ÉPIGRAMME
du madrigal , qui ne déguise rien, mais qui tout naturellement à l'air de ce qu'il est, galant, délicat, ingénieux; et qui, lors même qu'il est fin, ne dissimule point l'intention de l'être. Le même sujet traité des deux façons va faire sentir ces nuances.
Amour trouva celle qui m'est amère ; Et j'y étais, j'en sais bien mieux le conte. Bonjour, dit-il, bonjour, Vénus, ma mère; Puis tout à coup il voit qu'il se mécompte, Dont la rougeur au visage lui monte, D'avoir failli honteux Dieu sait combien ! Non, non, Amour, ce dis-je, n'ayez honte : Plus clairvoyants que vous s'y trompent bien.
(Marot. )
C'est là , ce me semble , le sel le plus fin , le plus délicat de Vépigr anime, mais sous une apparence de simplicité qui le rend plus piquant encore. Voici au contraire le tour galant et spirituel du madrigal :
L'autre jourTenfant de Cytlière, Sous une treille à demi gris, Disait , en parlant à sa mère :
Je bois à toi, ma chère Iris.
Vénus le regarde eu colère.
Maman, calmez votre courroux :
Si je vous prends pour ma bergère, J'ai pris cent fois Iris pour vous.
Mais, sans même employer la dissimulation, Vépigramme a souvent, dans l'adresse du tour et dans la finesse du trait , le moyen de causer une surprise agréable. Marot me semble à cet égard le plus ingénieux des poètes épigrammatiqiœs , tant par !a singularité que par la variété de ses petits desseins :
Anne, ma sœur, d'où me vient le songer Qui, toute nuit, par devers vous me mène? Quel nouvel hôte est venu se loger Dedans mon cœur, et toujours s'y pourmcne ^ Certes je crois , et ma foi n'est pas vaine Que c'est un dieu. Me vient-il consoler .=»
80 ÉLIÉMENTS DE LITTÉRATURE.
Ah ! c'est l'Amour ; je le sens bien voler. Anne, ma sœur, vous l'avez fait mon hôte; Et le sera, me dût-il affoler, Si celle-là qui l'y mit ne l'en ôle.
Dès que m'amie est un jour sans me voir, Elle me dit que j'en ai tardé quatre.
Tardant deux jours, elle dit nem'avoir Vu de quatorze, et n'en veut rien rabattre ; Mais pour l'ardeur de mon amour abattre, De ne la voir j'ai raison apparente : Voyez, amants, notre amour différente :
Languir la fais quand suis loin de ses yeux; Mourir me fait quand je la vois présente : Jugez lequel vous semble aimer le mieux.
Voilà des modèles de la grâce la plus naïve et du naturel le plus fin ; et c'est encore ce tour de finesse et de naïveté piquante qui aiguise en épigramme un madrigal, qui sans cela ne serait que galant :
Qui cuiderait déguiser Isabeau
D'un simple habit, ce serait grand simplesse;
Car au visage a ne sais quoi de beau
Qui fait juger toujours qu'elle est princesse.
Soit en habit de chambrière ou maîtresse,
Soit en drap d'or entier ou découpé,
Soit son gent corps de toile enveloppé ,
Toujours sera sa beauté maintenue;
Mais il me semble (ou je suis bien trompé)
Qu'elle serait plus belle toute nue.
Cependant Y épigramme va souvent à son but avec tant de vitesse , que le mot suit immédiatement l'énoncé , de manière que la flèche part aussitôt que l'arc est tendu :
Semper pauper eris, si pauper es, jEmiliane : Dantur opes nullis nunc, nisi div'Uihus. ( Mart. )
Dimldium donare Lïno quam credere totum
Qui mavult, mavuU perdere dimidium. ( Mart. )
Alors le trait n'est imprévu que par sa singularité ou par sa subtilité même.
ÉPIGBAMME. 81
Mais ce que Vépigramme a de piquant n'est pas toujours un trait d'esprit du poète ; c'est bien souvent un mot cité au bout d'un petit conte ; et ce mot , au lieu d'être spirituel , est quelquefois une bêtise , mais une bêtise plaisante :
Offrez à Dieu votre incrédulité ,
ou une naïveté risible, comme de la jeune épousée :
Je ne vous ai pas mords aussi ;
ou du paysan à l'homme de cour :
C'est que je les faisons nous-mêmes;
OU du cordelier de Rousseau :
J'aimerais mieux pour le bien de mon âme, etc. ;
ou de ce juge qu'étourdissait le bruit :
Huissier, qu'on fasse silence, Dit en tenant audience Un président de Bauge :
C'est un bruit à tête fendre.
Nous avons déjà jugé Dix causes sans les entendre.
Lorsque Vépigramme n'est qu'un trait de satire générale et sans allusion, elle est innocente :
A voir la splendeur peu commune Dont un faquin est revêtu, Dirait-on pas que la fortime Veut faire enrager la vertu?
Lorsqu'elle est personnelle et ne fait que pincer le ridicule, elle est encore permise , surtout si on ne l'emploie qu'en arme défensive ; car c'est l'aiguillon de l'abeille.
Lorsqu'elle est mordante il est rare qu'elle ne soit pas odieuse ; et si à la diffamation elle joint la calomnie , elle est atroce. L'écrivain qui en fait son talent ressemble trop à un chien enragé pour ne pas mériter d'être traité de même.
Autant le talent de tourner une épigramme injurieuse est commun, vil et méprisable ; autant celui de rendre un éloge piquant,
82 ÉLÉMENTS DE LITTÉRATUBE.
par un tour éplg rammatique ^ est rare , exquis et précieux. Uu chef-d'œuvre eu ce genre est cette épigramme grecque, si bien traduite par Voltaire :
Oui, je me montrai toute nue Au dieu Mars, au bel Adonis, A Vulcain même, et j'en rougis ; Mais Praxitèle ! oii m'a-til vue !
Le plus naturel, le plus naïf denos poètes en ce genre, et parlà même celui de tous qui a mis le plus de sel et de finesse dans la louange , c'est encore le vieux Marot. Ce n'est pas qu'il ait fait un grand nombre de ces épigrammes heureuses ; mais lorsqu'il y réussit-, il y excelle ; et lors même qu'il ne satisfait pas un goût délicat, il l'éclairé, en indiquant toujours comment on fera mieux que lui.
Une allusion juste , amenée par la ressemblance des noms , est dans le style une grâce de plus, surtout dans V épigramme :
Ce plaisant val que l'on nommait Tempe,
Dont mainte histoire est encore embellie,
Arrosé d'eau, si doux, siattrempé,
Sachez que plus il n'est en Thessalie :
Jupiter roi, qui les cœurs gagne et lie,
L'a de Thessale en France remué,
Et quelque peu son nom propre mué ;
Car, pour Tempe, veut qu'Estampes s'appelle.
Ainsi lui plaît, ainsi l'a situé,
Pour y loger de France la plus belle.
Et quoiqu'un simple jeu de mots ne soit jamais qu'un badinage assez frivole , il me semble que dans V épigramme il est permis plus que partout ailleurs, s'il est aussi joliment employé que dans celle-ci , pour une demoiselle qui s'appelait la Roue :
Peintres experts, votre façon commune Changer vous faut, plutôt bui que demain : Ne peignez plus une roue à fortune; Elle a d'Amour pris le dard inhumain.
Amour aussi a pris la roue en main.
Et des mortels par ce moyen se joue.