HOF.AT
C'était la devise , la règle et la magie de leurs arts.
Mais ce caractère de simplicité était lui-même pris dans les mœurs ; car les mœurs des Grecs étaient simples, si on les compare avec les nôtres. D'abord elles étaient plus libres et plus généra-
l6 ESSAI
lement populaires, par cela seul qu'elles étaient républicaines; elles étaient aussi moins façonnées et moins polies , parce que l'absence des femmes laissait au naturel des hommes sa franchise et son abandon.
Qu'on veuille donc faire attention à cette foule de nouvelles idées , de nouveaux sentiments , de manières nouvelles, de bienséances multipliées, qu'ont dû introduire dans nos mœurs le commerce des femmes, la galanterie, le point d'honneur, le manège des cours ; à ces raffinements de l'art de flatter et de feindre , de taire ce qu'on veut faire entendre, de voiler à demi ce qu'on veut laisser entrevoir , de dire et de ne dire pas; à toutes ces lois de décence , de ménagement et d'égards , qu'impose une société où les deux sexes vivent ensemble , où l'inégalité des conditions et des rangs doit se laisser sentir, sans que la vanité ait à se plaindre de l'orgueil, où la pudeur, l'innocence même, admise aux plaisirs de l'esprit, n'y doit rien trouver qui la blesse; on ne sera plus étonné que l'opinion, la coutume, l'exemple, et plus que tout, la métaphysique de l'amour et de l'amour - propre , ayant successivement et diversement associé aux convenances immuables de la nature une foule de convenances accidentelles et factices , qu'il a fallu sentir , démêler, observer , la théorie du goût soit devenue si compliquée , si savante, et enfin si problématique.
Le goût, chez les Romains, fut d'abord ana-
logue à la rudesse de leurs mœurs, à l'âpreté de leur génie, à l'état d'inculture de leur société ; et si de cet état il passa tout à coup et sans gradation à un si haut degré de politesse et d'élégance, c'est qu'il leur vint tout formé de la Grèce , d'où le prirent les Scipions et d'où Ménandre le transmit à Térence ; mais ce ne Tut jamais, dans Rome, que le goût des hommes instruits; celui du peuple se ressentait , même du temps d'Horace , de son ancienne grossièreté. Cette nation politique et guerrière ne fit jamais assez de cas des arts purement agréables, pour j appliquer une attention sérieuse ; le caractère de son génie n'était pas la délicatesse j et si elle montra un. discernement juste et fin, ce ne fut qu'en fait d'éloquence , le seul des talents de l'esprit qu'elle estima sincèrement, et dont, par un long exercice , elle devint un excellent juge. Mais les écoles de l'éloquence furent des écoles de goût, et l'histoire et la poésie profilèrent de ses leçons.
Ce fut surtout à la cour d'Auguste, et dans l'élite des esprits cultivés , que le goût des Athéniens se conserva et se polit encore, comme il est naturel au goût républicain de se raffiner en passant par l'oisive cour d'un monarque. Seulement pour les bienséances, les Romains, ainsi que les Grecs, furent toujours moins sévères que nous.
On a dit que leur langue était moins chaste que la nôtre ; c'était leur politesse qui était moins
Élém. Je LiUér. I. 2
dclicaie. La langue de Térence, de Cicéron et de Virgile , élail chaste quand on voulait et tant qu'on voulait : F Éiiéide en esl bien la preuve ; mais r Enéide devait être lue dans le salon de Livie, et c'était pour le cabinet de Julie que VÀrt d' aimer éldii écrit. Virgile et Ovide, Tacite et Pétrone, Sénèque et Juvénal, parlaient la même langue , et non pas le même langage. Horace était sévère et chaste le matin, licencieux le soir, selon qu'il écrivait pour le lever d'Auguste, ou pour le souper de Mécène.
Si donc le goût moderne a des lois plus austères, c'est dans l'esprit de la société , non dans le génie de la langue qu'en est la véritable cause ; c'est parce que l'imprimerie donne aux écrits tant de publicilé, que la licence n'a plus de voile; c'est parce qu'un style trop libre manquerait aux égards que l'usage prescrit; c'est que tout ce qu'on met au jour doit pouvoir passer sous les yeux de ce sexe aimable et difficile, dont le point d'honneur est dans la décence , et qui ne consent à venir animer, adoucir, embellir la triste société des hommes , qu'à condition que leur liberté respectera sa fière modestie. Ainsi la première des grâces à laquelle nos écrivains doivent sacrifier , c'est la pudeur.
De là tous ces ménagements, toutes ces adresses de style, toutes ces expressions vagues ou détournées, ces demi-jours, ces demi-teintes, en un mot ces délicatesses et ces finesses de lanq-age
SLn LE GOUT. ig
qui rendent aujourd'hui si difficile l'art d'écrire avec goût les choses de pur agrément. Et combien cet art d'éluder, dévoiler, de dissimuler , de rendre l'expression timide et modeste , lors même que la pensée ne l'est pas , combien cet art a dû se raffiner dans une langue où la galanterie et l'amour ont été si subtilement et si savamment analysés ! De combien de nuances devait être assortie la pale lie d'un peintre comme Racine, pour exprimer le caraclère de Phèdre de manière que d'honnêtes femmes pussent l'admirer sans rougir! Ainsi le désir de leur plaire , le devoir de les ménager, l'avanlage que la nature leur a donné sur nous pour la finesse des organes et l'extrême délicalesse de perception dans les détails ; enfin un droit acquis et assez légitinie de juger les arts d'agrément , une influence continuelle sur l'esprit de société , et un empire presque absolu sur l'opinion et l'usage, ont érigé les femmes en arbitres du goût j et il leur doit en même temps ses finesses les plus exquises, sa mobililé perpétuelle, et son excessive timidité.
Après avoir considéré le goût dans ses deux grandes relations , d'un côté avec la nature , de l'autre avec la société , il sera aisé de concevoir ce qu'il a du souffrir de la dépravation des esprits et des âmes dans des siècles de barbarie, à quelle perfection il a pu s'élever dans des temps de culture et d'émulation, et quelles ont été depuis les causes de sa décadence.
j'^iilie l'élaL de i'honiine sauvage et l'état de riiomme civilisé, et dans le passage de l'un à l'autre, est l'étal, de l'iionime barbare. Le sauvage, comme je l'ai conçu , serait l'homme de la nature; le barbare, au contraire, est un homme dénaturé : sa raison , ses mœurs , ses idées , ses sentiments, sont pervertis par des conventions et par des habitudes tout aussi artificielles que les modes du luxe et de la vanité.
Lorsque des hommes vagabonds, incultes, effrénés , se réunissent pour vivre ensemble , leurs passions ne tardent pas à fermenter; et de leur mélange s'exhalent des opinions insensées, d'absurdes superstitions, des mœurs bizarres ou atroces. C'est par ces dégradations qu'on a vu passer, dans tous les temps, l'espèce humaine, avant de recevoir les formes régulières de la civilisation.
Or on sent bien que dans cet état, toutes les idées de convenances doivent être obscurcies ; que toutes les sources des plaisirs intellectuels sont corrompues ; et que l'homme, ainsi dépravé, n'est plus susceptible d'aucun discernement dans les prédilections du sentiment et delà pensée.
Tirer les hommes de la barbarie , c'est donc commencer par les rendre à la nature , en corrigeant en eux tous ces vices acquis, tous ces travers de l'esprit et de l'ame ; et à mesure que l'un et l'autre se relèvent et se rectifient , le sentiment du vrai , du bien , du beau moral , enfin tous les rapporis , soit de l'homme avec l'homme ,
s li R L E G O U T . 2 J
soit tle l'homme avec la nature , se i établissent par degrés.
Mais clans ce passage, il doit y avoir un temps où les opinions , les mœurs , les formes sociales , à demi-dégagées de leur ancienne rouille, sont un mélange de barbarie et de civilisation : d'un coté , l'on commence à retrouver dans l'homme les traits d'une belle nature; et de l'autre, on y voit les marques encore récentes de l'abrutissement par où il a passé, et d'où il commence à sortir. Les nations alors ressemblent à ces figures monstrueuses , qu'on a peut-être imaginées pour exprimer allegoriquement l'état de l'homme à demi barbare, lorsqu'il commence à s'éclairer et à reprendre sa première noblesse. On voit, dans ces symboles , l'assemblage bizarre de la figure humaine et de celle des animaux. Tel a été l'esprit de l'homme et son caractère moral , dans de longues suites de siècles ; et la discordance de ses idées et de ses sentiments a produit celle de ses goûts. Les erreurs de l'esprit, les écarts de l'imagination , les fictions absurdes , les compositions déréglées, n'ont pas été l'effet de l'ignorance, mais de la dépravation : car l'ignorance ne produit rien ; c'est la nuit, le néant de l'anie : la barbarie en est le cahos ; Discordia scmina rcriim. Mais le propre de l'ignorance est de faire tout admirer. Les ébauches les plus grossières , les productions les plus infornies de l'art naissant, lui ont paru merveilleuses. Les poésies de
Ronsard , les tragédies de Jodelle , ont été , dans leur temps, des chefs- d'œuvres inimitables. L'art et le goût ont fait un pas de plus , et sont tombés dans une autre erreur.
L'art s'est persuadé que son mérite consistait dans des tours de force et d'adresse , dans de vaines subtilités , dans de puériles raffinements , dans une recherclie pénible de sentiments outrés , d'expressions étranges, d'antithèses forcées, d'hypjerboles extravagantes. La danse noble et simple n'est venue que long-lemps après les sauteurs et les voltigeurs; il en est de même de la saint éloquence et de la belle poésie. Rappelons-nous ce qu'on a raconté des sauvages de la Louisiane , lorsque dans le butin fait sur des Espagnols , ayant trouvé des ornements d'église, ils s'en firent des vêtements si ridiculement bizarres ; c'est ainsi que des écrivains ignorants et grossiers s'ajustent par lambeaux la dépouille des anciens :
Puvpurcus, late qui splendeat, uniis et aller Assuitur paiinus... (Horat.)
Et s'ils ont eux-mêmes quelque génie, leurs propres idées ne sont encore qu'un tissu bigarré de quelques beautés de rencontre , et d'une foule d'inepties, ou de grossières absurdités.
De ce mélange les exemples sont rares dans les ouvrages des anciens , parce que rien ne reste de leurs siècles de barbarie. Parmi nous Français , le contraste n'est pas encore assez marqué ,
SUR LE GOUT. 2a
parce que nos premiers artistes n'ont pas été de^ hommes de génie , et que dans leur grossièreté , on ne retrouve rien du grand caractère de la nature; chez nous le génie et le goût sont presque nés en même temps. Mais l'Angleterre nous présente deux exemples fameux de cet étonnant assemblage des plus grandes beautés de l'art et de ses plus bizarres difformités.
Que dans un extrait fait avec choix quelqu'un rassemble tous les traits de vérité, de naturel , d'éloquence et de force vraiment tragique , dont le génie de Shakespeare a été l'inventeur ; il n'est personne qui ne s'écrie : \ oilà le peintre de la nature, le confident de ses profonds secrets, l'homme de goût de tous les temps. Mais que dans ses ouvrages on trouve à chaque instant les plus absurdes invraisemblances , les plus dégoûtantes horreurs; que les mœurs en soient un mélange de bassesse et d'atrocité ; que l'action la plus noble j soit interrompue par de froides bouffonneries ; que les héros et la canaille s'j confondent, et qu'à côté d'un mot simple et sublime , se présente l'expression la plus outrée , la phis grossière , la plus rampante; on dira de lui : \ oilà le poète de la nature , que la barbarie de son siècle et de son pays a dépravé.
Milton est d'un temps plus récent; et l'on ne laisse pas de voir encore dans son poème , à coté des tableaux les plus touchants, les plus subUmes , les traces de cette ])arbarie qui dégrade
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l'esprit humain. Quoi de plus fortement conçu que ce caractère de Satan , qu'Homère lui aurait envié? Quoi de plus pur, de plus aimable , que la peinture de l'innocence et de la félicité de nos premiers pères, dans ce jardin où l'imagination du poète a reproduit l'univers naissant , et l'ouvrage de la création dans sa plus naïve Leauté? Quoi de plus absurde et de plus monstrueux que cet amas de fictions dont il a chargé son poème? Et peut-on ne pas reconnaître les rêves de la barbarie dans la transformation de l'ange rebelle en crapaud , dans ce vilain amas d'accouplements incestueux de Satan avec le Péché , et du Péché avec la Mort , et dans l'atelier des démons fabriquant du canon pour foudroyer les anges, et dans ces batailles où les démons sont cuirassés , et ou les anges sont pourfendus , etc. , etc.
Cet exemple et mille autres prouvent que l'imagination est la plus corruptible des facultés de l'ame. C'est par elle que la barbarie fait produire ses monstres , la superstition ses fantômes , l'erreur ses systèmes bizarres ; et de là toutes les fantaisies qui obscurcissent l'entendement et corrompent le sens intime , soit dans l'opinion et dans les mœurs des hommes , soit dans les conceptions du génie et les productions des arts.
La première cause de ces écarts de l'imagination , c'est sa liberté naturelle. Feindre et créer lui semble être pour elle un privilège sans limite, qui l'affrancliil de toutes les règles de vrai-
semblance et de convenance. Ainsi , plus la raison s'altère et le sentiment s'obscurcit, plus on voit que l'imagination est hardie mais vagabonde , impétueuse mais déréglée , et fertile en inventions qui ne diffèrent plus des rêves d'un malade.
Fclut œgri so/iinia , vaiiœ
Fingunlur species. . . . (IIorat.)
A cet égard, rectifier l'esprit; ce n'est donc que le ramener à la raison et à la nature ; c'est le bon sens qui est le précurseur , le restaurateur du bon goût.
Nous en voyons les effets dans la Grèce, où trois siècles après Homère , et plus d'un siècle avant Sopliocle et Euripide, la philosophie précéda les arts, et fut, pour ainsi dire, l'institutrice du génie. L'opinion, les préjugés, les conventions qui l'avaient devancée, la forcèrent de composer avec la superstition , et de capituler avec la barbarie ; de là une foule d'erreurs qu'elle fut obligée délaisser subsister ; mais dans tout le domaine qui lui fut accordé , et jusque dans ses fictions (car elle-même elle eut ses fables) , l'analogie et les convenances furent ses règles et ses lois. Aussi, dès la renaissance des lettres dans la Grèce, au temps d'Eschyle et de Sophocle , le goût se trouva-t-il formé : il n'y eut que Thespis de barbare.
Il n'en a pas été de même pour l'Europe moderne , où la philosophie n'est venue que très long-temps après les arts; il a fallu que , par in-
stinct , le g-énie se soit rendu lui-même à la nature-, et que, de sa propre lumière , il ait percé l'épais nuasre où dix siècles de barbarie l'avaient enseveli.
Mais à cet avantge qu'eurent sur nous les Grecs , se joint une autre cause des progrès que , d'un pas égal , firent chez eux l'art et le goût j et cette cause fut l'importance sérieuse et réelle qu'eurent d'abord les talents de l'esprit, et l'essor que prit le génie, animé par de grands objets.
Je ferai bientôt remarquer ailleurs quel était dans la Grèce l'objet politique et moral de la poésie héroïque, et surtout de la tragédie; quel était le rôle , ou plutôt le ministère du poète lyrique dans les conseils , dans les armées , dans les jeux solennels , et à la cour des rois. On verra de même quelle était la fonction de l'orateur dans la tribune : il était le conseil, le guide, le censeur de la république; il attaquait , il protégeait les premiers hommes de l'état.
L'historien , avec moins de crédit, n'avait pas moins de dignité : dépositaire de la gloire, organe de la renommée , témoin permanent de son siècle auprès de la postérité , quoi de plus imposant pour une nation amoureuse de la louange? Et quel ascendant de tels hommes n'avaient -ils pas sur l'opinion et s.\\v\e goût de la multitude ! En cherchant à lui plaire, ils l'instruisaient eux-mêmes. Ses écoles étaient le théâtre , la tribune, les fêtes olympiques; ses maîtres étaient ceux qu'elle y allait applaudir. C'est de Sophocle , d'Euripide ,
de Périclès, de Démos tliène, qu'elle apprenait à sentir le prix et l'excellence de leur art.
Mais si le peuple s'élevait à la liauleur des hommes de génie , ceux-ci , quelquefois , descendaient et s'abaissaient jusqu'au niveau du peuple. C'est une condition que le goût doit subir dans les états républicains. Car lorsqu'il s'agit de remuer une multitude assemblée, si les bienséances y peuvent moins qu'une grossière liberté, les lois du goût doivent dormir , ou se taire pour un moment. Les invectives dont s'accablaient Escliine et Démostbène , ne nous blessent pas moins que les sales plaisanteries et les injures dégoûtantes qu'Arist02>hane faisait vomir à ses acteurs. Mais ce n'est pas à nous que parlait Démosthène , ce n'est pas nous qu'Aristophane voulait soulever contre Cléon ; l'un et l'autre auraient manqué leur but, si à la place de ces grossièretés ils avaient mis ou la politesse d'Isocrate , ou l'élégance de Ménandre ; et Cicéron savait comme eux ce qu'il faisait , lorsque , pour accabler Antoine , pour dégrader et avilir Pison , il oubliait les bienséances. Le peuple est toujours peuple, et il est des moments où , pour s'en rendre maître^, il faut savoir lui ressembler. Catilina prenait toute espèce de mœurs ; l'éloquence républicaine prend toute espèce de langage. Il est impossible qu'à Londres un poète comique soit un homme de goûtj et un orateur des communes perd son temps s'il s'occupe à l'être.
Il n'en est pas moins vrai que plus l'art en lui-même a de puissants moyens, plus il est dispensé de ces indignes condescendances ; et ce sera toujours l'avantage de la haute littérature : car , tantlis que les petites choses éprouvent les révolutions des mœurs locales , des modes fugitives , et attendent tout leur succès des convenances du moment , les grandes choses participent de la stabilité des principes de la nature , et de ses rapports éternels.
L'art d'étonner l'imagination , d'élever les esprits , de remuer les âmes , d'exciter, d'apaiser les passions du cœur humain , est presque le même aujourd'hui que du temps de Sophocle , et que du temps de Démosthène; au lieu que les frivoles jeux de l'esprit de société sont soumis à tous les caprices d'un goût fantasque et passager.
Chez les Grecs , lorsque l'éloquence devint oiseuse , elle fut vague et vaine. Il y avait parmi les sophistes des honmies de génie, auxquels il ne manquait qu'une tribune , un peuple libre , et un Philippe, un Catilina , un Verres, pour les émouvoir. La preuve en est que, lorsque l'éloquence , dans ces temps de corruption , rencontra des objets véritablement dignes d'elle , on la vit reprendre aussitôt sa simplicité , sa vigueur et son antique majesté. Je n'en veux pour témoins que Libanius et Thémiste. Ce n'est donc jamais que par l'importance de ses fonctions que l'art est avcrli de sa dignité naturelle. Si sa propre gloire
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lui manque, il en cherche une autre , et celle-ci j l'est que vanité. Ce fut le vice d'Isocrate , et de lous ceux qui , comme lui, ne s'occupant que du soin de plaire , firent servir à divertir la Grèce , l'art que Périclès et Démosthène employaient à la dominer; et ce que je dis de l'éloquence , je le dis des lettres en général. L'affaire du goût dans les petites choses , c'est la parure ; dans les grandes , c'est la décence et une noble simplicité. Dans les arts intellectuels , comme dans les arts mécaniques , tout n'est pas riche par le fond : c'est assez souvent le travail qui fait le prix de la matière ; et ce prix est souvent aussi une valeur de convention. Alors ce n'est pas la beauté, mais la singularité du travail qui obtient la faveur de la mode. Au contraire, quand la nature en elle-même a sa beauté , son éclat , sa valeur , comme l'or et le diamant , peu d'industrie la met en œuvre; une forme simple , élégante et régulière lui suffit; et le génie, en produisant une grande pensée; un grand caractère , une situation pathétique , un sentiment sublime et vrai , un mouvement de passion entraînant par sa véhémence , déchirant par son énergie , défend en même temps à l'art de le gâter , et de l'embellir. Le goût consiste alors à respecter l'ouvrage de la nature , et à la laisser se montrer dans sa belle ingénuité. Telle est la différence des productions durables du génie, et des curiosités brillantes et fragiles qu'on appelle ouvrages de goût.
Mais dans les plus petites choses , la Grèce avait encore le sentiment d'un naturel aimable. Les modèles de la délicatesse se trouvent dans l'Antliolog-ie ; des grâces et de la volupté , dans les poésies d'Anacréon ; de la sensibilité la plus vive , dans l'ode de Saplio , ainsi que dans les élégies ijue les Latins ont imitées de Mimnerme et de Caliimaqiie. Théocrile a quelques détails dont la grossièreté nous blesse; mais il a des peintures d'une grâce touchante , et d'un naturel précieux. Enfin , dès que la comédie cessa d'être satirique et mordante , et qu'au lieu d'irriter le peuple elle ne voulut que l'instruire en l'amusant, rien ne fut comparable à l'élégance de Ménandre , si l'on en juge par celle de Térence , qui l'avait , nous dit-on , si fidèlement imité.
Ainsi, dans tous les genres de littérature, les Romains eurent de bons modèles ; et s'ils ne furent pas toujours assez heureux pour les atteindre, ils le furent assez pour les surpasser quelquefois. Ceci demande quelques réflexions sur les moyens donnés par la nature, d'étendre la sphère des arts.
Il en est du goût comme des mœurs : ce n'est pas en s'éloignant du naturel que les mœurs se perfectionnent ; c'est en le redressant lui-même, en corrigeant ce qu'il a d'âpreté , de grossièreté , de rudesse , en lui donnant , s'il a trop de mollesse , plus de vigueur et de ressort. De même , en fait de goût , l'art ne consiste pas à contrarier
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ia nature , mais à l'améliorer, à l'embellir en l'imitant, à faire mieux qu'elle, en faisant comme elle, en suivant ses inclinations, ses directions, ses mouvements , en observant ses révolutions et ses diverses métamorphoses , surtout en choisissant en elle les traits , les formes , les aspects , les accidents où la vérité donne le plus de charme à l'imitation. Je m'explique.
La vérité , dans les sciences exactes , n'a qu'un point, ou n'a qu'une ligne que doit suivre l'observateur. La vérité , dans les arts d'agréments , a une grande latitude. De là les différences et les gradations du bien au mieux , du commun à l'exquis, du médiocre à l'excellent, en fait de goût comme en fait de génie.
Une pensée, un sentiment, une image, un tableau , un caractère , une action a de la vérité, toutes les fois qu'on y reconnaît la nature ; et telle est , comme je l'ai dit, la vérité que l'on voit exprimée dans l'éliçquence des sauvages. Mais le naturel se compose de qualités et d'accidents qui varient selon les âges , les conditions , les climats, les formes de la société , et les plis divers qu'elle donne à l'esprit et au caractère. Ainsi la vérité diffère d'elle-même, non-seulement d'un^^uple à l'autre, d'un siècle à l'autre, maiif*lHms le même lieu et dans le même temps , d'un homme à l'autre , et dans le même homme , au gré des passions et des événements. Tout se ressemble au preii.icr coup d'œil ; mais bientôt , parmi ces
ressemblances g-énériques ; on aperçoit des diiférences spécifiques et locales , et puis encore des différences individuelles et accidentelles à l'infini. De là mille peintures du même caractère , de la même passion , du même vice , de la même vertu, qui ont toutes leur vérité. Mais cette vérité sera plus ou moins curieuse et intéressante, plus ou moins finement saisie , ou ingénieusement exprimée ; elle attachera plus ou moins l'esprit et l'ame ; elle aura plus ou moins d'agrément et d'attrait , selon le choix de son objet et les couleurs dont il sera peint. C'est ici que le goût s'exerce dans l'invention et le discernement du bien , du mieux , du mieux encore, et qu'on voit l'art réfléchi sur lui-même, s'observant, s'essayaat , déployant ses moyens , creusant plus avant dans ses sources , enfin , se corrigreant , se surpassant lui-même, et, non content de ses succès , se provoquant à de nouveaux efforts.
Voyez cent élèves rangés autour d'un modèle commun : leurs dessins lui ressemblent tous , et il n'y en a pas deux qui se ressemblent ; telle est la nature , au milieu des orateurs et des poètes. De là cette diversité inépuisable dans les productions^^ l'esprit et du génie imitateur.
Si^P|i|ï chacun , dans son point de vue , a bien saisi l'objet , et l'a bien exprimé , chacun , me direz-vous , n'a-t-il pas réussi? Non ; car ils n'ont pas tous également rempli l'intention de l'art , qui est d'intéresser et de plaire. C'est un lalent
que de bien rendre ce que l'on voit; mais tout ce qui frappe la vue n'est pas digne de la fixer : tous les événements ne sont pas mémorables ; tous les caractères ne sont pas attachants; toutes les situations, tous les accidents, tous les détails de la vie humaine ne sont pas curieux à peindre; et dans l'action même la plus intéressante, toutes les circonstances ne le sont pas. Une nature froide, commune, indifférente; une nature qui ne dit rien à l'ame et à l'esprit, ou qui ne dit pas ce que l'objet de l'art veut qu'elle dise , ou qui le dit trop faiblement, aura sa vérité, mais une vérité sans énergie, sans intérêt, sans agrément. Trouver en soi , ou dans la nature , la vérité relative à l'effet que se propose l'art, c'est l'invention du génie; la choisir ou la composer, comme le peintre sa couleur , et telle que l'art la demande, c'est l'inspiration du goût, et du goût le plus éclairé. Or on sent bien qu'il ne peut l'être ainsi, que par une étude assidue et profondément réfléchie, non - seulement de la simple nature, non-seulement de la nature cultivée et modifiée , mais des moyens , des procédés et des productions de l'art, des tentatives qu'il a faites, des succès qu'il a obtenus, des progrès qu'il peut faire encore; et tel fut -re goût des Romains.
Le mérite éminent des Grecs, et une gloire qui les distingue, est d'avoir été inventeurs, et de n'avoir eu pour modèles, et pour objets de
Élém. de Lit ter. I. à
comparaison , que la nature et leurs propres ouvraaes. Les îloniains, au contraire, furent iinitateurs. La Grèce leur transmit les arts : ce fut sa plus riche dépouille.
Gracia capta fevum l 'ictorem cepit , et artes Intulil agresti Latio. (Hokat.)
Tous ces arts ne leur semblèrent pas également dignes de leur émulation; mais dans celui de parler et d'écrire, après avoir été les disciples des Grecs, ils en devinrent les rivaux; et en s'elForcant de les atteindre, ils eurent quelquefois la gloire de les surpasser.
A ne regarder la poésie et l'éloquence que du coté du naturel, de l'énergie, et de ces beautés principales que le génie enfante , rien sans doute n'est au-dessus d'Homère , de Sophocle et de Démosthène. Mais si l'on réfléchit aux nouveaux degrés de perfection où l'art s'est élevé , toujours guidé par la nature, dans la poésie de Virgile, dans l'éloquence de Cicéron , l'on avouera que l'abondance , la variété , la souplesse , l'artifice prodigieux et les ressources infinies de Cicéron dans ses harangues ; que la richesse , l'économie , la perfection des détails, le mélange et l'accord de toutes les beautés et de toutes les grâces, dans les deux poèmes de Virgile, sont, au moins du côté du goûty des avantages que les imitateurs se sont donnés sur leurs modèles ; et ces deux exemples suffisent pour marquer les
progrès du goût y lorsque Fart veut se consulter en même temps que la nature, voir dans ce qu'il a fait ce qui lui reste. à faire, et se donner pour règle l'exemple de César :
NiL acliim reputans , si qiiid supercssst agenduin. (Lucan.J
J'ai dit qu'à Rome la poésie s'était formée à l'école de l'éloquence j et en effet, de l'une à l'autre, l'art d'intéresser et de plaire a tar.t d'analogie et tanL d'affinité, que tous les grands moyens en sont presque les mêmes, et que les règles de vraisemblance, de convenance, de bienséance, sont presque absolument communes au poète et à l'orateur : est fiiiitimus oratori poeta. (Ci G.)
Voyez dans les livres de Cicéron , sur les procédés de son art , quelles sont les sources du pathétique, et quelle espèce d'émotion il est possible de tirer de la nature et du fond de la cause, de la condition , de l'âge , du caractère , de la fortune, de la situation des jDersonnes et de leurs relations diverses; c'est pour le poète tragique la plus profonde des études. Voyez pour la narration , les circonstances où l'orateur doit appuyer, celles qu'il doit omettre, ou sur lesquelles fi doit glisser rapidement, ce qu'il doit relever, ce qu'il doit affaiblir, ce qu'il doit esquisser ou peindre , comment il peut rendre sensible l'action qu'il décrit, et de quels mouvements il la doit animer ; c'est encore là pour l'épopée la meil-
leure des théories. Consultez enfin ce grand maître sur les manœuvres du plaidoyer, sur l'attaque et sur la défense, la preuve et la réfutation, l'emploi des moyens pathétiques ; ce même art , s'il est appliqué à la scèn» passionnée (sauf le degré de véhémence et de chaleur qu'elle doit avoir), cet art , dis-je, nous donnera le dialogue le plus naturel, le plus vif et le plus pressant.
Je ne doute pas que les Grecs n'eussent la même théorie ; mais les Romains me semblent l'avoir portée encore plus loin , soit parce qu'ils partaient du point jusqu'oïl les Grecs étaient allés, soit parce qu'ils étaient pressés par cette ingénieuse et inventive nécessité, qui, dans l'urgence continuelle des grands périls et des grands besoins , aiguise l'industrie des hommes , comme l'instinct des animaux.
Dans Athènes comme dans Rome, un citoyen fait pour les grandes places avait un intérêt pressant et capital de se rendre éloquent. Sa fortune, son rang , ses fonctions publiques , l'exposaient tous les jours à la censure de la haine , aux délations de l'envie ; il fallait qu'il fut en défense. Mais à Rome , il avait à remuer et à conduire un peuple différent du peuple athénien. Il s'agissait pour lui de ménager non - seulement l'arrogance républicaine et l'orgueil des maîtres du monde , mais l'esprit plus jaloux , plus ombrageux encore des partis et des factions. De là cette frayeur avec laquelle Cicéron regardait les détroits, les écueils.
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les naufrages de l'éloquence populaire ; de là ces précautions timides avec lesquelles il naviguait sur cette mer si dangereuse , scopulosum atque infestam : précautions que Démosthène ou négligeait , ou prenait rarement avec un peuple qui n'était difficile que sur l'article de ses dieux ; qui se laissait tout dire avec franchise , pourvu qu'on dît tout aA'CC grâce ; et qu'on pouvait, en flattant son oreille, réprimander comme un enfant.
Aussi, comme pour la vigueur et la hardiesse de l'éloquence Rome n'avait rien de semblable aux harangues de Démosthène, la Grèce n'eut-elle jamais, dans l'éloquence insinuante, rien de pareil aux plaidoyers et aux harangues de Cicéron. L'un n'eut besoin que du courage d'un citoyen libre et sincère ; l'autre , au sénat et devant le peuple , autant et plus que devant César , eut besoin de toute la souplesse du plus habile courtisan.
Or, ces tours, ces détours, ces finesses de style, ces mouvements si mesurés, même avec l'air de l'abandon , ces couleurs si bien ménagées, ces touches quelquefois si fermes et quelquefois si délicates, et toujours au plus haut degré la convenance et l'à-propos, furent autant de leçons de goût que la poésie reçut de l'éloquence. Ajoutons-y l'urbanité, qui répondait à i'atticisme, mais qui tenait plus aux mœurs qu'au langage; un sentiment de dignité plus délicat et plus exquis; une philosophie qui, dans les bons
esprits , ainsi que dans les belles âmes , avait acquis plus de maturité ; enfin une connaissance du cœur humain, une analyse des passions plus méditée et plus profonde ; et nous ne serons plus surpris de trouver dans les ouvrages des Latins des beautés, des nuances, des développements, des traits d'un naturel exquis, que les Grecs ne connaissaient pas. On peut, je' crois, dire avec assurance , que ni les plaidoyers pour Ligarius et pour Milon , ni la harangue pour Marcellus , n'avaient de modèle dans la Grèce; et l'on peut assurer de même que la Grèce ne fut jamais en état de produire un poète galant comme Ovide, solide et brillant comme Horace, et accompli comme Virgile.
Le siècle même de Périclès ne concevait rien au-dessus d'Homère; et, du côté de l'invention et des belles formes poétiques, il n'a point encore son égal. Toutes les hautes conceptions qui appartiennent au génie, la grandeur de l'action;, celle des caractères, leur variété , leur contraste, leur vérité frappante , l'abondance et l'éclat des images, la rapidité des peintures, le mouvement, la chaleur, et la vie répandue dans les récits, ont fait d'Homère le premier des poètes , et Y irgile lui-même ne l'a point détrôné. Mais du côté du goût, combien n'a-t-il pas sur lui d'avantages! quelle dignité dans les mœurs de ses dieux ! quelle noblesse dans leur langage! quel sentiment délicat et juste des convenances, des bien-
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^caïK'cs , claiis les harangues de ses héros ! quel choix dans tous les traits qui expriment la douleur de la mère d'Eurjale et les regrets d'Evandre sur la mort de leurs fils I quelle supériorité d'inlention et d'intelligence dans tous les moyens qu'il a pris d'annoncer les destins de Rome et de flatter Auguste et les Romains ! quel art dans le bouclier d'Enée que d'y faire tracer, de la inain d'un dieu, l'histoire future de sa patrie, et de manière à pouvoir dire, lorsque Enée a reçu de la main de sa mère ce divin houclicr et qu'il le charge sur ses épaules ,
Attollens launevo Jcmianuiue. etjala nepotum !
Quel art plus merveilleux encore et quel sublime accord du génie et du goût dans la description des enfers ! Ta Mavcellus eris, . . . h/s daîiteni jura Caioiiem, ne sont pas du siècle d'Homère.
Homère a pu trouver dans la nature la scène des adieux d'Hector et d'Andromaque, et celle de Priam aux pieds d'Acliilje ; il aurait pu imaginer de même celle d'Euryale et de Nisus; mais il fallut toute l'éloquence du théâtre et de la tribune pour préparer Virgile à peindre le caractère de Didon. Euripide lui-même n'avait pas fait encore des études assez savantes de la passion de l'amour pour l'exprimer comme Virgile : la preuve en est le rôle de Phèdre , dans lequel Racine a laissé Euripide si loin de lui. Virgile devait être égalé, peut-être surpassé dans l'art
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de faire parler une amante ; mais ce ne pouvait être que dans un siècle où le sentiment de l'amour serait encore plus développé, plus exalté que dans le sien ; et entre Virgile et Racine , il devait s'écouler de longs siècles de barbarie.
A la renaissance des lettres, l'Italie moderne eut le même bonheur qu'avait eu l'Italie ancienne , d'être voisine de la Grèce , et d'en tirer immédiatement ses lumières et ses exemples.
L'orient , sous les empereurs jusqu'à l'invasion des Turcs ,. n'avait jamais été barbare ; les Muses y étaient endormies, mais n'en étaient pas exilées (i). Les lettres n'y fleurissaient pas, mais elles y étaient cultivées. Ce fut de là que l'Italie en tira comme les semences. Un siècle avant la chute de l'empire , on voit déjà les Grecs venir les répandre à Venise, à Florence, à Pavie, à Rome. Pétrarque et Roccace furent les disciples d'un savant de Thessalonique ; mais à la prise de Constantinople par Mahomet II , ce fut une émigration de gens de lettres, échappés des ruines de leur patrie et réfugiés en Toscane , où l'immortel Laurent de Médicis les reçut comme dans son sein.
Il ne faut donc pas s'étonner de l'avantage que l'Italie eut , au quinzième et au seizième siècles , sur tout le reste de l'Europe; de plus, elle avait
(i) Photius est du neuvième siècle, et Suidas est du dixième.
SURLEGOUT. /^L
eu celui d'être le centre de l'Eglise , dont le latin était la langue, corrompue à la vérité, mais assez analogue encore à celle du siècle d'Auguste pour en faciliter l'étude et en accélérer l'usage. L'italien lui-même en était dérivé , et son affinité avec elle la rendait comme populaire. Enfin , pour l'Italie, la lumière des lettres n'eut jamais d'éclipse totale.
Le commerce avec l'Orient , les relations des deux églises, leur rivalité, leurs querelles, le mouvement que donnaient aux esprits les hérésies et les conciles, la lecture habituelle des livres saints , l'étude des Pères de l'église, dont le plus grand nombre étaient nourris d'une saine littérature, et dont quelques-uns ne manquaient ni d'éloquence, ni de goût; d'un autre côté , le souvenir , l'exemple de l'ancienne Rome , les monuments de ses beaux-arts , et je ne sais quelle ombre de son génie qui errait toujours sur ses débris, n'avaient cessé d'entretenir une communication d'idées entre l'Italie et la Grèce , entre la Rome d'Auguste et la Rome de Léon X. Ainsi tout s'accorda pour hâter les progrès des lettres, renaissantes en Italie.
A Rome, on couronnait Pétrarque; Dante et Boccace florissaient; et nous en étions à Joinville. Jodelle , Ronsard et Garnier faisaient l'admiration et les délices de la France ; et ses seuls écrivains en prose, au moins dans la langue vulgaire, étaient Commine et Rabelais, tandis que
rilalie avait déjà produit Léonard i'Arétin , l'historien de Florence , Ange Poîiîien , Machiavel , Paul Jove , Guichardin , Jovian Pontahus; et en poètes , Fracastor , Sannazar , Vida , l'Arioste , Lasca , le Rusante , Dolcé ; enfin le Tasse avait précédé Brébeuf et Chapelain de soixante à quatrevingts ans ; et le siècle des Médicis , qui lut pour l'Italie le règne le plus florissant des lettres et des arts , était pour nous à peine le faible crépuscule d'un siècle de lumières.
Ce n'est pas qu'il n'y eût en France des hommes très instruits et très judicieux : dans aucun temps on n'en a vu à côté desquels on ne pût nommer L'Hôpital , Turnèbe , Muret , Aniyot , Montaigne , Bodin , Charron , La Boétie , d'Ossat , de Thou , Duvair, Jeannin , les deux Etiennes ; mais le savoir était isolé , la raison presque solitaire : ni l'esprit de la nation n'était encore assez débrouillé, ni ses mœurs assez dégrossies , ni sa langue assez défrichée , pour que les lettres , transplantées dans un climat si nouveau pour elles, y pussent de long-temps prospérer et fleurir.
La France avait de bons esprits , d'habiles politiques, de grands jurisconsultes , et même quelques philosophes ; mais le public y était encore superstitieux et fanatique.
L'astrologie , la magie , les possédés , les revenants, les sortilèges, les maléfices, les combats judiciaires , les lois qui les autorisaient; la théologie des écoles, la morale des casuistes, le ba-
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telage de la chaire , les farces pieuses du théâtre , les prestiges religieux dont on frappait la multitude , le zèle aveugle et sanguinaire dont l'enivraient des imposteurs , tout se ressentait du mélange d'un penple esclave des druides et du peuple barbare qui l'avait subjugué. Ainsi du reste de l'Europe. Partout la lumière des lettres avait à dissiper les ténèbres de l'ignorance; partout il fallait enlever cette rouille épaisse et profonde que dix siècles de barbarie avaient comme incrustée dans les esprits et dans les âmes; rendre l'entendement humain aux lumières de la nature , et redonner un caractère de noblesse et de dignité aux mœurs publiques , défigurées et dégradées jusqu'à l'abrutissement.
Sans cette grande métamorphose , quel mojen d'assimilation pouvait - il y avoir enlrele goilf des nations antiques et le grossier instinct des nations modernes? Tirer l'homme de cet étal et lui donner le discernement du vrai dans ses justes rapports, du bien, du beau, dans sa juste mesure , ne pouvait être que l'ouvrage du temps.
Cependant, comme il est des erreurs compatibles avec le génie des arts, le grand obstacle à la régénération des lettres et du goi^it ne venait pas de cette cause; et en effet , au milieu même des superstitions et des préjugés fanatiques , le Tasse avait fait un beau poème et l'Arioste un poème charmant. Mais, à la faveur d'une langue déjà épurée et polie , ils avaient su tout ennoblir;
et la langue française, quoique assez abondante, était encore loin d'acquérir ce caractère de no- Messe, d'élégance et de pureté , que Pétrarque et Machiavel, avant l'Arioste et le Tasse, avaient donné à la langue toscane. C'était cet instrument du génie et du goût qu'il fallait d'abord façonner.
Une langue répugne aux ouvrages de goût y non-seulement lorsqu'elle est pauvre, rude et grossière , mais aussi lorsqu'elle n'a qu'un ton , ou que tous les tons s'y confondent. C'est la souplesse et la variété qui font la grâce et le charme du style ; c'est par ses modulations qu'il s'élève ou s'abaisse au gré de la pensée , et qu'il se met d'accord avec les caractères et à l'unisson des sujets. Or une langue n'est susceptible de ces convenances du style qu'autant qu'elle a des tons gradués et distincts, depuis l'humble jusqu'au sublime, depuis le populaire jusques à l'héroïque , et qu'elle a de même des modes analogues à la douceur, à la mollesse, à l'énergie, à tous les sentiments , à toutes les passions, à tous les mouvements de l'ame; et c'est ce qui manquait, même à la langue de Montaigne.
Cette langue est franche , énergique et d'un tour vif et pittoresque , mais elle est trop souvent ignoble ; et , quoique par sa liberté, sa familiarité même, elle plaise dans des écrits dont l'abandon est le caractère, il n'en est pas moins vrai que dans les genres qui demandent toutes
les nuances du style et tontes ses délicatesses , dans les sujets surtout où la majesté du langage en est la bienséance, cette familiarité continue aurait été peu convenable. Lorsque Montaigne fait parler Auguste à Cinna, ou qu'Amyot traduit quelques vers d'Euripide , il n'est personne qui ne sente combien ce vieux langage manque de dignité.
Qu'on ne m'accuse pas de vouloir déprimer deux écrivains si recomraandables : ce vieux naturel de leur style a son attrait , et je le sens ; mais plus il était convenable dans un récit naît et simple, et d'ans le libre épancliement des pensées d'un pliilosoplie , moins il était propre à la majesté de l'éloquence et de la poésie ; et Mon* iaigne lui-même nous l'aurait avoué , lui qui a si bien apprécié les écrivains de l'antiquité , même du coté du langage ; lui qui avait l'oreille et l'ame assez sensibles aux beautés du style pour avoir reconnu que le poème des Géorgiques et le cinquième livre de V Enéide étaient ce que Virgile avait le mieux écrit. Il savait comme nous , sans doute , quelle diversité de couleurs et de tons une langue devait avoir pour s'élever à la hauteur de l'éloquence de Cicéron , de la poésie de Lucrèce , pour se donner la dignité et les grâces décentes du style de Virgile , et pour s'abaisser noblement à l'élégante familiarité du style de Térence, qu'il appelait lui-même la mignardise du langage latin.
Je dirai plus : si du temps de Montaigne , quelqu'un avait été capable d'assigner à la langue ses divers caractères , et d'en classer les mots , les tours et les images , comme on a fait depuis , pour varier les Ions et les degrés du style , c'eût été Montaigne lui-même ; mais son inclination pour un genre d'écrire libre, indolent, abandonné , coulant de source au gré de son humeur et de sa fantaisie , Féloignait trop de ces recherches. Tout dans sa langue lui a été bon , parce que tout lui était commode, et ce qu'il nous dit de ses études , nous pouvons l'appliquer à ses compositions : « Il n'est rien pourquoi je me (( veuille rompre la tête , non pas pour la science, « de quelque grand prix qu'elle soit. »
Marot, qui dans quelques épigrammes eut un peu de délicatesse, fut trop souvent grossier et bas. Les poètes du même temps qui voulurent hausser le ton donnèrent dansFenflure , et furent durs et guindés sans noblesse. Malherbe , le premier , sentit quel heureux choix de mots pouvait donner aux vers français de la pompe et de l'harmonie, et jusqu'où le style de l'ode pouvait s'élever sans efforts. Ce fut une grande leçon de goût pour les poètes à venir.
Balzac essaya d'ennoblir de même et d'élever la prose au ton de l'éloquence; mais il l'essaya dans des lettres, et avec une emphase et une affectation toute opposée au naturel et à Ja liberté du style épistolaire. Cette tentative ne laissa pas
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d'avoir un succès éclatant ; et Balzac parut un prodige, pour avoir appris à son siècle que notre prose, comme nos vers , pouvait être nombreuse et noble.
Dès lors le secret de donner à la langue de l'harmonie et de l'élévation cessa d'être inconnu. Lingende en profita, et il fut le premier qui mit de la décence et de la dignité dans le langage de la chaire.
Mais le grand apôtre du goût ^ le grand maître dans l'art d'écrire et de parler la langue sur tous les tons, ce lut Pascal.
Corneille, qui l'avait devancé, avait brillé d'une lumière plus éclatante, mais moins pure. Il avait créé les deux théâtres ; il avait donné , dans le Mcmtcur, le modèle du bon comique ; il avait inventé un genre de fable tragique , qui n'était pas celui des Grecs, et qui était plus analogue à nos mœurs : en l'inventant , il l'avait élevé au plus haut degré du sublime; il en avait pris le vrai ton, parlé souvent le vrai langage; et ses beaux vers sont beaux si naturellement , si simplement, si pleinement , qu'il n'y a rien de plus accompli. Personne enfin n'a autant fait que lui pour agrandir en nous l'idée du beau moral en poésie , et pour nous en faire éprouver le sentiment dans toute sa hauteur; et en cela le goût lui a dû infiniment plus qu'on ne pense. Je dis le goût, quoique ce fut ce qui lui manquait à luimême ; car des inspirations lumineuses et fré-
quentes lui en tenaient lieu : et pour profiter des exemples d'un homme de génie , ce n'est- pas à ses fautes que les habiles gens s'arrêtent ; ils s'attachent à ses beautés ; et lorsqu'il a fait le mieux possible , ils tâchent de faire comme lui , aussi bien que lui , mieux que lui. Qu'importait à Racine et à Voltaire que Corneille eût fait Théodore, et Pertharite , et Siiréna? Tout cela était nul pour eux , comme il devait l'être pour nous. Ce sont les belles scènes du Cid , de Cinna y des Horaces , de Poïieucte y de Rodogiine y qu'ils méditaient dans leur jeunesse, et qui étaient pour eux des leçons de goût dans ce qu'il j a de plus rare , de plus difficile à saisir, le beau idéal dans les mœurs , le sublime dans l'expression. Mais si Corneille fut pour le goût un merveilleux inspirateur , il fut encore un plus dangereux guide; il donna de hautes leçons, mais il donna de mauvais exemples , même dans ses plus beaux ouvrages , et la gloire d'être infaillible était réservé à Pascal.
Cet esprit à la fois original et naturel , et aussi simple que transcendant, semblait fait pour être le symbole, l'image vivante du goût. Ce fut de lui que son siècle apprit a cribler, si j'ose le dire , et à purger la langue écrite des impuretés de la langue usuelle , et à trier, non-seulement ce qui convenait au langage de la satire et de la comédie, mais au langage de la haute éloquence, mais au stvle plus tempéré de la saine philosopliie.
SUR LE GOUT. 4c)
Les premières des Provinciales furent des leçons pour Molière ; les dernières , pour Bossuet ; et ses Pensées ont appris aux philosophes qui l'ont suivi, quelle devait être la pureté et la dignité de leur langue. Jamais homme n'a eu dans un plus haut degré de justesse le sentiment des convenances et des convenances durables : aussi voit-on qu'il n'a point veilli , et il ne vieillira jamais.
Avec tant de délicatesse dans l'organe du i^^oùL , il put ne pas aimer Montaigne; mais il l'estimait plus qu'il ne croyait , ou qu'il n'osait se l'avouer: il parcourait ce champ fécond et négligé en botaniste habile et sage, c'est là qu'il s'était enrichi; et il est aussi vraisemblable que sans Montaigne on n'eût pas eu Pascal , qu'il l'est que sans Corneille on n'eût pas eu Racine. Les Romains , chargés des dépouilles de leurs voisins , les méprisaient : Port-Rojal et Pascal eurent le même orgueil. Soyons plus justes à leur égard , et reconnaissons que le goût sévère et pur de cette école contribua grandement à former celui des gens de lettres et celui du public.
Dans la jeunesse de Louis XIV , l'amour des lettres , passion nouvelle , était dans toute sa ferveur. L'Académie Française était fondée , et s'occupait assiduement à former , à fixer la langue en assignant à chaque mot son vrai sens , sa valeur, ses acceptions diverses, et le caractère de noblesse oi] de familiarité qui.devaitlui marquer sa place. En même temps les mœurs de la société
Elém. de Liltér. I. -l
5o ESSAI
se polissaient. La fleur de la iio)):esse , attirée à Paris par le cardinal de Richelieu , formait la cour d'un roi jeune , heureux, ^^alant , magnifique, passionnément épris de toutes les sortes de gloire. délicat sur les bienséances , sensible à tous les plaisirs nobles , fait pour être lui-même un modèle de dignité, et, par un naturel qui suppléait en lui aux lumières qu'il n'avait pas , juste appréciateur du mérite dans les lettres et dans les arts. Autour de lui, et à son exemple , sa cour attentive aux progrès des talents, occupée de leurs travaux, intéressée à leur rivalité, à leurs succès, à leurs querelles, se plaisant à les animer pour jouir de leur jalousie et de leur émulation ; la ville , à l'envi de la cour , s'étudiant à suivre tous les goûts du monarque ; enfin , soit l'attrait de la mode , soit l'attrait de la nouveauté, tout un monde passionné pour les productions du génie , s'instruisant pour en mieux jouir, et faisant foule avec la même ardeur autour des chaires de Bourdaloue, de Bossuet et de Fléchier , et aux théâtres de Corneille, de Molière et du jeune Racine; telle fut, dans tous les esprits, l'action et la réaction des gens de lettres sur le public , du public sur les gens de lettres (i). Il flillait alors, ou jamais, que le goût se perfectionnât.
(i) c( C'était un temps (lii^ne de l'attention des temps à venir, dit Voltaire, que celui où les héros de Corneille et de Racine , les personnages de Molière, les voix des Bossuet et
On conçoit bien pourtant qu'il y eut d'abord , dans ce concours d'écrivains et de connaisseurs , une infinité de prétentions manquées, et de fausses lueurs d'esprit , de talent et de goût. Chaque société eut ses prédiicclions , chaque bel-esprit eut son cercle , chaque talent ses ennemis. Avant de juger, c'était peu de ne pas entendre, on se passionnait. Les tribunaux les pkis célèbres étaient souvent les plus injustes. Ici, Pradon avait des Mécènes , et Racine des détracteurs ; là , Chapelain était admiré en récitant les vers de la Pucelle; ailleurs, c'étaient les Scudéri qu'on exaltait, en déprimant Corneille; Boursault avait des partisans qui le préféraient à Molière. Tout semblait confondu. C'était dans ce moment de fermentation et de trouble que l'esprit public s'épurait, comme le vin en jetant son écume. Tout ce que demande l'opinion pour se rectifier, tout ce que demande le goût pour se polir, c'est du mouvement. Ce n'est même qu'à force d'agitation, de combats , de révolutions en tous sens , que la vérité se dégage; car après ce tumulte, les passions se calment , les partialités cessent , les pré-
des Bourdaîoue, se faisaient enlenclre à Louis XIV, à 3Iadame , si célèbre par son goût , à un Condé , à un Turenne , à un ColLert, et à cette foule d'hommes supérieurs en tout genre. Ce temps ne se trouvera plus où un clucdeLaRocIiefbucault, Tauteur des Maximes , au sortir de la conversation d'un Pascal , d'un Arnauld , allait au théâtre de Corneille. 'J
veillions se dissipent, l'opinion se fixe à la fin; et regardez au fond du creuset , la vérité y reste pure comme l'or.
Ce n'est donc pas ce flux et ce reflux de sentiments contraires, de jugements épars , d'opinions hétérogènes, qui décident du goût de tout un siècle; c'est leur résultat, c'est l'ensemble et la somme de l'opinion publique. Or , voyez sous Louis XIV, quels furent les hommes vraiment célèbres; et à leur tête, vous trouverez les auteurs de Cinna , du Misanthrope , d'Ipliigénie , des Oraisons funèbres de Turenne et du grand Condé; vous y trouverez ce La Fontaine que la cour dédaignait et mettait en oubli; ce Fénélon, que Louis Xiy avait le malheur de ne pas aimer , et le malheur plus grand de regarder comme un bel - esprit chimérique ; vous y trouverez ce Boileau , qui s'était fait tant d'ennemis , et ce Ouinault , que Boileau lui-même s'elForcait inutilement de décrier et d'avilir. Tout le monde avait eu ses torts ; le public seul enfin se trouva juste. Concluons que le siècle du génie fut aussi le siècle du goût : ajoutons , et d'un goût plus délicat, plus fin, plus éclairé que celui de Rome et d'Athènes.
Les Romains, je l'avoue, ont, en fait d'éloquence, l'avantage d'un artifice plus savant et plus raffiné; et, quoique Bourdaloue et Massillon m'étonnent, l'un par l'accord parfait de son langage avec son ministère, et par le secret merveil-
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leiix de concilier, comme sans aii , l'espiil de l'Evangile avec celui du monde, et toutes les bienséances du caractère apostolique, avec le ton et le langage que la cour la plus spirituelle et la plus polie de l'univers exigeait de son orateur ; l'autre pour avoir su jeter sur l'éloquence la plus soignée , la plus étudiée , un voile de décence , de dignité, de simplicité môme , qui, en déguisant le soin de plaire , n'y laisse voir que le don naturel de persuader et de louclier; enfin, dans l'éloquence de Bossuet , tout inculte qu'elle veut paraître . quoique je sois bien éloigné de prendre pour un manque de goi'u ces négligences réfléchies , ces licences préméditées , ces savantes incorrections, qui lui donnent en même temps plus de force et de vérité ; cependant, vu la différence de la tribune et de la chaire , la liberté , l'autorité , la sécurité que donne celle-ci , et les détresses continuelles où l'autre engageait l'orateur , je crois encore que du coté du goût couiww de l'art et du génie, notre éloquence n'a rien d'égal à l'éloquence des Romains. Il était plus l'acile d'excuser Turenne , devant un auditoiie pour qui la guerre civile était un songe , que de justifier Ligarius devant César.
IVfais, à l'égard de la poésie, j'oserai dire que le génie antique n'a rien produit , en fait de goût , d'aussi difficile et d'aussi parfait que nos chefsd'œuvre dramatiques. Pour s'en convaincre, il suffirait de comparer la Phèdre et l'Tphigénie de
Racine à celles d'Euripide ; il suffirait de mettre Aristophane , Plante , et Térence lui-même à côté de Molière. Ce bean tissn de l'action, où tout est si bien à sa place , si bien lié , si bien d'accord ensemble, ces gradations, ces nnances dans la peinture des caractères , cette profonde intelligence des affections de l'ame et de ses passions, tous ces secrets que nos deux poètes ont dérobés à la nature , et si subtilement tirés du fond du cœur humain; tout cela, dis- je , aurait peutêtre fort étonné Ménandre et Euripide. Le rôle de Joad , ni celui deRoxane, ni celui d'Hermione, ni ceux de Néron , d'Agrippine , et de Narcisse , et de Burrhus , quoique tracés d'après Tacite, ne sont pas esquissés à la manière antique; ils sont peints et finis d'un goût que les Grecs ne connaissaient pas.
Souffrez quelques froideurs, sans les faire éclater; Et n'avertissez pas la cour de vous quitter.
Sont des vers faits au retour de Versailles. Il y en a mille dans Racine , qui n'auraient jamais pu venir à un poète grec ou latin. Ce sont des fruits uniquement propres au climat qui les a fait naître ; je veux dire, les fruits d'une société continuellement occupée à démêler tous les mouvements, tous les intérêts , tous les ressorts du cœur humain , à épier toutes ses faiblesses , et à saisir , dans les caractères, tous les reflets des vertus sur les vices , et des vices sur les vertus. Ce fut ce
muiule , plus raffiné que le peuple d'Atliènes el que celui de Rome , qui fut l'école de Racine.
Les mœurs comiques sont plus locales que celles de la tragédie. Mais l'idée que nous»avons du comique ancien ne nous y fait rien voir d'un discernement aussi vif, d'une science aussi profonde et de l'homme et des hommes, que le comique de Molière , et dans leur genre , le Tartufe, le Misanthrope y les Femmes savantes , ne sont pas moins, comme ouvrages de goût, que comme ouvrages de génie, ce qu'il y a de plus rare au monde. Molière a su , comme les anciens , faire parler des valets fourbes , des vieillards chagrins ou crédules; mais lequel des anciens aurait fait parler comme lui, un Alcesle, une Célimcne, un Tartufe, une Agnès, un Chrysale? Aristophane et Plante ne sont que des farceurs auprès d'un comique si vrai, si fin , si naturel. Térence est plus délicat, il est vrai ; mais est-il aussi pénétrant? son comique a-t-il le relief et la vigueur de celui de Molière? Térence a-t-il ce coup d'œil à la fois philosophique et poétique , auquel un ridicule n'a jamais échappé? Cette pénétration , me direz-vous , est du génie. Oui , j'en conviens ; mais cette justesse est du goiït.
L'art dramatique n'est pas le seul où la finesse du sens du goût soit plus marquée dans les modernes. Athènes et Rome n'ont jamais eu rien de comparable au naturel ingénieux, sensible, animé . plein de grâces , de madame de Sévigné ;
au naturel plus précieux encore de ce bon La Fontaine, qui a laissé Phèdre si loin de lui. Dans les lettres de Sévigné , l'on voit distinctement ce que l'esprit de société avait acquis de politesse , d'élég-ance, de mobilité, de souplesse, d'agrément dans sa négligence, de finesse dans sa malice, de noblesse dans sa gaieté , de grâce et de décence dans son abandon même et dans toute sa liberté : on y voit les progrès rapides que le bon esprit avait fait faire au goût , depuis le temps peu éloigné où Balzac et Voiture étaient les merveilles du siècle. Dans les Fables de La Fontaine , on voit tout ce que l'art avait appris à faire , sans se déceler un moment, et sans cesser de ressembler au pur instinct de la nature. Madame de Sevigné a laissé douter si elle avait le goût des grandes choses ; mais celui des petites ne fut jamais plus pur, plus délicat que dans ses lettres; elles en sont un modèle achevé. La Fontaine a persuadé qu'il n'y avait , dans son talent , qu'une simplicité naïve; et jamais la sagacité de l'intelligence et de l'observation n'a été à un plus haut point. Le goût , dans Sévigné , était le sentiment exquis des convenances sociales : le goût , dans La Fontaine , était le sentiment profond des convenances naturelles ; et ce sentiment , il l'avait appliqué, non-seulement aux mœurs des hommes , mais à celles des animaux. Phèdre est simple , élégant, précis : c'est beaucoup; ce n'est rien au prix de La Fontaine. Celui-ci est riche, abondant,
varié, brillant d'invenlion dans les idées, de coloris dans les images , et d'un bonheur si imprévu , si singulier dans tout ce qu'il invente , qu'on croit toujours que c'est une rencontre , tant ce qu'il a de plus ingénieux paraît simple et peu réfléchi.
L'Arioste a mêlé le plaisant avec le sublime ; mais on voit que ce n'est qu'un jeu : on dit, l'Arioste s'égaie; et l'on veut bien s'égayer avec lui. La Fontaine a mêlé le sublime avec le naïf; il a changé de ton et de couleur aussi hardiment que l'Arioste, plus souvent même et plus rapidement; non pas en poète folâtre, et qui se joue de son art , mais sans y entendre finesse , et de l'air de la bonne foi; cependant, telle est sa magie , que ce mélange est d'un goût exquis , parce que l'à-propos en fait la vraisemblance, et que sur tous les [ons il conserve son naturel. Examinez bien les peintures où il a mis le plus de poéfie, vous n'y trouverez pas un trait que l'art se soit permis comme pur ornement de luxe. L'esprit, le génie y étincelle, sans qu'une seule fois on le soupçonne d'avoir voulu briller. Ce qu'il a dit, il fallait le dire, et pour le dire le mieux possible et le plus naturellement , il fallait le dire comme il l'a dit, quoiqu'il soit, dans l'expression, le plus hardi de tous nos poètes. Assurément cet art de dissimuler l'art, n'était pas connu des anciens.
Le goût en était là lorsque Boileau composa
Ob E s s A T
V Art poétique. Cet ouvrage, qui mit le comble à sa célébrité et à l'autorité qu'il avait dans les lettres, fut donc un peu tardif : il ne laissa pas d'être utile. Il n'apprit rien aux maîtres de Fart , mais il grossit le nombre de leurs justes appréciateurs. Il acheva d'apprendre à la multitude à n'estimer que des beautés réelles ; il acheva de la guérir de ses vieilles admirations pour des poèmes sans poésie , pour des romans sans vraisemblance ; il acheva de décrier ce faux bel-esprit, dont Molière avait fait justice en plein théâtre , et qui ne laissait pas encore de se produire dans le monde. Ainsi Boileau, critique peu sensible, mais judicieux et solide, ne fut pas le restaurateur du goût ; il en fut le vengeur et le conservateur. Il n'apprit pas aux poètes de son temps à bien faire des vers ; car les belles scènes de Cinna et des Horaces , ces grands modèles de la versification française , étaient écrites lorsque Boileau ne faisait encore que d'assez mauvaises satires ; et le Misanthîvpe, le Tartufe^ les Femmes savantes y Britannicus , Andromaque y Iphigénie , et les Fables de La Fontaine, avaient précédé V Art poétique : mais il fit la guerre aux mauvais écrivains , et déshonora leurs exemples ; il fit sentir aux jeunes gens les bienséances de tous les stjles ; il donna de chacun des genres une idée nette et précise; et s'il n'eût pas cette délicatesse de sentiment qui démêle, comme dit Voltaire, une beauté parmi des défauts, un défaut parmi
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des beautés; s'il mit Voiture à côté d'Horace; s'il confondit Lucain avec Brébeuf dans son mépris pour la PJtarsale ; s'il ne sut point aimer Ouinault (i) ; s'il ne sut point admirer le Tasse ; si, dans r Art poétique il oublia ou dédaigna de nommer La Fontaine, il connut du moins ces vérités premières qui sont des règles éternelles; il les grava dans les esprits avec des traits ineffaçables ; et c'est peut -être grâce aux lumières qu'il nous transmit dans sa vieillesse, que la génération suivante a été plus juste que lui.
Je vais hasarder un paradoxe que je tâcherai d'expliquer : c'est que notre siècle a été, en même temps , l'époque de la perfection du goût et de sa décadence. Il s'annonça d'abord sous de mauvais auspices , par la trop célèbre dispute sur les anciens et les modernes. Je crois avoir fait voir ailleurs , que dans cette querelle tout le monde avait tort. Mais ce qu'on y aperçoit bien clairement , du côté des modernes , c'est que le goût des lettres avait perdu de son attrait; que, dans un grand nombre de bons esprits , une raison analytique avait éteint l'imagination ; et que des arts où elle domine , le charme était presque dé-
(i) « Si on trouvait dans f antiquité un poème comme Armide ou comme Atys, avec quelle idolâtrie il serait reçu ! maisQuinaulte'taitmoderne... IlmanquaitàBoileau d'avoir sacrifié aux Grâces. Il cliercha, en vain, toute sa vie, à humilier un liomme qui n'était connu que par elles. » (Volt.)
truit , et l'illusion dissipée. Alors on donna clans l'excès opposé à l'enthousiasme. La critique devint subtile, et fut sèche et minutieuse. L'espril , pour juger le génie , se mit à la place de l'anie. On voulut tout assujettir aux lois de nos usages fugitifs, ne rien céder à la nature , ne rien passer aux mœurs antiques, rien à l'essor de l'imagination et aux élans de la pensée ; réduire la poésie à la précision des idéi^ métaphysiques , et la contraindre à raisonner ce qui n'est fait que pour être senti. C'en était fait du goût ^ si ce système eût prévalu.
C'en était fait encore, si la doctrine du parti des anciens avait été prise à la lettre ; car pour avoir la foi que demandaient leurs zélateurs, il aurait fallu renoncer aux lumières du sens intime, tout admirer jusqu'au sommeil et aux rêveries du bon Homère ; et au moyen des commentaires , des autorités , des exemples , il n'était rien qu'on n'eût fait passer pour être beau et dans le goût antique. Le poème de Chapelain , avec des notes à la Dacier, eût été une œuvre admirable.
Heureusement il s'éleva un homme digne d'apprécier et les anciens et les modernes , qui commença par les étudier avec l'avidité d'une jeunesse ardente , et qui , bientôt s'égalant lui-même aux plus illustres , acquit le droit de les juger.
Jamais homme de lettres , dans aucun siècle, n'a essuyé autant de contradictions et d'iniquités que Voltaire en éclairant le sien. Mais tout
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sensible qu'il était à l'injure , il eut le courage de la souffrir; et après avoir soixante ans lutté contre l'envie , il a fini par l'étouffer. Cette gloire , si long- temps disputée à celui qui faisait celle de son siècle , est venue enfin, aux acclamations de tout un peuple reconnaissant et juste, couronner la vieillesse de ce grand homme , et environner son tombeau.
C'était sous lui que s'était formée cette école de goût , qui , sans distinction ni de temps ni de lieux, sans partialité, sans envie, et l'esprit également libre de superstition pour les anciens, de complaisance pour les modernes , les pesa tous dans la même balance , en connut le fort et le faible, et tenant un juste milieu entre une admiration folle et un dénigrement encore plus insensé, reçut les impressions de l'art, comme celles de la nature , avec <;ette bonne foi simple , que doit toujours avoir la conscience du goût.
Ce fut alors que les beaux siècles de Périclès , d'Alexandre et d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV, eurent de vrais estimateurs. Ce fut alors que cet Homère , qui fait son époque à lui seul , fut admiré , non pas comme un dieu infaillible , mais comme un génie étonnant ; et qu'en faveur de ses grandes beautés , on lui passa ses contes puérils, ses comparaisons exubérantes, ses harangues hors de saison, ses combats trop accumulés, ses faiblesses, et ses longueurs. Virgile, son rival , fui apprécié de même et avec la
même équité. Jamais admiration plus pure que celle dont jouit encore cette belle moitié de y Enéide qu'il avait perfectionnée; et dans celle qu'il a laissée imparfaite en mourant , s'il n'j a pas un défaut que l'on n'ait aperçu et modestement observé, y a-t-il une seule beauté qu'on n'ait pas vivement sentie?
Quelques faux brillants dans le Tasse ont -ils détruit pour nous l'effet de ses peintures? Tmicrèchy Herminie et Clorinde, Renaud et Arniide , ne sont -ils pas aussi présents à nos esprits que Hector, Àclùlle, Andromacjiie et DidonP et dans les combats qu'il décrit , dans les scènes attendrissantes qu'il y mêle avec tant de charme , dans ces tableaux si variés, dans cette poésie aimable, et belle encore auprès de celle de Yirgile , est-ce par du clinquant que nous nous laissons éblouir?
Il en est de la tragédie comme de l'épopée. Dans les anciens , la simplicité, la vérité, le pathétique, le naturel dans le dialogue; chez les modernes , la belle ordonnance de l'action , le tissu de l'intrigue, l'art, plus savant qu'il ne le fut jamais , d'amener les situations, et d'en préparer les effets , le jeu des passions actives, leurs développements et leurs gradations , la grande manière de fondre l'histoire dans la poésie, tout a été senti et justement apprécié.
Quels monuments de goût , que les Eloges de Fénélon , de xMolière , de La Fontaine , que nous avons vus couronnés î Quels monuments àe goût.
que les Eloges de Bossuet , de Massillon , de Destouches , par d'Alembert ! Quel monument de goût que cet ouvrage que Thomas a eu la modestie d'intituler, Essai sur les éloges y et auquel nul ouvrage de critique, soit ancien, soit moderne , à la réserve du livre de Cicéron sur les illustres orateurs , n'est digne d'être comparé !
Enfin , quel monument de goût que les notes de \oltaire sur le théâtre de Corneille!
Mais ce qui est plus rare encore que ce goût de critique et de spéculation , quels modèles àe goût dans les écrits de ce grand homme ! Depuis le ton le plus familier, jusqu'au ton le plus héroïque, qui jamais a eu comme lui ce sentiment délicat et fin des propriétés du stjle , et de ses différences ; et qui jamais avec plus de justesse nous en a marqué les degrés? Quelle élégance et quelle aisance noble dans ses poésies fugitives ! Quelle belle simplicité dans le stjle attrayant dont il écrit l'histoire! Quelle grâce et quel enjouement il prête à la philosophie! Quelle majesté, quel éclat, quelle diversité de tons et de couleurs il donne au langage tragique î moins fini que Racine , moins châtié, moins pur, moins attentif, ou , si l'on veut, moins adroit à lier ensemble tous les ressorts de l'action ; mais plus véhément , plus fécond , plus varié, plus profondément pathétique, et plus fidèle aux mœurs locales, auxquelles Racine , quelquefois , avait trop mêlé de nos mœurs.
Je ne dis pas que dans le poème épique , du
côté de l'invention , il ait égalé ses rivaux. Le dessin de la Henriade avait été conçu dans un âge où la pensée n'a pas encore acquis tout son accroissement^ ni le génie toutes ses forces : l'ouvrage s'en est ressenti. Mais du côté du ^oûty y a-t-il rien de plus achevé? Récils, descriptions, images, comparaisons, portraits, détails de toute espèce , emploi du merveilleux et de l'allégorie , discours et scènes dramatiques , tout dans ce poème est aujourd'hui d'une correction presque irrépréhensible. S'il n'a pas l'intérêt du Tasse , le charme de Virgile , la magnificence d'Homère , au moins n'a-t-il aucun de leurs défauts.
Mais le goût de Voltaire a-t-il été le goût du siècle où Voltaire a fleuri? D'abord, il a été le goût de presque tous les écrivains célèbres; et si l'on m'oppose cette foule de critiques ineptes , de satires obscures , de productions éphémères , dont le public a été inondé, je répondrai qu'une douzaine de bons auteurs ont décidé le caractère et la réputation du siècle de Louis XIV ; qu'il n'en reste pas même autant du beau siècle d'Auguste , ni de celui de Périclès , qu'il en reste encore moins du temps des Médicis ; et qu'il est juste de ne compter de même du siècle où nous vivons, que ce qui est digne de mémoire.
Si, de loin, nous jetons les yeux sur une prairie émaillée , nous n'en voyons que la surface ; elle nous paraît toute en fleurs : si nous
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la traversons , nous y trouvons à chaque pas des chardons hérissés et des ronces rampantes; les fleurs, plus clair- sernées , ne nous enchantent plus. C'est là noire façon de voir les siècles passés et le nôtre. Mais supposons-nous à la même distance où seront nos neveux , de ce champ que nous parcourons. Et de ce temps si décrié par des gens qui se vantent de n'être d'aucun siècle , et qui en effet ne seront d'aucun , ne voyons plus que ce qui domine , et ce qui seul en restera : au barreau , les Cochin , les Le Normand , les de Gènes, et les élèves qu'ils ont formés : en chaire, non pas des émules de Bossuet et de Massillon , mais des hommes qui , par le goût , et quelques-uns par l'éloquence, sont dignes d'être appelés leurs disciples : sur la scène tragique , un Voltaire (j'ajouterais un Grébillon, si je parlais seulement de génie), et sur les traces de Voltaire , d'heureux talents qu'il a cultivés de ses mains : sur le théâtre de Molière, le Philosophe marié, le Glorieux j la Métronianie , les Dehors trompeurs , le Méchant, et un grand nombre de petites pièces comiques d'une touche fine et légère, riants tableaux, qui attesteront des mœurs frivoles , mais un goût épuré : dans le genre lyrique un Rousseau, aussi harmonieux que Malherbe , et supérieur à lui pour l'éclat des images , la richesse, la majesté et la pompe de l'expression : dans le didactique , des poèmes d'un style pur, mélodieux, sensible, d'un coloris brillant
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