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on a parlé des accords de la lyre , et on n'avait point de lyre. Aucun poète, depuis Horace inclusivement, ne paraît avoir modelé ses odes sur un chant. Horace, en prenant tour à tour les diverses formules des poètes grecs, semble avoir si fort oublié qu'une ode dût être chantée, qu'il lui arrive souvent de laisser le sens suspendu à la fin de la strophe, où le chant doit se reposer, comme on le voit dans cet exemple, si sublime d'ailleurs par les pensées et par les images :
Districtus ensis cui super impia Cervice pendet , non sicidœ dapes Dulcem elaborabunt- saporem; Non avium citharœque cantus
Somnuni reducent. Somnus agresliiim Lents virorum, non humiles domos Fastidit, umbrosamque ripam, Non zephyris agitata Tempe.
Nos odes modernes ne sont pas plus lyriques ; et à l'exception de quelques chansons bachiques ou galantes , qui se rapprochent de l'ode ancienne , parce qu'elles ont été faites réellement dans le délire de l'amour ou de la joie , et chantées par le poète, aucune de nos odes n'est susceptible de chant. On a essayé de mettre en musique l'ode de Rousseau à la Fortune; c'était un mauvais choix : mais que l'on prenne entre les odes du même poète , ou de Malherbe, ou de tel autre, celle qui a le plus de mouvement et d'images; on ne réussira guère mieux.
La seule forme qui convienne au chant , parmi nos poésies lyriques , est celle de nos cantates : mais Rousseau , qui en a fait de si belles , n'avait ni le sentiment ni l'idée de la poésie mélique ou chantante; et sa cantate de Circé , qui passe pour être la plus susceptible de l'expression musicale , sera i'écueil des compositeurs. Métastase lui seul , dans ses oratorio, a excellé dans ce genre , et en a donné des modèles parfaits.
Mais le grand avantage des poètes lyriques de la Grèce fut l'importance de leur emploi , et la vérité de leur enthousiasme.
Le rôle d'un poète lyrique, dans l'ancienne Rome et dans toute l'Europe moderne , n'a jamais été que celui d'un comé-
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'dien; chez les Grecs, au contraire, c'était une espèce de ministère public, religieux, politique ou moral.
Ce fut d'abord à la religion que la lyre fut consacrée, et les vers qu'elle accompagnait furent le langage des dieux; mais elle obtint plus de faveur encore en s'abaissant àlouer les hommes.
La Grèce était plus idolâtre de ses héros que de ses dieux ; et le poète qui les chantait le mieux était sûr de charmer, d'enivrer tout un peuple. T.es vivants furent jaloux des morts : l'encens qu'ils leur voyaient offrir ne s'exhalait point en fumée; les vers chantés à leur louange passaient de bouche en bouche , et se gravaient dans tous les esprits. On vit donc les rois de la Grèce se disputer la faveur des poètes, et s'attacher à eux pour sauver leur nom de l'oubli.
Et quelle émulation ne devaient pas inspirer des honneurs qui allaient jusqu'au culte ! Si l'on en croit Homère , Iç plus fidèle peintre des mœurs , la lyre, dans la cour des rois, faisait les délices des festins ; le chantre y était révéré comme l'ami des muses et le favori d'Apollon : ainsi, l'enthousiasme des peuples et des rois allumait celui des poètes; et tout ce qu'il y avait de génie dans la Grèce se dévouait à cet art divin. Mais ce qui acheva de le rendre imposant et grave , ce fut l'usage qu'en fît la politique , en l'associant avec les lois , pour aider à former les mœurs.
Ce n'était pas seulement à louer l'adresse d'un homme obscur , la vitesse de ses chevaux , ou sa vigueur au combat de la lutte, mais à élever l'âme des peuples, que l'ode olympique était destinée; et dans l'éloge du vainqueur étaient rappelés tous les titres de gloire du pays qui l'avait vu naître : puissant moyen pour exciterl'émulationdes vertus! Ainsi, née au sein de la joie, élevée, ennoblie par la religion, accueillie et honorée par l'orgueil des rois et par la vanité des peuples, employéeàformer les mœurs, en rappelant de grands exemples, en donnant de grandes leçons, la poésie lyrique avait un caractère aussi sérieux que l'éloquence même. Il n'est donc pas étonnant qu'un poète, honoré à la cour des rois, dans les temples des Dieux, daus les solennités de la Grèce assemblée , fût écouté dans les conseils et à la tête des armées, lorsqu'animé lui-même par les sons de sa lyre, il faisait passer
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dans les âmes , aux noms de liberté, de gloire et de patrie, les sentiments dont il était rempli.
On ne veut pas ajouter foi au pouvoir de cette éloquence, secondée de l'harmonie , et aux transports qu'elle excitait en remuant l'âme des peuples par les ressorts les plus puissants ; on ne veut pas y croire , tandis qu'en Italie on voit encore la musique, par la voix d'un homme affaibli , et dans la fiction la plus vaine, enivrer tout un peuple froidement assemblé.
Supposez au milieu de Rome Pergolèse, la lyre à la main, avec la voix de Timothée et l'éloquence de Démosthène, rappelant aux Romains leur ancienne splendeur et les vertus de leurs ancêtres, vous aurez l'idée d'un poète lyrique et des grands effets de son art.
En voyant en chaire le missionnaire Bridaine , les yeux enflammés ou remplis de larmes, le front ruisselant de sueur, faisant retentir les voûtes d'un temple des sons de sa voix déchirante, et unissant, à la chaleur du sentiment le plus exalté , la véhémence de l'action la plus éloquente et la plus vraie , je l'ai supposé quelquefois transformé en poète , et fortifiant , par les accents d'une harmonie pathétique, les sentiments ou les images dont il frappait l'âme des peuples; et j'ai dit : Tel devait être Épiménide au milieu d'Athènes, Therpandre ou Tyrtée au railieu de Lacédémone , Alcée au milieu de Lesbos.
Le poète lyrique n'avait pas toujours ce caractère sérieux; mais il avait toujours un caractère vrai. Anacréon chantait le vin et les plaisirs, parce qu'il était buveur et voluptueux ; Sapho chantait l'amour, parce qu'elle brûlait d'amour.
Ces deux sortes d'ivresse ont pu , dans tous les temps et dans tous les pays , inspirer les poètes : mais dans quel autre pays que la Grèce la poésie lyrique a-t-elle eu son caractère sérieux et sublime, si ce n'est chez les Hébreux, et peut-être aussi dans nos climats du Nord, du temps des druides et des bardes?
Chez les Romains et parmi nous, Horace, Malherbe , Rousseau , feignaient de chanter sur la lyre : mais Orphée , Araphion , ne feignaient rien lorsqu'ils apprivoisaient les peuples , les rassemblaient, les engageaient à se bâtir des murs, à vivre sous des lois ; mais Therpandre , pour adoucir les mœurs
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des Lacédémonieas ; Tyrtée , pour les ranimer et les renvoyer aux combats; Épiménide, pour apaiser le trouble des esprits et la voix des remords, quand les Athéniens se croyaient menacés, poursuivis parles Euméuides; Alcée, enfin, pour déclarer la guerre à la tyrannie, et rallumer dans l'âme des Lesbiens l'amour de la liberté , chantaient réellement aux accords de la lyre, peut-être même au son des instruments analogues au caractère et à l'intention de leur chant. Les Grecs disaient que la déesse Harmonie était fille de Mars et de Vénus , pour dire qu'elle était douée d'une force et d'une grâce irrésistibles.
Dans l'ancienne Rome, une poésie éloquente eût souvent pu se signaler. Mais un peuple longtemps inculte, uniquement guerrier, peu curieux de vers et de musique, peu sensible aux arts d'agrément , et trop austère dans ses mœurs pour songer à mêler ses plaisirs avec ses affaires, aurait trouvé ridicule une lyre dans la main de Brutus ou des Gracques, ou dans celle de Marins : une éloquence mâle pour plaider sa cause , une épée pour la défendre , voilà tout ce qu'il demandait ; et un tribun comme Tyrtée, ou un consul comme Épiménide, venant soulever en chantant , ou calmer le peuple romain , aurait été mal accueilli. Ployez Poésie.
Dans ce même article Poésie , j'ai appliqué à l'Italie moderne ce que je viens de dire de l'Italie ancienne; et je n"ai pas dissimulé ma surprise, de voir que l'Église ait négligé celui de tous les arts qui pouvait le plus dignement embellir ses solennités. Voyez. Hymne. Quant à l'ode profane, elle n'y a jamais fait qu'un rôle fictif, sans objet et sans ministère : aussi les hommes de génie que l'Italie a pu produire dans ce genre sublime, comme Chiabrera et Crudeli , n'ayant à s'exercer que sur des sujets vagues, n'ont-ils été, comme Horace, que de faibles imitateurs de ces hommes passionnés, qui, dans la Grèce, ajoutaient aux mouvements de la plus sublime éloquence le charme de la poésie et la magie des accords.
En Espagne, nul encouragement, et aussi nul succès pour le lyrique sérieux et sublime , quoique la langue y fût disposée. On ne laisse pourtant pas de trouver dans les poètes espagnols quelques odes d'un ton élevé : celle de Louis de Léon sur l'invasioa
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des Maures, est remarquable, en ce que la fictiou en est la même que l'allégorie du Camoèns pour le cap de Bonne-Espérance. Dans le poète espagnol, plus ancien que le portugais, c'est le génie d'un fleuve qui prédit la descente des Maures et la désolation de l'Espagne ; dans le portugais, c'est le génie protecteur du promontoire des tempêtes et gardien de la mer des Indes , qui s'élève pour en défendre le passage aux Européens : l'image est agrandie; mais l'idée est la même, et la première gloire en est à l'inventeur.
L'ode , en Angleterre , a eu plus d'émulation et plus de succès : mais ce n'est encore là quun enthousiasme factice. Si on y veut trouver l'ode antique, il faut la chercher dans les poésies des anciens bardes; c'est Ossian qu'il faut entendre, gémissant sur le tombeau de son père et se rappelant ses exploits :
« A côté d'un rocher élevé sur la montagne et sous un chêne antique, le vieux Ossian, le dernier de la race deFingal, était assis sur la mousse : sa barbe , agitée parle vent, se repliait en ondes ; triste et pensif, privé de la vue , il entendait la voix du Kord : le chagrin se ranima dans son cœur; il commença ainsi à se plaindre et à pleurer sur les morts :
« ïe voilà tombé comme un grand chêne , avec toutes tes branches autour de toi. Où es-tu , ô roi Fingal, ô mon père.^ Et toi, mon fils Oscar, où es-tu .^ où est toute ma race .^ Hélas! ils reposent sous la terre : j'étends les bras , et de mes mains glacées je tâte leur tombeau; j'entends le torrent qui gronde en roulant entre les pierres qui les couvrent. 0 torrent ! que vienstu me dire ? tu m'apportes le souvenir du passé. Les enfants de Fingal étaient sur ton rivage , comme une forêt dans un terrain fertile. Ils étaient perçants, les fers de leurs lances! Celui-là était audacieux qui se présentait à leur colère. Fillan le Grand était ici ; tu étais ici, Oscar, ô mon fils ! Fingal lui-même était ici, puissant et fort , avec les cheveux blancs de la vieillesse : il s'affermissait sur ses reins nerveux , et il étalait ses larges épaules : malheur à celui qui rencontrait son bras dans la bataille ! Le fils de Morny arriva , Gaul, le plus robuste des hommes : il s'arrêta sur la montagne, semblable à un chêne; sa voix était comme le son des torrents; il cria : Pourquoi le fils du puissant Corval
veut-il régner seul? Fingal n* est pas assez fort pour défendre son peuple^ et pour en être le soutien; je suis fort comme la tempête sur V Océan, comme- Pouragan sur les montagnes : cède, fis de Corval , et fléchis devant moi. Il descendit de la montagne comme un rocher; il retentissait dans ses armes.
« Oscar s'avança , et s'arrêta pour l'attendre : Oscar , mon fils, voulait rencontrer l'ennemi; mais Fingal vint dans sa force, et sourit aux menaces insultantes de Gaul. Ils s'élancèrent l'un contre l'autre , se pressèrent dans leurs bras nerveux, et luttèrent dans la plaine. La terre était sillonnée par leurs talons; le bruit de leurs os était semblable à celui d'un vaisseau ballotté par les vagues dans la tempête. Leur combat fut long ; ils tombèrent avec la nuit sur la plaine retentissante, comme deux chênes tombent en entrelaçant leurs branches et en ébranlant la montagne : le robuste fils de Morny est terrassé, le vieillard est vainqueur.
« Belle , avec ses tresses d'or , son cou poli , et son sein de neige, belle comme les esprits des montagnes, quand ils effleurent dans leur course la surface d'une bruyère paisible pendant le silence de la nuit; belle comme l'arc des cieux, la jeune Minvane arrive : Fingal, dit-elle avec douceur, rends-moi mon frère; rends-moi l'espérance de ma race , la terreur de tous , excepté de Fingal. Puis-je refuser, dit le roi, ce que demande l'aimable fille des montagnes? Emporte ton frère, ô Minvanel plus belle que la neige du nord. Telles furent tes paroles, ô Fingal ! Hélas ! je n'entends plus les paroles de mon père : privé de la vue, je suis appuyé sur son tombeau : j'entends le sifflement des vents dans la forêt , et je n'entends plus la voix de mes amis : le cri du chasseur a cessé , et la voix de la guerre ne retentit plus autour de moi. »
Voilà l'ode héroïque de ces peuples sauvages; et voici leur ode amoureuse ; c'est une fille qui attend son amant :
« Il est nuit ; et je suis seule , abandonnée sur la colline des orages. Le vent souffle sur la montagne; le torrent gémit au bas de ce rocher; aucune cabane ne m'offre un asile contre la pluie : je suis abandonnée sur la coUine des orages.
« Lève-toi , ô lune; sors du sein de tes nuages! Étoiles de la