‹ Éléments de littératureChapitre 24 sur 50 · FAMILIER · texte numérisé non relu

FAMILIER

peuple et celui d'un monde cultivé et poli. C'est du premier qu'est pris le style bas; c'est du second qu'est pris le style /a- 7}iilie}' noble, au-dessus duquel sont les différents tons du style élevé, depuis le ton sévère et majestueux de l'histoire,, jusqu'au ton exalté de l'épopée , et jusqu'au ton prophétique de l'ode.

Entre le populaire et l'héroïque, entre le bas et le sublime, il y a celte ressemblance , que l'un et l'autre abondent en expressions figurées, hyperboliques, pleines de force et de chaleur; parce que le langage passionné du bas peuple , comme celui des héros, est l'expression immodérée ou des mouvements de l'âme, ou des impressions faites sur l'imagination. Du côté du peuple, la nature est franche et libre; du côté des héros, elle est fière et hardie : ainsi l'homme inculte et grossier, l'homme altier et indépendant , laissent aller leur pensée et leur âme ; l'un , parce qu'il ignore la mesure prescrite par l'usage et les convenances; et l'autre , parce qu'il dédaigne et néglige de la garder.

Entre ces deux extrêmes, le langage familier noble tient le milieu; et c'est à lui qu'appartiennent les ménagements, les réserves , les détours du sentiment et de la pensée , les demi-teintes, les nuances, les reflets de l'expression.

Dans le commerce d'un monde poli jusqu'au raffinement, où il ne s'agit pas d'instruire, d'étonner, d'émouvoir, mais de flatter, de plaire et de séduire ; où la persuasion doit être insinuante, la raison modeste, la passion retenue et déguisée; où toutes les rivalités de l'amour-propre s'observent réciproquement, et sont comme sur le qui cive; où les combats d'opinions et d'affections personnelles se passent en légères atteintes et à la pointe de l'esprit; où l'arme de la raillerie et de la médisance est, comme les flèches des sauvages, souvent trempée dans du poison , mais si subtilement aiguisée que la piqûre en est imperceptible; dans ce monde, dis-je, le langage usuel doit être rempli de finesses, d'allusions, d'expressions à double face, de tours adroits, de traits délicats ou subtils ; et plus il y a de société et de communication entre les esprits, plus la galanterie et le point-d'honneur ont rendu la politesse recommandable, et plus aussi la langue sociale doit être maniée et façonnée par l'usage.

Il s'ensuit , V que dans aucun pays du monde le langage

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familier noble ne doit être plus cultivé, plus élégant, que parmi nous;

T Que dans les ouvrages destinés à instruire et à plaire , c'est le style qui convient le mieux ; parce qu'il est le plus insinuant , le plus séduisant pour Tamour-propre , et qu'il a toutes les adresses dont il faut user avec des hommes vains, soit pour adoucir la censure, soit pour assaisonner la louange, soit pour déguiser la leçon;

3° Que dans les ouvrages de ce genre les femmes doivent exceller , parce que dans la lice de la conversation elles sont sans cesse exercées aux artifices de la parole ; que la surveillance réciproque de leur malice et de leurs jalousies doit les rendre plus attentives à choisir, à placer les mots; que l'une de leurs grâces est celle du langage , et qu'un désir inné de plaire leur défend de la négliger; que faibles, elles ont besoin d'adresse, et quelquefois de ruse; qu'il ne leur est permis de se montrer sensibles qu'avec délicatesse , instruites qu'avec modestie , passionnées qu'avec pudeur , malicieuses qu'avec l'air d'un badinage innocent et léger; qu'ainsi leur sincérité même est toujours accompagnée d'un peu de dissimulation; et qu'enfin ambitieuses de dominer par la persuasion, leur naturel les porte dès l'enfance à en étudier tous les moyens : de là sur nous leur avantage pour la facilité , la grâce , la légèreté , l'élégance , les nuances fines ou délicates du style, soit dans leurs lettres, soit dans les ouvrages d'agrément qui sont les fruits de leurs loisirs;

4° Que dans les compositions d'un style relevé, comme dans la poésie héroïque et dans la plus haute éloquence , un art essentiel à l'écrivain est de savoir du moins entremêler quelques traits du familier noble, de le choisir avec goût, et de le placer à propos. Ce mélange a trois avantages : l'un, de détendre le haut style, de l'assouplir, d'en varier les tons, sans quoi il serait roide , guindé et monotone ; l'autre , de lui donner un air de naturel et de vérité ; car si jamais le héros qu'on nous fait entendre ne parle comme nous, si jamais l'orateur ne prend notre langage , nous admirerons peut-être l'art de l'orateur et du poète, mais nous ne l'oublierons jamais; et l'art doit se faire oublier. Un troisième avantage de ce mélange du

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