PÉRORAISON
L'homme éloquent n'est donc ni celui qui produit une longue suite d'idées, qui les classe, qui les enchaîne, qui les énonce avec clarté, justesse , et bienséance , ni celui qui les agrandit en les développant, ni encore celui quiles pare des grâces de l'élocution, qui les anime par des figures , qui les colore par des images , et qui , par le charme du nombre , flatte l'oreille en même temps qu'il séduit l'imagination ; c'est celui qui possède et met en oeuvre tous ces talents , et qui en même temps du côté de Tàme connaît bien le fort et le faible ou du juge ou de l'auditoire ; sait toucher à l'endroit sensible , et faire mouvoir à son gré tous les ressorts des passions.
Instruire est la première de ses fonctions, mais elle lui est commune avec le philosophe , l'historien , etc. ; et toutes les fois qu'il ne s'agit que d'une vérité de fait ou de spéculation qui n'intéresse que l'entendement etquinetouche point aux affections de l'âme , quelque sensible et lumineuse qu'en soit l'exposition , quelque ingénieuse et pressante qu'en soit la preuve , ce n'est point là de X éloquence. Répandez-y toutes les fleurs d'une imagination brillante , toutes les grâces de l'esprit, tous les charmes du style, vous serez le plus agréable des rhéteurs , le plus séduisant des sophistes, le plus attrayant des philosophes, vous ne serez pas éloquent. Ce n'est qu'autant que la vérité a un côté moral, un intérêt humain , que V éloquence peut s'en saisir et la manier à son gré. Locke et Malebranche auraient été ridicules s'ils avaient
42 ELEMENTS DE LITTEBATUBE.
affecté le langage oratoire dans l'analyse des facultés de l'entendement humain, et dans leurs spéculations sur l'origine de nos idées. Les rhéteurs méconnaissaient leur art lorsqu'ils faisaient pérorer leurs disciples sur la figure de la terre et sur la grandeur du soleil. Nos académies l'ont méconnu de même lorsque , pour leurs prix (ï éloquence , elles ont proposé des problêmes de métaphysique, oii il n'y avait rien d'intéressant pour l'âme, et qui n'étaient pour l'esprit lui-même qu'un objet de curiosité.
Celui qui veut être éloquent sur une question générale et abstraite doit donc savoir la passionner , je veux dire la rapprocher de nos affections morales , sous quelque rapport qui intéresse , ou tel homme , ou tels hommes , ou l'homme en général; alors il en fait une cause , et cette cause- est susceptible des mouvements de V éloquence. Sans cela , tout ce que l'on fait pour l'animer n'est que de la déclamation.
Tant que l'on n'a recommandé aux femmes de nourrir leurs enfants que comme un usage salutaire, ce précepte, réduit à ses raisons physiques , n'a eu rien de commun avec ^éloquence. Rousseau l'a pris du côté moral; il a opposé la nature et les saints devoirs de la maternité à l'opinion, à l'usage, aux prétextes du luxe et de la mollesse, il en a fait un objet sacré, et il est devenu l'avocat de l'enfance et des bonnes mœurs.
Quoi de moins favorable à Véloquence que l'administration économique d'un État? On en a fondé la théorie sur des principes d'humanité, d'équité , de bonne morale , et des calculs ont été éloquents. Celui de la durée moyenne de la vie est tristement et froidement aride sous la plume d'un naturaliste. Qu'un homme éloquent s'en empare, et qu'il en fasse résulter la folie des longues espérances , des projets vastes , des tourments de l'ambition , des anxiétés de l'avarice , des prodigalités d'un temps si court, si précieux, cette vérité de spéculation s'anime et devient pathétique.
Il faut indispensablement des ennemis à Véloquence \ et que l'auditeur soit en cause, ou qu'il ne soit que juge entre l'orateur et son antagoniste, on doit toujours par quelque endroit l'intéresser au succès du combat. C'est là le propre de Y éloquence. Une opinion sans influence, un préjugé sans passion, n'est pas
un adversaire digne d'elle; en passant elle le terrasse. Mais c'est aux affections humaines qu'elle réserve ses grands efforts ; plus elles semblent indomptables, plus elle s'applaudit d'avoir à les dompter ; on croit voir le chien d'Alexandre qui demeure tranquille et couché sur l'arène tant qu'on ne lui oppose que des animaux ordinaires , et qui se lève et s'anime au combat dès qu'il voit paraître un lion.
V éloquence y qui, sur toute chose, doit savoir instruire et prouver, ne se réduit donc pas à ces moyens vulgaires ; quelquefois même ils lui sont inutiles ; et l'évidence ou du fait ou du droit ne lui laisse rien à prouver. Dans la défense de Ligarius, Cicéron convenait de tout. Mais il fallait fléchir César , il fallait lui faire trouver plus de gloire et plus de plaisir dans l'exercice de sa clémence que dans l'usage de son pouvoir. Que fait l'orateur? Il ne s'arrête pas à prouver à César qu'il est plus beau et plus digne de lui de pardonner que de punir; c'est par l'endroit sensible qu'il l'attaque. Oter la vie, lui dit-il, est lui pouvoir que l'homme partage avec les plus féroces et les plus vils des animaux. L'accorder et la conserver, c'est ce qui rapproche des dieux. Il lui fait l'éloge le plus touchant de la clémence; et c'est à la peinture ravissante et sublime de la plus belle des vertus, que le décret lui tombe de la main.
Il est des couses dont le succès tient uniquement à la preuve ou du fait ou du droit, et dans lesquelles les relations morales , les affections humaines , rien qui touche à l'âme du juge ou de l'auditeur ne saurait influer; celles-là sont évidemment inaccessibles à {"éloquence , ce n'est que de la plaidoirie.
Supposez , par exemple , que la querelle de Clodius et de Mi- Ion se fût passée entre deux hommes du commun, tout se fut réduit à savoir lequel des deux avait attaqué l'autre , et lui avait tendu des embûches ; alors sans doute l'adresse et la vigueur du raisonnement eût été le talent nécessaire à la cause, mais il n'eût fallu pour cela qu'un habile dialecticien ; et ce n'est qu'autant que Milon a été jusque-là un citoyen recommandable, et Clodius un scélérat, que le génie de l'orateur, après avoir épuisé les ressources du raisonnement dans la preuve , a pu déployer avec éloquence les grands ressorts de l'émotion.
Par la même raison, de deux causes contraires, l'une doit être naturellement plus que l'autre avantageuse à Y éloquence; et il s'en faut bien que ce soit toujours celle dont le bon droit est le plus apparent , et pour laquelle tous les esprits sont d'abord le mieux disposés. Contre l'évidence absolue il n'y a peut-être point à' éloquence ; mais pour l'évidence absolue il y en aurait encore moins. C'est au milieu du doute et des difficultés que l'art de l'orateur s'exerce et se signale; et son grand avantage est d'avoir de grands obstacles à surmonter. Le difficile, qui n'est pas impossible , est le beau champ de Véloquence.
Ainsi , dans les questions problématiques , ce n' est pas toujours l'avantage de la vérité qu'elle cherche , mais l'avantage de l'intérêt.
Que les sciences et les lettres aient fait du bien à l'humanité , celui qui le soutient n'a presque rien d'intéressant à dire; une amplification froide, et quelques beaux développements sont tout ce qu'il en peut tirer, et avec une élocution brillante, il n'y sera qu'un bon rhétoricien. Au contraire, que l'on soutienne que les sciences et les lettres ont été nuisibles au genre humain; il n'y a qu'un sophisme à tourner, à manier avec adresse, pour donner le change aux esprits , et pour faire de ce paradoxe une thèse très-éloquente. On y rappellera tous les temps où les lettres et les sciences ont fleuri ; et comme ces temps sont aussi des temps d'opulence et de luxe, d'ambition et d'avarice , de mollesse et de corruption, ce rapport de coexistence jettera la confusion entre les effets et les causes ; on attribuera au progrès des lumières les suites naturelles de la prospérité ; et tous les maux que les richesses, l'oisiveté, l'orgueil, la cupidité ont produits, on les fera retomber sur les lettres, on déguisera la misère et l'abrutissement de l'homme sauvage, on dissimulera la férocité, l'atrocité de l'homme barbare; et défenseur de la nature dans son état de liberté, d'égalité, d'indépendance, on aura mis l'éloquence aux prises avec toutes les passions qu'engendre la société. Voilà comment d'une question un homme adroit fait une causé, et nous distrait des vices de la preuve par l'intérêt dont il anime des sophismes ingénieux.
Entre le froid raisonnement et les mouvements pathétiques, il
-est une éloquence douce qu'on appelle insinuation. Ce fut à ce talent de ménager , d'apprivoiser , de se concilier les esprits , que Cicéron dut l'étonnant succès de l'oraison contre la loi agraire ; et c'est le genre le plus convenable et le plus nécessaire au barreau moderne , non pas pour séduire les juges, mais pour ne jamais les blesser, ni dans leurs opinions , ni dans leurs sentiments , danger auquel des causes délicates ou odieuses en apparence exposeraient souvent un plaideur inconsidéré.
La magistrature est encore parmi nous l'ordre de la société où les mœurs sont les plus sévères; et le public, devant ses tribunaux , prend son esprit et devient lui-même délicat sur les bienséances. Or dans presque toutes les grandes causes les bienséances sont compromises. C'est une femme qui se plaint des duretés, des violences, des désordres de son époux; c'est un fils méconnu ou déshérité par son père; c'est une fille dépouillée ou désavouée par sa mère ; c'est un homme faible et obscur que le crédit et la mauvaise foi d'un homme en dignité font périr de misère et réduisent au désespoir. Alors, sans perdre de sa force, Y éloquence a besoin de prudence et d'adresse ; et plus l'orateur se réserve de véhémence et de vigueur, pour faire sentir à l'homme injuste, ou à l'homme dénaturé, les cruautés dont il Taccuse, plus il doit se montrer timide, respectueux, craintif, avant que de les révéler; ce ne doit être que l'excès et la violence du mal qui lui arrachent des plaintes. La modestie d'une épouse , le respect d'un enfant , sa piété, son amour même , doivent tour à tour adoucir l'amertume de ses reproches et augmenter celle de ses regrets : sans cesse approfondir la plaie, et sans cesse y verser du baume, tel est l'artifice de cette éloquence^ qui semble vouloir tout adoucir, et qui ne dissimule rien. l'oy. Insinuation.
Cette éloquence règne avec moins d'artifice dans tous les écrits vertueux qui ont du charme et de l'intérêt. C'est Y éloquence du Télémaque. Elle n'a point ces mouvements passionnés, qui sont pour l'orateur comme ses forces de réserve, ses machines pour ébranler et renverser les grands obstacles , ou , comme les appelle Cicéron, ses ^orc/ies pour tout embraser, dicrncUJaces. Mais aussi Yéloqiience n'a-t-elle pas toujours des boulevards à
niiner , ni un incendie à répandre. Sans exciter dans les esprits ni la terreur, ni la compassion, ni l'indignation, ni la colère, ni la haine, ni l'ardeur du ressentiment, du dépit et de la vengeance, ni les soulèvements de l'orgueil irrité, ni les secrets murmures de l'envie , elle sait nous mener , par des pentes imperceptibles, au but de la persuasion; et cette douce violence qu'elle fait à l'opinion, à l'inclination, à la volonté même, n'en est pas moins inévitable ; c'est une plus douce magie , mais dont le charme ôte jusqu'à l'envie de ne pas s'y laisser surprendre , et qui ne laisse ni prévoir ni craindre ses enchantements. Cette éloquence^ dont le juge même le plus intègre et le plus sage ne se méfie pas assez, cette éloquence des syrènes, contre laquelle il ne faut pas moins que les précautions d'Ulysse , tient au moins la seconde place parmi les talents de l'orateur, et met le genre tempéré bien près du genre pathétique et sublime. L'homme pleinement éloquent est donc celui qui non-seulement dans différentes causes , mais dans la même cause, sur le même sujet, selon l'effet qu'il veut produire sait employer l'un et l'autre moyen, et les employer à propos.
Ainsi lorsqu'on a dit que Y éloquence était dans l'âme, on a dit une vérité; mais on ne l'a dite qu'à demi. 'L'éloquence est dans l'âme comme la force du corps est dans les muscles; mais l'adresse et l'agilité sont pour la force des avantages : l'une lui apprend à se déployer habilement, l'autre avec promptitude: et comme l'athlète bien exercé, qui sait prendre ses temps, choisir ses attitudes , et régler tous ses mouvements , ne perd aucun de ses efforts , tandis qu'un adversaire plus robuste que lui se fatigue et s'épuise en vain , de même l'orateur qui sait ménager ses moyens , les diriger , en faire usage, finit par terrasser celui qui prodigue au hasard et sans réserve tous les siens.
On a ditque Véloquence n'était jamais que momentanée ; c'est ce que je ne puis penser. Dans un écrit philosophique où la raison domine , et qui donne rarement lieu au langage du sentiment, plus rarement encore aux mouvements de l'âme , Véloquence n'aura que des moments , j'en conviens. Il est vrai de même que dans l'histoire les traits , les morceaux &' éloquence^
ne brillent que par intervalle, et comme des éclairs rapides et brûlants; mais ces traits sont de Yéloquence^ et ne sont pas V éloquence. Celle-ci est un art comme Tarchitecture , et son ouvrage est un édiflce.
Un ligueur va tuer le cardinal de Retz d'un coup de pistolet. Ahl malheureux, si ton père te voyait! lui dit le cardinal ; et ces mots, inspirés parle génie de la nécessité, désarment l'assassin. Misérable ! oserais-tu bien tuer Caius Marins ? dit d' un air et d'une voix terribles cet illustre proscrit au Gaulois qui va le frapper; et le Gaulois, épouvanté, s'enfuit en criant, Je ne puis tuer Caius Marias. Ainsi, lorsque l'effet de Y éloquence doit être soudain et rapide, elle réside dans quelques mots; et c'est alors qu'elle est sublime.
Dérar fs/mor^' s'écriaient les Arabes, éperdus de frayeur d'avoir vu tomber leur général. Qu'importe que Dérar soit mort? leur dit Rafî , l'un de leurs capitaines, Dieu est vivant et vous regarde : et il les ramène au combat. Mes enfants, les blancs vous regardent, disait le marquis de Saint-Pern à Crevelt, en parcourant la ligne des grenadiers de France, exposés au feu du canon ; et aucun d'eux ne remua.
Ce sont là sans doute des traits d'éloquence, des mots sublimes, si l'on veut; mais ces mots, ces traits éloquents , qui ont suffi quelquefois pour soulever un peuple, pour rallier une armée , pour faire tomber le poignard de la maind'un scélérat, n'auraient pas suffi à Cicéron pour amener le peuple romain à renoncer au partage des terres , ni à Démosthène pour soulever les Athéniens contre Philippe, ni àMassillon pour produire l'effet du sermon du pécheur mourant ou du petit nombre des élus.
Une passion violente se réprime par un mouvement de passion plus violent encore ; et ce n'est pas ce que Véloquence a de plus difficile à faire. C'est aux passions sourdes et lâches , comme l'envie et la peur, qu'elle a de la peine à opposer, ou des stimulants assez forts , ou des contrepoisons d'une vertu assez active. C'est pour ranimer des cœurs éteints , pour rendre l'espérance à des âmes rebutées par le malheur, la résolution à des esprits glacés, le courage à des hommes abattus de mollesse; c'est pour faire sentir l'aiguillon de la honte et celui de la gloire à des peu-
pies dont la seule ressource est l'audace et le désespoir; e'est pour tirer un auditoire, une multitude assemblée, d'un état d'indolence, de stupeur ou de léthargie , et la porter à l'instant à degrandes résolutions ; c'est pour forcer l'orgueil jaloux à fléchir devant le mérite, et l'envie à lui pardonner, que V éloquence mêmeaura besoin derassembler toutes ses forces, et ce n'est point avec quelques mots , mais par une longue suite de mouvements, et par une impulsion pareille à celle du torrent qui ébranle et ruine sa digue avant de la renverser , qu'elle peut parvenir à vaincre ces obstacles. Cependant, elle n'est encore aux prises qu'avec la nature, que sera-ce lorsqu'elle aura , non-seulement les passions et les vices du cœur humain à combattre et à sur^monter , mais um éloquence opposée , insidieuse ou véhémente, qui aura su captiver , ranger de son parti les affections du cœur humain , et ses passions et ses vices ? Certes , il est impossible d'imaginer une épreuve où l'art (je ne dis pas assez, car aucun art n'y peut suffire ) , où le génie et l'art réunis au plus haut degré d'intelligence et de vigueur trouvent mieux à se signaler. Or telles sont dans leur plénitude les fonctions de Véloquence. Et de là vient que l'orateur Antoine, après s'en être fait un modèle intellectuel aussi accompli qu'il avait pu le concevoir, disait n'avoir jamais connu d'hommes piememenl éloquents.
Il est donc vrai que dans l'œuvre oratoire , ce talent d'agir à la fois sur les esprits et sur les âmes ne se réduit pas à quelques mots épars , à quelques élans passagers ; qu'il consiste à tout disposer pour produire un effet commun , à tout diriger vers un but et vers le but qu'on se propose. Ainsi, que le génie invente les moyens; que l'art, qui n'est que le bon sens éclairé par l'expérience , les distribue et les emploie; que l'esprit et Tâme s'accordent pour faire concourir ensemble tout ce que l'un a de lumières, tout ce que l'autre a de chaleur; que l'insinuation se glisse dans la preuve; que le pathétique l'anime ; que la preuve, à son tour et réciproquement, communique sa force au pathétique et donne plus d'accès à l'insinuation : l'œuvre oratoire ne sera plus qu'une machine bien composée, dont toutes les pièces, également finies, étroitement liées , et engrenées l'une dans l'autre , contribueront à exécuter une seule et jnême action.
Foyez Éloquence poétique, Orateur, Pathétique, Preuve , etc.
Éloquence poétique. Qui ne connaît pas le plaisir que nous avons à inspirer nos sentiments , à persuader nos opinions , à répandre nos lumières, à multiplier ainsi notre âme? C'est un attrait qui, dans le moral , peut se comparer à celui de la reproduction physique , et peut-être l'un des premiers besoins de riiomme en société. *La poésie , dont c'est là l'objet , a donc sa source dans la nature.
Les moyens d'instruire et de persuader sont les mêmes en philosophie , en éloquence , en poésie ; et ce n'est pas ici le lieu de les examiner.
Il y a cependant un procédé que la philosophie ne connaît pas, que Y éloquence ne devrait pas connaître et dans lequel la poésie excelle ; c'est l'art de la séduction , l'art de rendre la feinte et le mensonge intéressants et vraisemblables. C'est donc en poésie que Véloque?ice est une enchanteresse ; et Tenchantement qu'elle opère c'est l'illusion et l'intérêt. Ailleurs elle ne cherche à plaire , à émouvoir que pour persuader ; ici le plus souvent elle ne persuade qu'afm de plaire et d'émouvoir. A cela près , ses moyens sont les mêmes et du côté de l'illusion et du côté de l'intérêt. La poésie n'est que Véloque^ice do^ns toute sa force et avec tous ses charmes. Voyez, dans V Iliade, la harangue de Priam aux pieds d'Achille; dans V Enéide, celle de Sinon ; dans Ovide, celle d'Ajax et d'Ulysse ; dans Milton, celle de Satan ; dans Corneille, les scènes d'Auguste et de Cinna ; dans Racine, les discours de Burrhus et de NarcisseaujeuneNéron; dansla//e;i?7'af/e, la harangue de Potier aux états ; celle de Brutus au sénat , dans la tragédie de ce nom; dans la Mort de César , celle d'Antoine au peuple , etc. C'est tour à tour le langage de Déniosthène, de Cicéron, de Massillon, deBossuet, à quelques hardiesses près, que la poésie autorise, et que Yéloquence elle-même se permet quelquefois.
Si l'on m'accuse de confondre ici les genres, que l'on me dise en quoi diffèrent Yéloquence de Burrhus parlant à Néron , dans la tragédie de Racine , et celle de Cicéron parlant à César , dans la péroraison pour Ligarius "?
t'O ÉLÉMENTS DE LITTERATUfiE.
Toute la différence que je vois ici entre ï éloquence poétique et V éloquence oratoire , c'est que l'unedoit être l'élixir de l'autre. L'importance de la vérité rend l'auditoire patient; au lieu que la fiction n'attache qu'autant qu'elle intéresse. Véloquence du poëte doit donc être plus animée, plus rapide, plus soutenue, que celle de l'orateur. L'un est libre dans le choix, dans la forme de ses sujets, il les soumet à son génie; l'autre est commandé par ses sujets mêmes, et son génie en est dépendant : ainsi, les détails épineux et languissants qu'on pardonne à l'orateur seraient justement reprochés au poëte.
Véloquence du poëte n'est donc que Véloquence exquise de l'orateur, appliquée à des sujets intéressants, féconds, sublimes ; et les divers genres ^'éloquence que les rhéteurs ont distingués, le délibératif, le démonstratif, le judiciaire , sont du ressort de l'art poétique, comme de l'art oratoire ; mais les poètes ont soin de choisir de grandes causes à discuter , de grands intérêts à débattre. Auguste doit-il abdiquer ou garder l'empire du monde > Ptolomée doit-il accorder ou refuser un asyle à Pompée ; et s'il le reçoit , doit-il le défendre, doit-il le livrer à César vif ou mort? Attila doit-il s'allier au roi des Français ou à l'empereur des Romains , soutenir Rome chancelante sur le penchant de sa ruine , ou hâter les destins de l'empire français encore au berceau ; écouter la gloire , ou l'ambition .^ Voilà de quoi il s'agit dans les délibérations de Corneille. Si la scène d'Attila est faiblement traitée, au moins est-elle grandement conçue , et l'idée seule en aurait dû imposer à Boileau. La scène délibérative qui mérite le mieux d'être placée à coté de celles que je viens de citer est l'exposition de Brutus. Le sénat doit-il recevoir l'ambassadeur de Porsenna , et en l'écoutant doit-il traiter avec l'envoyé du protecteur des Tarquins ; ou bien doit-il le refuser, et le renvoyer sans l'entendre ? Il n'est point de spectateur dont l'âme ne reste comme suspendue, tandis que de tels intérêts sont balancés et disputés avec chaleur. Ce qui rend encore plus théâtrales ces sortes de délibérations, c'est lorsque la cause publique se joint à l'intérêt capital d'un personnage intéressant, dont le sort dépend de ce qu'on va résoudre; car il faut bien se souvenir que l'intérêt individuel d'homme à homme est le seul qui nous touche vive-
ment. Les termes collectifs de peuple, d'armée , de république, ne nous présentent que des idées vagues. Rome , Carthage , la Grèce , la Phrygie , ne nous intéressent que par Tentremise des personnages dont le destin dépend du leur. C'était une belle chose, dans Inès, que la scène où l'on délibère si Alphonse doit punir ou pardonner la révolte de son fils ; mais il fallait à ce jugement terrible un appareil imposant , et surtout dans les opinions un caractère majestueux et sombre, qui inspirât la crainte des lois et la pitié pour l'âme d'un père. Cette scène, j'ose le dire, était audessus des forces de la Motte ; c'était à celui qui a peint Tâme d'Alvarez et l'âme de Brutus de traiter cette situation, qui, faute ^'éloquence et de dignité , n'est ni touchante ni vraisemblable. On a voulu, je ne sais pourquoi, distinguer en poésie le discours prémédité d'avec celui qui n'est pas censé l'être. L'expression n'a sa vraisemblance que lorsqu'elle est telle que la nature doit l'inspirer dans le moment. Toute la théorie de V éloquence poétique se réduit donc à bien savoir quel est celui qui parle, quels sont ceux qui l'écoutent , ce qu'on veut que l'un persuade aux autres, et de régler sur ces rapports le langage qu'on lui fait tenir.
Mais quelquefois aussi celui qui parle ne veut que répandre et soulager son cœur. Par exemple , lorsque Andromaque fait à Céphisele tableau du massacre de Troie , ou qu'elle lui retrace les adieux d'Hector, son dessein n'est pas de l'instruire , de la persuader, de l'émouvoir: elle n'attend, ne veut rien d'elle. C'est un cœur déchiré qui gémit, et qui, trop plein de sa douleur, ne oemande qu'à l'épancher. Rien de plus naturel, rien de plus favorable au développement des passions. Il est ,un degré q\x elles sont muettes ; mais , avant de parvenir à cet excès de sensibilité qui touche à l'insensibilité même, plus on est ému, moins on peut se suffire; et si l'on n'a pas un ami fidèle et sensible à qui se livrer, on espère en trouver un jour parmi les hommes; on grave ses peines ou ses plaisirs sur les arbres, sur les rochers; on les confie dans ses écrits aux siècles qui sont à naître, et qui les liront quand on ne sera plus : ainsi, par une illusion vaine, mais consolante , on se survit à soi-même , et l'on jouit en idée de l'intérêt qu'on inspirera. C'est ce qui fonde la vraisemblance
52 ELEMENTS DE LITTEBATUBE.
de tous les genres de poésie, où l'âme , par un mouvement spontané , dépose ses sentiments les plus cachés, ses affections les plus intimes ; et c'est là surtout que les mœurs sont naïvement exprimées : cardans toutes les autres scènes la nature est gênée et peut se déguiser.
Plus la passion tient de la faiblesse, plus il lui est nécessaire de se répandre au dehors; l'amour a plus de confidents que la haine et que l'ambition : celles-ci supposent dans l'âme une force qui lui sert à les renfermer. Achille, indigné contre Agamemnon, se retire seul sur le rivage de la mer; s'il avait aimé Briséis, il aurait eu besoin de Patrocle. Aussi, l'élégie, qui n'est autre chose que le développement de l'âme , préfère-t-elle l'amour à des sentiments plus sérieux et plus profonds ; aussi, nos poètes, qui ont mis au théâtre cette passion, que les Grecs dédaignaient dépeindre, ont-ils trouvé dans le trouble, dans les combats, dans les mouvements divers qu'elle excite, une source intarissable de la plus belle poésie. Dans combien de sens opposés le seul Racine n'a-t-il pas vu les plis et les replis du cœur d'un amante ? Avec combien de passions diverses il a mêlé celle de l'amour ! C'est surtout dans ces confidences intimes qu'il a eu l'art de ménager, c'est là, dis-je, qu'il expose ou prépare l'effet touchant des situations, et qu'il établit sur les mœurs la vraisemblance de la fable. Sans les trois scènes de Phèdre avec OEnone, ce rôle, qui nous attendrit jusqu'aux larmes , eût été révoltant pour nous. Qu'on se rappelle seulement ces vers :
Je me connais, je sais toutes mes pei fulies, Œnone, et ne suis point de ces femmes hardies Qui, goûtant dans le crime une tranquille paix, Ont su se faire un front qui ne rougit jamais. Je connais mes fureurs, je les rappelle toutes : Il me seml^le déjà que ces murs, que ces voûtes, Vont prendre la parole, et, prêts à m'accuser, Attendent mon époux pour le désabuser.
C'est là de la vraie éloquence; c'est là ce qui gagne les esprits en faveur du coupable odieux à lui-même et tourmenté par ses remords. La fureur jalouse de Phèdre s'irrite par la comparaison
qu'elle fait du bonheur d'Hippolyte et de son amante, avec les maux qu'elle-même a soufferts :
Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ; Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux ; Et moi, triste rebut de la nature entière, Je me cachais au jour, je fuyais la lumière : La mort est le seul dieu que j'osais implorer.
Et de là cet égarement et ce désespoir qui rendent naturel et supportable le silence qu'elle a gardé sur Tinnocence d'Hippolyte. Mais il n'en fallait pas moins pour obtenir grâce; et la fable d'Euripide, sans l'art de Racine, n'était pas digne du théâtre français.
On a reproché à notre scène tragique d'avoir trop de discours et trop peu d'action : ce reproche bien entendu peut être juste. Nos poètes se sont engagés quelquefois dans des analyses de sentiments aussi froides que superflues ; mais si le cœur ne s'épanche que parce qu'il est trop plein de sa passion , et lorsque la violence de ses mouvements ne lui permet pas de les retenir, l'effusion n'en sera jamais ni froide ni languissante. La passion porte avec elle, dans ses mouvements tumultueux, de quoi varier ceux du style ; et si le poète est bien pénétré de ses situations , s'il se laisse guider par la nature , au lieu de vouloir la conduire à son gré, il placera ces mouvements où la nature les sollicite, et laissant couler le sentiment à pleine source, il en saura prévenir à propos l'épuisement et la langueur.
Les réflexions, les affections de l'âme qui servent d'aliments à cette espèce de pathétique, peuvent se combiner, se variera l'inGni. Cependant, comme elles ont pour base un caractère et une situation donnés, le poète , en méditant sur les sentiments qu'il veut développer, peut y observer quelque méthode, et, dans les circonstances les plus marquées , se donner quelques points d'appui. Je suppose, par exemple, Ariane exhalant sa douleur sur l'infidélité de Thésée. Quel est celui qu'elle aime , à quel excès elle l'a aimé , ce qu'elle a fait pour lui , le prix qu'elle en reçoit, quels serments il trahit, quelle amante il abandonne , en quels lieux , dans quel moment , en quel état il la laisse , quel était son bonheur sans lui, dans quel malheur il l'a plongée,
et de quel supplice il punit tant d'amour et tant de bienfaits ; voilà ce qui se présente au premier coup-d'œil. Que le poëte se plonge dans l'illusion; à mesure que son âme s'échauffera, tous ces germes de sentiment vont se développer d'eux-mêmes.
Comme c'est là surtout que se manifestent les affections de l'âme, et que les traits les plus déliés, les nuances les plus délicates des caractères se font sentir, cette sorte de scène exige et suppose une profonde étude des mœurs. Les commençants ne demandent pas mieux que de s'épargner cette étude; et l'exemple du théâtre anglais , encore barbare auprès du nôtre , leur fait donner tout aux mouvements , aux tableaux , et aux situations, c'est-à-dire au squelette de la tragédie. Ainsi, pour éviter la langueur et la mollesse qu'on nous reproche, nous tombons dans un excès contraire, la sécheresse et la dureté. Il est plus facile de sentir que d'indiquer précisément quel est, entre ces deux excès , le milieu que l'on devrait prendre.; mais on le trouvera sans peine si, renonçant à la folle vanité de briller par les détails , l'on se pénètre à fond du sentiment que l'on doit exprimer.
La douleur est de toutes les passions la plus éloquente^ ou plutôt c'est elle qui rend éloquentes toutes les autres passions, et qui attendrit et rend pathétique toute espèce de caractère : douce et tendre, sombre et terrible , plaintive et déchirante, furieuse et atroce, elle prend toutes les couleurs. Du haut de la tribune et du haut de la chaire , elle remue tout un peuple ; du théâtre où elle domine , elle trouble tous les esprits, elle transperce tous les cœurs. Celui qui sait la mettre en scène et faire entendre ses accents n'a pas besoin d'autre langage. Une sait ce qu'il dit, répétait le philosophe Mairand, en écoutant l'oratorien Vinot, qui le faisait fondre en larmes. Ce n'est pourtant pas ce que j'appelle Y éloquence à^ïdi douleur: cette e7o5'?^e;ice pure et sublime est celle que Sophocle , Euripide, Virgile , Ovide , Racine et Voltaire, ont possédée à un si haut point. Je nomme Ovide , parce qu'il est souvent aussi naturel et aussi pénétrant que tous ces grands poètes. Voyez dans ses Métamorphoses {id\À% de Polyxène) avec quelles gradations ces trois grands caractères de la douleur sont exprimés :
Polyxè?ie, au moment d'être immolée aux mânes d'Achille.
Utque Neoptolemum siantem, ferrumque tenentem,
Vtque suo viditfigentem lumina vidtu ;
TJterejamdudum generoso sanguine, dixit; Nulla mora est: aut tujiigido, vel pectore, telum
Conde meo. (Jugulunique simid pectusque retexii....) Morstantum vellem matrem meafallere posset. Mater obest, minuitque necis mihi gaudia. Quamvis Non mea mors illi, veriun sua vita gemendaest. Vos modo, ne stygios adeam non libéra mânes, Este procul, si justa peto ; tactuque viriles Virgineo removete mamis. Acceptior illi, Quisqids is est , quem cœde mea placare paratis ; Liber erit sangiiis. Si quos tamen lUtimanostri Votamovent oris, Priami vos filia régis, Non captiva rogat : genitrici corpus inemptum Reddite ineve aiiroredimat jus triste sepulchri, Sed lacrymis. Tune quum poterat ,redimebat et auro ^.
Tel est le langage de la douleur noble et tranquille, d'autant plus touchante qu'elle est plus douce ; et c'est le caractère que Cicéron lui donne dans la bouche de Milon.
Hécube, en se précipitant sur le corps sanglant de sa fille.
Nata, tuœ {quidenim super est ?) dolor idtima matris, Nata, jaces, videoque tuum, mea vulnera, vulnus. En ne perdiderim quemquam, sine cœde, meorum P
' « Dès qu'elle vit Néoptolème debout , tenant en main le glaive, et les yeux attachés sur les siens : Mon sang est à vous, lui dit-elle ; vous pouvez le verser, rien ne vous arrête ; choisissez de frapper le sein ou la gorge de la victime. A ces mots, elle lui découvre et sa gorge et son sein. Je désirerais seulement, reprit-elle, qu'on pût cacher mon trépas à ma mère : elle seule retient mon âme, et m'ôte la douceur que j'aurais à mourir ; quoiqu'elle ait à gémir, hélas ! moins de ma mort que de sa vie. Pour vous, afin de laisser mes mânes descendre libres aux sombres bords, tenez-vous éloignés ; défendez à vos mains de profaner une victime pure ; elle en sera plus agréable à celui (quel qu'il soit) que vous voulez apaiser par mon sang. Si vous n'êtes pas insensibles aux derniers vœux d'une bouche expirante, c'est la fille du roi Priam, et non pas une esclave , qui vous supplie et vous conjure de livrer son corps à sa mère sans en exiger de rançon. Que ce soit assez de ses larmes pour obtenir de vous le triste droit d'ensevelir sa fille. Tant qu'elle a eu de l'or à vous donner, elle en a racheté les corps de ses enfants. »
56 ÉLÉMEWTS DE LITTERATURE.
Tuquoque vulnus habes ! at te, guiafœmina, rebar A ferro tutam: cecidisti, etfœmina, ferro! Totquetuosidem/ratres, te perdidit idem, Exitium Trojœ, nostrique orbator, Achilles. At postqnam cecidii Paridis Phœbiquesagittis, Nunccerte, dixi, non est me tuendus Achilles. Nîinc etiam metuendus erat. Cinis ipse sepulti In genus hoc sœvit : tumulo quoque sentimus hostem. jEcidœ fœcunda fui .... Modo maxi))m rerum, Tôt generis, natisquepotens, nuribusque, viroque, Niinc trahor exul,inops, tumuUs avulsa meorum, Penelopœ munies : quœ me data pensa trahentem Matribusostendens ithacis, Hœc Hectoris illa est Clara parens; hœc est, dicet, Priameia conjux. Postquetot amissos, tu mine, quœsola levabas Maternos luctus, hostiUa bustapiasti.
Inferias hostipeperi.... Quis posse putaret Felicem Priamum, post diruta Pergama, dici .^ Félix morte sua est : nec te, meanata, peremptam Aspicii, et vitam pariter regnumque reliquit ^
Il semble impossible de réunir dans la douleur plus de traits déchirants; et cette image du malheur le plus accablant n'est rien encore en comparaison de ce qui va suivre.
' « O ma fille I ô dernière douleur de ta mûre ! car enfin qu'ai-je encore à. craindre et à souffrir? Ma chère fille, tu n'es plus ! Je vois ta plaie, et je sens rouvrir toutes les plaies de mon cœur. Ai-je perdu quelqu'un des miens que ce n'ait été par le glaive ? Et toi aussi, c'est par le glaive que tu péris I J'espérais au moins que le fer épargnerait une fille timide et faible ; et c'est encore par le fer que cette fille m'est ravie ! Cet ennemi, ce tléau de Troie, cet Achille, qui a rempli notre maison de deuil, ce même Achille, après avoir donné la mort à tous tes frères, vient aussi te donner la mort. Hélas ! après qu'il fut tombé sous les flèches de Paris et d'Apollon, je disais : Achille enfin n'est plus à ci-aindre. Achille était à craindre encore. Sa cendre même exerce, du fond de son tombeau, ses fureurs contre mes enfants. Je n'ai été féconde que pour lui. Moi qui naguère me suis vue au comble des grandeurs, environnée d'une famille si nombreuse et si florissante, me voilà traînée en exil, pauvre, arrachée des tombeaux des miens, esclave destinée à cette Pénélope, qui, tandis que mes mains travailleront pour elle, dira aux femmes d'Ithaque : Cette esclave que vous voyez est la mère d'Hector, la veuve de Priam. Après tant de pertes cruelles, tu me restais, ma fille, et tu soulageais mes douleurs. Te voilà immolée à notre barbare ennemi. Je lui ai enfanté des victimes. Qui croirait , hélas, que Priam, après la ruine de Troie, pût s'appeler heureux ? Il est heureuxill'est, ma fille, d'être mort assez tôt pour ue pas te voir égorgée, et d'avoi* perdu la vie et son empire en même temps. »
Hécube^ après avoir reconnu le corps de sonjils polydore, percé de coups et flottant sur les eaux,
Troades exclamant. Obmutuit illa dolore ;
Et paritervocem lacrymasque introrsus obortas
Dévorât ipse dolor ; duroque simiUima saxo,
Torpet;et adversafigït modo lumina terra;
Interdumtorvos sustollït ad œthera vultus.
Nunc positi spectat vultum ; nuncvulnera nati,
Vulnera prœcipue ; sequearmat et instruit ira.
Qua simul exarsit, tanquam regina vianeret,
Ulcisci statuit; pœnœque in imagine tota est.
Vtquefurit catidolactante orbata leœna,
Signaque nacta pedum, sequitur quem non videt hostem ;
Sic Heciihe, postqiiam cumluctu miscuit iram,
Non oblita animorum, annoruynoblita suoriun,
Vaditad artificem dirœ Polymnestora cœdis,
CoUoquiumque petit : nam se monstrare relictum
Telle latens illi, quod nato redderet aurum.
Credidit Odrysius, prœdœque assuetus amore
In sécréta venit. Cum blando callidus ore,
Toile moras, Hecube, dixit : da mimera nato :
Omnefore illius quoddas, quod et ante dedisti,
Per superos juro, Spectat truculenta loquenteni
Falsaque jurantem, tumldaque exœstuat ira;
Atque ita correptum captivarum agmine monstrum,
Involat, et digitos in perjîda lumina condit ,
Exspoliatque gênas oculis. Facit ira potentem ^
L'antiquité n'a rien, à mon avis, de plus éloque?it que ces trois scènes de douleur ; et j'ai cru devoir les donner pour modèles de Y éloquence poétique.
' « Les Troyennes jettent des cris ; mais Hécube demeure stupide et muette. La douleur dans son sein dévore en même temps ses larmes et sa voix ; et, semblable à un dur rocher, elle est immobile et glacée. Tantô t les yeux attachés sur l'autre bord, tantôt levant au ciel un regard atroce et terrible, tantôt contemplant d'im œil fixe le corps et les blessures de son fils , et surtout ses blessures, elle s'arme de sa colère et en ramasse toutes les forces. Dès qu'elle se sent embrasée , comme si elle était reine encore , elle résout de se venger, et son âme entière s'attache à l'idée de sa vengeance. Semblable à la lionne à qui l'on a ravi le lionceau qu'elle allaitait, et qui découvre et suit la trace de son ennemi sans le voir , Hécube, après avoir uni sa rage a sa douleur, oubliant ses années et ne se souvenant que de son courage, va trouver Polyranestor ,
58 ÉLÉMENTS DE LITTÉRATUBE.
Emblème. On n'a pas assez nettement distingué le symbole, la devise, et \ emblème.
Le symbole est un signe relatif à l'objet dont on veut réveiller l'idée; et cette relation est tantôt réelle, tantôt fictive et de convention. La faucille est le symbole des moissons ; la balance est le symbole de la justice. Voyez Symbole.
La devise est l'expression simple ou figurée du caractère , du génie, de la conduite habituelle d'une personne, d'une famille, d'une nation, d'un corps politique, militaire, civil, littéraire, etc.; et tantôt elle ne s'énonce que par des mots, comme celle du chevalier Bayard, Sans peur et sans reproche; tantôt elle joint à ces mots une figure allégorique, dont elle exprime le rapport, comme celle du prince Eugène , un aigle regardant le soleil, avec ces mots, Natus ad sublimia , ou comme celle de Maximilien de Béthune, grand-maître de l'artillerie , inventée par Robert Etienne , et le chef-d'œuvre des devises , un aigle portant la foudre, avec ces mots, Quo jussa Jovis. Voyez Devise.
Vemblême est un petit tableau qui exprime allégoriquement une pensée morale ou politique , comme lorsqu'on a fait de la Fortune une femme svelte et légère, un pied en l'air, touchant à peine du bout de l'autre pied un point d'une roue ou d'un globe, et tenant dans ses mains un voile enflé par le vent.
On voit par cet exemple que lorsque la pensée est clairement et distinctement exprimée par le tableau, elle peut se passer du secours des paroles , et c'est alors que Vemblême est parfait. Telles sont ces deux figures antiques de l'Amour, l'une sur un centaure qu'il a dompté, l'autre sur un char attelé de deux lions qu'il a soumis au frein. Telle est encore, pour exprimer l'en-
l'artisan du meurtre de son fils. Elle demande à lui parler, et dit avoir à lui découvrir un trésor qu'elle destine à cet enfant. Polyranestor l'en croit : attiré par son avarice , il vient lui parler en secret ; et avec une douceur perfide : Ne tardez pas, lui dit-il, de me confier ce dépôt, et soyez sijre que ce nouveau bien, et tout celui que j'ai reçu de vous, lui sera fidèlement rendu. J'en prends à témoin tous les dieux. Comme il prononçait ce parjure, Hécubele regarde d'un œil atroce; son cœur se gonfle, son sang bouillonne ; et avec IcsTroyennes qui l'accompagnent , se saisissant de lui, elle enfonce ses doigts dans ses yeux perfides, et ne les retire sanglants qu'après les lui avoir arrachés : tant la colère lui a donné de forces. »
EMBLEME. v 59
vie, l'image d'une femme sèche et hideuse qui ronge des serpents.
Mais lorsque le rapport de l'image à l'idée n'est pas assez sensible , on l'indique par quelques mots , et c'est ce qu'on appelle lemme. La figure de Janus à deux visages exprimera distinctement la réunion de la prévoyance et du souvenir, si sou|, Vemblême on met un mot qui éveille l'idée de la prudence. L'imprudence, au contraire, sera visiblement caractérisée dans l'image de la chèvre qui allaite un petit loup, et n'aura pas besoin de lemme.
Le mérite du lemme est d'être laconique , et de ne jeter qu'un seul trait de lumière sur la figure dont il s'agit d'éclairer le sens ; de manière qu'on laisse encore à l'esprit le plaisir d'un travail léger , pour achever d'entendre cette espèce d'énigme ou d'apologue. En effet, Vemblême ne diffère de l'énigme qu'en ce qu'il est moins obscur, et ne diffère de l'apologue qu'en ce qu'il est moins développé. Uembléme est un apologue dont le sujet peut se peindre aux yeux dans une seule image. Ainsi , dès que l'action de l'apologue est simple et n'a qu'un instant , on peut le réduire en emblème. Telle est, par exemple , la fable du serpent qui ronge la lime. Il n'en est pas de même de la fable du lion et du rat , ou de la colombe et de la fourmi ; parce que l'action a deux moments, et que, si l'on ne peint que l'un des deux, il n'y a plus aucun sens moral. Ainsi nulle action successive ne peut convenir à Vemblême ; et de là vient qu'il est plus difficile de trouver pour Vemblême que pour l'apologue, des sujets dont un esprit juste et délicat soit satisfait. La grande difficulté de Vemblême, c'est qu'il doit dire quelque chose d'ingénieux, et ne le dire qu'à demi. Il n'aura plus rien de piquant si la pensée est commune, ou complètement exprimée. Il doit présenter un rapport éloigné, mais juste, et qui mérite d'être aperçu. Rien de plus agréable, par exemple , pour exprimer les douceurs de la paix, que l'image de la colombe faisant son nid dans un casque, ou celle des abeilles y déposant leur miel. L'image du statuaire, le ciseau à la main, effrayé de son propre ouvrage , celle des enfants qui redoutent la chute des boules de savon qu'ils ont soufQées en l'air, ont à la fois cette justesse et cette nouveauté
piquante : 1^ 'sens en est mystérieux , mais pourtant facile à saisir. /''
Pius]/oh']et de V emblème sera noble, plus il donnera d'élévation e^c de grandeur à la pensée. Ainsi , l'image du dragon qui , play'iiant au milieu des airs , étouffe un serpent dans ses griffes, ^'cst l'expression la plus sublime du mérite vainqueur de l'envie.
Mais, lors même que l'image est humble, elle doit avoir sa noblesse, et surtout ne rien présenter de rebutant pour l'imagination.
Une autre qualité très-désirable dans V emblème, c'est que le tableau en soit facile à exécuter, non-seulement par le pinceau, mais par le ciseau et le burin ; et pour cela il faut que l'objet en soit d'une forme distincte, indépendamment des couleurs. Cette règle est prise dans la destination des emblèmes , qu'on exécute le plus souvent en gravure ou en bas-relief. Ainsi, rien de confus , de compliqué dans ce petit tableau, rien qu'un trait de crayon ne puisse rendre sensible aux yeux. C'est ce qu'on a le moins observé dans ce nombre infini d'emblèmes dont on nous a fait des recueils.
Enfin, Vemblème n'est jamais qu'une métaphore qui parle aux yeux ; et pour en bien connaître l'artifice et les règles , soit quant à la justesse, soit pour les convenances, voyez Image.
On sait , du reste , que les anciens appelaient emblèmes les ornements qu'on ajoutait aux vases, aux lambris, aux colonnes, et qui pouvaient s'en détacher. Cicéron reproche à Verres d'avoir enlevé les emblèmes des vases qu'il avait trouvés en Sicile. C'étaient des festons , des guirlandes , des bas-reliefs en or et en argent. Le sens du mot a été restreint aux figures allégoriques que l'imagination des artistes inventait pour ces ornements.
On appelle aussi, par extension, emblèmes les figures allégoriques dont on fait le corps des devises ; et en effet c'est la même espèce d'images , mais relatives dans la devise à un caractère particulier, et ddJusV emblème à une idée générale. Foyez Devise.
ÏNIGME ET LOGOGRIPHE. 61
ÉMGME et LoGOGBiPHE. L'une et l'autre indi(|Ue son objet d'une manière obscure. Mais l'objet de \ énigme est i/.^e chose ; celui du logogriphe est un mot.
On parle communément avec assez peu d'estime de cetV® espèce de jeu d'esprit; et il faut convenir que ce n'est pas le mel'^' leur usage qu'on puisse faire de son intelligence. Mais il en est\ des exercices de l'âme, comme cîe ceux du corps ; quoiqu'ils ne ^ soient pas tous des travaux directement utiles , il n'en est aucun qui ne puisse contribuer à augmenter la souplesse, la vivacité, la force naturelle de l'organe de la pensée. L'esprit par excellence est la faculté d'apercevoir de loin avec promptitude et justesse les divers rapports des idées; or, le jeu de Y énigme comisXo, à proposer, dans une certaine obscurité, un nombre de rapports d'idées à démêler et à saisir; et soit qu'il s'agisse de découvrir quelle est la chose , ou quel est le mot qu'enveloppe re;i«^?«e^ par cela seul qu'elle met en action la sagacité de l'esprit, elle en exerce l'activité et en aiguise la tinesse. Vénigme proprement dite est une définition de choses en termes vagues et obscurs, mais qui, tous réunis, désignent exclusivement leur objet commun, et laissent à l'esprit le plaisir de le deviner.
La comparaison, la métaphore, l'allégorie, l'apologue, l'emblème , la devise , le symbole, exercent l'esprit, en lui donnant à saisir un rapport de la figure à l'objet figuré ; mais cet exercice est facile. Celui que Vénigme propose à la curiosité est plus laborieux; et il faut bien qu'il en soit plus piquant, puisque, sans autre fruit que le succès frivole d'une recherche assez pénible, il y a eu de Tattrait pour les hommes les plus sensés.
Vénigme, ainsi que la définition philosophique ou oratoire, doit avoir un objet distinct et ne convenir qu'à lui seul. Mais dans la définition chacun des traits doit avoir sa justesse , sa précision, sa clarté ; au lieu que dans Vénigme aucun des traits n'a ou ne semble avoir cette relation directe. Ils présentent même à l'esprit des rapports différents, quelquefois opposés, et des idées incompatibles. L'adresse de ce jeu consiste à employer, dans la définition, des mots figurés ou équivoques, qui ne conviennent à une idée commune que par un de leurs sens, et par le plus imperceptible. Ce sont des pièces à plusieurs faces, qui peuvent s'a-
€2 ELEMENTS DE LITTEfiATUEE.
juster et former un ensemble ; mais il s'agit d'apercevoir dans leurs surfaces, bizarrement taillées, le point. qui doit les réunir. C'est cette ambiguïté de rapports qui distingue Vénigme de la définition et de la description. Or, le moyen de lever l'équivoque, c'est d'examiner dans quels sens tous les mots de Vénigme se rapportent les uns aux autres et conviennent au même objet. Mais cette coïncidence une fois aperçue, la définition ou la description doitse trouver exacte et suffisante; sans quoi le lecteur aura lieu de se plaindre qu'on lui a donné de faux indices, ou qu'on ne lui en a pas assez donné, et qu'on lui a fait chercher péniblement ce qu'il ne devait pas trouver. Il est bon d'avertir les {aïseursd'énigmes que leur obligation de définir ou de décrire avec justesse est plus sérieuse qu'ils ne pensent. jN'ous avons vu tout Paris indigné de ce qu'une éiikjme du Mercure se trouvait n'avoir point de mot.
Afin donc que les règles d'un jeu où la chose du monde la plus importante, la vanité, est compromise, soient bien connues, comparons une énigme avec une définition.
Cicéron a défini quelque chose. Le témoin des temps, la lumière de la vérité, la vie de la mémoire , l'école de la vie, la messagère de l'antiquité. Testis temporum, lux veritatis, vita niemorias, magistra vitae, nuncia vetustatis. Est-ce-làune énigme ? Non ; parce que tous les traits de l'image sont analogues , et que, sans équivoque et sans ambiguïté, ils s'accordent tous à exprimer la même chose. Quel est le témoin des temps ? C'est l'histoire. Quelle est la lumière delà vérité dans le même sens? C'est l'histoire. Quelle est récole de la vie? C'est l'expérience, et l'histoire qui la transmet. Quelle est la messagère de tantiquité 1 C'est bien évidemment l'histoire.
Examinons à présent Vénigme qu'on dit être celle du Sphinx. Quel est ranimai qui le matin marche sur quatre pieds? il y en a mille; à midi sur deux pieds? c'est l'homme; sur trois , le soir ? on n'en connaît aucun. Il s'agit pourtant de trouver celui qui le matin est quadrupède, à midi bipède et tripède le soir; cela paraît fort difficile. :Mais qu'on pense à la métaphore du wîo^m, du 7nidi , et du soir de la vie ; qu'on se souvienne que le pied d'une table est un bâton, Vénigme est devinée. OEdipe ne fut pas