FONTENELLE
Il croit toucher au moment où de barbares soldats vont arracher ses plants; et il se dit à lui-même.
Insère nunc, Melibœe, pyros; poneordine vîtes ^.
( Virgile.)
La naïveté n'exclut pas la délicatesse; cell3-ci consiste dans
tranquillement co iclié dans une grotte de verdure, je ne vous verrai plus loin de moi suspendues au bord d'un roc u-v hn ssoniK ux. »
' « O fortuné vieillard, vivant ici au milieu de ces Heuves célèbres et de cet fontaines sacrées, vous goiiterez p lisiblement la fraîcheur d'un ombrafje épais. »
2 « A pn-sent, Mélibée, va te donner la peine de planter des poiriers et d'àligner des vignes. »
la sagacité du sentiment , et la nature la donne. Un vif intérêt rend attentif aux plus petites choses ;
Rien n'est indifférent à des cœurs bien épris.
( FONTENKLLE. )
Et comme les bergers ne sont guère occupés que d'un objet , ils doivent naturellement s'y intéresser davantage. Ainsi la délicatesse du sentiment est essentielle à la poésie pastorale. Un berger remarque que sa bergère veut qu'il l'aperçoive lorsqu'elle se cache.
Etfugit adsalices, et se cupitante videri '.
Il observe l'accueil qu'elle fait à son chien et à celui deson rival.
L'autre jour sur l'herbette Mon chien vint le flatter ; D'un coup de ta houlette Tu sus bien l'écarter.
Mais quand le sien, cruelle, Par hasard suit tes pas.
Par son nom tu l'appelle.
Non, tu ne m'aimes pas. ^
Combien de circonstances délicatement saisies dans ce reproche! C'est ainsi que les bergers doivent développer tout leur cœur et tout leur esprit sur la passion qui les occupe davantage. Mais la liberté que leur en donne la Motte ne doit pas s'étendre plus loin.
On demande quel est le degré de sentiment dont Véglogue est susceptible, et quelles sont les images dont elle aime à s'embellir.
L'abbé Desfontaines nous dit en parlant des mœurs pastorales de l'ancien temps : « Le berger n'aimait pas plus sa bergère
que ses brebis, ses pâturages et ses vergers et quoiqu'il y
eût alors, comme aujourd'hui, des jaloux, des ingrats, des infidèles, tout cela se pratiquait au moins modérément. » Il assure de même ailleurs, « que l'hyperbolique est l'âme de la poésie...
que l'amour est fade et doucereux dans la Bérénice de Racine
qu'il ne serait pas moins insipide dans le genre pastoral et
qu'il ne doit y entrer qu'indirectement et en passant, de peur
• « Elle s'enfuit parmi les saules ; et, en se cachant, elle veut qu'on la voie. »
d'affadir le lecteur. » Tout cela prouve que la nature et Fart étaient pour Desfontaines comme des pays inconnus.
Ce n'est pas ainsi que Fontenelle et que la Motte, son disciple, ont parlé de la pastorale. « Les hommes, dit le premier, veulent être heureux, et ils voudraient l'être à peu de frais. Il leur faut quelque mouvement, quelque agitation ; mais un mouvement et une agitation qui s'ajuste, s'il se peut, avec la sorte de paresse qui les possède ; et c'est ce qui se trouve le plus heureusement du monde dans l'amour, pourvu qu'il soit pris d'une certaine façon. Il ne doit pas être ombrageux, jaloux, furieux, désespéré ; mais tendre , simple, délicat, fidèle , et pour se conserver dans cet état, accompagné d'espérance : alors on a le cœur rempli, et non pas troublé, etc. »
« Nous n'avons que faire, dit la Motte, de changer nos idées pour nous mettre à la place des bergers amants... et à la scène et aux habits près, c'est notre portrait même que nous voyons. Le poète pastoral n'a donc pas de plus sûr moyen de plaire que de peindre l'amour, ses désirs ses emportements, et même son désespoir. Car je ne crois pas cet excès opposé à Véglogue : et quoique ce soit le sentiment de M. de Fontenelle, que je regarderai toujours comme mon ynaitre, je fais gloire encore d'être son disciple dans la grande leçon d'examiner et de ne souscrire qu'a ce qu'on voit. » Nous citons ce dernier trait pour donner aux gens de lettres un exemple de noblesse et d'honnêteté dans la dispute. Examinons à notre tour lequel de ces deux sentiments doit prévaloir.
Que les emportements de l'amour soient dans le caractère des bergers pris dans l'état d'innocence, c'est ce qu'il serait trop long d'approfondir : il faudrait pour cela distinguer les purs mouvements de la nature, des écarts de l'opinion et des raffinements de la vanité. Mais en supposant que l'amour, dans son principe naturel, soit une passion fougueuse et cruelle dans ses accès, n'estce pas perdre de vue l'objet deVéglogue que de présenter les bergers dans ces violentes situations ? La maladie et la pauvreté affligent les bergers comme le reste des hommes; cependant on écarte ces tristes images de la peinture de leur vie. Pourquoi.^ parce qu'on se propose de peindre un état heureux. La même raison doit
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exclure du tableau de la vie champêtre les orages des passions. Si Ton veut peindre des hommes furieux et coupables, pourquoi les chercher dans les hameaux? pourquoi donner le nom d'églogue à des scènes de tragédie? Chaque genre a son degré d'intérêt et de pathétique : celui de Véglogue ne doit être qu'une douce émotion. Est-ce à dire pour cela qu'on ne doive introduire sur la scène que des bergers heureux et contents? Non : l'amour des bergers a ses inquiétudes: leur ambition a ses revers. Une bergère absente ou infidèle, un loup qui enlève une brebis chérie, sont des objets de tristesse et de douleur pour un berger. Mais dans ses malheurs même on admire la douceur de son état. Qu'il est heureux, dira un courtisan, de ne souhaiter qu'un beau jour ! Qu'il est heureux, dira un plaideur, de n'avoir que des loups à craindre ! Qu'il est heureux, dira un souverain, de n'avoir que des moutons à garder !
Virgile a un exemple admirable du degré de chaleur auquel peut se porter l'amour, sans altérer la douce simplicité de la poésie pastorale. C'est dommage que cet exemple ne soit pas honnête à citer.
L'amour a toujours été la passion dominante de Véglogue, par la raison qu'elle est la plus naturelle aux hommes, et la plus familière aux bergers. Les anciens n'ont peint de l'amour que le physique : sans doute, en étudiant la nature, ils n'y ont trouvé rien de plus. Les modernes y ont ajouté tous ces raffinements subtils que la fantaisie des hommes a inventés pour leur supplice; et il est au moins douteux que la poésie ait gagné à ce mélange. Quoiqu'il en soit, la froide galanterie n'aurait dû jamais y prendre la place d'un sentiment naïf et tendre; et je la crois incompatible avec le naturel et l'ingénuité de Véglogue. Passons au choix des images.
Tous les objets que la nature peut offrir aux yeux des bergers sont du genre de Véglogue. Mais la Motte a raison de dire que, quoique rien ne plaise que ce qui est naturel^ il ne s'ensuit pas que tout ce qui est naturel doive plaire. Sur le principe déjà posé que Véglogue est le tableau d'une condition digne d'envie, tous les traits qu'elle présente doivent concourir à former ce tableau. De là vient que les images grossières ou purement rustiques
doivent eu être bannies; de là vient que les bergers ne doivent pas dire, comme dans Théocrite : Je hais les renards qui mangent les figues, je hais les escarhotsqui mangent les raisins, etc. ; de là vient que les pêcheurs de Sannazar sont d'une invention malheureuse; la vie des pêcheurs n'offre que l'idée du travail, de l'impatience et de l'ennui. 11 n'en est pas de même de la condition des laboureurs : leur vie, quoique pénible, présente l'image delà gaieté, de l'abondance, et du plaisir. Le bonheur n'est incompatible qu'avec un travail ingrat et forcé : la culture des champs, l'espérance des moissons, la récolte des grains, les repas, la retraite, les danses des moissonneurs, présentent des tableaux aussi riants que les troupeaux et les prairies. Ces deux vers de Virgile en sont un exemple :
Testyliset rapidofessis messoribus œstu, Allia serpyllumque herbas coniundit olentes.
Qu'on introduise avec art sur la scène des bergers et des laboureurs, on verra quel agrément et quelle variété peuvent naître de ce mélange.
Mais quelque art qu'on emploie à embellir et à varier Véglogue, sa chaleur douce et tempérée ne peut soutenir longtemps une action intéressante. Voyez Pastorale. L'action de Véglogue^ pour être vive, ne doit avoir qu'un moment. La passion seule peut nourrir un long intérêt : il se refroidit s'il n'augmente. Or l'intérêt ne peut augmenter à un certain point, sans sortir du genre de Véglogue^ qui de sa nature n'est susceptible ni de terreur ni de pitié.
Tout poëme sans dessein est un mauvais poëme. La Motte , pour le dessein de Véglogue, veut qu'on choisisse d'abord une vérité digne d'intéresser le cœur et de satisfaire l'esprit, et qu'on imagine ensuite une conversation des bergers, ou un événement pastoral où cette vérité se développe. Je tombe d'accord avec lui que, suivant ce dessein , on peut faire une églogue exceWente , et que ce développement d'une vérité particulière serait un mérite de plus. Cependant il me semble qu'une moralité générale doit suffire au dessein et à l'intérêt de Véglogue. Cette moralité consiste à faire sentir l'avantage d'une vie douce tranquille et innocente ,
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telle qu'on peut la goûter en se rapprochant de la nature, sur une vie mêlée de trouble, d'amertume et d'ennuis, telle que l'homme l'éprouve depuis qu'il s'est forgé de vains désirs, des intérêts chimériques et des besoins factices. C'est ainsi sans doute que Fontenelle a envisagé le dessein moral de Véglogue, lorsqu'il en a banni les passions funestes : et si la Motte avait saisi ce principe , il n'eût proposé , ni de peindre dans ce poëme les emportements de l'amour, ni d'en faire aboutir l'action à quelque vérité cachée.
Mais Véglogue, en changeant d'objet, ne pourrait-elle pas changer aussi de genre ? On ne l'a considérée jusqu'ici que comme le tableau d'une condition digne d'envie ; ne pourrait-elle pas être aussi la peinture d'un état digne de pitié ? en serait-elle moins utile ou moins intéressante? Elle peindrait d'après nature des mœurs agrestes et de tristes objets ; mais ces images, vivement exprimées, n'auraient-elles pas leur beauté, leur pathétique, et surtout leur bonté morale ? Ceux qui penchent pour ce genre naturel et vrai se fondent sur ce principe , que tout ce qui est beau en peinture doit l'être en poésie ; et que les paysans de Berghem valent bien les bergers de Pater et les galants de Vateau. Ils en concluent que Colin et Colette, Mathurin et Claudine sont des personnages aussi dignes de Véglogue dans la rusticité de leurs mœurs et la misère de leur état, que Daphnis et Timarète, Aminthe et Licidas , dans leur noble simplicité et dans leur aisance tranquille. Le premier genre sera triste : mais la tristesse et l'agrément ne sont point incompatibles ; et la rusticité même a sa noblesse et sa dignité naturelle. Ce genre, dit-on, manquerait de délicatesse et d'élégance. Pourquoi .!* Les paysans delà Fontaine ne parlent-ils pas le langage de la nature, et ce langage n'a-t-il point une élégante simplicité.? Il n'y a qu'une sorte d'objets qui soient absolument bannis de la poésie comme de la peinture : ce sont les objets dégoûtants; et les détails de la vie rustique ne le seraient jamais si on savait bien les choisir. Qu'une bonne paysanne, reprochant à ses enfants leur lenteur à puiser de l'eau et à allumer du feu pour préparer le repas de leur père, leur dise • « Savez-vous, mes enfants , que dans ce moment même votre père , courbé sous le
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poids du jour, force une terre ingrate à produire de quoi vous nourrir ? Vous le verrez revenir ce soir accablé de fatigue, dégouttant de sueur; etc.» Cette é g logue ne sera-t-el!e pas aussi touchante que naturelle ?
Véglogue est un récit, ou un entretien, ou un mélange de l'un et de l'autre : dans tout les cas, elle doit être absolue dans son plan, c'est-à-dire ne laisser rien à désirer dans son commencement, dans son milieu, ni dans safln : règle contre laquelle pèche toute églogue dont les personnages ne savent à quel propos ils commencent, ils continuent, ou ils finissent de parler. Foyez Dialogue.
Dans Véglogue en récit, ou c'est le poète, ou c'est l'un de ses bergers qui raconte. Si c'est le poète , il lui est permis de donner à son style un peu plus d'élégance et d'éclat ; mais il n'en doit prendre les ornements que dans les mœurs et les objets champêtres : il ne doit être lui-même que le mieux instruit et plus ingénieux des bergers. Si c'est un berger qui raconte , le style et le ton de ï églogue en récit ne diffèrent en rien du style et du ton deVéglogue en dialogue. Dans l'une et l'autre ce doit être un tissu d'images familières, mais choisies, c'est-à-dire ou gracieuses ou touchantes : c'est là ce qui met les pastorales anciennes si fort au-dessus des modernes. Il n'est point de galerie si vaste, qu'un peintre habile ne pût orner avec une seule des églogues de Virgile.
C'est une erreur assez généralement répandue, que le style figuré n'est point naturel ; en attendant que j'essaye de la détruire, relativement à la poésie en général {Foyez Image), je vais la combattre en peu de mots à l'égard de la poésie champêtre. Non-seulement il est dans la nature que le style des bergers soit figuré, mais il est contre toute vraisemblance qu'il ne le soit pas. Employer le style figuré, c'est, à peu près comme Lucain l'a dit de l'écriture,
Donner de la couleur et du corps aux pensées ; et c'est ce que fait naturellement un berger. Un ruisseau serpente dans la prairie , le berger ne pénètre point la cause physique de ses détours : mais, attribuant au ruisseau un penchant analogue au sien, il se persuade que c'est pour caresser les fleurs et couler plus longtemps autour d'elles, que le ruisseau s'égare et pro-
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longe son cours. Un berger sent épanouir son âme au retour de sa bergère : les termes abstraits lui manquent pour exprimer ce sentiment ; il a recours aux images sensibles ; l'herbe que ranime la rosée, la nature renaissante au lever du soleil, les fleurs écloses au premier souffle du zéphir, lui prêtent les couleurs les plus vives pour exprimer ce qu'un métaphysicien aurait bien de la peine à rendre. Telle est l'origine du langage figuré, le seul qui convienne à la pastorale, par la raison qu'il est le seul que la nature ait enseigné.
Cependant, autant que des images détachées sont naturelles dans ce style, autant une allégorie continue y paraîtrait artificielle. La comparaison même ne convient à re^/og'?^e que lorsqu'elle semble se présenter sans qu'on la cherche, et dans des moments de repos. De là vient que celle-ci manque de naturel, employée comme elle est dans une situation qui ne permet pas de parcourir tous ces rapports.
Nec lacrymis criidelis amor, nec gramina rivis , Nec cytiso saturantur apes, nec fronde capellœ ^
Le dialogue est une partie essentielle de Véglogue: maïs comme il a les mêmes règles dans tous les genres de poésie, voijez Dialogue.
Élégance. Celle du style suppose la correction , la justesse, la pureté de la diction, c'est-à-dire la fidélité la plus sévère aux règles de la langue , au sens de la pensée, aux lois de l'usage et du goût : mais tout cela contribue à {'élégance^ et n'y suffit pas. Elle exige encore une liberté noble, un air facile et naturel, qui, sans nuire à la correction, déguise l'étude et la gêne. Le style de Despréaux est correct ; celui de Racine et de Quinault est élégant. « L'e'%a?ice consiste, dit Vd^nlQxxxdièsSijnoiujmes français y dans un tour de pensée noble et poli, rendu par des expressions châtiées, coulantes et gracieuses à l'oreille. » Disons mieux :
1 « Ni le cruel amour ne se rassasie de larmes ; ni les ruisseaux, de gazon ; ni les abeilles, de fleurs ; ni les chèvres, de feuillage. « ( Je traduis mot à mot ce que je ne saurais rendre avec la grâce du vers latin. )