‹ Éléments de littératureChapitre 6 sur 50 · ELEGANCE · texte numérisé non relu

ELEGANCE

c'est la réunion de toutes les grâces du style; et c'est par là qu'un ouvrage relu sans cesse est sans cesse nouveau.

La langueur et la mollesse du style sont les écueils voisins àeVélégance ; et parmi ceux qui la recherchent, il en est peu qui les évitent : pour donner de l'aisance à l'expression, ils la rendent faible et diffuse; leur style est poli mais efféminé. La première cause de cette faiblesse est dans la manière de concevoir et de sentir. Tout ce qu'on peut exiger de Vélégance c'est de ne pas énerver le sentiment ou la pensée ; mais on ne doit pas s'attendre qu'elle donne de la chaleur ou de la force à ce qui n'en a pas.

Le point essentiel et difficile est de concilier Vélégance avec le naturel. Vélégance suppose le choix de l'expression : or le moyen de choisir, quand l'expression naturelle est unique? le moyen d'accorder cette vérité, ce naturel , avec toutes les convenances des mœurs, de l'usage, et du goût; avec ces idées factices de bienséance et de noblesse, qui varient d'un siècle à l'autre, et qui font loi dans tous les temps ? Comment faire parler naturellement un villageois, un homme du peuple, sans blesser la délicatesse d'un homme poli, cultivé ?

C'est là sans doute une des plus grandes difficultés de l'art, et peu d'écrivains ont su la vaincre. Toutefois , il y en a deux moyens : le choix des idées et des choses, et le talent de placer les mots. Le style n'est le plus souvent bas et commun que par les idées. Dire comme tout le monde ce que tout le monde a pensé, ce n'est pas la peine d'écrire : vouloir dire des choses communes d'une façon nouvelle et qui n'appartienne qu'à nous, c'est courir le risque d'être précieux, affecté, peu naturel : dire des choses que nous avons tous confusément dans l'âme, mais que personne n'a pris soin encore de démêler, d'exprimer, de placer à propos, les dire dans les termes les plus simples et en apparence les moins recherchés, c'est le moyen d'être à la fois naturel et ingénieux.

Le sage est ménager du temps et des parole .

Qui ne l'eût pas dit comme la Fontaine.^ Qui n'eût pas dit comme lui.

Qu'un ami véritable est une douce chose ! Tl cherche vos besoins au fond de votre cœur,

OU plutôt qui l'eût dit avec cette vérité si touchante ?

Le moyen le plus sûr d'avoir un style à soi, ce serait de s'exprimer comme la nature ; et le poète que je viens de citer en est la preuve et l'exemple: maiss'ile vrai seulest aimable, il faut avouer qu'il ne l'est pas toujours. Il est donc important de choisir dans la nature des détails dignes de plaire, et dont l'expression naïve et simple n'ait rien de grossier ni de bas : par exemple, tout ce qu'on peint des mœurs des villageois doit être vrai sans être dégoûtant ; et il y a moyen de donner à ces détails de la grâce et de la noblesse.

Il en est du moral comme du physique , et si la nature est choisie avec goût, les mots qui doivent l'exprimer seront décents et gracieux comme elle. L'art de placer, d'assortir les mots, de les relever l'un par l'autre, de ménager à celui qui manque de clarté, de couleur, de noblesse, le reflet d'un terme plus noble, plus lumineux, plus coloré; cet art, dis-je, ne peut se prescrire : c'est l'étude et l'exercice qui le donnent, secondés du talent, sans lequel l'exemple est infructueux, et le travail même inutile.

Mais si le sujet présente inévitablement des objets rebutants ou ingrats h décrire, quelle sera, pour être élégant, la ressource de l'écrivain ? Fléchier va vous l'apprendre dans la description qu'il fait d'un hôpital. ( Oraisonfunèbre de la reine. ) « Voyonsla , dit-il , dans ces hôpitaux où elle pratiquait ses miséricordes publiques; dans ces lieux où se ramassent toutes les infirmités et tous les accidents de la vie humaine; où les gémissements et les plaintes de ceux qui souffrent remplissent l'âme d'une tristesse importune; où l'odeur qui s'exhale detant de corps languissants porte dans le cœur de ceux qui les servent le dégoût et la défaillance; où l'on voit la douleur et la pauvreté exercer à l'envi leur funeste empire ; et où l'image de la misère et de la mort entre presque par tous les sens. »

Dans ce tableau, chaque trait présente une image affligeante, un sentiment pénible ; et rien n'y est rebutant ; et tout y est ennobli par le choix de l'expression.

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