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NOBLESSE

rejeter tour à tour xes mêmes idées et leurs signes propres, selon que la même chose a été avilie ou ennoblie par l'opinion : mais «'est toujours le même rapport de convenance des mœurs avec le langage qui a décidé de la noblesse ou de la bassesse de l'expression.

Quelle est donc la marque infaillible pour savoir si, dans les anciens, un tour, une image, une comparaison, un mot, est noble ou ne l'est pas ?

Il n'y a guère d'autre règle de critique à letir égard que leur exemple et leur témoignage.

Il en est à peu près des étrangers comme des anciens ; c'est aux Anglais , dit-on , qu'il faut demander ce qui est trivial et bas et ce qui est noble dans leur langue : l'opinion et les mœurs en décident ; et c'est surtout en fait de langage qu'on peut dire,

Quand tout le monde a tort, tout le monde a raison.

11 n'en est pas moins vrai qu'il y a dans la nature une infinité d'objets d'un caractère si marqué, ou de grandeur ou de bassesse , que l'expression propre en est essentiellement noble ou basse chez toutes les nations cultivées , et qui ne peuvent être avilis ou relevés que par une sorte d'alliance que l'expression métaphorique fait contracter à l'idée , ou par l'espèce de diversion que le mot vague ou détourné fait à l'imagination.

A notre égard et dans notre langue , lé seul moyen de se former une idée juste du langage noble, c'est, quant au familier, de fréquenter le monde cultivé et poli, et quant au style plus élevé, de se nourrir de la lecture des écrivains qui ont excellé dans l'éloquence et dans la haute poésie.

Du temps de Montaigne et d'A myot , les Français n'avaient pas encore l'idée du style noble. Comparez ces vers de Racine:

Mais quelque noble orgueil qu'inspire un sang si beau, Le crime d'une mère est un pesant fardeau.

avec ceux-ci d'Amyot :

Qui sent son père ou sa mère coupable De quelque tort ou faute reprochable,

426 ÉLÉMENTS DE LITTÉRATUBE.

Cela de cœur bas et lâche le rend , Combien qu'il l'eût de sa nature grand.

et ces vers d'un vieux poëte appelé la Grange :

.... Ceux vraiment sont heureux Qui n'ont pas le moyen d'être fort malheureux , Et dont la qualité, pour être humble et commune, Ne peut pas illustrer la rigueur de fortune.

avec ceux que Racine a mis dans la bouche d'Agamemnon ,

Heureux qui, satisfait de son humble fortune. Libre du joug suprême où je suis attaché, Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché !

Ce n'a été que depuis Malherbe, Balzac, et Corneille, qu& la différence du style noble et du familier populaire s'est fait sentir ; mais de leur temps même le style noble était trop guindé et ne se rapprochait pas assez du familier décent qui lui donne du naturel. Corneille sentait bien la nécessité d'être simple dans les choses simples ; mais alors il descendait trop bas, comme il s'élevait quelquefois trop haut quand il voulait être sublime. Racine a mieux connu les limites du style héroïque et du familier noble; et par la facilité des passages qu'il a su se ménager de l'un à l'autre , par le mélange harmonieux qu'il a fait de ces deux nuances , il a fixé pour jamais l'idée de l'élégance et de la noblesse du style, l^oijez Familier.

C'est le plus grand service que le goût ait jamais pu rendre au génie ; car tant qu'une langue est vivante , et que l'idée de décence et de noblesse dans l'expression est variable d'un siècle à l'autre , il n'y a plus de beauté durable ; tout périt successivement. Voyez, dans l'espace d'un demi-siècle, combien le style de la tragédie avait changé ; et comparez aux vers de VAîidromaque de Racine ces vers de ÏAndromaque de Jean Heudon, en 1598 :

O trois et quatre fois plus que très-fortunée Celle qui au pays sa misère a bornée , Sur la tombe ennemie ayant souffert la mort , Et qui n'a comme nous été lottie au sort.

NOMBBE. 427

Pour entrer peu après , captive, dans la couche D'un superbe vainqueur et seigneur trop farouche. Et lequel pour une autre, étant saoulé de nous. Serve, nous a baillée à un esclave époux !

Que manque-t-il à cela pour être touchant? une expression élégante et noble. C'est encore pis si l'on compare à VHermione de Racine la Didiame de Heudon. Celle-ci , en apprenant la mort de Pyrrhus , s'écrie :

Ah ! je sens que c'est fait, je suis morte, autant vaut; Hélas ! je n'en puis plus , le pauvre cœur me faut.

Dans ce temps-là , voici- comment on annonçait à une reine la mort tragique de son fils :

Votre fils s'est jeté du haut d'une fenêtre, La tête contre bas. Envoyez-le quérir.

Hélas ! madame, il est en danger de mourir.

Aujourd'hui l'on rirait aux éclats si sur la scène on entendait pareille chose ; et ce qui serait si ridicule pour nous était touchant pour nos aïeux : tant il est vrai que dans une langue vivante rien n'est assuré de plaire et de réussir d'un siècle à l'autre, qu'autant que les idées de bienséance et de noblesse ont été fixées par des écrits dignes d'en être les modèles. Aujourd'hui même, pour être naturel avec noblesse^ il faut un goût délicat et sûr.

11 aura donc pour moi combattu par pitié ! dit Aménaïde en parlant de Tancrède ; cela est noble.

Il ne s'est donc pour moi battu que par pitié ! eût été du style comique.

Nombre. En poésie et en éloquence, on appelle ainsi le mouvement qui résulte d'une succession de syllabes réunies dans un petit espace de temps distinct et limité. Quidquid est qiiod siib aiirium mensuram aliquam cadit numerus vocatur. ( Orat. ) Ce petit espace est divisé à l'oreille en parties aliquotes ou unités de temps; et selon que chaque syllabe occupe une ou deux

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de ces parties de leur temps commun , elle est brève ou longue. L'espace de temps qu'elles occupent ensemble est ce qu'on appelle mesure; l'articulation de la mesure est ce qu'on appelle cadence; l'égalité ou l'inégalité des syllabes réunies, et , si elles sont inégales, leurs diverses combinaisons font la diversité des nombres. Distinctioet xqualium^ et ssepevariorutnintervallorum percussio, numerum efficlt. (DeOrat.) Un espace de temps divisé en quatre parties aliquotes peut être occupé par deux, par trois, ou par quatre syllabes, c'est-à-dire par deux longues , par une longue et deux brèves combinées de trois façons, et par quatre brèves de suite. Ainsi, dans la même mesure , il y a cinq nombres à former.

Dans les vers le nombre et le pied sont synonymes. Mais le pied métrique n'avait guère que quatre temps, et le nombre oratoire en avait davantage. JuQpœon, par exemple, était composé d'une longue et de trois brèves, et vice versa ; et le crétique, d'une brève entre deux longues. Ainsi la mesure de l'un et de l'autre était de cinq temps. Mais les nombres oratoires décomposés se réduisaient aux pieds métriques, qu'on divisait en trois espèces : savoir, celle où le pied était formé de deux parties égales, comme le spondée et le dactyle; celle où l'une des deux parties n'était que la moitié de l'autre, comme l'ïambe et le cliorée ; et celle où d'un côté il y avait d'excédant une moitié de la moitié du tout, comme dans le paeon. Nullus est numerus extra poetîcos pe-

des pes qui adhibetur ad numéros partitur in tria...xqua-

lis, dactylus; duplex, ïambus, sesqui^ pœon. (Orat.)

Les pieds ou nombres du vers étaient prescrits. Comment se fait-il donc que deux vers latins de la même mesure , les uns soient si nombreux , et que les autres le soient si peu? Par exemple , dans ces vers d'Horace :

Qui fit, Mœcenas, ut nemo, qiiamsibi sortem Seit ratio dederit, seufors objecerit, illa Contentas vivat, laudet diversa seguentesP

pourquoi le nombre n'est-il pas aussi sensible à l'oreille qu'il Test dans ces vers de Virgile.^

At trépida, et cœptis inimanibus effera DidOf

Sanguineam volvens aciem, viacuîisque trementen Interfusa gênas, et pallida morte futura.

Est-jce la différente contexture des nombres et leur mélange qui en est la cause? Cela sans doute y contribue; mais de deux vers spondaïques d'un bout à l'autre, l'un a du nombre et l'autre n'en a pas. Que l'oreille compare ce vers de Virgile, .

BelUferratos rupit Saturnia postes,

avec ce vers d'Horace ,

Qui fit, Mœcenas, ut nemo, quam sibi sortent. ..

la force du rhythme dans l'un et sa nullité dans l'autre ne sontelles pas très sensibles ?

Prenons de même deux vers dactyliques; celui-ci d'Horace,

Militia est potior : quid enim ? concurriiur, horœ...

et ceux-ci de Virgile ,

Inde uhi clara dédit sonitum tuha,finihus omnes, Haud mora, prosiluere suis. Ferit cethera clamor :

ne sent-on pas la même différence?

Entin, prenons deux vers du même poète, et du même rhythme, l'un à côté de l'autre ,

Ille gravent duro terrant qui vertit aratro... Perfidus hic caupo, miles, nautœque per omnes.

Le premier n'est-il pas bien plus nombreux que le second? Deux vers, avec les mêmes pieds, peuvent donc n'avoir pas le même nombre; et voici pourquoi :

1" C'est qu'il y a dans les langues une prosodie naturelle et «ne prosodie de convention; et que l'une est beaucoup plus sensible à l'oreille que l'autre. La prosodie naturelle est donnée par la qualité des sons, par le mécanisme de la parole, quelquefois par l'analogie du mot avec l'idée, le sentiment , et surtout l'image. La prosodie artificielle et de fantaisie n'est analogue ni au physique ni au moral de l'expression : ce n'est point la nature.

c'est le pur caprice de l'usage qui l'a prescrite. Mon oreille et mon âme sontégaleraentindécisessur le mouvement de ces mots, contra mercator : elles ne le sont pas de même sur le mouvement de ceux-ci: Navim jactantibus austris, et encore moins sur l'analogie des sons avec l'image dans ce vers de Virgile ,

Tarn multa in tectis crepitans salit korrida grando.

2° C'est que les nombres étant bien placés, ils se fortifient par leur contraste , par leur enchaînement, par leur impulsion commune. Seu ratio dederit^ seufors objecerit, sont deux incidentes inanimées dans les sons comme dans la pensée ; c'est de la froide prose comme de la froide raison. Mais ces membres de phrase, sanguineam volvens aciem, maculisque trementes interfusa gênas^ et pallida morte futura, font, pour l'oreille comme pour l'âme , une accumulation de force qui l'ébranlé profondément .

3° C'est que le nombre n'est jamais si sensible que lorsque sa cadence prosodique se trouve coïncidente avec le. repos ou la suspension du sens ; et en cela le rhythme de la prose et celui de nos vers a un avantage marqué sur le rhythme des vers anciens , où la ponctuation n'était presque jamais consultée. ( T'oyez Césure.) Cependant il arrivait que, par sentiment, les poètes observaient cette correspondance; et alors le nombre du vers devenait un nombre oratoire, c'est-à-dire, marqué par les repos naturels de la voix. On peut le voir dans ces vers de Virgile :

Olli inter sese magna vi hracchia iollunt

In numerum

Illa graves ociilos conata attollere, l'ursus Déficit : infixum stridet suh pectore vulnus. Ter sese attollens cubitoque innixa levavit ; Ter revoluta toro est: oculisque errantihus alto Quœsivit cœlo liicem, ingemuitque reperta.

Qu'on oublie la parité et la continuité des jiombres , et que l'on prononce ces vers selon leur ponctuation, comme une prose libre, elle n'aura que le défaut d'être trop nombreuse et trop belle ; et ce secret de donner à ses vers, indépendamment de leur contexture métrique, le mouvement le plus analogue à l'impuK

sion du sentiment, au caractère de la pensée ou de Timage, et en même temps le mieux marqué par les suspensions et les repos dasens ; ce secret, dis-je, que Virgile a eu parmi les poètes latins, comme Cicéron parmi les prosateurs, est ce qui donne , si singulièrement, si éminemment, à ses vers, un charme auquel l'oreille de toutes les nations est sensible , malgré l'extrême altération qu'éprouve, dans la bouche d'un Anglais, d'un Français, d'un Allemand , le nombre métrique des vers latins.

Concluons de là que ce n'est point en scandant les vers , mais en les prononçant, qu'on sent la puissance du nombre. Les petits élans et les petites pauses qui , dans la scandaison, divisent les mesures, font une cadence factice. La seule cadence donnée par la nature est celle qui est marquée par les repos du sens, et les intervalles de ces repos , quel que soit le rhythme du vers , seront toujours la mesure du nombre. Ainsi, pour en sentir l'effet, ce n'est ni un, ni deux, ni trois pieds seulement qu'il faut entendre, c'est la phrase; et bien souvent d'un vers à l'autre on sent \t nombre qui se presse, s'accélère, et s'accroît jusqu'à son repos. Maculisque trementes — interfusa gênas , et pallida morte fut lira.

Cette théorie du nombre que je viens d'appliquer aux vers est encore plus convenable à la prose. Mais une prose libre estelle susceptible de nombre"^ et peut-il y avoir quelque[règle dans l'art de l'y introduire et de l'y placer à propos ?

Les Grecs furent longtemps à s'en apercevoir : mais dès que les rhéteurs en eurent fait l'essai , et qu'Isocrate , en modérant l'usage du nombre oratoire, en eut fait sentir la puissance, les orateurs, Eschine, Démosthène, les philosophes, Platon et Théophraste, les historiens, Thucydide et Xénophon , se saisirent avidement de ce moyen de captiver l'oreille de celui des peuples du monde qui fut le plus soumis à l'empire des sens.

Chez les Romains la poésie fut tardive , et plus tardive que l'éloquence, à s'emparer du pouvoir du nombre. Les vers sénaires de Pacuvius, de Plante et de Térence n'avaient pas même l'harmonie d'une prose variée et nombreuse. Comicorum senarii^ propter similitudinem ser?nonis, sic sœpe su7it -abjecti , idnonnunquam vix in his numerus et versus întelligi possit. (CiC

4o2 ÉLÉMK^TS DE LITTÉBATUBE.

Orat. ) Et lorsque Lucrèce , le premier des poètes latins qui ait donné au vers hexamètre de la magnificence et du nombre, publia son poëme , il y avait longtemps que Crassus et Marc-Antoine avaient appris du rhéteur Carnéade le secret de communiquer le pouvoir du nombre à l'éloquence. Cicéron , âgé alors de trente-cinq ans , possédait ce grand art , et l'avait déjà pratiqué. Après y avoir excellé lui-même, il en donna des leçons profondes dans ses livres de l'Orateur. J'en vais extraire quelques détails.

Il ne veut pas que le nombre de la prose soit celui des vers (car il parle des vers métriques, dont tous les pieds^étaient prescrits); et une prose ainsi cadencée eût paru trop artiûcielle. Mais comme la prose même a de sa nature , et sa lenteur, et sa vitesse, et ses mouvements , et ses repos , il demande que, sans l'assujettir, on en règle la marche, soit pour la soutenir, soit pour l'accélérer , soit pour donner au cercle qu'elle doit parcourir l'étendue qui lui convient. Oratio quoniam tum stabilis est, tum volubilis^ necesse est ejusmodi naturam numeris contineri.

JSam circuitics ille incitatior numéro ipso fertur et la-

bitîir. quoad perveniat ad finem et insistât. Perspicuum est igitur numeris adstrictam orationem esse debere, carere versibus. (Orat.)

Quant à l'espèce de nombre que reçoit la prose, il décide, contre le sentiment des rhéteurs etd'Aristote même, qu'elle les admet tous. Ego autem sentîo omnes in oratione esse quasi permixtos confusosquepedes. L'ïambe, deos^ dans la langue latine, était le plus commun. Magnam enim partem ex iambis nostra constat oratio. Le chorée, musa, est vicieux dans la désinence des phrases , parce qu'il tombe sur la brève ; et Cicéron préfère le spondée , campos : Habet stabilem quemdam et non expertem dignitatis gradum. II le recommande surtout dans les incises ou petites phrases coupées : paucitatem enim pedumgravitatis suse tarditate compensât. Or il est important de donner aux incises , lorsque la pensée en est remarquable , un nombre sensible et frappant : Nihil tam débet esse numerosura, quam hoc quod minime apparet et valet plurimum.

Mais si le chorée simple est trop léger pour les conclusions de

phrases, il y devient plus grave lorsqu'il est redoublé; et Cicéron, en parlant de ce nombre, cite un exemple de ses effets dans une harangue de Torateur Carbon. O Marce Drusel {patrem appello) tu dicere solebas sacram esse rempublicam ; quicumque eam violavissent ab omnibus esse ei pœuas persoliitas. Patris dictum sapiens temeritas Jîlii comprobavit. Ce dichorée comprobavitj ajoute Cicéron, fit un effet prodigieux : et changez l'ordre des paroles ; dites, comprobavit filii temeritas^ ce n'est plus rien : jam nihil est.

Ce mot temeritas est pourtant le paeon, qu'Aristote préfère h tous les autres nombres pour terminer la période. Mais Cicéron n'est pas de son avis, et il pense que le crétique languidos est au moins aussi favorable. Cependant il admet les deux pseons comme très-oratoires : la longue et les trois brèves pour le début de la période , desinite , comprimite ; et les trois brèves suivies de la longue pour les repos, domuerant, sonipedes. Les pseons même lui semblent d'autant plus convenables à l'éloquence, qu'on les rencontre rarement dans les vers. Pxo:i m,inîme est aptus ad verswn, quo libentius eum recipit oratio. Tels sont les éléments du nombre.

Alais dans les vers il faut que le nombre soit sensible et soutenu d'un bout à l'autre. Nam versus œque prima et média et extrema pars attenditur; qui débilitât ur, in quacumque sit parte, titubatum. (De Orat.) Au lieu que dans la prose, nonseulement le nombre n'a pas besoin d'être continu , mais il ne doit pas l'être. C'est dans les points éminents du discours, dans les incises remarquables (quss incisim aut membratim efferuntur^ ea velaptissime cadere debent), aux articulations des membres, aux deux extrémités de la période, qu'il doit être placé ; mais plus sensiblement encore dans les phrases correspondantes et symétriquement opposées , dans les antithèses , dans les corrélations , dans ce qu'on appelait similiter cadens, ou similiter desinens.

Nec numerosa esse ut poemata, nec extra numerum, ut sermo vulgi^ esse débet oratio. Alterum nimis est vinctum, ut de industria factum appareat ; alterum nimis dissolutum, utper-

El EM. DE MTTÉR. — T. II.

lit

434 ÉLÉMENTS DE LITTERaTUBE.

vagatum et vulgare videatur. SU igitur permixta et iemperata numeris , nec dissoluta , nec iota numerosa , pœojie maxime, sed reUquis numeris etiam temperata... Multwn interest utrum numerosa sit, an plane e numeris constet oratio. Alterum sijit, intolerabile vitium est ; alterum si non fit, dissipata, et inculta et fluens est oratio.

Il y avait alors , comme aujourd'hui, des gens qui ne croyaient point au nombre de la période , et c'est de ceux-là que Cicéron disait, nescio quas habeant aures, P'oyez Période.

Il reconnaissait cependantque le style périodique et nombreux avait une place plus libre et plus marquée dans les discours uniquement destinés à instruire et à plaire, dans les morceaux de décoration, comme dans les éloges, dans les narrations, dans les descriptions oratoires, où l'âme n'étant attachée par aucun intérêt pressant , on ne pouvait captiver l'attention que par le plaisir de l'oreille. Enfin le nombre était comme l'âme de ce que nous appelons harangues : Nam quum is est auditor, qui non vereatur ne composite orationis insidiis sua fides attentetur, gratiam quoque habet oratori voluptatî aurium servienti. Aussi la plus harmonieuse des oraisons de Ciccron, c'est la harangue pour Marcellus.

Mais dans l'éloquence du barreau , cette recherche curieuse et continuelle du nombre serait nuisible à l'éloquence. Il ne doit ni en être exclus , ni trop y dominer, surtout dans les endroits pathétiques. Si enim semper utare , quum satietatem afjert , tum quale sit etiam ab imperitis agnoscitur. Detrahit prxierea actionis dolorem, aufert humanum sensum actoris , tollit funditus veritatem et fidem. Cependant Cicéron avoue qu'il l'a recherché très-souvent avec le plus grand soin , et singulièrement dans ses péroraisons; mais lorsqu'il s'était déjà rendu le maître de son auditoire , et que les esprits , obsédés et captivés , n'étaient plus assez en état de prendre garde au prestige du nombre. Id nos fortasse non perjîcimus, conatiquidem siepissime sumus : quod plurimis locis perorationes nostrx voluisse nos atque anima contendisse déclarant. Id autem tum valet quum is qui audit ab oratore jam obsessus est ac

tenetur. Nonenim id agit ut insidietur et observet; sed jam favety processumque vult , diceniisque vim admirans, non inquirit quod reprehendat.

Les mêmes nombres qui étaient prescrits dans les vers grecs et latins , et qui se faisaient distinctement apercevoir dans leur prose oratoire, se retrouvent dans nos vers et dans notre prose. Kt qui ne reconnaît pas la mesure de deux vers français dans ces deux vers d'Horace ?

Qiiem tu, Melpoinene, semel Nascentem placido lumine videris ?

Qui ne reconnaît pas la mesure des vers latins dans ces vers de Racine?

Aux feux inanimés dont se parent les deux Il rend de profanes hommages.

Cependant, il faut l'avouer , les mêmes nombres sont moins marqués dans notre prosodie que dans la prosodie ancienne; et si quelque chose peut les décider à notre oreille , ce sera la musique.

Mais un mal irrémédiable, et un désavantage auquel notre langue est condamnée à l'égard du nombre^ c'est la barbarie de nos conjugaisons, toutes formées en dépit de l'oreille.

On envie aux anciens leurs inversions; et ce regret est juste, mais bien moins fondé qu'on ne pense. L'un des grands avantages de l'inversion pour les anciens, était de terminer les phrases par le verbe. Mais presque tous les temps des verbes donnaient de belles désinences, toutes les inflexions en étaient nombreuses; et c'est la source la plus fécondf^ de l'harmonie de Cicéron.

Dans notre langue, au contraire, ou les terminaisons du verbe sont si désagréables qu'elles ne peuvent pas même être souffertes dans une prose élégante, quHls commandassent, que nous confondissions , qu'ils entreprissent, que je délibérasse , que vous délibérassiez , etc. ; ou elles se réduisent à la monotonie d'un participe indéclinable avec le verbe auxiliaire, ou elles sont dénuées d'accents et réduites à la mesure du chorée ,

4 36 ÉLEMENIS DE LITTÉRATURE.

comme dans j'c:îme; du spondée, comme dans yaimais; ou de ïîamoe^ comme dans l'attends. Si quelques temps conservent encore une faible empremte de l'ancien nombre , comme j'aîtendrai^jB succomOe , ]& tenterais, cela est rare; et quoique l'invariable désinv^nce des noms, dans notre langue, soit une des causes de notre indigence, il n'en est pas moins vrai que le verbe est, a l'égard du nombre, ce que nous avons de plus ingrat. Il faut une adresse continuelle pour le faire passer dans la foule des mots, etcommeà linsu de l'oreille, quand nous voulons écrire en style harmonieux.

Je suppose donc que nous eussions, comme les Latins, la liberté de l'inversion , nous ferions encore de nos verbes ce que nous en avons fait en suivant l'ordre naturel des idées : nous les glisserions à la dérobée ; et nous emploierions à former la partie ostensible et dominante du discours, les noms, les épithètes, les adverbes, qui dans notre langue sont comme imbus encore du nombre des lana[ues éloquentes dont ils sont dérivés.

Quelques exemples feront mieux sentir cette vérité affligeante. Prenons d'abord la description de la grotte de Calypso : « Elle était tapissée d'une jeune vigne qui étendait également ses branches souples de tous côtés. Les doux zéphirs conservaient en ce lieu, malgré les ardeurs du soleil, une délicieuse fraîcheur. Des fontaines , coulant avec un doux murmure sur des prés semés d'amaranthes et de violettes , formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs que le cristal. Mille fleurs naissantes émaillaient les tapis verts dont la grotte était environnée , etc. »

On voit que dans ces phrases non-seulement ce n'est pas le verbe qui fait le nombre, mais qu'il ne l'eût pas fait quand même notre usage eût permis de le transposer ; et la même chose est évidente dans l'éloquence de Massillon et de Bossuet , comme dans la poésie de Fénelon.

Au contraire, jetons les yeux sur les endroits les plus nombreux de l'ancienne éloquence , et nous reconnaîtrons que le verbe est le plus souvent la pause et l'appui de la voix, soit dans les suspensions, soit dans les désinences.

Ego te , si quid graviter acciderit , ego te , inquam^ Flacce ,

prodiiiero : mea dextera illa, meafides, meapromissa, quum te, si rempublicam couservaremus, omnium bonorum prxsU dio^quoad viveres , non modo munUum, sed etiam ornatum fore poUicebar.

IluiCj huic misera puero , vestro ac liberorum vestrorum suppllci Judices , hocjudicio, vivendi prœcepta dabitis... Qui etiam me intuetur, me imltu appelât, meam quodammodo flens fidem implorât ; ac repetit eam quam ego pafri suo quondam , pro saliUe patriœ, spoponderim dignitatem. Miseremini fam,ilix, Judices, mïsereimui fortissimi patris , miseremini fila : nomen clarissimum et forlissimum vel generis, vel vetustatis, vel hominis causa , reipublicae reservate. (Pro Flacco.)

On voit par ces exemples avec quel art Cieéron plaçait le verbe, selon qu'il avait plus ou moins de rapidité ou de lenteur , spoponderim dignitatem ; reipublicas reservate. Et ce miseremini déchirant, qui le rendra jamais dans notre langue? Telle était la magie de cette prose inimitable ; et si l'on ne veut pas m'en croire, qu'on écoute Cieéron lui-même, parlant de l'art qu'il y employait. Si, dans cette phrase, dit-il, iVeg^we me divitise movent, quibus omnes africanos et cœliosmulti venalitii mercatoresque svperarunty j'avais mis, par exemple, multi superarunt mercatores venalitiique , tout était perdu , perierit tota res. Il n'aurait pourtant fait que déplacer le verbe. De même, ajoute-t-il, dans celle-ci, Neque 7^estis , aut cxlatum aurum etargentum me movet, quo nostros veteres Marcellos Maximosqiie multi eunuchi e Syria yEgyptoque vicerunt ; si j'avais dit vicerunt eunuchi e Syria jEgyptoque y voyez combien un léger déplacement des mots aurait réduit à rien et l'expression et la pensée , quoiqu'il n'y eût pas un seul mot de changé, f^idesne ut, ordine verborum paulum commutato, iisdem verbis , stante sententia , ad nihilum omnia recidant, quum sint ex aptis dissolutaf Au contraire, il cite un endroit d'une harangue de Gracchus où l'orateur a négligé le nombre : Àbessenon potesty quinejusdem hominis sit probos improbare y qui improbos probet. Combien la phrase n'eût-elle pas été mieux construite, observe-t-il, si Gracchus avait dit : Quin ^jusdem hominis sit qui improbos probet , probos improbare?

On a reproché à Cicéron l'usage trop fréquent de Vesse videatur. Mais on vient de voir que sans videatur , il savait clore ses périodes ; et que non-seulement il variait les mots , mais qu'il variait aussi avec le plus grand soin le nombre de ses désinences.

Je terminerai cet article par les préceptes généraux qu'il nous donne à l'égard du nombre, dans le livre de Oratore , en faisant parler l'orateur Crassus ; et de ces préceptes chacun s'appliquera ce qu'en peut comporter sa langue.

Fjjic.iendum est Ulud modo vobis, nefluat oratio, ne vagetur, ne insistât interius , ne excurrat longius. Neque semper utendum est perpetuitate... sed sxpe carpenda membris minutioribus oratio est; quœ tamen ipsa membra siint numeris vincienda.

Neque vos pœon aut heroûs ille conturbet. Ipsi occuri'ent orationi: ipsi, inqiiam, se afférent, et respondebunt non vocatl. Consuetudo modo iUa sit scribendi atque dicendi, ut sententise, verbis finiantur eorumque verborum junctio nascatur a proceris numeris ac liberis , maxime heroo, et pxone priore aut cretico ; sed varie, distincteque considat. Notatur enim maxime similitudo in conquiescendo : et si primi, et postremi illi pedes sunt hac ratione servàti, medii possunt latere ; modo ne circuitus ipse verborum sit aut brevior quam aures exspectent , aut longior quam vires atque anima patiatur.

Clausulas autem diligentius etiam servandas esse arbitrer quam superiora : quod in his maxime perfedio atque absolutio judicatur. Nam versus seque prima et média et extrema pars attenditur; qui debilitatur^ in quacumquc sit parte, tituhatum. In oratione autem , prima pauci cernunt , postrema , pleriqu£ : quœ, quoniam apparent et intelliguntur , varienda sunt, ne aut animorum judiciis repudientur aut aurium satietate. ( De Orat. 1. III. )

Telle fut la théorie de celui des hommes qui , dans sa langue, a donné le plus d'harmonie à la prose.

Le plus souvent je me dispense, ou plutôt je m'abstiens de le traduire, pour trois raisons: 1'^ parce que, même en fait dâ

goût, ce qui a force, de loi doit être cité à la lettre ; 2° parce que j'ai de la répugnance à priver le lecteur des charmes d'une langue qui m'enchante moi-même; 3° parce que je ne suppose pas que ceux à qui l'étude de l'éloquence peut être nécessaire ignorent la langue de Cicéron. Les traductions n'ont déjà fait que trop de lecteurs paresseux.

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