyait rien de compliqué , rien de confus , rien de péniblement composé , surtout rien qui ne fut ensemble, et qui, dans les rapports de la cause à l'effet, ne fut réduit à l'unité.

Dctiicjue sic c/uodi'is sijnplex duntaxaî et luium.

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