‹ Éléments de littératureChapitre 36 sur 50 · IRONIE · texte numérisé non relu

IRONIE

NicoiiÈDE, à Prusias, en parlant d'Attale.

Si j'avais donc vécu dans ce même repos

Qu'il a vécu dans Rome auprès de ses liéros,

Elle me laisserait la Bythinie entière,

Telle que de tout temps l'aîné la tient d'un père....

Il faut la diviser, et dans ce beau projet,

Ce prince est trop bien né pour vivre mon sujet.

Puisqu'il peut la servir à me faire descendre,

Il a plus de vertus que n'en eut Alexandre ;

Et je lui dois quitter, pour le mettre en mon rang,

Le bien de mes aïeux, ou le prix de mon sang.

Grâces aux immortels, l'effort de mon courage

Et ma grandeur future ont mis Rome en ombrage.

Vous pouvez l'en guérir, seigneur, et promptement ;

Mais n'exigez d'un fils aucun consentement.

Le maître qui prit soin de former ma jeunesse

Ne m'a jamais appris à faire une bassesse.

Ce sont ces traits de caractère qui faisaient dire à la célèbre Clairon, qu'elle ne regrettait rien tant que de ne pouvoir pas jouer le rôle del^icomède.

A l'égard de Vironie en éloge , elle est incompatible avec le style sérieux et noble; au moins n'en sais je aucun exemple, et ne vois-je aucune façon de les concilier ensemble; mais dans le style familier, elle peut avoir de la grâce, si dans le tour de plaisanterie qu'on donne à la louange on sait éviter la fadeur. C'est ce qu'a fait Voiture dans une lettre au duc d'Enghien sur la bataille de Rocroi.

« Monseigneur , lui dit-il , à cette heure que je suis loin de votre altesse, et qu'elle ne me peut pas faire de charge, je suis résolu de lui dire tout ce que je pense d'elle il y a longtemps,

et que je n'avais osé lui déclarer Oui, monseigneur, vous en

faites trop pour le pouvoir souffrir en silence ; et vous seriez Injuste si vous pensiez faire les actions que vous faites sans qu'il en fût autre chose , ni que Ton prit la liberté de vous en parler. Si vous saviez de quelle sorte tout le monde est déchaîné dans Paris à discourir de vous , je suis assuré que vous en auriez honte, et que vous seriez étonne de voir avec combien peu de respect et peu de crainte de vous déplaire t-out le monde

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s'entretient de ce que vous avez fait. A dire la vérité, monseigneur , je ne sais à quoi vous avez pensé , et c'a été , sans mentir, trop de liardiesse et une extrême violence à vous, d'avoir à votre âge choqué deux ou trois vieux capitaines que vous deviez respecter , quand ce n'eût été que pour leur ancienneté ; fait tuer le pauvre comte de Fontaines, qui était un des meilleurs hommes de Flandre, et à qui le prince d'Orange n'avait jamais osé toucher; pris seize pièces de canon, qui appartenaient à un prince qui est oncle du roi et frère de la reine , avec qui vous n'aviez jamais eu de différend ; et mis en désordre les meilleures troupes des Espagnols , qui vous avaient laissé passer avec tant de bonté! »

Cette espèce à'îronie agréable et flatteuse s'appelait astéisme chez les anciens. On peut l'employer une fois en sa vie-, mais pour peu que le tour en soit fréquent , il est usé.

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Jargon. // n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et d'écrire purement, dit la Bruyère. Il a raison quant à la pureté du style; mais quel qs,X\^ jargon que Molière aurait dû éviter? Ce n'est certainement pas celui des Précieuses et des Femmes savantes : il est de l'essence de son sujet; ce n'est pas celui d'Alain et de Georgette : il contribue à caractériser leur naïveté villageoise , et à rendre encore plus saillant le ridicule de celui qui. en a fait les gardiens d'Agnès ; ce n'est pas non plus celui que Molière fait parler quelquefois aux gens de la cour et du monde : car il n'imite les singularités recherchées de leur langage que pour tourner en ridicule cette même affectation : nulle recherche dans le langage du Misanthrope ^ ni du Chrysale des Femmes savantes^ ni de Cléante dans le Tartufe, ni dans la prose de l'Avare; et ce que l'on appelle \q jargon du monde, il le réserve à ses marquis. Je soupçonne dans la Bruyère un peu de jalousie de métier pour le premier peintre des mœurs ; et l'on s'en aperçoit surtout à la manière dont il a parlé du Tartufe.

Scarron , dans ses pièces bouffonnes , employait un burlesque emphatique du plus mauvais goût. Ce jargon fait rire un moment par sa bizarre extravagance ; mais on a honte d'avoir ri.

Le jargon villageois a été heureusement employé quelquefois par Dufresny et par Dancourt : il est , par exemple , trèsbienplacé dans le jardinier de l'Esprit de contradiction; mais Dancourt, dont le dialogue est si vif, si gai, si naturel, s'est éloigné de la vraisemblance, en entremêlant sans raison , dans les personnes du même état , le jargon villageois et le langage de la ville : dans les trois Cousines, ses paysannes parlent comme des demoiselles; et leurs pères et mères, comme des paysans.

lie jargon villageois a quelquefois l'avantage de contribuer au comique de situation, comme dans l^ Usurier gentilhomme: c'est là surtout qu'il est piquant. Quelquefois il marque une

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nuance de simplicité dans les mœurs ; et Molière s'en est habilement servi pour distinguer la simplicité grossière de Georgette , de la naïveté d'Agnès. Mais si le jargon villageois n'a pas l'un de ces deux mérites , on fera beaucoup mieux de mettre un langage pur dans la bouche des paysans. L'ingénuité , le naturel , la simplicité même n'a rien qui se refuse à la correction du langage. Ce qu'il y a de plus incompatible avec \e jargon villageois, c'est un raffinement d'expression, une recherche curieuse de tours singuliers, ou de figures étudiées; et c'est ce qui gâte le naturel des paysans de Marivaux.

1,^ jargon du monde et de la cour a sa place dans le comique : Molière en a donné l'exemple ; mais on en abuse souvent ; et parce que, dans une pièce moderne d'un coloris brillant et d'une vérité de mœurs très-piquante, ae jargon, employé avec goût , semé de traits et de saillies , a réussi au théâtre , on n'a cessé depuis d'écrire d'après ce modèle et de copier ce jargon. Les jeunes gens ne parlent plus d'autre langage sur la scène comique ; aux personnages même qu'on ne veut pas tourner en ridicule , on donne sans discernement ce ridicule de l'expression ; et cela , faute de connaître le ton du monde et de la cour,dont le vrai caractère est d'être uni et simple.

.TuDiciÀiRE. L'un des genres d'éloquence que les rhéteurs ont distingués.

Le vrai , l'utile , l'honnête, et le juste , sont les objets de l'éloquence; et chacun de ces objets domine dans le genre qui lui appartient : dans les spéculations abstraites , c'est le vrai ; dans les délibérations et les résolutions à prendre, c'est l'utile; dans l'éloge et le blâme personnel, c'est l'honnête; dans les causes judiciaires, c'est le juste qu'on se propose.

De ces distinctions il ne faut pas conclure que les objets de l'éloquence ne se réunissent jamais. En recherchant le vrai, on s'occupe souvent de l'utile, du juste, ou de l'honnête ; ce n'est même que dans ces rapports que le vrai a quelque valeur. En recherchant l'utile, on considère aussi ou l'honnête ou le juste; et, selon que les trois s'accordent ou ne s'accordent pas , on les

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fait servir, dans la balance des délibérations, ou de poids ou de contre-poids. En louant l'honnête, en blâmant ce qui lui est contraire, on se fonde et sur le vrai et sur le juste; l'utile et le nuigible n'y sont pas oubliés. De même, avant de disputer du juste et de l'injuste, on commence par s'assurer du vrai et par bien constater le fait avant que d'en venir au droit, qui lui-même tient aux maximes d'honnêteté, d'utilité commune. Ainsi les limites des genres ne sont rien moins qu'invariables.

Mais ce qui caractérise le ^enre Judiciaire, c'est la discussion contradictoire d'une chose ou d'un fait dans son rapport avec les lois, et à l'égard de certaines personnes. C'est accusation ou défense, demande ou dénégation ; et des deux causes débattues, le résultat est un jugement. Judiciale est quod positum injudicio habet in se accusationem et defensionem, aut petitionem et recusalionem. (Cic. De inv. Rh. )

A parler moins à la rigueur, soit que l'éloquence mette en avant des questions spéculatives à décider, ou des résolutionsU prendre, ou des éloges et des censures à décerner, elle a des juges, et l'auditoire est toujours pour elle une sorte de tribunal; mais la raison seule y préside : au lieu que dans l'ordre judiciaire c'est la loi qui doit prononcer; et la fonction du juge ne consiste qu'à décider, du rapport de !a cause particulière avec la loi commune ou la règle de droit. Si ce rapport était bien précis et le juge bien équitable, l'éloquence n'aurait plus lieu. On voit même que dans une inflnité de causes dont le fait est simple et le droit vulgairement connu, la plaidoirie est peu de chose : la chicane s'efforce de les brouiller et de les obscurcir ; mais l'éloquence ne s'en mêle point, elle les livre à la logique.

C'est lorsqu'un fait important est douteux, ou sa qualité contestée; c'est lorsque la loi est obscure ou vague, ou que la relation du fait avec le droit n'est pas directe ou assez marquée ; c'est lorsque les preuves sont équivoques, les titres ambigus, les indices douteux, les conjectures, les probabilités, les vraisemblances, balancées par des apparences contraires ; c'est lorsque l'aspect de la cause est favorable , et le caractère dé la personne odieux ou suspect; lorsque le procès paraît juste et le procédé malhonnête; que la forme est nuisible au fond; que l'esprit et

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la lettre de la loi se contrarient ou semblent se contrarier ; c'est alors que le genre judiciaire est susceptible d'éloquence. S'il s'agit du fait la question est de savoir s'il est, ce qu'il est, quel il est relativement à la loi : Sitne^ quid slt, aut quale si quxritur. ( Cic.) S'il est, se plaide par les indices; ce qu'il est, par les définitions ; quel il est, par les règles du juste et de l'injuste : Sitne, signis ; quidsit, definitionibus ; qucde sit, rectipravique jjartibus. (Cic. De Inv. rh.) Ainsi, quand le fait est constant, c'est de ses qualités absolues ou relatives que l'on dispute; et il s'agit pour le défenseur de prouver qu'il n'y a rien d'illégitime ou de criminel : ^ul rectefactum, autalterius culpa , aut injuria , aut ex lege, aut non contra lecjem, aut imjorudentia, aut necessario, aut non eo nomine usurpandum quo arguitur. (Cic. de Orat.) Bien entendu que la tâche contraire est celle de l'accusateur.

Dans la demande, il y a de même un fait que la question de droit suppose; et selon que ce fait est contesté ou convenu, on le discute, ou des deux côtés on s'accorde à l'admettre; et la contestation se réduit à le définir et à l'appliquer à la loi. C'est là ce qui décide de Vétat de la cause ; et il est évident que c'est le défendeur qui l'établit, puisqu'il dépend de lui, ou de tout contester, ou de réduire sa défense à tel ou tel article de la demande ou de l'accusation, en accordant le reste. Mais sur les points dont on ne convient pas, il ne dépend de lui ni de changer l'objet de la question, ni de la diviser, si elle est indivisible, ni d'en circonscrire l'objet.

Chez les anciens, les causes purement civiles, les questions litigieuses et de peu d'importance, n'occupaient guère que la plaidoirie; l'éloquence les dédaignait. Elle se réservait les causes qui mettaient en péril l'état , la dignité, la vie ou la fortune des citoyens considérables; et ces deux genres de plaidoyers distinguaient les avocats et les orateurs romains, comme ils distinguent parmi nous, proportion gardée, les avocats et les procureurs.

L'accusation et la défense personnelle étaient alors , dans le genre judiciaire, la grande lice de l'éloquence; et c'était là , comme je l'ai dit plus d'une fois , ce qui rendait , à Rome et dans

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