‹ Eléments de littérature (volume 5)Chapitre 8 sur 16 · DE L I T T E II A T U R E · texte numérisé non relu

DE L I T T E II A T U R E

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X>ALLADE. Petit poème régulier , composé cle trois couplets et d'un envoi, en vers égaux, avec un refrain , c'est-à-dire avec le retour du même vers à la fin des couplets, ainsi qu'à la fin de l'envoi. ^■^

Dans la ballade, les trois couplets sont symétriquement égaux , soit pour le nombre des vers , soit pour l'enlacement des rimes. C'est une stance de huit , de dix , de douze vers , en deux parties. L'envoi n'en est qu'une moitié , et il répond communément à la seconde partie de la stance. Les parties correspondantes des trois couplets sont sur les mêmes rimes ; et l'envoi conserve les rimes de la partie à laquelle il répond.

Ce petit poème a de la grâce et de la régularité dans sa forme ; et quand le refrain en est heureusement amené à la fin des couplets, il leur doune un tour très piquant.

jNos anciens poètes , comme Villon et Marot , n'y ont employé que les vers de dix et de huit syllabes : celui de douze n'était guère en usage ; et sa gravité semblerait déplacée dans un poème qui doit garder la naïveté du vieux temps.

La ballade a passé de mode depuis madame

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Deshoulières ; mais si quelqu'un veut s'y amuser encore , il fera bien de lui conserver le tour du style de Marot , sans trop affecter son langage. La Fontaine est un excellent maître dans l'art de rajeunir cette ancienne naïveté.

Comme la forme de la ballade est difficile à décrire avec précision , en voici un modèle pris de Marot , et dans lequel on remarquera, comme une singularité , qu'il y a deux refrains au lieu d'un.

Ballade du J'rcre Lubin.

Pour courir en poste à la ville ,

Vingt fois , cent fois, ne sais combien;

Pour faire quelque chose vile;

Frère Lubin le fera bien.

Mais d'avoir honnête entretien ,

Ou mener vie salutaire ,

C'est à faire à un bon chrétien :

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour mettre ( comme un homme habile )

Le bien d'autrui avec le sien ,

Et vous laisser sans croix ne pile ;

Frère Lubin le fera bien.

On a beau dire , Je le tien ,

Et le presser de satisfaire;

Jamais ne vous en rendra rien :

Frère Lubin ne le peut faire.

Pour débaucher, par un doux style.

Quelque fille de bon maintien , Point ne faut de vieille subtile ; Frère Lubin le fera bien.

Il prêche en théologien 5 Mais pour boire de belle eau claire, • Faites-la boire à notre chien :

Frère Lubin ne le peut faire.

Envoi.

Pour faire plutôt mal que bien.

Frère Lubin le fera bien; Mais si c'est quelque bonne affaire , Frère Lubin ne le peut foire.

Le temps de la galanterie fut celui de la ballade ^ ainsi que de tous ces petits poèmes qui composaient, nous dit Marot, le hréviaire du temple de l'amour.

Ce sont rondeaux , ballades , virelais , Mots à plaisir , rimes et triolets , Lesquels Vénus apprend à retenir A un grand tas d'amoureux nouvelets , Pour mieux savoir dames entretenir.

La régularité sévère de ces petites pièces de poésie en a fait abandonner le genre, et c'est ce qui aurait du le rendre intéressant.

Le sentiment de la difficulté vaincue entre plus qu'on ne pense dans le plaisir que nous font les arts ; et lorsque cette difficulté n'est pas trop gênante, qu'il y a de l'adresse à la vaincre, et qu'il en résulte un agrément de plus, elle est précieuse à conserver. C'est peut-être ce qui nous rend si chère l'habitude des vers rimes ; c'est aussi ce qui nous doit faire regretter ces petits

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poèmes, qui , dans leur forme prescrite, avaient de l'élégance et de la grâce ., et dans lesquels la facilité, unie à la contrainte, était un objet de surprise , et par conséquent un plaisir de plus. Tels étaient le sonnet, le rondeau, le virelai, le triolet, le chant , et la ballade.

Le sonnet et peut-être le cercle le plus parfait qu'on ait pu donner à une grande pensée , et la division la plus régulière que l'oreille ait pu lui prescrire. Le couplet ne peut guère avoir de plus joli forme que celle du triolet. Le tour du rondeau et du virelai donne de la saillie au badinage et à l'épigramme. La ballade, comme le chant , donne, par son refrain , de l'élégance et de la grâce aux stances qui la composent. Chacun de ces petits poèmes avait son caractère particulier et ses règles prescrites, c'est-à-dire des guides sûrs pour le talent et pour le goût.

Ce qu'on appelle aujourd'hui poésies fugitives n'a plus ni forme ni dessein ; elles sont libres ,* mais trop libres. La facilité, que suit la négligence , en fait produire avec une abondance qui ajoute encore au dégoût de leur insipidité. Des hommes de génie , dont ces poésies légères sont les délassements, y excelleront toujours: mais le génie est rare; et le talent médiocre, qui aurait peut-être réussi à bien tourner une ballade ou un rondeau, ne fera, dans une pièce de vers libres, qu'enfiler des rimes communes et des idées plus communes encore, sans aucune peine, il

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est vrai , mais aussi sans aucun mérite , ni du côté du goût, ni du côté de l'art.

Barreau. C'est le lieu où l'on plaide devant les juges; et le genre de stjle ou d'éloquence en usage dans la plaidoirie s'appelle en style du barreau, éloquence du barreau.

On a souvent confondu , en parlant des anciens > le barreau avec la tribune, et les avocats avec les orateurs, sans doute à cause que l'un de ces emplois menait à l'autre, et que bien souvent le même homme les exerçait à la fois.

Il y avait à Athènes trois sortes de tribunaux : celui de l'Aréopage, qui ne jugeait qu'au criminel, et d'où l'éloquence pathétique était bannie; celui des juges particuliers , devant lesquels se plaidaient les causes qui n'étaient pas capitales ; et celui du peuple, auquel on déiérait une loi qu'on croyait mauvaise, et qui avait droit de l'abroger. Les deux premiers de ces tribunaux répondaient à notre barreau, le dernier répondait 2M forum ou à la tribune romaine. Il y avait de plus les assemblées publiques , où le peuple et le sénat siégeaient ensemble , et dans lesquelles s'agitaient les affaires d'état. Démosthène nous a décrit la forme de ces assemblées ., que les prjlanes, ou les chefs du sénat, avaient seuls droit de convoquer, et auxquelles le peuple présidait par tribus. Voyez Délibératif.

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Tant que Rome fut libre , leforum^ où le peuple était juge , fut le tribunal suprême. Le tribunal des préteurs, celui des censeurs, celui des chevaliers, celui du sénat même, était subordonné à celui du peuple. Mais depuis César, et sous les empereurs, toutes les grandes causes lurent attribuées au sénat; l'autorité des préteurs s'accrut; celle du peuple fnt anéantie; et l'éloquence de la tribune périt avec la liberté.

Ainsi, dans Rome et dans Athènes, tantôt les causes se plaidaient devant les juges, esclaves de la loi; tantôt devant le législateur, qui avait le droit d'abroger la loi, de l'adoucir, de la changer, de la laisser dormir, de lui imposer le silence, en un mot, de mettre sa volonté à la place de la loi même. Voilà ce qui distingue essentiellement le harreau d'avec la tribune. Voyez Orateur.

Autant les fonctions de l'orateur étaient en honneur dans Athènes et dans Rome, autant la profession d'avocat y fut avilie par la vénalité, la corruption , et la mauvaise foi. Démosthène , qui l'avait exercée, se vantait d'avoir reçu cinq talents pour se taire, dans une cause où sans doute on appréhendait qu'il ne parlât; et comme il s'était fait paj^er son silence, on juge bien que lui et ses pareils faisaient encore mieux acheter leur voix. Rien ne fut plus l'énal dans Rome y dit Tacite , que la perfidie des avocats.

Chez nos bons aïeux, lorsque tous les crimes étaient taxés, que pour cent sous on pouvait cou-

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per le nez ou l'oreille à un homme ; ce beau tarif, appuyé de la preuve ou par témoin, ou par serment , ou par le sort des armes , avait peu besoin d'avocats. Les lois romaines introduites, les rendirent plus nécessaires. Mais le barreau ne prit une forme raisonnable et décente que dans le quatorzième siècle, lorsque le parlement , devenu sédentaire sous Phiiippe-le-Bel , fut le refuge de l'innocence et de la faiblesse, si long- -temps opprimées aux tribunaux militaires et barbares des g-rands vassaux.

L'usage de faire parler pour soi un homme plus instruit, plus habile que soi, a du s'introduire partout où la raison et la justice ont pu se faire entendre. Mais cette institution avait un vice radical , d'où sont dérivés tous les vices de l'éloquence du barreau. L'avocat , en plaidant une cause qui n'est pas la sienne, joue un rôle qui n'est pas le sien : voilà pourquoi , si l'on en croit Aristophane , Cicéron , Pétrone , Quintilien , la déclamation a été , dans tous les temps , le caractère dominan t de l'éloquence du barreau. Voyez Déclamation.

Si les plaideurs étaient leurs avocats euxmêmes, ils exposeraient les faits avec simplicité; ils diraient leurs raisons sans emphase ; et s'ils employaient les mouvements d'une éloquence passionnée, ces mouvements seraient placés, et seraient au moins pardonnables.

Mais un avocat, revêtu du personnage du plai-

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Jeur , a besoin d'un talent très rare pour le remplir avec bienséance, avec force, avec dignité; et lorsque ce talent lui manque, il met à la place de la vraie éloquence, une déclamation factice, tantôt ridicule par l'abus de l'esprit et par l'enflure des paroles, tantôt révoltante par son impudence , tantôt criminelle par ses artifices ou par ses odieux excès.

Quand c'est par vanité que l'orateur, dans une cause qui ne demande que de la raison , de la clarté , de la méthode , cherche à répandre les fleurs d'une rhétorique étudiée, il n'est que vain et ridicule ; et s'il est jeune , on pardonne à son âge. Mais lorsque, oubliant son caractère, il prend le rôle de boufFon , et par des railleries indécentes , cherche à faire rire ses juges , il se dégrade et s'avilit.

Lorsque dans une cause qui, de sa nature, ne peut exciter aucun des mouvements de l'éloquence véhémente , il se bat les flancs pour paraître ému et pour émouvoir, qu'il emploie de grands mots pour exprimer de petites choses, et qu'il prodigue les figures les plus hardies et les plus fortes pour un sujet simple et commun (ce que Montaigne apipeWe faire de grands souliers pour de petits pieds); il n'est qu'un charlatan et un mauvais déclamateur. Mais lorsqu'il se met à la place d'un plaideur outré de colère, et qu'il vomit pour lui tout ce que la vengeance , la haine envenimée ])eut avoir de noirceur et de malignité; qu'il

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déshonore un homme , une famille entière, sous le prétexte , souvent léger, que sa cause l'y autorise; il est l'esclave des passions d'autrui, le plus lâche des complaisants , et le plus vil des mercenaires. Cette licence, trop long -temps effrénée , a été la honte de l'ancien barreau, quelquefois l'opprobre du barreau moderne; et quoique en général l'honnêteté soit l'âme de l'ordre des avocats, ils n'ont peut-être pas été assez sévères à réprimer un abus si criant.

« Cet ordre aussi ancien que la magistrature , aussi noble que la vertu , aussi nécessaire que la justice (c'est M. d'Aguesseau qui parle), où l'homme, unique auteur de son élévation, tient les autres hommes dans la dépendance de ses lumières, et les force de rendre hommage à la seule supériorité de son génie, heureux de ne devoir ni les dignités aux richesses , ni la gloire aux dignités, ne doit rien souffrir qui profane un caractère si sacré. "

Qu'un avocat soit pénétré de la sainteté de ses fonctions , il commencera par ne se charger que de la cause qu'il croira juste : alors, écartant l'artifice, il armera la vérité de tous les traits de force et de lumière qui peuvent frapper les esprits ; il dédaignera les ornements puérils et ambitieux ; il parlera avec le sérieux de la décence et de la bonne foi; et s'il se permet l'ironie, ce ne sera que d'un ton sévère et pour attacher le mépris à ce qui le doit inspirer : son respect pour

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les lois se communiquera aux juges, et leur rappellera, s'ils peuvent l'oublier, la dignité de leurs fonctions : ce même respect se répandra dans l'assemblée des auditeurs ; il les avertira, comme a fait de nos jours l'un de nos avocats les plus célèbres , que le barreau n'est pas un théâtre, ni l'orateur un comédien, et qu'une cause où il s'agit de décider ce qui est juste , est profanée par des applaudissements réservés à ce qui n'est qu'ingénieux.

Avouons cependant ce que M. d'Aguesseau n'a pas craint d'avouer, que les juges sont des hommes , et que la vérité n'est pas assez sure d'ellemême avec eux, pour dédaigner les ornements de l'art. « Sa première vertu , dit-il en parlant de l'avocat , est de connaître les défauts des autres (et c'est de ses juges qu'il parle) ; sa sagesse consiste à découvrir leurs passions, et sa force à savoir profiter de leur faiblesse. Les âmes les plus rebelles, les esprits les plus opiniâtres, sur lesquels la raison n'avait point de prise, et qui résistaient à l'évidence même, se laissent entraîner par l'attrait de la persuasion ; la passion triomphe de ceux que la raison n'avait pu dompter; leur voix se mêle à celle des génies supérieurs : les uns suivent volontairement la lumière que l'orateur leur présente ; les autres sont enlevés par un charme secret dont ils éprouvent la force, sans en connaître la cause ; tous les esprits convaincus, tous les cœurs persuadés paient également

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à l'orateur ce tribut d'amour et d'admiration, qui n'est dû qu'à celui que la connaissance de l'homme élève au plus haut degré d'éloquence.»

Yoilà les excuses dont s'autorise l'éloquence artificieuse et passionnée.

Malheur aii peuple chez lequel cette éloquence a de fréquentes occasions de se signaler ! cela prouve qu'il est gouverné, non par les lois , mais par les hommes ; cela prouve que les affections personnelles, plus que la raison publique, décident des résolutions et des jugements du tribunal qui gouverne ou qui juge ; cela prouve que la multitude elle-même a besoin d'être poussée par le vent des passions; et partout où ce vent domine, les naufrages seront fréquents pour l'innocence et pour l'équité.

Mais enfin, lorsque la constitution d'un Etat, ou sa condition est telle , que le juge a droit de prononcer d'après son affection personnelle, que l'éloquence a le malheur de s'adresser à une volonté arbitraire , ou que , par la nature de l'objet , le juge est réellement libre ; l'éloquence alors ne demandant à l'iiomme que ce qui dépend de son choix, elle a droit de mettre en usage tout ce qui peut l'intéresser : Socrate , cité devant l'aréopage, s'interdit tous les artifices de l'éloquence pathétique ; l'aréopage n'était que juge, c'eut été vouloir le corrompre, que de lui parler le langage des passions. Encore la sévérité de Socrate fut -elle déplacée, puisqu'elle fit com-

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niellre aux juges le crime irrémissible de sa condamnation, /^ojrez Pathétique. MaisDémosthène, pour entraîner la volonté d'un peuple libre , pouvait employer le reproche , la menace , la plainte, intéresser l'orgueil, jeter la honte et l'épouvante dans l'ame des Athéniens : de même Cicéron , soit qu'il parlât au peuple , ou au sénat , ou à César lui-même , pouvait exciter à son gré la colère et l'indignation , la compassion et la clémence. Ainsi la tyrannie et la liberté ouvrent également un champ libre à l'éloquence patliétique. De même enfin nos orateurs chrétiens , ayant à persuader aux hommes, non -seulement la vérité, mais aussi la bonté, peuvent, pour attendrir, pour élever les âmes, employer les grands mouvements d'une éloquence véhémente et sublime.

ce II arrive souvent , dit Plutarque , que les passions secondent la raison et servent à roidir les vertus, comme l'ire modérée sert la vaillance, la haine des méchants sert la justice, l'indignation à rencontre de ceux qui sont indignement heureux : car leur cœur élevé de folle arrogance et insolence , à cause de leur prospérité , a besoin d'être réprimé; et il n'y a personne qui voulût, encore qu'il le pût faire , séparer l'indulgence de la vraie amitié ; ou l'humanité , de la miséricorde ; ni le participer aux joies et aux douceurs , de la vraie bienveillance et dilection.» Ainsi, selon Plutarque , l'éloquence , qu'il fait consister à pro-

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voquer la passion où elle est, à la mêler où elle n'est pas , à mettre la sensibilité en jeu à la place (le l'entendement, et la volonté à la place de la raison et du jugement , peut trouver dans l'école d'un philosophe, ou dans les assemblées d'un peuple libre , à s'exercer utilement.

Mais au barreau il n'en est pas ainsi. Le juge ne porte point à l'audience une ame libre : il n'y est que l'organe des lois ; et les lois ne connaissent ni l'amour, ni la haine, ni la crainte, ni la pitié. Si le juge a reçu de la nature un cœur sensible, un naturel passionné, c'est un ennemi de l'équité , qui le suit à l'audience , et qu'il serait à souhaiter qu'il pût laisser à la porte du sanctuaire des lois.

Dans l'aréopage, nous dit Aristote, on défendait aux orateurs de rien dire de pathétique et qui pût émouvoir les juges : un orateur qui eût parlé à l'ame, intéressé les passions, en eût été chassé comme un vil corrupteur. Cependant l'exemple de Phrjné fait bien voir qu'on n'était pas toujours aussi sévère; et Socrate, dans son apologie , n'eût pas eu besoin de dire à ses juges qu'il n'emploierait aucun moyen de les toucher , si ces moyens lui avaient été rigoureusement interdits.

Lorsqu'on voit paraître au barreau cette enchanteresse publique, cette éloquence ^^/^ere^^e^ comme l'appelle Montaig^ne, on croit revoir Phryné dévoilée par Hypéride aux yeux de ses juges.

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Que leur demandez- vous? d'être justes? de prononcer comme la loi? \ous n'avez pas besoin d'intéresser leurs passions : le cœur que vous voulez touclier doit être immobile et muet. Il en est donc de l'éloquence pathétique comme des sollicitations : et si l'orateur ne veut pas se dégrader lui-même, et offenser les juges, en employant, pour les gagner, les manèges honteux d'une éloquence corruptrice, il ne plaidera devant ceux qui doivent être la loi vivante , que comme il plaiderait devant la loi, si, telle que l'imagination se la peint, incorruptible et inaltérable, elle résidait dans son temple. Or on voit bien qu'il serait absurde d'employer devant elle les mouvements passionnés.

Le principe de l'éloquence du barreau est donc que le juge a besoin d'être éclairé , non d'être ému.

Cette règle a pourtant quelques exceptions. La première , lorsqu'il s'agit d'apprécier la moralité des actions, d'en estimer le tort, l'injure, le dommage , de déterminer leur degré d'iniquité ou de malice, et de décider à quel point elles sont dignes devant la loi de sévérité ou d'indulgence, de châtiment ou de pardon. Dans ces causes, la loi, qui n'a pu tout prévoir, laisse l'homme jnge de l'homme; et les faits étant du ressort du sentiment , le cœur doit les juger. Alors il est permis, sans doute, à l'orateur de parler au cœur son langage; de solliciter la pitié

en laveur de ce qui eu est digne, l'indulgence en laveur de la IVagilité; de laire servir la faiblesse d'excuse à la faiblesse même, et l'attrait naturel d'une passion douce, d'excuse à ses égarements; et au contraire , de présenter les fails odieux dans toute la noirceur qui les caractérise, de développer les replis de l'artifice et du mensonge, de peindre sans ménagement la fraude ou l'usurpation, l'ame d'un fourbe démasqué, ou d'un scélérat confondu.

Mais alors même, en tirant de sa cause les preuves, les moyens pressants, qui la rendent victorieuse, on doit éviter le ridicule d'en exagérer l'importance, et d'y employer des mouvements outrés, ou des secours empruntés de trop loin.

Lisez dans le plaidoyer de Le Maître, yyoz^/- une Jille désavouée^ le parallèle d'Andromaque avec Marie Cognot. Dans le plaidoyer de ce même avocat pour une servante séduite par un clerc, parce que le clerc a voulu se piquer avec son canif pour signer de son sang une promesse de mariage , vous attendez- vous à le voir comparé à Gatilina, qui fit boire du sang" bumain à ses complices ?

Mais que Le Maître se réduise aux moyens propres à sa cause, vous allez voir comme il est éloquent.

Une femme qui, dans sa servante, cachait sa fille, la désavoue ; mais il lui est échappé de dire

quW/e voudrait que ce fut sa fille, et qu'e//e se propose de lui faire du bien.

Qu'ici l'on se demande quelle induction l'avocat de la fille a pu tirer de ces paroles ; et après y avoir Lien pensé, on sera étonné encore de l'éloquence de Le Maître dans cet endroit de son plaidoyer, ff Quoi , dit-il à la mère , serait- il bien possible que vous désirassiez d'avoir pour fille celle qui vous aurait accusée de désavouer votre fille? désireriez- vous d'avoir donné la vie à celle qui aurait voulu vous ôter l'honneur? et d'être mère d'une personne qui aurait voulu vous rendre odieuse à toutes les mères? désireriez-vous que Dieu eût béni votre mariage , de la naissance d'une créature à qui vous auriez sujet de désirer toutes les malédictions du monde? désireriezvous d'avoir enfanté un monstre d'imposture , et qui aurait voulu vous faire passer pour un monstre d'inhumanité? Mais vous n'avez pas dit seulement que Dous désireriez quelle fût votre fille, vous avez encore ajouté , dans votre interroga-^ toire , que vous lui aviez toujours promis de la récompenser en mourant... De récompenser! qui? mie personne, laquelle, à votre compte, vous a des obligations infinies , envers qui vous avez été plutôt magnifique que libérale... Mais quoi! vous lui réservez encore, dites -vous, votre bonne volonté l Et ne l'avez- vous point perdue après ce qui s'est passé, entre vous deux, devant la juslice? Sans doute vous aviez oublié, lorsqu'on

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VOUS interrogea, qu'elle vous accusait de désavouer voire fille. Car si vous vous en fussiez souvenue , vous n'auriez eu garde de dire que vous lui réserviez votre bonne volonté. Yous croyiez être encore en particulier avec elle , et non pas en la présence d'un juge. Vous parliez comme sa mère , sans penser que vous étiez sa partie. Rendez les armes en cet endroit à la force de la vérité. Quoi , vous voulez encore du bien à celle que vous croyez vous accuser à tort d'une barbarie honteuse à notre siècle et injurieuse à la nature ! Elle serait digne d'un supplice très rigoureux; et vous la jugez digne de recevoir de nouvelles gratifications de vous ! Elle aurait mérité la haine de tout le monde; et vous lui renouvelez encore les assurances de votre affection ! C'est , dites-vous maintenant , la plus ingrate servante de la terre: et toutefois vous désireriez qu'elle fût votre fille ! C'est tout le mal que vous lui souhaitez ! C'est la plus grande de vos ennemies ; et , nonobstant cela , vous lui promettez de la récompensera la mort ! Ce sont les seules menaces que vous lui faites ! C'est la plus influne calomniatrice qui fut jamais ; et toutefois vous lui réservez votre bonne volonté ! C'est toute la vengeance que vous Avouiez prendre d'elle ! Croyezvous, l'appelante, que désavouer sa fille soit une si petite faute qu'elle ne doive pas mettre en colère une femme qu'on en accuse faussement? Que si vous jugez cette iaute aussi grande que

tout le monde l'estime; comment, lorsqu'on vous interrogea, n'aviez-vous point les plaintes dans la bouche, le feu dans les yeux , le dépit dans le cœur, la colère sur le visage? \os pensées devaient-elles avoir d'autre objet que la grandeur de son imposture? Vos paroles devaient-elles être autre chose que des menaces contre elle ; et vos actions , que des mouvements violents de cette juste indignation qui accompagne toujours l'innocence injustement accusée? »

Je ne crois pas que dans ce qui nous reste de l'ancienne éloquence, il v ait rien de plus pressant ; et c'est là que l'on voit par quels tours , par quels mouvemenls, par quelles gradations de force et de chaleur une petite cause peut s'élever au ton de la haute éloquence.

Dès que Patru a lié l'intérêt d'un gradué avec celui de toutes les provinces réunies à la monarchie ; que c'est un point de droit public qu'il est question de décider ; et que d'un bénéfice de quarante écus, il a fait la cause du concordat, celle des lettres et des sciences , celle des libertés de l'Eglise, celle des peuples et des rois ; qu'il fasse paraître l'université aux pieds du grand conseil , implorant l'appui du monarque en faveur de ses droits usurpés par la cour de Rome ; qu'à propos de cette usurpation , il compare la mauvaise foi de la daterie à celle des Carthaginois ; qu'il compare le sophisme des ])apes à l'égard de la Bresse , àceluid'Annii)al à l'égard de Sagon te; qu'il ajoute

enfin que Rome la moderne n'a pour toutes armes, dans cette cause , qu'un mauvais artifice que la yieille Rome , Rome la sage ; la vertueuse , a si hautement condamné : cela est d'autant plus excusable , que c'est devant le grand conseil , et comme en présence du roi , qu'il plaide et qu'il dépend du souverain , dans cette cause , de se relâcher de ses droits ;, ou de les conserver dans leur intégrité.

Une autre espèce de causes où l'éloquence pathétique peut avoir lieu , c'est lorsque le droit incertain laisse, pour ainsi dire, en équilibre la balance de la justice , et qu'il s'agit de l'incliner du colé qui naturellement mérite le plus de faveur. C'est ce que les jurisconsultes appellent causes cVamis , causes fréquentes , s'il faut les en croire ; ce qui ne ferait pas l'éloge de nos lois.

Il semble , quand la loi se tait , que le juge devrait se taire et recourir au législateur. Il semble au moins que c'est à la raison tranquille , et non pas à la passion , de parler pour la loi , qui n'est jamais passionnée. Mais l'équité naturelle a aussi bien pour guide le sentiment que la raison , et dans les cas où la raison seule ne peut décider du bon droit, on en appelle au sentiment; circonstance qui donne lieu à l'éloquence pathétique. C'est ainsi que , dans la causes des Pères mathurins , Patru , ayant rendu au moins douteuse la clause de l'acte qui faisait leur titre , et réduit les juges à ne savoir que penser de la volonté

du donateur , mit à leurs pieds les malheureux captifs , à la rédemption desquels était destinée la modique somme qu'on leur disputait sur une équivoque de mots, et fît regarder le jugement qu'on allait rendre comme devant jeter le désespoir , ou porter la consolation , l'espérance , et la joie dans les cachots de Tunis et d'Alger ; moyen forcé , mais légitime , dans un moment où il était permis d'émouvoir la compassion.

On voit par- là que , s'il est souvent ridicule , souvent même indécent, d'employer au barreau l'éloquence des passions , il est quelquefois juste et bon d'y avoir recours ; qu'il est du moins permis d'animer la raison, et de donner à la vérité cette chaleur pénétrante sans laquelle on n'obtient qu'une attention trop légère. Nous l'avons dit, les juges sont des hommes ; l'indifférence personnelle que l'équité demande , les rend elle-même distraits, dissipés, sujets à l'ennui; et lorsque, pour les attacher , l'avocat ne fait qu'employer les mouvements naturels à sa cause , pourvu qu'il se rende à lui-même le témoignage bien sincère que c'est la vérité qu'il veut persuader, il peut la rendre intéressante, sans pour cela s'exposer au reproche d'employer la séduction. « Si l'on ôte les passions , dit Plutarque en parlant de l'éloquence , on trouvera que la raison , en plusieurs choses , demeurera trop lâche et trop molle , sans action , ni plus ni moins €|u'un vaisseau branlant en mer quand le vent lui défaut. »

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Une des causes de la corruplion de l'éloquence du harreau , c'est que l'audience est publique, et qu'il j a deux sortes de juges, le tribunal et les auditeui's. « Je veux forcer , vous dit l'avocat , le tribunal à être juste, et mettre de mon côté, dans la balance , l'opinion du public ; or c'est plutôt par sentiment que par raison que le public se détermine ; il est donc de mon intérêt de l'émouvoir par de fortes impressions. " Ainsi c'est par un juge ivre et passionné que vous voulez entraîner l'autre. Voilà réellement le grand danger de l'audience; mais si elle a cet inconvénient , elle a aussi son avantage ; et ce roi de Macédoine , Antigone, l'avait bien senti, lorsque son frère lui ayant demandé de juger son procès à huis clos, il lui répondit : « Non, jugeons au milieu de la place , si nous voulons ne faire tort à personne. » C'était avouer à la fois que le respect du public était un frein pour le juge , et que le juge en avait besoin.

Pline le jeune, dans une de ses lettres à Corneille-Tacite , examine cette question , si dans l'éloquence du barreau la brièveté est préférable à l'abondance ; et il se déclare pour celle-ci. « Il arrive , dit-il , assez souvent que l'abondance des paroles ajoute une nouvelle force et comme un nouveau poids aux idées qu'elles forment. Nos pensées entre dans l'esprit des autres , comme ie fer entre dans un corps solide; un seul coup ne suffit pas, il iaiit redoubler. » Gela justifie en

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effet l'abondance mesurée . mais non pas la profusion et l'intarissable loc|iiacité qui semble être aujourd'hui l'attribut de l'éloquence du barreau. On tire au volume , non pas pour la raison qu'en donne Pline , qu'/7 en est dhin bon livre comme de toute autre chose , et que plus il est grand ^ meilleur // est; mais parce que les plaideurs , dit-on , mesurent le prix du plaidoyer à son étendue et à sa durée. Misérable motif pour noyer, dans un déluge de paroles , une cause dont la bonté , pour être visible et palpable , n'aurait besoin le plus souvent que d'être exposée en peu de mots.

Une antre cause que Pline allègue, et qui revient à la réponse que l'avocat Dumont fit à M. de Harlay , c'est que parmi les juges, les uns sont frappés des bonnes raisons , les autres des mauvaises, et que tous les moyens trouvant leur place , il n'en faut négliger aucun. Mais cette méthode est-elle sûre? est-elle honnête et permise? L'un et l'autre est au moins douteux.

Quand de mauvais moyens trouveraient quelquefois leur place, il y a peut-être moins d'avantage que de risque à les employer. Ils sont faciles à détruire ; et donnant prise à la réplique , ils laissent un grand avantage à un adversaire éloquent. De plus, les mauvaises raisons ont l'inconvénient de noyer les bonnes et de les affaiblir en s'y mêlant. Un moyen faible ou équivoque, donné pour décisif et pour victorieux , si le juge eu sent la faiblesse, lui rend suspect ou le bon sens, ou

DE LITTÉRATURE. OlJ

la bonne foi du sophiste , l'indispose contre celui qui l'a cru assez simple pour s'y laisser tromper , fait perdre à ses bonnes raisons leur autorité naturelle, et fait mal présumer d'une cause oii l'on se voit réduit à de pareils secours. Aussi, pour une fois qu'un adversaire négligent ou maladroit aura laissé passer un moven faux sans le détruire, ou qu'un juge ébloui s'y sera laissé prendre ;, il doit arriver mille fois que la fausseté du moyen soit reconnue , et qu'il nuise à la cause pour laquelle il est employé.

Dans les Dialogues de Cicéron sur V orateur , Antoine ne balance pas à décider que, parmi les moyens que présente une cause, il faut choisir avec soin les meilleurs et les plus forts , négliger les plus fidbles , et ne jamais employer les mauvais. Voyez l' article V^^\]\b.

Mais quand la méthode contraire serait aussi prudente qu'elle l'est peu, la croirait -on bien légitime? « La vérité , qui est naturellement généreuse , dit Le Maître , inspire des sentiments trop nobles pour se servir d'autres moyens que ceux qui sont honnêtes » : or le mensonge ne l'est pas ; et un sophisme , connu pour tel par celui qui l'emploie , est un mensonge artificieux , c'està-dire une double fraude.

« Qu'importe, dira-t-on , si ma cause est bonne, par quels moyens je la fais réussir? Tout est juste pour la justice. Le mensonge mêuîe est permis en faveur de la vérité. Est-ce la faute de l'avocat

s'il a pour juge des hommes que la droite raison , que la vérité simple ne peut persuader, et dont l'esprit faux n'est frappé que des fausses lueurs d'un sophisme? Mon devoir est de gagner ma cause , dès que moi-même je la crois bonne ; et pourvu que j'arrive au but , il est indifférent que j'aie pris le droit chemin , ou le détour. »

C'est là sans doute ce qu'on peut alléguer de plus favorable aux artifices de l'éloquence. Mais dans cette supposition même que de i'aux moyens sont nécessaires pour persuader des esprits faux, et qu'il en est de tels parmi les juges , il y aura toujours de la mauvaise foi à donner de la valeur à ce qui n'en a point ; et le sophisme n'en est pas moins la fausse monnaie de l'éloquence. C'est au juge de savoir discerner le vrai; c'est à l'avocat de le dire : il est un faussaire, s'il le déguise; un fourbe , s'il donne au mensonge les couleurs de la vérité.

De la doctrine de Plutarque , qui permet d'employer l'éloquence des passions , et de celle de Pline , qui consent qu'on emploie tous les moyens bons ou mauvais , on semble s'être fait au barreau un système de probabilisme tout-à-fait commode pour la mauvaise foi des plaideurs. Vous vous êtes chargé là d'une bien mauvaise cause , disait un juge à un avocat célèbre! J'en ai tant perdu de bonnes , répondit l'avocat , que j'ai pris le parti de les plaider sans choix et telles qu'elles se présentent.

DE LIT TER A T UUE. ÔiC)

Ce n'est donc pas à la bonté réelle et absolue d'une cause, mais à sa bonté apparente et relative à l'esprit des jug-es, qu'on voit si l'on peut s'en charger; et ceci est bien plus à la honte de la jurisprudence qu'à la honte du barreau.

Ne serait-il pas effroyable que l'incertitude, ou plutôt la contrariété constante des jugements, lut si bien reconnue, qu'un habile avocat pût dire avec assurance, Telle cause que j'ai perdue à ce tribunal , je vais la gagner à cet autre ! estil croyable qu'on ait laissé les lois dans cet état d'avilissement? et des juges qui n'ont aucun iniérêt de compliquer, d'accumuler, de perpétuer les procès, peuvent-ils ne pas recourir au souverain, pour demander une législation simple et constante , qui les sauve du péril d'être eux-mêmes les jouets de la mauvaise foi?

Concluons que rien n'est plus glissant que la carrière de l'avocat, que rien n'est plus difficile à marquer que les limites de son devoir et les bornes où se renferme une défense légitime, et que pour lui l'abus du talent est un écueil inévitable, si la droiture de son cœur et son intégrité naturelle ne l'éclairé et ne le conduit. «L'éloquence n'est pas seulement une production de l'esprit, dit M. d'Aguesseau en s'adressant aux avocats, c'est un ouvrage du cœur; c'est là que se forme cet amour intrépide de la vérité , ce zèle ardent de la justice, celte vertueuse indépendance dont vous êtes si jaloux, ces grands, ces

généreux sentiments qui élèvent l'homme, qui le remplissent d'une noble fierté et d'une confiance magnanime, et qui, portant encore votre gloire plus loin que l'éloquence même, font admirer l'homme de ])ien en vous beaucoup plus que l'orateur. »

Les bonnes mœurs d'un avocat seront toujours sa première éloquence. Un fripon , connu pour tel, peut plaider une bonne cause ; mais ses moyens auraient besoin de l'expédient qu'on prenait à Lacédémone , de faire passer l'opinion d'un mauvais citoyen, lorsqu'elle était salutaire, par la bouche d'un homme de bien , comme pour la purifier.

Bas. Ce mot, appliqué au caractère des idées, des sentiments, des expressions, ne signifie pas la même chose.

La bassesse des idées et des expressions tient absolument à l'opinion et à l'habitude; et bas ^ dans cette acception, est synonyme de trivial. La bassesse des sentiments est plus réelle; elle suppose dans l'ame l'un de ces caractères , fausseté , lâcheté, noirceur, abjection, etc.

Ce qui étonnera peut-être, c'est que le genre noble, soit d'éloquence, soit de poésie, n'exclut que la bassesse de convention, et admet, comme susceptible d'ennoblissement , ce qui n'est bas (jue de sa nature.

Félix, dans Poljeiicte, dit en parlant des sen-

D E L l T ï É 11 A. T Li R E . 32 1

ùments qui s'élèvent dans son ame, J'en ai même de bas, et qui me font rougir; et ces. sentiments de crainte, d'intérêt, de basse politique, développés en beaux vers, ne sont pas indignes de la tragédie. Rien de plus bas moralement que le caractère de Narcisse; et poétiquement il a autant de noblesse que celui d'Agrippine et que celui de Néron.

Que l'on nous présente au contraire ou une image ou une idée à laquelle la mode et l'opinion aient attaché le caractère de bassesse; elle nous choquera : qui pourrait entendre aujourd'hui , sur nos théâtres , la fille d'Alcinoiis dire qu'Ulysse l'a trouvée lavant la lessive F qui pourrait entendre Achille dire qu'il va mettre à la bvoclie les viandes de son souper; ou Agamemnon dire que , lorsque Briséis sera vieille, m'emploiera a lui faire son lit F

Boileau , dans ses remarques sur Longin, s'évertue à prouver qu'il n'est pas vrai qu'Homère ait comparé Ulysse , dans son inquiétude , à du boudin qu'on fait griller et qu'on roule sur des charbons. Il faut avouer cependant que des //ztestins farcis de sang et de graàse, comme le dit Homère, ne sont autre chose que du boudin; mais chez les Grecs, les entrailles de la victime étant un reste du sacrifice, l'idée en était consacrée. Yoilà pourquoi le même poète qui vient de dire d'Ulysse, que son cœur rugissait comme un lion qui rode autour d'une bergerie où il ne

Élém. de Liltci: I. 2 1

peut pénétrer, ne craint pas de le dégrader en disant de lui , que dans l'irrésolution qui le tourmente , il ressemble à ce qu'aujourd'hui nous appelons du boudin . L'habitude , l'opinion , l'alliance des idées, avilissent tout, ou ennoblissent tout, selon les temps et les mœurs.

A force d'art on peut déguiser en termes figurés ou vagues la bassesse de l'idée sous la noblesse de l'expression ; mais ce qui est bas dans les termes aurait beau être sublime et grand , soit dans le sentiment , soit dans la pensée : la délicatesse du goût est inexorable sur ce point.

La difficulté n'est pourtant pas d'éviter la bassesse dans le genre héroïque, mais dans le familier qui touche au populaire, et qui doit êfre naturel sans être jamais trivial. Voyez Analogie.

Beau. Tout le monde convient que le beaUy soit dans la nature ou dans l'art, est ce qui nous donne une haute idée de l'une ou de l'autre , et nous porte à les admirer; mais la difficulté est de déterminer, dans les productions des arts et dans celles de la nature , à quelles qualités ce sentiment d'admiration et de plaisir est attaché.

La nature et l'art ont trois manières de nous alFecter vivement , ou par la pensée , ou par le sentiment , ou par la seule émotion des organes. Il doit donc y avoir aussi trois espèces de beau dans la nature et dans les arts : le beau intellec-

DE LITTÉKATURE. 323

luel , le beau moral , le beau matériel ou sensible. Voyons à quoi l'esprit, l'ame et les sens peuvent le reconnaître. Ses qualités distinctives se réduisent à trois : \2i force , la richesse et \ intelligence.

En attendant que, par l'application, le sens que j'attache à ces mois soit bien développé, j 'appel le ^orc6?^ l'intensité d'action; richesse, l'abondance ^t la fécondité des moyens; intelligence, la manière utile et sage de les appliquer. La conséquence immédiate de cette définition est , que si par tous les sens la nature et l'art ne nous donnent pas également de leur force, de leur richesse et de leur intelligence, cette idée qui nous étonne et qui nous fait admirer la cause dans les effets qu'elle produit , il ne doit pas être également donné à tous les sens dé recevoir l'impression du beau : or il se trouve qu'en effet l'œil et l'oreille sont exclusivement les deux organes du beau; et la raison de cette exclusion, si singulière et si marquée, se présente ici d'elle-même : c'est que des impressions faites sur l'odorat, le goût et le toucher , il ne résulte aucune idée , aucun sentiment élevé. La saveur, l'odeur, le poli , la solidité , la mollesse , la chaleur, le froid, la rondeur, etc. sont des sensations toutes simples et stériles par elles-mêmes , qui peuvent rappeler à l'ame des sentiments et des idées , mais qui n'en produisent jamais.

L'œil est le sens de la beauté physique, et

roreille est, par excellence, le sens de la beauté intellectuelle et morale. Consultons-les; et s'il est vrai que de tous les objets qui frappent ces deux sens, rien n'est heau qu'autant qu'il annonce , ou dans l'art ou dans la nature , un haut degré de force , de richesse , ou d'intellig-ence ; si , dans la même classe , ce qu'il y a de plus beau est ce qui paraît résulter de leur ensemble et de leur accord; si, à mesure que l'une <ie ces qualités manque , ou que chacune est moindre , l'admiration , et, avec elle, le sentiment du beau s'affaiblit en nous , ce sera la preuve complète qu'elles en sont les éléments.

Qu'est-ce qui donne aux deux actions de l'ame , à la pensée et à la volonté, ce caractère qui nous étonne dans le génie et dans la vertu? Et, soit que nous admirions, dans l'une et l'autre, ou l'excellence de l'ouvrage ou l'excellence de l'ouvrier, n'est-ce pas toujours force^ richesse^

ou intelligence^.

En morale, c'est la force qui donne à la bonté le caractère de beauté. Quel est , parmi les sages, le plus beau caractère connu? celui de Socrate ; parmi les héros? celui de César; parmi les rois? celui de Marc-Aurèle; parmi les citoyens? celui de Régulus. Qii'on en retranche ce qui annonce la force avec ses attributs, la constance, l'élévation , le courage , la grandeur d'ame ; la bonté peut s'y trouver encore , mais la beauté s'évanouit.

Qu'on fasse clu bien à son ami ou à son ennemi, la bonté de l'action eri elle-même est égale: mais, d'un coté, facile et simple , elle est commune; de l'autre, pénible et généreuse, elle suppose de la force unie à la bonté ; c'est ce qui la rend belle. Brutus envoie à la mort un citoyen qui a voulu trahir Rome : nulle beauté à2iX\% cette action ; mais pour donner un grand exemple, Brutus condamne son propre fils; cela est beau : l'effort qu'il en a dû coûter à l'ame d'un père en fait une action héroïque. Qu'un autre qu'un père eût prononcé le Qu'il mourûL du vieil Horace ; qu'un autre qu'une mère eût dit à un jeune homme , en lui donnant un bouclier, Rapportez-le, ou qu'il l'ous l'apporte; plus de beauté dans le sentiment, quoique l'expression en fût toujours énergique. Alexandre entreprend la conquête du monde, Auguste veut abdiquer l'empire de l'univers ; et de l'un et de l'autre on dit, Cela est beaUj parce qu'en effet il y a beaucoup de force dans l'une et l'autre résolution.

Il arrive souvent que, sans être d'accord sur la bonté morale d'une action courageuse et forte , on est d'accord sur sa beauté : telle est l'action de Scévola et celle de Timoléon. Le crime même, dès qu'il suppose une force d'ame extraordinaire ou une grande supériorité de caractère ou de génie , est mis dans la classe du beau : tel est le crime de César, le plus illustre des coupables.

On observe la même chose dans les produc-

lions de l'esprit. Pourquoi dit-on, de la solution d'un grand problème en géométrie, d'une grande découverte en physique, d'une invention nouvelle et surprenante en mécanique , Cela est beaiiP C'est que cela suppose un haut degré d'intelligence et une force prodigieuse dans l'entendement et la réflexion.

On dit dans le même sens, d'un système de législation sagement et puissamment conçu, d'un morceau d'histoire ou de morale profondément pensé et fortement écrit , Cela est beau.

On le dit d'un chef-d'œuvre de combinaison , d'analyse; des grands résultats du calcul ou de la méditation; et on ne le dit que lorsqu'on est en état de sentir l'efFort qu'il en a dû coûter. Quoi de plus simple et de moins admirable que l'alphabet aux yeux du vulgaire? quoi de plus sec et de moins sublime aux yeux d'un écolier que la logique d'Aristote ? quoi de moins étonnant que la roue, le cabestan, la vis, aux yeux de l'ouvrier qui les fabrique ou du manœuvre qui s'en sert ? et quoi de plus beau que ces inventions de l'esprit humain aux yeux du philosophe, qui mesure le degré de force et d'intelligence qu'elles supposent dans leurs inventeurs? J'ai vu un célèbre mécanicien en admiration devant le rouet à filer.

Ici se présente naturellement la raison de ce qu'on peut voir tous les jours, que les deux classes d'hommes les plus éloignées, le peuple

et les savants, sont celles qui éprouvent le plus souvent et le plus vivemert l'émotion du beau: le peuple, parce qu'il admire comme autant de prodiges les effets dont les causes et les moyens lui semblent incompréliensibles ; les savants , parce qu'ils sont en état d'apprécier et de sentir l'excellence et des causes et des moyens; au lieu que , pour les hommes superficiellement instruits, les effets ne sont pas assez surprenants, ni les causes assez approfondies. Ainsi le Nil admirari d'Horace, appliqué aux événements de la vie, peut être la devise d'un philosophe ; mais à l'égard des productions de la nature et du génie, ce ne peut être que la devise d'un sot, ou de l'homme superficiel, frivole et suffisant, qu'on appelle un fat.

Dans l'éloquence et la poésie , la richesse et la magnificence du génie ont leur tour : l'affluence des sentiments, des images et des pensées, les grands développements des idées qu'un esprit lumineux anime et fait éclore , la langue même, devenue plus abondante et plus féconde pour exprimer de nouveaux rapports, ou pour donner plus d'énergie ©u de chaleur aux mouvements de l'ame; tout cela, dis-je , nous étonne, et le ravissement où nous sommes n'est que le sentiment du beau.

Il en est de même des objets sensibles; et si, dans la nature, nous examinons quel est le caractère universel de la beauté, nous trouverons

partout \di foi-ce, la richesse y ou V intelligence j nous trouverons dans les animaux les trois caractères de beauté quelquefois réunis, et souvent partagés ou subordonnés l'un à l'autre. Dans la beauté de l'aigle, du taureau, du lion, c'est la force de la nature; dans la beauté du paon , c'est la richesse j dans la beauté de l'homme, c'est l'/zztelligence qui paraît dominer.

On sait ce que j'entends ici par Y intelligence de la nature; je parle de ses procédés, de leur accord avec ses vues, du choix des moyens qu'elle a pris pour arriver à ses fins. Or quelle a été l'intention de la nature à l'égard de l'espèce humaine? Elle a voulu que l'homme fût propre à travailler et à combattre , à nourrir et à protéger sa timide compagne et ses faibles enfants. Tout ce qui, dans la taille et dans les traits de l'homme , annoncera l'agilité, l'adresse, la vigueur, le courage ; des membres souples et nerveux , des articulations marquées , des formes qui portent l'empreinte d'une résistance ferme, ou d'une action libre et prompte; une stature dont l'élégance et la hauteur n'aient rien de frêle, dont la solidité robuste n'ait rien de lourd ni de massif; une telle correspondance des parties l'une avec l'autre , une symétrie, un accord, un équilibre si parfaits , que le jeu mécanique en soit facile et sûr ; des traits où la fierté , l'assurance , l'audace , et (pour une autre cause) la bonté, la tendresse, la sensibilité, soient peintes; des yeux où brille

DE LITTERATURE. 02g

une ame à la l'ois douce et forte, une bouche qui semble disposée à sourire à la nature et à l'amour : tout cela , dis-je, composera le caractère de la beauté mâle ; et dire d'un homme qu'il est heaiiy c'est dire que la nature, en le formant, a bien su ce qu'elle faisait et a bien fait ce qu'elle a voulu.

La destination de la femme a été de plaire à l'homme, de l'adoucir, de le fixer auprès d'elle et de ses enfants. Je dis de le fixer, car la fidélité est d'institution naturelle : jamais une union fortuite et passagère n'aurait perpétué l'espèce; la mère, allaitant son enfant, ne peut vaquer, dans l'état de nature, nia se nourrir elle-même, ni à leur défense commune; et tant que l'enfant a besoin de la mère , l'épouse a besoin de l'époux. Or l'instinct, qui dans l'homme est faible et peu durable , ne l'aurait pas seul retenu ; il fallait à l'homme sauvage et vagabond d'autres liens que ceux du sang : l'amour seul a rempli le vœu de la nature ; et le remède à l'inconstance a été le charme attirant et dominant de la beauté.

Si l'on veut donc savoir quel est le caractère de la beauté de la femme, on n'a qu'à réfléchir à sa destination. La nature l'a faite pour être épouse et mère, pour le repos et le plaisir, pour adoucir les mœurs de l'homme, pour l'intéresser, l'attendrir. Tout doit dorifc annoncer en elle la douceur d'un aimable empire. Deux attraits puissants de l'amour sont le désir et la pudeur :

OOO ELEMENTS

le caractère de sa beauté sera donc sensible et modeste. L'homme veut attacher du prix à sa victoire; il veut trouver dans sa compagne son amante et non son esclave; et plus il verra de noblesse dans celle qui lui obéit, plus vivement il jouira de la gloire de commander : la beauté de la femme doit donc être mêlée de modestie et de fierté ; mais une faiblesse intéressante attache l'homme , en lui faisant sentir qu'on a besoin de son appui : la beauté de la femme doit donc être craintive; et pour la rendre plus touchante, le sentiment en sera l'ame , il se peindra dans ses regards, il respirera sur ses lèvres, il attendrira tous ses traits : l'homme , qui veut tout devoir au penchant , jouira de ses préférences , et dans la faiblesse qui cède , il ne verra que l'amour qui consent. Mais le soupçon de l'artifice détruirait tout : l'air de candeur , d'ingénuité , d'innocence, ces grâces simples et naïves qui se font voir en se cachant^ ces secrets du penchant, retenus et trahis par la tendresse du sourire, par l'éclair échappé d'un timide regard , mille nuances fugitives dans l'expression des yeux et des traits du visage, sont l'éloquence de la beauté : dès qu'elle est froide , elle est muette.

Le grand ascendant de la femme sur le cœur de l'homme lui vient de la secrète intelligence qu'elle se ménage avec lui et en lui-même, à son insu : ce discernement délicat , cette pénétration vive doit donc aussi se peindre dans les

traits d'une belle femme, et surtout dans ce coup d'œil fin , qui va jusqu'aux replis du cœur démêler un soupçon de froideur, de tristesse, y ranimer la joie , y rallumer l'amour.

Enfin , pour captiver le cœur qu'on a touché et le sauver de l'inconstance, il faut le sauver de l'ennui, donner sans cesse à l'habitude les attraits de la nouveauté , et tous les jours la même aux yeux de son amant, lui sembler tous les jours nouvelle. C'est là le prodige qu'opère cette vivacité mobile, qui donne à la beauté tant de vie et d'éclat. Docile à tous les mouvements de l'imagination , de l'esprit et de l'ame , la beauté doit, comme un miroir, tout peindre, mais tout embellir.

Pour analyser tous les traits de ce prodige de la nature, il faudrait n'avoir que cet objet, et il le mériterait bien. Mais j'en ai dit assez pour faire voir que l'intelligence et la sagesse de la première cause ne se manifestent jamais avec plus d'éclat, qu'en formant cet objet divin.

Je sais bien qu'on peut m'opposer la variété infinie des sentiments sur la beauté humaine ; et j'avoue en efFet que la vanité, l'opinion, le caprice national ou personnel , ont trop influé sur les goûts, pour qu'il nous soit possible, en les analysant, de les réduire à l'unité. Laissons là ce qui nous est propre; et pour juger plus sainement, cherchons les principes du beau dans ce qui nous est étranger.

Sur quelque espèce d'être que nous jetions les yeux, nous trouverons d'abord que presque rien n'est beau que ce qui est grand, parce qu'à nos yeux la nature ne paraît déployer ses forces que dans ses grands phénomènes. Nous trouverons pourtant que de petits objets, dans lesquels nous apercevons une magnificence ou une industrie merveilleuses, ne laissent pas de donner l'idée d'une cause étonnamment intelligente, et prodigue de ses trésors. Ainsi, comme pour amasser les eaux d'un fleuve et les répandre , pour jeter dans les airs les rameaux d'un grand chêne, pour entasser de hautes montagnes chargées de glaces ou de forêts , pour déchaîner les vents , pour soulever les mers, il a fallu des forces étonnantes; de même pour avoir peint de couleurs si vives , de nuances si délicates , la feuille d'une fleur, l'aîle d'un papillon , il a fallu avoir à prodiguer des richesses inépuisables; et de l'admiration que nous cause cette profusion de trésors , naît le sentiment de beauté dont nous saisit la vue d'une rose ou d'un papillon.

Nous trouverons que ceux des phénomènes de la nature auxquels l'intelligence , c'est-à-dire l'esprit d'ordre , de convenance et de régularité , semble avoir le moins présidé, comme un volcan , une tempête , ne laissent pas d'exciter en nous le sentiment du beau^ par cela seul qu'ils annoncent de grandes forces; et au contraire, que l'intelligence étant celle des facultés de la

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nature qui nous étonne le moins , peut-être à cause que l'iiabitucle nous l'a rendue trop familière, il faut qu'elle soit très sensible et clans un degré surprenant, pour exciter en nous le sentiment du beau. Ainsi, quoique l'intention, le dessein , l'industrie de la nature soient les mêmes dans un reptile et dans un roseau, que dans un lion et dans un cliêne ; nous disons du lion et du chêne : Cela est beau! mouvement que n'excite en nous ni le roseau ni le reptile. Cela est si vrai , que les mêmes objets , qui semblent vils lorsqu'on n'y aperçoit pas ce qui annonce dans leur cause une merveilleuse industrie, deviennent précieux et beaux dès que ces (jualités nous frappent : ainsi, en voyant au microscope ou l'œil ou l'aile d'une mouche, nous nous écrions. Cela est beau!

Enfin , dans la beauté par excellence , dans le spectacle de l'univers, nous trouverons réunis au suprême degré les trois objets de notre admiration, la force, la richesse et l'intelligence; et de l'idée d'une cause infiniment puissante , sage et féconde, naîtra le sentiment du beau dans toute sa sublimité.

Le principe du beau naturel une fois reconnu , il est aisé de voir en quoi consiste la beauté artificielle; il est aisé de voir qu'elle tient i^ à l'opinion que l'art nous donne de l'ouvrier et de lui-même, quand il n'est pas imitatif; 2" à l'opinion que l'art nous donne, et de lui-même,

et de l'artiste, et de la nature , son modèle, quand il s'exerce à l'imiter.

Examinons d'abord d'où résulte le sentiment du beau dans un art qui n'imite point, par exemple, l'arcliitecture. L'unité, la variété, l'ordonnance , la symétrie , les proportions et l'accord des parties d'un édifice en feront un tout régulier; mais sans la grandeur, la richesse, ou l'intelligence portées à un degré qui nous étonne, cet édifice sera-t-il beau? et sa simplicité produira-t-elle en nous l'admiration que nous cause la vue d'un beau temple, ou d'un magnifique palais?

Au contraire, qu'on nous présente un édifice moins régulier , tel que le Panthéon , ou le Louvre : l'air de grandeur et d'opulence, un ensemble majestueux, un dessin vaste, une exécution à laquelle a du présider une intelligence puissante, l'homme agrandi dans son ouvrage, l'art rassemblant toutes ses forces pour lutter contre la nature, et surmontant tous les obstacles qu'elle opposait à ses efforts; les prodiges des mécaniques étalés à nos yeux dans la coupe des pierres, dans l'élévation des colonnes et des corniches , dans la suspension de ces voûtes , dans l'équilibre de ces masses dont le poids nous effraie et dont la hauteur nous étonne; ce grand spectacle enfin nous frappe , nous nous écrions , Cela est beau! La réflexion vient ensuite : elle examine les détails, elle éclaire le sentiment, mais

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elle ne le détruit pas. Nous convenons des défauts qu'elle observe ; nous avouons que la façade du Panthéon manque de symétrie, que les différents corps du Louvre manquent d'ensemble et d'unité. Plus régulier, cela serait plus beau sans doute. Mais qu'est-ce que cela signifie? Que notre admiration , déjà excitée par la force de l'art et sa magnificence , serait à son comble si l'intelligence y régnait au même degré.

Je ne dis pas qu'un édifice où les forces de l'art et ses richesses seraient prodiguées , fût beau s'il était monstrueux, ou bizarrement composé. L'intelligence y peut manquer au point que le sentiment de beauté soit détruit par l'efFet choquant du 'désordre : car il, n'en est pas ici de l'art comme de la nature. Nous supposons à celle-ci des intentions mystérieuses : accoutumés à ne pas pénétrer la profondeur de ses desseins , lors même qu^elle nous paraît aveugle ou folle , nous la supposons éclairée et sage ; et pourvu que dans ses caprices et dans ses écarts elle soit riche et forte , nous la trouverons belle ; au lieu qu'en interrogeant l'art , nous lui demanderons pourquoi , à quel usage, il a prodigué ses richesses ou épuisé ses efforts. Mais en cela même nous sommes peu sévères; et pourvu qu^à l'impression de grandeur se joigne l'apparence de l'ordre , c'en est assez : la force et la richesse sont , du côté de l'art , les premières sources du beau.

Du reste , il ne faut pas confondre l'idée de force avec celle d'efFort : rien au monde n'est plus contraire. Moins il paraît d'effort , plus on . croit voir de force ; et c'est pourquoi la lég-èreté , la grâce , l'élégance , l'air de facilité , d'aisance dans les grandes choses , sont autant de traits de beauté.

Il ne faut pas non plus confondre une vaine ostentation avec une sage magnificence : celle-ci donne à chaque chose la richesse qui lui convient ; celle-là s'empresse à montrer tout le peu qu'elle a de richesses, sans discernement ni réserve, et dans sa prodigalité décèle son épuisement.

Ces colifichets dont l'architecture gothique est chargée, ressemblent aux colliers et aux bracelets qu'un mauvais peintre avait mis aux Grâces. Ce n'est point là de la richesse , c'est de l'indigente vanité. Ce qui est riche en architecture, c'est le mélange harmonieux des formes , des saillies , et des contours; c'est une symétrie en grand, mêlée de variété ; c'est cette belle toufFe d'acanthe qui entoure le vase de Callimaque ; c'est une frise, où rampe une vigne abondante , ou qu'embrasse un faisceau de cliêne ou de laurier. Ainsi l'air de simplicité et d'économie ajoute à l'idée de force et de richesse , parce qu'il en exclut l'idée d'effort et d'épuisement. Il donne encore aux ouvrages de l'art , comme aux effets de la nature , le caractère d'intelligence. Un amas d'ornements confus

DE LITTÉRATURE. SSj

ne peut avoir de raison apparente; une variété bizarre , et sans rapport ni symétrie , comme dans l'arabesque ou dans le goût chinois, n'annonce aucun dessein.

L'intention d'un ouvrage, pour être sentie, doit être simple : et indépendamment de l'harmonie , qui plaît aux jeux comme à l'oreille sans qu'on en sache la raison, une discordance sensible entre les parties d'un édifice, annonce dans l'artiste du délire et non du génie. Ce que nous admirons dans un beau dessin , c'est cette imagination réglée et féconde, qui conçoit un ensemble vaste , et le réduit à l'unité.

On voit par -là rentrer dans l'idée du beau celle de régularité, d'ordre, de symétrie, d'unité, de proportion , de rapports , de convenances , d'harmonie; mais on voit aussi qu'elles ne sont relatives qu'à l'intelligence , qui n'est pas la seule ni la première cause de l'admiration que le beau nous a fait éprouver.

Ce que j'ai dit de l'architecture doit s'appliquer à l'éloquence, à la musique, à tous les arts qui déploient de grandes forces et de prodigieux moyens. Qu'un orateur, par la puissance delà parole, bouleverse tous les esprits, remplisse tous les cœurs de la passion qui l'anime , entraîne tout un peuple , l'irrite , le soulève , l'arme et le désarme à son gré; voilà, dans le génie et dans î'art , une force qui nous étonne, une industrie qui nous confond. Qu'un musicien , par le

Élcm. de Littér. l. ^^

charme des sons , produise des effets semblables ; l'empire que son art lui donne sur nos sens , nous paraît tenir du prodige; et de là cette admiration dont les Grecs étaient transportés aux chants d'Epiménide ou de Tyrtée , et que les beautés de leur art nous font éprouver quelquefois.

Si au contraire l'impression est trop faible , quoique très agréable, pour exciter en nous ce ravissement, ce transport, comme il arrive dans les morceaux d'un genre tempéré , nous donnons des éloges au talent de l'artiste et au doux prestige de l'art; mais ces éloges ne sont pas le cri d'admiration qu'excite en nous un trait sublime , un coup de force et de génie.

Passons aux arts d'imitation. Ceux-ci ont deux grandes idées à donner, au lieu d'une; celle de la nature imitée , et celle du génie imitateur.

En sculpture, l'Apollon, l'Hercule, l'Antinoiis, le Gladiateur, la Vénus, la Diane antique; en peinture, les tableaux de Raphaël, du Corrège , et du Guide , réunissent les deux beautés. Il en est de même en poésie , quand la nature du côté du modèle , et l'imitation du côté de l'art , portent le caractère de force ^ de richesse, ou d'intelligence , au plus haut degré. On a dit à la fois , du modèle et de l'imitation : Cela est beau ! et l'étonnement se partage entre les prodiges de l'art et les prodiges de la nature.

On doit se rappeler ce que nous avons dit du

/ DE LITTERATURE. Sog

heau morat : la force en fait le caractère. Ainsi , le crime même tient du caractère du beau , lors- (ju'il suppose dans l'ame une vigueur, un courage, une audace, une profondeur , une élévation qui nous frappe d'étonnement et de terreur. C'est ainsi que le rôle de Cléopatre dans Rodogiine , et celui de Mahomet, sont beaux , considérés dans la nature , abstraction faite du génie du peintre et de la beauté au pinceau.

Une idée inséparable de celle du beau moral et physique , est celle de la liberté , parce que le premier usage que la nature fait de ses forces , est de se rendre libre. Tout ce qui sent l'esclavage, même dans Xe"^ choses inanimées, a je ne sais quoi de triste et de rampant, qui l'obscurcit et le dégrade. La mode, l'opinion, l'habitude ont beau vouloir altérer en nous ce sentiment inné , ce goût dominant de l'indépendance ; la nature à nos yeux n'a toute sa grandeur , toute sa majesté, qu'autant qu'elle est libre , ou qu'elle semble l'être. Recueillez les voix sur la comparaison d'un parc magnifique et d'une belle forêt : l'un est la prison du luxe , de la mollesse et de l'ennui ; l'autre est l'asile de la méditation vagabonde, de la haute contemplation , et du sublime enthousiasme. En voyant les eaux captives baigner servilement les marbres de Versailles , et les eaux bondissantes de Vaucluse se précipiter à travers les rochers, ont dit également : Cela est beau! Mais on le dit des efforts de l'art , et on le sent

Dii-O ÉLÉMENTS

des jeux de la nature]: aussi l'art qui l'assujettit , fait-il l'impossible pour nous cacher les entraves qu'il lui donne ; et dans la nature livrée à ellemême , le peintre et le poète se gardent bien d'imiter les accidents où l'on peut soupçonner quelques traces de servitude.

L'excellence de l'art, dans le moral comme dans le physique, est de surpasser la nature, de mettre plus d'intelligence dans l'ordonnance de ses tableaux , plus de richesse dans les détails , plus de grandeur dans le dessin , plus d'énergie dans l'expression , plus de force dans les effets , enfin plus de beauté dans la fiction qu'il n'y en eut jamais dans la réalité. Le plus beau phénomène de la nature , c'est le combat des passions ; parce qu'il développe les grands ressorts de l'ame, et qu'elle-même ne reconnaît toutes ses forces que dans ces violents orages qui s'élèvent au fond du cœur. Aussi la poésie en a-t-elle tiré ses peintures les plus sublimes : on voit même que , pour ajouter à la beauté physique , elle a tout aninlé , tout passionné dans ses tableaux ; et c'est à quoi le merveilleux a grandement contribué.

Voyez combien les accidents les plus terribles de la nature , les tempêtes , les volcans , la foudre , sont plus formidables encore dans les fictions des poètes. Voyez la terreur que porte aux eniérs un coup du trident de Neptune; l'efFroi qu'inspire aux vents , déchaînés par Eole , la me-

nace du dieu des mers ; le trouble que Typhée , en soulevant l'Etna , \ient de répandre chez les morts ; et l'effroi qu'inspire la foudre dans la main redoutable de Jupiter tonnant du haut des cieux.

Quand le génie, au lieu d'agrandir la nature, l'enrichit de nouveaux détails; ces traits choisis et variés , ces couleurs si brillantes et si bien assorties, ces tableaux frappants et divers font voir, en un moment et comme en un seul point , tant d'activité , d'abondance , de force , et de fécondité dans la cause qui les produit, que la magnificence de ce grand spectacle nous jette dans l'étonnement; mais l'admiration se partage inégalement entre le peintre et le modèle , selon que l'impression du beau se réfléchit plus ou moins sur l'artiste ou sur son objet , et que le travail nous semble plus ou moins au-dessus ou au-dessous de la matière.

En imitant la belle nature, souvent l'art ne peut l'égaler; mais de la beauté du modèle et du mérite encore prodigieux d'en avoir approché , résulte en nous le sentiment du beau. Ainsi, lorsque le pinceau de Claude Lorrain ou de Vernet a dérobé au soleil sa lumière, qu'il a peint le vague de l'air, ou la fluidité de l'eau; lorsque , dans un tableau de Van-Hujsum , nous croyons voir, sur le duvet des fleurs, rouler des perles de rosée , que l'ambre du raisin , l'incarnat de la rose y brille presque en sa fraîcheur; nous jouis-

sons avec délices, et de la beuiué àe l'objet , et du prestige de l'imitation.

La vérité de l'expression , quand elle est vive et qu'on suppose une grande difficulté à l'avoir saisie , fait dire encore de l'imitation qu'elle est belle , quoique le modèle ne soit pas beau. Mais si l'objet nous semble , ou trop facile à peindre , ou indigne d'être imité, le mépris, le dégoût, s'en mêlent; le succès même du talent prodigué ne nous touche point : et tandis que le pinceau minutieux de Girard Dow nous fait compter les poils du lièvre, sans nous causer aucune émotion; le crayon de Rapliaël , en indiquant d'un trait une belle attitude, un grand caractère de tête, nous jette dans le ravissement.

Il en est de la poésie comme de la peinture ; quel effet se promet un pénible écrivain , qui pâlit à copier fidèlement une nature aussi froide que lui? Mais que le modèle soit digne des efforts de l'art , et que ces efforts soient heureux ; les deux beautés se réunissent , et l'admiration est au comble. L'ouvrage même peut être beau, sans que l'objet le soit, si l'intention est grande et le but important ; c'est ce qui élève la comédie au rang des plus beaux poèmes , et ce qui mérite à l'apologue ce sentiment d'admiration que le beau seul obtient de nous.

Que Molière veuille arracher le masque à l'hypocrisie ; qu'il veuille lancer sur le théâtre un censeur âpre et vigoureux des vices criants de

son siècle; que La Fontaine, sous l'appât d'une poésie attrayante, veuille faire goûter aux hommes la sagesse et la vérité ; et que l'un et l'autre aient choisi dans la nature les plus ingénieux moyens de produire ces grands effets; tout occupés du prodige de l'art et du mérite de l'artiste, nous nous écrions : Cela est beau! et notre admiration se mesure aux difficultés que l'artiste a dû vaincre , et à la force de génie qu'il a fallu pour les surmonter.

De là vient que , dans un poème , des vers où l'énergie , la précision , l'élégance , le coloris et l'harmonie se réunissent sans effort, sont une beauté de plus, et une beauté à' diUidx\\, plus frappante , qu'on sent mieux l'extrême difficulté de captiver ainsi la langue et de la plier à son gré.

De là vient aussi que , si l'art veut s'aider de moyens naturels pour faire son illusion et potJr produire ses effets, il retranche de ses beautés ^ de son mérite et de sa gloire. Qu'un décorateur emploie réellement de l'eau pour imiter une cascade , l'art n'est plus rien ; je vois la nature en petit , et chétivement présentée ; mais qu'avec un pinceau ou les plis d'une gaze , on me représente la chute des eaux de Tivoli , ou les cataractes du Nil , la distance prodigieuse du moyen à l'effet m'étonne et me transporte de plaisir.

Il en est de même de l'éloquence. 11 y a de l'adresse, sans doute, à présenter à ses juges les enfants d'un homme accusé, pour lequel on de-

mande grâce , ou à dévoiler à leurs yeux les charmes d'une belle femme qu'ils allaient condamner et qu'on vent faire absoudre; mais cet art est celui d'un adroit corrupteur , ou d'un solliciteur habile; ce n'est point l'art d'un orateur. Les dernières paroles de César , répétées au peuple romain, sont un trait d'éloquence de la plus rare beauté ; sa robe ensanglantée, déployée sur la tribune, n'est rien qu'un heureux artifice. A ne comparer que les effets , un charlatan l'emportera sur l'orateur le plus éloquent : mais le premier emploie des moyens matériels, et c'est par les sens qu'il nous frappe ; le second n'emploie que la puissance du sentiment et de la raison , c'est l'ame et l'esprit qu'il entraîne ; et si on ne dit jamais du charlatan , qu'il fait de belles choses , quoiqu'il opère de grands effets , c'est que ses moyens trop faciles n'annoncent, du côté de l'art et du génie , aucun des caractères qui distinguent le beau; tandis que les moyens de l'orateur , réduits au charme de la parole , annoncent la force et le pouvoir d'une ame qui maîtrise toutes les âmes par l'ascendant de la pensée , ascendant merveilleux , et l'un des phénomènes les plus frappants de la nature.

Le pathétique, ou l'expression de la souffrance, n'est pas une belle chose dans son modèle. La douleur d'Hécube , les frayeurs de Mérope , les tourments de Philoctète , le malheur d'OEdipe ou d'Oreste , n'ont rien de beau dans la réalité ;

Di: LITTÉRATURE. 5^5

et c'est peut-être ce qu'il y a de plus beau dans l'imitation : beauté d'effet, prodige de l'art, de se pénétrer avec tant de force des sentiments d'un malheureux, qu'en l'exposant aux yeux de l'imagination , on produise le même effet que s'il était présent lui-même, et que, par la force de l'illusion on émeuve les cœurs , on ^^ache les larmes , on remplisse tous les esprits de compassion ou de terreur.

Ainsi , soit dans la nature , soit dans les arts , soit dans les effets qui résultent de l'alliance et de l'accord de l'art avec la nature , rien n'est beau que ce qui annonce, dans un degré qui nous étonne , la force, la richesse, ou X intelligence, de l'une ou l'autre de ces deux causes , ou de toutes deux à la fois.

On peut dire qu'il y a du vague dans les caractères que nous donnons au beau. Mais il j a aussi du vague dans l'opinion qu'on y attache : l'idée en est souvent factice, et le sentiment relatif à l'haLitude et au préjugé. Par exemple, la même couleur qui est riche et belle aux yeux d'une classe d'hommes , n'est pas telle aux yeux d'une autre classe, par la seule raison que la teinture en est commune et de vil prix. Pourquoi ne dit-on pas du lever du soleil , ou de son coucher, qu'il est beau quand le ciel est pur et serein? et pourquoi le dit -on, lorsque sur l'horizon il se rencontre des nuages sur lesquels il semble répandre la pourpre et l'or? C'est que

l'or et la pourpre sont dans nos mains des choses précieases ; qu'à leur richesse , nous avons attaché le sentiment du beau par excellence ; et qu'en les voyant briller d'un éclat merveilleux sur les nuages que le soleil colore , nous les comparons à ce que l'industrie, le luxe et la magnificence offrent de plus riche à nos yeux. A des idées invariables , il faut des caractères fixes ; mais à des idées changeantes, il faut des caractères susceptibles, comme elles, des variations de la mode et des caprices de l'imagination.

Au reste , mon opinion sur le heau se trouve appuyée, en quelque sorte, de l'autorité de Cicéron. « La nature , dit-il , a fait les choses de manière que , dans tout ce qui porte avec soi une très grande utilité , on reconnaît aussi un grand caractère de dignité ou de beauté : « Ut ea qiiœ maximam utilitalem m se continerent , eadem haberent plurimum Del dignitatis vel sœpe etiam Tenustatis. Et cet accord , il le remarque dans l'ordre de l'univers , dans la forme arrondie des cieux, dans la stabilité de la terre, placée et suspendue au centre des sphères célestes, dans les révolutions du soleil, dans celles des planètes autour de notre globe, dans la structure des animaux , dans l'organisation des plan les , enfin dans les grands ouvrages de l'industrie humaine; comme dans la construction d'un navire, dans l'architecture d'un temple. « Dans ce temple, ditil , la majesté a été la suite de l'utilité; et ces

D J3 LITTÉR ATU RE. 'h[\']

deux caractères se sont liés de sorte que , si l'on imagine un Capitole situé dans le ciel, au-dessus des nuages, il n'aura aucune majesté, à moins qu'il ne soit couronné de ce faîte qu'on n'inventa que pour l'écoulement des pluies : Nmn quiim esset habita ratioy quemadmoduni ex iitraqiie tecli parte aqua delaberetur, utilitatem tenipll fastigii dignitas consequuta est : ut , etiamsi in cœlo capitolium statueretur iibi iniber esse non posset y nullam sine f asti gio dignitatem habituriun esse videatur. De Orat. 13.

Je ne m'engage point à vérifier , dans ses détails, la pensée de ce grand liomme , il me suffira d'observer que ce qu'il appelle utilité dans les ouvrages de la nature et dans les productions des arts, c'est ce que j'appelle intelligence, c'està-dire , sagesse d'intention et ordonnance de dessin.

Bergeries. C'est le nom qu'on a donné à quelques pièces de poésie et de musique d'un goût champêtre.

Avant qu'on eût , en France, l'idée de la bonne comédie, on donnait au théâtre, sous le nom de Pastorales y des romans compliqués , insipides et froids; et pendant quarante ans, on ne fit que traduire sur la scène , en méchants vers , la fade prose de d'Urfé. Racan , à l'exemple de Hardi, composa un de ces drames, lequel d'abord eut pour titre Arténice , et qui depuis a été connu

SOUS le nom des Bergeries de Racan. L'intrigue de ce poème, chargée d'incidents et dénuée de vraisemblance , réunit tous les moyens de l'éloquence pathétique, et annonce les situations de la tragédie la plus terrible: avec tout cela rien n'est plus froid. Ce sont les mœurs des bergers que Racan a voulu y peindre ; et on y voit des noirceurs dignes de la cour la plus raffinée et la plus corrompue ; un amant qui , pour rendre son rival odieux , se rend plus odieux lui-même ; un devin fourbe et scélérat, pour le plaisir de l'être; un druide fanatique et impitoyable; en un mot , rien de plus tragique, et rien de moins intéressant. Cependant , à la faveur d'un peu d'élégance , mérite rare dans ce temps - là , et que Racan devait aux leçons de Malherbe, ce poème eut le plus grand succès , et fit la gloire de son auteur. Les bergeries^ ou pastorales , peuvent être intéressantes ; mais par d'autres moyens. Ces moyens sont dans la nature: partout où il y a des pères, des mères, des enfants^ des époux, exposés aux accidents de la vie , aux dangers , aux inquiétudes , aux malheurs attachés à leur condition , leur sensibilité peut être mise aux épreuves de la crainte et de la douleur. Ainsi le genre pastoral peut être touchant ; mais il sera faiblement comique, parce que le comique porte sur le ridicule et sur les travers de la vanité, et que ce n'est pas chez les bergers que la vanité domine. Leur ignorance même et leur sottise n'a rien de

bien risible , parce qu'elle est naturelle et naïve, et qu'elle n'est point en contraste avec de fausses prétentions. Il serait donc possible absolument que , sans sortir du genre pastoral , on lit des tragédies ; mais avec de simples bergers , on ne fera point des comédies; et \e?> Bei-geries de Racan , que l'on donne pour exemple de la comédie pastorale , ne sont rien moins, comme on vient de le voir. Le pastoral, qui n'est point pathétique , ne se peut soutenir qu'autant qu'il est gracieux et riant, ou d'une aménité touchante; mais sa faiblesse alors ne comporte pas une longue action : VAminte et le Pastor Fido, ou toutes les grâces de la poésie et son coloris le plus brillant sont emplovés, prouvent eux-mêmes que ce genre n'est pas assez théâtral pour occuper longtemps la scène ; il manque de chaleur; et la chaleur est l'ame de la poésie dramatique. Les Italiens , dans la pastorale , ont employé les chœurs à la manière des anciens ; et c'est là qu'ils sont naturellement placés, par la raison que, dans les assemblées, les jeux, les fêtes des bergers, le chant fut toujours en usage, et qu'il j vient comme de lui-même. Le chœur du premier acte de VAminte j

O bella cta del' oro !

est un modèle dans ce genre. Voyez Eglogue.

BiENsÉATN^CEs. Daus l'imitalion poétiquc, lescon-

o5o ÉLÉMENTS

venances et les bienséances ne sont pas précisément la même chose : les convenances sont relatives aux personnages ; les bienséances sont plus particulièrement relatives aux spectateurs ; les unes regardent les usages , les mœurs du temps et du lieu de l'action ; les autres regardent l'opinion et les mœurs du pays et du siècle où l'action est représentée. Lorsqu'on a fait parler et agir un personnage comme il aurait agi et parlé dans son temps , on a observé les convenances : mais si les mœurs de ce temps-là étaient choquantes pour le nôtre, en les peignant sans les adoucir, on aura manqué aux bienséances; et si une imitation trop fidèle blesse , non - seulement la délicatesse , mais la pudeur , on aura manqué à la décence. Ainsi , pour mieux observer la décence et les bienséances actuelles, on est souvent obligé de s'éloigner des convenances , en altérant la vérité. Celle-ci est toujours la même, et les convenances sont invariables dans leur rapport avec elle : mais les bienséances varient selon les lieux et les temps; on en voit la preuve frappante dans l'histoire de notre théâtre.

Il fut un temps où, sur la scène française , les amantes et les princesses même déclaraient leur passion avec une liberté, souvent avec une licence qui révolterait aujourd'hui tout le monde. L'action n'était pas plus décente que les paroles. Des baisers fréquents, dérobés, faisaient le comique de la scène. Dans le Clitandre de Cor-

DE LITTÉRATURE. 35l

neille , Caliste allait trouver au lit son amant Rosidor. Dans la Céliante de Rotrou , Nise était couchée, et Pampliile allait la surprendre; et le public était témoin de cet amoureux téte-à-lête. Rien n'était pins commun que de tels rendez-vous ; et la tragédie ne violait pas moins toutes les hieiiséances que la comédie. Vojez dans VHistoire du Théâtre Français, tom. 3, ann. i58o, la scène de Cl} temnestre avec sa nourrice :

Eh bien ! ce beau palais sera-ce une prison? Perdrai-je de mes ans, sans plaisir , la saison? Il faudra que toujours je bourreile mon ame. Sans jouir, comme il fait, de la cyprine flamme ! Egisthe , mon souci , plantera le premier Sur son front^ etc.

Voyez dans VAgamemiioii de Rrissette , ce dialogue entre Electre et sa mère :

électr e.

C'est chose fort st^ante, En la maia d'une femme une dague sanglante !

CL YTEMN ESTRE.

Babouine, oses-tu bien t'accomparer à nous?

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