‹ Eléments de littérature (volume 5)Chapitre 5 sur 16 · K L 1^ IVI E L\ T S · texte numérisé non relu

K L 1^ IVI E L\ T S

et des anciens. Ce serait d'abord , comme nous l'avons dit , de comparer les espaces des temps , de faire voir d'un côté mille ans écoulés , seulement depuis Homère jusqu'à Tacite, et de l'autre côté, tout au plus un ou deux siècles de culture; d'observer ensuite ce qu'un demi -siècle a mis depuis dans la balance. On pourrait dire alors : Voilà ce qu'a donné l'espace de soixante années. Qu'on attende encore quelques siècles ; et quand les temps seront égaux , on aura droit de comparer les hommes.

On rapprocherait ensuite les circonstances locales, celles des hommes et des temps. Et combien , du côté de la poésie , comme de l'éloquence et de l'histoire , les modernes n'auraient-ils pas de gloire , d'avoir surmonté tant d'obstacles pour approcher des anciens? Koyez l'article Poésie.

C'était ainsi, ce me semble, que cette cause devait être plaidée. Si l'on ne se passionnait que pour la vérité , on serait juste , impartial comme elle : mais on se passionne pour son opinion ; et la vanité veut avoir raison, à quelque prix que ce soit.

Le parallèle de Perrault dans la partie des arts , est d'un homme plus éclairé , mais présumant trop de ses forces , ou plutôt donnant trop à l'adulation. Quand il serait vrai que les modernes auraient égalé les anciens ex\ sculpture, en architecture , la gloire de ces deux arts n'en serait pas moins tout entière ou presque tout

entière à ceux qui, les ayant créés, les ont portés à un point d'élégance , de correction , de nol)lesse , digne de servir de modèle. On a beau dire qu'on peut ajouter aux beautés de l'arcliitecture ancienne : cela n'est pas arrivé encore. On a donné plus de hardiesse et de commodité aux édifices , c'est le fruit de l'expérience ; mais plus d'élégance et de majesté , non : or c'est là le fruit du génie.

Quant à la peinture et à la musique, il faut savoir douter des prodiges que l'on nous vante, mais ne pas assurer , sur des preuves légères , que ces arts n'étaient qu'au berceau ; que les anciens , qui cliantaient sur la Ijre , ne se doutaient pas des accords ; que dans la peinture ils n'avaient ni la magie du clair-obscur, ni l'une et l'autre perspective : ne pas juger d'Athènes d'àprès Pompéia; et présumer qu'un peuple, dont les organes étaient si délicats et le goût si fin et si juste , ne se serait point passionné pour ces deux arts , s'ils n'avaient pas été à peu près de niveau avec ceux où il excellait. Apelles, Timante, Action en auraient-ils imposé aux juges de Praxitèle et de Phidias? Une musique faible aurait- elle produit des effets qu'on oserait à peine attribuer à l'éloquence, et fait craindre, même aux plus sages, son influence sur les mœurs ot son ascendant sur les lois? Ce préjugé favorable aux anciens, méritait qu'on ne négligeât aucun des avantages du côté des modernes; et

l'Italie eût été d'un grand poids dans la balance des beaux-arts. D'où vient donc que Perrault a eu la vanité de n'y faire entrer que l'école française? Il avait fait un mauvais petit poème, dans lequel , pour flatter Louis XIV, il avait opposé son règne à toute l'antiquité. On trouva la louange outrée; il voulut Ja justifier;, et fit un livre où , avec de l'esprit , il s'eiïbrçait d'avoir raison : moyen presque assuré de faire un mauvais livre.

Ainsi lui-même avait affaibli une cause déjà trop faible , en détachant du parti des modernes tout ce qui n'appartenait pas au règne de Louisle-Grand; et s'il appelle à son secours Malherbe, Pascal , et Corneille , surtout l'Arioste et le Tasse , c'est qu'il s'oublie et perd de vue l'objet qu'il s'était proposé.

Mais ce qui l'avait mis encore plus à l'étroit, c'est l'alternative comique à laquelle il était réduit, on de louer ses adversaires et les amis de ses ennemis , ou de renoncer à tout l'avantage que leurs talents donneraient à sa cause. Racine , Despréaux , Molière , La Fontaine , étaient bien d'autres hommes a opposer aux anciens , que Chapelain et Scudéri. Il eût fallu avoir le courage et la franchise de les louer autant qu'ils méritaient de l'être ; et cette vengeance était en même temps la plus noble et la plus adroite qu'il pût lirer d'un injuste mépris.

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Antithèse. Le père Bouhours la compare au mélange des ombres et des jours dans la peinture, et à celui des voix hautes et basses dans la musique. Nulle justesse dans cette comparaison. Il y a dans le style des oppositions de couleurs, de lumière et d'ombres, et des diversités de tons , sans aucune antithèse ; et souvent ii 'y a antithèse, sans ce mélange de couleurs et de tons.

Uantitlièse exprime un rapport d'opposition entre des objets différents ; ou , dans un même objet, entre ses qualités, ou ses façons d'être ou d'agir : ainsi, tantôt elle réunit les contraires sous un rapport commun >, tantôt elle présente la même chose sons deux rapports contraires. Cette sentence d'Aristote , Pour se passer de société, il faut être un dieu ou une bête brute j ce mot de Phocion à Antipater , Tu ne saurais avoir Phocion pour ami et pour Jlatteur en même temps ; et celui-ci , Pendant la paix, les enfants ensevelissent leurs perdes; et pendant la guerre les pères ensevelissent leurs enfants, sont des modèles de V antithèse.

L'on a dit que peut-être les sujets extrêmement sérieux ne la comportent pas. On a voulu parler , sans doute, de V antithèse trop soutenue, trop étudiée, trop artistement arrangée; mais V antithèse passagère et sans affectation , est un tour

Élém. de Littér. I. M

d'esprit et d'expression aussi naturel , aussi noble , aussi sérieux qu'un autre, et convient à tous les sujets.

Quoi de plus noble et de plus naturel que cet éloge de Roscius dans la bouche de Cicéron? Il est si excellent acteur, que nous diriez quil est le seul' qui ait du monter sur le théiltre j il est si honnête homme, que ixou$ diriez qu'il nj aurait jamais dû monter^yJs:S\\\^, ^uiy..

La plupart des grainlès pensées prennent le tour de Vantithèse, soit pour marquer plus vivement les rapports de différence et d'opposition , soit pour rapprocher les extrêmes.

Caton disait : J'aime mieux ceuoo qui ivugissent que ceux qui palissent : cette sentence profonde serait certainement placée dans le discours le plus éloquent. Ecoutez y 'i>ous autres jeunes gens , disait Auguste, un i^ieiUard que 'les vieillards ont bien i>oulu écouter quand il était jeune ; cette antithèse manquerait-elle de gravité dans la bouche même de Nestor? Et cette pensée si juste et si morale , La jeimesse vit d'espérance^ la vieillesse vit de souvenir ; eX. ce mot d' Agésilas , tant de fois répété , Ce ne sont pas les places qui honorent les hommes, mais les hommes qui honorent les places ; et celui de Dion à Denys, qui parlait mal de Gélon , Respectez la mémoire de ce grand prince : ?ious nous sommes fiés a vous a cause de lui ; mais à cause de vous , nous ne nous fierons a personne; et ce mot d'Agis, en parlant de ses

envieux , Ils auront à souffrir des mauœ qui leur arrivent y et des biens qui m arriveront ; et celui d'Henri IV à un ambassadeur d'Espagne , Monsieur r ambassadeur, voilà Biron, je le présente volontiers à mes amis et à mes ennemis j et celui de Voiture , C'est le destin de la France de gaij;ner des batailles et de perdre des armées: seraient-ils indignes de la majesté de la tribune ou du théâtre?

Le moins maniéré , le plus simple des écrivains de l'antiquité , Plutarque , dans ses parallèles, emploie fréquemment V antithèse. Thémislocley dil-il ,fut banni après avoir sauvé sa patrie; Camille sauva sa patrie après avoir été banni. Camille est le plus grand des Romains avant son exil; et après son exil, il est supérieur à lui-même, Y a-t-il rien de moins recherché et de plus naturel que cette opposition?

L'abbé Mallet renvoie Vantithèseaux harangues, aux oraisons funèbres, aux discours académiques; comme si Vantithèse n'était jamais qu'un ornement frivole; et comme si, dans une oraison funèbre, dans une harangue, dans un discours académique, le faux bel-esprit n'était pas aussi déplacé que partout ailleurs. L'aiFectation n'est bonne que dans la bouche d'un pédant, d'une précieuse ou d'un ïéxf

U antithèse est souvent un trait de délicatesse ou de finesse épigrammatique. Cette réponse d'un homme à sa maîtresse, qui faisait semblant d'être

jalouse d'une honnête femme , Aimable ince , respectez la a>erlu; el celle de Pliocion à Démadès, qui lui disait , Les Athéniens te tueront s'ils entrent en fureur. — Et toi , s'ils rentrent dans leur bon sens ; et ce mot d'Hamilton , Dans ce temps- Uiy de grands hommes commandaient de petites armées, et ces armées faisaient de grandes choses; sont des exemples de ce genre.

Mais souvent aussi X antithèse prend le ton le plus haut; et l'éloquence, la poésie héroïque, la tragédie elle-même, peuvent l'admettre sans s'avilir.

Ge vers de Racine , imité de Sapho ,

Jo sentis tout mon corps et transir et brûler 3

ce vers de Corneille ,

Et monté sur le faîte, il aspire à descendre;

ce vers de la Henriade ,

Triste amante des morts , elle hait les vivants ;

ce vers de Créhillon ,

La crainte fit les dieux , l'audace a fait les rois ;

ces paroles de Junon dans l'Enéide ,

Flectere si nequeo Superos, AclieronLa movebo (i) ;

(1) « Si je ne puis fléchir les dieux du ciel, je soulèverai ceux des enfers. »

D E L I T T É R A T U II !• . 2 6 l

et ce présage du destin de Rome,

Imperium teiris , animos cequabit Olympo (i) ;

et cette réponse de Médée ,

Servare potui ; perderc an possini rogas (a)?

et ces mots de Sénèqiie , en parlant de l'Etre suprême et de ses immuables lois, Semper paret ^ semel jussit (5), ne sont -ils pas du stjle le plus ijrave? Ces mots d'Alexandre , Malo me fortunœ pœnitcat, qiiam victoriœ piideat (4-) ; et ce trait du caractère de César, MeruiUpie timerl nilmetuens (5); et cette conclusion de l'apologie de Socrate , en parlant à ses juges , // est temps de nous en aller , moi pour mourir, et 7>ous pour invre: n'est-ce que du Taux bel-esprit?

Il en est de V antithèse comme de toutes les figures de rhétorique ; lorsque la circonstance les amène .et que le sentiment les place , elles donnent au stjle plus de grâce et plus de beauté. 11 l'aut prendre garde seulement qne l'esprit ne se lasse pas une habitude de certains tours de pen-

(i) « Son empire embrassera la terre ; son génie atteindra les cieux. »

(2) « J'ai pu le sauver; et lu demandes si je puis le perdre ? n

(3) « Il a commandé une fois ; il ne fait plus qu'obéir. »

(4) « J'aime mieux avoir à me plaindre de ma fortune , (|ue d'avoir à rougir de ma victoire. »

(5) « Inaccessible à la craii^te, il mérita de riuspirer. »

sée et d'expression , qui , trop fréquents , cesseraient d'être naturels. C'est ainsi que Vantilhèse, trop fomilière à Pline le jeune et à Flécliier, paraît, dans leur éloquence, une figure étudiée, quoique peut-être elle leur soit venue sans étude et sans réflexion.

Apostrophe. Rien de plus commun , dans les livres que l'on nous donne pour classiques , que le manque d'exactitude dans les définitions et de justesse dans les exemples. Longin , en citant de Démosthène un mouvement oratoire vraiment sublime , a dit : Par cette forme de serment, que j'appellerai ici apostrophe , // défie, etc. Longin ne pensait pas alors à définir rigoureusement V apostrophe : le sublime était son objet. Il ne fallait donc pas , sur la foi de Longin , donner pour ajjoslrophe ce qui n'en est pas une. Et qui ne sait pas que cette figure ou ce mouvement oratoire consiste à détourner tout à coup la parole , et à l'adresser, non plus à l'auditoire ou à l'interlocuteur, mais aux absents , aux morts, aux êtres invisibles ou inanimés , et le plus souvent à quelqu'un, ou à quelques-uns des assistants? Or dans le serment de Démosthène il n'y a rien de détourné : il s'adresse aux Athéniens.

«Non , non , leur dit-il; en vous chargeant du péril (de la guerre contre Philippe) pour la liberté universelle et pour le salut commun , vous

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n'avez point failli. Non î j'en jure par ceux c!e vos ancêtres qui bravèrent les hasards de Marathon , et par ceux qui soutinrent le choc à la bataille de Platée, et par ceux qui sur mer livrèrent les combats de Salamine et d'Artemise, et par un *:;rand nombre d'autres qui reposent dans les tombeaux publics. »

Si dans ce moment Démosthène eût employé V apostrophe y il aurait dit : Je vous en atteste, ou j'en jure par vous, illustres morts, etc. Mais ce tour, plus artificiel et plus commun, aurait été moins l)eau. Et en effet , ce n'est pas dans le fort d'une argumentation aussi serrée que l'est celle de Démosthène dans cet endroit de son apologie, ce n'est point là que l'orateur doit lâcher prise et se dessaisir de ses juges, pour s'adresser aux absents ou aux morts.

Dans ces moments, c'est la partie adverse qu'on attaque, c'est un témoin présent que l'on atteste, c'est un accusateur qu'on presse, ou un protecteur qu'on implore , c'est quelquefois ses juges mêmes qu'on met en scène et qu'on prend à témoin. Ainsi, dans la harangue que je viens de citer, soit que Démosthène provoque son adversaire et lui demande : «Pour qui voulez-vous, Eschine , qu'on vous répute? pour l'ennemi de la république, ou pour le mien?» soit qu'il interroge ses j uges et qu'il leur demande à eux-mêmes : «Qui empêcha que l'Hellespont ne tombât sous une domination étrangère? Vous, messieurs. Or,

quand je dis vous , je dis la république. Mais qui consacrait au salut de la république ses discours, ses conseils , ses actions? qui se dévouait totalement pour elle? Moi. » le mouvement oratoire est vif, pressant, irrésistible.

Quelquefois V apostrophe est double; et les deux mouvements, se succédant avec rapidité, donnent à l'éloquence le plus haut degré de chaleur. Tel est, contre Aristogiton, cet endroit du même orateur, rappelé par Longin : « Il ne se trouvera personne entre vous y Athéniens, qui ait du ressentiment et de l'indignation de voir un impudent, un infâme, violer insolemment les choses les plus saintes ! Un scélérat, dis-je , qui... 0 le plus méchant de tous les hommes 1 rien n'aura pu arrêter ton audace effrénée ! » etc.

J'ai cité ailleurs la plus belle des apostrophes de Cicéron : Qiiid enim , Tuhero , tiius ille dàtrictus in acie pharsalica gladius agehat {\) P Mais cette figure se reproduit à chaque instant dans ses harangues. Je ne sais pas pourquoi nous le citons en détail; il faut le lire tout entier, et le relire après l'avoir lu. Tantôt on le verra prendre à la gorge son adversaire , le terrasser, le couvrir d'opprobre , et après l'avoir foulé aux pieds et traîné dans la fange, l'abandonner avec mépris à l'indignation publique; c'est ainsi qu'il

(i) cf Toi-même , Tuberon , que faisait ton épée dans le imp

champ de Pliarsale ?

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traite Pison : tantôt s'adresser à ses juges, comme clans la défense de Milon , et invoquer leur témoignage : Sed quid ego argunientorP quid plwu disputoP Te, Q. Petdlij appello, optimum et fortissimum civem; te M. Cato, teslor; qiios mdii divina quœdam sors dédit judices (i) : tantôt s'adresser à son client et le mettre en scène : Te quidem, Milo, qiiod isto animo es (scilicet fortissimo) satis laudare non possiun ; sed quo est ista jnagis divina n.)irtus, eo majore a te dolore divellor (2) : tantôt enfin cliercher dans l'auditoire des amis et des défenseurs : T-^os^ i-os appello, fortissimi virij qui multum pro repuhlica sanguiiiem effudistis j vos in -viri et in civis invicli appello periculo, centuriones, vosque, milites. Vohis non solum'uiispectantibus , sed etiam armatis et Jiuic judicio prœsidentihuSy liœc tanta virtus ex hac urhe expelletury exterminahitur, projicietur (5) P

(i) ff Mais pourquoi m'arrêter à des raisonnements? pourquoi disputer davantage ? C'est à vous , vertueux et vaillant Q. Pelilliiis ; c'est à vous , M. Caton , que je m'adresse : à vous qu'une providence divine semLle lu'avoir donnés pour juges. »

[i) et Je ne puis , Milon , trop louer la force et Télévalion de ton ame; mais plus je vois dans ta vertu ce noLle et divin caractère , plus grande est pour moi la douleur de nie séparer de toi. »

(3) ce C'est vous que j'implore, Lraves guerriers, qui avec tant répandu de votre sang pour la patrie ; c'est vous que j'appelle au secours d'un vaillant citoyen , d'un homme

Voilà le véritable genre de VapostropJw oratoire. Celle qui s'adresse aux absents , aux morts, aux êtres invisibles ou inanimés, peut être pathétique, lorsque le sujet la soutient et que la situation l'inspire; mais elle est beaucoup moins pressante , et le plus souvent elle tient de la déclamation .

Sa place naturelle, c'est la poésie passionnée.

Que iliras-tu , mon père , à ce spectacle horrible?

{ Phèdre. )

Mânes de mon amant, j'ai donc trahi ma foi?

iJlziie.)

O cendres d'un époux ! ô Troyens ! ô mon père ! O mon fils ! que tes jours coûtent cher à ta mère!

[Andmma^ue.)

Quoi î pour noyer les Grecs et leurs mille vaisseaux, Mer, tu n'ouvriras pas des abymes nouveaux?... Et toi , soleil , et toi , etc. ( Clylemnestie. )

Elle interrompt le dialogue , se mêle au récit et l'anime, s'échappe à tous moments d'un cœur que possède l'amour , la jalousie , la colère , l'indignation , etc. Elle soulage aussi la douleur plaintive et solitaire ; et c'est l'expression la plus familière et la plus touchante de celte mélancolie qui se nourrit de souvenirs et de regrets.

invincible, tous, centurions, vous, soldats, qui , nonseulement assistez , mais qui , sous les armes , présidez à ce jugement. Soulfrirez-vous que dxi sein de Rome on écarte , on bannisse , on extermine tant de vertu ? ;.

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Autrefois l'usage d'adresser la parole à son cœur, à ses yeux , à son ame, à son bras, était fréquent dans la poésie pathétique ; et il n'est pas absolument hors de la vraisemblance de se détacher ainsi d'une partie de soi-même. Ce guerrier qui au moment du combat, se sentant frémir, disait à ses compagnons , Ce corps frémirait bien davantage s'il savait où je 7)ais le mener j exprimait un sentiment naturel et sublime, Homère, qui est toujours si simple et si vrai, n'a pas laissé de dire qu'Ulysse avait tancé son cœur rugissant de colère , et lui avait dit : Supporte encore cet afjTwnt. Rien de plus vif et de plus touchant que cette apostrophe de dom Diègue à son épée.

Et toi , de mes exploits glorieux instrument ,

Mais d'un corps tout de glace inutile ornement.

Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,

M'as servi de parade , et non pas de défense ,

Va , quitte désormais le dernier des humains ;

Passe, pour me venger, en de meilleures mains.

Ces vers de Chimène , tant critiqués ,

Pleurez , pleurez mes yeux , et fondez- vous en eau , La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau.

Ces vers nous font encore verser des larmes : c'est que la passion a dans son délire des mouvements et des illusions que la froide critique ne connaît pas.

Scudéri trouvait là trois moitiés. Eh ! malheu-

reux ! ne vois- tu pas que le père et l'amant sont tout ; que Chimène n'est rien ; qu'elle s'oublie , et que clans sa douleur elle doit s'oublier?

Application. Nouvel emploi d'un passage, soit de prose, soit de poésie.

Plus le nouveau sens, ou le nouveau rapport que X application donne au passage, est éloigné de son sens primitif, pkis V application est ingénieuse, lorsqu'elle est juste.

De tous les jeux de l'esprit , c'est peut-être celui où il brillé le plus par la justesse, la finesse , la singularifé piquante, et surtout l'à-propos de ces rencontres heureuses que l'occasion semble lui offrir d'elle-même, espèces de hasards qui n'arrivent qu'à lui.

L'archevêché de Paris venait d'être érigé en pairie. Les duchesses, en corps, allèrent en faire compliment à l'archevêque de Harlai , l'un des plus beaux hommes de son temps. «Monseigneur, lui dit celle qui portait la parole , les brebis viennent féliciter leur pasteur de ce qu'on a couronné sa houlette.» L'arclievêque , en regardant ces dames, dit à sa cour sacerdotale :

Fonnosi pecoris custos (i).

(i) " De quel Leau troupeau je suis pasieiir ! »

Madame de Bouillon , qui savait le latin , rcj)li(jua :

Fonnosioj' ipse (i).

L'abbé de Villeroi n'avait pu obtenir des clianoines de Lyon , d'être reçu dans leur chapitre. Le roi le fit archevêque de Lyon ; et le chapitre lui rendit les devoirs accoutinnés. Yilleroi voulut se prévaloir de son avantage, et leur dit ces mots du psaume 117 : Lapldem qiiem reprobaverunt œdificantes , hic factus est in caput anguli (2). L'un des chanoines lui répondit par le verset qui suit immédiatement celui-là : A domino factuni est istiidj et est mirahile ocidis nos tris (5).

Il fut un temps où il était permis, en chaire,^ de citer des auteurs profanes. Le P. Arnoux, jésuite, confesseur de Louis XIII, en prêchant la Passion, vit entrer la reine, Marie de Médicis , et obligé de recommencer, selon l'usage, il lui adressa ce vers de Yirgile :

Injandinn , oregina , jubés j-enoi>arc dolorem (^).

L'emblème de Louis XIY était, comme on sait.

(i) (c Le pasteur est plus beau lui-même, w

(2) « La pierre qu'ils avaient rejele'e est devenue la pierre de l'angle. »

(3) « C'est le Seigneur qui a fait cela, et c'est un miracle à nos yeux. »

(4) « Reine , vous m'ordonnez de renouveler une horrible douleur. »

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le soleil. Le jésuite Bouliours prétendait même que depuis que le roi avait pris un soleil pour son sjmhole, et qu'il s'était approprié ce bel astre, pour parler de la sorte, les personnes un peu éclairées prenaient le soleil pour lui. Quoi qu'il en soit , Louis XIV avait été instruit de ce qui se tramait en Angleterre en faveur du prince d'Orange, et il en avait averti le roi Jacques II , qui n'avait pas voulu le croire. Mais quand l'événement justifia l'avis qu'il avait négligé, on dit que Jacques s'écria :

Soient cfuis dicere Jalsum Audeat ? ille etiam cœcos instare tuniidtus Sœpe monet , Ji-audemque , et operta tumescere bella(i].

Voilà sans contredit une des plus belles applications qui se soient jamais faites , mais une présence d'esprit bien étrange , dans un roi menacé de perdre sa couronne î

Ce même Jacques II nous rappelle le malheur de la Hogue , et la réponse trop heureuse que firent les Anglais aux flatteurs de Louis XIV. Les flatteurs avaient imaginé u ne m édaille où LouisXI V était représenté sous la figure de Neptune menaçant les vents , avec cette légende , Quos ego. Le

(1) « Qui osera dire que le soleil nous trompe? C'est lui qui souvent nous avertit des troubles secrets qui nous menacent, des trahisons, et des guerres sourdes qui commencent à s'allumer. »

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combat fut perdu ; et toute l'habilelé de Tour ville, et toute la valeur des Français ne purent empêcher qu'on ne succombât sous le nombre. Alors les Anglais, à leur tour, firent frapper une médaille, dont l'emblème était aussi l'image de Neptune , mais avec ces vers pour légende :

Maturate/iigam , TVgitjue hœc dicile vestfo , Non un impeiium pelagi ( i ) .

ris n'ajoutaient pas encore, cqnime ils ont fait depuis ,

Sed mihi sorte datum (2) :

vanité aussi imprudente que celle du Quos ego.

Tout le monde sait le trait d'arrogance attribué aux Hollandais à l'égard de Louis XIV : Sla^ solj par allusion, à son emblème.

Une application trop ingénieuse pour convenir à la douleur, est celle que fit, dit-on, la sœur de J\ï. de Thou , en voyant le tombeau du cardinal de Richelieu : Domine , si fuisses hic ^ frater meus non fuisset mortuus (5).

Les applications n'ont pas toujours un caractère

(i) ff Hâtez-vous de prendre la fuite, et allez dire à votre roi que ce n'est pas à lui qu'appartient l'empire des mers.»

(2) « C'est à moi que le sort l'a donné. "

(3) « Seigneur, si vous aviez été ici , mon frère ne serait pas mort. »

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