‹ Eléments de littérature (volume 5)Chapitre 7 sur 16 · DE LUT E RAT LUE · texte numérisé non relu

DE LUT E RAT LUE

Hic motus animorum atcjuc hœc certamina tanta Pulueris exigui jactu compressa quiescent (i).

Rappellerai' je ici une gaieté de collège assez curieuse dans son espèce ? Quelque mauvais plaisant ajant fait entrer un âne dans une de nos écoles de théologie, ce fut parmi, les écoliers , à qui traiterait le nouveau venu avec le plus d'incivilité; ils firent tant qu'ils le chassèrent. Quand le tumulte fut apaisé, le professeur (l'abbéL. F.), dit gravement , pour leur apprendre à vivre : In propria venit , et sut eum non receperunt (2).

Ce qui donne à \ application le caractère le plus piquant, c'est lorsqu'on emploie un dicton populaire , un proverbe , à cacher la finesse de la pensée , ou la malice de l'intention, sous l'air de la simplicité.

Un soi-disant homme de cour olFrait sa protection à un gentilhomme de province. Je l'accepte, monsieur y lui dit le gentilhomme ; les petits présents entretiennent l'amitié.

On disait devant Fontenelle que Dieu avait fait l'homme à son image. Vous savez sa réponse : L'homme le lui rend bien.

Madame D. D., entendant raconter que saint

(1) « Tous ces mouvements des esprits et tous ces grands combats seront apaisés par un peu de poussière. »

(2) « Il est venu dans son propre domaine, et les siens ne l'y ont pas reçu. »

Élém. de Littér. l. 18

Denis, après qu'on lui eut coupé la tête, la porta dans ses mains à deux lieues de distance : Je n'ai pas de peine a le croire , dit-elle : il n'y a que le premier pas cpii coûte.

La même ayant ouï dire qu'une femme de sa connaissance avait repris la fantaisie de coucher avec son mari : C est peut-être ^ dit-elle , une envie de femme grosse.

Le talent des applications suppose , Avec un esprit juste, subtil, et prompt , une mémoire richement meublée. Voilà pourquoi Virgile, que lout le monde sait par cœur dès l'enfance, est, de tous les auteurs profanes, celui dont a fait le plus et de plus heureuses applications.

A l'égard des livres saints , on sait l'usage qu'en ont faitla morale et l'éloquence de la chaire. Parmi les applications de ce genre, on cite avec raison le texte de l'oraison funèbre de Turenne, Fleverunt eum omnis turha Israël planctu magna , etc. et le texte de l'oraison funèbre du duc et de la duchesse de Bourgogne , où le Père de La Rue appliqua si heureusement au désastre de 1712 , ce passage de Jérémie, « Pourquoi vous attirez- vous par vos péchés un tel malheur; que de voir enlever par la mort , du milieu de vous , l'époux , l'épouse, et l'enfant au berceau?» Quare facitis malum grande contra animas vestras , ut intcreat ex 1)ohiÈ , vir , mulier , et parvulus ^ de medio JudœP'

Les prédicateurs se sont permis souvent de

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inutiler, de tronquer les passages, qu'ils empruntaient clés livres saints, d'en altérer le sens, et quelquefois de leur en donner un tout contraire à l'esprit du texte. Voyez dans l'article Citation, de V Encjclopédie , combien le sens de ces mots multi vocati , pauci vero electi, a été corrompu, îl en est de même du compelle intrare. Un tel abus est de conséquence , et peut servir à consacrer les plus dangereuses erreurs.

Ariette. Air de musique vocale j dont le caractère est la légèreté. Ce mot et nouveau dans notre langue , et quoiqu'il y eût , dans la musique de Lulli , de Mouret, de Campra , quelques morceaux de chant mesuré , d'un mouvement vif et d'un tour agréable , on ne disait point les ariettes , mais les airs , de Lulli , de Mouret , de Campra. Ce fut lorsqu'on eut quelque idée de la musique italienne , et qu'on essaya d'en imiter les passages brillants , que du mot aria , on fit le mot ariette ; et on donna ce nom distinctif aux airs français que l'on croyait composés à l'italienne : ainsi, l'on dit les ariettes de Rameau , les ariettes de Mondonville , Variette des Talents lyriques , Variette de Pygmalion , Variette de Titlion et de l'Aurore.

Ce chant léger, qui était la partie de la musique italienne la moins estimable et la plus facile à imiter , fut introduit à l'Opéra-Comique ,

et il y eut beaucoup de succès. Le nom à' ariette lui convenait alors plus que jamais; il le retint, et l'on distingua Variette et le vaudeville. Mais rOj^éra-Comique ayant pris dans la suite un caractère plus élevé , et les sentiments qui l'animaient l'ayant rendu susceptible d'une musique plus variée , plus expressive , on sentit qu'on pouvait faire mieux que d'y donner à des voix légères des modulations brillantes à exécuter : on fit des chants qui avaient eux-mêmes du caractère et de l'expression ; et ce fut alors qu'on s'aperçut , quoi qu'en eût dit Rousseau , que notre langue était susceptible des beautés véritables delà musique italienne. Il eût donc fallu distinguer, dès ce moment , Variette qui n'était que brillante , de l'air expressif et passionné. Mais l'usage était établi d'appeler ariette tous les airs de l'Opéra- Comique; et quoique le goût eût décidé que les chants du Dei'iii de Village étaient des airs , et non des ariettes , parce que le style en était simple et naturel, l'usage prévalut, et conserva le nom à' ariette pour tous les airs chantés sur le théâtre où Variette avait brillé. Ainsi, l'air de Tom-Jone ,

Amour, quelle est donc ta puissance?

l'air du Déserteur ,

Mourir n'est rien, c'est notre dernière heure ;

l'air de Silvain ,

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Je puis braver les coups du sort, Mais non pas les regards d'un plère :

s'appelèrent des ariettes.

Ce n'est pas tout : lorsque la musique italienne, la plus simple , la plus noble , la plus pathétique , s'est établie sur le théâtre de l'Opéra, ceux qui, par goût, par opinion, par système, ont tâché de la dépriser, ont donné aussi le nom à^ ariettes ^ non-seulement aux airs d'un caractère brillant et léger, mais indistinctement à tous les chants , même aux plus sublimes , aux plus passionnés de ce nouveau genre d'opéra; et de l'idée de légèreté, de frivolité , de comique, originairement attachée au mot à' ariette , ils ont tiré cette induction , que la musique italienne, la musique des ariettes , n'était pas digne de la tragédie. On aura cependant quelque peine à croire que l'air de Roland.

Que me veux-tu , inoustro effroyable ?

que l'air d'Atjs ,

Quel trouble agite mon cœur ?

que l'air de Gjbèle ,

Tremblez, ingrats, de me trahir j

que l'air d'Oreste ,

Cruel ! et tu dis ([uc tu m'aimes !

et celui de Pjlade ;,

Orestc ! au nom de la j)atric.

soient de cette musique , ou légère ou comique , qu'on appelle arieftes , ou jolis petits airs.

En italien , le mot a7'ia signifie un air en général; ce n'est point un diminutif. Le mot ariette en est un; il faut donc le garder pour l'espèce de chant la plus légère et la moins expressive, el ne pas faire servir l'abus des mots à donner le change aux idées, f^ojez Air.

Arlequin. Personnage de la comédie italienne. Le caractère distinctif de l'anûienne comédie italienne est de jouer des ridicules , non pas personnels , mais nationaux. C'est une imitation grotesque des mœurs des différentes villes d'Italie; et chacune d'elles est représentée par un personnage qui est toujours le même. Pantalon est Vénitiçn, le Docteur est Bolonais , Scapin est Napolitain , el Arlequin est Bergamasque. Celui-ci est d'une singularité qui mérite d'être observée , et il a fait long-temps les plaisirs de Paris, joué partrois acteurs célèbres ; Dominique, Thomassin, et Carlin. Il est vraisemblable qu'un esclave africain fut le premier modèle de ce personnage. Son caractère est un mélan^-e d'isfnorance , de naïveté, d'esprit, de bêtise, et de grâce : c'est une espèce d'homme ébauché, un grand enfant , qui a des lueurs de raison et d'intelligence, et don t toutes les méprises ou les maladresses ont quelque chose de piquant. Le vrai modèle de son jeu

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est la souplesse, l'agiiité, la gentillesse d'un jeune elial , avec une écorce de grossière lé qui rend son action plus plaisante; son rôle est celui d'un valet patient, fidèle, crédule, gourmand, toujours amoureux , toujours dans l'embarras , ou pour son maître, ou pour lui-même , qui s'afflige , qui se console avec la facilité d'un enfant, et dont la douleur est aussi amusante que la joie.

Ce rôle exige beaucoup de naturel et d'esprit, beaucoup de grâce et de souplesse.

Les Français l'ont employé quelquefois heureusement dans leurs comédies, comme de Lisse dans Arlequin sauvage , et dans Timon le misanthrope ; mais en général 15 liberté du jeu de cet acteur naïf, et l'originalité de son langage s'accommodent mieux d'un simple canevas qu'il remplit à sa guise , que du rôle le mieux écrit.

Arts libéraux. Rien de plus bizarre en apparence que d'avoir ennobli les arts d'agrément , à l'exclusion des arts de première nécessité ; d'avoir distingué dans un même art l'agréable d'avec l'utile , pour honorer l'un de préférence à l'autre ; et cependant rien de plus raisonnable que ces distinctions, à les regarder de près.

La société, après avoir pourvu à ses besoins, s'est occupée de ses plaisirs ; et le plaisir , une fois senti , est devenu un besoin lui-même. Les jouissances sont le prix de la vie; et on a re-

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connu, dans les arts d'agrément, le don de les multiplier. Alors , regardant tous les arts comme uliles, et sans distinction des genres de bonté, on n'a considéré que l'encouragement qu'exigeaient les uns et les autres ; et on leur a proposé des récompenses relatives aux facultés et aux inclinations de ceux qui devaient s'y exercer.

Le premier objet des récompenses est d'encourager les travaux. Or des travaux qui ne demandent que des facultés communes , telles que l'a force du corps, l'adresse de la main , la sagacité des organes , et une industrie facile à acquérir par l'exercice et l'habitude , n'ont besoin, pour être excités , que de l'appât d'un bon salaire. On trouvera partout des hommes robustes, laborieux , agiles , adroits de la main , qui seront satisfaits de vivre à l'aise en travaillant, et qui travailleront pour vivre.

A ces arts, même aux plus utiles et de première nécessité, on a donc pu ne proposer qu'une vie aisée et commode ; et les qualités naturelles qu'ils supposent, ne sont pas susceptibles de plus d'ambition. L'ame d'un artisan , celle d'un laboureur, ne se repaît point de chimères ; et une existence idéale l'intéresserait faiblement.

Mais pour les arts dont le succès dépend de la pensée , des talents de l'esprit, des facultés de l'ame, surtout de l'imaginalion , il a fallu nonseulement l'émulation de l'intérêt, mais celle de la vanité; il a fallu des récompenses analogues

à leur génie et dignes de l'encourager , une estime flatteuse aux uns, une espèce de gloire aux autres, et à tous des distinctions proportionnées aux moyens et aux facultés qu'ils demandent.

Ainsi s'est établie dans l'opinion la prééminence des arts libéraux sur les arts mécaniques , sans égard à l'utilité, ou plutôt en les supposant diversement utiles, les uns aux besoins de la vie, les autres à son agrément.

Cette distinction a été si précise, que, dans le même art, ce qui exige un degré peu commun d'intelligence et de génie , a été mis au rang des arts libéraux j tandis qu'on a laissé au nombre des arts mécaniques ce qui ne suppose que des moyens physiques , ou les facultés de l'esprit données à la multitude. Telle est, par exemple, la différence de l'architecte et du maçon , du statuaire et du fondeur, etc. Quelquefois même on a séparé la partie spéculative et inventive d'un art mécanique , pour l'élever au rang des sciences, tandis que la partie executive est restée dans la foule des arts obscurs. Ainsi l'agriculture, la navigation , l'optique, la statique tiennent par une extrémité aux connaissances les plus sublimes, et par l'autre à des arts qu'on n'a point ennoblis. Les arts libéraux se réduisent donc à ceux-ci: l'éloquence, la poésie, la musique, la peinture, la sculpture , l'architecture , la gravure considérée dans la partie du dessin.

Par un renversement assez singulier, on voit

que les plus honorés des arts ^ et ceux en effet (}ui méritent le plus de l'être, par les facultés qu'ils demandent et par les talents qu'ils supposent, que les seuls même d'entre les ai-ts qui exigent une intelligence, une imagination, un génie rare , et une délicatesse d'organes dont peu d'hommes ont été doués, sont presque tous des arts de luxe, des arts sans lesquels la société pourrait être heureuse , et qui ne lui ont apporté que des plaisirs de fantaisie , d'habitude , et d'opinion , ou d'une nécessité très éloignée de l'état naturel de l'homme. Mais ce qui nous paraît un caprice, une erreur, un désordre de la nature , ne laisse pas d'être conforme à ses desseins ; car ce qui est vraiment nécessaire à l'homme , a dû être facile à tous; et ce qui n'est possible qu'au plus petit nombre , a dû être inutile au plus grand. Parmi les arts lihéraux , les uns s'adressent plus directement à l'ame , comme l'éloquence et la poésie; les autres , plus particulièrement aux sens, comme la musique et la peinture : les uns emploient, pour s'exprimer, des signes fictifs et changeants, les sons articulés; un autre emploie des signes naturels , et partout les mêmes , les accents de la voix, le bruit des corps sonores; les autres emploient non pas des signes , mais l'apparence même des objets qu'ils expriment , les surfaces et les contours, les couleurs, l'ombre et la lumière; un autre enfin n'exprime rien (je parle de l'architecture) , mais son étude est d'ob-

server ce qui plaît au sens de la vue, soit dans le rapport des grandeurs , soit dans le mélange des formes; et son mérite est de réunir l'agrément et l'utilité.

Enfin parmi ces arts, les uns ont la nature pour modèle; et leur excellence consiste à la choisir, et à composer d'après elle, aussi bien qu'elle, et mieux qu'elle-même ; ainsi opèrent la poésie , la peinture et la sculpture. Tel autre exprime la vérité même , et n'imite rien ; mais aux moyens qu'il emploie , il donne toute la puissance dont ces moyens sont susceptibles : ainsi l'éloquence déploie tous les ressorts du sentiment, toutes les forces de la raison. Tel autre imite ou par ressemblance , ou seulement par analogie ; ainsi la musique a deux organes, l'un naturel , l'autre factice , la voix liumaine et ]es instruments, qui peuvent seconder la voix, y suppléer , porter à l'âme , par l'entremise de l'oreille, d'agréables émotions.

On voit combien il serait difficile de réduire , à un même principe , des arts dont les moyens , les procédés, l'objet , diffèrent si essentiellement.

Quand il serait vrai , comme un musicien célèbre l'a prétendu , que le principe universel de l'harmonie et de la mélodie fût dans la nature ; il s'ensuivrait que la nature serait le guide, mais non pas le modèle de la musique. Tous les sons et tous les accords sont dans la nature, sans doute ; mais Vart est d<? les réunir et d'en corn-

poser un ensemble qui plaise à l'oreille et cjui porte à l'âme d'agréables émotions ; or qu'on nous dise à quoi ce composé ressemble. Est-ce dans le cliant des oiseaux, dans les accents de la voix humaine, que la musique a pris le système des modulations et des accords ?

Cet art est peut-être le plus profond secret que l'homme ait dérobé à la nature. Le peintre n'a qu'à ouvrir les yeux ; dira-t-on de même que le nfusicien n'a qu'à prêter l'oreille pour trouver des modèles ? La musique , il est vrai , imite assez souvent, et la vérité embellie est un nouveau charme pour elle ; mais qui la réduirait à l'imitation , à l'expression de la nature, lui retranclierait les plus frappants de ses prodiges , et à l'oreille les plus sensibles et les plus chers de ses plaisirs. La musique ressemble donc, d'un côté, à la poésie , laquelle embellit la nature en l'imitant; et de l'autre, à l'architecture, qui ne consulte que le plaisir du sens qu'elle doit aflPecter.

En étudiant les ai-ts , il faut se bien remplir de cette idée, qu'indépendamment des plaisirs réfléchis que nous causent la ressemblance et le prestige de l'imitation , chacun des sens a ses plaisirs purement physiques , comme le goût et l'odorat : l'oreille surtout a les siens ; elle y est même d'autant plus sensible, qu'ils sont plus rares dans la nature. Pour mille sensations agréables qui nous viennent par les sens de la vue, il ne nous en vient peut-être pas une par le sens de

l'ouïe. On dirait que cet organe, étant spécialement destiné à nous transmettre la parole, et la pensée avec elle , la nature , par cela seul , ait cru l'avoir assez favorisé. Tout, dans l'univers, semble fait pour les veux, et presque rien pour les oreilles. Aussi de tous les arts, celui qui a le plus d'avantage à rivaliser avec la nature , c'est Wnf des accords et du chant.

L'architecture est encore moins que la musique asservie à l'imitation. Quelle idée que de lui donner pour modèle la première cabane dont l'homme sauvage imagina de se faire un abri ! Quand cette cabane, cette ébauche de Vart, en contiendrait les éléments, elle n'a pas été donnée par la nature; elle est, comme l'église de Saint-Pierre de Rome , un composé artificiel : ce fut le coup d'essai de l'industrie ; et il est étrange de vouloir que l'essai soit le modèle du chef-d'œuvre. Comment tirer de cette cabane l'idée des proportions , des profils , des formes les plus régulières ?

Le prodige de Vart n'a pas été d'employer des colonnes et des chevrons ; c'est la plus simple et la plus grossière des inventions de la nécessité. Le prodige a été de déterminer les rapports des hauteurs et des bases, l'ensemble harmonieux, l'équilibre des masses, la précision et l'élégance des profils, des saillies et des contours. Est-ce la raison, l'analogie, la nature enfin , qui a donné la conq^osition de l'ordre corinthien , le plus magnifique de tous, le plus agréable et le plus in-

sensé? Les colonnes rappellent des tiges d'arbres , qui STipportaient de longues poutres , et des solives en travers , figurées par l'entablement , je le veux bien ; mais où l'inventeur de l'ordre corinthien a-t-il vu , soit dans la nature , soit dans les premières inventions de la nécessité , un vase entouré d'une plante , placé au bout d'une tige d'arbre, et soutenant un lourd fardeau? Callimaque l'a vu ce vase ; mais il l'a vu par terre , et ne supportant rien. L'emploi qu'il en a fait répugne au bon sens et à la vraisemblance; et cependant cette absurdité est, au gré des yeux, le plus riche , le plus bel ornement de l'architecture. Les rouleaux ou volutes de l'ordre ionique , ne sont pas moins ridiculement employés; et c'est encore une beauté. L'^/'/même, depuis deux mille ans, cherche en vain à renchérir sur ces compositions; rien n'en peut approcher: les proportions de l'archifecture grecque restent encore inaltérables; et sans avoir de modèle dans la nature, elles semblent destinées à être éternellement elles-mêmes le modèle de Vart. Pourquoi cela? C'est que le plaisir des yeux est, comme celui de l'oreille, attaché à de certaines impressions , et que ces impressions dépendent de certains rapports que la nature a mis entre l'objet et l'organe. Mais saisir ces rapports ce n'est pas imiter , c'est deviner la nature.

Ainsi procède l'éloquence; elle n'imite rien : l'orateur n'est pas un mime; il parle d'après lui;

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il transmet sa pensée, il exprime ses sentiments. Mais flans le dessein d'émouvoir, d'éclairer, de persuader, de faire passer dans nos cœurs les mouvements du sien , il choisit avec réflexion ce qu'il connaît de plus capable de nous remuer à son gré. C'est encore ici l'influence de l'esprit sur l'esprit, l'action de l'ame sur l'ame, le rapport des objets avec l'organe du sentiment, qu'il faut étudier ; et pour maîtriser les esprits , le soin de l'orateur est de connaître ce qui les louche et peut les émouvoir comme il entend qu'ils soient émus.

Dans les arts même dont l'imitation semble être le partage , comme la poésie , la peinture, la sculpture, copier n'est rien, choisir est tout. Les détails sont dans la nature , mais l'ensemble est dans le génie. L'invention consiste à composer des masses qui ne ressemblent à rien , et qui , sans avoir de modèle, aient pourtant de la vérité; or quel est dans la nature le principe et la règle de ces compositions? Il n'y en a pas d'autre que la connaissance de l'homme , l'étude de ses afFeclions, le résultat des impressions que les objets (ont sur l'organe. Cela est évident pour le choix le mélange et l'harmonie des couleurs, la beauté des contours , l'élégance des formes ; l'œil en est le juge suprême ; et la même étude de la nature, qui démêle les sons qui plaisent à l'oreille , nous a éclairés sur le choix des objels'qui plaisent aux veux.

Même théorie à l'ég-ard de la partie intellectuelle de la peinture , et à l'égard de la poésie , qui est Vart de peindre à l'esprit.

Il est aussi impossible d'expliquer les plaisirs de la pensée et du sentiment, que ceux de l'oreille et des yeux ; mais une expérience habituelle nous fait connaître que la faculté de sentir et d'imaginer a dans l'homme une activité inquiète qui veut être exercée, et de telle façon plutôt que de telle autre.

La nature nous présente pêle-mêle , si j'ose le dire , ce qui flatte et ce qui blesse notre sensibilité : or l'imitation se propose, non-seulement l'illusion , mais le plaisir; c'est-à-dire, non-seulement d'affecter l'ame en la trompant, mais de l'affecter comme elle se plaît à l'être. Ce choix est le secret de Vart, et rien dans la nature ne peut nous le révéler, que l'étude même de l'homme et des impressions de plaisir ou de peine qu'il reçoit des objets dont il est affecté.

C'est ce discernement acquis par l'observation qui éclaire et conduit l'artiste ; mais il est le guide du parfumeur, comme celui du poète et du peintre ; et que Vart imite ou n'imite pas , s'il est de son essence d'être un art d'agrément , son principe est le choix de ce qui peut nous plaire. La différence est dans les organes qu'on se propose de flatter, ou plutôt dans les affections que chacun des arts peut produire.

Les rt/'f^ d'agrément qui ne portent à l'ame que

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des sensations, comme celui du parfumeur, ne seront jamais comptés parmi les arts libéraux. Ceux-ci ont spécialement pour org-anes l'œil et l'oreille , les deux sens qui portent à l'ame des sentiments et des pensées ; et c'est à quoi l'opinion semble avoir eu égard , lorsqu'elle a marqué à chacun d'eux sa place et le rang qu'il devait tenir.

Les arts s'accordent assez souvent pour embellir à frais communs le même objet , et produire un plaisir composé de leurs impressions réunies; c'est ainsi que l'architecture et la sculpture , la poésie et la musique , travaillent de concert : mais il ne faut pas croire que ce soit dans la vue de faire plus d'illusion , en imitant mieux leur objet. Un observateur habile a déjà remarqué que les deux arts dont l'alliance était le plus sensiblement indiquée par leurs rapports (la sculpture et la peinture ) se nuisent l'un à l'autre en se réunissant. Une belle estampe fait plus de plaisir qu'une statue coloriée; dans celle-ci, l'excès de ressemblance ôte à l'illusion son mérite et son agrément. Voyez Illusion , Imitation , etc.

Articulation. Depuis la leçon du Bourgeois Gentilhomme y il n'y a guère moyen de parler sérieusement de la manière de prononcer les lettres ; mais , raillerie cessante , il ne serait peutêtre pas inutile d'analyser le mécanisme de la

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2 QO EL R M E N T S

parole : on trouverait dans cette analyse la raison physique de la rudesse ou de la douceur , de la lenteur ou de la rapidité naturelle des articulations, et , en deux mots , les éléments de la prosodie et de la mélodie d'une langue.

Parmi les voyelles , on trouverait que les sons graves ont naturellement de la lenteur , par la raison que l'organe , en formant ces sons , éprouve une modification plus pénible ; que les sons grêles veulent être brefs ; que les sons moyens sont également susceptibles ou de lenteur par leur volume , ou de vitesse par la facilité que nous avons à les former. T'^ojez Prosodie.

L'étude de V articulation, ou des mouvements combinés des organes de la parole, pour donner aux sons de la voix les qualités qui en font des consonnes , serait encore plus curieuse. On distinguerait d'abord parmi les consonnes celles où un souffle muet , une espèce de bruit confus précède V articulation , comme Vm et Vn consonne; comme iy*et son doux le ?;/ comme 1'* double et son doux le z j comme le g et 1'/ mouillés : et celles où V articulation n'est précédée d'aucun souffle, comme \e p et son doux le b; comme le t et son doux le d ; comme le k et 1'/ simple. De là un caractère propre , qui assigne à chacune d'elles une place dans l'harmonie imitative , détail que nous mépriserons peut-être, mais que les Grecs ne méprisaient pas.

On trouverait dans la nature la raison du

choix que les anciens avaient fait de Vm et de Vn pour être les signes du son nasal ; et on s'apercevrait, avec surprise, que pour faire passer et retenir dans le nez le son d'une vojelle, on est obligé de l'intercepter , ou avec la langue , en la disposant de la même façon que pour V articulation de Viij, ou avec les lèvres , en les pressant comme pour l'articulation de l'w ; et de là cette conséquence que les nasales des Latins et des Italiens , où V ai-ticulation de ^/^se fait sentir, peuvent bien être brèves , par la raison que V articulation éteint le retentissement , comme dans examen , lijnien ; mais que les nasales françaises , où la langue ne fait qu'intercepter le son sans le détacher nettement , doivent toutes se prolonger. Les Latins eux-mêmes ne faisaient brèves que ces nasales grecques dont Y articulation coupait le retentissement, culmen, tihicen , omen y harhiton; mais toutes les nasales en m , deuni , Jinem , Romam , enim , étaient longues, par la raison qu'elles n'étaient, comme les nôtres que des voyelles inarticulées; si bien que, dans les vers , on les élidait comme voyelles finales , afin d'éviter Vhiatus.

Dans cette analyse , on verrait pourquoi on a confondu la faible articulation del'j^'avec le son de l'i, et que la légère application de la langue contre les dents étant la même pour donner le son de 1'/ et V articulation de Vj , il n'est pas possible d'exécuter celle-ci sans que le son analogue

se fasse entendre, comme àdius payer, moyen, citoyen.

On verrait pourquoi \ articulation est plus forte ou plus faible , plus rude ou plus douce en ellemême , suivant le caractère de la consonne qui frappe la voyelle; pourquoi les articulations, relativement l'une à l'autre , sont aussi plus ou moins liantes, plus ou moins dociles à se succéder ; pourquoi les unes se suivent coulamment et avec aisance, les autres se froissent et se brisent dans leur collision; et l'étude de tous ces effets contribuerait à éclairer le choix de l'oreille.

On verrait pourquoi 1'/ est facile après \r , et 1'/' pénible après \l ; pourquoi deux labiales ne peuvent s'allier ensemble, ahfert ahfugit ; non plus que. deux dentales dont l'une est la faible de l'aulre , adtendere , que les Latins avaient répudié ; pourquoi le passage d'une labiale à une dentale est facile du faible au faible , comme dans ah -cliquer; du fort au fort, comme dans <7yyï/tude ; du faible au fort, comme dans oh-tenir ; et très pénible du fort au faible , comme dans Cap-de-Bonne- Espérance , que l'on est obligé de prononcer Cah-de- Bonne-Espérance.

On trouverait de même la raison de la difficulté que nous éprouvons à prononcer l'j? après Vs, et réciproquement, comme Quintilien l'a reïiiarqué : T^irtusXerxis , arx studioruni ; etc.

Ce ne serait donc pas uue étude aussi puérile qu'on l'imagine; et plus d'un poète en aurait eu

besoin pour suppléer au don d'une oreille sensible , qui seule peut-être a manqué à quelquesuns de ceux qu'on estime , et qu'on ne lit pas. Voyez Harmonie de Style.

Attention. C'est une action de l'esprit qui fixe la pensée sur un objet et l'j attache ; au contraire de la dissipation , qui la dérobe à ellemême; de la rêverie, qui la laisse aller au hasard sur mille objets , dont aucun ne l'arrête ; et de la distraction , qui l'amuse loin de l'objet qui la doit occuper.

JJattention donne à l'esprit une fécondité surprenante et bien souvent inespérée : c'est peutêtre le plus grand secret de l'art , le plus grand moyen du génie (i). Ce que tout le monde aperçoit d'un coup d'œil dans la nature n'a rien de piquant dans l'imitation : le charme de celle-ci consiste à nous frapper de mille traits intéressants qui nous avaient échappé -, or c'est Vatte/ition qui les saisit, et qui , changée en habitude, distingue le regard pénétrant de l'artiste , du regard distrait, vague et confus de la multitude.

Il n'est pas bien décidé que le poète , dont les peinture^ vous ravissent par la nouveauté des détails et leur vérité singulière , soit né avec plus

(i) Interingenium et diligcnliam pcrpaululuin loci rclifiuum est arti. (De Orat.)

Je talent que vous pour imiter la nature : vous l'auriez peinte comme lui , si vous l'aviez étudiée avec la même attention que lui ; mais tandis que vos jeux se promènent sans réflexion , comme sans dessein , sur ce qui se passe autour de vous , les siens ne cessent d'épier la nature , et d'observer ce qui lui échappe de singulier et de piquant.

Lorsque Vattention se porte sur ce qui se passe au -dedans de nous-mêmes, elle s'appelle réflexion j et lorsque la réflexion est profonde et long-temps fixe , elle s'appelle méditation : c'est la source des grandes pensées. Rien de superficiel n'est rare; rien de commun n'est précieux : c'est en creusant que le génie s'enrichit des trésors cachés dans les entrailles de la nature , semblable au chêne que nous peint Virgile , qui , plus il étend ses racines , plus il élève ses rameaux.

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