‹ Éléments de littératureChapitre 38 sur 50 · JUDICIAIRE. 33S · texte numérisé non relu

JUDICIAIRE. 33S

un Lenormand. C'était alors que le barreau devenait une arène intéressante, par le contraste des deux athlètes, l'un plus vigoureux et plus ferme, l'autre plus souple et plus adroit : Gochin avec un air austère et imposant, qui lui donnait quelque ressemblance avec Démoslhène , Lenormand avec un air noble, intéressant , qui rappelait la dignité de Cicéron. Le premier redoutable, mais suspecta ses juges, qui , à force de le croire habile , le regardaient comme dangereux ; le second précédé au barreau par cette réputation d'honnête homme, qui est la plus forte recommandation d'une cause , et peut-être la première éloquence d'un orateur. Foyez Orateur.

De tout ce que je viens de dire de l'art de ménager ses forces , il ne s'ensuit pas que l'orateur doive mettre en avant ce qu'il y a de plus faible , mais seulement qu'il doit réserver pour sa conclusion ce qu'il a de plus éminent. C'est un grand avantage pour une cause que de paraître la meilleure dès le premier aspect : mais la dernière impression est encore plus décisive que la première; et l'oracle que je ne cesse de consulter, Cicéron , nous fournit encore ce précepte.

In illo reprehendo eosqui, qux minime Jirma suiit , ea prima collocant: res enim hoc postulat, ut eorum expectationi qui audiunt quam celerrime occurratur : eut si înitio satisfactum non sit, multo plus sit in reliqua causa elaborandum. Maie enim se res habet, quœ non, statim ut cœpta est, melior fieri videtur. In oratione firmissimum sit quodque primum : dum illud tamen teneatur , ut ea qux excellant serventur etiam ad perorandum. Si qux erunt mediocria ( nam viliosîs nusquam esse oportetlocum ), in mediam turbam atque in gregem conjiciantur. ( De Orat.)

Si l'on fait attention au choix des mots dont Cicéron se sert dans ce passage, on trouvera que c'est d'abord une logique forte que l'orateur doit employer; et que pour le moment décisif de l'action, il doit se réserver les grands moyens de l'éloquence.

834 ÉLÉMENTS DE LITTÉBÀTUBB.

Licence. Les licences données à la poésie française ne sont pas , comme on l'a dit , certains mots réservés au style sublime , et que la haute éloquence emploie aussi bien que la poésie. Bossuet ne fait pas plus de difficulté que Racine de dire les mortels pour les hommes, ]es forfaits pour les crimes , le glaive pour Vépée, les ondes pour les eaux , V éternel, etc. ; et quant aux expressions exclusivement permises à la poésie , les unes sont figurées , les autres sont prises du système fabuleux ou du merveilleux poétique : ce sont pour la plupart des hardiesses , mais non pas des licences.

La licence est une incorrection , une irrégularité de langage permise en faveur du nombre, de l'harmonie, de la rime , ou de rélégance du vers. C'est une ellipse qui sort des règles de la syntaxe, comme dans ces exemples :

Je t'aimais inconstant ; qu'aurais-je fait, fidèle ?

Peuple-roi que je sers,

Commandez à César ; César, à l'univers.

C'est une voyelle supprimée , parce qu'elle altère la mesure si on ne la compte pas, ou qu'elle affaiblit le nombre et le sentiment de la cadence , si on la compte pour une syllabe : ainsi ïemu^ldi'assiduement, di'ingénuement, à' enjouement^ à' effraiera, à' avouera, d'encore , de gaieté, se retranche , parce qu'il ne ferait pas à l'oreille un temps assez marqué. C'est de même une consonne supprimée en faveur de l'élision ou de la rime : ainsi dans ces noms de villes, Naples., Londres^ Athènes, etc. , il est permis aux poètes d'écrire Naple', Londre, Athène sans s; ainsi à la première personne de certains verbes , comme je dois, je vois, ie produis, ']% frémis, je lis ,']' avertis , les poètes se sont permis de retrancher Vs, et d'écrire je doi , je voi, je produi, je frémi, je H, '^averti, etc. Ce sont des adverbes absolus mis à la place des adverbes relatifs, comme alors que , ce-

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peîidant que , au lieu de lorsque, pendant que. C'est quelquefois le ne supprimé de l'interrogatioft négative, comme lorsqu'on dit, Savez-vous pas? voyez-vous pas? dois-je pas? au lieu et Ne savez-vous pas? ne voyez-vous pas? nedoîs-je pas? Enfin, ce sont quelques inversions peu forcées, mais qui, n'ayant pas pour raison dans la prose la nécessité du nombre, de la rime et de la mesure, y paraîtraient gratuitement employées, quoiqu'elles fussent querquefois très-favorables à l'harmonie, et que par conséquent il fut à désirer que l'usage les y reçût. On les trouvera presque toutes rassemblées dans ces vers de la Henriade , où la discorde dit à l'Amour :

Ah ! si de la discorde allumant le tison,

Jamais à tes fureurs tu mêlas mon poison ,

Si tant défais pour toi j'ai troublé la nature,

Viens, vole sur mes pas, viens venger mon injure.

Un roi victorieux écrase mes serpents ;

Ses mains joignent l'olive aux lauriers triomphants,

La clémence avec lui, marchant d'un pas tranquille.

Au sein tumultueux de la guerre civile,

Va sous ses étendards, flottants de tous côtés,

Réunir tous les cœurs par moi seule écartés.

Encore une victoire, et mon trône est en poudre.

Aux remparts de Paris Henri porte la foudre.

Ce héros va combattre, et vaincre, et pardonner;

Décent chaînes d'airain son bras va m'enchaîner.

C'est à toi d'arrêter ce torrent dans sa course.

Va de tant de hauts faits empoisonner la source ;

Que sous ton joug , ÀJnour, il gémisse abattu ;

Va dompter son courage au sein de la vertu.

Littérature. Entre l'érudition et la littérature il y a une différence.

La littérature est la connaissance des belles-lettres ; l'érudition est la connaissance des faits , des lieux , des temps , des monuments antiques , et des travau.x des érudits pour éclaircir les faits, pour fixer les époques, pour expliquer les monuments et les écrits des anciens.

336 ÉLÉMEiNTS DE LITTERATUBE.

L'homme qui cultive les lettres jouit des travaux de l'érudit; et lorsque, aidé de ses lumières, il a acquis la connaissance des grands modèles en poésie, en éloquence, en histoire, en philosophie morale et politique, soit des siècles passés, soit des temps plus modernes, il est profond littérateur. Il ne sait pas ce que les scoliastes ont dit d'Homère, mais il sait ce qu'a dit Homère. Il n'a pas confronté les diverses leçons de Juvénal et d'Aristophane, mais il sait Aristophane et Juvénal. L'érudit peut être ou n'être pas un bon littérateur, car un discernement exquis, une mémoire heureuse et meublée avec choix supposent plus que de l'étude; de même le littérateur peut manquer d'érudition. Mais si ces deux qualités se réunissent, il en résulte un savant et un homme très-cultivé. L'un et l'autre cependant ne feront pas un homme de lettres : le don de produire caractérise celui-ci; et avec de l'esprit, du talent et du goût, il peut produire des ouvrages ingénieux, sans aucune érudition et avec peu de littérature. Fréret fut un érudit profond ; Malésieu, un grand littéraieur ! et Marivaux, un homme de lettres.

Lyrique, Le poëme lyrique, chez les Grecs, était, non-seulement chanté, mais composé aux accords de la ly?^e .-c'est là d'abord ce qui le distingue de tout ce qu'on appelle poésie lyriq.ue chez les Latins et parmi nous. Le poète était musicien; il préludait, il s'animait au son de ce prélude; il se donnait à luimême la mesure, le mouvement, la période musicale : les vers naissaient avec le chant; et de là l'unité de rhythme, de caractère, et d'expression, entre la musique et les vers : ce fut ainsi qu'une poésie chantée fut naturellement soumise au nombre et à la cadence ; ce fut ainsi que chaque poète lyrique inventa, non-seulement le vers qui lui convint , mais aussi la strophe analogue au chant qu'il s'était fait lui-même, et sur lequel il composait.

A cet égard le poëme lyrique, ou l'ode, chez les Latins et chez les nations modernes , n'a été qu'une frivole imitation du poème lyrique des Grecs: on a dit, Je chante y et on n'a point chanté;

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