FAMILIER
familier et du sublime est de prêter à celui-ci des nuances qu'il n'aurait pas ; son caractère est l'élévation, la majesté , la force, la hardiesse des figures, Téclat des images, la véhémence et la rapidité des mouvements; mais les souplesses de l'expression, ses délicatesses , ses demi-jours , sont du langage/awi27/er; et c'est de là que le poète et l'orateur doivent les prendre : Racine, Bossuet , Massillon , n'y manquent jamais. Quelquefois même l'expression d'usage est la plus énergique ; elle est sublime dans sa simplicité; et une image, une métaphore, une hyperbole , un mot étrange ou pris de loin , gâterait tout. Madame se meurt, madame est morte :
Je ne t'ai point aimé, cruel! qn'ai-je donc fait? Quand vous me haïriez, je ne m'en plaindrais pas.
Voilà l'expression naturelle, et on le dirait de même ssns étude et sans art.
Il est bien vrai que dans le langage de la conversation tout n'est pas digne de passer dans le style sublime; mais à cet égard le goût consiste à n'être ni trop indulgent ni trop sévère dans le choix. Il est bien vrai aussi qu'après s'être rapproché du ton de la conversation, l'orateur et le poète doivent se relever; mais c'est en cela que consistent ces belles ondulations du style qui , <îomme je l'ai dit, lui doiment de la souplesse, de la variété et du naturel , sans en dégrader la majesté ; car la dignité du langage , comme celle de la personne , consiste à savoir s'abaisser avec noblesse, et se relever sans orgueil.
L'art d'enchâsser les mots fa mUlers dans le style noble est non-seulement l'art de les associer, comme je l'ai dit souvent, avec des mots qui les relèvent, mais de les placer de manière que ni l'esprit ni l'oreille ne s'y reposent, lien est de la construction du langage ( qu'on me pardonne la comparaison) comme de celle de ces murs dont les faces présentent des pierres artistement taillées , et dont les milieux sont remplis d'une pierre bruteet commune. Or les endroits ostensibles du style, comme Cicéron nous l'enseigne , sont le début, les repos , et surtout la clôture des périodes. C'est là que les mots nobles et d'appareil ■doivent être placés ; et dans les intervalles , les motsfamiliers et
communs. Quelques exemples feront sentir cette industrie du langage. On lit dans V Jf halle de Racine :
Où courez-vous ainsi, tout pâle et hors d'haleine .? Je commence à voir clair dans cet avis des cieux. Eh quoi ! vous n'avez point de passe-temps plus doux? Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
et rien de tout cela ne blesse; mais supposons que le poëte eût dit:
Où. courez-vous ainsi hors d'haleine et tout pâle? Dans cet avis des cieux je commence à voir clair. Eh quoi! vous n'avez point de plus doux passe-temps? Des lambeaux que des chiens se disputaient entre eux.
Ces mots fout pâle, voir clair, passe-temps eX chiens , mis en évidence au repos du vers et à l'endroit sensible pour l'oreille, auraient été insoutenables.
Des caractères propres au style Jamilier on doit inférer que les ouvrages bien écrits dans ce style sont les plus difficiles à traduire, qu'il est même impossible qu'ils passent d'une langue à une autre sans une extrême altération ; et la raison en est sensible. Le haut style est partout le même , parce qu'il est partout étranger à l'usage , et qa il est pris dans l'analogie des images avec les idées , laquelle est à peu près la même dans tous les pays et dans tous les temps : au lieu que les propriétés, les singularités, les finesses, les grâces, les délicatesses de chaque langue, son esprit, son génie enfin, sont consignés dans le langage de la société ; puisque c'est là que le naturel, les mœurs, les usages d'une nation, déposent leur couleur locale : de là vient, par exemple, que Racine est plus difficile à bien traduire que Corneille ; et que dans aucune langue il n'est possible de traduire la Fontaine et madame de Sévigné.
Quant au choix des lociitions qui peuvent passer du langage familier dans le style héroïque , il me semble qu'il est aisé de les reconnaître aux signes que voici : nulle affinité avec les idées et les images auxquelles l'opinion attache le caractère de bassesse, rien que l'usage ait avili ; de la clarté, de la justesse, de l'analogie dans les termes; et pour l'oreille , l'agrément qui résulte de