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et vrai, tels que Racine les eût écrits, tels que Boileau eût voulu les écrire, s'il eût célébré la campagne et les saisons , s'il eût enseigné l'art d'embellir les jardins , s'il eût traduit les Géorgkjues : des poésies familières , du tour le plus ingénieux, du naturel le plus aimable, moins négligées que celles de Chaulieu , et d'un sel plus fin , plus piquant , que les poésies de Deshoulières et que celles de Pavillon : des romans d'un goût aussi pur que ceux de La Fayette , et d'un style plus animé, les uns brillants d'un coloris qui était inconnu à la prose , les autres brûlants de passion , et d'un intérêt déchirant : des morceaux d'histoire aussi dignes d'être comparés à Salluste, que le chef-d'œuvre de Saint- Réal : des traductions, dont quelques-unes ont elFacé les originaux : enfin, dans presque tous les genres, des ouvrages du meilleur ton et du meilleur esprit : voilà , du côté des gens de lettres , ce qui marquera notre siècle ; et je n'en ai pas dit assez. Voltaire a loué Bossuet d'avoir appliqué l'éloquence à l'histoire : ne peut-on pas le louer luimême , et un grand nombre d'écrivains après lui , d'avoir associé l'éloquence avec la philosophie, et celle-ci avec l'art des vers? Dans quel autre siècle a-t-on vu les idées morales et politiques si abondamment répandues, si éloquemment exprimées? La prose avait-elle autrefois cette précision, cette rapidité, ce' mouvement, cette couleur, cette ame enfin, qu'elle a reçue
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cle nos modernes écrivains? Le siècle de Louis XIV a-t-il un ouvrage philosophique à mettre à côté de l'Emile? Et si le ^ozl/ par excellence consiste à réunir l'utile et l'agréahle , dans quel temps l'un a-t-il donné à l'autre plus d'atlrait et plus d'influence ? Les sciences même les plus abstraites ne doivent-elles pas au goût celte facilité d'accès qui nous les rend familières , ce charme qui de leur étude nous a fait un amusement? Le siècle de Louis XIV a-t-il entendu parler des lois avec une précision aussi énergique et aussi lumineuse que l'a fait Monstesquieu? de l'homme et de ses facultés intellectuelles, avec un intérêt plus doux , plus attrayant que Vauvenargues ? avec une sagacité plus pénétrante qu'Helvétius ? avec une clarté plus limpide que Condillac? A-t-il entendu parler de la nature avec la verve , l'élégance et la majesté de BufFon? des progrès de l'esprit humain dans les sciences, avec la supériorité de lumières et la noble simplicité d'élocution de d'Alembert? des talents, des travaux , des vertus des grands hommes , avec la splendeur, l'abondance, la force et l'élévation de l'éloquence de Thomas ? des qualités , des fonctions, des devoirs de l'homme public, avec la chaleur, la noblesse, l'ingénuité d'ame et de langage de celui qui a loué Colbert, et qui nous a rappelé Sully? Et' quel est de ces écrivains, celui qui , pour la pureté du goût , n'est pas digne d'être classique?
Or , claus l'hommage que je leur rends , je ne suis que l'écho de la voix publique. Leur réputation est dès à présent aussi unanimement établie qu'elle peut jamais l'être; et ils ont trouvé dans leur siècle cette justice impartiale qu'on ose à peine espérer d'obtenir d'une tardive postérité. Cela prouve que le goût du public a suivi de près celui des gens de lettres ; et ce qui le prouve encore mieux , c'est la docilité avec laquelle son opinion est tant de fois revenue sur elle-même, et a reconnu ses erreurs. Pour relever Brutus, Oreste , Sémiramis , Adélaïde du Guesclin , il n'a pas fallu, comme pour Phèdre et Athalie, attendre un siècle plus équitable : le même public qui , entraîné par les factions littéraires , et dans des moments de vertige , avait réprouvé ces ouvrages, a senti l'injustice de ses arrêts , et les en a vengés. Enfin , qu'on examine quel choix il a fait des écrits que lui laissait le siècle précédent , et la préférence éclairée qu'il a donnée aux beautés durables; on avouera que dans aucun temps ce discernement n'a été aussi juste , aussi délicat, aussi fin. Ce n'est donc pas ( et je l'ai déjà dit en parlant du siècle de Louis Xl\ ) sur l'opinion tumultueuse , précipitée et passagère, qui s'élève et qui se dissipe du jour au lendemain, qu'il faut juger le goût de tout un siècle ; mais sur l'opinion réfléchie et dominante, qui se fixe et qui s'affermit , quand tous les débats de l'envie , de la rivalité, de la malignité, des partialités pour
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et contre, sont apaisés Jans les esprits, el que le public, calme et désintéressé , se consul te soimême, el ne juge que d'après soi.
Comment donc se peut-il que ce même temps où le goût semble si perfectionné, soit le temps de sa décadence? C'est que le goiit perfectionné est un goût de spéculation ; et que le goût de sentiment ne tient pas aux mêmes principes. L'un est l'amour de la beauté réelle , l'autre est l'amour de la nouveauté.
« Quiconque approfondit la théorie des arts , » purement de génie , doit savoir , dit Voltaire , >' s'il a quelque génie lui-même , que ces pre- " mières beautés , ces grands traits naturels , qui » appartiennent à ces arts , et qui conviennent " à la nation pour laquelle on travaille, sont en » petit nombre. Les sujets, et les embellissements >j propres aux sujets, ont des bornes bien plus » resserrées qu'on ne pense. Il ne faut pas croire " que les grandes passions tragiques et les grands » sentiments puissent se varier à l'infini. Il n'j a » dans la nature humaine qu'une douzaine, tout i) au plus , de caractères vraiment comiques et " marqués à grands traits. Les nuances, à la vé- » rite , sont innombrables , mais les couleurs » éclatantes sont en petit nombre ; et ce sont » ces couleurs primitives qu'un grand artiste ne » manque pas d'employer. »
Voilà , dans tous les temps , une première cause de la décadence des lettres, après un tègno flo-
rissant. On dirait que chaque climat n'ait pu donner qu'une seule moisson , et que , le sol épuisé une fois par sa propre fécondité , il ait fallu des siècles de repos pour le renouveler et le rendre fertile.
En effet , ce qui rajeunit l'esprit humain , et donne lieu à de nouvelles générations de pensées, ce sont les grandes révolutions, les grands changements arrivés dans les empires, dans les lois, dans les mœurs , dans le culte , dans les usages , dans les idées morales , dans les opinions religieuses, dans la guerre et la politique, dans les sciences et dans les arts. Voyez ce que les différences de la Henriade et de l'Enéide , du poème du Tasse et de ceux d'Homère, supposent de diversité dans le cours des choses humaines.
Après un siècle de culture et de grande abondance , il semblerait donc qu'il faudrait laisser le temps et la nature reproduire les germes de la fécondité. Mais au lieu de jouir modérément des biens acquis , ce qui serait si sage , on en veut toujours de nouveaux , résolu même à perdre au change, plutôt que de ne pas changer; et c'est ici la grande cause de la corruption du goût.
Un exercice continuel de notre sensibilité sur des objets du même genre , a deux effets contraires : d'abord , il aiguise nos goûts, mais bientôt il les use, et finit par les émousser. L'ame se
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iasse de ses plaisirs , comme elle s'entlorl sur ses peines : c'est par faiblesse qu'elle a besoin , clans ses émotions , de nouveauté et de variété. Supposez donc les arts d'agrément à leur plus haut degré de cliarme ; il n'y a qu'un seul moyen d'en perpétuer les jouissances , c'est de les rendre peu fréquentes. Si elles sont communes, elles s'attiédiront et n'auront plus aucun attrait.
Dans la Grèce, où la tragédie était réservée pour les grandes fêtes , le goût d'une belle simplicité pouvait se conserver toujours. Dans l'intervalle d'un spectacle à l'autre , la sensibilité reposée avait le temps de se ranimer, et le goût le temps de reprendre sa sagacité naturelle. Mais dans une ville où, depuis cent cinquante ans le même genre de spectacle se reproduit sans cesse , où une habitude journalière en a rendu tous les moyens familiers , tous les tableaux présents , comment veut-on que le goût conserve quelque vivacité , à moins qu'il ne varie , et que l'art ne change avec lui? Or , varier sans cesse , est un moyen sans doute de faire une fois le mieux possible , mais un moyen plus infaillible encore de faire mal mille autres fois.
J'entends dire que telle et telle des plus belles pièces de Corneille, et même de Racine , auraient aujourd'hui peu de succès , si on les donnait pour la première fois : que le tragique en paraîtrait faible , et que l'éloquence qui les anime suppléerait mal aux mouvements et aux coups de théâtre
qu'on demande àpi'ésent, pour être ému comme on se plaît à l'être. Cela est affligeant à croire ; mais cela n'est que trop croyable. Voltaire, qui l'a pressenti , a mis dans l'action théâtrale plus de chaleur et d'énergie ; il a donné aux passions , surtout à celle de l'amour dans les hommes, plus de force et de véhémence ; il a trouvé dans les liens du sang de nouvelles sources de pathétique ; il a su prendre habilement du théâtre anglais des moyens de rendre la terreur plus profonde et la pitié plus déchirante ; et par lui , le tragique a fait, sur notre scène, un pas de plus vers la perfection. Mais après ces nouveaux ressorts, qu'il a su manier avec tant d'art et de génie , après ces nouvelles combinaisons d'intérêts et de caractères, &i l'on demande encore du nouveau et du plus tragique , d'où le tirer, si ce n'est du milieu des tortures et des supplices ? Et lorsque l'habitude nous aura refroidis sur les spectacles de Tancrède, de Mahomet et de Sémiramis , que nous reslerat-il, que les dernières atrocités du crime, et les horreurs de l'échafaud? On commence en effet à les risquer sur le théâtre; et si notre sensibilité y répugne encore, ce n'est pas pour long-temps : l'habitude l'y endurcira.
Observez ce qui arrive à nos Trimalcions , dans les délices de leur table. Nul art d'assaisonner les mets ne peut surmonter les dégoûts d'une longue satiété ; et ni les sels les plus stimulants , ni les liqueurs les plus brûlantes , ne réveillent plus les
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Jangueurs d'un sens blasé à force de jouir. C'est ainsi que Fin tempérance des plaisirs de l'esprit nous les rendra tous insipides 5 et l'art même aura beau s'épuiser en recherches et en raffinements pour ranimer le goût. La sobriété seule aurait pu le sauver de cette espèce de paralysie ; et aux excès qui en sont la cause , s'il est quelque remède, c'est l'abstinence et le besoin. Mais ce serait demander l'impossible. Le public veut jouir, au risque même de détruire tout ce qu'il peut avoir de sensibilité.
On va me dire, qu'à la génération dont le goût s'affaiblit et s'altère de jour en jour, en succède une dont le goût sera jeune et ingénu comme elle, et que d'un âge à l'autre le public est renouvelé. Je conviens en effet qu'au premier essor de la jeunesse dans le monde , elle se livre avec une sensibilité vive et neuve encore, à tous les plaisirs de l'esprit ; mais dans l'usage de ces plaisirs , comme de tous les autres , ne Yoit-on pas avec quelle impatience les jeunes gens se pressent de vieillir ; avec quelle rapidité la contagion de l'exemple et de l'opinion les gagne; et comme à peine arrivés dans le monde, ils en ont déjà pris les goûts et les dégoûts? Ne les entendez-vous pas dire qu'on sait Racine et Molière par cœur ; que , grâce au ciel , on ne lit plus Virgile ; qu'on a été bercé avec Tëlémaque ; qu'ils laissent Massillon aux dévotes , Pascal aux Jansénistes , La Fontaine aux enfants ;
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qu'on ne lit pas deux fois la Henriade ; et que le f^oût des vers est un goût suranné?
Leurs pères au moins se souviennent d'avoir aimé ce qu'ils n'aiment plus ; et en le négligeant, ils l'estiment encore, et l'admirent de souvenir. J'en ai vu quelquefois qui faisaient l'aveu de Médée :
Video nieliora , prohoquc , Detericra scijuor. ( Ovid. )
Mais la jeunesse érige tous ses goûts en système, et ne connaît , dans l'art de l'amuser, d'autre règle que son plaisir. Essayez de lui faire entendre que ce qui lui plaît n'est pas digne de lui plaire ; elle vous répondra par un sourire dédaigneux. Que veut-on qu'elle estime , si ce n'est pas ce qui lui plaît, et ce qui plaît à la société qu'elle fréquente obscurément? C'est là que ses idées et ses sentiments se dégradent ; c'est là que son goût s'avilit, et que, perdant toute pudeur et toute délicatesse, elle habitue son oreille et son ame à la bassesse, à l'indécence, à la grossièreté de mœurs et de langage qui caractérise le nouveau genre dont elle fait ses amusements.
Ce. qui fonde un Etat le peut seul conseiver.
C'est une maxime applicable à la culture de tous les arts, et singulièrement au ^ow<. Or, dans tous les temps où il a fleuri, comment s'est- il (brmé? Par l'instruction et l'exemple, de proche
en proche, à la faveur d'une communication habituelle des esprits cultivés et des esprits qui demandaient à l'être. Ceux-ci daignaient écouter et s'instruire ; ou si la déférence personnelle était pénible pour l'amour-propre , au moins recevaiton des morts les inspirations de goût qu'on eût rougi de prendre des vivants. On lisait de bons livres, on étudiait ceux qui, de l'aveu des gens instruits , étaient les modèles de l'art. Le temps en est passé. Depuis qu'une culture superficielle a établi entre les esprits une apparence d'égalité , tout le monde décide, personne ne consulte. On ne lit plus; et pourquoi lirait -on? Désormais la littérature, je dis l'ancienne et la plus exquise, n'étant plus dans la société un objet d'entretien où l'on puisse briller, la vanité, le grand mobile de l'émulation , n'est plus intéressée à donner à l'étude des moments qu'elle croit pouvoir mieux employer.
Ce n'est pas que dans cette société renaissante , il n'y ait une élite de jeunes gens très cultivés , très éclairés, et d'un goût délicat et pur. Mais je parle ici du grand nombre; et dans tous les temps, le grand nombre ne cultive de son esprit que les facultés usuelles. Les lumières et les talents , qui le soir trouveront leur place, font l'occiipalion du matin. On n'entendra parler dans le monde où l'on vit, ni d'Euripide, ni de Térence , ni de Virgile, ni d'Horace, ni de Bossuet, ni de Massillon, et rarement de La Bruyère. On aura lu la
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brochure du jour, on va voir la pièce nouvelle; et si de l'une ou de l'autre on ne sait que penser, on sait du moins où en prendre un jugement très décidé : seulement , qu'on ait parcouru à sa toilette une feuille volante, on a son mot à dire, on s'est mis au courant, on est au pair de tout le monde.
Il est difficile de motiver un sentiment que l'on emprunte , et qu'on adopte sans examen ; uiais dans un monde oii rien ne se raisonne, et dont la mobilité perpétuelle ne laisse aucun repos à la pensée, l'opinion n'est jamais compromise. Un mot trancliant suffit pour éviter toute espèce tie discussion; et si ce mot est un trait piquant, il est dispensé d'être juste.
L'amour des lettres , dans sa première ardeur , faisait du jugement des ouvrages de goûty une occupation sérieuse ; aujourd'hui c'est à peine un jeu. L'avis courant passe de bouche en bouche, on le reçoit et on le donne avec la même indifférence; ou si deux sentiments se croisent, c'est en glissant l'un à côté de l'autre , et tout au plus avec un choc léger, d'où ne sort aucune lumière. Personne n'a besoin d'examiner ce qu'un autre pense, chacun prétend se suffire à soimême; et cette suffisance est ce qu'il j eut jamais de plus funeste pour le goût : car l'ignorance toute simple, se laisse guider par la nature, et le sentiment lui tient lieu souvent des lumières <]u'elle n'a pas; mais avec de fausses lueurs la
vanité, qui se croit éclairée, s'égare, et ne revient jamais.
J'ai ouï dire plus d'une fois à une actrice très célèbre , que les jours de réjouissance , où les spectacles sont ouverts gratuitement au peuple , elle avait peine à concevoir la promptitude , la justesse , la rapide unanimité avec laquelle , nonseulement les endroits frappants d'une tragédie , mais le sublime simple, les mots touchants , les vers de situation , les traits de sensibilité les plus délicats , étaient saisis par cette multitude inculte. Et c'est précisément parce qu'elle est inculte, qu'en elle au moins rien n'est factice; qu'elle se livre de bonne foi à l'impression qu'elle reçoit ; et que tout ce qui est naturellement beau , la touche et la ravit. Elle n'a pas ce goût de relation et de comparaison qui fait apercevoir les finesses de l'art et les adresses de l'artiste; qui démêle dans un ouvrage ce qu'il y a de rare et d'exquis , d'avec ce qu'il y a de commun ; qui mesure et la difficulté et le talent qui l'a vaincue ., et considère les effets dans leur rapport avec les moyens : elle n'a pas non plus ce goût d'éducation qui, comme je l'ai dit, peut seul juger des convenances d'opinion et de fantaisie : mais aussi n'a-t-elle pas ce goût de personnalité , qui, dans l'ouvrage , ne considère que l'auteur ; ce goût de vanité et de malignité qui s'attache à des minuties, et, parmi des beautés qui ne le touchent point, attend avec impatience quelque ridicule à
saisir, ou quelques défauts à reprendre; ce goût de parodie et de dénigrement, qui s'applaudit d'avoir trouvé le faux jour d'une allusion , ou d'une grossière équivoque; l'à-propos d'un méchant bon mot, ou quelque moyen de travestir un caractère noble ou une scène intéressante. Elle a ce sens droit et naïf des convenances de la nature, qui, dans Mérope , dans Idamé ^ dans Inès , dans Zaïre , saisit avidement la vérité des mouvements du cœur humain.
Pourquoi donc, me dira quelqu'un, les gens du monde n'auraient -ils pas au moins ce goût naturel qui est donné même au peuple? Parce que le goût naturel est réservé à des âmes neuves , et que les leurs ne le sont pas ; qu'en eux \e goût est aussi factice que les manières et les mœurs; que leur esprit n'avani aucune consistance , il olîéit comme une cire molle aux impressions de l'exemple, et qu'à moins de s'instruire, et de se prémunir de lumières et de principes qui donnent à leur jugement un peu de rectitude et de solidité , ils seront toujours à la merci de l'opinion du moment.
Cependant, au milieu de tant de variations, de contrariétés et d'inconséquences, que deviendra le goût des gens de lettres ? Dans quelquesuns il restera fidèle à la nature , et aux vrais modèles de l'art, au risque même de n'obtenir que les sufFrages du petit nombre : dans tous les autres il sera incertain , étourdi , égaré , variable
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au gré de la mode, et se contentera de succès passagers.
Ce qui rend l'art si difficile , comme l'a dit Voltaire , c'est que dans le temps même où l'on est le plus avide de nouveautés , il semble qu'il n'y ait presque plus rien de nouveau à produire dans aucun genre. Environné de toutes parts de modèles inimitables , chacun veut être original. Mais l'originalité doit être dans le génie, et non pas dans le goût. C'est l'idée , le sentiment , l'image , la pensée , qui doit distinguer l'écrivain; c'est l'invention des traits de caractère , des mouvements de l'ame , de l'a'ccent des passions , des moyens d'instruire et de plaire, de séduire et d'intéresser, de persuader et d'émouvoir; c'est aussi l'invention du mot piquant, du mot sensible, du mot juste dans sa nuance, du mot rare et propre à la fois, du tour élégant et précis, de l'expression vive et saillante , souvent inattendue , mais toujours naturelle; enfin, c'est l'invention du style, mais d'un style analogue au sujet que l'on traite , et dont le ton et la couleur répondent à l'objet que l'on peint.
C'est ainsi que sans rien outrer . sans forcer l'art ni la nature , Virgile a su se rendre original après Homère; Horace, après Pindare; Cicéron , après Démos tliène; Racine, après Euripide et Corneille ; Voltaire , après Racine ; et que Molière , La Fontaine et La Rruyère, ont passé de si loin tout ce qui dans leur genre les avait précédés.
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Aucun d'eux ne s'est donné la peine de sortir de son caractère : chacun a obéi à son propre génie; et par la raison même qu'ils étaient naturels, ils ne se sont point ressemblés , c'est ce qui n'est donné qu'au ^rai talent; mais c'est ce que le vrai talent sera sûr d'obtenir toujours , s'il résiste à l'ambition d'être mieux que naturel et simple.
L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.
Ce vers dit ce qui est arrivé partout, à la décadence des lettres; chez les Grecs, du temps des sophistes ; chez les Romains , après le beau siècle d'Auguste ; en Italie , après le siècle de Léon X ; en France , dès la fin du règne de Louis XIV; et je n'ai pas besoin de rappeler à combien d'excellents esprits a nui l'envie de renchérir sur les autres et sur eux-mêmes.
Mais c'est surtout lorsqu'on n'a pas à soi un talent propre et véritable, et qu'on veut se donner , à force d'art , une originalité factice ; c'est , dis-je, alors qu'il faut que l'on épuise les raffinements d'un faux goût ^ et les inventions d'une fausse industrie.
De là ce fard , ce vernis, cette enluminure du style, qu'on donne pour du coloris ; cette manière de contourner une idée commune, ou de l'entortiller d'une expression fausse, qu'on appelle de la finesse; ce vain fracas de mots incohérents et de métaphores outrées, qu'on fait passer pour de l'éloquence ; enfin , cette prétention de créer
(^es genres nouveaux, et. de passer pour invenl<;ur, en ramassant tout ce qui jusqu'à nous avait élé le rebut de l'art.
Mon dessein n'est pas de faire une satire. J'observe seulement qu'il n'est aucune de ces ressources des hommes sans talent, qui n'ait eu et qui n'ait encore des partisans et des succès; et c'est ce qui les encourage. Par exemple , puisque IMolière ne nous attire plus , ou ne nous fait que faiblement sourire , qui sait si quelques facéties, ({uelque grossière caricature , quelque scène boufibnne et triviale, ne nous fera pas rire avec le peuple des guinguettes? si un public, dès longlemps fatigué de son admiration pour les beautés subîmes , ne daignera pas s'occuper d'un amas d'incidents pris dans les mœurs des halles? si le tableau de l'indigence, de la mendicité, n'aura pas quelque attrait? si le pathétique des galetas, des prisons et des hôpitaux n'aura pas ses succès comme de viles bouffonneries? On n'osera pas dire, on ne croira pas même que ces spectacles soient préférables à ceux qu'on aura désertés pour y courir en foule , trois mois de suite , et avec plus d'ardeur qu'on ne courut jamais diCinna, au Tartufe y à Britannicus , au Glorieux, à Zàire, à Mémpe ; mais on dira que ce sont là des amusements d'une autre espèce; qu'il ne faut rien exclure ; qu'à la fin tout vieillit ; que dans les plaisirs du public il faut de la variété, et que sans renoncer aux goûts et aux passe-
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temps de nos pères , on se permet d'en avoir de nouveaux. En un mot, toutes les raisons dont l'iiomme blasé s'autorise pour excuser de mauvaises mœurs, il les alléguera de même pour justifier de mauvais goûts.
Voilà comment s'explique bien naturellement cette soudaine métamorphose du public , en passant d'un lieu dans un autre. On n'a qu'à l'observer, lorsqu'il va quelquefois encore admirer d'anciennes beautés : aucun trait de génie, aucune finesse de l'art , aucune délicatesse de pensée, de sentiment, ou d'expression ne lui échappe; il en saisit la vérité dans ses éclairs les plus rapides ; et j'oserais bien assurer que de leur temps Corneille , Racine et Molière , auraient efe flattés d'avoir un parterre aussi clairvoyant.
Est-ce donc là, me direz -vous, le même public qui va se délecter cent fois de suite à des spectacles si différents de ceux-là? C'est le même , mais son goût change , ou , pour mieux dire , il a deux goûts. Là, c'est un goût traditionnel qui s'est épuré d'âge en âge , et qui se rend sévère et difficile jusqu'au dernier scrupule , lorsqu'on lui donne à juger des ouvrages qui prétendent à son estime : ici, c'est un goût de complaisance et d'indulgence qui s'interdit tout examen , qui réduit l'ame à l'usage des sens, en intercepte la lumière , met en oubli toutes les règles de bienséance et de vraisemblance, et ne veut que de l'émotion. Que si l'on demande pourquoi celte
délicatesse qu'on témoignait hier n'a plus lieu aujourd'hui , c'est que la vanité du spectateur n'y est plus intéressée; on ne veut que le divertir sans rien prétendre à ses éloges ; son amour- propre est à son aise : même en applaudissant, il pourra mépriser.
11 s'agit maintenant de voir lequel de ces deux goûts nous voulons préférer : car les concilier ensemble, et laisser germer le mauvais sans qu'à la lin le bon soit étouffé, c'est ce que je crois impossible. Il n'est que trop aisé de voir, dès à présent , ce qui résulte de leur mélange. Il fut un temps où le petit nombre influait sur la multi tude ; alors le progrès de l'exemple était en faveur du bon goût: aujourd'hui c'est la multitude qui domine le petit nombre ; et la contagion du mauvais goût se répand dans tous les états. Que la révolution s'achève, c'en est fait des arts et des lettres; tous les soins que l'on aura pris de les faire fleurir et prospérer seront perdus : c'est ce que leur patrie ne peut voir sans quelque regret.
Pour tout le reste, la France a des émules : c'est dans les arts d'agrément et de goût y c'est surtout dans les belles-lettres qu'aucune nation ne lui dispute cette supériorité, cette célébrité brillante, qui, d'un coté, répand sa langue, ses usages , ses productions industrieuses aux extrémités de l'Europe; et qui, de l'autre, attire dans son sein ces étrangers dont l'affluence ajoute à
sa richesse , et contribue à sa splendeur. Il serait clone intéressant pour elle d'examiner comment ce f^oût national, ce goût du beau, du vrai, de l'exquis en tous genres, se pourrait ranimer encore , et s'il serait possible de le perpétuer.
Ce goût existe en sentiment dans la plus saine partie du public, et il existe en spéculation dans la partie la plus nombreuse. Peut-être même estil encore au fond des âmes , comme ces germes de vertu que le vice enveloppe et qu'il ne peut détruire.
Mais l'habitude est comme un ruisseau auquel il faut tracer son cours , si l'on ne veut pas qu'il s'égare ; et les moyens de diriger nos inclinations et nos goûts se réduisent presque à deux points : l'un, de nous présenter l'attrait du bien; l'autre, plus essentiel encore , de ne jamais nous exposer à la tentation du mal. C'est l'abrégé de l'éducation des peuples comme de celle des enfants ; et c'est d'abord par celle des enfants que commence celle des peuples. La source du goût sera donc la même que celle des mœurs publiques , une première institution; et le succès dépend du soin de pourvoir les écoles de professeurs habiles , et de les y attacher par de solides avanta- '^es. Un Porée , un RoUin , un Le Beau, sont des hommes dont il est juste d'honorer la vieillesse , et de couronner les travaux.
Une école plus solennelle est celle du théâtre : car il y a pour les esprits une électricité rapide.
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dont chacun , au sortir d'une grande asseuiblée , remporte chez soi l'impression , et dont il est prescpie impossible que le sens intime , le sens du goût, ne soit pas habituellement et profondément affecté. Si donc un monde poli s'accoutume aux divertissements du peuple, il est à craindre qu'il ne finisse par devenir peuple lui-même. Heureusement, ce qui peut le sauver de la contagion, est aussi simple que salutaire : c'est de rendre exclusivement populaires les spectacles faits pour le peuple ; de ne les donner que les jours de repos , afin , surtout , que la dissipation ne prenne rien sur le travail; de les tenir à un prix très modique; enfin, de ny laisser aucune distinction de places, et de réduire les gens du monde ou à s'en abstenir, ou à s'y voir mêlés et confondus avec la foule, moyen que je crois infaillible pour les en éloigner sans violence et sans retour.
Quant aux spectacles destinés pour un public au-dessus du peuple, ce public lui-même y fera justice de ce qui blessera le goût et la décence ; et l'on peut s'en fier à lui , lorsqu'il ne viendra plus de voir et d'applaudir ailleurs l'indécence et le mauvais goût. Mais en attendant qu'il ait perdu des liabitudes.qui le dégradent, le plus sûr, à ce qui me semble , serait d'exclure de nos grands théâtres ce qui est indigne d'y paraître ; et surtout de ne pas souffTir que, pour favoriser des genres méprisables , on y prodiguât sans mesure
tout ce qui peut les décorer. Car en déguiser la bassesse et la grossièreté par toute espèce d'embellissements^ c'est, pour nous faire avaler à longs traits un poison qui nous abrutisse , renouveler l'art de Circé.
Enfin , la sauvegarde et en même temps le fléau du gouty c'est la critique. Impartiale, juste et décente, rien de plus utile sans doute : aussi modeste dans ses censures , que mesurée dans ses éloges, elle éclaire sans offenser. Mais passionnée, insultante, sans discernement, sans pudeur, elle fait plus qu'importuner et que rebuter les talents, elle accrédite la sottise; elle ôte au goût naturel du public sa candeur et sa rectitude; et à la place d'un sentiment naïf et juste qu'il aurait eu , s'il n'eût consulté que lui-même, il reçoit d'elle une impression fausse, qui lui altère le sens intime et lui déprave le jugement.
Mais comme le remède à ce mal est encore infaillible , lorsqu'on daignera l'employer, rien n'est désespéré pour le salut du goût et la prospérité des lettres ; et si , depuis près de deux siècles , la poésie et l'éloquence semblent avoir tari les sources du génie , au moins ce règne peut-il être celui d'une raison solide et lumineuse, parée des fleurs de l'imagination, et revêtue avec décence de toutes les grâces du style.
Peut-être même y aura-t-il encore dans cette mine que l'on croit épuisée, quelques veines d'or échappées aux recherches et aux travaux
de ceux qui nous ont devancés; et le jeune liomme que la nature aura doué d'un esprit pénétrant, d'une ame active, élevée et sensible , se souviendra de ces vers de Voltaire :
La nature est inépuisable ; Et le travail infatigable Est un dieu qui la rajeunit.
VtrV*VVVVVVV*VVVVVVVV4'»/VVVVV\VVV%\'VW*VVVVVVfc'VVVV\.VVVVVVVM,VV^VVWWWWWVWV
Abondance. Il y a dans le style une ahondaiice qui en fait la richesse et la beauté; c'est une affluence de mots et de tours heureux pour exprimer les nuances des idées, des sentiments et des images.
Il j a aussi une abondance vaine , qui ne fait que déguiser la stérilité de l'esprit et la disette des pensées par l'ostentation des paroles.
Soit qu'on veuille toucher ou plaire , ou même instruire simplement, V abondance du stvle suppose V abondance des sentiments et des idées que produit un sujet fécond, digne d'être développé. C'est alors que la pensée et l'expression coulent ensemble à pleine source , rerwn enini copia 'verborwn copiani gignit. ( CiC )
Dans les sujets qui demandent l'ampleur et la magnificence de l'expression, le même orateur regarde la l)rièveté comme un vice; mais il ap-
pelle de vains sons , des paroles vides de sens, Sonitus inanis , nulla suhjecta sententia.
La peine qu'on se donne pour enrichir des sujets stériles, pour agrandir de petits objets , est au moins inutile , souvent importune.
Chapelain , qu'on a voulu donner pour un homme de goût en fait de poésie , et qui n'avait pas même l'idée de la grâce et de la beauté poétique , emploie , à décrire les charmes et la parure d'Agnès Sorel , quarante vers dans le goût de ceux-ci :
On voit, hors des deux bouts de ses deux courtes manches, Sortir, à découvert, deux moins longues et blanches, Dont les doigts inégaux , mais tout ronds et menus, Imitent l'embonpoint des bras longs et charnus.
L'art de peindre , en poésie , est l'art de toucher avec esprit ; et V abondance consiste alors à faire l^eaucoup avec peu, c'est-à-dire à donner à l'imagination , par quelques traits jetés légèrement , de quoi s'exercer elle-même.
Voyez, dans trois vers de Virgile, comme Vénus est peinte en chasseresse , l'arc sur l'épaule , les cheveux épars , la jambe nue jusqu'au genou ^ et un simple nœud relevant les plis de sa robe flottante :
Namque humeris de more habilein siispenderat avcuni Venatrix, dederatque comam diffundere vends , Nuda genu, nodoque sinus collecta Jluentes.
Cependant , lorsque la poésie est du genre de
D E L IT T É rv ATU R E. Ql
ces petits tableaux qui veulent être vus de près , et que le mérite essentiel en est dans les détails , comme dans les Métamorphoses d"Ovide et dans les sonnets de Pétrarque, V abondance du style peut s'y répandre. Il en est de même dans l'épopée, quand le sujet et l'action principale n'attachent pas assez pour exclure l'amusement d'une description détaillée : ainsi, dans son poème héroïcomique, FArioste s'est permis une peinture de la beauté d'Alcine , que le Tasse et Virgile n'ont pas osé ou n'ont pas daigné faire de la beauté d'Armide et de Didon.
Une sage abondance a lieu, non -seulement dans la poésie descriptive, mais dans l'expression des sentiments où l'ame se répand, dans les réflexions où elle se repose. Virgile et Racine son rival en offrent mille exemples.
C'est une précieuse abondance que celle qui , réunie avec la précision , dont on la croirait ennemie, rassemble dans le plus petit espace tous les traits d'un riche tableau , comme dans ces vers d'Horace, qu'on ne traduira jamais :
Qw« pinus ingens alhaque populus Umbram Jiospitalein consociare amant Ramis , et obliqito laborat Lyinphafugax trepidare rii'o (i).
(i) <( C'est là que le haut pin et le Liane peuplier , mariant leurs rameaux , aiment à réunir leur ombre hospitalière ; c'est là qu'une onde fugitive roule avec peine ses flots tremblants dans les replis de son lit tortueux. »
r)2 ELEMENTS
Un nouveau charme de V abondance , c'est l'air de négligence et de facilité dans celui qui prodigue les richesses du style avec celles de la pensée. Cette rare félicité , si j'ose m'exprimer ainsi, règne dans le style de La Fontaine et dans celui d'Ovide ; mais Vahondance de La Fontaine est celle de la nature dans sa beauté simple , naïve et variée à l'infini; elle est d'autant plus merveilleuse , qu'elle naît de sujets que l'on croirait stériles , et qu'elle en naît sans l'effort du travail : celle d'Ovide, sans être plus pénible, tient de l'art et va jusqu'au luxe. Des différentes faces sous lesquelles Ovide présente une pensée , ou des nuances variées qu'il démêle dans un sentiment , chacune plairait , si elle était seule ; mais la foule en est fatigante , et à cote de la richesse on aperçoit enfin l'épuisement.
La poésie allemande surabonde en détails dans les peintures physiques ; la poésie italienne, dans l'analyse des sentiments, donne souvent dans le même excès.
La passion donne lieu à V abondance du style dans les moments où l'ame se détend et se soulage par des plaintes :
Les faibles déplaisirs s'amusent à parler.
Mais lorsque le cœur est saisi de douleur , enflé d'orgueil et de colère , la précision et l'énergie en sont l'expression naturelle. Il arrive cependant quelquefois que Xahondance coritri-
bue à i'cnerg-ie , comme dans ces vers de Didon :
Sed niihi vel tellus optent prias iina dehiscat , Vel Pater omnipotens adigat nie fulmine ad umhraà, Pallciitds umbrus Erebi , noctenujue profunda^n , Alite, Pudor, cjiiam te violo , aul tua jura resolvo! (i)
On voit là une femme qui sent sa faiblesse, et qui , tâchant de s'affermir par un nouveau serment , le fait le plus inviolable et le plus elTrajant qu'il lui est possible : ainsi, cette redondance de style ,
Pallentes timbras Erebi, noctemqne profundam,
est l'expression très naturelle de la crainte qu'elle a de manquer à sa foi.
Il en est de même toutes les fois que la passion s'accroît à mesure qu'elle s'exhale , comme dans les imprécations de Didon , et de Camille dans les Horaces j comme dans les protestations que fait Achille , au g*" livre de l'Iliade , de ne jamais se laisser fléchir.
Quand le caractère de celui qui parle est austère et grave, l'expression doit être pleine, forte et précise. Fernand Cortès, à son retour du Mexique, rebuté par les ministres de Philippe II, et
(i) ce Que sous mes pas la teri'e entrorivre ses abîmes ; et que d'un coup de foudre le tout-puissant , maître des Dieux, me précipite au séjour des omLres, des pâles omLres del'ErèLe, et dans la profondeur de l'éternelle nuit, ô Pudeur, avant que je t'oublie et que je viole tes lois ' »
n'ayant pu approcher de lui, se présente sur son passage et lui dit ; Je m'appelle Femand Cortès : j'ai conquis plus de terres a votre majesté qu'elle n'en a hérité de l'empereur Charles- Quint son père j et je meurs de faim. Voilà de l'éloquence.
Merville , évêque de Chartres, en demandant au feu roi quelque argent pour les pauvres de son diocèse , dans une grande cherté de grains , lui dit : Sire , vous vivez dans V abondance y et vous ne connaissez pas la famine ; mais la famine amène la peste ^ et la peste est pour tout le monde. C'est encore là de l'éloquence sans aucune amplification.
L'entretien de Caton et de Brutus , dans la Pharsale, serait sublime s'il n'était pas dilFus. Lucain était jeune , et l'ambition d'un jeune homme est d'étonner en renchérissant sur luimême. Le comble de l'art est de s'arrêter où s'arrêterait la nature. Virgile et Racine sont des modèles de cette sobriété; Homère et Corneille n'ont pas ce mérite.
Partout où la philosophie est susceptible d'éloquence , elle permet au style une abondance ménagée. Voyez Plutarque exprimant le délire et les angoisses de l'homme superstitieux; voyez, dans l'Histoire naturelle , toutes les richesses de la langue employées à décrire la beauté du paon et la (érocité du tigre.
Mais en général le style philosophique veut être plein , clair et précis. Lycurgue voulait qu'on
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accoutumât les enfants , par un long" silence , à avoir la répartie vive et aiguë; car, ajoute Plutarque , comme la débauche rend les hommes inféconds et stériles , l'intempérance de la langue i-end de même le discours insipide et vain. Paroles simples et d'un grand poids , vivacité piquante , qui partait comme un trait , et qui allait droit au l)ut : ce fut l'éloquence lacédémonienne.
Le genre oratoire est celui où les richesses de la pensée et du style peuvent se répandre le plus abondamment. Koyez Amplification. Les anciens orateurs en aimaient l'excès, même dans leurs disciples. Marc Antoine disait de l'un des siens : Hune ego ( Sulpicium ) quiim primiun ^ in causa
paivula , adolesccntulum audivi oratione céleri
et concitata Ç cfuod erat ingenii^ , et verhis effervescenlihus et paido nimium redundantihus Çcjuod ei-at œtatis) ^ non sum aspernatus. Volo enini se efferat in adolescente fecunditas j nam facilius y sicut in vitihus , revocantur ea cjuœ sese nimium profudei'Wit , quam , si nihil i.)alet materies , nova sarmenta cultura excitantur. lia volo esse in adolescente y unde aliquid aniputemj non enim potest esse in eo succus diuturnus y quod nimis célérité/^ est maturitatem assecutum (i).
(i) « Lorsque, pour la première fois, j'entendis ce SulpiciuSj jeune encore , plaidant une petite cause, et c[ue je remarquai dans son discours de la rapidité et de la véhémence ( ce qui était de son génie ) , et dans les mots
Le vice du style opposé à cette abondance est la sécheresse et la stérilité. On s'en aperçoit aisément , lorsque , sur un sujet qui demande à être approfondi et développé , l'écrivain demeure , comme Tantale au milieu d'un fleuve , haletant , si j'ose le dire , après l'expression , ou plutôt après la pensée , qui semble lui échapper au moment qu'il croit la saisir.
Mais un défaut plus fatigant encore, est cette loquacité importune qui s'est introduite parmi nous dans le barreau et dans la chaire.
Ce n'est plus ce luxe qu'Antoine estimait dans ses disciples , et qui supposait des richesses ; c'est une indigence prodigue, c'est une vaine superfluité de locutions communes , et qui ne prouvent rien qu'un vide absolu dans l'esprit. Comment démêler la vérité dans le chaos des plaidoiries? Combien de fois les juges ne pourraient-ils pas dire aux avocats ce que les Lacédémoniens disaient à un certain harangueur prolixe : Nous avons oublié le commencement de ta harangiie :
de l'effervescence et de la redondance ( ce qui ëlait de son âge), je ne l'en estimai pas moins. Je veux que dans l'adolescence s'annonce la fécondité ; et il en est du talent comme de la vigne , dont il est plus facile de retrancher des rameaux superflus , que d'obtenir , si le fonds est mauvais , qu'elle en pi'oduise de nouveaux. Je veux de même, dans la jeunesse, trouver quelque chose à émonder : les fruits qui mûrissent trop vite ne sauraient conserver longtemps leur suc et leur saveur. »
ce cjiù est cause que y n ayant pas compris le milieu , Jions ne saurions répondre à lajîn.
C'est encore pis, s'il est possible, pour Féloquence de la chaire. L'usage de parler une heure sur un sujet stérile ou simple; la méthode établie de diviser, de subdiviser, de prouver ce qui est évident, ou d'expliquer ce qui est inejQPable, d'analyser, d'amplifier ce qui demanderait, pour frapper les esprits , des touches fortes et de grands traits : voilà ce qui ne fait que trop souvent de l'éloquence de la chaire un babil dont la volubilité nous étourdit , et dont la monotonie nous endort.
Il est certain que les grandes vérités morales et relig-ieuses , dont la chaire doit retentir, exigent quelquefois des développements ; et c'est là que le style doit employer son abondance , mais avec l'économie que le goût et la raison prescrivent.
Le sage est ménager du temps et des paroles ,
surtout lorsqu'il occupe tout un peuple assemblé. Ecoulez Massillon , parlant de la tolérance religieuse. « L'Eglise n'opposa jamais aux persécutions que la patience et la fermeté; la foi fut le seul glaive avec lequel elle vainquit les tyrans. Ce ne fut pas en répandant le sang de ses ennemis qu'elle mulliplia ses disciples ; le sang de ses martyrs , tout seul, fut la semence des fidèles. Ses premiers docteurs ne furent pas envoyés dans l'univers comme des lions , pour porter par-
Élém. de Lit ter. I. i
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tout le meurtre et le carnage, mais comme des ag-neaux, pour être eux-mêmes égorgés. Ils prouvèrent, non en combattant, mais en mourant pour la foi, la vérité de leur mission. »
Ecoutez le même, prêchant la bienfaisance à un jeune roi. « Toute cette vaine montre qui vous environne, lui dit-il, est pour les autres : ce plaisir ( de faire du bien ) est pour vous seul. Tout le reste a ses amertumes; ce plaisir seul les adoucit toutes. La joie de faire du bien est tout autrement douce et touchante que la joie de le recevoir : revenez-y encore ; c'est un plaisir qui ne s'use point ; plus on le goûte, plus on se rend digne de le goûter. On s'accoutume à sa prospérité propre, et on y devient insensible; mais on sent toujours la joie d'être l'auteur de la prospérité d'autrui. »
On voit là sans doute la même idée revenir , et se présenter sous des traits qui semblent les mêmes , mais dont chacun la rend plus vive et plus touchante, et qui, pour émouvoir le cœur, ont la force de l'eau qui tombe goutte à goutte sur le rocher qu'elle amollit enfin.
On trouvera dans Cicéron mille exemples de cette abondance. Il faisait un précepte de l'employer , à tenir V esprit de V auditeur long- temps attaché sur une même pensée j et de cet art qu'il enseignait, il est lui-même le plus parfait modèle : je n'en citerai qu'un seul trait, pris delà harangue pour Marcellus, à qui César avait fait grâce.
DELITTl^RATURE. gg
In armiSy militwn anrtus, locorwn opportunitas , aiixilia sociorwn y classes, commeatus multiim jiivaut : maximam vero partem , quasi siio jure , FoHuna sihi inndicat • et quidquid est prospère gestuniy id pêne omne ducit suum. At vero hujus gloriœ , C. Cœsar , quani es paulo ante adeptus (clementice et niansuetudinis) , socium hahes neminem : totum hoc j quantumcumque est y quod certe maximum est y totum est y inquam, tuumj nihil sihi ex ista Imide centurio y Jiihil prœfectus y nihil cohorSy nihil turma decerpit. Quin etiam y illa ipsa rerum humaîiarum dominay Fortunay in istius se societatem glorin? non offert j tihi cedit j tuam esso totam et propriam fatetur (i).
U abondance du sentiment n'est pas fatigante, comme celle de l'esprit ; aussi n'y a-t-il que les sujets pathétiques sur lesquels il soit possible de
(i) '<■ Dans les comLats , la valeur des troupes , l'avantage du lieu, le secours des alliés , les flottes , les convois , servent beaucoup à celui qui commande. La Fortune , de plein droit, s'attribue la plus grande part au succès ; et presque tout ce qui s'est fait d'heureux , elle s'en empare comme de son bien; mais la gloire. César, que tu viens d'acquérir par la douceur et la clémence , tu ne la partages avec nul autre. Quelque grand que soit ce triomphe , et il est très grand en effet , il t'appartient dans son entier; el de la louange qui t'en revient , tu n'as rien à restituer au centurion , rien au préfet , rien aux cohortes , rien à la multitude. La Fortune elle-même , ce grand arbitre des choses humaines, n'a rien à prétendre à la gloire : elle te la cède; elle avoue qu'elle est à toi en propre et sans partage. »
I OO E L E ]\I E N T s
parler d'abondance : expression qui peint vive^ ment cette sorte d'éloquence, où, sans préparation , comme sans ordre et sans suite , une ame , pleine d'un grand sujet et profondément pénétrée , répand avec impétuosité les sentiments dont elle est remplie , et fiiit passer dans toutes les âmes ses rapides émotions.
On a vu dans nos chaires des effets surprenants du pouvoir de cette éloquence j le véhément Bridaine a déchiré plus de cœurs et fait couler plus de larmes , que le savant et profond Bourdaloue, et, si j'ose le dire, que le sublime Bossuet.
Mais lorsque la force de l'éloquence doit résulter de l'ordre et de l'enchaînement des idées, c'est une imprudence de se livrer à l'inspiration du moment; à moins qu'une longue habitude de l'élocution n'ait mis l'orateur en état de s'abandonner à sa véhémence, sans jamais s'oublier ni se détourner de son but. Ce sont des exceptions rares à ce que Plutarque avait observé des oraisons faites a V imprévu. «Elles sont pleines, ditil, de grande nonchalance et de beaucoup de légèreté ; car ceux qui parlent ainsi à l'étourdie , ne savent là où il faut commencer , ni là où ils doivent achever ; et ceux qui s'accoutument ainsi à parler à la volée , outre les autres fautes qu'ils commettent, ils ne savent garder mesure ni mojen en leurs propos, et tombent dans une merveilleuse superfluité de langage. » {Trad. r/'ÀMioT.)
On raconte, à ce propos, qu'en Italie, où les prédicateurs parlent assez communément A'ahondance , l'un d'eux, prêchant sur le pardon des ennemis , après s'être efforcé de persuader à ses auditeurs qu'il fallait non-seulement pardonner à ses ennemis et ne pas leur vouloir du mal , mais encore les aimer et leur faire du bien , emporté par sa Téliémence, reprit ainsi : Mais , me direz-vous y je ii ai point d'ennemis. Vous n'avez point d'ennemis y mes frères ! et le monde, le péché, la chair j ne sont-ils pas l'os enîiemis F
C'est ainsi qu'un orateur, dont la marche n'est point réglée, risque souvent de s'égarer. Un prédicateur, après avoir battu la campagne en prêchant devant le cardinal de Richelieu, lui dit : «Je demande paixlon a uotre Eminence : je me suis abandonné au Saint-Esprit^ une autrefois je me préparerai, et f espère que je ferai mieux. ^^
Il faut avouer cependant qu'il n'y a que cette façon de produire les grands effets de l'éloquence . et de saisir tous les avantages du lieu , du moment , de son émotion propre , et de celle des ' auditeurs ; et voilà pourquoi Bourdaloue disait d'un missionnaire de son temps : On rend a ses sermons les bourses que l'on Dole aux miens. Les missionnaires ont en effet cet avantage inestimable sur les prédicateurs étudiés. Il est le même au barreau, pour les avocats qui parlent à' abondance, sur ceux qui froidement récitent le plaidoyer qu'ils ont écrit. Ce talent rare, que Féné-
Ion voulait que l'on acquît, demande un grand travail , et suppose les dons les plus précieux de la nature ; il est cependant quelquefois porté si loin par riiabitiide , qu'il y a des orateurs dont l'éloculion même gagne à n'être point travaillée , et qui parlent mieux d'a/jo/iflcuice qu ils n'écrivent en composant.
Dans les écoles de rhétorique, la jeunesse romaine s'exerçait à parler ainsi; et Grassus, qui , en reconnaissant l'ulilité de cet usage, trouvait cependant prélérable celui de s'appliquer à écrire avec réflexion (i); Crassus était lui-même, de tous les orateurs, le plus en état de parler d'abondance ^ par les études infatigables qu'il avait faites, par l'immense trésor de connaissances et de pensées qu'il avait amassé, mais surtout par les exercices habituels de sa jeunesse. \ oyez l'article Rhétorique.
Voici un exemple de cette promptitude avec laquelle il parlait sur-le-champ. Comme il plaidait en faveur de Plancus, contre un M. Brutus son accusateur, homme peu digne de son nom , et au moment qu'il lui reprochait ^a dissipation et ses vices, il vit du haut de la tribune passer le convoi d'une vieille femme de la faïuille Jiinia. 11 s'interrompit, et adressant la parole à Brutus :
(i) Etsi utile etiam siibilo sœpe dicci'e ; tamen illiid utilius , sumpto spatio ad cogitandum , paratius atqiic accuratius dicerc. (De Orat. )
DE LITTÉRATU R E. I o5
" Lève - loi , lui dit- il , regarde cette reinine que l'on porte au tombeau. Que veux-tu qu'elle dise de toi à ton père, à tes ancêtres, à ces illustres n}orts , dont les images l'accompagnent; à ce Brutiis, par qui ce peuple fut délivré de la dominalion des rois? A quoi, de quelle gloire ou de quelle vertu leur dira-t-elle que tu t'occupes? A augmenter ton patrimoine ? Cela serait peu digne de ta noblesse; si c'était pour la soutenir, à la bonne heure; mais pour cela il ne te reste rien : ta débauche a tout dissipé. Dira-t-elle que tu t'appliques à l'étude du droit civil? Ce serait imiter ton père ; mais des débris dos meubles de sa maison que tu as vendue , tu n'as pas même conservé le siège où il était assis lorsqu'on le consultait . A la science militaire? Tu n'as vu de ta vie un camp. A l'éloquence? Mais tu n'en as aucune : tout ce que tu peux faire, et de ta voix et de ta langue, c'est de gagner quelque salaire à ce honteux métier de calomniateur. Et tu oses voir la lumière , envisager ce peuple, te montrer ^.ujbnuji, paraître dans la ville en présence des citoyens! Et tu ne frémis pas de honte en regardant cette femme morte, et les images de tes ancêtres, dont tu es non-seulement hors d'état d'imiter les exemples, mais de loger les simulacres (i) ! » L'original de
(i) Tu illain mortuain^ tu imagines ipsas non pcrhorrescis , quibus non modo imitaudis, scd ne coilocandis quideni tihi ulhini locum rclif/iiisii?
1 o4- ÉLÉMENTS
ce morceau est dans le second livre de l'Orateur ; et l'un des interlocuteurs du dialogue, Antoine, en le citant , s'écrie : Proh d'à immortales ! quœ fuit illa y quanta visl quant mexpectata! quam wpeîitina I
Long-temps avant Crassus , Galba avait montré une facilité prodigieuse à parler, sinon à' abondance, au moins avec très peu de préparation. Vojez , au livre des Orateurs célèbres, ce que Cicéron en raconte. Laelius , l'ami de Scipion , doué d'une éloquence douce et polie , mais peu nerveuse, avait plaidé deux fois une cause importante sans en décider le succès. Il eut la modestie de conseiller à ses clients de recourir à (xalba : celui-ci se défendit d'abord de parler après Loelius; mais enfin, cédant aux instances qu'on lui faisait, il employa, dit Cicéron , une demi-journée à étudier la cause. Le lendemain ses clients le trouvèrent au milieu de ses scribes , dictant à plusieurs à-la-fois, avec la même véhémence que s'il avait plaidé. C'était l'heure de l'audience. Il sortit tout ému; et en arrivant au barreau, il parla avec tant d'éloquerce, que, d'un bout à l'autre de son plaidoyer il fut applaudi par acclamation (i). Ce coup de force, vanté par Cicé-
(i) Quid milita ? magna expcctalione^ plurimis audientibus, coram ipso Lœlio , sic illam caiisam , tanta vi , tanlaque gravitait diaissc Galham, ut nullafere pars oralionis silencio prœterircliir.
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Ton , nous fait entendre cependant que de pareils exemples étaient rares chez les Romains.
Chez les Grecs, l'habitude de parler sur-lechamp devait être moins étonnante. Ecoutons Démosthène, dans sa harangue pour la Couronne , rappelant ce qui s'était passé, lorsqu'on avait appris que Philippe avait foit sa paix avec les Thébains. « Le héraut (dans l'assemblée du peuple et du sénat) demande à haute voix : Qui 7>eiit mnntej' dans la tribune? Aucun de vous ne lui répond. Il répète à plusieurs reprises la même invitation : personne encore ne se lève, quoique tous vos généraux et vos orateurs fussent là présents, et que la voix commune de la patrie les conjurât d'ouvrir un avis salutaire... Or celui qui dans cette conjoncture décisive se présenta, ce fut moi ; je montai dans la tribune , etc. »
Ainsi , toutes les fois qu'un événement imprévu obligeait d'assembler le peuple atliénien , celui qui, à ce cri du héraut, Qui' veut parler? montait dans la tribune y parlait ^abondance.
Cicéron , qui ne voyait pas sans frayeur le danger de parler ainsi , quoiqu'il en sentît l'avantage , voulait au moins qu'une partie du discours fût écrite avec soin; parce qu'alors, dit-il, ce qu'on ajoute prend le ton et le caractère de ce que l'on a préparé ; et il compare le discours à un vaisseau une fois lancé, qui va long- temps encore lorsque les rameurs se reposent. Ut concitato navigioj quum rémiges sustinuerunt ^ retinet
taineii ipsa navis motiini et ciirsimi suinn, i/itcr- /nàso impetUy pidsucjiie remorwii : sic^ in oiulione perpétua j cuiii scripta dej'iciunty pareiii taineii ohtinet oratio relicpia cursum y scriptoriun siiiiilitiidiiie, et vi concitata. (De Orat. 1. i.)
Quel fut , dans Rome et dans Alhènes , le grand secret des orateurs, pour être prêts à parler surle-champ, quand l'occasion était pressante ou favorable? Gocliin le savait parmi nous. Primuin silvd rerum ac sententiarurn comparandà est. «lî faut commencer par un grand amas de connaissances et de pensées.» (lùid.)
AcCEiyT. // j a dans la parole une espèce de chant y dit Cicéron. Mais ce chant était -il noté par la prosodie des langues anciennes? On nous le dit, on nous assure que, dans le grec et le latin , V accent marquait l'intonation de la voix sur telle ou telle syllabe ; et c'est ce qu'on appelle V accent pi^osodique y distinct de V accent oratoire y ou des inflexions données à la parole par la pensée et .par le sentiment, Il est pourtant bien difficile de concevoir cet accent prosodique adhérent aux syllabes, à moins que, dans la prononciation animée par les mouvements de l'éloquence , il ne cédât la place à V accent oratoire ; et voici la difficulté.
Qu'on donne à un musicien des paroles déjà notées par V accent de la langue : il est évident
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que , s'il veut laisser aux syllabes leurs intonations prosodiques , il sera dans l'impossibilité de donner du naturel et du caractère à son chant; et que, s'il veut au contraire plier le son des paroles à l'expression que l'idée ou le sentiment sollicite , il faut qu'il les dégage de Vacccjit prosodique, et se donne la liberté de les moduler à son gré. Or, il en est de la prononciation oratoire comme de la musique.
Uacce/it prosodique qui nuirait à l'une , s'il était invariable , nuirait donc également à l'autre : des paroles déjà notées par la prosodie , supplieraient et menaceraient avec les mêmes inflexions.
11 ne faut pas confondre ici la quantité avec Vaccent. La durée relative des syllabes peut être fixe et immuable dans une langue , sans que l'expression en soit gênée , au moins sensiblement. Par exemple , que l'on prolonge la pénultième ou qu'on appuie sur la dernière, la différence n'est que dans les temps , et non pas dans les tons, La quantité peut donc être fixe et prescrite ; mais les intonations , les inflexions de la parole doivent être libres , et au choix de celui qui parle ; sans quoi il ne saurait j avoir de vérité dans l'élocution.
Dans la langue française , telle qu'on la parle à Paris , il n'y a point à'accent prosodique. Il est vrai que la finale muette n'est jamais susceptible de l'élévation de la voix , et qu'on est obligé
OU de l'abaisser , ou de la tenir à l'unisson : mais c'est la seule voyelle qui , de sa nature , gêne la liberté de V accent oratoire. C'est le repos , le sens suspendu, le ton suppliant, menaçant; celui de la surprise, de la plainte, de la frayeur, etc. , qui décide de l'élévation ou de l'abaissement de la voix sur telle ou telle syllabe; et quelquefois le même sentiment est susceptible de différentes inflexions. Je n'en citerai qu'un exemple, pris du rôle de Phèdre, dans la tragédie de Racine :
Malheureuse ! quel mot est sorti de ta bouche !
Ce vers peut se déclamer de façon que la voix élevée sur la première syllabe de malheureuse , s'abaisse sur les trois dernières , que la voix se relève sur la première de quel mot, et descende sur la seconde ; et qu'elle remonte sur la troisième de ce nombre, est sorti, et retombe sur la fin du vers.
Malheureuse ! quel mot est sorti de ta bouche !
On peut aussi, et peut-être aussi bien, le déclamer dans une modulation contraire , en abaissant les syllabes que nous venons d'élever, et en élevant celles que nous avons abaissées.
Malheureuse ! quel mot est sorti de ta bouche !
Le clioix de ces intonations fait partie de l'art de la prononciation théâtrale et oratoire; et l'on sent bien que s'il y avait dans la langue un accent
prosodique clélerminé et invariable , le choix des intonations n'aurait plus lieu , ou serait sans cesse contrarié par V accent.
La nature , dit Cicéron , comme si elle eut voulu moduler la parole , a mis dans chaque mot une vojelle aiguë; et le plus loin qu'elle l'ait placée en deçà de la finale , c'est à la pénultième (i). Cela est difficile à entendre pour nous, si cet accent était immuable. Mais ce que je vois clairement dans Quintilien , c'est que Vaccent grave et Vaccent aigu changeaient souvent de place , pour favoriser l'expression. Dans les mots (jiiale et quantum , par exemple , l'accentuation était différente pour l'interrogation ou l'exclamation , et pour la comparaison simple. C'est ce qui arrive dans notre langue , toutes les fois que , sans altérer la prosodie , la prononciation peut indifféremment appuyer ou glisser , élever ou baisser le ton sur telle ou telle autre syllabe : comme, par exemple, elle appuie sur la première du mot cruel , dans X accent du reproche tendre; et sur la dernière, dans X accent de l'effroi : Cruel, que t\ii-je fait? et Cruel l que dites-vous F
Cette facilité nous est donnée presque partout où l'une des voyelles n'est pas muette, ou
( 1 ) Ipsa enim natura , quasi modularetur hominum oralionem , in omni verbo posuit acutam vocem, nec unapliis^ ncc a poslrema syllaba tertia/n.
IIO ÉLÉMENTS
absolument brève , conlme l'est la première des mots désir y douleur, mourir, retour ^ dont la dernière seule peut être accentuée. Mais alors même rien n'empêcLe de les tenir toutes les deux à l'unisson , et de placer Vaccent ou en deçà sur le mot qui précède , ou au-delà sur le mot suivant , comme dans ces exemples : Impatients désirs. Mes hoîitèuses doulews. Je le perds sans retour. Mourir sans me Denger !
Ce qu'on appelle Vaccent des provinces consiste , en partie , dans la quantité prosodique : le Normand prolonge la syllabe que le Gascon abrège. Il consiste encore plus dans les inflexions attachées , non pas aux syllabes des mots , mais aux mouvements du langage : par exemple, dans Vaccent du Gascon , du Picard , du Normand , l'inflexion de la surprise, de la plainte, de la prière , de l'ironie , n'est pas la même. Un Gascon vous demande. Comment vous portez-vous .'^ d'un ton gai , vif, et animé , qui se relève sur la fin de la phrase; le Normand dit la même chose d'un son de voix languissant , qui s'élève sur la pénultième , et retombe sur la dernière, à peu près du même ton que le Gascon se plaindrait.
Ce que nous disons de la langue li-ancaise doit s'entendre de toutes les langues vivantes : leur prosodie est dans la durée relative des syllabes; leur accent est dans les inflexions de la paroles , dans le fort et le faible de la voix , ses modulations, ses appuis, selon l'idée, le senti-
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nient, on la passion qn'elle exprime, le monvement cle l'ame qu'elle imite ; mais cVacceJit. prosodique adhérent aux sons , immobile et in- ^ ariable , aucune langue n'en peut avoir , sans renoncer à toutes les nuances de l'expression , qui doit pouvoir sans cesse varier , et se plier tlans tous les sens.
L'art de bien parler , de bien réciter , soit pour l'acteur^ soit pour l'orateur, consiste singulièrement à accentuer plus ou moins la parole, selon le genre d'élocution , et à l'accentuer toujours avec justesse et sobriété.
C'est V accent qui donne du cai^actère à l'expression ; de l'esprit , de la vérité , de la variété à la lecture ; de la vie et de l'ame à la déclamation : mais il faut prendre garde de n'y pas mettre une fausse finesse, une fausse chaleur, ou une emphase déplacée : rien n'est plus ridicule que l'affectation qui fait un contre-sens.
C'est au barreau , dans la chaire , au théâtre , que ces défauts se font le plus sentir. Les juges sont trop accoutumés, ou trop préoccupés de leurs fonctions ., pour s'apercevoir du ridicule que Racine a joué dans la comédie des Plaideurs ; mais on entend à l'audience des car aussi aigus que celui de l'Intimé.
Une exagération non moins choquante de V accent oratoire, subsiste dans la chaire. Il y a quelque temps que de l'endroit le plus bruyant de Paris , on entendait , dans une église voisine , les
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cris, les hurlements d'un homme. On demanda si on l'exorcisait? Non , répondit quelqu'un , c'est lui qui exorcise , et qui , pour ^chasser le démon de l'ame de nos philosophes, demande le fer et le feu.
Dans la récitation comique , le naturel s'est assez conservé ; mais le tragique , malgré l'exemple de Baron, de la Lecouvreiir , de cette Clairon qui nous les rappelait, n'a pu se corriger encore assez de ses tons emphatiques , et s'il prend V accent naturel, il s'abaisse au plus trivial. Voyez Déclamation.
C'est une observation que j'ai entendu faire par un comédien qui avait de l'esprit et de la culture , et qui lisait singulièrement bien , que dans le langage animé, surtout dans le langage ou poétique ou oratoire, il y a toujours des mots frappants, où la force du sens réside; et que c'est sur ces mots que doit appuyer l'expression. En effet, rien ne l'affaiblit tant que de la prodiguer; et de même que, dans un morceau d'éloquence ou de poésie, un homme intelligent ne cherche pas à faire tout valoir ; de même , dans un vers ou dans une période, il n'affectera pas de faire tout sentir. Supposons, par exemple, que l'on récite ces beaux vers de Corneille :
Je les peins , dans le meurtre à l'envi triomphants, Rome entière noyée au sang de ses enfants, Les uns assassinés dans les places publiques , Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques ;
DE LITTÉRATURE. Il3
Le mt'chant par le prix au crime encourage , Le mari par sa femme en son lit égorgé , Le 61s tout dégouttant du meurtre de son père, Et, sa tête à la main, demandant son salaire.
On voit que , malgré la plénitude et l'énergie continuelle de ces beaux vers, l'expression portera naturellement sur les mots qui sont les grands traits de l'image , et s'appuiera sur la syllabe de ces mots qui peut le mieux soutenir la voix .
C'est une des raisons pour lesquelles il est vrai de dire, en général, que personne ne lit mieux un ouvrage que son auteur. Il arrive pourtant quelquefois que , par l'envie de faire tout valoir , ou dans ses vers ou dans sa prose, le lecteur pèse sur tous les mots ; et sa lecture , à la fois maniérée et monotone, produit un effet tout contraire à celui qu'il s'est proposé : il articule tout, et ne distingue rien ; ses couleurs n'ont plus de nuances ; nulle ombre ne les fait briller ; il veut que tout soit en relief; et il relève tout si bien , qu'il n'y a plus rien de saillant.
Achèvement. Dans la poésie dramatique, on appelle ainsi la conclusion qui suit l'événement par lequel l'intrigue est dénouée.
L'art du poète consiste à disposer sa fable , de façon qu'après le dénoùmentil n'y ait plus aucun doute , ni sur les suites de l'action , ni sur le sort
F.li^ni. de Liltér. I. O
Il4 ÉLÉMENTS
tles personnages. Dans Rodogune , par exemple, dès que le poison agit sur Cléopatre, tout est connu : ce vers ,
Sauve-moi de riiorreur de mourir à leurs pieds ,
finit tragicpiement la pièce.
Mais souvent il n'en est pas ainsi ; et la catastrophe peut n'être pas assez tranchante , ponr ne laisser plus rien attendre.
Britannicus est empoisonné; mais que devient Junie? C'est cet éclaircissement qui allonge et refroidit le cinquième acte de Britannicus.
L'action des Ho? aces est finie au retour d'Horace le jeune , et même avant sa scène avec Camille. Cette scène et tout ce qui suit , fait une seconde action dépendante de la première, et qui en est Yachèvejnent.
IJ achèvement de Phèdre et celui de Mérope est long, mais il est passionné; et^il ne fait pas duplicité d'action , comme celui des Horaces.
Si V achèvement a quelque étendue, il faut qu'il soit tragique , et qu'il ajoute encore aux mouvements de terreur ou de pitié que la catastrophe a produits.
OEdipe , dans la tragédie de Sophocle , après s'être reconnu pour le meurtrier de son père et pour le mari de sa mère , et s'être crevé les yeux de désespoir , est encore plus malheureux lorsqu'on lui amène ses enfants.
Le poète français n'a pas osé risquer sur notre
DELIT TÉ RATURE. Il5
scène ce dernier trait de pathétique : il a fini par des fureurs. OEdipe , les jeux crevés et encore sanglants , était souffert sur un théâtre inrimense ; sur nos petits théâtres, il eût révolté. Le tragique, en s'aifaiblissant , a observé les lois de la perspective; et pour savoir jusqu'à quel degré on peut pousser le pathétique du spectacle , il faut en mesurer le lieu.
Comme V achèi'ement doit être terrible ou touchant dans la tragédie , il doit être plaisant dans la comédie , et d'une extrême vivacité. Pour peu qu'il soit lent , il est froid. C'est un défaut qu'on reproche à Molière.
Le poème épique est susceptible di achèvement , comnre le poème dramatique; et, comme lui, il peut s'en passer.
Inachèvement de l'Iliade est long, et trop long , quoiqu'il renferme le plus beau morceau du poème , la scène de Priam aux pieds d'Achille. \J achèvement de l'Odyssée est traînant, quoique plus animé que tout le reste du poème. L'Enéide finit au moment de la catastrophe : dès que Turnus est mort , le sort des Troyens est décidé : et l'on ne demande plus rien.
Quelques critiques ont prétendu que l'Enéide était tronquée. Ils auraient voulu voir Enée donnant des lois au Latium. Ces critiques ne savent pas que , lorsqu'on cesse de douter et de craindre , on cesse de s'intéresser, et que l'action doit finir au moment que l'intérêt cesse , sans quoi tout
Îl6 ÉLÉMENTS
le reste languit. Rien de plus importun que Je faux bel -esprit, quand il veut juger le génie. f^oj'ezDÉ^ovBMEisT , Intrïgue , etc.
Acte. Vossius , en marquant la division d'une pièce de théâtre en cinq actes j nous dit que dans le premier on expose , que dans le second on développe i'intrigue, que le troisième doit être rempli d'incidents qui forment le nœud , que le quatrième prépare les moyens du dénouement . auquel le cinquième doit être uniquement employé.
Et si la ûible est telle qu'une scène l'expose , et qu'un mot la dénoue , comme il arrive quelquefois , que devient la division de Vossius ?
Quelle est la tragédie , la comédie bien composée, dont le nœud ne commence qu'au troisième acte y et dont le cinquième acte en entier soit employé à dénouer?
Le nœud est la partie de l'intrigue qui doit occuper le plus d'espace. C'est comme un labyrinthe dont l'exposition fait l'entrée, et le dénouement la sortie.
Les poètes habiles dans leur art commencent le nœud le plus tôt possible, et le prolongent de même, en le serrant de plus en plus. Voyez Intrigue.
Avant la ^\w du premier acte de V Ipliigénie
I) E L I r T É K A T U II E . 1 1 J
en AaUde, la situation a clianî;é deux lois, eu devenant toujours plus tragique :
Non, tu ne mourras point, je n'y puis consentir.... Et si ma iille vient, je consens qu'on l'immole.... Je cède, et laisse aux dieux opprimer l'innocence....
Iphigënie est arrivée, Achille demande sa uiaiu, et Calchas demande son sang : voilà déjà le nœud (orme. C'est le modèle des gradations que le péril, le malheur , la crainte, la pitié , l'intrigue , en un mot, doit avoir.
En effet, qu'est-ce qu'un acte? Son nom l'exprime : un degré , un pas de l'action. C'est par cette division de l'action totale en degrés que doit commencer le travail du poète, soit dans la tragédie, soit dans la comédie, lorsqu'il en médite le plan.
Il s'agit , par exemple, de démasquer Tartufe, ou de le voir, maître de la maison, diviser le fils et le père , dépouiller l'un , amener l'aulre à lui donner tout son bien et la main de sa fille. Que fait Molière dans son premier acte F II met sous nos yeux le tableau de cet intérieur domestique. L'ascendant que Tartufe a sur l'esprit d'Orgon , la prévention aveugle de celui-ci et de sa sœur en faveur d'un fourbe hypocrite , et la mauvaise opinion qu'a de lui tout le reste de la famille, se manilèstent dès la première scène : le combat s'engage ; l'action commence avec chaleur.
Dès le second acte ^ après avoir tiré, de la
bouche d'Orgon lui-même , l'aveu de son aveuglement pour le fourbe qui le détaclie de ses enfants et de sa femme, et qui, d'un liomme faible et bon , fait un homme dénaturé , Molière lui fait déclarer que Tartufe est l'époux qu'il destine à sa fille : celle-ci n'ose refuser; et de là l'incident comique qui fait la querelle des deux amants.
Dans le troisième acte^ au moment que Damis croit pouvoir confondre Tartufe, et que l'on touche au dénouement , l'adresse du fourbe et la simplicité d'Orgon resserrent le nœud de l'intrigue , et l'intérêt redouble par la résolution que vient de prendre Orgon , pour punir ses enfants, de donner son bien à Tartufe.
Dans le quatrième acte ^ Tartufe est enfin démasqué et confondu aux yeux d'Org'on : mais tout à coup le fourbe s'arme contre son bienfaiteur des bienfaits mêmes qu'il en a reçus : et par ses menaces , fondées sur un abus de confiance, il met l'alarme dans la maison.
Dans le cinquième acte , le trouble et l'inquiétude augmentent jusqu'au moment de la révolution; et s'il j a quelque chose à désirer, c'est un peu moins de négligence dans les détails des dernières scènes , et un peu plus de développement et de vraisemblance dans les moyens.
'Les misérables critiques, en déprimant le dénouement du Tartufe y ne cessent de rappeler ce vers :
Remettez-vous , monsieur, d'une alarme si chaude;
DE LITTÉRATURE. lig
cl ils oublient qu'ils parlent avec dérision tlu obet-d'œuvre du tbéâtre comique, d'une pièce à laquelle tous les siècles n'ont rien à comparer, et qui sera peut-être trois mille ans sans rivale , comme elle a été sans modèle.
L'analyse de cette pièce, relativement aux progrès de l'action , suffit pour indiquer les degrés qu'on doit pratiquer d'acte en acte et de scène en scène. Si Faction se repose deux scènes de suite dans le même point, elle se refroidit. Il faut qu'elle cbemine comme l'aiguille d'une pendule. Le dialogue marque les secondes, les scènes marquent les minutes, les actes répondent aux lieures. C'est pour n'avoir pas observé ce progrès sensible et continu, que l'on s'est si souvent trouvé à froid. On espère remplir les vides par des détails ingénieux : mais l'intérêt languit; et l'on peut dire de l'intérêt ce qu'un poète célèbre a dit de l'ame , que c'est un Jeu qu'il faut nourr/r, et qui s'éteint s'il ne s'augmente.
L'usage établi de donner cinq actes à la tragédie , n'est ni assez fondé pour faire loi , ni assez dénué de raison pour être banni du théâtre. Quand le sujet peut les fournir, cinq actes donnent à l'action une étendue avantageuse : de grands événements j trouvent place ; de grands intérêts et de grands caractères s'j développent en liberté; les situations s'amènent, les incidents s'annoncent , les sentiments n'ont rien de brusque et de heurté; le mouvement des passions
a tout le temps de s'accélérer, et l'intérêt de croîlre jusqu'au dernier degré de pathétique et de chaleur. On a éprouvé que l'ame des spectateurs peut suffire à l'attention , à l'illusion , à l'émotion que produit un spectacle de cette durée; et si l'action de la comédie semble très bien s'accommoder de la division en trois actes ^ l'action de la tragédie semble préférer la division en cinq actes j à cause de sa majesté , et des grands ressorts qu'elle veut pouvoir faire agir.
Mais le sujet peut être naturellement tel que , ne donnant lieu qu'à deux ou trois situations assez fortes , il ne soit susceptible aussi que de deux degrés, et de deux repos de l'action. Alors faut -il abandonner ce sujet, s'il est pathétique, intéressant, et fécond en beautés? ou faut-il le charger d'incidents et de scènes épisodiques? Ni l'un ni l'autre. Il faut donner à l'action sa juste étendue , suivre la loi de la nature , préférable à celle de l'art ; et le public , qui se plaindrait qu'on s'est éloigné de l'usage , serait le tyran du génie et l'ennemi de ses propres plaisirs.
Il en est de même de la division en deux actes pour de petites comédies : elle n'est pas bien favorable ; mais la nature du sujet , heureux d'ailleurs , peut l'exiger ; et rien de ce qui peut plaire ne doit être interdit aux arts.
Eschyle , l'inventeur de la tragédie , avait négligé de la diviser en actes. Il y a bien dans ses pièces des intervalles occupés par le chœur.
mais sans divisions symétriques; et lorsqu'on a voulu y en mettre, on a coupé l'action dans des endroits où évidemment elle était continue, comme du quatrième au cinquième acte du Proîiiéthce. Dans la suite, les poètes grecs se sont prescrit la division en cinq actes : mais on voit que les intermèdes étaient occupés par le chœur ; et si l'on baissait la toile à la fin des actes ^ ce n'était guère que dans le cas où le changement de lieu exigeait un changement de décoration.
Dans les intervalles des actes ^ le théâtre reste vacant : mais l'action ne laisse pas de continuer hors du lieu de la scène ; et lorsqu'elle est bien distribuée et développée avec soin, l'on sait d'un acte à l'autre ce qui s'en est passé.
Quant à la durée, il suffit qu'il n'y ait pas entre les actes une inégalité trop sensible; et l'étendue de chacun se trouve ainsi proportionnée à celle de la pièce, qui, chez nous, peut aller de douze à dix-huit cents vers. F'ojez Entr'acte.
Action. Pour avoir une idée nette et précise de Vaction du poème dramatique ou épique , il limt la considérer sous deux points de vue, ou plutôt distinguer deux sortes d'action.
\Jaction finale d'un poème est un événement à produire; Vaction continue est le combat des
causes et des obstacles qui tendent réciproquement, les unes à produire l'événement, et les autres à l'empêcher, ou à produire eux-mêmes un événement contraire.
Dans la tragédie de Britannicus , la mort de ce prince est \ action finale : la jalousie de Néron , son mauvais naturel, sa passion pour Junie, la scélératesse de Narcisse , en sont les causes ; la vertu de Burrhus , l'autorité d'Agrippine , un reste de respect pour elle et de crainte pour les Romains , l'horreur d'un premier crime, en sont les obstacles; et le combat se passe dans l'ame de Néron.
Ainsi Y action d'un poème peut se considérer comme une sorte de problème dont le dénouement fait la solution.
Dans ce problème, tantôt l'alternative se réduit à réussir, ou à manquer l'entreprise , comme dans l'Enéide; tantôt le sort est en balance entre deux événements , tous les deux funestes , comme dans VOEcîipe ; ou l'un heureux et l'autre malheureux, comme dans l'Odjssée et \ Ipliigénie en Taiiride. Ceci demande à être développé.
LesTroyens s'établiront-ils, ou ne s'établirontils pas en Italie? voilà le problème de l'Enéide. On voit que, du coté d'Enée , le mauvais succès se réduit à abandonner un pays qui n'est pas le sien : la destinée des Troyens ne serait pas remplie , Rome ne serait pas fondée ; mais ce malheur n'a jamais pu intéresser réellement que les Ro-
mains. La situation, du côté de Turnus, est d'un intérêt plus universel et plus fort : il s'agit pour lui de vaincre , ou de périr, ou de suLir la honte de se voir enlever sa femme et les étals de son beaupère : aussi les vœux sont-ils en faveur de Turnus. Dans rOdjssée , il ne s'agit pas seulement qu'Ulysse retourne à Ithaque, ou qu'il périsse dans ses voyages, ou qu'il soit retenu dans l'île de Circé, ou dans celle de Calypso : cet intérêt, personnel à un héros froidement sage , nous toucherait faiblement. Mais son fils, jeune encore, est sous le glaive; sa femme est exposée aux violences des poursuivants; son père est au bord du tombeau , incapable de s'opposer à leur criminelle insolence; son île est dévastée ^ son palais saccagé , son peuple et sa famille en proie à des tyrans : si Ulysse revient , il peut tout sauver ; tout est perdu, s'il ne revient pas : voilà tous les grands intérêts du cœur humain réunis en un seul ; et c'est le plus parfait modèle de l'action dans l'épopée.
Dans V Iphigénie en Tau ride, Oreste, poursuivi par les Furies, en sera-t-il délivré ou non?serat-il reconnu par sa sœur, avant d'être immolé; ou l'immolera-t-elle avant de le connaître? enlèvera-t-il la statue de Diane; ou sera-t-il égorgé aux pieds de ses autels? L'événement peut être heureux ou malheureux , et plus l'alternative en est pressante , plus elle est susceptible des grands mouvements de la crainte et de la pitié.
Dans X Œdipe, la peste achèvera- t-elle tle désoler les étals de Laïus, ou le meurtrier de ce roi sera-l-il reconnu dans son fils et dans le mari de sa femme? Voilà les deux extrémités les plus effroyables, et l'alternative la plus tragique qu'il soit possible d'imaginer. Le défaut de cette fable , s'il y en a un , c'est de ne laisser voir aucun milieu enlre ces deux malheurs extrêmes, et de ne pas permettre à l'espérance de se mêler avec la terreur.
Je laisse à balancer les avantages de cette fable terrible et touchante d'un bout à l'autre, sans aucune espèce de soulagement pour l'ame des spectateurs , avec la fable de VIphigénie eu Tauride , où quelques rayons incertains d'une espérance consolante brillent par intervalles , et laissent entrevoir une ressource dans les malheurs et les dangers dont on frémit : je veux seulement faire voir que tout se réduit à ces deux problèmes , l'un simple , et l'autre compliqué. Celui-ci , en faisant passer l'ame des spectateurs par de continuelles vicissitudes, varie sans cesse les mouvements de la terreur et de la pitié; l'autre les soutient et les presse, en faisant faire à l'intérêt le même progrès qu'au malheur.
De cette définition de V action, considérée comme un problème , il suit d'abord qu'il est de son essence d'être douteuse et incertaine , et de l'être jusqu'à la fin : car si V action est telle qu'il n'y ait pas deux façons de la terminer^ et que l'évé-
nement qui se présente naUirellement à la prévoyance des spectateurs , soit le seul moralement possible, il n'y a plus d'alternative, et par conséquent plus de balancement entre la crainte et l'espérance : tout se passe comme on l'a prévu ; et s'il arrive une révolution, ou elle a besoin d'une cause surnaturelle, comme dans le Philoctèle de Sophocle , ou elle manque de vraisemblance, comme dans le Cid. C'est un efFort de l'art, qu'on n'a pas assez admiré dans le Télémaque , d'avoir, par la seule force de l'éloquence d'Ulysse, rendu naturel et vraisemblable le retour de Philoctète, que Sophocle avait jugé luimême impossible sans l'apparition d'Hercule. A l'égard du Cid, Corneille n'a su d'autre moyen d'en terminer l'intrigue, que de ne pas décider la révolution.
D'un autre côté, si , dans les possibles, V action avait deux issues , mais que , par la maladresse du poète et la prévoyance des spectateurs, le })roblème fût résolu dans leur opinion avant le dénouement , il n'y aurait plus d'inquiétude ; et il ne faut pas croire que l'art de rendre l'événement douteux et de laisser le spectateur dans ce doute , ne soit utile qu'une fois. L'illusion théâtrale consiste à faire oublier ce qu'on sait , pour ne penser qu'à ce qu'on voit. J'ai lu Corneille, je sais par cœur le cinquième acte de Rodogime : mais j'en oublie le dénouement; et à mesure que la coupe empoisonnée approche des lèvres
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d'Antioclius , je frémis, comme si je ne savais pas que Timagène arrive. Ayez seulement soin que, dans V action même, rien ne trahisse le secret de la dernière révolution ; j'aurai beau le savoir d'ailleurs , je me le dissimulerai, pour me laisser jouir du plaisir d'être ému : effet inexplicable , et pourtant bien réel , de l'illusion théâtrale. Mais autant la solution doit être cachée , autant les termes opposés où Vaction peut aboutir doivent être marqués et mis en évidence. Je n'en excepte qu'une sorte de- fable : c'est lorsque entre deux malheurs, dont il semble que l'un ou l'autre doive arriver inévitablement, il y a pourtant un moyen de les éviter tous deux, et qu'on a dessein de tirer, par cette heureuse révolution , les personnages intéressants du double péril qui les presse. Ce moyen doit être caché comme l'issue du labyrinthe : mais tout ce qu'il y a de funeste à craindre doit être connu , et le plus tôt possible. Que dès le premier acte à' Œdipe, par exemple , le spectateur fût instruit qu'OEdipe est l'assassin de son père et le mari de sa mère ; dès ce moment tous les efforts de ce malheureux prince pour découvrir le meurtrier de Laïus , feraient frémir; et l'approche des incidents qui amèneraient les reconnaissances, rempliraient les esprits de compassion et de terreur. On peut rendre raison par là de ce qui arrive assez souvent , qu'une pièce fait plus d'impression la seconde fois que la première.
De notre définition, il suit encore, que plus les événements opposés sont extrêmes , plus l'alternative de l'un à l'autre a d'importance et d'intérêt. Si, d'un coté, il y va de l'excès du bonheur, et, de l'autre, de l'excès du malheur, comme dans Vl/j/u'gcnie en Tauride et dans la Mérope, la solution du problème est bien plus intéressante que lorsqu'il ne s'agit que d'un malheur plus sensible, ou d'un bonheur faiblement souhaité. Par exemple , dans Polyeucte , supposons que Pauline fût passionnément amoureuse de son époux ; le problème serait bien plus terrible, et la situation de Pauline bien plus cruelle et plus touchante. Corneille, en la faisant amoureuse de Sévère, a évidemment préféré l'intérêt de l'admiration à celui de la terreur et de la pitié : en quoi il a obéi à. son génie , et composé une fable plus étonnante et moins tragique.
Dans la comédie , même alternative : l'intérêt consiste, i° à faire souhaiter que le ridicule, puni par lui-même , soit à la fin livré à la risée et au mépris; 2° à faire naître une curiosité inquiète, et une vive impatience de voir par quel moyen ce qu'on souhaite arrivera. L'Avare épousera-t-il Marianne, ou la cédera- t- il à son fils? Tartufe sera-t-il confondu et démasqué aux yeux d'Orgon, ou jouira-t-il de sa fourberie? Voilà le problème à résoudre. Au lieu du trouble et du danger qui règne dans la tragédie, c'est l'agitation des querelles domestiques; au lieu des
revers , ce sont les méprises ; au lieu du pathétique , c'est le ridicule : mais le combat des intérêts, le choc des incidents est le même dans les deux genres, pour amener en sens contraire deux événements opposés. Observons seulement que, dans le comique, si le malheur est grave, il ne doit être craint que par les personnages ; les spectateurs doivent au moins se douter qu'il n'en sera rien : c'est une différence essentielle entre les deux genres, et peut-être le seul artifice qui manque à l'intrigue du Tartufe, dont le dénouement n'eût rien perdu à être un peu plus annoncé.
L'intérêt du poète, en effet, n'est pas, dans le comique , de tenir le spectateur en peine , mais bien les personnages : car il s'agit de divertir les témoins aux dépens des acteurs ; et à moins d'être de la confidence , il n'est guère possible de se divertir d'une situation aussi affligeante que celle qui précède la révolution du cinquième acte du Tartufe. Peut-être IMolière a-t-il voulu que le spectateur, saisi de crainte, fut sérieusement indigné contre le fourbe hypocrite : mais ce trait de force , placé dans une pièce où le vice le plus odieux est démasqué, ne tire point à conséquence; et en général, dans le vrai comique, un danger qui ferait frémir , s'il était réel , ne doit pas être sérieux : il faut au moins laisser prévoir , que celui qui en est menacé en sera quitte pour la peur.
DE littéhature. 12g
Si la définition que je viens de donner de Vaotioji, soit épique, soit dramatique, est juste, comme je le crois, on a eu tort de dire que V action du poème de Lucain manque d'unité ; on a eu plus grand tort de dire que les poèmes d'Homère n'ont que l'importance des personnages , et non pas celle de Vaction.
Il n'y a pas de problème plus simple que celuici : A qui restera V empire du monde P Sera-ce au parti de Pompée et du sénat P sein- ce au parti de César P Or, dans le poème de la Pharsale, tout se réduit à cette alternative; et jamais action n'a tendu plus directement à son but. On a déjà vu qu'un modèle admirable de Vaction épique est le sujet de l'Odjssée. Celui de l'Iliade est moins intéressant; mais, par son influence et comme événement, il est d'une extrême importance. La colère d'Achille va-t-elle sauver Troie , et forcer les Grecs à lever le siège et à s'en retourner honteusement dans leur pays ? ou, par quelque révolution imprévue, Achille, apaisé et rendu à la Grèce, va-t-il précipiter la perte des Troyens et la vengeance des Atrides? Voilà le problème de l'Iliade ; et la mort de Patrocle en est la solution.
Qu'est-ce donc qu'on a voulu dire, en reprochant à Vaction de ce poème et à celle de l'Odyssée, de manquer d'importance? et qu'a-t-on voulu dire encore, en donnant pour des difFérences , en Ire Vaction épique et Vaction dramatique, ce
Élêm. (le Lit ter. I. 9
1 ÔO É L K M E ri T s
qui convient également à toutes les deux ? La solution des obstacles est, dit -on, ce qui fait le dénouement j et le dénouement peut se pratiquer de deux manières : ou par une reconnaissance , ou sans reconnaissance , ce qui n'a lieu que dans la tragédie. Et pourquoi pas dans le poème épique ? Celui-ci , comme l'a très bien vu Aristole , n'est que la tragédie en récit.
U action de l'épopée est sans doute un exemple, mais non pas un exemple à suivre : et, comme celle de la tragédie, elle est tantôt l'exemple du malheur attaché au crime, à l'imprudence, aux passions humaines; tantôt l'exemple des vertus , et du succès qui les couronne, ou de la gloire qui les suit.
L'épopée est une tragédie, dont X action se passe dans l'imagination du lecteur. Ainsi tout ce qui; dans la tragédie, est présent aux yeux, doit être présent à l'esprit dans l'épopée. Le poète est lui-même le décorateur et le machiniste ; et non-seulement il doit retracer dans ses vers le lieu de la scène, mais le tableau , le mouvement , la pantomime de X action, , en un mot, tout ce qui tomberait sous les sens si le poème était dramatique.
Il y a sans doute, pour cette imitation en récit, du désavantage du côté de la chaleur et de la vérité ; mais il y a de l'avantage du côté de la grandeur et de la magnificence du spectacle , du côté de l'étendue et de la durée de Y action, du
DE LITTÉRATURE. l5l
côté de l'abondance et de la variété des incidents et des peintures.
Dans la tragédie , le lieu physique du spectacle oppose ses limites à l'essor de l'imagination ; elle y est comme emprisonnée : dans le poème épique, la pensée du lecteur s'étend au gré du génie du poète , et embrasse tout ce qu'il peint : mille tableaux qui se succèdent dans les descriptions de Virgile, se succèdent aussi dans ma pensée; et en les lisant , je les vois.
Le poète épique, à cet égard, est bien plus heureux que le poète dramatique. Combien celui-ci ne se trouve-t-il pas resserré sur le théâtre même le plus vaste , lorsqu'il se compare à son rival, qui n'a d'autres bornes que celles de la nature , qu'il franchit même quand il lui plaît?
Un autre avantage de l'épopée sur la tragédie , c'est l'espace de temps fictif qu'elle peut donner à son action. Dans un spectacle qui ne doit durer que deux ou trois heures ; dans une intrigue dont la chaleur doit sans cesse aller en croissant , parce qu'elle a pour objet une émotion qu'il ne faut pas laisser languir , le temps fictif ne peut guère s'étendre avec vraisemblance au-delà d'une révolution du soleil. Mais le temps de l'épopée n'a de bornes que celles de l'action , naturellement plus ou moins rapide, selon que le mouvement qui l'anime est plus violent ou plus doux. Yoilà donc le génie du poète épique en liberté , soit pour le temps , soit pour les
lieux, tandis que celui du |3oète tragique est à la gêne.
La tragédie est obligée de commencer dans le fort de Vaclion, et assez près du dénouement pour laisser dans l'avant-scène tout ce qui suppose de longs intervalles. Son mouvement accéléré , d'acte en acte , est si continu , si rapide ; l'inquiétude qu'elle répand est si vive , et l'intérêt de la crainle et de la pitié si pressant , que ce qu'on appelle épisodes , c'est-à-dire , les circonstances et les moyens de Yaction, s'y réduisent presque à l'étroit besoin , sans rien donnera l'agrément : au lieu que dans l'épopée la chaîne de Vactioji étant plus longue et le dessin plus étendu, les incidents, que je regarde comme la trame du tissu de la fable , peuvent l'orner et l'enrichir de mille couleurs différentes. Faut-il , pour me faire entendre, une image plus sensible encore? La tragédie est un torrent qui brise ou franchit les obstacles ; l'épopée est un fleuve majestueux qui suit sa pente , mais dont la course vagabonde se prolonge par mille détours. On voit donc que la tragédie l'emporte sur l'épopée par la rapidité , la chaleur, le pathétique de V action j mais que l'épopée l'emporte sur la tragédie par la variété, la richesse, la grandeur et la majesté.
Tout sujet qui convient à l'épopée, doit convenir à la tragédie , c'est-à-dire, être capable d'exciter en nous l'inquiétude , la terreur, et la pitié : car s'il n'était pas assez intéressant pour
la scène , il le serait bien moins encore pour le récit , qui n'est jamais aussi animé. C'est dans ee sens-là qu'Aristote a dit que le fond des deux poèmes était le même. « Il faut , dit-il en parlant de l'épopée , en dresser la fable , de manière qu'elle soit dramatique et qu'elle renferme une seule actioîi , qui soit entière , parfaite, et achevée. Il y a , dit-il en.core, autant de sortes d'épopées qu'il y a d'espèces de tragédies ; car l'épopée peut être simple ou implexe ., morale ou pathétique.» Il ajoute, que « l'épopée a les mêmes parties que la tragédie ; car elle a ses péripéties , ses reconnaissances, ses passions»; d'où il conclut que " l'épopée ne diffère de la tragédie que par son étendue et par la forme de ses vers » : et il en donne pour exemple, d'un côté, le sujet de l'Odyssée dénué de ses épisodes, et tel qu'Homère l'eût conçu s'il eût voulu le mettre au théâtre ; de l'autre, celui de l'Iphigénie en Tauride , avant d'être accommodé au théâtre , et tel qu'il dépendait d'Euripide d'en faire un poème épique ou un poème dramatique , à son choix.
En suivant son idée, pour la développer, essayons de disposer le sujet de l'Iphigénie , comme Euripide l'eût disposé lui-même, s'il en eût voulu faire un poème en récit.
Oreste , couvert du sang de sa mère et poursuivi par les Euménides , cherche un refuge dans le temple d'Apollon , de ce Dieu qui l'a poussé au crime. Il embrasse son autel , Fimplorc, lui offre
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un sacrifice ; et l'oracle interrogé lui ordonne , pour expiation , d'aller enlever la statue de Diane profanée dans la Tauride.
Oreste prend congé d'Electre; il ne veut pas que Pylade le suive : Pylade ne veut point l'abandonner. Ce jeune prince quitte un père accablé de vieillesse dont il est l'appui , une mère tendre dont il fait les délices , et qui tous deux l'encouragent , en le baignant de larmes , à suivre un ami malheureux. Oreste , présent à leurs adieux , se sent déchirer le cœur aux noms de fils , de père et de mère.
Il s'embarque avec son ami ; et si le petit vojage d'Ulysse et d'Enée est traversé par tant d'obstacles , quelles ressources n'a pas ici le poète pour varier celui d'Oreste? Qu'on s'imagine seulement qu'il s'embarque à ce même port de l'Aulide où l'on croit que sa sœur a été immolée ; qu'il traverse la mer Egée, où son père et tous les héros de la Grèce ont été si long-temps le jouet des ondes ; qu'il la parcourt à la vue de Scyros , où l'on avait caché le jeune Achille ; à la vue de Lemnos, où Philoctète avait été abandonné ; à la vue de Lesbos, où les Grecs avaient commencé de signaler leur vengeance ; à la vue du rivage de Troie , dont la cendre fume encore. Quelle carrière pour le génie du poète !
Aux incidents naturels qui peuvent retarder tour à tour et favoriser l'entreprise d'Oreste, ajoutez la haine des dieux ennemis du sang
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trxVgamemiion , la faveur des dieux qui le protègent, les Furies attachées aux pas d'Oreste, et qui viennent l'agiter toutes les fois qu'il veut s'oublier dans les plaisirs ou dans le repos : tous ces agents surnaturels vont mêler à Vaction du poème un merveilleux déjà fondé sur la vérité relative et adopté par l'opinion.
Cependant Tlioas , épouvanté par la voix des dieux, qui lui annonce qu'un étranger lui arrachera le sceptre et la vie, Thoas ordonne que tous ceux que leur mauvais sort ou leur mauvais dessein amèneront dans laTauride , soient immolés sur l'autel de Diane. Iphigénie en est la prêtresse ; elle a horreur de ces sacrifices; et après avoir employé tout ce que l'humanité a de plus tendre , et la religion de plus touchant, pour fléchir l'ame du tjran : «Non, lui dit-elle, Diane n'est point une divinité sanguinaire : et qui le sait mieux que moi? » Alors elle lui raconte comment, destinée elle-même à être immolée sur son autel, elle en a été enlevée par cette divinité bienfaisante. «Jugez, conclut Iphigénie, si Diane se plairait à voir couler un sang qu'elle ne demande pas , puisqu'elle n'a pu voir répandre le sangqu'elie avait demandé par la voix même des oracles. » Le tyran persiste. Ores le et Pylade abordent dans ses états : ils sont arrêtés, conduits à l'autel, et le poème est terminé par la tragédie à' Euripide , dont je n'ai fait jusqu'ici que développer l'avant-scène.
On voit, par cet exemple, que Vaction de l'é-
popée n'est que Vaction de la tragédie , plus étendue et prise de plus de loin.
Le Tasse ne pensait pas ainsi. Ilpoema heroico , dit-il , è una iniitazione di azione illustre j grande , e perfetta , fatta narrando con altissimo verso j affine di mover gli animi con la maraviglia , e di giomr ddettando (i). Il regarde le merveilleux comme la source du pathétique de l'épopée ; et laissant à la tragédie la terreur et la pitié, il réduit le poème héroïque à l'admiration , le plus froid des sentiments de l'ame. S'il eût mis sa théorie en pratique, son poëme n'aurait pas tant de charmes. Quelque admiration qu'inspire l'héroïsme, quelque surprise que nous cause le merveilleux répandu dans les fables d'Homère, de \irgile, et du Tasse lui-même, l'intérêt en serait Lien faible , sans les épisodes terribles et touchants qui le raniment par intervalles; et ces poètes l'ont si bien senti, qu'ils ont eu recours, à chaque instant, à quehjue nouvelle scène tragique. Retranchez de l'Iliade les adieux d'Andromaque et d'Hector, la douleur d'Achille sur la mort de Patrocle , et son entrevue avec le vieux Priam ; retranchez de l'Enéide les épisodes de Laocoon et de ses enfants , de Didon , de Marcellus , d'Eu-
(i) Le poème héroïque est l'iaiitation d'une action illustre, grande et parfaite, racontée en vers d'un ton très élevé , pour émouvoir les esprits par le moyen du merveilleux, et pour rendre agréable une instruction solide.
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riale et de Pallas ; retranchez de la Jérusalem la mort de Dudon, celle de Clorinde, l'amour et la douleur d'Armide ; et voyez ce que devient l'intérêt de V action principale , réduit à l'admiration que peut causer le merveilleux des faits ou la beauté des caractères. On se lasse bientôt d'admirer des héro» que l'on ne plaint pas , on ne se lasse jamais de plaindre des héros qu'on admire et qu'on aime. L'aliment de l'intérêt, soit épique^ soit dramatique , est donc la crainte et la pitié. Il est vrai que la beauté des caractères y contribue, mais elle n'y suffit pas : Concorre la mise ria délie azioni insieme con la honta cli costumi. (Le Tasse. )
La règle la plus sûre dans le choix du sujet de l'épopée, est donc de le supposer au théâtre, et de voirFelfet qu'il y produirait. S'il est vraiment tragique et théâtral, son intérêt se répandra sur les épisodes; au lieu que, s'il n'avait rien de pathétique par lui-même , en vain les épisodes seraient intéressants , chacun d'eux ne communiquerait à r<7c^/o/z qu'une chaleur accidentelle, qui s'éteindrait à chaque instant, et ([u'on serait obligé de ranimer sans cesse par quelque épisode nouveau.
C'est, dira-t-on, donner à l'épopée des bornes trop étroites, que de la réduire aux sujets tragiques. Mais l'on verra que , sans compter la tragédie grecque, celle, dis-je, où tout se conduit par la fatalité , j'en ai distingué trois genres , dans lesquels sont compris , je crois, tous les intérêts
du cœur humain. Si ce n'est pas l'homme en proie à ses passions , ce sera l'innocence ou la vertu éprouvée par le malheur ou poursuivie par le crime ; ce sera la bonté mêlée de laiblesse , entourée des pièges du plaisir et du vice , et obligée d'immoler sans cesse de doux penchants à de tristes devoirs. Or il y a peu de sujets intéressants qui ne reviennent à l'une de ces trois situations, ou , mieux encore , à quelqu'une de celles qui résultent de leur mélange.
U action de la tragédie doit être importante et mémorable; de même, et plus essentiellement encore, celle de l'épopée. Or cette importance consiste dans la grandeur des motifs et dans l'utilité de l'exemple.
Mais il faut bien se souvenir que l'intérêt commun ne nous attache que par des affections personnelles; et dans une action publique, quelque importante qu'elle soit, il est plus avantageux qu'on ne pense , d'introduire , de temps en temps, des épisodes pris dans la classe des hommes obscurs; leur simplicité, noblement exprimée, a quelque chose de plus touchant que la dignité des mœurs héroïques. Qu'un héros fasse de grandes choses, on s'y attendait , on n'en est point surpris ; mais que d'une ame vulgaire naissent des sentiments sublimes, la nature, qui les produit seule , s'en applaudit davantage , et l'humanité se complaît dans ces exemples qui l'honorent.
Le moment le plus pathétique de la conjura-
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lion de Portugal, n'est pas celui où tout un peuple, armé dans un instant, se soulève et brise ses chaînes; mais celui où une fpmme obscure paraît tout à coup, avec ses deux fils, au milieu de l'assemblée des conjurés , tire deux poignards de dessous sa robe, les remet à ses deux enfants, et leur dit : « Ne me les rapportez que teints du » sang- des Espagnols ". Combien de traits plus courageux, plus honorables, plus touchants que la plupart de ceux que consacre l'histoire, demeurent plongés dans l'oubli! et quel trésor pour la poésie , si elle avait soin de les recueillir !
Indépendamment de ces exemples répandus dans l'épopée, V action principale doit se terminer à une moralité , dont elle soit le développement ; et plus cette vérité morale aura de poids , plus la l'able aura d'importance. P^ojez Moralité.
Un effet naturel de Vaction dramatique , c'est de produire la pantomime ; mais la pantomime n'est pas Vaction j et lorsque , d'une pièce où il y a beaucoup de mouvements , de tableaux , de jeu de théâtre, on dit qu'il y a beaucoup faction ^ on tombe dans une méprise qui peut être de conséquence.
Il y a un tragique d'incidents , comme il y a un comique de rencontres. Or, le jeu de théâtre qui résulte de l'un et de l'autre , peut être ou pathétique ou plaisant, et ne remplir l'objet m de la tragédie ni de la comédie.
Le premier procédé de l'art de la comédie , a
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été d'ajuster ensemble des événements propres à exciter le rire. Le premier procédé de la tragédie a été , de même , de composer des tableaux propres à inspirer la compassion ou la terreur. Mais ce moyen de l'art n'en était pas la fin ; et c'est à quoi l'art s'est mépris lui-même dans son enfance, lorsqu'il n'avait encore l'idée ni de sa puissance, ni de sa dignité; c'est à quoi, dans sa décadence, il se méprend encore, lorsque les g-rands talents qui l'avaient porté à son comble n'existent plus pour l'y soutenir, et que les grands principes du goût , oblitérés par de fiiusses opinions ou par de mauvaises habitudes , ont disparu avec les grands talents.
Si une suite de surprises et de méprises diverti ssantes formaient seules la bonne comédie, V Étourdi et le Cocu wiaginaire seraient préférables au Misanthrope } le haron d' Alhicrac , la Femme juge et partie , le Légataire y seraient au moins à côté du Tartufe ; les scènes nocturnes d'Arlequin et de Scapin seraient du bon comique. Si une suite d'incidents, de situations terribles ou touchantes, faisaient la bonne tragédie, plusieurs de nos drames modernes l'emporteraient sur Athalie j Britamiicus , Cinna j la meilleure des tragédies , au moins du coté de Y action , serait celle dont on pourrait faire le tableau le plus capable d'émouvoir ; et les Horaces , d'où l'on n'a pu tirer qu'un ballet froid, confus et vague, le céderaient à Médée y dont on a lait en pantomime
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lin spectacle très effrayant. Il n'en est pas ainsi. Pourquoi? et qu'est-ce donc qui fait la beauté (le V action dramatique , indépendamment du tableau et du mouvement théâtral? Je l'ai dit , V action dramatique se passe dans l'ame des acteurs. Or , pour se produire au dehors , et se rendre présente à l'ame des spectateurs , elle a deux signes , la parole et le geste. Ce qu'elle a de plus fort, mais de plus vague et de plus commun , frappe les jeux ; ce qu'elle a de sublime , de délicat et de profond, les traits de caractère, la peinture des mœurs, les nuances des sentiments, les gradations, les alternatives, le mélange des intérêts , le choc des passions, leurs révolutions diverses ne sont pas des objets visibles ; le jeu muet peut les indiquer, mais ne les exprime jamais bien. Inaction dramatique intéressera donc plus ou moins l'oreille ou les yeux , selon qu'elle sera plus ou moins favorable à l'éloquence ou à la peinture.
Les impressions faites sur l'ame par l'entremise de l'oreille , sont plus lentes j Horace l'a dit ; mais, par là même , elles peuvent être plus profondes et plus durables. Celles qui passent par les yeux , sont vives , soudaines , rapides, mais par là même fugitives. La pensée a des accroissements; la sensation n'en a pas : Tune germe dans les esprits ; l'autre est stérile et infructueuse. Les yeux n'introduisent que des sensations ; l'oreille transmet des pensées. Enfin les passions les plus pittores-
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ques et les plus remuantes ne sont pas toujours celles d'où l'éloquence tire ses plus beaux mouvements , ses plus belles gradations , ses développements les plus intéressants , ses traits les plus sublimes. Or, c'est dans cette fécondité de V action dramatique que sa beauté réside; et c'est là ce qui la distingue de Vaction pantomime , qui ne parle qu'aux yeux.
Un mouvement grossier de jalousie , de dépit , de fureur , peut s'exprimer sans équivoque par le seul geste et le jeu du visage. Mais ces successions graduées , ces réflexions , ces retours , ces contrastes , ces mélanges de passions , en un mot, cette analyse du cœur humain, qui fait la beauté inimitable des rôles de Didon , d'Ariane, de Phèdre. d'Hermione , etc. , tout cela , dis-je , n'est pas fait pour les yeux ; et c'est pourtant là le sublime et le propre de Vaction. Qu'on la réduise en pantomime , il n'y a plus rien que de commun. Aux yeux , la Phèdre de Racine serait la même que celle de Pradon ; elle serait bien pis encore; elle serait la Phèdre de tel et de tel spectateur , qui , en s'expliquant le jeu muet de l'actrice, lui prêterait ses mœurs, ses sentiments et son langage.
On a pu voir que , dans le ballet des Horaces ^ tout le génie de Corneille était perdu. Aucun des sentiments , ni d'Horace le père , ni d'Horace le fils, ni de Camille, n'était rendu nettement, ni ne pouvait l'être. Assurément ce n'est pas que \ action ne soit vive et tragique , surtout depuis
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la scène du Qu'il mourût , jusqu'à la mort de Camille. Mais le moyen d'exprimer par le geste les mouvemenls de l'ame du ^ieil Horace et de sa fille? La pantomime est un canevas que chaque spectateur remplit dans sa pensée. Or , quand le parterre serait plein d'hommes de génie , et d'un génie égal à celui de Corneille, ils seraient encore loin de suppléer à la méditation du poète dans le silence du cabinet. Il en est dé même de la comédie. Que serait-ce que Vaction muette du Misanthrope , et même du Tartufe P On exprimerait dans l'Avare l'enlèvement de la cassette et le désespoir d'Harpagon ; mais sa scène avec Euphrosine , mais ses perplexités sur le dîner qu'il doit donnera Marianne , mais l'artifice qu'il emploie pour tirer de son fils l'aveu de son amour, mais leur rencontre chez l'usurier; sont-ce là des jeux de théâtre? et cependant c'est de Vaction. Rien de plus mouvant sur la scène que le comique espagnol et italien ; Molière y renonça dès qu'il se sentit du génie. Il reconnut que Vaction comique tirait sa force et sa beauté des mœurs ; et que , pour faire rire les honnêtes gens , c'était à l'esprit qu'il devait s'adresser, moins par les yeux que par l'oreille.
Le but de Vaction dramatique , son utilité , son attrait, son intérêt durable, est de corriger les mœurs par l'imitation des mœurs; c'est là le grand l'ruit du spectacle; et sans cela le plaisir qu'on v éprouve serait puéril et momentané.
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La belle contexture de Vactioji dramatique est donc un enchaînement de situations, qui donne lieu à mettre en évidence ou le danger de nos passions , ou le ridicule de nos faiblesses , de nos travers et de nos vices. Or, tout cela demande des développements que le geste n'exprime point. Qu'on se rappelle les plus belles scènes de l'un et de l'autre théâtre : c'est l'éloquence qui en fait le prix ; et c'est la situation morale qui est la source de l'éloquence. C'est ce que ne sentait pas celui qui , après la déclaration de Phèdre à Hippoljte , disait à son voisin : Voila bien des paroles perdues. Ce mot renferme tout le système de ceux qui mettent la pantomime à la place de l'éloquence des passions. Ils ont choisi le genre qui leur était le plus commode ; car il en est de l'art dramatique comme de l'art oratoire ; où domine la pantomime , dit Aristote, rélocution demande peu de soin. Mais avec ce talent de parler aux yeux , on peut être encore un médiocre orateur et un mauvais poète.
Je ne dis pas que la même action ne puisse en même temps parler aux yeux et à l'esprit : si elle réunit ces deux moyens , l'impression n'en est que plus vive ; et c'est peut-être un avantage qu'on a trop souvent négligé. Mais je dis que le jeu de théâtre est, comme la parole, une façon de s'exprimer ; que l'un rend ce que V action a de plus matériel^ de plus commun et de plus vague; l'autre , ce qu'elle a de plus spirituel , de
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plus noble , de plus exquis ; que ni l'un ni l'aulre de ces deux signes ne doit être pris pour la chose , c'est-à-dire , pour V action même ; et que , s'il faut choisir , ou d'un spectacle plus intéressant à la vue qu'à la pensée, ou d'un spectacle plus intéressant à la pensée qu'à la vue , il n'j a point à balancer. Le premier aura son succès, mais le succès de la pantomime, après laquelle il ne reste rien. Ainsi celui qui , après avoir rempli un canevas de pantomime , nous dira que sa pièce est faite pour être jouée et non pour être lue, se placera lui-même dans le nombre des compositeurs de ballets.
Le spectacle n'est qu'un mojen de l'éloquence poétique ; et quoique son objet immédiat soit d'amuser, de plaire ;, d'émouvoir, ce n'est point encore là sa fin ultérieure ; cette fin est de renvoyer le spectateur plus éclairé , plus sage, meilleur, s'il est possible, au moins plus riche de pensées et de sentiments vertueux.
Le plaisir d'être ému ou réjoui , n'est que le miel dont on arrose le bord du vase où est contenue la liqueur salutaire. Un peuple enfant suce le miel , et s'en tient là. Un peuple raisonnable veut autre chose qu'un amusement stérile et frivole. L'un va rire à une mauvaise farce , ou s'attendrir à un mauvais drame ; l'autre veut dans le ridicule une instruction qui l'avertisse , une leçon qui le corrige , au moins une peinture ingénieuse et vraie, qui, en flattant sa malignité,
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aiguise son esprit et perfectionne sa raison. Il veut de même clans le pathétique un spectacle qui laisse des impressions utiles; qui lui élève l'esprit et l'ame; qui l'occupe long-temps après, de souvenirs intéressants, de réflexions sages , ou de grandes idées; en un mot, qui l'instruise en même temps qu'il l'attendrit.
Affectation. Manière trop étudiée , trop recherchée de s'exprimer; vice ordinaire aux gens qu'on appelle beaux parleurs.
\J affectation est dans la pensée , dans l'expression , dans le choix des mots , des tours , ou des images. Quand on a l'idée de \ affectation dans la contenance, dans la démarche, dans la parure, on a l'idée de \ affectation dans le stjle.
\] affectation est quelquefois jusque dans le soin trop marqué d'être naturel , dans la familiarité , dans la négligence.
\] affectation de Pline , de Voiture , de Balzac , de Le Maître, de Fontenelle, de La Motte, n'est pas la même.
\oiture, en parlant d'une expression recherchée de Pline le jeune , «Ne m'avouerez-vous pas, dit-il, que cela est d'un petit esprit, de refuser un mot qui se présente et qui est le meilleur , pour en aller chercher avec soin un moins bon et plus éloigné ? »
Cette critique semble annoncer l'homme du
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monde le plus naturel dans sa façon de penser et d'écrire. C'est pourtant ce même Voiture qui, écrivant à mademoiselle Paulet qu'il s'est embarqué sur un navire chargé de sucre , lui dit que , s'il vient à bon port , il arrivera confit j et que , si d'aventure il fait naufrage, il aura du moins la consolation de mourir en eau douce. Le maréchal de Yivonne disait à son cheval, au passage du Rhin : Jean le Blanc, ne souffrez pas qu'un général des galères soit noyé dans Veau douce; mais ceci est de meilleur goût.
C'est ce même Voiture qui écrit à une femme : Je crois que vous savez la source du Nil; et celle d'où vous tirez toutes les choses que vous dites y est beaucoup plus cachée et plus inconnue.
C'est lui qui dit de Balzac : // a inventé un potage que f estime plus que le panégyrique de Pline j et que la plus longue harangue d'Isocrate.
C'est lui qui , félicitant Godeau , desjleurs qui naissent dans son esprit, lui dit qu'il en a reçu un bouquet sur des bords où il ne croît pas un brin d'herbe. Et il ajoute : L'Afrique ne m'a rien fait voir de plus nouveau que vos ouvrages : en les lisant a l'ombre de ses palmes , je vous les ai toutes souhaitées , et en même temps que je me considérais avoir été plus avant qu Hercule , je me suis vu bien loin derrière vous.
C'est ce même Voiture qui écrivait à Costar , qu'il voulait s'abstenir de recevoir de ses lettres,
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à cause qu'on était en carême, et que , pour un temps de pénitence , c'étaient de trop gî^ands festins. Pour ^>ous, l'ous poui'ez sans scrupule recevoir ce (pie je vous envoie, ajoutait-il; a peine aije de cpioi vous faire une légère collation... Je ne vous servirai que des légumes ; et clans le même sens figuré , J^ous faites des sauces avec lesquelles on mangerait des cailloux.
Comment le même homme qui , dans son style, emploie des tours si recliercliés , des jeux de mots si étudiés, des rapports si singuliers et si faux entre les idées, en un mot, une plaisanterie si peu naturelle et si froide , comment peut-il être ]3lessé de V affectation de Pline le jeune , mille fois moins affecté que lui? En voici la raison.
\J affectation de Voiture n'était pas celle qu'il reprochait à Pline : il ne vojait dans celui-ci que la recherche de l'expression , sans même être blessé du tour antithétique et artificiellement compassé que Pline avait dans son éloquence. Mais si Pline avait lu Voiture , il eut été blessé du rapport forcé des idées et des images qu'il emploie, et surtout de la peine qu'il se donne pour traiter familièrement les grands sujets , et plaisamment les choses les plus graves.
Balzac, dont V affectation est encore d'une autre sorte , car elle consiste dans la recherche d'un style périodique et soutenu avec dignité; ou, comme il l'a dit de lui-même, dans une gravité tendue et composée ; ou , comme Boileau en a
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jiig'é, à ne savoir ni dire simplement les choses , ni descendre de sa hauteur ; Balzac ne laisse pas cle donner aussi quelquefois dans le faux bel-esprit de Yoiture.
11 écrit à un homme affligé : Votre éloquence rend votre douleur vraimeîit contagieuse; et quelle i^lace^ je ne dis pas de Lorraine, mais de Norvège et de Moscovie , ne fondrait a la chaleur de i^os belles larmes F Ce n'est point là de la froide plaisanterie, comme dans Yoiture, mais un sérieux du plus mauvais goût.
Lorsque Balzac veut être galant, il est encore plus forcé que Voiture. Il écrit à madame de Ilambouillet, qui lui a envoyé des gants : Quoique la grêle et la gelée aient vendangé nos vignes au mois de mai; quoique les blés n'aient pas tenu ce qu'ils promettaient , et que la belle espérance des moissons se trouve fausse dans la récolte ; quoique les avcîmes de l'épargne se soient reiidues extrêmement difficiles, etc. tous ces malheurs ne me touchent point : et vous êtes cause que je ne me plains, ni de V inclémence du ciel, ni de la stérilité de la terre, ni de V avarice de l'état. Par votre moyen, madame , jamais année ne me fut meilleure ni plus heureuse que celle-ci. C'est dire , avec bien de l'emphase , qu'on est flatté d'avoir reçu des gants; et il faut avouer que le stvle de Charleval , d'Hamilton , de Voltaire, dans le genre léger, est de meilleur goût cela.
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Le faux bel -esprit n'était naturel ni à Balzac, ni à Voiture. Balzac en prenait le ton par complaisance; Voiture, par contagion, par vanité, par habitude : l'hôtel de Bambouillet l'avait gâté. On dit qu'une lettre leur coûtait souvent quinze jours de travail ; ils auraient mieux fait en un quart d'heure , s'ils avaient bien voulu se donner moins de peine.
Balzac, stoïcien par humeur et par principes , avait de l'élévation dans l'esprit et dans l'ame. On trouve dans ses lettres des mots dignes de Montaigne.
Vous m avouerez, dit-il à madame des Loges , que V absence qui sépare ceux qui invent de ceux qui ne vivent plus, est trop courte pour mériter une longue plainte.
Cela peut être mis à coté de ce grand mot cité par lui-même : // n'j a que la première mort, non plus que la. première nuit, qui ait mérité de Vétonnement et de la tristesse.
Il ne manquait à Voiture qu'une société moins gâtée du côté du goût, pour faire de lui un excellent écrivain. Voyez sa lettre sur la prise de Corbie, où, d'un style véhément et simple, en donnant au cardinal de Richelieu de grandes louanges, il lui donne encore de plus grandes leçons. Quelle distance de cette lettre à ce qu'on admirait de lui dans le cercle de Rambouillet!
C'est le mauvais goiit de ce temps-là que Molière a tourné en ridicule dans les Précieuses et
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ihns les Femmes savantes y et dont il a dit, dans le Misanthrope y
Ce n'est que jeux de mots , qu'' affectation pure ; Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
\I affectation est un Prolée dont les mélamorphoses se varient à l'infini. Celle de l'avocat Le Maître, et des orateurs de son temps, consistait à aller cherch'er, le plus loin qu'il était possible de leur sujet, des figures et des exemples. Le Maître , dans son plaidoyer pour une fille désavouée, dit que son père a été pour elle un ciel cC airain, et sa mère une terre de fer, Prendra-t-on, dit-il encore, en parlant de la jalousie du père, pour un astre du ciel cette funeste co-mète de Vair, si féconde en maux et en désordres F II dit , en parlant des larmes que la mère laissa échapper en désavouant sa fille : Cette partie si tendre (le cœur) étant blessée, pousse des larmes comme le sang de sa plaie. Il dit de la jeune fille , que le soled de la Providence s'est levé sur elle j que ses rayons , qui sont comme les mains de Dieu, l'ont conduite. Il dit, à propos des moyens, qu'avait employés un clerc pour séduire une servante , Qui ne sait que l'amour est le père des inventions ; qu'il anime dans r Iliade toutes les actions merveilleuses des héros ; que Sapho V appelait le grand architecte des paroles y et le premier maître de rhétorique ; qu'Agathon le surnommait le plus savant des dieux ,
et soutenait qu'il n était pas seulement poète, mais qu'il rendait les amoureux capables de faire des "vers ; que Platon a remarqué qu Apollon na montré aux hommes h tirer de tare qua cause quil était blessé de la Jlèche de l' amour , ni enseigné la médecine quêtant agité de cette 'violente maladie j ni inventé la divination que dans V excès du même transporta Quel usage de l'esprit et de l'érudition ! /^ojer Barreau.
L'affectation de Marivaux ne ressemble ni à celle de Pline, ni à celle de Voiture, ni à celle de Balzac, ni à celle de Le Maître. Elle consiste, du côté de la pensée, dans des efforts continuels de discernement , pour saisir des traits fugitifs, ou des singularités imperceptibles de la nature ; et du côté de l'expression , dans une attention curieuse à donner aux termes les plus communs une place nouvelle et un sens imprévu ; souvent aussi , dans une continuité de métaphores familières et rechercliées , où tout est personnifié , jusqu'à un oui qui a la physionomie d'un non. C'est un abus continuel de la finesse et de la sagacité de l'esprit.
On a été trop sévère lorsqu'on a dit de Marivaux, qu'il s'occupait a peser des riens dans des balances de toile d'araignée : mais lorsqu'on a dit de lui^ qu'en observant la nature avec un microscope, il faisait voir les écadles sur la peau , ^ on n'a dit que la vérité, et on l'a dite de la manière la plus ingénieuse. Pour bien peindre la nature aux
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yeux des autres, il faut ne la voir qu'avec ses yeux, ni de trop près, ni de trop loin. C'est avoir beaucoup d'esprit, sans doute, que d'en avoir trop; mais c'est n'en pas avoir assez.
Y! affectai ion de Fontenelle, la plus séduisante de toutes, consiste à rechercher des tours insfénieux et singuliers, qui donnent à la pensée un air de fausseté, afin qu'elle ait plus de finesse. Ce mot de lui, pour exprimer la ressemblance du portrait d'un homme taciturne, 0« dirait quil se tait; et celui-ci au cardinal Dubois , p^ous avez travaillé dix ans a 7'ous rendre inutile ; et celuici, en parlant de certaines choses, Dès Vage de neuf ans, je commençais a nj rien comprendre', et celui-ci, en louant La Fontaine, // était si hélCy qu'il ne savait pas quil ualait mieux quEsope et Phèdre, font sentir ce que je veux dire. Le mot de Charillus, à un Ilote, Si je n étais pas en colère y je te ferais mourir sur Vheure j et celui d'un au Ire Lacédémonien qui revenait d'Athènes, et à qui l'on demandait comment tout y allait. Le mieux du monde, tout j est honnête; et ce mot de Pyrrhus , après avoir battu deux fois les Romains et vu périr ses meilleurs capitaines , Si nous gagnons encore une bataille, nous sommes perdus, sont dans le goût de Fontenelle. On lui a reproché en général le soin d'aiguiser ses pensées et de brillanter ses discours , en ménageant, pour la fin des périodes, un trait saillant et inattendu. Mais cette affectation , (\y\\
n'en était plus une, tant l'habitude lui avait rendu ce tour d'esprit familier et facile , ne peut pas être celle de tout le monde : Marivaux, avec bien de l'esprit, s'était gâté le goût en voulant l'imiter.
Ce que Fontenelle paraît avoir recherché avec tant de soin , c'est cette simplicité délicate et fine qu'on attribuait à Simonide , et à propos de laquelle M. Le Fèvre a dit : Il faut, vieillir dans le métier pour arriver a cette admirable, a cette bienheureuse et divine facilité. Ni Hermogène , ni Longin, ni Quintilien, ni Denjs encore, ne feront cette grande affaire. Il faut que le ciel s'en mêle, et que la nature commence ce que Vart achèvera peut-être un jour.
La Motte était moins étudié que Fontenelle dans sa prose ; mais dans ses fables , toutes les fois qu'il a voulu être naïf, il a été maniéré : c'est que la naïveté ne lui était pas naturelle, et que tout l'esprit du monde ne peut suppléer au talent. Vojez Fable.
Air. En lisant et relisant V Essai sur l'union de la poésie et de la musique, je me suis si bien pénétré des idées dont cet excellent ouvrage est rempli; et depuis , mes réflexions et les lumières que l'expérience a pu me donner, se sont si parfaitement accordées avec les principes de l'auteur de Y Essai, qu'en écrivant sur la poésie des-
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linée à être mise en chant, il ne me serait pas possible cle distinguer ce qui est de lui ou de moi ; et qu'il vaut mieux tout d'un coup lui attribuer, soit que je le copie ou non , tout ce que je dirai sur l'objet qu'il a si bien approfondi.
Uair est une période musicale , qui a son motif, son dessein, son ensemble, son unité, sa symétrie, et souvent aussi son retour sur ellemême.
Ainsi Yair est à la inusique ce que la période est à l'éloquence , c'est-à-dire , ce qu'il y a de plus régulier, de plus fini, de plus satisfaisant pour l'oreille ; et l'interdire au chant théâtral, ce serait retrancher du spectacle lyrique le plus sensible de ses plaisirs. C'est surtout le charme de 1'^///' qui dédommage les Italiens de la monotonie de leur récitatif, et de la froideur de leurs scènes épisodiques ; et c'est ce qui manque à l'opéra français pour en dissiper la langueur. (J'écrivais ceci avant que la musique italienne fût établie sur notre scène lyrique : les opéra de M. Piccini n'y laissent rien à désirer. )
Mais si Vair doit être admis dans la musique théâtrale, il doity être.aussi naturellement amené ; et l'art "de le placer à propos n'a pas été assez connu.
La musique vocale a trois procédés différents: le récitatif simple , le récitatif obligé , et l'air ou le chant périodique et suivi. Le premier s'emploie à tout ce que la scène a de tranquille et de
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rapide : le second a lieu dans les situations plus vives ; il exprime le choc des passions , les mouvements interrompus de l'ame, l'égarement de la raison , les irrésolutions de la pensée, et tout ce qui se passe de tumultueux et d'entrecoupé sur la scène. Voyez Récitatif.
Quelle est donc la place de Y air? Le voici. Il est des moments où la situation de l'ame est déterminée et son mouvement décidé ou par une passion simple, ou par deux passions qui se succèdent , ou par deux passions qui se combattent, et qui l'emportent tour à tour. Si l'afFection de l'ame est simple , Y air doit être simple comme elle : il est alors l'expression d'un mouvement, plus lent ou plus rapide, plus violent ou plus doux, mais qui n'est point contrarié ; et Y air en prend le caractère. Si l'affection est implexe , et que l'ame se trouve agitée par deux mouvements opposés , l'rt;/' exprimera l'un et l'autre , mais avec quelque différence. Tantôt il n'y aura qu'une succession directe , un passage, comme de l'abattement au transport , de la douleur au désespoir; et alors le premier sentiment doit être en contraste avec le second, et celui-ci former sa période particulière : c'est là ce qu'on appelle un air à deux motifs , mais sans retour de l'un à l'autre. Tantôt il y aura un retour de l'ame sur elle-même , et comme une espèce de révulsion du second mouvement au premier; et alors r<^///' prendra la forme du rondeau : par exemple.
il commencera par la colère , à laquelle succétlera un mouvement de pitié, qu'un nouveau mouvement cle dépit fera disparaître , en ramenant avec plus de violence le premier de ces sentiments. Par cet exemple , on voit que Vair en rondeau peut commencer par le sentiment le ])lus vif, dont la seconde partie soit le relâche , et. qui se réveille à la fin avec plus de chaleur et de rapidité : c'est quelquefois l'amour que le devoir retient, mais qui lui échappe et s'abandonne à toute l'ardeur de ses désirs ; c'est la joie que la crainte modère, et qu'un nouveau rayon d'espérance ranime ; c'est la colère que ralentit un mouvement de générosité , mais que le ressentiment de l'injure vient ranimer encore avçe plus de fureur.
Il peut arriver cependant que la première partie de y air y quoique la plus douce, ait un caractère si sensible , si gracieux , ou si louchant , qu'elle se fasse désirer à l'oreille ; et alors c'est au poète à prendre soin que le mouvement de l'ame l'y ramène : l'oreille , qui demande et qui attend ce retour, serait désagréablement trompée, si on lui en dérobait le plaisir.
Enfin les révolutions de l'ame, ou ses oscillations d'un mouvement à l'autre , peuvent être naturellement redoublées, et par conséquent le retour de la première partie de Vaii- peut avoir lieu plus d'une fois.
La forme et la coupe de Vair est donc prise
clans la nature;, soit qu'il exprime un simplemouvement de l'âme , une seule affection développée et variée par ses nuances; soit qu'il exprime le balancement et l'agitation de l'ame entre deux ou plusieurs sentiments opposés; soit qu'il exprime le passage unique d'un sentiment plus modéré à un sentiment plus rapide , et vice versa : car tout cela est conforme aux lois des mouvements du cœur humain ; et demander alors que la déclamation musicale ne soit pas un air, mais un simple récitatif, rompu dans ses modulations , sans dessein et sans unilé , c'est non -seulement vouloir que l'art soit dépouillé d'un de ses ornements , mais que la nature elle-même soit contrariée dans l'expression qu'elle indique. Un sentiment simple et continu demande un chant dont le cercle l'embrasse , et dont l'étendue circonscrite le développe et le termine; deux sentiments qui se succèdent l'un à l'autre , ou qui se balancent dans l'ame , demandent un chant composé dont les desseins soient en contraste : la reprise même de Xair a son modèle dans la nature ; car il arrive assez souvent à la réflexion tranquille, et plus encore à la passion , de ramener l'ame à l'idée ou au sentiment qu'elle a quitté. Il J a donc autant de vérité dans le da capo en musique , que dans ces répétitions de Molière , Le pauvre homme! Qu'allait- il faille dans cette galère F Ma chère cassette ! etc.
Mais pour que l'^//' soit naturellement placé,
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il taut saisir a\ec justesse le moment où la vérité de l'expression le sollicite : Yair , dans un Dioment vide ou froid , sera toujours un ornement postiche. C'est le moment le plus vit' de la scène qu'il faut choisir pour y attacher l'expression la plus saillante ; et cette expression doit être prise elle-même dans la nature. Ce n'est ni une image tirée de loin , ni une comparaison forcée, ni un madrigal artificiellement aiiiuisé , ni une antithèse curieusement arrangée , qui doit être le sujet de Vair : l'expression la plus simple de ce qui affecte l'ame , est ce qui lui convient le mieux; parce que c'est là ce qui donne lieu aux accents les plus sensibles de la parole , et, par imitation , aux accents les plus touchants de la musique.
Ouant à la forme que le poète doit donner à la période destinée à former un air, elle serait difficile à prescrire : on doit observer seulement que chaque partie de Vair soit simple , c'est-àdire que les idées ou les sentiments qu'elle réunit soient analogues et susceptibles d'unité dans l'expression qui les embrasse. C'est celte unité d'expression qu'on appelle motif ou dessein , et qui faille charme de Vair.
Un talent sans lequel il est impossible de bien écrire dans ce genre , c'est le pressentiment du chant , c'est-à-dire du caractère que Vair doit avoir , de l'étendue qu'il demande, et du mouvement qui lui est propre.
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On a prétendu que la symétrie des vers était inutile au musicien , et l'on fait dire à celui-ci, « Composez à votre fantaisie : le mètre, le rhythme , la phrase, le style concis ou périodique, tout m'est égal ; je trouverai toujours le moyen de faire du cbant ». Oui, du cliant rompu , mutilé , sans dessein et sans suite , qui tâchera d'être expressif, mais qui, n'étant point mélodieux, n'aura ni la vérité de la nature, ni l'agrément de l'art. L'Italie a deux poètes célèbres , Zéno et Métastase. Zéno est dramatique , il a de la chaleur , de l'intérêt , du mouvement dans la scène; mais ses airs sont le plus souvent mal composés; nul rapport , nulle intelligence dans la coupe des vers et dans le choix du rhythme : les musiciens l'ont presque abandonné. Métastase, au contraire, a disposé les phrases , les repos , les nombres , et toutes les parties de Xaii\ comme s'il l'eût chanté, lui-même : tous les musiciens se sont donnés à lui.
Ce n'est pas qu'un musicien ne tire quelquefois partie d'une irrégularité , comme un lapidaire habile sait profiter de l'accident d'une agate ; mais ce sont les hasards du génie, et les hasards sont sans conséquence.
Dans un opéra de Rameau n'a-t-on pas vu ce mauvais vers ,
Brillant soleil , jamais nos yeux clans ta carrière ,
produire un beau dessein de chœur? L'homme
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sans talent se fait des règles de toutes les exceptions, pour excuser ses maladresses; l'homme habile sait quelquefois tirer parti des fautes de l'homme maladroit.
Du reste, ce n'est point telle forme de vers, ni leur égalité apparente qui les rend favorables à un chant mesuré : ce sont les nombres qui les composent; c'est l'arrangement symétrique de ces nombres dans les différentes parties de la période; c'est la facilité qu'ils donnent à la musique d'être fidèle en même temps à la mesure et à la prosodie , et de varier le rhjthme sans altérer le mouvement; c'est l'attention à placer les repos, à mesurer les espaces, à ménageries suspensions ou les cadences au gré de l'oreille, et plus encore au gré du sentiment, qui est le juge de l'expression.
Prenez la plus harmonieuse des odes de Malherbe ou de Rousseau, vous ny trouverez pas quatre vers de suite favorablement disposés pour une phrase de chant : c'est bien le même nombre de syllabes; mais nulle correspondance, nulle symétrie, nulle rondeur, nulle assimilation entre les membres de la période , nulle aptitude enfin à recevoir un chant périodique et mélodieux : le mouvement donné par le premier vers est contrarié par le second; la coupe de Vaivy indiquée par ces deux vers , ne peut plus aller aux deux autres; ici la phrase est trop concise, et là elle est trop prolongée : d'où il arrive que le musicien
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est obligé de faire sur ces vers un chant qui n'a point d'unité de motif et de caractère ; ou de mettre le chant dans la symphonie , et d'y ajuster cà et là les paroles; ou de n'avoir aucun égard à la prosodie et au sens.
On fait le même reproche aux vers de Quinault, les plus harmonieux peut-être qui soient dans notre langue , et sur lesquels il est rare de pouvoir composer un air: ce qui prouve bien que l'harmonie poétique n'est pas l'harmonie musicale. Quinault a fait le mieux possible pour l'espèce de chant auquel ses vers étaietit destinés : mais le chant périodique, dont il s'agit ici , n'était pas connu de son temps ; il ne l'était pas même en Ilalie ; on sait que le famenx Corelli n'en avait pas l'idée , et LuUi, son contemporain, l'ignorait comme lui.
L'invention de Xair, ou de la période musicale , est regardée par les Italiens comme la plus précieuse découverte qu'on ait faite en musique : la gloire en est due à Vinci. Les Italiens en ont abusé comme on abuse de tous les plaisirs; ils ont sans doute trop négligé la propriété, la vérité qui fait le charme de l'expression , surtout dans ces airs de bravoure où l'on a brisé les paroles , dénaturé le sentiment , sacrifié la vraisemblance et l'intérêt même au pUusir d'entendre une voix brillante badiner sur une roulade ou sur un passage léger. Mais il y a long - temps qu'on a dit que l'abus des bonnes choses ne prouve
pas qu'elles soient mauvaises. Il faut prendre des Italiens ce qu'un goût pur et sain, ce qu'un sentiment juste et délicat approuve; leur laisser le luxe et l'abus , se garantir de l'excès , et tâcher de faire comme ils ont fait souvent , c'est-à-dire le mieux possible.
L'art d'arrondir et de symétriser la période musicale a été jusqu'ici peu connu des Français, si ce n'est dans leurs vaudevilles , où la phrase d'un chant donné a prescrit le rhjthme des vers. Mais par les essais que j'en ai faits moi-même au gré d'un musicien habile , j'ose assurer que notre langue s'accommode facilement à cette formule de chant. On commence à le reconnaître ; on commence même à sentir que le charme de r<7/rphrasé à l'italienne manque à la scène de l'Opéra français , pour l'animer et l'embellir ; et lorsqu'on saura l'y employer avec intelligence et avec avantage, ainsi que le duo et le récitatif obligé , il en résultera pour l'Opéra français sur l'Opéra italien une supériorité que je ne crains pas de prédire. ( Ceci est écrit il y a long-temps. )
Mais on aura toujours à regTCtter que les chefsd'œuvre de Quinault soient privés de cet ornement ; et celui qui réussirait à les en rendre susceptibles , en conservant à ces poèmes leurs inimitables beautés, ferait plus qu'on ne saurait croire pour les progrès de la musique en France, et pour la gloire d'un théâtre où Quinault doit toujours régner.
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Quelque mérite que l'on suppose à Lulli, la facilité , la noblesse , le naturel de son récitatif peuvent être imités ; et clans tout le reste , il n'est jîas diflicile d'être supérieur à lui. Mais rien peutêtre ne remplacera jamais les poèmes de Thésée , de Roland , et ^ Armiile ; et toute nouveauté qui les bannira du tliéâtre , nous laissera de longs regrets.
Le moyen le plus infaillible de nous rendre tout à coup passionnés pour une musique nouvelle , ce serait donc de l'adapter à ces poèmes enchanteurs ; et ce n'est pas sans y avoir réfléchi que je crois cela très possible.
Deux chers-d'œuvre de M. Piccini ont vérifié mon pressentiment; et ce qu'on ne trouvait pas encore assez prouvé par ses opéra de P^oland et ^Atys , il l'a démontré dans son Iphigéju'e en Tauride , sa Didoji et sa Pénélope j savoir, que l'expression la plus tragique se concilie parfiiitement avec la mélodie, et le dessein d'un chant régulier et fini.
J'ai dit que l'égalité des vers n'était pas essentielle à la symétrie du chant^ soit parce que deux vers inégaux peuvent avoir des mesures égales , et que le spondée , par exemple , qui n'a que deux syllabes, est l'équivalent du dactyle, qui en a trois ; soit qu'il arrive aussi que le musicien . par des silences ou par des prolations , supplée ail pied qui manque à un vers , pour égaler la longueur d'un aulre; soit . enfin , parce que les
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plirases de chant qui ne sont pas correspondantes , n'ont pas besoin d'avoir entre elles une parlaite e'galité. Mais entre les membres symétriquement opposés d'une période , c'est une chose précieuse que l'égalité du mètre , et que l'identité des nombres; et l'auteur qui me sert de guide, en fait, avec raison, un mérite à Métastase, à l'exclusion d'Apostolo Zeno. Voici l'exemple qu'il en cite; et cet exemple est une leçon.
L'onda che mormora Fia sponda e sponda, L'aura che tremola Tra fronda e fronda^ E ineno instabile
Del vestro cor.
Pur l'aime simplici Dci foUi aiTianti Sol per v'oi spargono Sospiri e pianti, E da Toi sperano,
Fede in amor.
Notre langue , il faut l'avouer , n'est pas assez dactjlique pour imiter une pareille harmonie ; mais avec une oreille juste et long-temps exercée aux formules du chant, un poète français, qui voudra bien se donner un peu de peine en composant les paroles d'un air , y observera un rhythme assez sensible , une correspondance. assez marquée d'un nombre à l'autre dans les parties symétriques , et assez d'analogie entre le mouvement du vers et le caractère du sentiment
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OU de l'image, pour donner lieu au musicien de concilier dans son chant l'unité du dessein , la vérité de l'expression , la précision des mouvements , et cette justesse des rapportsqui, dans les sons , plaît à l'oreille , comme dans les idées elle plaît à l'esprit.
Je ne dois pourtant pas dissimuler l'avantage que les Italiens ont sur nous à cet égard; et le voici. Plus une nation est passionnée pour un art , plus elle lui donne de licences ; de là vient que la musique italienne fait de la langue tout ce qu'elle veut ; qu'elle combine les paroles d'un air comme bon lui semble, et les répèle tant qu'il lui plaît. Notre langue est moins indulgente , et le sentiment de la mélodie n'a pas encore tellement séduit et préoccupé nos oreilles, que tout le reste y soit sacrifié. Nous voulons que la prosodie et le sens soient respectés dans le plus bel air: une syncope, une prolation, une inversion forcée, altèrent en nous l'impression de la musique la plus touchante ; et des paroles trop répétées nous fatiguent, quelque facilité qu'elles donnent aux modulations du chant. De là vient que Xair français, dans un petit cercle de paroles, peut difficilement avoir la même liberté , la même variété , la même étendue que Xair italien. Que faire donc ? Laisser la musique à la gène dans l'étroit espace de huit petits vers , à la simple expression desquels le chant sera servilement réduit ? c'est lui oter beaucoup trop et de sa force
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et de sa grâce. La musique, pour émouvoir prolonclëment l'oreille et l'ame , a besoin, comme l'éloquence , de graduer, de redoubler , de graver ses impressions : à la première , ce n'est souvent qu'une émolion légère; à la seconde, l'ame et l'oreille, plus attentives, seront aussi plus vivement émues; à la troisième, leur sensibilité, déjà fortement ébranlée, produit l'ivresse et le transport. V oilà pourquoi dans les symphonies , comme dans la musique vocale , le retour du motif à tant de cliarme et de pouvoir. Le vrai moyen de suppléer à la liberté que les Italiens donnent au chant de se jouer des paroles, est donc de lui donner, dans les paroles mêmes, des desseins plus dévelo]ipés , et plus d'espace à parcourir. L'art du poète consiste alors à faire de toutes les parties deVair, par leur liaison, leur enchaînement, leur mutuelle dépendance , et par la facilité des passages et des retours d'une partie à l'autre , un ensemble bien assorti.
Les exemples que j'ai indiqués de l'alternative des passions dans un air à plusieurs desseins , font entendre ce que je veux dire. Les modèles que M. Piccini nous en a donnés, nous l'ont fait sentir encore mieux.
Mais je persiste à représenter que nous nous rendons beaucoup trop sévères à l'égard des répétitions , et qu'en réduisant la musique à une expression simple et fugitive , nous lui ôterions une grande partie de sa force et de sa beauté. La
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musique a son éloquence , et cette éloquence consiste non-seulement à exprimer , comme la parole et mieux que la parole, le sentiment qui leur est commun , mais à le varier , à le développer , à lui donner par accroissement tous les caractères dont il est susceptible ; et c'est là son grand avantage sur la simple déclamation.
De combien de manière une femme , qui se croit trahie par un époux qu'elle aime, ne ditelle pas :
Perche tradir mi , Sposo infedel ?
D'abord c'est un reproche tendre ; bientôt un reproche plus vif, plus douloureux et plus amer; enfin c'est de l'indignation , et dans l'expression variée de ces trois nuances de sentiment, la musique peint les effets de la réflexion sur une ame où l'amour, la douleur, le dépit se succèdent. Kien de plus naturel sans doute et rien de plus touchant.
De combien de façons encore une femme qui tremble pour les jours d'un époux adoré , ne ditelle pas :
Non vivo, uon moro; Ma provo un tormento Di viver penoso, Di luongo niorir.
Or ce sont là les variétés , les nuances , les gradations que la musique exprime en répétant le
mot sensible , avec ces accents imprévus que le génie trouve dans la nature, et dont lui seul semble avoir le secret.
Dans le récitatif et dans le dialogue , c'est l'intérêt de l'action qui domine , et rien ne doit la retarder : dans les situations où Vair trouve sa place, c'est de tel sentiment que l'on est occupé; et si l'on n'est pas ennemi de son plaisir , on laissera à la musique tous les moyens d'en rendre l'impression plus pénétrante et plus profonde. La simple déclamation a le choix de l'impression la plus touchante; mais elle n'en a qu'une : on ne lui permet pas de renchérir sur elle-même. Le chant a demandé à varier la sienne, à condition de la rendre plus belle et plus sensible par degrés ; on lui a accordé cette licence ; et quand l'oreille des Français aura mieux appris à goûter tous les charmes de la musique , ils seront aussi indulgents que les Italiens l'ont été. En éloquence et en poésie p l'amplification à son luxe comme en musique ; ce luxe est vicieux. Mais l'orateur, le poète, le musicien, n'ont tort d'amplifier l'expression que lorsqu'ils l'afFaiblissent ou qu'ils ne la fortifient pas; et tant que celle du chant n'insiste que pour redoubler de chaleur, de véhémence et d'énergie, il n'y a qu'un goût minu tieux et faux qui puisse le trouver mauvais.
Il est à craindre , je l'avoue, qu'un pareil chant , au milieu de la scène , interrompant le dialogue , ne ralentisse l'action et ne refroidisse l'intérêt;
et c'est pour cela que les Italiens l'ont presque toujours relégué , ou à la fin des scènes , ou clans les monologues ; c'est communément là qu'un personnag"e , livré à lui-même , peut donner plus de développement à la passion qui l'agite, au sentiment dont il est occupé.
Mais au milieu même de la scène la plus vive et la plus rapidement dialoguée, il est des circonstances 011 ces élans impétueux de l'ame, cette espèce d'explosion des mouvements qu'elle a réprimés , trouvent place, et loin de refroidir la situation, y répandent plus de chaleur. Que devient alors, demandera- 1 -on , l'interlocuteur à coté duquel on chante? Ce qu'il devient dans une scène tragique , lorsque emporté par une passion violente , le personnage qui est en scène avec lui, l'oublie et se livre à ses mouvements. Que devient OEnone, pendant le délire de Phèdre? que devient Electre ou Pylade, pendant les accès de fureur où tombe Oreste? que devient Néoptolème, à côté de Philoctète rug-issant de douleur? Tout personnag"e vivement intéressé à l'action ne saurait être froid ni sans contenance sur la scène ; soit que Son interlocuteur parle ou chante, il le met en jeu, en l'affectant lui-même des passions dont il est ému ; et s'il ne sait que faire alors, c'est qu'il manque d'ame ou d'intelligence.
Ce qui nuit le plus réellement à la chaleur de l'action , ce sont ces longs préludes et ces longs
épilogues de symphonie;, qu'on nomme vitourîielles. Quelquefois elles sont placées pour annoncer les mouvements de l'ame qui précèdent Vair, ou pour exprimer un reste d'agitation dans le silence qui le suit. Mais en général ces libertés que se donne le musicien , pour briller aux dépens du poème, font une long-ueur importune; et l'on ne saurait être trop ménager de cette espèce d'ornements. Voyez Duo, Récitatif.
Alexandrin. Ce vers, qu'on appelle héroïque^ nous tient lieu du vers hexamètre, et à sa place nous l'employons dans la haute poésie ; mais quant au nombre et au mètre , c'est au vers asclépiade latin que notre vers héroïque répond. Composé de douze syllabes ainsi que l'asclépiade , il en a la coupe et le rhythme , avec cette différence que le premier hémistiche de l'asclépiade n'est pas essentiellement séparé du second par un repos dans le sens, mais seulement par une syllabe qui reste en suspens après le second pied ; au lieu que dans le vers français , c'est dans le sens que doit être marquée la suspension de l'hémisliche.
Plus le vers héroïque français approche de l'asclépiade par les nombres , et plus il est harmonieux. Or ces nombres peuvent s'imiter de deux façons, ou par des nombres semblables, ou par des équivalents.
On sait que les nombres de l'asclépiade sont le spondée et le dactyle, et que chacun de ces deux pieds Ibrme une mesure à quatre temps. Ainsi toutes les fois que le A^ers héroïque Irancais se divise à l'oreille en quatre mesures égales, que ce soit des spondées, des dactyles, des anapestes , des dipyrrhiques, ou des amphibraques, il a le rhythme de l'asclépiade ;, quoiqu'il n'en ait pas les nombres. Voyez Nombre.
Le mélange de ces éléments étant libre dans nos vers français , il les rend susceptibles d'une variété que ne peut avoir l'asclépiade, dont les nombres sont immuables. Cependant nos grands vers sont encore monotones ; et cette monotonie a deux causes : l'une, parce qu'on ne se donne pas assez âe soin pour en varier les césures; l'autre, parce que , dans nos poèmes héroïques , les vers sont rimes deux à deux; et rien de plus fatigant pour l'oreille que ce retour périodique de deux finales consonnantes , répété mille et mille fois.
Il serait donc à souhaiter qu'il fût permis, surtout dans un poème de longue haleine, de croiser les rimes, en donnant, comme a fait Malherbe, une rondeur harmonieuse à la période poétique. Peut-être serait-il à souhaiter aussi que , selon le caractère des images et des sentiments qu'on aurait à peindre, il fût permis de varier le rhythme et d'entremêler, comme a fait Quinault, le vers de huit avec celui de douze.
D •■ L I T T É R A T U R E . irô
Corneille , dans sa vieillesse , essaya d'écrire la tragédie à'^égésilas en vers entremêlés et de différente mesure. Ce faible ouvrage n'était pas fait pour servir de modèle; l'essai ne fut point imité.
M. de Voltaire a croisé les vers de la tragédie de Tancrhde ; et au moins cette singularité n'al-elle pas nui au succès de la pièce, l'une des plus intéressantes du plus pathétique de nos poètes.
Dans le conte charmant des Trois manières y le même poète a employé , avec choix , trois mètres différents, et analogues aux caractères des personnages et des sujets. C'est là qu'en comparant le vers de dix syllabes à celui de douze , il dit , dans le style de Despréaux :
Apamis raconta ses malheureux amours ,
En mètres qui n'étaient ni trop longs ni trop courts.
Dix syllabes , par vers , mollement arrangées ,
Se suivaient avec art, et semblaient négligées.
Le rhythme en est facile; il est mélodieux.
L'hexamètre est plus beau , mais parfois ennuyeux.
La plus petite suspension suffit au milieu du vers héroïque français pour le diviser en deux jîarlies égales ; c'est assez qu'il n'y ait pas , d'un hémistiche à l'autre, une continuité absolue dans le sens; mais, indépendamment de ce repos que la règle prescrit , les poètes qui ont de l'oreille savent de temps en temps couper difFéremment le vers pour en varier la cadence.
Je fuis. Ainsi le veut la fortune ennemie
Je suis vaincu. Pompée a saisi l'avantage D'une nuit qui laissait peu de place au courage.
{MUliridate.) Voilà mon cœur. C'est là que ta main doit frapper. Impatient déjà d'expier son offense , Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance. Frappe. (Phèdre)
C'est surtout dans la coupe ries phrases et dans l'heureux mélange des incises et des périodes y que consiste l'art de varier l'harmonie et le mouvement des vers alexandrins ; et ce secret, qu'on ne peut expliquer, ne s'apprend bien qu'en lisant les bons poètes, et surtout Racine et Voltaire. Vojez l'article Vers.
Allégorie. On n'a pas assez distingué X allé-
gorie
d'avec l'apologue ou la fable morale.
Le mérite de l'apologue est de cacher le sens moral, ou la vérité qu'il renferme , jusqu'au moment de la conclusion , qu'on appelle moralité.
Le mérite de V allégorie est de n'avoir pas besoin d'expliquer la vérité qu'elle enveloppe; elle la fait sentir à chaque trait par la justesse de ses rapports.
L'apologue , par sa naïveté , doit ressembler à un conte puéril , afin d'étonner davantage , lorsqu'il finit par être une grande leçon. Son artifice consiste à déguiser son dessein , et à nous pré-
senter des vérités utiles sous l'appât d'un mensonge frivole et amusant. C'est Socrate qui joue riiomme simple^ au lieu de se donner pour sage.
\J allégorie, avec moins de finesse , se propose , non pas de déguiser, mais d'embellir la vérité et de la rendre plus sensible. C'est, comme on l'a très bien dit , une métaphore continuée. Or une qualité essentielle de la métaphore est d'être transparente ; il fallait donc aussi donner pour qualité distinctive à \ allégorie, cette clarté, cette transparence qui laisse voir la vérité, et qui ne l'obscurcit jamais.
Les détours, comme je l'ai dit, sont convenables à l'apologue : sans perdre son objet de vue, il feint de s'amuser et de s'égarer en chemin ; il fait même quelquefois semblant de s'occuper sérieusement de détails qui n'ont aucun trait au sens moral qu'il se propose ; c'est le grand art de La Fontaine.
Il n'en est pas de même de Y allégorie ; on la voit sans cesse occupée à rendre son objet sensible, écartant, comme des nuages, tout ce qui altère la justesse de l'allusion et des rapports.
Quelquefois, dans l'apologue, la justesse des rapports est aussi précise que dans V allégorie; mais alors , en se rapprochant de celle-ci , l'apologue s'éloigne de son vrai caractère , qui consiste à faire un jeu d'une leçon de sagesse, et à ne laisser apercevoir son but qu'au moment que l'on y est arrivé.
'Uallégnrie est quelquefois aussi nae façon de présenter avec ménagement une vérité qui offenserait si on l'exposait toute nue ; mais elle la déouise moins : c'est un conseil discrètement donné, mais dont celui qu'il intéresse ne peut manquer de sentir à chaque trait l'application. L'ode d'Horace tant de fois citée ,
0 navis ! rejcrent in mare te novifluctus ,
en est l'exemple et le modèle. Entre un vaisseau et la république , entre la guerre civile et une mer orageuse , tous les rapports sont si frappants , que les Romains ne pouvaient s'j méprendre; et Ja vérité n'eut jamais de voile plus lin ni plus clair.
Ouintilien , en nous disant que V allégorie renferme un sens caché, ajoute que ce sens est qiielcjuefois tout contraire à celui quelle présente d'abord ; mais il ne nous donne aucun exemple de cette contrariété, et je ne crois pas qu'il en existe. l'allégorie, par sa ressemblance et par la justesse de ses rapports, doit toujours laisser entrevoir la vérité qu'elle enveloppe. Son objet est manqué si l'esprit s'y trompe, ou si, satisfait d'en apercevoir la surface, il ne désire pas autre chose, et n'en pénètre pas le fond.
C'est ce qui arrive toutes les fois que V allégorie peut être elle-même une vérité assez intéressante pour laisser croire que le poète n'a voulu dire que ce qu'il a dit ; car rien n'empêche alors
l'esprit de s'y arrêter, sans rien soupçonner audelà; et c'est pourquoi il est souvent si difficile de décider si la fiction est allégorique , ou si elle ne l'est pas.
Que de l'exemple d'une action épique, il y ait quelque vérité morale à déduire (ce qui arrive naturellement sans que le poète y ait pensé) , le Père Le Bossu en infère que la fable du poème épique est une allégorie, un apologue. Il va plus loin; il veut que la vérité morale soit d'abord inventée, qu'après cela on imagine un fait qui en soit la preuve et l'exemple , et qu'on ne nomme les personnages qu'après avoir disposé l'action. Assurément ce n'est pas ainsi qu'Homère et Virgile ont conçu l'idée et le plan de leurs poèmes. Plutarque a raison de comparer les fictions poétiques aux feuilles de vigne sous lesquelles le raisin doit être caché ; mais toutes les fois que le sujet en lui-même a son utilité morale, c'est un raffinement puéril que d'y chercher un sens mystérieux.
Ce n'est pas que dans les poèmes épiques , et particulièrement dans ceux d'Homère, il n'y ait bien des détails où V allégorie est sensible; et alors la véi4té voilée y perce de façon à frapper tous les yeux : telle est l'image des Prières, tel est l'ingénieux épisode de la ceinture de Vénus. Mais regarder l'Iliade comme une allégorie continue, c'est attribuer à Homère des rêves qu'il n'a jamais faits.
Élém. de Litler. 1. i2
C'est particulièrement clans les présages , dans les songes , dans le langage prophétique , que les poètes emploient V allégorie. Dans l'Iliade , tandis qu'Hector et Polvdamas attaquent le camp des Grecs , un aigle audacieux vole à leur gauche , tenant dans ses serres un énorme dragon, qui, palpitant et ensanglanté , ose combattre , se replie, et blesse son vainqueur. L'oiseau sacré laisse tomber sa proie.
C'est de cette image qu'Horace semble avoir pris la comparaison de l'aiglon avec le jeune "^ Drusus : Qiialeni îninistriun fulmiîiis aliteiiiy etc. L'art de X allégorie consiste à peindre vivement et correctement, d'après l'idée ou le sentiment, la chose qu'on personnifie : comme la Renommée , dans l'Enéide de Virgile ; l'Envie , dans les Métamorphoses d'Ovide, et dans la Henriade ; les Prières, dans l'Iliade, etc. Observons en passant, que V allégorie des Prières a été un peu altérée. Voici le sens d'Homère. La déesse du mal, Até , l'injure, parcourt le monde; elle est prompte , légère , audacieuse : les Lites , les expiations , les prières, la suivent d'un pas timide et chancelant, pour guérir les maux qu'elle a faits : voilà qui répond clairement et à l'orgueil d'Agamemnon dans sa querelle avec Achille , et à l'humiliation où il est réduit dans l'ambassade qu'il lui envoie. Mais lorsque les Lites sont re-, butées , elles s'élèvent jusqu'au trône de Jupiter, et le conjurent d'attacher Até à l'homme superbe
DELITTERATUUE. l^g
et impitoyable , qu'elles ont en vain supplié : voilà qui annonce l'indignation et les vœux des Grecs contre Achille, s'il ne se laisse pas fléchir. Il n'y a peut-être jamais eu à^ allégorie ni plus belle, ni plus adroite , ni plus éloquemment employée que celle-ci.
Des modèles parfaits de Y allégorie en action sont la fable de l'Amour et de la Folie , dans La Fontaine ; l'épisode de la Haine , dans l'opéra èiArmide; la Mollesse , dans le Lutrin. Mais quelque belle que soit V allégorie , elle serait froide si elle était longue. Un poème tout allégorique ne serait pas soutenable , eût-il d'ailleurs mille beautés. Voyez MERVEILLErX.
Presque toute la mythologie des Grecs , comme celle des Egyptiens , est allégorique ; et ces fictions étaient peut-être, dans leur nouveauté , ce que l'esprit humain a jamais inventé de plus ingénieux : mais à présent qu'elles sont rebattues , la poésie descriptive a bien plus de mérite et de gloire à peindre la nature toute nue, qu'à l'envelopper de ces voiles depuis long- temps usés. Celui qui dirait aujourd'hui que le soleil va se plonger dans l'onde et se reposer dans le sein de Thétis, dirait une chose commune : et celui qui , avec les couleurs de la nature , aurait peint le premier le soleil couchant , à demi plongé dans des nuages d'or et de pourpre , et laissant voir encore audessus de ces vagues enflammées la moitié de son globe éclatant; celui qui aurait exprimé les acci- • 12.
l8o ÉLÉMENTS
dents de sa lumière sur le sommet des monta-f:;'nes , et le jeu de ses rayons à travers le feuillage des forêts , tantôt imitant les couleurs de l'arc-enciel, tantôt les flammes d'un incendie, celui-là serait aussi peintre et poète.
Les emblèmes ne sont que des allégories que peut exprimer le pinceau. C'est ainsi qu'on a représenté le Nil la tête voilée , pour faire entendre que la source de ce fleuve était inconnue; c'est ainsi que, pour désigner la Paix, on a peint les colombes de Vénus faisant leur nid dans le casque de Mars. Fojes Emblème.
C'est une idée assez heureuse , pour exprimer la crainte des maux d'imagination, que V allégorie d'un enfant qui souffle en l'air des bulles de savon , et qui, s'elFrayant de leur chute, inspire la même frayeur à une foule d'autres enfants , sur qui ces bulles vont retomber. Ainsi les peintres , à l'exemple des poètes, font quelquefois usage de ces fictions allégoriques , mais rarement avec succès.
Lucien nous a transmis l'idée d'un tableau allégorique des noces d'Alexandre et de Roxane : le peintre était Aétion. Son tableau, qu'il exposa dans les jeux olympiques , fit l'admiration de la Grèce assemblée : et Raphaël l'a dessiné tel que Lucien l'a décrit.
Le sonnet de Crudeli pour les noces d'une dame de Milan serait le sujet d'un joli tableau ; c'est la Virginité qui parle à la nouvelle épouse :
DELIT TÉRATtRE. l8l
Del letto nuzzial questa è la sponcla : Piii non lice seguirti : io parto; addio. Ti fui compagna dall' ctà più bionda ; E per te gloria crebbe al regno mio.
Sposa c madré or sarai , se il Ciel seconda La nostra sperae , ed il commun desio.
Già vczzegiando ti carpisce, e sfronda ^
Que' gigli Amor, che di sua mano ordio.
Disse , e disparve in un balen la dea ; E in van tre volte la chiamô la bella Verginc, che di lei pur anche ardea.
Scese frattanto sfolgorando in viso Focondità , la man le prese , e di' ella Ai caro sposo j e il duol caugiossi in riso (i).
Les philosophes eux-mêmes emploient souvent le stjle allégorique. Platon , que la nature avait fait poète , exprime assez souvent ainsi les idées les pins sublimes. C'est lui qui a dit que la Divinité est située loin de Douleur et de f^olupté. On
(i) ti Te voilà arrivée au Lord du lit iiuplial. Ilnem'esS plus permis de le suivre; je me retire : adieu. J'ai été la compagne dans l'âge le plus tendre ; et tu as donné un nouvel éclat à la gloire de mon empire. Tu seras épouse et mère, si le Ciel seconde mon espérance et le vœu général. Je vois déjà l'Amour qui moissonne et qui effeuille eu folâtrant les lis qu'il a cultivés lui-même. A ces mots , la déesse disparaît comme un éclair; et trois fois la rappelle en vain celte jeune beauté qui brûle encore pour elle. Alors descend la Fécondité avec un visage rayonnant; et la prenant par la main, elle la présente à son jenne époux. Dès ce moment, les pleurs fout place au doux sofuire. >j
l82 ÉLÉMENTS
doit à Xériophon la belle allégorie du jeune Hercule entre la Volupté et la Vertu. Mais qui avait imaginé celle des Furies , nées du sang- d'un père répandu par son fils , du sang de Cœlus mutilé par Saturne? C'est là le sublime de V allégorie. Cette façon de s'énoncer fait le charme du style de Montaigne. Dans ses écrits, l'idée abstraite ne se présente jamais nue : il voit tout ce qu'il pense ; il peint tout ce qu'il dit.
Plus un peuple a l'imagination vive, plus V allégorie lui est familière : c'est à cette faculté de saisir les rapports d'une idée abstraite avec un objet sensible , et de concevoir l'une sous la forme de l'autre, que l'on doit toute la beauté de la mythologie des Grecs ; et à mesure que ce peuple ingénieux devient plus philosophe , ses allégories présentent un sens plus juste et plus profond. Quoi de plus beau, par exemple, que d'avoir fait Cérès l'inventrice des lois et la fondatrice des villes? Quoi de plus sage, dans les mœurs des Spartiates , que de sacrifier à Vénus armée ?
Quoique Vallégorie semble être une façon de s'exprimer artificielle et recherchée , cependant elle est usitée même chez les sauvages. Quand ceux de rOrénoque veulent témoigner à un étranger que son arrivée leur est agréable , le chef lui dit dans sa harangue , qu'il a vu passer sur sa cabane un oiseau remarquable par la beauté de ses couleurs j ou qu'il a ,songé la nuit que les
DU LITTÉRATU KE. l83
rniits de la terre périssaient par la sécheresse , et qu'il est survenu une pluie abondante qui les a ranimés.
•Rien de plus naturel en effet, chez tous les peuples et dans toutes les langues , que d'emprunter ainsi les couleurs des choses sensibles, pour exprimer , par analogie , des idées qui, sans cela, seraient vagues , faibles, confuses. Ce qui ne se peint point à l'imagination, échappe aisément à l'esprit. Vojez Image.
Allégorique. Un personnage allégorique est une passion, une qualité de l'ame , un accident de la nature , une idée abstraite personnifiée. Presque toutes les divinités de la fable sont allégoriques dans leur origine, la Beauté, l'Amour, la wSagesse , le Temps, les Saisons, les Eléments, la Paix, la Guerre, etc. Mais lorsque ces idées abstraites personnifiées ont été réellement l'objet du culte d'une nation, et que dans sa croyance elles ont une existence idéale, elles sont mises, dans l'ordre du merveilleux , au nombre des réalités ; et ce n'est plus ce qu'on appelle àes personnages allégoriques.
Il est vraisemblable que , dans le langage des premiers poètes, l'allégorie fut la pépinière des dieux ; l'opinion en prit ce qu'elle voulut pour former la mythologie , et laissa le reste au nombre des fictions.
Le même personnage est employé comme réel dans un poème , el comme allégorujut clans un autre , selon que le système religieux clans lequel ce personnage est réalisé, convient, ou non, au sujet du poème. Ainsi, par exemple, dans l'Enéide. l'Amour est pris pour un être réel; et dans la Henriade ce n'est qu'un être allégorique , de la même classe que la Politicjue et la Discorde.
Nos anciens poètes ont porté à l'excès l'abus des personnages allégoriques. Le Roman de la Rose les avait mis en vogue. Dans ce roman , l'on voit en scène , Jalousie , B el- accueil , Faux-semblant, etc. Et, d'après cet exemple, on mettait sur le théâtre, dans les sotties et les mystères, le tien y le mien y le bien , le mal , V esprit , la chair , le péché j la. honte j, bonne compagnie ^ passe-temps, je bois a vous , etc. Et tout cela était charmant ; et, dans ce temps-là, on aurait juré que de si heureuses fictions réussiraient dans tous les siècles.
Non - seulement on faisait des personnages , mais encore des mondes allégoriques ; et l'on traçait sur des cartes , de poste en poste , la route du Bonheur, le chemin de l'Amour : par exemple, on partait du port d'Indifférence , on s'embarquait sur le fleuve d'Espérance , on passait le détroit de Rigueur , on s'arrêtait à Persévérance , d'où l'on découvrait l'île de Faveur , où faisait naufrage Innocence. Ces curieuses puérilités ont été à la mode dans le siècle du bel-esprit et du
DE LITTÉli ATU n E. l85
précieux: ridicule. Le bon espril les a réduites à leur juste valeur ; et on n'en voit plus que sur des écrans, ou dans quelques livres mystiques. C'est là que peut être placée V allégorie du Temps et de la Fortune , jouant au ballon avec le globe du monde.
Allusion. Application personnelle d'un Irait de louange ou de blâme.
Diogène reprochait à Platon de n'avoir jamais ofFensé personne. Grâce aux allusions , il est peu d'écrivains célèbres de nos jours qui aient le même reproche à craindre.
Rien de plus odieux sans doute que la satire personnelle ; et quoiqu'on puisse imag-iner un degré de dépravation des mœurs publiques, oii le vice impuni , toléré , allant partout la tête haute , ferait souhaiter qu'il s'élevât un homme pour l'insulter en face et le flétrir, ce vengeur ne laisserait pas d'être encore un personnage détestable.
Que chacun dans la société se fasse raison par le mépris, et par un mépris éclatant, du vice insolent qui le blesse; rien de pius noble et de plus juste, Mais le métier d'exécuteur, quoique très utile, est infâme; et s'il se trouvait un homme doué d'un génie ardent , d'une éloquence impétueuse, du don de peindre avec vigueur, et que cet homme eut commis un crime digne de la rigueur des lois , c'est lui qu'il faudrait condamner à la satire personnelle. Voyez Satire.
i 86 ÉLÉMENTS
Mais aillant la satire personnelle est odieuse, autant la satire générale des mauvaises mœurs est honnête. Celle-ci diffère de l'autre à peu près comme le miroir diffère du portrait : dans le miroir , malheur à celui qui se reconnaît ! la honte n'en est qu'à lui seul.
La satire , me dira-t-on , porte avec elle une ressemblance. Il est vrai; mais cette ressemblance est celle du vice , à laquelle il dépend de vous qu'on ne vous reconnaisse pas.
C'est là cependant cette espèce de satire innocente et juste, qu'on trouve le moyen de rendre criminelle, par la méthode des alhis/ons.
On sait tout le chagrin qu'elles ont fait à Fénélon. Heureusement le vertueux Monlausier fut flatté que l'on crût qu'il ressemblait au Misanthrope ; heureusement il ne dépendit pas de quelques puissants personnages de faire brûler, comme ils l'auraient voulu, le Tartufe avec son auteur.
C'est une façon de nuire , aussi basse qu'elle est commune, que d'appliquer ainsi des traits, qui par eux-mêmes n'ont rien de personnel, pour faire un crime à l'écrivaih de l'intention qu'on lui suppose. L'envie et la malignité y trouvent d'autant mieux leur compte , que c'est un fer à deux tranchants.
C'est par allusion que, dans la tragédie à'OEdipe, on voulut rendre répréhensibles ces vers.
Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense ; Notre crédulité fait toute leur science.
DE LIT TÉ IIATU n E. 1 87
Un jour, au spectacle, un de ces misérables qui sont payés pour nuire, faisant remarquer un vers qui attaquait fortement je ne sais quel vice, s'écria que ïallusioji était jniiiissable. Très punissable y lui dit quelqu'un qui l'avait entendu ; mais c'est Doiis qui la faites.
V Allusion est surtout dangereuse , lorsqu'elle rend personnelle aux souverains ou aux hommes en place , une peinture générale des faiblesses et des erreurs où peuvent tomber leurs pareils. Malheur au gouvernement sous lequel il ne serait permis ni de blâmer le vice , ni de louer la vertu !
Rien de plus effrayant alors , et de plus nuisible en effet pour les lettres , que cette manie des allusions. De peur d'y donner lieu , on n'ose caractériser avec force ni le vice ni la vertu ; on se répand dans le vague ; on glisse légèrement sur tout ce qui peut ressembler ; on ne peint plus son siècle ; on craint même souvent de peindre à grands traits la nature ; on n'ose dire ni bien ni mal , que de loin , à perte de vue ; et alors on mérite le reproche que Phocion faisait à l'orateur Léosthène , que ses propos ressemblaient aux cyprès, qui sont y disait-il, beaux et droits , mais qui ne portent aucun fruit.
Il serait digne des hommes en place , de répondre aux vils délateurs qui leur dénoncent les traits de blâme qui peuvent les regarder , ce qu'un roi philosophe ( Archélaiis , roi de Macédoine ) ,
l88 ÉLÉMl-NTS
sur qui quelqu'un , Je sa fenêtre , avait laissé tomber de l'eau ;, répondit à ses courtisans , qui l'excitaient à l'en punir : Ce n est pas sur jnoi qu'il a jeté de l'eau , mais sur celui qui passait. Cela seul serait noble et juste; et ce serait alors que l'homme de lettres , avec la francliise et la sécurité de l'innocence , pourrait blâmer le vice et louer la vertu , sans que personne prît la satire pour un affront , ni Félog-e pour une insulte. Voyez Satire.
Quand aux allusions qu'on fait soi-même , en parlant ou en écrivant , c'est quelquefois ce qu'il y a de plus fin dans le langage et dans le style. Un soldat salue en espagnol le maréchal de Berwick. « Camarade , lui dit le maréchal , où as-tu appris l'espag^nol?» A Almanza , mon Général,
On parlait de généalogie devant M. de Catinat. " Pour moi, dit-il en souriant, je descends de Catilina. » De Calon , monseigneur , lui répondit quelqu'un. L'heureuse repartie !
A La représentation d'une pièce nouvelle, que protégeait le grand Condé , on faisait du bruit au parterre. Le prince qui était sur le théâtre, crut distinguer le cabaleur; et, le montrant du doigt , il dit : « Que l'on prenne cet homme-là. » Mais l'homme désigné se sauvant dans la foule : On ne me prend point , dit-il au prince : je m'appelle Lérida.
Un de nos ministres des finances ayant fait donner une déclaration qui alarmait le clergé ,
DE HTTÉRATU nr. 189
l'abbé C... était un de ceux qui s'en plaignaient le plus liautement. « Vous sonnez le tocsin » , lui dit le ministre. En êtes-vous surpris , répondit l'abbé , quand vous mettez le feu partout F
Catulus accusait de péculat, devant le peuple, un Romain appelé Philippe, lequel, l'inlerrompant, lui dit : «Tu aboies, Catulus ». J'aboie , répondit Catulus , parce que je vois un voleur. ( Il faut savoir qu'en latin catulus veut dire, wi petit chien. )
C'est un exemple ingénieux de cette justesse d'allusion , que le petit dialogue fait à l'installation du pape Urbain YIII , Barberin , dont les armoiries étaient des abeilles :
Gali. Gallis niella dahunt, Hispanis spicula Jigent. Hisp. Spicula si Jïgant, einorientur apes.
Ital. Alella dabiint cunclis ; miUi sua spicula Jigent : Spicula nam princeps Jigcre nescit apum.
En voici une, qui, dans son espèce, est aussi rare qu'elle est plaisante. Des chasseurs affames n'avaient à leur dîné que des côtelettes fort dures. C'est ici, dit l'un d'eux, le combat des voraces contre les coriaces.
Euripide , et , mieux que lui , Racine indique , par allusion y l'objet du délire de Phèdre ; c'est un trait de génie :
Dieux, que ne suis-je assise à l'ombre des forêts F Quand pourrai-je , au travers d'une noble poussière, Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière?
1 go ELEMENTS
C'est fdiv allusion qu'Uljsse, dans le iS" livre tles Métamorphoses , reproche à A jax d'avoir eu dans sa famille un banni pour le crime de fratricide.
... Mihi Laerles pater est ; Arcelius , illi ;
JiijHicv ^ hiiir ; neque in lus quiscjuam damnalus et exsul.
\Jallusiou est propre surtout à la comédie et à la satire. L'une des plus comiques est celle que fait le Misanthrope à la querelle qu'il vient d'avoir avec Oronte.
On n'a point à louer les vers de messieurs tels.
Mais de tous les poète's , La Fontaine est celui qui fait le plus à' allusions . Je ne parle pas de cette allusion générale , des animaux à nous , qui est de l'essence de l'apologue , je parle de mille traits répandus dans ses fables , qui touchent plus expressément à quelque particularité de langage, de caractère , d'usage , de condition , de mœurs locales , d'opinion , d'érudition , etc.
Ratopolis était bloquée
Tliémis n'avait point travaillé , De mémoire de singe , à fait plus embrouillé.... Dom Pourceau raisonnait en subtil personnage.... Certain renard gascon, d'autres disent normand.... Quand il eut ruminé tout le cas dans sa tête.... Le loup en fait sa cour , daube, au coucher du roi, Son camarade absent....
Le renard dit, branlant la tête, Tels orphelins, seigneur, ne me font point pitié....
D E L I T T E 11 A T U II E . J Q l
Faites-c/i les feux dès ce soir;
Et rependant vient recevoir
Le baiser de paix fraternelle....
Chacun fut do l'avis de monsieur le dojcn....
Un lièvre , apercevant l'ombre de ses oreilles ,
Craignit que quelque inquisiteur N'allât interpréter à cornes leur longueur.... Miraud sur leur odeur ayant philosophé.... Le maître du logis en ordonne autrement.... J'ai passé les déserts; mais nous n'y bûmes point,...
Je sais que la vengeance Est un morceau de roi; car vous l'iuez en dieux^...
Il leur apprit à leurs (Jcpens, '
Que l'on ne doit jamais avoir de confiance
En ceux qui sont mangeurs de gens....
Ces traits, dis-je, et une infinité d'autres, aussi fins et aussi rapides, réveillent en passant une multitude d'idées qui rendent le plaisir de cette lecture inépuisable; et c'est, dans les fa b/ps de La Fontaine, un genre d'agrément, dont Esope et Phèdre n'avaient pas soupçonné que l'apologue lût susceptible.
Amateur. Ce serait une classe d'hommes précieuse aux arts et aux lettres , que celle qui , par un goût naturel, plus ou moins éclairé, mais sincère et juste, jouirait de leurs productions, s'intéresserait à leur gloire, et, selon ses divers moyens, encouragerait leurs travaux. C'est réellement ainsi qu'un petit nombre d'ames sensibles aiment les kttres et les arts , sans que la vanité
ig2 ÉLÉMENTS
s'en mêle. Heureux l'écrivain qui peut avoir de pareils amateurs pour conseil et pour juges ! Nonseulement ils l'éclairent sur les fautes qui lui échappent ; mais , comme il les a sans cesse présents devant les yeux en écrivant, il en devient plus difficile et plus sévère envers lui-même; et le pressentiment de leur goût règle et détermine le sien. Despréaux avait pour amis le prince de Conti, le marquis de Tresmes, Bossuet, Bourdaloue, Arnauld, l'abbé de Châteauneuf, le présisident de Làmoignon, A'Aguesseau , depuis chancelier : ils étaient pour lui, ce qu'étaient pour Térence , Lélius et Scipion. Aussi Térence et Despréaux sont - ils les écrivains les moins négligés de leurs siècles. Le goût de Despréaux, formé à cette école , put former celui de Racine ; et en lui apprenant à écrire pour le petit nombre, il lui apprit à écrire pour la postérité.
Mais la fouie des amateurs est composée d'une espèce d'hommes qui, n'ayant par eux-mêmes ni qualités ni talents qui les distinguent, et voulant être distingués , s'attachent aux arts et aux lettres , comme le gui au chêne , et le lierre à l'ormeau.
Cette espèce parasite n'apporte dans ce commerce que de la vanité, de fausses lumières, des prétentions ridicules, et des manœuvres souvent déshonorantes , toujours désolantes pour les lettres et pour les arts. Juges superficiels et tranchants, leur manie est de protéger: et comme
DE LITTERATURE. igO
les grands talents sont communément accompagnés d'une certaine élévation d'ame , qui répugne aux protections vulgaires, qui les repousse, ou du moins les néglige, ces faux amateurs ne trouvent que dans l'extrême médiocrité, la complaisance , l'adulation , la bassesse qui leur convient : ils protègent donc ce qui se présente, n'ayant pas à choisir; et de là les brigues, les cabales, pour élever leurs esclaves au-dessus des hommes libres , qu'ils détestent , parce qu'ils en sont méprisés. Ils ne peuvent leur oter la gloire, mais ils n'ont que trop souvent assez de crédit pour leur dérober tous les autres prix du talent.
C'est encore pis lorsqu'ils s'attachent à un homme de génie, pour se donner une existence et un reflet de considération : ils se constituent ses valets les plus bassement dévoués; ils se passionnent pour lui d'un fanatisme de commande , et d'un enthousiasme froidement outré; ils couvrent de ce zèle toutes leurs haines pour les autres talents ; ils semblent les traîner aux pieds de leur idole ; et en feignant d'élever un grand homme , de qui leur culte est méprisé , ils croient mettre au-dessous d'eux tout ce qui est au-dessous de lui. Ils se permettent pour lui, à son insu et à sa honte , des manèges dont il n'a pas besoin , et dont il rougirait ; ils croient devoir étouffer des rivaux qu'il n'a pas à craindre : ils lui attribuent la bassesse de leurs pensées et de leurs sentiments , sont pour lui envieux , four-
Élém. de Lit ter. I. 13
1 n4 ÉLÉMENTS
l)es, méchants, et lâches; le rendent lui-même suspect d'être l'instigateur et le complice de leurs pratiques odieuses , et le déshonorent, s'il est possible , en affectant de le servir.
A l'égard des lettres, Vamatew s'appelle plus communément connaisseur , et malheur au siècle où cette engeance abonde ! Ce sont les fléaux des talents et du goût; ils veulent avoir tout prévu, tout dirigé , tout inspiré , tout vu , revu et corrigé. Ennemis irréconciliables de qui néglige leur avis , et tyrans de qui les consulte , leurs décisions sont des lois qu'ils font un crime à l'écrivain de n'avoir pas religieusement observées. Tous les succès sont dus à leurs conseils, et tous les revers sont la peine de n'avoir pas voulu les croire. Mais en les écoutant, on n'en est pas plus sur de se les rendre favorables ; et ce qu'ils ont approuvé la veille avec le plus d'enthousiasme, ils le condamnent le lendemain, si le public ne le goûte pas. Le public a raison; ils ont pensé de même y ils ont prédit que cela déplairait ; on n'a pas 'voulu les entendre. Les plus adroits , lorsqu'ils sont consultés , gardent sur les endroits critiques un silence mystérieux , ou prononcent comme les oracles , en se ménageant , par l'ambiguité de leurs réponses , les deux envers d'une opinion qu'ils laissent flotter jusqu'à l'événement, afin de ne jamais se compromettre.
En fait de musique, de peinture, etc. V amateur ne s'érige qu'en juge du talent, et co n'esl là qu'un
DE LITTÉRATURE. 1q5
clemi-mal ; mais en fait de littérature , il croît rivaliser avec le talent même, et en est jaloux en secret. 11 n'est pas possible de se croire peintre, musicien, statuaire, si on ne l'est pas : mais pourquoi Winiateur ne serait-il pas bel-esprit autant et plus que l'écrivain? S'il ne produit rien , ce n'est pas le talent, c'est la volonté qui lui manque; il aurait fait au moins ce qu'il a inspiré, s'il eût voulu s'en donner la peine.
De là ce sentiment d'envie contre les talents qui s'élèvent, et cette haine des vivants qui lui fait exaller les morts. «Qui plus que moi, vous dira-t-il , est passionné pour les lettres? Voyez avec quelle clialeur je me transporte d'admiration pour ces hommes de génie, qui, malheureusement, ne sont plus!» Ils ne sont plus: mais s'ils étaient encore ils auraient à ses jeux le tort de s'élever sans lui , de briller devant lui , de l'offusquer , de lui faire sentir une supériorité humiliante : autant de crimes pour la vanité.
Ainsi les prétendus amis des lettres ne sont rien moins le plus souvent que les amis de ceux qui les cultivent. Les vrais amis des talents sont ceux qui les jugent par sentiment et sans prétendre les juger; qui ne demandent qu'à jouir, qu'à être amusés, éclairés, ou agréablement émus; qui, sans connaître l'homme, s'en tiennent à l'ouvrage, en profitent s'il est utile, s'en amusent s'il est amusant, et n'ont point la cruelle et ridicule vanité d'être jaloux du bien
qu'il leur fait, ou envieux du plaisir qu'il leur cause.
Piistarque , fils de Léonidas, apprenant qu'un homme, connu pour être envieux et méchant, disait du bien de lui, répondit -.lime croit donc mort?
Le seul moyen pour les gens de lettres, de capituler avec l'amour- propre de V amateur à prétentions , serait donc de s'ensevelir, je veux dire, de vivre obscurs et retirés ; en sorte que , dans le monde , il ne rencontrât que leurs livres , et qu'il n'eût jamais avec leur personne ni débats d'opinions , ni assaut de raison , de goût et de lumières, ni aucune espèce de rivalité à soutenir; alors sa vanité n'ayant rien à démêler avec eux face à face, il leur pardonnerait peut-être une existence idéale qui ne lui ferait plus d'ombrage. Mais s'il les trouve dans le monde; s'il les y voit estimés, applaudis; s'ils lui enlèvent l'attention; si leur esprit a quelquefois le malheur d'éclipser le sien ; s'ils ont surtout un caractère qui ne se plie pas assez aux complaisances, aux déférences, aux adulations qu'il exige , ils sont perdus dans son opinion ; ils peuvent compter sur sa haine ; il les dénonce comme des hommes d'une présomption, d'un orgueil, d'une arrogance insupportable , comme des hommes qu'on ne peut trop rabaisser et humilier. Il les a soupçonnés de croire valoir mieux que lui; c'est assez; il affirmera qu'ils n'estiment rien tant qu'eux-mêmes; que, du côté des rangs et des conditions, ils
Dt: LITTÉRATURE. l QJ
n'admeltent à leur égard nulle espèce d'inégalité, et que, du côté des talents, ils pensent avoir surpassé tout ce qu'il jade plus illustre. Sur ces deux points, il leur attribue toutes les sottises qu'il imagine ; et il a bien de quoi en être libéral. Je ne serais donc pas surpris que , dans un siècle où les gens de lettres se seraient trop répandus, et où celte espèce d*envieux secrets, et honteux de l'être, se serait trop multipliée, ce fût la principale cause de Fanimosité qu'un certain monde aurait conçue contre les talents littéraires, et de la protection clandestine et sourde que l'on accorderait à leurs plus insolents et plus vils détracteurs.
Aménité. C'est, dans le caractère, dans les mœurs, ou dans le langage, une douceur accompagnée de politesse et de grâce. Uaménàé prévient, elle attire, elle engage, elle fait souhaiter de vivre avec celui qui en est doué.
Un peuple sauvage peut avoir de la douceur ; mais Vaménité n'appartient qu'à un peuple civilisé.
La société des hommes entre eux, et sans les femmes, aurait trop de rudesse; ce sont elles qui, par l'émulation d'agréments qu'elles leur inspirent, leur donnent de Vaménité.
Aménité se dit aussi, et dans le même sens, du style d'un écrivain; et cette qualité convient
1 gS ÉLÉMENTS
particulièrement au familier noble et aux ouvrages de sentiment. Le stjle d'Ovide, celui d'Anacréon , celui de Fontenelle est plein à' aménité. On peut aussi le dire du stjle héroïque ; et c'est une des qualités de la prose de Télémaque.
Un modèle à\iménité, chez les anciens, ce sont les dialogues de Cicéron sur l'orateur. 11 n'y eut
jamais d'entretien littéraire plus animé ; il n'y en eut jamais de plus doux; c'est à la fois un monument d'éloquence et d'urbanité. Qui peut, en lisant ces dialogues, ne pas sentir un désir très vif d'être sous ce platane, sous ce jwrtique de Tusculum , où les plus éloquents des Romains s'expliquent sur leur art, chacun avec une modestie aimable en parlant d'eux-mêmes , et avec une estime sentie et motivée , quelquefois avec un enthousiasme sincère, quand ils parlent de leurs rivaux? Partout de la chaleur, partout de la lumière. C'est enfin , ce qui est si rare , de la contrariété sans aigreur et sans amertume, de la politesse sans fard , de la louange sans fadeur. Que n'avons -nous sur l'art du théâtre un pareil entretien entre Corneille, Molière, et Racine, composé par Voltaire ! cet ouvrage apprendrait aux jeunes gens à travailler, et à disputer.
Amplification. Manière de s'exprimer qui agrandit les objets ou qui les diminue. Cette définition d'Isocrate a été contestée , et on la croit
DE LITTERATURE. IQQ
désavouée par Cicéron ; mais on se trompe : c'est dans ce même sens que Cicéron nous dit que V amplification est le triomphe de l'éloquence. Sunima aiitein laus eloqueiiticb anipliflcare rem ornando : c/iiod valet non solum ad augendum allqii "^ et tollendum altius dicendoy sed etiani ad extenuandum atque abjiciendum. De Orat. 1. 5 (i).
Et quoique Aristote distingue ces deux efFets de l'éloquence, il les met de pair à côté l'un de Fautive , comme un seul et même secret de l'art. Mais cet art là serait , dit-on, celui d'un sophiste ou d'un déclamateur. Colonia, dans sa Rhétorique, a fait cette observation , et on l'a répétée.
Pour y répondre, observons d'abord i}^' agrandir n'est pas tout-à-fait synonjnie èi exagérer. Le développement d'une idée, ou son accroissement par une agrégation d'idées incidentes , une comparaison qui la fortifie, un contraste qui la rend plus saillante , une gradation qui l'élève ; tout cela, dis-je, l'agrandit sans en exagérer l'objet. Alors amplifier n'est pas donner aux choses une grandeur fictive , mais toute leur grandeur réelle. On peut de njême , par la diminution , ne les réduire qu'à leur valeur. L'un et l'autre sera sensible dans une fable de La Fontaine.
(i) « Le grand niérile de l'éloquence est d'amplifier les ctoses en les ornant; et cet art d'agrandir un oLjet et de l'élever au-dessus de lui-même , sert aussi à le diminuer et à le rabaisser. »
Un mal qui répand la terreur.
Mal que le Ciel , en sa fureur, Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste , etc.
C'est là ce qu'on appelle amplifier pour agrandir.
L'âne vint à son tour, et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de moines passant, La faim, l'occasion , l'herbe tendre, et, je pense.
Quelque diable aussi me poussant.
Je tondis de ce pté la largeur de ma langue.
C'est là ce qu'on appelle diminuer en amplifiant; et par ces deux exemples, on voit que V amplification est si bien compatible avec la vérité, avec la sincérité même, qu'elle se trouve dans le récit le plus simple et le plus naïf.
Observons de plus que, lorsque c'est l'enthousiasme ou la passion qui exagère, comme fait l'indignation, l'admiration, la douleur, \ amplification est encore sincère , quoiqu'elle excède la vérité; car l'orateur s'exprime comme il sent; et si le sentiment qui l'anime est louable , son éloquence est sans reproche. Il n'est pas obligé d'être calme , impassible , et modéré comme le juge ; c'est à celui-ci à réduire V amplification aux termes de la vérité.
Observons enfin, que lors même que de propos délibéré l'orateur grossit ou atténue , relève ou rabaisse l'objet de V amplification ^ comme fait Cicéron pour aggraver le crime de Verres : Fa-
cmiis est m'ncire civem romanum ; pi-ope parricidiiim îiecare j quid dicam^ in crucem tollere (i)? ou pour laver Milon et ses esclaves du meurtre de Clodius : Fecerunt id servi Milonis, neque imperante y neque sciente , neqiie prœsente domino y quod siios quisque servos in tali re ^Doluisset (2) ; observons, dis-je, qu'alors même, si l'on garde la vraisemblance, on manquera aux règles de la bonne foi, mais non à celles de l'éloquence; et sans parler des avocats modernes, il faut avouer que c'était là toute la religion des anciens : le succès, le gain de leur cause, et le salut de leur client. Voyez Orateur et Barreau.
Le grand vice de Y amplification , du côté de l'art, c'est d'en dire plus que l'orateur n'en peut lui-même penser et croire. En perdant jusqu'à l'apparence de la sincérité , il perd l'estime de ses juges , souvent même , comme Longin Fobserve , il les blesse et les indispose; car ils prennent son impudence pour une marque de mépris.
Réduisons-nous donc à distinguer deux sortes ^amplification : l'une déclamatoire et mauvaise, qui outrepasse visiblement les bornes de la vé-
(1) « C'est un crime que de charger de fers un .citoyen romain ; c'est presque un parricide que de le mettre à mort : qu'est-ce donc que de le mettre en croix ? »
(2) Les esclaves de Milon firent , sans l'ordre de leur maître , à son insu , en son absence, ce que chacun aurait voulu qu'en pareille rencontre eussent Aiit ses esclaves, »
rite ; l'antre qui se renferme dans celles de la vraisemblance, et qui est la seule oratoire. F'ojez Vérité relative, Hyperbole.
Ainsi , pour l'orateur, amplifier, ce n'est qu'exposer amplement la vérité, ou ce qui lui ressemble , soit pour frapper plus vivement l'esprit ou l'ame de l'auditeur d'une impression qui nous est fiivorable, soit pour y affaiblir, ou pour en effacer une impression qui nous est contraire.
«En divisant une chose, dit Aristote , on l'agrandit par le seul développement de ses parties » (et il le dit encore des circonstances qui la distinguent). «Plus une action est difficile et rare, plus elle est grande. Comme si quelqu'un a exécuté une entreprise au-dessus de ses forces , audessus de son âge , au-dessus de ses pareils , seul, ou le premier , ou avec peu de secours , et surtout s'il a fait ce qu'il y avait de plus important ^ et s'il l'a fait souvent de même.» Voilà des formules A' amplification que la vérité même avoue.
C'était là le grand art des anciens orateurs ; et ils en convenaient eux-mêmes ; Summa laus eloquentiœ amplijicare rem ornando. De Orat. 1. 5. C'était là qu'ils se permettaient les expressions les plus hardies, et presque celles des poètes: Verha prope poetarwn. De Orat. 1. i. C'était à ce grand caractère que l'homme éloquent se distinguait de l'homme simplement disert (i).
(i) Diserluiii ., qui possct salis acutc ne diliicidc , apitd
DE LITTÉRATURE. 2o3
C'était par cette plénitude , par cette abondance de pensées et d'expressions , que le style de l'orateur s'élevait au-dessus du style subtil., ingU;, mais effilé y mince j concis, aride ^ exténué, des philosophes. Celait enfin par là que l'éloquence différait de celle plaidoirie aigre et litigieuse ^ dont le langage élait trivicd, sec et pauvre, tandis que celui de l'éloquence élait enrichi d'une foule de connaissances, et d'une alfluence de choses pareille à l'abondance qu'on faisait arriver des extrémilés de l'empire , pour nourrir le peuple romain (i).
Telles étaient , pour l'éloquence g-recque et romaine , les sources de V amplification. C'était à des hommes à qui les monuments de l'antiquité, ses exemples, ses mœurs, ses lois, ses usagées étaient connus; à qui l'histoire de leurs ancêtres était présente à la pensée, qui sortaient des écoles de la philosophie , pleins des idées les plus profondes de morale et de politique , analysées , dis-
7)iediocres Iiominrs , c.t cominuni quadain liominuin opinione (licere ; eloquentem vero ^ qui inirahiliiis et magnificcntiiis aiigcre posset alque oniare quœ vcllet , omnesque omnium renim quœ ad dicendum pcrliiwrent foules animo ac mémoria conlineret. (De Orat. 1. i . )
(i) Inslrumcntum hoc foreuse litigiosum ^ acre ^ tractum
ex vidgi opinionibus, exiguum sane alque mendicum est.,.
Jpparatu nobis opus est et rébus exquisids undique et
, collectis, accersitis^ comparalis^ ut ùbi^ Cœsar, faciendiuii
est ad anraim. (De Orat. I. 3. )
2o4 ÉLÉMENTS
entées, agitées clans tous les sens; qui s'étaient nourris de la lecture , non-seulement des orateurs célèbres, mais des poètes éloquents; qui avaient traduit , commenté de mémoire ou par écrit , dans leur jeunesse , les plus beaux modèles de l'élocution ou oratoire ou poétique; c'était à de tels hommes, dis-je , que l'art d'étendre, d'agrandir, d'élever les idées , devenait comme naturel. Ils l'employaient dans l'exorde pour se concilier les esprits; dans l'exposition et la preuve, pour fortifier leurs moyens et affaiblir ceux de l'adversaire ; dans la narration, pour la rendre intéressante et persuasive à leur avantage; dans la définition, pour la graver plus avant dans l'esprit des juges , et la soustraire à la discussion d'une logique rigoureuse : Eienini defim'tio, primiim reprehenso i^erbo imo^ mit addito , aut demptOy sœpe extorquetur e manihus (] ). De Orat. 1. 2, Ils l'employaient surtout quand il s'agissait d'émouvoir. Eœcjue causœ siint ad aiigendum et ad omandwn gravissùnœ atcpie ■ plenissimœ y qiiœ plwimos exitiLS dant... ut,... anmiorum impetus... aut impellanlur aut reflectantur {2). De Orat. 1. 2.
(1) ce Car il ne faut souvent que reprendre un mot clans la définition, ou en ajouter, ou en retrancher un, pour nous arraclier cette arme de la main. »
(2) ce Les causes dans lesquelles l'art d'agrandir et d'orner trouve le plus de gravité et de plénitude , sont celles qui présentent le plus d'événements propres à exciter les passions ou à les réprimer. «
DE LITTÉRATURE. 2o5
Et pour la loifange et le blâme , ils la regardaient comme le don suprême, le talent propre de l'orateur : Nihil est enim ad exagerandam et amplijlcandain oralionein accommodatius , r/iia?/? utrumque Jiorum (laudandi et vituperandi^ cuinulatissime facere posse (i). De Orat. 1. 2.
Or, qu'on me dise comment cet art . le triomphe de l'éloquence , una laiis et propria orator/s majcima, peut être à la portée des écoliers de nos collèges. Qu'on me dise quels sont les faits , quelle est l'espèce de questions politiques ou morales dont un rhétoricien soit assez pleinement instruit pour l'amplifier de lui-même par l'accumulation des circonstances , des accidents , des conséquences , des exemples , des causes, des elFets , des ressemblances , des contrastes ; par les comparaisons et les gradations du plus au moins, du moins au plus; par l'énumération des parties, et par ces développements de qualités et de rapports que les rhéteurs ont appelé un amas de définitions.
La bonne manière, je crois, d'exercer à l'r//;;plification les disciples de l'éloquence , c'est d'abord de leur en faire lire les modèles à haute voix , et de les laisser , après la lecture , se retracer de souvenir , par écrit, dans une autre langue,
(i) ce Rku n'est si favorable à X amplification cjue ces deux genres d'éloquence, la louange elle blâme, lorsqu'on est en état d'en accumuler les moyens.»
ce qu'ils en auront retenu. Que si l'on veut, sur un sujet donné, qu'ils composent d'après euxmêmes , au moins fliut-il les y avoir préparés par des études préliminaires et relatives au sujet.
Mais avant que d'en venir là, et tandis qu'ils seront encore attachés au modèle, qu'on prenne soin de le choisir ; qu'on se souvienne qu'il s'agit de la partie la plus développée , la plus majestueuse de l'éloquence ; et qu'on n'en donne pas pour exemple un mot de Sénèque , ou une épig-ramme de ]\Iartial.
Est-ce une amplification que ce vers de Virgile où il peint en deux mots les chevaux de Turnus :
Qi«" candore nwes anleirent, cursibiis auras (i).
En est-ce une que cette métaphore prise des flots pour exprimer le trouble du cœur de Didon ?
jMagiiot/iie iraruinjltictuat œstii {-i).
Quoi qu'en dise Qiiintilien , ce n'est point, dans Homère , amplifier l'idée de la force de ses héros , que d'exagérer le poids de leurs armes; ce n'est point amplifier l'idée de la beauté d'Hélène , que de faire changer , à sa vue , l'indignation des vieillards trojens en une tendre admiration. Cette
(i) "Qui surpassaient la rieige en blancheur, et les vents on vitesse. »
(2) (.(. Son cœur est agité Ju grand orage de sa colère. »
manière d'agranclir est une hyperbole passagère; V amplification demanJe un développement orné. Une amplification poéticpie est celte peinture sublime de l'état de Didon , lorsqu'elle a résolu sa mort :
At trépida , et cœptis immanibiis effeva Dido , Sanguineam volvens aciem , maculisque tremeiitcs Inleijiisa gp.nas , et pallida morte J'utura , Inleriora dormis irrumpit lur.ina , et altos Conscendit furibunda fogos , ensem(/ue recludit Davdanium , non lios qucesintm mu/ius in usus (i).
\]ne amj)lifLcation 'Ç0G\\(i\ue , dans Homère, est cette circonstance ajoutée à l'ébranlement de la terre sous le trident de Neptune.
L'enfer s'émeut au bruit de Neptune en furie : Pluton sort de son trône ; il pâlit; il s'écrie 5 Il a peur que ce dieu , dans cet afiVeux séjour, D'un coup de son trident ne fasse entrer le jour.
Une amplification oratoire , c'est l'éloge de César, dans la harangue pour Marcellus ; et dans cet éloge , la comparaison de la gloire de vaincre avec celle de pardonner.
Une amplification bien plus sublime encore
(1) «Didon tremLlanle , et l'esprit troublé de son effroyable dessein , roulant des yeux rougis de sang , tout le visage frémissant et semé de taches livides, et portant sur le front la pâleur de sa mort prochaine , sort égarée de son palais , monte sur le Liîcher, tire l'épée du Troyen , celte épée dont elle-même lui avait fait don potir un tout antre
dans l'oraison pour Ligarius , c'est l'éloge "de la clémence.
Mais en nous occupant de V amplification qui agrandit , n'oublions pas celle qui diminue. Ecoutons Phèdre excusant le crime de son amour pour Hippoljte.
Toi-même , en ton esprit rappelle le passé.
C'est peu de t'avoir fui , cruel , je t'ai chassé :
J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine.
Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.
De quoi m'ont profité mes inutiles soins?
Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J'ai langui, j'ai séché dans les feux, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t'en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Écoutons Cicéron diminuant le tort du jeune Cœlius , d'avoir fréquenté une femme perdue ; non pas en alléguant , comme le dit Quintilien , qu'il n'a fait que la salue?' un peu trop familièrement , car ce n'est point là sa défense et Quintilien s'est trompé , mais en avouant sans détour la liaison la plus intime de Cœlius avec Clodia , et en attribuant aux mœurs du temps ce dérèglement d'un jeune homme. « Romains, dit-il. la sévérité des mœurs de nos ancêtres n'existe plus que dans les livres : les livres mêmes où elle est décrite ont vieilli et sont oubliés. Tous les sages n'ont pas regardé comme imcompatibles la dignité et la volupté. La nature a des attraits
auxquels la vertu même résiste difficilement ; elle présente à la jeunesse des sentiers si glissants , qu'il est bien difficile de n'y pas faire quelque cliute. Ne regardons plus cette ancienne route de la sagesse, si peu fréquentée aujourd'hui, qu'elle est remplie de buissons. Accordons quelque chose à l'âge. Que la jeunesse ait quelque licence. Ne refusons pas tout à ses plaisirs ; que cette exacte et droite raison ne domine pas toujours ; que l'ardeur du désir , que la volupté quelquefois en triomphe. Qu'un jeune homme se dispense d'avoir de la pudeur , pourvu qu'il revienne de temps en temps à ses affaires domestiques , à celles du public , à celles de l'Etat. Après tout, il s'est vu de notre temps, et du temps de nos pères , et du temps même de nos aïeux , nombre de très grands hommes , de très illustres citoyens, qui, après avoir passé la jeunesse la plus brûlante du feu des passions , ont montré, dans un âge plus muret plus solide, les plus éclatantes vertus ».
C'est une chose assez étrange que d'entendre Cicéron faire l'apologie du libertinage ; mais au barreau tout moyen était bon , pourvu qu'il fut •bon à la cause.
L'amplification est l'ame de l'éloquence de Cicéron , moins serrée , moins énergique , mais plus somptueusement ornée que celle de Démosthène. Cependant, après les exemples de l'orateur romain dans l'art d'amplifier ; après ses péroraisons
Élém. fie Liltér. l. 14
pour Muréna, pour Ligarius, pour Milon, et toutes celles où il déploie une éloquence pathétique ; après celle pour Sextius , où , de la condition d'un homme de bien dans les grandes places, il fait une amplification si affligeante et malheureusement si ressemblante à la vérité ; après ces accusations contre Verres , où l'on voit le crime renchérir sur le crime : Non cnim furem , sed l'aptorem ; non adulteruin y sed expugnatorem pudicitiœ j non sacrileguni , sed hostem sacrorimi religionumque ; non sicarium, sed crudelissiniwn carnificeni civium sociorumque in Destrum judiciwn adducimus (i) ; après ces invectives amplifiées contre Catilina, contre Pison, contre Antoine; après tous ces modèles ^amplification , et tant d'autres dont l'orateur romain abonde , on en peut voir encore dans Démosthène de belles et grandes leçons.
L'éloquence de celui-ci , presque toute adonnée aux affaires publiques , est plus austère et moins variée; mais il ne laisse pas d'y employer à propos cet art d'orner et d'agrandir. On peut le voir dans ce plaidoyer où , se disculpant du
(i) « Ce n'est pas un voleur, cest un déprédateur; ce n'est pas un adultère , c'est le persécuteur de la pudicité ; ce n'est pas un sacrilège , c'est l'ennemi déclaré de la religion et des autels; ce n'est pas un assassin , c'est le bourreau le plus cruel de nos ciloyeus et de nos alliés, que nous amenons devant vous.))
malheur de la bataille de Chéronée et du conseil qu'il avait donné de faire la guerre à Philippe, il jure (non pour engager les Athéniens à la renouveler encore, comme l'a cru Longin, car Philippe était mort, et Alexandre avait soumis l'Asie ; mais , comme je l'ai dit , pour se justifier d'avoir conseillé cette guerre ), il jure par les mânes des grands hommes qui, pour la défense de la liberté, sont morts dans les batailles de Marathon, de Platée , de Salamine et d'Artémise , et qui reposent dans les tombeaux publics ; il jure , dis-je , qu'en se dévouant pour le salut du reste de la Grèce, les Athéniens n'ont point failli , et n'ont fait que suivre en cela les exemples de leurs ancêtres.
C'est là qu'après avoir justifié et ses conseils dans la tribune, et sa conduite dans les affaires, Démosthène termine ainsi son éloquente apologie : « Après cela , vous me demandez , Eschine , pour quelles vertus je prétends qu'on me décerne des couronnes. Moi, sans hésiter, je réponds : Parce qu'au milieu de nos magistrats et de nos orateurs , que Philippe et Alexandre ont universellement corrompus , à commencer par vous , je suis le seul que ni conjonctures délicates , ni paroles engageantes , ni promesses magnifiques , ni espérance, ni crainte, ni faveur, ni rien au monde, n'a jamais pu pousser ni induire à rien relâcher de ce que je croyais favorable aux droits et aux intérêts de la pairie ; parce qu'autant de fois que
j'exposai mon avis , ce ne fut jamais comme vous , en mercenaire , qui semblable à une balance , penche clu côté qui reçoit le plus ; mais qu'éternellement un esprit droit , juste et incorruptible dirigea toutes mes démarches ; parce qu'enfin , appelé plus qu'aucun homme de mon temps aux premiers emplois, je les exerçai tous avec une religion scrupuleuse et une parfaite intégrité : c'est pour cela que je demande qu'on me décerne des couronnes. »
La manière dont Démosthène agrandit les objets ne tient jamais à l'imagination; elle consiste à donner à ses raisonnements de l'ampleur , de la force et de la dignité. Il étend moins qu'il n'approfondit ; il grave au lieu de peindre ; et , pour changer d'image , il déploie ses bras avec moins de grâce , mais il les serre avec une vigueur plus nerveuse que Cicéron.
Parmi les orateurs modernes (j'entends parmi les orateurs chrétiens), les amplifie atio?is ne sont que trop fréquentes : mais dans le nombre , il en est d'admirables ; il s'agit de faire un bon choix. Celles de Bourdaloue , comme celles de Démosthène , sont des raisonnements appuyés et fortifiés ; celles de Massillon , des développements de pensée , des effusions de sentiment : l'un et l'autre sont des modèles.
C'est dans les oraisons funèbres que Vamplification a le plus de luxe et de pompe. Dans Fléchier, l'exorde de Turenne; dans Bossuet , les
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révolutions de la fortune d'Henriette , l'éloire de Condé , et cent au très morceaux , sont des chefsd'œuvre de ce genre. De tous nos orateurs , Bossuet est celui qui a le mieux connu l'art d'agrandir : c'était le sceau de son génie,
Mais dans cet art, les poètes, surtout, sont de grands maîlres d'éloquence : et qui enseignera mieux à donner de la grandeur et de la majesté à un sujet que l'exposition de Brutus ?
Destructeurs des tyrans , vous qui n'avez pour roîs Que les dieux de Numa , vos vertus et nos lois ; Enfin notre ennemi commence à nous connaître. Ce superbe Toscan qui nous parlait en maître, Porsenna, de Tarquin ce formidable appui, Ce tyran , protecteur d'un tyran comme lui, Qui couvre de son camp les rivages du Tibre , Respecte le sénat et craint un peuple libre, etc.
Qui enseignera mieux à amplifier une action que la harangue de Cinna à ses conjurés?
Je leur fais le tableau de ces tristes batailles, Où Rome , par ses mains , déchirait ses entrailles , Où l'aigle abattait l'aigle , etc.
Qui enseignera mieux à aggraver le malheur par l'accumulation des circonstances , que le monologue de Camille , terminé par ce mouvement d'indignation si sublime et si déchirant?
Mais ce n'est rien encore auprès de ce qui reste. On demande ma joie eu un jour si funeste ; Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur , Et baiser une main qui me perce le cœur !
En un sujet de pleurs si grand , si légitime , Se plaindre est une honte , et soupirer un crime. Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux ; Et si l'on n'est barbare , on n'est point généreux.
Qui enseignera mieux enfin que Phèdre , dans sa jalousie , à tirer des contrastes tout ce qui peut contribuer à rendre une situation plus cruelle et plus accablante ?
OEnone , qui l'eût cru ? j'avais une rivale.
Hippolyte aime , et je n'en puis douter.
Ce farouche ennemi , qu'on ne pouvait dompter.
Qu'offensait le respect, qu'importunait la plainte,
Ce tigre, que jamais je n'abordai sans crainte,
Soumis , apprivoisé , reconnaît un vainqueur :
Aricie a trouvé le chemin de son cœur. . . .
Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence ;
Le Ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence ;
Ils suivaient sans iemords leur penchant amoureux j
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux ;
Et moi , triste rebut de la nature entière ,
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière.
La mort est le seul dieu que j'osais implorer.
J'attendais le moment où j'allais expirer :
Me nourrissant de fiel , de larmes abreuvée ,
Encor dans mon malheur de trop près observée.
Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir,
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir ;
Et sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.
Celui de tous les poètes qui a le plus agrandi les objets ;, Homère, abuse quelquefois de cette liberté accordée au génie ; mais dans le 9' livre
D E I. I T TER ATU R E. 2 lé
Je l'Iliade , on Iroiivera deux des plus beaux modèles de V amplification oratoire que nous oiFre l'antiquité ; je parle du discours d'Ulysse et de la réponse d'Achille.
Virgile , plus sage qu'Homère , plus continuellement , plus vraiment éloquent , est parmi les anciens, pour V amplification , ce que Racine est parmi nous : ce sont là les livres classiques d'un jeune homme qui aspire à la haute éloquence. J'y joins le théâtre de Voltaire , jusqu'à Tancrède inclusivement ; et dans le cabinet du jeune élève , je les place tous trois auprès de Démosthène , de Cicéron , de Massillon et de Bossuet.
C'est là, bien mieux que dans les formules des rhéteurs , qu'il verra de combien de manières V amplification se varie; ou plutôt que, dans la nature, les formes et les sources en sont inépuisables, et, comme dit Longin, divisibles à l'infini.
Mais parmi ces espèces , il n'y en a aucune qui soit amplification de mots.
Colonia donne pour telle cette apostrophe, la plus vive , la plus éloquente peut-être qui soit dans Cicéron : « Et toi , Tubéron , que faisais-tu de cette épée nue à la bataille de Pharsale ? quel était le flanc que cherchait la pointe de ce fer? à quel dessein avais- tu pris les armes? où tendaient ta pensée , tes yeux , ta main , l'ardeur qui t'animait? quel était l'objet et le but de tes désirs et de tes vœux ? »
Cicéron parlait devant César; il lui i>eignait
2l6 ÉLÉJMENTS
l'accusateur de Ligarius ; il le lui faisait voir tout occupé lui-même à le chercher dans la mêlée , à lui plonger l'épée dans le sein ; et le rhéteur appelle cela une amplification de mois! Sans doute, gladius , mucro , arma ; sensus , mens , animus j cupiebas , optahas , sont des mots synonymes: mais comment ce rhéteur n'a -t- il pas vu que des synonymes, gradués par leur emploi dans l'expression, redoublent la force de la pensée , et que cette gradation ne fait qu'exprimer celle de l'idée et du sentiment?
Lorsque Longin a défini X amplification un accroissement de paroles, il y a donc compris la pensée : V amplification , sans cela, ne serait rien que de l'enflure. Mais quoi qu'il en soit de la définition de Longin, celle de Cicéron est expresse et non équivoque : Vehementius quoddam clicendi genus , quo rei veldignitatem et ampliliidinem , iJel indignitatem et atrocitatem , pondère a^erhoruni et enumeratione circumslantiarum demonstramus (i). Il ajoute , qu'en amplifiant , il faut éviter les petits détails : Nihil tenuiter enucleandum j et surtout les paroles vides : vitandas imcuas 7)0ces y et inanem verborum sonitum.
La première règle de X amplification sera donc
(i) « C'est un genre de discours plus véliément, dans lequel , par la force des paroles et l'énumération des circonstances, nous démontrons ou la dignité et la grandeur d'une action , ou son indignité et son atrocité. »
DKLITTÉIIATURE. 217
que le sujet en soit digne. « Il n'y a point de figure plus excellente , nous dit Longin , que celle qui est tout-à-fait cachée, et lorsqu'on ne reconnaît point que c'est une figure. » Tel est le naturel de V amplification y lorsque le sujet la soutient. Si elle est déplacée , elle est froide ; si elle est démesurée , elle est ridicule ou choquante. C'est , comme disait Sophocle , ouvrir une grande douche pour soujjler dans un chalumeau.
La seconde règle, c'est que le fait ou le fond de l'idée soit solidement établi; car \ amplification, qui porte à faux, n'est qu'une déclamation vaine : il j en a beaucoup de ce nombre.
La troisième règle est que Wunplification se lie à la preuve , et y ajoute. L'art d'embellir un discours sérieux est le même que l'art d'orner un édifice : c'est de rendre l'utile et le nécessaire agréables , et de faire servir la décoration à la solidité. Columnœ j et templa et poj^ticus sustinentj tamen liabent non plus utilitatis quam dignitatis. Capitolii fastigium istud , et cœterarum œdium , non TeJiustas sed nécessitas ipsa fahricata est (i). Deorat. 1. 3. Tout le reste est déclamation.
Quand on dit tout ce quon doit dire y on nam-
(i) « Les colonnes soutiennent les temples et les portiques, et cependant elles n'ont pas moins de dignité que d'utilité. Ce Leau faite duCapitole, ainsi que de tant d'autres édifices , ce n'est pas la magnificence qui l'a construit, c'est la nécessité. »
plifie pas, dit Voltaire; et après avoir cité ces beaux vers de Virgile :
Nox erat , et placidum carpebant fessa soporem Corpora, etc.
il ajoute : « Si la longue description du règne du sommeil dans toute la nature ne faisait pas un contraste admirable avec la cruelle inquiétude de Didon , ce morceau ne serait qu'une aniplification puérile : c'est le mot at non infelioc animi Pliœnissa , qui en fait le charme. »
Rien n'est plus vrai ; mais cela prouve que X amplification est un défaut lorsqu'elle est sans objet, et une beauté lorsqu'elle est bien placée. Quand on a dit tout ce qu'on doit dire , on dit plus que l'idée vague ou précise ne dirait elle-même ; et la présenter aux esprits avec tous les traits qui peuvent l'agrandir , l'élever , la rendre plus sensible et plus intéressante , c'est ce qu'on appelle amplifier. Ce beau rôle de Phèdre , que \ol taire donne pour exemple, n'est lui-même qu'une éloquente amplification de ces mots : J'aime , je suis coupable , je le suis malgré moi : j\iime ; et ma rivale est aimée.
Quant aux défauts qu'on observera dans ce genre de composition , de la part des jeunes élèves , les principaux seront la stérilité , la futilité , la timidité, la surabondance , et l'audace.
La stérilité est affligeante ; mais il n'en faut pas Jésespérer. La culture et l'étude peuvent en être le remède. On prend trop souvent pour un
DELITTÉRATURE. 21C)
manque d'esprit , ce qui n'est qu'un manque d'idées.
La l'utilité est bien pire; car celui qui attache de l'importance à des minuties , qui amplifie des bagatelles , qui veut faire valoir des riens , a rarement le sens droit, l'esprit juste, et le talent de la vraie éloquence.
La timidité n'est souvent, dans un jeune liomme heureusement doué , que le sentiment trop vif de sa faiblesse ou des difficultés de l'art: il faut estimer en lui cette défiance modeste , l'en louer , et l'en corriger.
La surabondance est un excès qu'Antoine aimait dans ses disciples. F'olo se efferat in adolescente fœcimditas. Mais il voulait aussi qu'on modérât cette première végétation , comme celle des blés naissants , lorsque l'herbe en est trop épaisse. Tn swnma uherlate inest luxuries qiiœdam , quœ stylo depascemla est.
Il faut aussi, dans un jeune homme, réprimer l'emportement de l'expression comme celui de la pensée ; et , soit avec une imagination trop fougueuse , soit avec un esprit trop craintif et trop lent , imiter Isocrate , qui employait , disaitil , selon le génie de ses élèves , ou la bride , ou les éperons ; Alterwn enim exsultantem a^erboriim audacia repvhnehat ; alterwn cwictantem et quasi verecundantem excitai at (i).
fi) « Dans l'un , il réprimait raiidacc Jcs paroles ; Jaiis l'autre, il excitait l'irrésolution et la timidité. )>
220 ÉLÉJM£:\'TS
« Le genre d'éloquence auquel V amplification convient le mieux , dit Aristote , c'est le genre démonstratif; mais elle doit porter sur des faits reconnus , de façon qu'il ne reste plus qu'à les orner et à les agrandir. »
Ampoulé, heprojicit ampidlas d'Horace semble avoir donné lieu à cette expression figurée. On appelle un stjle, un vers, un discours ampoule , celui où l'on emploie de grands mots à exprimer de petites choses ; où la force de l'expression se déploie mal à propos j où la parole excède la pensée , exagère le sentiment.
Il n'est point d'expression dont l'énergie ou l'élévation ne trouve sa place dans le style : mais il faut que la grandeur de l'objet y réponde ; et de la justesse de ce rapport , dépend la justesse de l'expression. Qu'un autre que Phèdre pensât que son amour put faire rougir le soleil , ce serait du style ampoulé. Mais après ces vers :
Noble et brillant auteur d'une illustre famille , Toi , dont ma mère osait se vanter d'être fille;
il est tout simple et tout naturel que la fille de Pasiphaé ajoute :
Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois.
Il n'est pas moins naturel que la fille de Miijps , juge des morts, se représente son père épou-
vanté du crime de sa fille incestueuse , et laissant tomber , en la voyant , l'urne terrible de ses mains :
Misérable ! et je vis ! et je sonticns la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue ! J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux ; Le ciel , tout l'univers est plein de mes aïeux : Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je? mon père y tient l'urne fatale. Le sort, dit-on , l'a mise en ses sévères mains : Minos juge aux enfers tous les pâles humains. Ah ! combien frémira son ombre épouvantée Lorsqu'il verra sa fille, à ses yeux présentée, Contrainte d'avouer tant de foi faits divers , Et des crimes peut-être inconnus aux enfers ! Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible? Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible.
De même , après le festin d'Atrée , père d'Agamemnon , qui fit reculer le soleil , il n'y a aucune exagération à supposer que Cljtemnestre , pour un crime qui lui paraît semblable , dise au soleil :
Recule. Ils t'ont appris ce funeste chemin.
L'art d'élever naturellement le style à ce degré de force , consiste à y disposer les esprits par des idées qui autorisent la hauteur de l'expression.
Le Moi de la Médée de Corneille est sublime , parce qu'il est dans la bouclie d'une magicienne fameuse : sans cela il serait extravagant et ridicule.
De même il n'appartient qu'à Ja Gorgone de dire :
Les traits que Jupiter lance du haut des cieux , N'ont rien de plus terrible Qu'un regard de mes yeux.
De même ce vers dans la bouche d'Octave,
Je suis mattre de moi , comme de l'univers.
n'est qu'une expression noble et simple. De même après ces vers ,
Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles, Que ses proscriptions comblent de funérailles;
Sertorius peut ajouter :
Et comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis, Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.
Dans une tragédie de TVarvick, l'auteur crut imiter Corneille en disant ,
Transportons l'Angleterre au milieu de la France ■■,
mais le parterre s'écria , en faisant un vide : Place a V Angleterre .
Le style ampoulé n'est donc jamais qu'un style élevé outre mesure.
On a dit , des plaines de sang, des montagnes de morts ; et lorsque ces expressions ont été placées, elles ont été justes. Qui jamais a reproché de l'enflure à ces deux vers de la Henriade ?
Et des fleuves français les eaux ensanglantées , Ne portaient que tics morts aux mers épouvantées.
Longin, dans son Traité du sublime, cite comme une expression ampoulée : Vomir contre le ciel ; mais si l'on dit de Tjphœe , qu'il a vomi contre le ciel
Les restes enflammés de sa rage mourante ,
l'expression est naturelle.
Dans la tragédie de Théophile, Pjrame, croyant qu'un lion a dévoré Tliisbé , s'adresse à ce lion , et lui dit :
Toi , son vivant cercueil , rev.iens me dévorer. Cruel lion, reviens; je te veux adorer. S'il faut que ma déesse en ton sang se confonde, Je te tiens pour l'autel le plus sacré du monde.
Voilà ce qui s'appelle de V ampoulé : l'exagération en est risible à force d'être extravagante. En général, le ridicule touche au sublime, et pour marcher sur la limite qui les sépare sans la passer jamais, il faut bien prendre garde à soi. « Dans le haut style , nous dit Longin , rien de si difiîcile à éviler que l'enflure. »
Mais c'est une erreur de penser que les degrés d'élévation du style soient marqués pour les divers genres. Dans le poème didactique, le plus tempéré de tous, Lucrèce et Virgile se sont élevés aussi haut qu'aucun poète dans l'épopée.
Lucrèce a dit d'Epicure : « Ni ces dieux, ni
leurs foudres , ni le bruit menaçant du ciel en courroux ne purent l'étonner. Son courage s'irrita contre les obstacles. Impatient de briser l'étroite enceinte de la nature, son génie vainqueur s'élança au-delà des bornes enflammées du monde , et parcourut à pas de géant les plaines de l'immensité. «
On sait de quel pinceau Virgile , dans les Géorgiques , a peint le meurtre de César.
La Fontaine lui-même , dans l'apologue , a pris quelquefois le plus haut ton : il a osé dire du chêne ,
Celui de qui la tête au ciel ëtait voisine ,
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
Il a osé dire , en parlant de l'astrologie :
Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout , et rien qu'avec dessein ; Qui les sait , que lui seul ? Comment lire en son sein ? Aurait-il imprimé sut le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?
Et de ce ton sublime il se rabaisse au ton familier.
Quand l'enfer eut produit la goutte et l'araignée, Mes filles, leur dit-il , etc.
Le naturel et la vérité sont de l'essence de tous les genres : il n'en est aucun qui n'admette le plus haut stjle , quand le sujet l'élève et le soutient ; il n'en est aucun où de grands mots
vides de sens , des fig-ures exagérées , des images qui donnent un corps gigantesque à de petites pensées , ne fassent de l'enflure, et ne forment ce qu'on appelle un stjle ampoulé.
L'épopée, la tragédie, l'ode elle-même, ne demandent plus de force et plus de hauteur dans les idées , les sentimenls , et les images, qu'autant que les sujets qu'elles traitent en sont plus susceptibles , et que les personnages qu'elles emploient sont supposés avoir plus de grandeur dans l'ame et d'élévation dans l'esprit.
Il en est de même de la haute éloquence : tout doit y être vrai , ou ressemblant au vrai ; et nonseulement les figures, mais les mouvements oratoires, sont tous soumis à cette règle. Métaphore , exclamation, imprécation , apostrophe, prosopopée , hjpotypose , tout ce qu'il y a de plus véhément devient froid , tout ce qu'il y a de plus noble et de plus sérieux devient grotesque et ridicule, dès que le faux, l'outré, l'enflure enfin s'y fait apercevoir. Or la vérité relative dont il s'agit , est dans le rapport de proportion , non-seulement du style avec la chose , mais du style avec la personne dont on parle , ou qui parle elle-même. Rien n'est si accablant dans la réplique que le ridicule jeté sur une emphase déplacée. C'est à cette disconvenance du langage avec l'orateur, que Démosthène s'est attaché dans sa harangue pour la couronne , en réfutant la péroraison d'Eschine , son accusateur.
Élém. de Lit ter. I. 15
« 0 terre ! ô soleil ! 6 vertu ! avait dit Eschine ; et vous, source du juste discernement, lumières naturelles , lumières acquises, par où nous démêlons le bien d'avec le mal , je vous en atteste: j'ai de mon mieux secouru l'Etat, et de mon mieux plaidé sa cause. »
Ce n'était là qu'un lieu commun , qu'une déclamation ampoulée , que la conduite et les mœurs d'Eschine ne rendaient pas fort imposante. Aussi de quel ton Démosthène j répondit !
« Que pensez -vous, dit-il aux juges, de cet histrion travesti , qui , comme dans une pièce tragique , s'écrie : O terre ! ô soleil ! à vertu ! qui invoque les lumières naturelles et les lumières acquises y qui nous éclairent sur le discernement du bien et du jnalF car je ne surfais point ; vous l'avez entendu proférer de telles paroles. Vous , Escliine , le réceptacle de tous les vices , par où , vous et les vôtres , avez-vous quelque commerce avec la vertu? par où discernez- vous le bien d'avec le mal? dans quelle source avez-vous puisé ce talent lumineux? par quel endroit l'avez-vous mérité? et de quel droit prononcez-vous le nom de lumières acquises? »
On voit par cet exemple , qu'une raison solide vaut mieux que cent exclamations vagues : flèches bruyantes , mais émoussées , qu'on se renvoie tour à tour, et qui ne portent aucune atteinte. Qu'il me soit permis d'achever en deux mots cette métaphore , et de conclure qu'il ne suffit
pas qu'un trait d'éloquence ait des plumes , qu'il faut encore qu'il soit armé d'un fer bien aiguisé, qu'il ait un vol mesuré à son but, qu'une main sûre le décoche, et qu'un œil juste le conduise. Mais cette justesse est l'accord le plus rare du génie et de la raison.
Anacréowtique. Genre de poésie lyrique dont la grâce est le caractère, et qui respire la volupté.
Qu'Horace ait imité Anacréon dans quelquesunes de ses odes, que, dans un siècle non moins poli que celui d'Auguste, quelques-uns de nos poètes français , parmi les délices des festins et les plaisirs de la galanterie , aient eu , dans leurs chansons , cet enjouement, ce tour élégant et facile , ce naturel , cet abandon aimable de la poésie anacréontiqiie , on n'en est point surpris; mais que, long- temps avant que la politesse eût formé le goût , l'on trouve dans nos anciens poètes des morceaux dignes d' Anacréon, c'est là ce qui étonne agréablement, comme lorsque dans un hameau on rencontre la grâce , fille de la nature , unie à la rusticité. Quoi de plus anaa-éontique y par exemple , que ce songe de Marot ?
La nuit passée, en mon lit je songeois Qu'entre mes bras vous tenois nu à nu ; Mais au réveil se rabaissa la joie De mon désir, en dormant avenu.
Adonc je suis vers Apollon venu , Lui demander qu'avicndroit de mon songe. Lors lui , jaloux de toi , longuement songe , Puis me icpond : Tel bien ne peux avoir. Hélas ! m'amour , fais-lui dire mensonge ; Si confondras d'Apollon le savoir.
Quoi de plus digne encore d'Anacréon , que ces vers du même poète , parlant à deux de ses
'Demandez-vous qui me fait glorieux?
Hélène a dit, et j'en ai bien mémoire , Que de nous trois elle m'aimoit le mieux. Voilà pourquoi j'ai tant d'aise et de gloire. Vous me direz , qu'il est assez notoire Qu'elle se moque, et que je suis déçu. Je le sais bien, mais point ne le veux croire ; Car je perdrois l'aise que j'ai reçu.
Enfin n'est-ce pas Anacréon lui-même qu'on croit entendre dans ce madrigal , le chef-d'œuvre de la naïveté ingénieuse ?
Amour trouva celle qui m'est amère , (Et j'y étais , j'en sais bien mieux le conte) : Bonjour, dit-il, bonjour , Vénus ma mère. Puis tout à coup il voit qu'il se mécompte, Dont la couleur au visage lui monte , D'avoir failli honteux, dieu sait combien. Non, non, Amour, ce dis-je, n'ayez honte : Plus clairvoyant que vous s'y trompe bien.
C'est de Catulle que Marot avait appris à imiter Anacréon ; et son génie était plus analogue à celui de ces deux poètes , qu'au tour d'esprit de
Martial, qu'il a souvent traduit, mais non pas aussi bien qu'il a imité Catulle.
Las ! il est mort (pleurez-le, damoiselles),
Le passereau de la jeune Maupas.
Un autre oiseau , qui n'a plume qu'aux ailes,
L'a dévoré. Le connoissez-vous pas ?
C'est ce fâcheux Amour, qui, sans compas ,
Arccque lui se jetoit au giron
De la pucelle , et voloit environ
Pour l'enflamber et tenir en détresse.
Mais par dépit tua le passeron ,
Quand il ne sut rien faire à la maîtresse.
Marot n'est pas le seul de nos anciens poètes qui ait pris le stjle anacréonticfue:, quoique à vrai dire, aucun ne l'ait eu comme lui. Ecoutez cette ode à Vénus : elle est de Du Bellai, chanoine de l'Eglise de Paris.
Ayant , après long désir , Pris de ma douce ennemie Quelques arrhes du plaisir Que sa rigueur me dénie ; Je t'offre ces beaux œillets , ^'énus , je t'offre ces roses , Dont les boutons vermeillets Imitent les lèvres closes Que j'ai baisé par trois fois , Marchant tout beau dessous l'ombre De ces buissons que tu vois ; Et n'ai su passer ce nombre , Pour ce que la mère étoit Auprès de là , ce me semble^, Laquelle nous aguettoit.
De peur encore j'en tremble.
2i30 ÉLÉMENTS
Or je te donne ces fleurs;
Mais si tu fais ma rebelle
Aussi piteuse à raes pleurs
Comme à mes yeux elle est belle ,
Un myrte je dédîrai
Dessus les rives de Loire ,
Et sur l'écorce écrirai
Ces quatre vers à ta gloire :
« Un amant , sur ce bord-ci ,
;> A Vénus consacre et donne
) Ce myrte, et lui donne aussi
'> Ses troupeaux et sa personne j). .
Au nom de Ronsard , on croit voir fuir les grâces, et surtout les grâces anacréojitiques . On va lire pourtant de ce Ronsard deux morceaux dont l'un me semble digne de Catulle , et l'autre d'Anacréon.
A'oici les bois que ma jeune Angelette Sur le printemps réjouit de son chant; Voici les fleurs où son pied va marchant , Quand à soi-même elle pense seulette.... Ici , chanter; là , pleurer je la vi ; Ici , sourire; et là, je fus ravi De ses discours par lesquels je desvie: Ici, s'asseoir; là, je la vis danser.
Sur le métier d'un si vague peuser.
Amour ourdit la trame de ma vie.
Celte simplicité naïve ne vaut-elle pas ces tournures métaphysiques que le sentiment ne connut jamais? Ne vaut-elle pas le reproche qu'un amant adresse à son cœur dans ce madrigal de Boileau ?
Voici les lieux charmants, ow mon amc ravie
Passait, à contempler Silvie , Ces tranquilles moments, si doucement perdus. Que je l'aimais alors ! que je la trouvais belle ! Mon cœur, vous soupirez au nom de l'infidéle : Avcz-vous oublié que vous ne l'aimez plus?
C'est bien ici que le Misanthrope dirait :
Ce n'est que jeux de mots, qu'aflectation pure, Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
J'entends les zélateurs de Boileau s'écrier que je lui préfère Ronsard. Non , messieurs : Ronsard n'a fait ni le Lutrin, ni V Art poétique ; mais il a fait un sonnet où il y a du naturel et de la sensibilité ; et Boileau a fait un madrigal où il n'y a que de l'esprit.
Ce même Ronsard a fait aussi une jolie ode anacréonlique ; et comme elle n'est pas longue, je la transcris encore.
Mignonne , allons voir si la rose , Qui ce matin avait déclose Sa robe de pourpi'e au soleil , N'a point perdu , cette vêjirée , Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vôtre pareil.
Las ! voyez comme en peu d'espace , Mignonne, elle a dessus la place Toutes ses beautés laissé choir !
O vraiment marâtre nature , Puisqu'une telle fleur ne dure Que du malin jusqucs au soir !
Donc , si vous me croyez , mignonne, Tandis que votre iÀge fleuronne En sa plus verte nouveauté, Cueillez , cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur, la vieillesse Fera ternir votre beauté.
Quelle différence y avait-il clone entre les poètes de ce temps-là , et ceux d'un siècle où le goût fut plus épuré? La justesse et la sûreté du discernement et du choix. L'homme de talent , que le goût n'éclaire pas , fait bien de temps en temps , lorsque l'idée ou le sentiment lui commande, lorsqu'un petit tableau , que lui présente sa pensée , porte avec lui son caractère et sa couleur ; et plus ce poète a de naturel , plus souvent il écrit comme ferait l'homme de goût. Mais à côté d'un morceau exquis , on en trouve chez lui vingt de mauvais , qu'il croyait bons , et que l'homme de goût rejette. Marot conte souvent comme a fait depuis La Fontaine ; mais La Fontaine est toujours , pour le moins , aussi bon que Marot quand il est excellent.
Au reste, partout où une certaine philosophie naturelle sera assaisonnée d'enjouement, la seule verve de la gaieté , la seule grâce de l'indolence , feront produire des chansons anacréontiques . En voici une qui , quoique chinoise , ne laisse pas de ressembler assez aux poésies d'Anacréon.
« Que m'importe que les diamants brillent d'un éclat plus vif que le cristal et le verre? Ce qui
DELITTÉIIATUIIE. 2 33
me frappe , c'est qu'ils ne perdent rien de leur prix pour être dans l'argile. Il en est de même du vin. Il est aussi Lon dans une lasse de terre que dans la plus belle coupe de jaspe. Le vin est l'appui de la vieillesse , la consolation de ses maux ; plus j'en bois, plus je ris des vains soucis qui tourmentent des dormeurs éveillés. L'empereur , sur son trône, trouve- t-il le vin meilleur que moi ? Si son cœur est empoisonné de vices , cent rasades ne lui oient pas un remords ; et une seule me donne cent plaisirs. Les riches boivent pour boire; et moi, pour apaiser ma soif. Buvons, amis , à tasse pleine. La joie de nos repas n'a jamais coûté un soupir à la vertu. L'Amitié et la Sagesse sont assises à nos cotés. La bouteille à la main , écoutons leurs leçons. C'est à table que Chiiss (sage empereur chinois) reçut leurs couronnes immortelles. Buvons comme lui, et leur main couronnera notre front. »
Si telle est la philosophie à la Chine , les sag"es Y sont assez heureux.
Analogie du style. Sans compter l'accord de la parole et de la pensée, qui est la première règle de l'art de parler et d'écrire , nous avons encore dans le style plusieurs rapports à observer , lesquels peuvent être compris sous le terme à^ analogie.
Par Vanahgie du style en lui-même , on entend
l'unité de ton et de couleur. Le langage a difterents tons , celui du bas peuple , celui du peuple cultivé , celui du monde et de la cour , qu'on appelle fomiliernoblej celui de la haute éloquence, celui de la poésie héroïque , et dans tout cela une infinité de gradations et de nuances qui varient encore selon les âges , les conditions , et les mœurs.
Par l'unité de ton et de couleur , on ne doit pas entendre la monotonie; le stjle peut être homogène, sans uniformité. C'est dans la variété des mouvements et des images que consiste la variété du style. Les tons différents dont je parle , sont à la longue ce que les divers modes sont à la musique ; chaque mode a son système de sons analogues entre eux; chaque style a de même un cercle de mots , de tours , et de figures qui lui conviennent , et dont plusieurs ne conviennent qu'à lui. C'est dans ce cercle que la plume de l'écrivain doit s'exercer; et plus elle y conserve de liberté , de vivacité et d'aisance , plus , dans ces limites étroites , le style a de variété.
Le ton le plus aisé à prendre et à soutenir, après celui du bas peuple , c'est le ton de la haute éloquence et de la haute poésie ; parce qu'il est donné par les bons écrivains , et qu'il ne dépend presque plus des caprices de l'usage. LTn homme au fond de sa province peut , en étudiant Racine, Fénélon et Voltaire , se former au stvle héroïque.
Le ton le plus difficile à saisir et à observer avec justesse, est celui du familier noble ; parce
qu'il est le plus sujet de tous aux variations de la mode , que les couleurs eu sont aussi délicates ((ue changeantes , et que , pour les apercevoir, il faut un sentiment très fin et habituellement exercé. C'est sur quoi les gens du monde sont le plus éclairés et le moins indulgents : toute la sagacité de leur esprit semble appliquée à remarquer les expressions qui s'éloignent de leur usage, ou plutôt, sans étude et sans intention , ils en sont frappés comme par instinct; et les bienséances de style ont en eux des juges aussi sévères que les bienséances de mœurs. Voilà pourquoi un ouvrage dans le genre familier noble ne peut guère être bien écrit, dans notre langue, qu'à Paris, et par un homme qui vive habituellement dans cette société choisie qu'on appelle le monde. C'est encore moins par la diversité des tons , que par l'incertitude et la variation continuelle de leurs limites , qu'il est difficile d'observer , en écrivant , une parfaite analogie de style. Parler la langue simple de l'honnête bourgeois , sans tomber jamais dans celui du bas peuple ; parler le lançfaoe noble et familier de la cour et du monde , sans s'élever jusqu'au ton de la poésie et de l'éloquence , sans s'abaisser jusqu'au ton bourgeois ; donner à chacun la couleur et la nuance qui lui est propre , et conserver sans monotonie cette analogie constantt; , dans le degré de noblesse ou de simplicité qui lui convient : voilà l'extrême difficulté.
A mesure qu'une langue se polit , que le goût s'épure , les divers stjles se divisent et leur cercle se rétrécit. Le goût leur faisant le partage des termes et des tours propres à chacun d'eux , une partie de la langue est réservée à chacune des classes dont nous avons parlé , une partie aux arts et aux sciences , une partie au barreau , une partie à la chaire et aux ouvrages mystiques ; la prose même est obligée de céder aux vers une l'ouïe d'expressions hardies et fortes , qui l'auraient animée , ennoblie , élevée , si l'usage les j eût admises.
Bien des gens regrettent la langue d'Amyot et de Montaigne , comme plus riche et plus féconde ; c'est qu'elle admettait tous les tons : mais elle les confondait tous. Le goût , qui les a démêlés, a rendu l'art d'écrire plus difficile , mais plus savant , plus habile à tout exprimer. Il était impossible que, sans distribuer ses tons, ses couleurs , ses nuances , cette langue pût se donner un Molière et un Bossuet, un Racine et un La Fontaine.
On a prétendu que la diversité des tons , dans une langue , tenait à la distinction des rangs. Mais la nature à ses distinctions, ainsi que l'usage et la mode. L'égalité civile n'exclut pas la noblesse des idées et des imases. Cratinus et Sophocle, Plante et Pacuvius étaient républicains, et n'avaient pas le même ton. En comparant Lucrèce avec Térence , les satires d'Horace avec
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ses ocles , ou avec l'Enéide, on sent que leur langue avait , comme la nôtre , ses tons gradués et distincts. Les nuances nous en échappent; mais elles n'échappaient ni à La?lius ni à Mécène. Soit république ou monarchie , il y aura donc pour tous les peuples cultivés des différences dans le langage, populaire^ noble, héroïque; et celte analogie du stjle] avec le genre, en fait la convenance et la propriété. Mais cette analogie n'est pas la seule à observer en écrivant : en voici encore trois espèces.
Quand la parole exprime un objet qui , comme elle, affecte l'ofeille , elle peut imiter les sons par des sons, fa vitesse par la vitesse, et la lenteur par la lenteur, avec des nombres analogues. Des articulations molles, faciles et liantes, ou rudes , fermes et heurtées , des voyelles sonores , des voyelles muettes, des sons graves, des sons aigus , et un mélange de ces sons , plus lents ou plus rapides , sur telle ou sur telle cadence , forment des mots qui , en exprimant leur objet à l'oreille, en imitent le bruit ou le mouvement, où l'un et l'autre à la fois : comme en latin , boatiis , ululatus y fragor , frendere , fremitus ; en italien , rimbonhare , tremare ; en français hurlement, gazouiller , nutgir.
C'est avec ces termes imitatifs , que l'écrivain forme une succession de sons qui , par une ressemblance physique , imitent l'objet qu'ils expriment :
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oui iiiter sese magna vi brachia tollunt In niimeriun. . . .
Vidi , alro quitm memhra jluenlia ialo
MandereL , et lejndi iremereiit siib deiilibus tirlus.
Les exemples de cette expression imilative sont rares . mcme dans les langues les plus poétiques. On a mille fois cité- une centaine de Ters latins ou grecs, qui , par le son et le mouvement, ressemblent à ce qu'ils expriment. Mais plût au Ciel que notre langue n'eût que cet avantage à envier à celles d'Homère et de Virgile î
Une analogie plus fréquente dans les poètes anciens et dans nos bons poètesjgaiodernes , est celle du style qui peint , non pas le bruit ou le mouvement , mais le caractère idéal ou sensible de son objet. Cette analogie consiste non-seulement dans l'harmonie, mais surtout dans le coloris. Alors le stjle n'est pas l'écho , mais l'image de la nature ; impétueux dans la colère , rompu dans la fureur^ il peint le trouble des esprits comme celui des éléments. Mais il s'amollit dans la plainte.
Qaalis j>opulea mœvens Philoincla sub uinbra Amissos queritiivjœtus , quos durus avatar Obseruans , nido implumes detraxit; at illa Fletnoctem, ramoque sedens miserabile carmen Intégrât, et mœstis late loca questibiis iniplel.
Cette sorte d'analogie suppose un rapport naturel, et une étroite correspondance du sens de
la vue avec celui de l'ouïe , et de l'un et de l'autre avec le sens intime , qui est l'organe des passions. Ce qui est doux à la vue nous est rappelé par des sons doux à l'oreille, et ce qui est riant pour l'ame nous est peint par des couleurs douces aux yeux. 11 en est de même de tous les caractères des objets sensibles; le tour, le nombre, l'harmonie , le coloris du style peut en approcher plus ou moins ; mais cette ressemblance est vague , et par-là peut-être plus au gré de l'ame qu'une imitation fidèle : car elle lui laisse plus de liberté de se peindre à elle-même ce que l'expression lui rappelle ; exercice doux et facile qu'elle se plaît à se donner.
Une autre espèce A'analogie est celle que des impressions répétées ont établie entre les sig-nes de nos idées , et nos idées elles-mêmes.
C'est , comme nous l'avons dit , la première règle de l'art de parler et d'écrire , que l'expression réponde à la pensée. Mais observons que cette liaison , qui le plus souvent est commune à toute une filiation d'idées et de mots , est quelquefois aussi particulière et sans suite , surtout dans le langage métaphorique. On dit la vertu des plantes , on ne dit pas des plantes vertueuses. On dit que le travail est rude , et on ne dit pas la rudesse du travail. On dit voler à/leur d'eau , et on ne dit pas que l'eau esljlewie. On dit le mystère pour le secret , et on ne dira point (comme a lait le traducteur d'un poète allemand ) les
myrtes mystérieux y pour dire qui sont V asile du mystère. Mais en prenant une idée plus vague , on dirait un ombrage mystérieux. Quelquefois même un simple déplacement des mots change le sens : achever de se peindre , ei s'achever de peindre f ne signifie point la même chose. U analogie des mots entre eux n'est donc pas une raison de les appliquer à des idées analogues entre elles : l'usage n'est pas conséquent.
Observons aussi que la liaison établie entre les mots et les idées , est plus ou moins étroite , selon le degré d'habitude, et que de là dépend surtout la vivacité , la force , l'énergie de l'expression.
Toutes les fois qu'on veut dépouiller une idée d'un certain alliage qu'elle a contracté dans son expression commune, en s'associant avec des idées basses, ridicules ou choquantes, on est obligé d'éviter le mot propre , c'est-à-dire le mot d'habitude. De même, lorsque, par des idées accessoires, on veutrelever, ennoblir une idée commune; au lieu de son expression simple et habituelle, on a raison d'y employer l'artifice de la périphrase ou delà métapliore.
Lorsqu'Égiste, parlant à Mérope, veut lui donner de sa naissance l'idée noble qu'il en a luimême , il ne lui dit pas , iMon père est un lioiméte -m'ilageois ; il lui dit :
Sous SCS rustiques toits mon père vertueux
Fait le bien , suit les lois , et ne craint que les dieux.
Lorsque dom Sanche d'Aragon , avec plus de Jiauteur et plus de fierté, veut reconnaître sans détour l'obscurité de son origine , il dit avec Francliise :
Je suis fils d'un pêcheur.
Ces deux exemples font assez sentir dans quelle circonstance il est avantageux d'employer le mot propre, et dans quel autre il faut user de métaphore ou de périphrase.
Mais où le mot propre a l'avantage et ne peut être suppléé, c'est dans les choses de sentiment, à cause de son énergie , c'est-à-dire, à cause de la promptitude et de la force avec laquelle il réveille l'impression de son objet. Voyez cette exclamation de Bossuet, qui fit une si forte impression sur son auditoire dans l'oraison funèbre d'Henriette : Madame se meurt. Madame est mortel C'est le mot simple et commun qui en fait toute la force. S'il eût dit : Madame est expirante, Madame expire, il n'eût produit aucun effet.
Comme les lieux qui nous ont vu naître , et que nous avons habités dans l'âge de l'innocence et de la sensibilité , nous rappellent de vives émotions, et occasionent des retours intéressants sur nous -même; ainsi, et par la même raison, notre première langue réveille en nous , à tous moments, des affections personnelles dont l'intérêt se réfléchit. Ce qu'on nous a dit dès nos plus jeunes ans , ce que nous avons dit nous-
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même d'affectueux et de sensible, nous touche bien pins vivement, lorsque nous l'entendons redire dans les mêmes termes , et dans des circonstances à peu près semblables. Ah! mon père, ah! mon fils, sont mille fois plus pathétiques pour moi qui suis Français, que Heupater! heufilH^l l'expression s'affaiblit encore, si l'on traduit les noms àe Jils et de père par ceux de nate et de genitor, dont le son n'est plus ressemblant.
L'abbé du Bos explique l'affaiblissement de la pensée ou du sentiment exprimé dans une langue étrangère, par une espèce de traduction qui se fait , dit-il, dans l'esprit : comme lorsqu'un Français entend le mot anglais god, il commence par le traduire, et se dit à lui-même Dieu; ensuite il pense à l'idée que ce mot exprime, ce qui ralentit l'effet de l'expression , et par conséquent l'affaiblit.
Mais la véritable cause de cet affaiblissement , c'est que le mot étranger j quoique je l'entende à merveille , sans réflexion ni délai , n'est pas lié dans ma pensée avec les mêmes impressions habituelles et primitives que le mot de ma propre langue; et que les émotions qui se renouvellent au son du mot qui les a produites, ne se réveillent pas de même au son d'un mot étranger, et , si j'osais le dire , insolite à mon oreille et à mon ame. Ainsi , quoiqu'il y ait beaucoup à gagner , du côté de l'abondance et de la noblesse, à écrire dans une langue morte , parce qu'elle n'a rien
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de trivial pour nous, il y a encore plus à perdre du côté de Vajialogie et de la sensibilité.
Pour ce qui regarde le style métaphorique et X analogie des images , soit avec la pensée , soit avec elles-mêmes, ^voyez Images.
Ai?[APESTE. L'un des nombres ou pieds dés vers grecs et latins, composé de deux brèves et d'une longue.
Les Grecs, dont l'oreille avait une sensibilité si délicate pour le nombre, avaient réservé V anapeste aux poésies légères , comme le dactyle aux poèmes héroïques; et en effet, quoique ces deux mesures soient égales, le dactyle - ^^j , frappé sur là première syllabe, a plus de gravité dans sa marche que V anapeste \yyj - frappé sur la dernière.
On a remarque que la langue française a peu de dactyles et beaucoup ^anapestes. Lully semble être un des premiers qui s'en soit aperçu, et son récitatif a le plus souvent la marche du dactyle renversé.
On n'en doit pas conclure que nos vers héroïques , où V anapeste domine , ne soient pas susceptibles d'un caractère grave et majestueux : il suffit , pour le ralentir, d'y entremêler le spondée ; et Y anapeste, alors assujetti par la gravite du spondée , n'est plus que coulant et rapide , et cesse d'être sautillant.
•T'observerai même, à ce propos, que, dans notre
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déclamalioiî, ainsi que dans notre musique , rien n'est moins invariable que le caractère que les anciens attribuaient aux différents pieds; que riambe , par exemple , o - , le pied tragique, est, dans nos vaudevilles et dans nos airs de danse , aussi sautillant que le cliorée - ^ ; le dactyle , le pied favori de l'épopée, imite, quand on veut, tout aussi bien que Y anapeste , un galop rapide , et d'autant plus léger que les derniers temps sont en l'air; et au contraire \ anapeste exprime, quand on veut, la langueur et l'abattement, en glissant mollement sur les deux premières syllabes , et en appuyant sur la dernière , comme dans ce vers :
N'allons point plus avant. Demeurons, chère OEnone.
Le rhytbme est donc un moyen d'expression , changeant selon le mouvement et l'inflexion de la voix; et lorsqu'on lui attribue un caractère inaltérable , on est préoccupé de quelque exemple particulier, que mille autres exemples démentent.
Anciens. Il se dit particulièrement des écrivains et des artistes de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Rome.
Dans les dialogues de Perrault , intitulés : Parallèle des anciens et des modernes, l'un des interlocuteurs prétend que c'est nous qui sommes les anciens. "IN'est-il pas vrai, dit-il, que la durée
du monde est communément regardée comme celle de la vie d'un homme; qu'il a eu son enfance , sa jeunesse et son âge parfait ; et qu'il est présentement dans la vieillesse? Figurons-nous de même que la nature humaine n'est qu'un seul homme. Il est certain que cet homme aurait été enfant dans l'enfance du monde, adolescent dans son adolescence , homme parfait dans la force de son âge, et que présentement le monde et lui seraient dans leur vieillesse. Cela supposé , nos premiers pères ne doivent-ils pas être regardés comme les enfants ; et nous, comme les vieillards et les véritables anciens du monde?"
Ce sophisme ingénieux , d'après lequel on a dit phiisamment , Le monde est si ineux qu'il radote, a été pris un peu trop à la lettre par l'auteur du Parallèle. Il peut s'appliquer avec quelque justesse aux connaissances humaines, au progrès des sciences et des arts , à tout ce qui ne reçoit son accroissement et sa maturité que du temps. Mais qu'il en soit de même du goût et du génie, c'est ce que Perrault n'a pu sérieusement penser et dire. Ici les caprices de la nature, les circonstances combinées des lieux , des hommes et des choses, ont tout fait, sans aucune règle de succession et de progrès. Où les causes ne sont pas constantes, les. effets doivent être bizarrement divers.
L'avantage que Fontanelle attribue aux modernes , d^étre montés sur les épaules des anciens ^
est donc bien réel du côté des connaissances progressives, comme la physique, l'astronomie, les mécaniques : la mémoire et l'expérience du passé, les vérités qu'on aura saisies, les erreurs où l'on sera tombé, les faits qu'on aura recueillis, les secrets qu'on aura surpris et dérobés à la nature, les soupçons même qu'aura fait naître l'induction ou l'analogie, seront des richesses acquises; et quoique, pour passer d'un siècle à l'autre , il leur ait fallu franchir d'immenses déserts d'ignorance , il s'est encore échappé, à travers la nuit des temps , assez de rayons de lumière pour que les observations, les découvertes, les travaux des anciens aient aidé les modernes à pénétrer plus avant qu'eux dans l'étude de la nature et dans l'invention des arts.
Mais en fait de talents , de génie , et de goût , la succession n'est pas la même. La raison et la vérité se transmettent, l'industrie peut s'imiter; mais le génie ne s'imite point , l'imagination et le sentiment ne passent point en héritage. Quand même les facultés naturelles seraient égales dans tous les siècles, les circonstances qui dévelop^ peut ou qui étouffent les germes de ces facultés se varient à l'infini ; un seul homme changé , tout change. Qu'importe que , sous Attila et sous Mahomet, la nature eût produit les, mêmes talents que sous Alexandre et sous Auguste?
Il y a plus : après deux mille ans , la vérité ensevelie se retrouve dans sa pureté , comme l'or j
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et pour la découvrir il ne faut qu'un seul homme. Copernic a vu le système du monde , comme s'il fût sorti tout récemment de l'école de Pythag-ore. Combien d'arts et combien de sciences , après dix siècles de barbarie , ont repris leurs recherches au même point où l'antiquité les avait laissées ?
Mais quand le flambeau du génie est éteint ; quand le g'out, ce sentiment si délicat, s'est dépravé; quand l'idée essentielle du beau, dans la nature et dans les arts, a fait place à des conceptions puériles et fantasques , ou absurdes et monstrueuses; quand toute la masse des esprits est corrompue dans un siècle , et depuis des siècles ; quels lents efforts ne faut -il pas à la raison et au génie même , pour se dégager de la rouille de l'ignorance et de l'habitude , pour discerner , parmi les exemples de l'antiquité, ceux qu'il est bon de suivre et ceux que l'on doit éviter?
Perrault, ses partisans , et ses adversaires, ont tous eu tort dans cette dispute : aux uns, c'est le bon goût qui manque ; et aux autres , la bonne foi.
Quelle pitié de voir, dans les Dialogues sur les anciens et les modernes , opposer sérieusement Mézerai à Ïite-Live et à Thucydide, sans daigner parler de Xénophon , de Salluste , ni de Tacite ; de voir opposer l'avocat Le Maître à Cicéron et à Démosthène; Chapelain, Desmarets , Le Moine, Scudéri, à Homère et à Virgile; de voir dépri-
mer l'Iliade et l'Enéide^ pour exalter le Clovis, le Saint-Louis , Y Alaric, la Piicelle ; de voir donner aux romans de Y Astrée, de CléopatrCy de Cjrus, de Clélie, le double avantage de n'avoir aucun des défauts que l'on remarque dans les anciens poètes, et d'oiFrir une injinité de beautés nouvelles, notamment plus d'invention et plus d'esprit que les poèmes d'Homère ; de voir préférer les poésies de Voiture , de Sarazin , de Benserade , pour leur galanterie fine .) délicate spirituelle , à celles deTibulle, de Properce et d'Ovide!! etc.
Il n'est pas étonnant, je l'avoue, qu'un parallèle si étrange ait ému la bile aux zélateurs de l'antiquité. Mais aussi dans quel autre excès ne sont-ils pas tombés eux-mêmes? Une si bonne cause avait-elle besoin d'être soutenue par des injures? était-ce à la grossièreté pédantesque à venger le goût? Leur mauvaise foi rappelle ce que l'on raconte d'un homme qui, par système, ne convenait jamais des torts de ses amis. On lui en demanda la raison. Si j'avouais, dit-il, que mon and est borgne ^ on le croirait aveugle. Mais les amis des anciens n'avaient pas cette injustice à craindre ; et d'ailleurs ne voyaient-ils pas que ne rien céder, c'était donner prise sur eux et présenter un côté faible? Avait-on besoin de leur aveu, pour savoir que les grands hommes qu'ils défendaient étaient des hommes? On sait bien que l'inégalité est le partage du génie. Avaientils peur que les beautés d'Homère ne lissent pas
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oublier ses défiuits? Pourquoi ne pas reconnaître que cle longues harangues étaient déplacées au milieu d'un combat ; que de^ comparaisons prolongées au-delà de la similitude, choquaient le bon sens et le g-oùt ; qu'une foule de détails pris dans les mœurs antiques , mais sans noblesse et sans intérêt, n'étaient pas dignes de l'épopée; que le langage des héros d'Homère était souvent d'un naturel qui ne peut plaire dans tous les temps ; que si Homère avait voulu se jouer de ses dieux, en les représentant railleurs , colères , emportés ; capricieux, il avait tort ; que s'il les avait peints de bonne foi, d'après la crovance publique , il avait tort encore de n'avoir pas été plus philosophe que son siècle ; et que , s'il les avait imaginés tels lui-même , il avait dormi et fait de ridicules songes ? Après avoir reconnu ces défauts, n'avait-on pas à louer en lui la poésie au plus haut degré , le coloris et l'harmonie , la hardiesse du dessin et la beauté de l'ordonnance: la plus étonnante fécondité , soit dans l'invention de ses caractères , soit dans la composition de ses groupes ; la véhémence de ses récits , et la chaleur de ses peintures; la grandeur même de son génie dans l'usage du merveilleux ; le premier don du poète enfin , l'art de tout animer et de tout agrandir, cet art créateur et fécond , qui a frappé , rempli, échauffé tant de têtes dans tous les siècles, et tant donné à peindre , après lui, et à la plume et au pinceau ?
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Après avoir avoué que dans l'Enéide l'action manquait de rapidité , de chaleur , et de véhémence; que les passions s'j mêlaient trop rarement, et laissaient de trop grands intervalles vides; que tous les caractères, excepté Didon , étaient faiblement dessinés; que celui d'Enée , surtout , n'avait ni force ni grandeur; que les six derniers livres étaient un très faible imitation de l'Iliade , etc. N'avait-on pas à dire que les six premiers étaient une imitation merveilleusement embellie et ennoblie de FOdjssée? que jamais la mélodie des vers , l'élégance du stjle , la poésie des détails , l'éloquence du sentiment , le goût exquis dans le choix des peintures , n'avaient été à un si haut point dans aucun poète du monde?
Après avoir avoué que Sophocle et Euripide étaient inférieurs à Corneille et à Racine pour la belle ordonnance de l'action théâtrale, l'économie du plan , l'oppositon des caractères , la peinture des passions , l'art d'approfondir le cœur humain, d'en développer les replis; n'avait -on pas à faire valoir le naturel, la simplicité , le pathétique des poètes Grecs, et surtout leur force tragique?
Après avoir mis fort au-dessous de Molière , Aristophane , Plaute, et ïérence, ne leur eût-on pas laissé la gloire d'avoir formé eux-mêmes dans leur art celui qui les a surpassés! Et si Là Fontaine a porté dans la fable le génie de la poésie ; si , par
le charme du pinceau , et par celte illusion si douce que nous fait sa naïvelé , il a passé de très loin Esope et Phèdre ses modèles, n'ont-ils pas , comme lui, le mérite essentiel à l'apologue , le naturel, la grâce, et la simplicité?
Quel avantage du coté d'Ovide, de Tibulle , et de Properce , sur la froide galanterie du belesprit de Rambouillet , sur les Voiture, les Benseràde, les Sarazin , etc. I Quel avantage que celui d'Horace sur Boileau , son faible et froid copiste! Quelle philosophie dans l'un, quelle abondance de pensées ! Et dans l'autre , quelle stérilité dans les sujets les plus riches! combien peu de profondeur dans ses vues et d'imagination dans ses plans !
En général , rien de plus imprudemment eng'agé que cette farneuse dispute. On ne conçoit pas même aujourd'hui comment elle put s'élever. N'avait-on pas vu du premier coup d'œil l'avantage prodigieux que l'un des deux partis devait avoir sur l'autre? qu'en opposant toute l'antiquité depuis Homère jusqu'à Tacite, au nouveau règne des lettres depuis le Dante jusqu'à Despréaux, on embrassait mille ans d'un coté , et tout au plus quatre cents ans de l'autre? Et que pouvait -on comparer ?
Les orateurs? Mais Rome et Athènes avaient des tribunes : les droits des nations , leur salut, les intérêts de la patrie et de la liberté , la grande cause du bien public et quelquefois du salut
commun , étaient confiés à un homme ; et le sort d'un Etat, celui des nations dépendait de son éloquence. Qu'a de commun cet emploi sublime avec celui de nos avocats? Où était, dans l'Europe moderne, la place d'un homme éloquent? Etaitce dans notre barreau que devait naître des Démosthène? Y a-t-il d'éloquence sans passions? Et ne sait-on pas que le langage des passions est presque toujours déplacé partout où la loi seule est juge? ^V>'e5 Bakreatj , Orateur.
Rien de plus important, sans doute , que l'ebjet de l'éloquence de la chaire. Mais la seule passion qu'on y excite est la crainte, quelquefois la pitié. La haine , l'orgueil, la vengeance, l'ambition , l'envie , la rivalité des partis, les discordes publiques , les mouvements du sang et de la nature, le fanatisme de^'la patrie et de la liberté, tous les grands mobiles du cœur humain , tous ces grands ressorts de l'éloquence républicaine , n'ont point passé de la tribune dans la chaire. Voyez Chaire.
• Les historiens? Mais , de bonne foi , quelque talent que la nature eut accordé à ceux de nos temps de ténèbres , de barbarie , et de servitude, auraient-ils pu donner au fer le prix de l'or?^ D'un côté , le tableau des républiques le plus florissantes , des plus superbes monarchies , des plus merveilleuses conquêtes , des plus grands hommes de l'univers, étaient sous les veux de l'histoire. De l'autre , qu'avait-elle à peiiidrc? Des
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incursions, des brigandages, tles esclaves, et des tyrans. Exceptez-en quelques règnes; et ditesmoi ce qu'auraient fait de nos misérables annales les Tite-Live , les Tacite , les Thucydide , les Xéuoplion ? Quand le génie n'aurait pas manqué à l'histoire moderne, l'histoire elle-même, cet amas de crimes sans noblesse , de nations sans mœurs , d'événements sans gloire , de personnages sans caractère , sans vertu ni talent que la férocité , n'aurait-elle pas rebuté le génie? Des hommes éclairés, sensibles, éloquents, se seraient -ils donné la peine d'écrire des faits indignes d'être lus?
Les poètes? Mais a-t-on pu prétendre que deux règnes, celui de Léon X et celui de Louis XIV, pussent entrer dans la balance avec toute l'antiquité? Ce sont les siècles de Périclès, d'Alexandre , et d'Auguste, et tous les règnes des empereurs, que l'on réunit contre le premier âge de la renaissance des lettres. Mais pour juger combien le temps fait à la chose, on n'a qu'à joindre cinquante ans au siècle de Louis XIV , et l'on a de plus du coté des modernes , qui? Pope , Addisson , Métastase , nombre de poètes français estimés et dignes de l'être, et cet homme prodigieux, qui pèserait lui seul dans la balance dix anciens des plus admirés.
Cette réflexion nous ramène aux moyens qu'on aurait encore de réclamer en faveur des modernes, contre l'injuste parallèle qu'on a fait d'eux